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28.11.2025 à 08:56
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Bonne lecture
Reconstruire Notre-Dame, secourir les Restos du Coeur, aider les hôpitaux face à la crise Covid, empêcher des chefs d'oeuvre artistiques d'être rachetés par de riches étrangers… Ces dernières années, les dons des milliardaires et de leurs entreprises ont bénéficié d'une forte médiatisation.
Mais qu'y a-t-il vraiment derrière cet élan de générosité ? C'est ce que nous avons voulu savoir en nous plongeant dans la législation actuelle sur le mécénat et son application.
Aujourd'hui, avec le mécénat, le don d'une entreprise ou d'un milliardaire c'est :
– 60% pour la collectivité sous forme de réduction d'impôt
– 25% pour le « bénéficiaire » en contreparties (généralement secrètes)
– 15% pour le donateur, qui décide où l'argent va et peut s'en arroger tout le mérite.
En réalité, donc, le mécénat coûte relativement peu aux entreprises et leur rapporte beaucoup en termes de publicité et d'influence.
Mais pour l'État et les simples citoyens, il coûte de plus en plus cher : 1,7 milliard d'euros par an en 2024. Et il risque de nuire aux missions d'intérêt général qui devraient être celles des institutions culturelles et d'enseignement supérieur.
Lire Défiscalisation, contreparties, privatisation rampante... Le mécénat, un cadeau de l'État aux entreprises et aux milliardaires ? et Mécénat : derrière la manne d'argent, le silence est d'or
Exemple avec l'omniprésence du groupe LVMH au Louvre. Louis Vuitton dans les appartements d'été d'Anne d'Autriche, Dior dans la Cour carrée, Bulgari dans la salle des Cariatides, Kenzo dans le jardin des Tuileries...
Profitant de la législation très accommodante sur le mécénat, les marques du groupe sont autorisées à s'approprier les lieux et bénéficient de généreux privilèges. Mais sans résoudre le manque criant d'investissements dans la maintenance et la sécurité du musée, dont a témoigné le cambriolage retentissant du 19 octobre dernier.
Lire Comment LVMH a envahi le Louvre
L'année dernière, le secteur américain des cryptomonnaies s'est ouvertement et massivement rallié à Donald Trump et aux Républicains, en finançant leurs campagnes à hauteur de plusieurs millions de dollars. On en a parlé dans cet entretien avec Molly White.
La même dérive vers la droite extrême est à l'oeuvre en France, comme le montre le deuxième volet de notre série « Extrême Tech ».
Le libertarianisme traditionnel du secteur des cryptos prend des tournures de plus en plus radicales, avec des appels à l'exil et à la sécession, tout en se conjuguant à des discours sécuritaires, sexistes et racistes. Certaines figures de la crypto française ont franchi le pas en s'affichant aux côtés de personnalités politiques d'extrême droite, ou encore en participant au « Sommet des libertés » co-organisé par Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin en juin dernier, voire carrément en invitant des néo-nazis à s'exprimer dans leurs chaînes YouTube.
Nous l'avons vérifié dans un portrait parallèle de deux patrons emblématiques de la crypto française. Le premier, Pierre Noizat (Paymium), ne cache plus son engagement politique. Le second, Eric Larchevêque (Ledger) garde encore ses distances, tout en écumant les plateaux télévisés (et une émission de téléréalité sur M6 où il participe comme juré) pour dire tout le mal qu'il pense de la taxe Zucman, de l'impôt et de l'État... alors qu'il a lui-même profité d'aides publiques.
Mais ces figures ne sont que la face visible d'une tendance plus profonde. Sur YouTube, en podcast et sur les réseaux sociaux, de nombreuses chaînes pro-crypto recyclent les discours de l'extrême droite et donnent la parole à certaines de ses figures les plus violentes. Appliquant une stratégie éprouvée de l'alt-right américaine, elles ciblent un public d'hommes jeunes qu'elles nourrissent d'idées fascisantes sous couvert de parler de Bitcoin.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donL'extrême droite s'ouvre aux « lobbies bruxellois ». L'extrême droite est en position de force au Parlement européen depuis les élections de 2024. Si ses eurodéputés rencontrent encore relativement moins de représentants d'intérêts que la plupart des autres groupes, les informations disponibles sur leurs rendez-vous montrent un penchant pour les lobbies de l'agroindustrie et de l'énergie, ainsi que pour des think tanks trumpistes ou proches du pouvoir hongrois. Nous nous sommes penchés sur ces données dans cet article : Quels lobbies les eurodéputés d'extrême droite (et les autres) rencontrent-ils à Bruxelles ?.
TotalEnergies s'allie au magnat des hydrocarbures Daniel Křetínský. Le groupe pétrogazier français a annoncé son alliance avec le milliardaire tchèque, propriétaire du groupe EPH, très investi dans le gaz et le charbon (lire notre enquête Daniel Křetínský : une fortune basée sur les énergies fossiles). L'homme d'affaires deviendra à cette occasion l'un des premiers actionnaires de l'entreprise, et celle-ci met la main sur plusieurs actifs énergétiques en Italie, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Irlande et en France, notamment dans le gaz. L'acquisition ne concernerait pas la centrale à charbon de Saint-Avold (Moselle), dont l'avenir est incertain. Autre avantage : le nouvel actionnaire de TotalEnergies a des intérêts financiers directs ou indirects dans plusieurs médias (Marianne, Libération...) et possède des maisons d'édition, via le groupe Editis.
Mozambique : bras de fer financier et plainte contre TotalEnergies. Le groupe pétrogazier français a confirmé récemment qu'il allait relancer son projet gazier au large du Mozambique, qui avait été interrompu plusieurs années suite aux avancées d'une force insurgée islamiste dans le nord du pays. Mais il demande 4,5 milliards d'euros et une extension de sa concession au gouvernement de Maputo, en raison du retard pris. Ce dernier a rétorqué en annonçant un audit des surcoûts du projet. L'ONG European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR) a déposé le 17 novembre dernier une plainte pénale contre TotalEnergies et contre X auprès du Parquet national antiterroriste français pour « complicité de crimes de guerre, de torture et de disparitions forcées ». Dans le contexte du conflit, des civils mozambicains avaient été séquestrés et torturés par des soldats surveillant le site gazier de TotalEnergies (lire notre article).
Catastrophe de Mariana au Brésil : condamnation historique de BHP. En novembre 2015, un barrage minier s'était effondré près de la ville de Mariana, au Brésil, entraînant 19 morts, des centaines de déplacés et une coulée de boue toxique dans toute la vallée du Rio Doce (lire Rupture d'un barrage au Brésil : BHP Billiton et Vale impliqués dans un désastre environnemental historique). La mine était gérée par Samarco, une filiale conjointe de deux groupes miniers, le britannique et australien BHP et le brésilien Vale. La Haute Cour de Londres a jugé BHP responsable de la catastrophe, pour avoir omis d'assurer la sécurité du barrage malgré les alertes. Ce jugement ouvre la voie à l'indemnisation de centaines de milliers de personnes affectées. Il fait suite à un accord de réparation de 28 milliards d'euros signé au Brésil l'année dernière, dont BHP – qui a annoncé son intention de faire appel – estime qu'il est redondant avec la décision du tribunal de Londres.
Cette lettre a été écrite par Olivier Petitjean.
27.11.2025 à 07:00
L'extrême droite est en position de force au Parlement européen depuis les élections de 2024. Si ses eurodéputés rencontrent encore relativement moins de représentants d'intérêts que la plupart des autres groupes, les données disponibles sur leurs rendez-vous montrent un penchant pour les lobbies de l'agroindustrie et de l'énergie, ainsi que pour des think tanks trumpistes ou proche du pouvoir hongrois.
Le 13 novembre dernier, les députés européens de la droite (Parti populaire européen, (…)
L'extrême droite est en position de force au Parlement européen depuis les élections de 2024. Si ses eurodéputés rencontrent encore relativement moins de représentants d'intérêts que la plupart des autres groupes, les données disponibles sur leurs rendez-vous montrent un penchant pour les lobbies de l'agroindustrie et de l'énergie, ainsi que pour des think tanks trumpistes ou proche du pouvoir hongrois.
Le 13 novembre dernier, les députés européens de la droite (Parti populaire européen, PPE) et ceux de l'extrême droite votaient ensemble pour vider de leur substance deux directives qui devait améliorer les performances environnementales et sociales des grandes entreprises [1]. C'est la première fois que le cordon sanitaire entre un parti traditionnel et l'extrême droite saute pour un texte d'importance. Une évolution majeure dans un Parlement européen qui, depuis les élections de juin 2024, compte 187 députés d'extrême droite, un nombre suffisant pour former une majorité absolue avec la droite « classique » du Parti populaire européen (PPE).
Alors que l'extrême droite a acquis ce pouvoir de bascule dans une institution clé de l'Union européenne, nous avons voulu nous pencher sur leurs activités à Bruxelles.
Alors que l'extrême droite a acquis ce pouvoir de bascule dans une institution clé de l'Union européenne, nous avons voulu nous pencher sur leurs activités à Bruxelles. Et notamment sur les entreprises et groupes d'intérêts qu'ils rencontrent. Ou déclarent rencontrer. Car depuis 2023, le code de conduite des eurodéputés leur impose de divulguer toutes leurs réunions avec des représentants d'intérêts ou représentants de pays tiers. Des données plus fournies que ce qui est exigé en France et pour lesquelles l'ONG Transparency International a créé un outil de suivi, IntegrityWatch.eu. Malgré des lacunes et limites (voir notre encadré méthodologique), les informations recueillies permettent de donner un aperçu des fréquentations de nos eurodéputés à Bruxelles, et donc des discours et influences auxquels ils sont exposés.
Sur les huit groupes politiques du Parlement européen, ce sont les trois groupes classés à l'extrême droite qui, au 17 novembre dernier, avaient déclaré le moins de rencontres, que ce soit avec des entreprises, des ONG, des syndicats, des représentants de pays tiers ou d'autres personnalités. En valeur absolue, le PPE (droite) est en tête, avec plus de 13 000 rendez-vous déclarés, soit environ 70 par député (le groupe étant composé de 188 membres). Quand on rapporte le nombre de réunions déclarées au nombre de députés du groupe, c'est Renew, le groupe auquel les partis Renaissance et centristes français sont ralliés, qui est en haut du classement (104 réunions par député), suivi des Verts puis des Socialistes. Le Groupe pour la gauche unitaire européenne (Gue), où siège la France insoumise, arrive en cinquième position avec un peu plus de 47 rencontres déclarées par eurodéputé.
En valeur absolue, le PPE (droite) est en tête, avec plus de 13 000 rendez-vous déclarés
Côté extrême droite, les députés issus du RN français siègent dans le groupe des Patriotes pour l'Europe, présidé par Jordan Bardella. Au 17 novembre, ils avaient rendus publiques 1748 rencontres, soit à peine plus de 20 par députés, leur groupe comptant 84 membres. Parmi les français, Thierry Mariani fait figure d'hyperactif avec 97 rendez-vous déclarés, contre seulement 13 pour Jordan Bardella. Pour les 78 membres du groupe Conservateurs et réformistes européens (CRE), où siègent trois anciens Zemmouriens (Marion Maréchal, Nicolas Bay et Guillaume Peltier), 2749 rendez-vous ont été déclarés, soit un peu plus de 35 par député. Marion Maréchal est au dessus de cette moyenne, avec 44 rencontres déclarées, contre seulement 9 pour Nicolas Bay et 4 pour Guillaume Peltier.
Enfin, le groupe Europe des Nations Souveraines (ESN), plus petit groupe du Parlement européen avec 25 eurodéputés et 8 pays représentés, déclarait seulement 170 réunions, soit moins de 7 par membre en moyenne. Les eurodéputés allemands de l'AfD (Alternative pour l'Allemagne) dominent très largement cette petite formation où on ne retrouve qu'une française, l'élue de Reconquête Sarah Knafo. Celle-ci a déclaré 19 rencontres (toujours au 17 novembre 2025).
Lire aussi Au centre du jeu bruxellois, l'extrême droite sonne la charge contre l'écologie et le climat
Nous avons interrogé les groupes concernés sur cette faible activité, qui ne nous ont pas répondu. Elle pourrait être liée à des défauts de déclaration, ou à une plus faible activité parlementaire. « Jusqu'ici les eurodéputés des groupes d'extrême droite avaient moins de chance d'avoir des rôles de rapporteurs, ce qui peut faire baisser le nombre de leurs réunions », explique Raphaël Kergueno, de Transparency international. Certains représentants d'intérêts peuvent aussi appliquer un cordon sanitaire en refusant de les rencontrer. « Mais maintenant qu'on voit que le PPE peut s'allier aux groupes d'extrême droite pour former une majorité, il est possible que les lobbyistes se mettent à les solliciter davantage, car ils deviennent importants pour faire pencher la balance. »
Si l'on se penche sur les acteurs rencontrés par les différents partis politiques, il n'y a pas de grande surprise du côté des partis traditionnels. Dans le top 20 des rendez-vous déclarés par le PPE, on retrouve neuf entreprises, dix groupes d'intérêts industriels et patronaux, et une fondation – la Fondation Konrad Adenauer du parti allemand CDU. Les entreprises qui cumulent le plus de rendez-vous appartiennent au secteur de la Tech (Google, Meta, Apple, Amazon), des énergies fossiles (ExxonMobil, TotalEnergies), de la chimie (Bayer, BASF) et du tabac (Philip Morris). Côté groupes d'intérêts privés, les Chambre de commerce des États-Unis ou de l'Autriche sont bien placés (40 et 35 réunions déclarées), tout comme le lobby du commerce de détail et de gros EuroCommerce (31 réunions déclarées). Pour ce qui est des eurodéputés PPE français (issus des Républicains), la FNSEA arrive en tête des réunions déclarées (sept), suivi par Airbus, l'ambassade d'Egypte, la CGA-CGM et Eurodom (association d'entreprises des DOM-TOM), avec cinq rendez-vous déclarés chacun. Une seule association se hisse dans le top 20 des réunions déclarées par les députés PPE français, Oeuvre d'Orient (aide aux chrétiens d'Orient). À l'échelle du groupe dans son ensemble, aucune ONG ni aucun syndicat n'atteint le haut du classement. Bien sûr, ces députés ont quand même quelques rendez-vous avec ce type d'organisations, mais dans des proportions bien moindre que les acteurs économiques privés.
Les réunions des centristes de Renew sont un peu plus variées, avec huit entreprises, neuf organisations industrielles, patronales ou de lobbying privé, mais quand même trois ONG environnementales (European Environmental Bureau, Transport et environnement, WWF Europe) dans le top 20. Chez les treize Français de Renew, le Medef, Airbus, Transport et environnement (ONG), Renault, la Société générale, le WWF Europe et TotalEnergies ont obtenu le plus de rendez-vous (déclarés) – de 23 pour le Medef à 13. Le top 20 du groupe socialiste se diversifie encore un peu plus, avec seulement trois entreprises (Apple, ArcelorMittal et Google), cinq organisations patronales ou d'industriels, cinq ONG, trois syndicats, une fondation, une organisation de protection des consommateurs et une de protection animale.
Quand on arrive dans le haut du tableau des rendez-vous déclarés par les Verts, il n'y a plus aucune entreprise, et seize ONG environnementales, de défense des droits humains ou de lutte contre la corruption. Chez les français, un lobby de startups (France Digitale) arrive quand même dans le « top 20 » grâce à quatre rendez-vous déclarés avec David Cormand. Là encore, les eurodéputés ont quand même rencontré des entreprises ou groupes d'intérêt privés (FNSEA, CPME, Banque de France, Toyota…), mais très peu de rendez-vous avec ce type d'acteurs sont déclarés. Quant aux eurodéputés de la GUE, ils déclarent le plus grand nombre de rendez-vous avec la Confédération des syndicats, et leur top 20 regroupe des syndicats, des entreprises, des fédérations professionnelles et des ONG. Même liste variée chez les français, avec la CGT largement en tête – 19 rendez-vous, dont 18 avec l'eurodéputé Anthony Smith, inspecteur du travail et syndicaliste.
Plus gros groupe d'extrême droite du Parlement européen, avec 84 membres dont 29 Français, les Patriotes pour l'Europe (PfE) déclarent relativement moins de rendez-vous que les autres partis. À l'échelle du groupe, c'est la Fondation pour une Hongrie civique, du parti Fidesz de Viktor Orbán, qui arrive en tête des rencontres déclarées. Selon le registre, ils ne voient que des eurodéputés hongrois. Numéro un ex aequo avec vingt rencontres déclarées, une autre organisation proche du pouvoir en place à Budapest : le Mathias Corvinus Collegium (MCC) Bruxelles (lire notre enquête). Les rendez-vous avec ces entités concernent très majoritairement des eurodéputés hongrois et, à la marge, polonais et autrichiens. Mais pas de français, alors même que les députés RN du groupe Virginie Joron, Angeline Furet et Mathilde Androüet ont bien participé à des événements du think tank proche d'Orbán et des réseaux trumpiens, qui a présenté en mars dernier à Washington un plan pour démanteler l'Union européenne. En troisième place des réunions déclarées des Patriotes, le cigarettier Philip Morris, avec 19 rencontres déclarées, dont une avec la française Marie-Luce Brasier-Clain, membre de la Commission de la santé publique et opposée à la hausse des taxes sur le tabac. Au total, le top 20 des « Patriotes » comprend six entreprises, tabac mais aussi largement dans le secteur de l'énergie (pétrole – notamment le pétrolier hongrois MOL, donc MCC est actionnaire, gaz, hydrogène) et huit groupes d'intérêts professionnels. Mais aussi Heartland Institute, think tank climato-sceptique venu des États-Unis, ancien partenaire du réseau Atlas, qui a rencontré le député autrichien Harald Vilimsky à sept reprises.
Jordan Bardella ne déclare que 13 rendez-vous, surtout avec des lobby agricoles (FNSEA, Jeunes agriculteurs, semenciers), mais aussi avec l'entreprise Renault
Les PfE français, à l'image du groupe, ont moins de rendez-vous déclarés que la moyenne des eurodéputés. C'est la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) qu'ils auraient rencontré le plus (sept réunions déclarées), devant l'entreprise Primagaz, puis Corteva Agriscience (entreprise de production de pesticides et de semences) TotalEnergies, Eurodom, la Représentation de la Chine auprès de l'UE, la Coordination rurale, l'Union française des semenciers, puis le lobby du porc Inaporc. Le président du groupe et du RN, Jordan Bardella, ne déclare que 13 rendez-vous, surtout avec des lobby agricoles (FNSEA, Jeunes agriculteurs, semenciers), mais aussi avec l'entreprise Renault, avec qui il a échangé sur l'avenir de la filière automobile le 5 novembre dernier.
Le groupe des anciens de Reconquête ne déclare pas non plus beaucoup de rencontres, et c'est l'entreprise de gestion de l'eau italienne Acea (dont le groupe français Suez détient 23%) qui arrive en tête des réunions listées publiquement, ce qui est moins étonnant si l'on considère que la délégation est dominée par les Frères d'Italie, le parti de Giorgia Meloni. Leur top 20 (de 19 à 8 rendez vous) comprend dix entreprises du secteur du pétrole, du nucléaire, de la tech, de l'eau, du tabac, de la défense… et MacDonald's, pour parler emballages ou franchises. Ils ont aussi vu à plusieurs reprises sept lobbys patronaux ou industriels (FuelsEurope, Chambre américaine de commerce, Croplife Europe…) et leur membre finlandais, Sebastian Tynkkynen, a déclaré plusieurs réunions avec la commissaire européenne finlandaise et le bureau de l'UE à Helsinki. En septième position, on trouve tout de même une association : Alliance Defending Freedom (ADF). Cette organisation évangéliste venue des États-Unis, qui combat le droit à l'avortement et les droits LGBT+, a été vue par des députés ECR croates, polonais, roumains et néerlandais. Aucun des trois députés français du groupe n'a indiqué l'avoir rencontré. L'eurodéputée RN Virginie Joron (groupe PfE) ne l'a pas non plus mentionnée dans ses réunions, alors même qu'elle a co-organisé un événement avec ADF en mai 2025, avec le Croate Stephen Bartulica, d'ECR (qui lui, a déclaré deux rencontres avec ADF)
Marion Maréchal a rencontré aux États-Unis la Heritage Foundation, qui a coordonné le « Project 2025 »
Si on s'en tient aux trois Français d'ECR, les noms qui arrivent en tête de leurs réunions déclarées sont le lobby de la défense Gifas, TotalEnergies, le lobby anti-taxe Contribuables associés (lire notre enquête) et la Banque de France, avec deux rendez-vous chacun. Toutes ces rencontres sont le fait de Marion Maréchal, qui a aussi vu, parmi les entreprises, Dassault Aviation, Arverne group (géothermie) et Verso Energy (hydrogène). Aux États-Unis, elle a rencontré la Heritage Foundation, ancien membre du réseau Atlas, qui a coordonné le « Project 2025 », un programme ultra-consevateur et pro-fossiles pour préparer la présidence de Donald Trump (lire notre article). Elle a aussi vu Americans for Tax Reform, un lobby anti-impôt américain lié aux frères Koch, des magnats de l'industrie pétrolière, et à leur galaxie de think tanks conservateurs. Une inspiration pour nourrir ses discours anti-taxe en France ?
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donSarah Knafo, eurodéputée Reconquête, déclare aussi trois rendez-vous aux États-Unis, avec Donald Trump et le parti Républicain. Passée par le Claremont Institute, l'un des premiers think tanks à soutenir le président américain (voir notre entretien avec Maya Kandel), l'élue du parti d'Éric Zemmour ne cache pas sa proximité avec le trumpisme. Chargée d'un rapport sur la souveraineté technologique européenne, elle a rencontré plusieurs interlocuteurs et entreprises du secteur. Hors de ce travail et de ses accointances avec les conservateurs étatsuniens, elle a aussi rapporté des réunions avec Meta sur la modération des réseaux sociaux, avec la Coordination rurale, et avec Thierry Baudet, un homme politique néerlandais anti-UE, climato-sceptique, pro-russe et complotiste.
Si on prend les trois groupes d'extrême-droite du Parlement européen ensemble, on retrouve sur le podium des entreprises qu'ils déclarent le plus rencontrer Philip Morris à la première place
Dans sa globalité, le groupe ESN, principalement constitué des allemands de l'AfD, ne déclare que très peu de rencontres. Un groupe de défense des cryptomonnaies et l'ambassade Bélarus en Russie figurent en tête de leur reporting, avec cinq rendez-vous chacun avec des députés polonais d'une part et slovaques de l'autre. Des Bulgares et un Allemand ont vu Republican for National Renewal, une association nationale-populiste des États Unis, soutien de Donald Trump et soutenue par Viktor Orbán, qui vise à radicaliser le parti républicain, notamment sur l'immigration.
Si on prend les trois groupes d'extrême-droite du Parlement européen ensemble, on retrouve sur le podium des entreprises qu'ils déclarent le plus rencontrer Philip Morris à la première place (29 rendez-vous), devant le lobby des producteurs de carburant FuelsEurope (27) et l'entreprise de gestion de l'eau italienne Acea (25). Chez les français, TotalEnergies et la CPME arrivent en tête avec sept rendez-vous chacun, devant la Coordination rurale, Primagaz, Eurodom, Corteva Agriscience, la représentation de la Chine auprès de l'UE, l'Union française des semenciers, le lobby du porc Inaporc et la multinationale américaine Meta. L'échantillon est limité par le peu de réunions déclarées, mais il indique que les eurodéputés venus de RN et de Reconquête parlent majoritairement avec des représentants d'entreprises et d'intérêts industriels, notamment celles de secteurs à risques pour la santé et l'environnement (pétrole, gaz et agro-industrie). Ce qui pourrait expliquer pourquoi, dans l'hémicycle, ils joignent leurs voix à celles du PPE pour revenir sur les normes protégeant les citoyens contre les activités de ces sociétés.
| Méthodologie |
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| En utilisant le site Integritywatch.eu de Transparency international, nous avons analysé les rendez-vous déclarés par les eurodéputés depuis le début de la 10e législature du Parlement européen, qui a commencé le 16 juillet 2024, jusqu'au 17 novembre 2025 (soit une période de 16 mois). Il est possible qu'entre temps, quelques chiffres aient évolué, puisque des eurodéputés ont pu ajouter des rendez-vous après le 17 novembre. IntegrityWatch se base sur les déclarations publiées par les eurodéputés sur leurs rencontres avec des représentants d'intérêts (entreprises, cabinets de lobbying et représentants d'intérêts professionnels (chambres de commerce, lobby sectoriel…), syndicats patronaux ou de travailleurs, associations et organisations non gouvernementales (ONG) et des représentants de pays tiers. Les informations disponibles sont imparfaites, car elles ne reposent donc que sur les réunions déclarées par les élus. Nous avons par exemple noté que certains eurodéputés d'extrême droite avaient omis de rapporter des rencontres, par exemple avec le think tank pro-Orban MCC Brussels, ou avec l'organisation évangéliste conservatrice Alliance Defending Freedom. Si la déclaration de ces réunions est obligatoire, c'est un comité consultatif composé d'eurodéputés qui est en charge de contrôler le respect du code de conduite. « Vu le grand nombre de déclarations, beaucoup de députés prennent cette obligation au sérieux, mais en cas de manquement, le risque de sanction reste faible », estime Raphaël Kergueno, de Transparency International EU. Autre limite : en l'absence d'uniformisation sur les modalités de reporting, le suivi automatisé est parfois difficile. Par exemple, l'organisation patronale de la Confédération des petites et moyennes entreprises sera parfois indiquée sous son nom complet, parfois sous son acronyme (CPME), créant deux entrées. Nous avons corrigé les cas que nous avons pu identifier. Nous nous sommes principalement penchés sur les représentants d'intérêts avec lesquels les eurodéputés ont eu le plus de rendez-vous, quantitativement (« top 20 »). Moins les eurodéputés déclarent de réunions, plus cette approche quantitative présente de limites. Les résultats peuvent notamment être influencés quand un député est en charge d'un rapport sur un sujet spécifique, ce qui va automatiquement augmenter ses réunions avec le secteur (cas de Sarah Knafo sur la souveraineté technologique). Certains groupes d'intérêts multiplient les rencontres, mais avec un seul eurodéputé ou les eurodéputés d'un seul pays. Nous l'avons indiqué, par exemple dans le cas de la Fondation pour une Hongrie civique, du parti de Viktor Oran, qui ne rencontre que des eurodéputés hongrois. |
Si vous souhaitez nous transmettre des informations, vous pouvez nous contacter à cette adresse : assimpere [at] multinationales.org.
25.11.2025 à 11:56
Les « dons » des entreprises aux institutions culturelles et scientifiques et aux associations augmentent année après année, encouragés par la fiscalité « la plus favorable au monde ». Le coût pour les finances publiques : 1,7 milliard d'euros par an, et une influence croissante du secteur privé sur l'orientation de la culture, de la recherche et de l'action associative. En sortons-nous vraiment gagnants au final ? Enquête.
Ce sont des « partenaires », des « soutiens », des « donateurs », (…)
Les « dons » des entreprises aux institutions culturelles et scientifiques et aux associations augmentent année après année, encouragés par la fiscalité « la plus favorable au monde ». Le coût pour les finances publiques : 1,7 milliard d'euros par an, et une influence croissante du secteur privé sur l'orientation de la culture, de la recherche et de l'action associative. En sortons-nous vraiment gagnants au final ? Enquête.
Ce sont des « partenaires », des « soutiens », des « donateurs », des « bienfaiteurs », des « philanthropes ». Les mécènes, ces entreprises qui soutiennent des institutions publiques ou des associations relevant de l'intérêt général, sont chaque année de plus en plus nombreux. Et – paradoxalement peut-être – ils coûtent de plus en plus cher aux finances publiques. À la source de l'envolée du mécénat en France, il y a en particulier la loi Aillagon de 2003, qui permet aux entreprises de réduire leur impôt sur les sociétés, à hauteur de 60% du don. Une niche fiscale que l'on peut considérer comme une aide aux entreprises et qui fait de la France le pays de l'OCDE le plus généreux dans ce domaine. Son coût en 2024 ? 1,7 milliard d'euros.
1,7 milliard d'euros de réductions d'impôts, ce n'est pas rien. Et c'est 1,7 milliard qu'on ne pilote pas.
En 2018, un rapport de la Cour des comptes alertait déjà sur les abus de ce dispositif et l'absence de pilotage par l'État (lire notre article). Depuis, les sommes en jeu n'ont fait qu'augmenter. Entre 2019 et 2024, elles ont presque doublé. « L'État se prive d'une manne financière qui, certes, va à des structures associatives ou culturelles, mais sur laquelle il n'a pas de contrôle, constate Antoinette Guhl, sénatrice Les Écologistes, chargée de l'Économie sociale et solidaire à la mairie de Paris de 2014 à 2020. 1,7 milliard d'euros de réductions d'impôts, ce n'est pas rien. Et c'est 1,7 milliard qu'on ne pilote pas. »
Selon sa définition officielle, le mécénat doit être effectué « sans contrepartie directe de la part du bénéficiaire ». Mais la pratique est bien différente : les dons peuvent bien faire l'objet de contreparties, tant qu'elles restent disproportionnées par rapport aux sommes données. Il peut s'agir d'apposer le logo de l'entreprise sur les supports de communication de l'organisme, lui permettre de siéger au conseil d'administration, lui offrir des places de concert, lui proposer des visites privées, nommer une salle au nom de son dirigeant… Le ministère de la Culture fixe cependant une limite : les contreparties ne doivent pas dépasser 25% de la valeur du don.
« Cela signifie que lorsqu'une entreprise fait un don de 100 euros, elle peut en récupérer 85 : 60 déduits de ses impôts, 25 sous forme de contreparties, résume Sabine Rozier, chercheuse et maîtresse de conférence en sciences politiques à l'université Paris-Dauphine. Le mécénat, c'est nous, citoyens, qui en supportons l'essentiel du coût. Ce qui pose problème d'un point de vue démocratique, puisque ce sont des arbitrages sur lesquels la représentation nationale n'a pas son mot à dire : les entreprises font ce qu'elles veulent de l'argent qu'on leur donne. »
Désormais, toutes les organisations publiques ou d'intérêt général sont activement poussées à se tourner vers le mécénat, constate Jérôme Kohler, conseiller philanthropique et auteur de La main qui donne (éditions Charles Léopold Mayer) : « Le mécénat est aujourd'hui une ligne budgétaire présente partout. Elle figure dans les contrats d'objectifs et de moyens de la plupart des établissements publics : l'État, ou les régions, demandent qu'un certain montant soit obtenu via le mécénat. »
Cette dynamique d'augmentation de la part des financements privés s'observe aussi dans la culture et dans l'enseignement supérieur. « Les subventions restent élevées dans le domaine culturel mais les établissements sont poussés à augmenter leurs ressources propres, que ce soit via la billetterie - le secteur qui connaît la plus forte augmentation ces vingt dernières années - le mécénat, la location d'espaces ou encore le merchandising », note Bernard Hasquenoph, journaliste et fondateur du blog sur la vie des musées Louvre pour tous.
Même dans le mécénat, les entreprises sont dans une logique de valorisation, qu'elle soit financière, d'images ou de marques.
Dans l'enseignement supérieur, la loi Pécresse d'autonomie des universités de 2007 a rendu les établissements responsables de 100% de leur budget et encouragé le recours à des fonds privés. « Les services juridiques des établissements ont dû inventer des formes de partenariat, alors qu'ils n'étaient pas formés sur ces questions-là, explique Matthieu Lequesne, cofondateur de l'association Acadamia qui lutte pour la transparence dans l'enseignement supérieur. Ce qui s'est traduit par des rapports de force inégaux avec les entreprises, qui elles maîtrisaient déjà les règles du jeu. Aujourd'hui, les établissements sont dans une situation tellement compliquée qu'ils sont prêts à accepter un peu tout et n'importe quoi pour obtenir quelques dizaines de milliers d'euros supplémentaires. » Des établissements de plus en plus dépendants des financements privés : leur part dans le budget de l'enseignement supérieur est passée de 7,8% en 2010 à 20,8% en 2023. Le risque de voir des entreprises abuser de cette dépendance pour obtenir des conditions très favorables en faisant miroiter des dons en réalité modestes et en partie remboursés par l'État est aggravé par l'opacité qui règne sur la teneur des conventions de mécénat.
Associations, institutions culturelles et établissements d'enseignement supérieur se retrouvent en concurrence dans leurs domaines respectifs pour toucher des financements privés. Ce qui donne lieu à de fortes inégalités. Les écoles prestigieuses et les grands musées nationaux, déjà mieux dotés que les autres, bénéficient aussi de plus de dons des entreprises. « Les grandes institutions, qui sont les mieux dotées, ont les départements de mécénat les plus importants et les plus professionnels, ce qui joue en leur faveur, analyse Jérôme Kohler. Les entreprises ont tout intérêt à se tourner vers ces établissements, qui maîtrisent les démarches, ont des contrats déjà calibrés et revus par des avocats, disposent aussi d'une plus grande visibilité. Car même dans le mécénat, les entreprises sont dans une logique de valorisation, qu'elle soit financière, d'images ou de marques. »
Selon les données de la Direction générale des finances publiques, le nombre d'entreprises mécènes a triplé entre 2011 et 2021, passant de 34 000 à 110 000. Sur le papier, 95% sont des micro-entreprises et des petites et moyennes entreprises (PME). Mais qu'on ne s'y trompe pas : mis bout à bout, les dons de ces petits mécènes font pâle figure face à ceux des multinationales. En 2021, la moitié des dons, soit 1,3 milliard d'euros, provenait de 276 grandes entreprises. Elles donnaient en moyenne plus de 3,8 millions d'euros et représentaient encore près de 40% des dons en 2023, d'après le dernier baromètre d'Admical, association qui milite pour le développement du mécénat.
En 2023, le Crédit Mutuel figurait en tête du classement avec 80 millions d'euros de dons en France, selon le média Carenews spécialisé dans le mécénat. Suivaient TotalEnergies, avec 54 millions d'euros versés « en majorité en France », via sa fondation d'entreprise ; L'Oréal, avec 53 millions d'euros, dont « plus de la moitié en France » ; LVMH, avec 52 millions d'euros dont la répartition est « non spécifiée » dans son rapport de responsabilité sociale et environnementale ; puis BNP Paribas, avec un mécénat de 49,2 millions d'euros « exclusivement en France ».
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Chacun est donc libre de choisir son cheval de bataille. Pour le Crédit Mutuel, il s'agit de « mener la révolution écologique et sociétale », en soutenant des associations qui luttent contre la pollution, l'érosion de la biodiversité ou la précarité. Le groupe pétrolier et gazier TotalEnergies, de son côté, a quelque peu changé de cap. Après avoir été épinglé pour son mécénat en faveur de la « préservation des zones littorales et des océans », pourtant directement impactés par ses activités de forage offshore, pour ses dons en faveur du « dialogue des cultures » qui fait partie de son « quotidien », bien que ses projets impliquent déplacements forcés de population et violations des droits humains (lire nos enquêtes sur les projets pétroliers du groupe en Ouganda ici et là), ou encore pour son soutien à des expositions centrées sur des pays dans lesquels elle opère (lire notre enquête Le Louvre et les grands musées sont-ils sous l'influence de l'industrie pétrolière ?), la major pétrolière met aujourd'hui l'accent sur la jeunesse. Objectif : « Ouvrir les chemins de la réussite à celles et ceux pour qui des portes se sont fermées ». L'Oréal se concentre de son côté sur des actions autour des femmes, « pour leur permettre d'exprimer leur potentiel, de reprendre la main sur leur destin et d'avoir un impact positif sur la société », tandis que LVMH veut « rendre l'art et la culture accessibles à tous » et BNP Paribas « donner le pouvoir à ceux qui agissent ».
En 2023, 40% du volume des dons des entreprises était tourné vers le sport, selon les chiffres de l'Admical. Suivaient ensuite la culture (17%), le social (12%), l'éducation (8%) et l'environnement (7%). « Pour une entreprise, il s'agit de montrer qu'elle est en prise avec la société et les grandes problématiques du moment, explique Jérôme Kohler. Pendant très longtemps, en France, les entreprises privilégiaient le mécénat en faveur de la culture et de l'art. Elles se tournent aujourd'hui de plus en plus vers la solidarité, la santé et l'environnement. »
Dans un contexte de polarisation politique, des causes qui n'étaient pas polémiques deviennent moins confortables pour les entreprises.
Quitte à délaisser certains secteurs car moins consensuels, moins valorisants, ou qui risquent de déplaire à leurs clients. « Il y a trois ans, aux États-Unis, la protection de l'environnement, ou encore les politiques de diversité et de lutte contre les discriminations, étaient des causes sûres pour les entreprises, constate Anne Bory, maîtresse de conférence à l'Université de Lille et chercheuse au Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé). Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Les entreprises américaines mettent en attente leur programme diversité pour ne pas être en opposition face à l'administration Trump, qui les menace de couper leurs subventions. » (lire notre article Pourquoi Trump s'attaque-t-il aux programmes de diversité, équité et inclusion ?).
La sociologue, qui mène actuellement une étude sur les professionnels du mécénat, constate qu'une tendance similaire se dessine en France. « Des entreprises qui finançaient Calais par exemple reconnaissent que ce sont des sujets qui sont devenus compliqués, elles reçoivent des courriers de clients mécontents. Dans un contexte de polarisation politique extrêmement tendu, des causes qui n'étaient pas polémiques deviennent moins confortables pour les entreprises, qui s'interrogent sur la pérennité de leurs dons. »
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donDu côté des pouvoirs publics, le coût du crédit d'impôt mécénat a fini par attirer l'attention dans un contexte de difficultés budgétaires croissantes. En 2020, un plafond relatif a été ajouté : la ristourne fiscale n'est plus que de 40% pour les dons supérieurs à 2 millions d'euros. Une mesure qui ne concernait que 78 grandes entreprises. Michel Barnier, lors de son éphémère passage à Matignon, a quant à lui commandé à l'Inspection générale des finances (IGF) une mission sur « la rationalisation de l'effort financier porté par la puissance publique en faveur des associations ». Dans son rapport rendu le 16 juillet 2025, l'IGF propose notamment de modifier le système fiscal du mécénat, « l'un des plus favorables au monde ». L'idée ? Supprimer la déduction d'impôts et déduire les dépenses de mécénat directement sur le résultat fiscal des entreprises. De quoi entraîner des économies de plus de 500 millions d'euros chaque année.
La mesure permettrait également de réduire les « effets d'aubaine » constatés par les inspecteurs, notamment sur le mécénat en nature (dons de biens) et le mécénat de compétences (mise à disposition des salariés de l'entreprise sur leur temps de travail). L'IGF cite comme exemples les « dons de produits périmés par des grandes et moyennes surfaces à des associations d'aide alimentaire » ou encore le « positionnement de salariés en mécénat de compétences dans des associations par les entreprises d'audit ou de conseil quand ils ne sont pas affectés à une mission chez un client ».
Le même rapport rappelle aussi que les responsables associatifs alertent sur « une dégradation de leur situation financière d'ensemble, dans un contexte où plusieurs collectivités territoriales, ainsi que l'État, réduisent leurs financements ». Et ce alors que les subventions aux associations ont en apparence augmenté ces dernières années, passant de 6,5 milliards d'euros en 2019 à 8,5 milliards en 2022. « Cette augmentation du budget est artificielle, avec une comptabilisation de dispositifs qui n'étaient pas pris en compte auparavant, en particulier la réserve parlementaire, remplacée par le fonds pour le développement de la vie associative, pointe la sénatrice Antoinette Guhl. De nombreux dispositifs en faveur des associations ont été supprimés, les emplois aidés par exemple. Depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir, les associations sont chaque jour de plus en plus fragilisées. »
L'État a délégué beaucoup de compétences aux collectivités territoriales, qui en ont délégué une bonne partie aux associations.
Les chiffres officiels masquent aussi l'élargissement des champs d'intervention des associations, forcés de prendre en charge des missions auparavant assurées par l'État, comme la santé, l'éducation, le logement, la protection sociale ou encore la lutte contre la précarité. « L'État a délégué beaucoup de compétences aux collectivités territoriales, qui en ont délégué une bonne partie aux associations, explique Sabine Rozier, chercheuse et maîtresse de conférence en sciences politiques à l'université Paris-Dauphine. C'est notamment le cas pour les politiques d'aide sociale, l'éducation populaire, les politiques culturelles… En l'absence d'augmentation proportionnée de leurs financements pour assumer ces nouvelles missions, les associations suffoquent. »
En septembre 2023, il aura fallu l'appel à l'aide des Restos du Coeur, qui indiquaient être obligés de réduire leur nombre de bénéficiaires en raison de leurs difficultés financières, pour que le gouvernement se décide à débloquer 15 millions d'euros sur les 35 demandés par l'association. S'y sont ajoutés… 10 millions d'euros de dons de Bernard Arnault - sans défiscalisation, selon le groupe LVMH. Faute de financements publics suffisants, les associations sont bien obligées de se tourner vers des acteurs privés. Une direction assumée par le président de la République, interrogé sur la question dans un entretien sur la chaîne HugoDécrypte : « Notre objectif, c'est de rassembler de la solidarité privée, j'ai vu que des premiers groupes avaient annoncé aujourd'hui qu'ils venaient aux côtés du gouvernement, et d'obtenir les 35 millions. »
Hors de la générosité des multinationales et des milliardaires, point de salut ? Le narratif est repris dans les médias et à l'Elysée, nous faisant oublier que le plus généreux des donateurs aux associations, à la culture et à la science reste l'État - et les citoyens qui le financent - avec 9,4 milliards de crédits d'impôts octroyés aux entreprises pour leurs dons depuis 2019. Une information que vous ne trouverez jamais dans les « remerciements aux mécènes ».
25.11.2025 à 11:56
Secret des affaires, vie privée, fondations opaques… L'opacité règne sur les dons des entreprises aux établissements culturels ou d'enseignement supérieur, pourtant financés à 60% par de l'argent public, qui échappent de ce fait à tout contrôle.
À la fin du contrat, un dernier article fourre-tout, intitulé « Dispositions diverses ». Premier point, « Confidentialité et non-divulgation » : « Le contenu de la présente Convention est confidentiel et ne peut faire l'objet d'aucune divulgation (…)
Secret des affaires, vie privée, fondations opaques… L'opacité règne sur les dons des entreprises aux établissements culturels ou d'enseignement supérieur, pourtant financés à 60% par de l'argent public, qui échappent de ce fait à tout contrôle.
À la fin du contrat, un dernier article fourre-tout, intitulé « Dispositions diverses ». Premier point, « Confidentialité et non-divulgation » : « Le contenu de la présente Convention est confidentiel et ne peut faire l'objet d'aucune divulgation à des tiers sans l'accord préalable des autres Parties, sauf si la divulgation est nécessaire en raison d'obligations légales, comptables ou réglementaires échappant au contrôle des Parties. » Ce n'est pourtant pas un contrat comme les autres. Il est signé en novembre 2021 entre une institution publique, le Collège de France, et une entreprise, TotalEnergies.
En échange de deux millions d'euros de mécénat, principalement pour financer la chaire « Avenir commun durable » de 2021 à 2026, le prestigieux établissement d'enseignement supérieur et de recherche s'engage à apposer le logo de la major pétrolière sur ses supports de communication, à organiser des ateliers « sur une thématique choisie par le mécène » ou encore à offrir des visites privées et des conférences, notamment aux élèves de l'école Industreet, fondée par… TotalEnergies. Le Collège de France s'abstient aussi « de faire toute communication directe ou indirecte, écrite ou orale, susceptible de porter atteinte à l'image et à la notoriété » du groupe. Autant de dispositions qui étaient censées rester secrètes.
C'est en lisant une chronique de Stéphane Foucart, journaliste au Monde, que Sebastian Nowenstein apprend l'existence du contrat liant TotaEnergies et le Collège de France. Ce professeur agrégé au lycée Gaston Berger à Lille multiplie les démarches, depuis plusieurs années, pour obtenir une multitude de documents administratifs. En mai 2025, il demande au Collège de France de lui communiquer les conventions signées avec Total ainsi que les échanges entre les membres de la chaire « Avenir commun durable » et le géant pétrolier.
À son plus grand étonnement, l'institution lui transmet la convention de mécénat un mois plus tard. Habituellement, en l'absence de réponse positive, il est obligé de saisir la Commission d'accès aux documents administratifs (Cada), voire le tribunal administratif, pour obtenir gain de cause. « Quasi systématiquement, l'administration refuse de communiquer les documents qu'on lui demande, par mauvaise foi, pour gagner du temps, ou parce qu'elle estime ne pas être liée par les dispositions légales, explique Sebastian Nowenstein. Il y a un réel décalage entre la législation, protectrice des droits des citoyens, et la pratique de l'administration. » La déclaration des droits de l'homme garantit en effet aux citoyens le droit de « demander compte à tout agent public de son administration ». Un principe traduit dans une loi de 1978, qui stipule que les administrations doivent « communiquer les documents administratifs qu'elles détiennent aux personnes qui en font la demande ».
Quasi systématiquement, l'administration refuse de communiquer les documents qu'on lui demande, par mauvaise foi, pour gagner du temps, ou parce qu'elle estime ne pas être liée par les dispositions légales.
En réalité, obtenir ces documents relève bien souvent du parcours du combattant, comme l'a constaté l'association Acadamia. Fondée par d'anciens élèves de l'école Polytechnique, elle milite pour la transparence des financements dans l'enseignement supérieur et a réussi à obtenir plusieurs conventions de mécénat : entre l'Université Paris Sciences et Lettres et L'Oréal pour la création d'une chaire « Beauté(s) » (1,2 millions d'euros entre 2018 et 2022) ; entre l'université Paul-Sabatier de Toulouse et TotalEnergies, qui prévoyait la mise à disposition de « professeurs » de la major pétrolière pour enseigner aux élèves les « enjeux de la transition énergétique » ; entre TotalEnergies et l'Université de Lorraine pour l'organisation d'un camp dans les Alpes de Haute Provence (2000 euros en 2023).
« En plus des informations sur le montant du mécénat, qui peut varier de 2000 à plusieurs millions d'euros, ces documents permettent de savoir comment l'argent est utilisé, quelle marge de manoeuvre est laissée à l'université dans le fléchage des financements, quelles sont les contreparties exigées par l'entreprise, détaille Matthieu Lequesne, cofondateur de l'association. Malheureusement, nous avons beaucoup de mal à accéder à ces contrats. »
Lire aussi Polytechnique, une école d'État sous emprise
Car certaines écoles défendent l'opacité bec et ongles. C'est le cas de Polytechnique, qui refuse depuis 2022 de communiquer à Acadamia ses conventions de mécénat. L'association a porté l'affaire devant le tribunal administratif de Versailles, qui lui a donné raison le 26 octobre 2023. Hors de question pour l'institution, qui s'est tourné vers le Conseil d'État. Avec un argument de plus en plus utilisé depuis son inscription dans la loi en 2018 : le secret des affaires. Le 3 octobre 2025, le Conseil d'État a botté en touche. Il considère que les conventions de mécénat sont bien des documents administratifs, « en principe communicables aux personnes qui en font la demande », mais que certains éléments contenus dans le contrat – des données financières ou des informations sur des « aspects techniques » des projets financés par exemple – pourraient relever du secret des affaires. Le dossier a été renvoyé devant le tribunal administratif de Versailles pour être jugé à nouveau.
Les entreprises se retrouvent avec le meilleur des deux mondes : elles peuvent flécher leurs dons en fonction de leurs intérêts, les défiscaliser, et opérer dans le secret le plus total.
« L'argument du secret des affaires peut se discuter dans des situations concurrentielles, dans le cadre de la recherche partenariale par exemple, où l'entreprise finance des chercheurs sur un sujet qui l'intéresse, analyse Matthieu Lequesne. Mais ici, on parle de mécénat, d'une opération désintéressée, décorrélée des transactions marchandes et défiscalisée à 60%. Les entreprises se retrouvent avec le meilleur des deux mondes : elles peuvent flécher leurs dons en fonction de leurs intérêts, les défiscaliser, et opérer dans le secret le plus total. »
Le budget des établissements d'enseignement supérieur, qui conduisent une mission de service public, devient ainsi de plus en plus opaque, à mesure que la part des financements privés augmente : elle est passée de 7,8% en 2010 à 20,8% en 2023.
L'association Anticor a demandé en vain à consulter les comptes de la fondation Louis Vuitton, épinglée par la Cour des comptes
En plus du secret des affaires, les entreprises disposent d'un autre argument juridique encore plus inattendu pour échapper à leurs obligations de transparence : l'atteinte à la vie privée. En 2018, Anticor a demandé à consulter les comptes de la fondation Louis Vuitton, épinglée par la Cour des comptes pour le coût exorbitant de la construction de son musée dans le bois de Boulogne - 790 millions d'euros, dont 518,1 millions payés par le contribuable. Des comptes qui doivent obligatoirement être communiqués au préfet pour les fondations par lesquelles transitent plus de 153 000 euros de dons, et qui constituent donc des documents administratifs.
Le préfet refuse cependant de les transmettre à l'association anticorruption, estimant que cela porterait atteinte à la vie privée de la fondation Vuitton. « De nombreuses entreprises tentent de se protéger en se prévalant de droits inhérents à la personne humaine, observe l'avocate Elise Van Beneden, vice-présidente d'Anticor. Or, le système du mécénat, avec un financement via des fonds publics, repose sur l'exigence d'avoir une activité d'intérêt général, ce qui paraît incompatible avec l'existence de vie privée et d'informations commerciales protégeables. » Des arguments qui n'ont pas convaincu le Conseil d'État. Celui-ci a finalement jugé, le 7 octobre 2022, que les comptes des fondations d'entreprises relevaient de la vie privée et n'étaient donc pas communicables.
« Les fondations rendent très rarement publics leurs comptes, note Anne Bory, maîtresse de conférence à l'Université de Lille et chercheuse au Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé). Si elles communiquent sur leurs activités via leur site internet, on a rarement une transparence totale sur les montants donnés à telle ou telle association. » Un manque d'informations qui pose question, alors que le nombre de fondations a explosé depuis le début des années 2000. Selon la Fondation de France, il a été multiplié par cinq en vingt ans : on en compte 5300 en 2021, qui détiennent plus de 40 milliards d'euros d'actifs. La moitié appartiennent à des particuliers et des familles, 30% à des entreprises [1].
La Cour des comptes alertait déjà en 2018 sur ce développement « sans précédent » des fondations et fonds de dotation, qui fait « perdre au secteur sa lisibilité ». Elle appelait à les contrôler, à les suivre plus efficacement, et à doter l'administration d'un véritable pouvoir de sanction en cas d'irrégularités - supprimer les avantages fiscaux attachés aux dons par exemple. L'Inspection générale des finances faisait le même constat un an plus tôt : le contrôle est « fragmenté et peu coordonné, ce qui en limite la portée et ne permet pas d'avoir une vision d'ensemble du secteur ».
60% de ces dons sont financés par les contribuables, les entreprises en retirent des bénéfices symboliques et réputationnels, mais aucune contrepartie, ne serait-ce que la transparence sur la ventilation des dons, n'est exigée par les pouvoirs publics.
« Les conseils d'administration des entreprises et des fondations décident d'octroyer des financements à tel ou tel secteur d'activité, dans des conditions qui échappent en grande partie au contrôle public, pointe Sabine Rozier, chercheuse et maîtresse de conférence en sciences politiques à l'université Paris-Dauphine. C'est un vrai problème démocratique : 60% de ces dons sont financés par les contribuables, les entreprises en retirent des bénéfices symboliques et réputationnels, mais aucune contrepartie, ne serait-ce que la transparence sur la ventilation des dons, n'est exigée par les pouvoirs publics. »
Les règles auxquelles doivent se soumettre les fondations d'entreprise sont extrêmement limitées. Elles doivent s'inscrire dans une mission d'intérêt général et être à but non lucratif. Elles doivent aussi transmettre à l'administration un rapport d'activité, leurs comptes et un rapport du commissaire aux comptes si elles reçoivent plus de 153 000 euros de dons par an. Bien souvent, elles ne prennent pas la peine de se conformer à cette obligation légale. En avril 2015, 56% des fondations et associations n'avaient pas déposé leurs comptes pour l'année 2013, d'après un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS). En 2020, l'État ne disposait toujours pas de « levier coercitif pour faire cesser cet état de fait », comme le notait un rapport parlementaire sur la philanthropie.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donParmi les fondations qui ne déposent pas leurs comptes : la Fondation Louis Vuitton. Aucune annonce de dépôt de comptes n'est consultable sur le site du journal officiel. La direction de l'information légale et administrative (Dila), chargée de la publication des informations légales, économiques et financières concernant les entreprises et le milieu associatif, nous a confirmé qu'elle n'avait recueilli aucun dépôt de comptes de la Fondation Vuitton. « Néanmoins, la Dila est uniquement en charge de la publication, le contrôle du respect de cette obligation ne relève pas de notre périmètre. Il revient à la Cour des comptes d'assurer la transparence financière des structures concernées. » Cette dernière nous a indiqué prendre « bonne note de cette information », mais ne pas communiquer « sur les contrôles qu'elle entend ou non ouvrir, et qui n'ont pas de caractère automatique dans ce domaine ». Interrogés sur cette non-publication de comptes, ni la Fondation Louis Vuitton ni le groupe LVMH n'ont donné suite.
On n'a aucune vision sur les décisions qui y sont prises, pas de procès verbaux, pas de comptes disponibles.
Dans l'enseignement supérieur aussi, les fondations sont de plus en plus nombreuses, conséquence de la loi Pécresse de 2007. Fondation de l'Université Clermont Auvergne, Fondation Université de Rennes, Fondation Paris-Saclay… Elles fonctionnent comme des intermédiaires qui centralisent les dons des mécènes avant de les redistribuer à l'université. Figure désormais dans les budgets des établissements une ligne “Fondation”, qui englobe des dons de plusieurs entreprises sans donner aucune précision sur l'origine de ces financements. « Ce sont des sortes de boîtes noires qui rajoutent une surcouche d'opacité, dénonce Matthieu Lequesne d'Acadamia. On n'a aucune vision sur les décisions qui y sont prises, pas de procès verbaux, pas de comptes disponibles. Et lorsqu'on leur demande ces informations, elles répondent qu'elles sont des objets de droit privé et qu'elles ne nous doivent rien. Mais quand votre objet social est d'aider au financement d'une université, vous êtes dans la continuité de la mission de service public de votre établissement. Et vous devriez être soumis aux mêmes obligations de transparence. »
L'opacité des financements soulève cependant des questions déontologiques dans l'enseignement supérieur et la recherche. Le premier colloque de la chaire « Avenir commun durable » financée par TotalEnergies, qui s'est tenu le 17 novembre 2021, se focalisait sur l'adaptation au changement climatique, à replacer dans « la longue histoire de l'humanité [...] d'adaptation et de résilience », afin de « mieux comprendre l'histoire de notre espèce et la façon dont les différentes populations se sont adaptées au cours du temps aux différents environnements qu'elles ont rencontré ».
Plus récemment, lors d'une table-ronde le 5 juin 2025, le chimiste Marc Fontecave proposait même de « relativiser cette notion d'urgence » liée au changement climatique. Des prises de position dans la lignée de celles du mécène, accusé de s'être évertué à partir des années 1980 à semer le doute sur la réalité du réchauffement climatique. « Une entreprise qui a oeuvré à produire de l'ignorance sur un sujet peut-elle financer de la recherche sur ce même sujet ?, interroge le professeur Sebastian Nowenstein. Total ne donne pas deux millions d'euros sans rien attendre en retour. Cela s'inscrit dans sa stratégie de communication et de crédibilisation. »
Les retombées médiatiques du mécénat, en termes d'image et de notoriété pour les entreprises, ne sont pas mentionnées dans les contrats, alors qu'elles constituent parfois la principale motivation du donateur. Quant aux contreparties qui sont bel et bien inscrites dans les conventions, limitées en théorie à 25% du montant du don, elles sont souvent difficilement chiffrables. Apposer le logo de l'entreprise sur les supports de communication, organiser un événement privé dans les locaux de l'institution, nommer une salle au nom de l'entreprise ou de son dirigeant… Officiellement, c'est le bénéficiaire du mécénat qui leur attribue une valeur. Dans les faits, elles font l'objet d'une intense négociation entre l'entreprise et l'institution. « Les contreparties sont difficiles à mesurer, parce qu'elles ont la valeur qu'on leur donne, explique Jérôme Kohler, conseiller philanthropique et auteur de La main qui donne : Philanthropie, contrat social et démocratie (éditions Charles Léopold Mayer). Pour un don d'un million d'euros, une entreprise a droit à 250 000 euros de contreparties et elle va souvent tenter de les valoriser le plus possible. »
Une entreprise, dans un même musée, peut être cliente en louant un espace, faire sa promotion à travers des bâches publicitaires, proposer du merchandising, construire une exposition clé en main…
La frontière « de plus en plus ténue et perméable » entre mécénat et parrainage rajoute encore une couche d'opacité, comme le pointait la Cour des comptes en 2018. Contrairement au mécénat, où les contreparties sont limitées à 25% du montant du don, le parrainage est une opération commerciale dans laquelle l'entreprise retire des bénéfices équivalents à ce qu'elle a investi. Opération qui, elle, ne bénéficie pas de crédits d'impôts. En l'absence de transparence et de contrôle, difficile de savoir si les « donateurs » sont en réalité des mécènes ou des parrains… et si leurs dons sont défiscalisés ou non. « Tout est noyé, tout est mélangé, on ne connaît plus la nature des opérations, relève Bernard Hasquenoph, journaliste et fondateur du blog d'investigation Louvre pour tous. Une entreprise, dans un même musée, peut être cliente en louant un espace, faire sa promotion à travers des bâches publicitaires, proposer du merchandising, construire une exposition clé en main… On assiste à une véritable hybridation des pratiques. »
Un flou qui rend le mécénat encore plus illisible et qui donne de fait aux entreprises toute liberté pour fixer les conditions de leurs dons, en dehors de tout contrôle, financées à hauteur de plusieurs centaines de millions d'euros par les contribuables.
[1] On lira sur le sujet l'enquête récente de Marie Piquemal pour Libération : Enseignement supérieur, action sociale, entreprises… comment les fondations abusent des défiscalisations en toute opacité.
25.11.2025 à 11:56
La législation sur le mécénat est très favorable aux entreprises, et de plus en plus coûteuse pour l'État. Elle se traduit aussi par une influence croissante du secteur privé sur la culture, la recherche et l'action associative.
- Le mécénat : générosité privée ou cadeau de l'État aux entreprises ? / France, fiscalité, aides publiques, privatisation
La législation sur le mécénat est très favorable aux entreprises, et de plus en plus coûteuse pour l'État. Elle se traduit aussi par une influence croissante du secteur privé sur la culture, la recherche et l'action associative.
« J'ai un peu de mal avec les grincheux. On donne dix millions, on applaudit. On dit merci. »
« Non, mais est-ce que vous pouvez dire : 'merci Bernard Arnault' ? »
Dans certains médias, la cause est déjà entendue. Sans les dons généreux des entreprises et des milliardaires qui les détiennent, nous ne serions plus capables de reconstruire Notre-Dame, de financer les Restos du cœur ou de garder en France des chefs d'œuvre artistiques qui autrement tomberaient entre les mains de riches étrangers.
Cette générosité supposée est souvent invoquée dans les débats sur le partage des richesses et la fiscalité. Que l'on parle de dividendes excessifs, de suppressions d'emploi, ou de ce que les ultra-riches ne paient pas leur juste part d'impôt – comme récemment autour de la proposition de taxe Zucman –, l'argument est tout trouvé : nous devrions être contents d'avoir des milliardaires et des multinationales florissantes en France, car ils font ce que l'État n'a plus les moyens de faire.
Sauf que l'essor du mécénat ces dernières années en France cache une réalité beaucoup plus ambiguë.
Au-delà des dons très médiatisés, les « partenaires », « soutiens », « donateurs », « bienfaiteurs » et autres « philanthropes » occupent une place croissante dans le fonctionnement et la gestion de nombreuses institutions culturelles, établissements d'enseignement supérieur et de recherche ou associations assurant des missions d'intérêt général.
Cette tendance ne s'explique pas tant par un engagement soudain et massif du monde de l'entreprise sur les sujets de sociétés que par des choix politiques.
Sous couvert d'encourager les dons des entreprises et la philanthropie individuelle s'est mise en place une législation très favorable au secteur privé, qui a modifié sans le dire tout l'équilibre et la logique du financement de ces secteurs – et qui se révèle de plus en plus coûteuse pour l'État.
25.11.2025 à 11:56
Depuis vingt ans, le groupe de Bernard Arnault, numéro un mondial du luxe, tisse sa toile dans le premier établissement culturel français. Au nom du mécénat, plusieurs marques de LVMH, de Louis Vuitton à Dior et Bulgari, sont autorisées à s'approprier les lieux et bénéficient de généreux privilèges. Sans résoudre le manque criant d'investissements dans la maintenance et la sécurité du musée, dont a témoigné le cambriolage retentissant du 19 octobre dernier.
30 septembre 2025. Sous les (…)
Depuis vingt ans, le groupe de Bernard Arnault, numéro un mondial du luxe, tisse sa toile dans le premier établissement culturel français. Au nom du mécénat, plusieurs marques de LVMH, de Louis Vuitton à Dior et Bulgari, sont autorisées à s'approprier les lieux et bénéficient de généreux privilèges. Sans résoudre le manque criant d'investissements dans la maintenance et la sécurité du musée, dont a témoigné le cambriolage retentissant du 19 octobre dernier.
30 septembre 2025. Sous les dorures et les fresques, la voix de Cate Blanchett résonne, les mannequins défilent. C'est le deuxième jour de la fashion week, et les stars sont au rendez-vous : Zendaya, Emma Stone, Léa Seydoux... Toutes réunies pour découvrir la collection printemps-été 2026 de Louis Vuitton, qui célèbre « l'art de vivre » et rappelle que « le luxe ultime réside dans le choix de s'habiller pour soi-même, afin de révéler sa personnalité la plus profonde », comme l'écrit la marque. Le défilé prend place dans un lieu unique en plein coeur du musée du Louvre : les appartements d'été d'Anne d'Autriche, fraîchement rénovés. Et c'est peut-être ça, le véritable « luxe ultime » : avoir les moyens de s'approprier le premier établissement public culturel de France.
C'est peut-être ça, le « luxe ultime » : avoir les moyens de s'approprier le premier établissement public culturel de France
Depuis 2020, pas moins de dix défilés Louis Vuitton ont pris place dans l'enceinte du musée, plus d'un tiers des shows organisés par la marque durant cette période. En mars 2021, du fait des restrictions liées à la pandémie, la maison Vuitton présente sa collection à travers une vidéo dans laquelle les mannequins arpentent les couloirs déserts du Louvre, entre les statues, au rythme des tubes des Daft Punk. Puis les défilés s'enchaînent dans la cour Carrée année après année, avec des constructions toujours plus grandioses : une aire de jeu gigantesque pour un défilé en fanfare en juin 2022 ; une immense fleur-chapiteau rouge en octobre de la même année ; un appartement entier en janvier 2023 ; des boules lumineuses futuristes et un podium fabriqué à partir de malles Vuitton l'année suivante. À cette période, Louis Vuitton est l'un des principaux mécènes du Louvre, finançant le réaménagement des salles étrusques et italiques.
Cette mainmise de LVMH sur le prestigieux musée et ses lieux les plus iconiques date d'il y a près de vingt ans. Au début des années 2000, les défilés de mode sont confinés au Carrousel du Louvre, l'espace commercial souterrain situé entre le musée et le jardin des Tuileries. C'était sans compter sur la pugnacité du groupe de Bernard Arnault, qui obtient pour la première fois en 2007 le droit d'organiser un show dans la cour Carrée. Un privilège octroyé à LVMH en détournant quelque peu la législation sur le mécénat – dite loi Aillagon – adoptée quelques années plus tôt en 2003, comme le raconte Eliette Reisacher, alors étudiante à l'école du Louvre, dans un mémoire publié en 2019. Ce qui n'était pas possible sous la forme d'une simple location de l'espace le devient à titre de « contrepartie » d'un don opportunément accordé par le groupe de luxe.
L'idée première du mécénat est qu'il s'agit d'un soutien matériel sans contrepartie directe
L'étudiante rappelle pourtant que « l'idée première du mécénat est qu'il s'agit d'un “soutien matériel apporté, sans contrepartie directe de la part du bénéficiaire”, donc désintéressé, alloué à un projet spécifique », et constate qu'il s'agit ici d'« un schéma totalement inverse avec un don intéressé, affecté sans grand intérêt à tel ou tel projet ». La location de la cour Carrée étant estimée à l'époque à 100 000 euros et les contreparties du mécénat limitées à 25% du don, LVMH a dû débourser un million d'euros par an pour y réaliser deux défilés chaque année. Sur cette somme, 600 000 euros seront pris en charge par l'État sous forme de réduction d'impôts.
Depuis, il ne s'est pas passé une année sans défilé LVMH au Louvre. Entre 2014 et 2016, Louis Vuitton se concentre sur les nouveaux espaces de sa Fondation, dans le Bois de Boulogne, et sur la place Vendôme. C'est une autre marque du groupe qui le remplace dans la cour Carrée : Dior. Cette dernière a surtout investi le Jardin des Tuileries, dont elle finance le « réaménagement » et la « revégétalisation » via le mécénat à partir de 2019, aux côtés d'une autre maison LVMH, Moët Hennessy. Dior y réalise son dernier défilé le 1er octobre 2025 lors de la fashion week parisienne, avec comme mise en scène une pyramide inversée qui n'est pas sans rappeler celle du Louvre. Kenzo Parfums, également propriété de LVMH, a de son côté contribué au fleurissement du jardin à travers son mécénat de 2020 à 2023. Pour ses premières compositions florales, à l'été 2020, la marque de luxe a planté plus de 60 000 fleurs, dont 130 m2 de coquelicots, l'emblème de Kenzo.
En 2017, Louis Vuitton pénètre pour la première fois au sein même du musée pour présenter sa collection automne-hiver.
« LVMH, fort de sa puissance financière et politique, a fait peu à peu tomber tous les tabous au Louvre et obtient tout ce qui était auparavant interdit, observe Bernard Hasquenoph, journaliste et fondateur du blog Louvre pour tous, qui a publié une série d'enquêtes sur l'influence de LVMH dans le musée. Défiler dans la cour Carrée ? C'est fait. Organiser un show au sein même des collections ? C'est fait. Dîner au milieu des oeuvres ? C'est fait. »
Le 7 mars 2017, en effet, Louis Vuitton pénètre pour la première fois au sein du musée pour présenter sa collection automne-hiver. Le show se déroule dans la cour Marly, avec sa grande verrière et ses sculptures du XVIIe et XVIIIe siècle. Sept mois plus tard, la marque investit les sous-sols du pavillon de l'Horloge fraîchement rénovés pour un défilé devant le grand Sphinx de Tanis. L'année suivante, ce sera la cour Lefuel, pourtant fermée au public depuis 2007. Encore aujourd'hui, elle n'est accessible que lors de soirées spectacles l'été. En octobre 2021, c'est au tour du passage Richelieu d'accueillir le défilé Vuitton, perturbé par l'irruption de militants d'Extinction Rébellion, coupés au montage.
D'autres événements encore plus select sont organisés par LVMH au sein du musée. Le 11 avril 2017, 200 invités se réunissent pour le dîner de lancement de « Master », collaboration entre Louis Vuitton et l'artiste Jeff Koons. Quelle salle à manger pour la famille Arnault et ses invités parmi lesquels Jennifer Aniston, Catherine Deneuve ou encore Adèle Exarchopoulos ? Rien de moins que la salle des États, où ils peuvent admirer la Joconde en toute tranquillité. Six mois plus tard, les 126 autres mécènes du Louvre auront finalement eux aussi le droit de manger dans l'une des salles du musée pour leur dîner annuel, mais sans Joconde. Ce sera dans la salle Daru, qui abrite l'immense tableau du Sacre de Napoléon.
Une centaine d'invités ont pu profiter d'un dîner privé dans la salle des Cariatides, au milieu des statues antiques.
Plus récemment, c'est la marque de joaillerie Bulgari, elle aussi propriété de LVMH, qui a bénéficié d'une soirée privée. Le 24 juin 2024, deux jours avant l'ouverture de l'exposition « Chefs d'oeuvres de l'exposition Torlonia », qu'elle a financée à travers son mécénat, une centaine d'invités ont pu profiter d'une visite privée en avant-première, d'une masterclass sur les pièces de haute joaillerie de la marque, puis d'un dîner privé dans la salle des Cariatides, au milieu des statues antiques. L'occasion pour la marque d'apposer son nom en lettres dorées gigantesques devant la façade du musée.
Quant au traditionnel dîner annuel des mécènes, il est financé de 2019 à 2024 par les dons de Moët Hennessy, la holding « Vins et spiritueux » de LVMH. L'événement a pris une toute autre ampleur en 2025 avec le lancement du « Grand dîner » du Louvre, un gala de levée de fonds. « Ils en ont fait un événement extrêmement mondain et médiatisé, fastueux, note Bernard Hasquenoph. Cela se fait beaucoup aux États-Unis, dans l'humanitaire notamment, mais c'est nouveau dans les musées en France. » Plus de 350 invités – dirigeants d'entreprises, créateurs de grandes maisons de mode, acteurs, chanteurs – se sont réunis dans la cour Marly pour un repas concocté par la cheffe étoilée Anne-Sophie Pic. Financé par Visa Infinite, « partenaire fondateur » de l'événement et de l'exposition associée « Louvre Couture. Objets d'arts, objets de mode », le gala a permis de récolter 1,4 million d'euros, et le musée a d'ores et déjà prévu de reconduire l'événement l'année prochaine, le 3 mars 2026. Un « succès » à relativiser tout de même au regard de son coût projeté : 1,1 million d'euros. Là encore, la majorité de l'argent du mécénat profite avant tout... aux mécènes.
Ces événements privés ne sont pas sans conséquence sur l'accessibilité du musée. Pour son rapport sur la gestion du Louvre, paru le 6 novembre 2025, la Cour des comptes a interrogé l'établissement sur les raisons qui empêchaient l'extension de ses horaires d'ouvertures, « alors même qu'une fermeture à 19h, voire 20h, permettrait de mieux répartir les flux de visiteurs dans la journée et de tenir compte de l'évolution des habitudes de vie des visiteurs notamment parisiens ou franciliens ». Réponse du Louvre : « Un élargissement des horaires à 19h ne serait pas compatible avec l'organisation des contreparties de mécénat et des locations d'espaces. »
L'importance prise par le mécénat au Louvre s'inscrit dans une dynamique amorcée il y a une vingtaine d'années dans les institutions culturelles, comme l'explique Jérôme Kohler, conseiller philanthropique et auteur de La main qui donne (éditions Charles Léopold Mayer, 2025) : « Pendant longtemps, les établissements culturels fonctionnaient essentiellement grâce aux subventions et à la billetterie. Mais les subventions et dotations publiques baissant, ils ont commencé à recruter du personnel pour accroître le mécénat, élargir leurs cercles d'amis du musée, développer la privatisation d'espaces. Ces pratiques, auparavant très marginales, sont aujourd'hui de plus en plus présentes. »
Le Louvre a préféré flécher ses ressources propres vers des « opérations visibles et attractives », plus à même d'attirer des mécènes, au détriment de l'entretien, de la rénovation des bâtiments et des investissements dans la sécurité.
« La dotation de l'État est censée payer les salaires des fonctionnaires du musée, explique un ancien responsable du Louvre, qui a souhaité garder l'anonymat. Mais aujourd'hui, elle est bien inférieure à la masse salariale, de 130 millions d'euros en 2024. A côté de ça, il y a toutes les charges d'entretien, de surveillance, de fonctionnement, qui représentent plusieurs centaines de millions d'euros. L'établissement se tourne donc de plus en plus vers les financements privés. Plus le Louvre est incité à développer ses ressources propres, plus il est inventif pour obtenir des fonds. »
Cette insuffisance chronique de la dotation publique peut avoir des conséquences dramatiques. Dans son rapport, la Cour des comptes alerte sur le « mur d'investissements immobiliers » auquel est confronté le musée, qui « a pris un retard considérable dans le rythme des investissements nécessaires à l'entretien et la mise à niveau de ses infrastructures, dont la dégradation s'est accélérée au cours des dernières années sous l'effet du haut niveau de fréquentation ». Entre 2018 et 2024, l'établissement a préféré flécher ses ressources propres vers des « opérations visibles et attractives », plus à même d'attirer des mécènes, comme l'acquisition de nouvelles œuvres ou le réaménagement de salles, au détriment de l'entretien, de la rénovation des bâtiments et des investissements dans la sécurité. Ce qui peut avoir des conséquences dramatiques, comme l'a montré le 19 octobre le vol des bijoux de la galerie Apollon.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donEn 2024, les charges de fonctionnement du Louvre, personnel compris, s'élevaient à 298,4 millions d'euros. Les 99 millions d'euros de dotation de l'État pour cette année-là ne permettaient que de couvrir un tiers de ces dépenses. Pour rentrer dans ses frais, le musée a dû trouver d'autres sources de financement. En 2015, les ressources propres du musée (billetterie et mécénat) s'élevaient à 105 millions d'euros, un montant quasi égal à celui des subventions publiques. Dix ans plus tard, ces dernières n'ont pas augmenté, tandis que les ressources propres ont doublé pour atteindre 211 millions d'euros. Et ce, avant tout grâce à la billetterie, dont les revenus ont explosé pour atteindre 124,5 millions d'euros en 2024 – mais peut-être au détriment de son accessibilité pour les publics locaux et populaires. Le mécénat à proprement parler représentait cette année-là 20 millions d'euros.
En 2009, le Louvre est le premier musée français à créer un fonds de dotation, alimenté des dons de mécènes comme LVMH et des revenus issus de la location de son nom pour le Louvre Abu Dhabi.
Il y a aussi plus original : en 2009, le Louvre est le premier musée français à créer un fonds de dotation, alimenté des dons de mécènes et des revenus issus de la location de son nom aux Émirats-Arabes Unis pour le Louvre Abu Dhabi. En 2024, son portefeuille s'élevait à près de 279 millions d'euros et a rapporté 23,4 millions d'euros au musée. Parmi les principaux contributeurs, on retrouve sans surprise le groupe de Bernard Arnault. Louis Vuitton y a contribué dès 2013, en apportant 625 000 euros, complétés par 1,1 million d'euros l'année suivante. Christian Dior Couture s'est ajouté en 2015 et 2016 avec deux dotations de 1,25 million d'euros chacune. Au total, le groupe LVMH a donc versé au moins 4,2 millions d'euros au fonds de dotation du Louvre. Dont 2,5 millions d'euros défiscalisables.
Le mécénat hautement médiatisé du groupe de Bernard Arnault en faveur du Louvre ne s'arrête pas là. En 2024, il a contribué à l'acquisition du tableau « Le Panier de fraises des bois », de Jean Siméon Chardin, une nature morte datant de 1761. Sur les 24,3 millions d'euros nécessaires à l'achat de l'œuvre, LVMH a « donné » 15 millions, qui s'ajoutent aux 20 millions d'euros de mécénat comptabilisés dans les ressources propres du musée pour cette année-là. Le tableau étant classé « trésor national », le groupe pourra bénéficier d'une déduction d'impôts exceptionnelle : 90% du montant du don. En réalité, le coût supporté par l'entreprise ne sera donc que d'1,5 million d'euros, le reste étant payé par l'État.
Pour l'État, 90%, c'est toujours un peu moins cher que 100%. Et la rigueur budgétaire est sauve puisque cette opération prend la forme de la renonciation à un impôt et non d'une dépense de crédits.
« C'est un dispositif qui a été mis en place par la France pour éviter que des chefs d'œuvres ne partent à l'étranger, explique Sabine Rozier, chercheuse et maîtresse de conférence en sciences politiques à l'université Paris-Dauphine. Le ministère de la Culture et les grands musées n'ont plus d'argent pour acheter ces trésors nationaux, donc ils contactent les entreprises, qui ont plus de souplesse financière et peuvent plus rapidement débourser plusieurs millions d'euros, en garantissant à ces entreprises qu'elles seront remboursées à hauteur de 90%. Pour l'État, 90%, c'est toujours un peu moins cher que 100%. Et la rigueur budgétaire est sauve puisque cette opération prend la forme de la renonciation à un impôt et non d'une dépense de crédits. Quant à l'entreprise, elle apparaît aux yeux du public comme étant généreuse, en ayant dépensé une fortune pour acheter un bien qui finalement a été en grande partie supporté par la collectivité nationale. » Cerise sur le gâteau : Dior a pu utiliser l'œuvre de Chardin comme décoration pour son défilé de juin 2025.
Dernier signe en date de l'omniprésence du groupe de luxe au sein de l'institution culturelle : Louis Vuitton a annoncé en 2025 devenir mécène de l'École du Louvre, établissement d'enseignement supérieur situé dans l'aile Flore du palais. L'entreprise financera deux bourses de recherche pour des doctorants « dont les travaux explorent de larges thématiques liées aux collections Louis Vuitton, ou à l'histoire de la Maison », ainsi que six bourses pour des étudiants en licence et master. Un partenariat qui, selon LVMH, « met en lumière la vision de Louis Vuitton en tant qu'acteur culturel et éducatif de premier plan », et qui lui permet aussi de s'acheter une place dans la manière dont s'écrira dorénavant l'histoire de l'art.
Pour ce qui est de la maintenance et la sécurité des bâtiments ou de la préservation de la vocation éducative et culturelle du musée du Louvre, ils attendent toujours leurs hypothétiques mécènes.
21.11.2025 à 11:08
L'industrie américaine des cryptomonnaies s'est massivement ralliée à Donald Trump et à la droite MAGA. Alliance de circonstances ou affinités plus profondes ? Entretien avec Molly White, journaliste et chercheuse critique de ces technologies.
L'industrie des cryptos s'était déjà impliquée en politique auparavant, principalement pendant la campagne de 2020. Mais cet effort était principalement mené par la société FTX, qui s'est effondrée en 2022. Cela a vraiment freiné les choses pendant (…)
L'industrie américaine des cryptomonnaies s'est massivement ralliée à Donald Trump et à la droite MAGA. Alliance de circonstances ou affinités plus profondes ? Entretien avec Molly White, journaliste et chercheuse critique de ces technologies.
L'année dernière, pendant les élections américaines, l'industrie des cryptomonnaies a massivement financé les campagnes de Donald Trump et des Républicains. Est-ce la première fois que le secteur des cryptos a ainsi investi la sa sphère politique et électorale ?
L'industrie des cryptos s'était déjà impliquée en politique auparavant, principalement pendant la campagne de 2020. Mais cet effort était principalement mené par la société FTX, qui s'est effondrée en 2022 [1]. Cela a vraiment freiné les choses pendant un certain temps. L'ampleur des financements électoraux était également très différente : on était très loin des centaines de millions de dollars qui ont été dépensés durant la campagne de l'année dernière. Et cet engagement politique n'était pas aussi ouvert, alors que l'année dernière, les financements à la campagne de Trump et des Républicains ont coïncidé avec une très forte campagne médiatique et de relations publiques de l'industrie des cryptos.
Dans quelle mesure le soutien apporté par le secteur des cryptos à Trump et aux Républicains est-il opportuniste et dans quelle mesure est-il idéologique ?
C'est un mélange. Dans une certaine mesure, ils essaient simplement de soutenir ceux qui, selon eux, seront le plus favorables à leurs affaires. Mais le secteur est aussi traversé par une idéologie libertarienne de droite. De fait, cette idéologie est à l'origine même de l'industrie des cryptomonnaies. Je pense que certaines de ces personnes étaient très désireuses de s'aligner sur Trump, non seulement parce qu'elles le considèrent comme un allié pour leurs entreprises, mais aussi parce qu'elles soutiennent son programme de manière beaucoup plus générale.
Le secteur des cryptomonnaies prétend généralement être très éloigné de la politique et des institutions. Comment concilient-ils cela avec le soutien qu'ils ont apporté à Trump ?
Les figures principales du secteur des cryptomonnaies continueraient sans doute à se prétendre apolitiques, même aujourd'hui. Certaines entreprises du secteur, en particulier les plus grandes, ont peur de paraître trop politiques. Elles craignent que cela puisse aliéner une partie de leur base. Mais quand on regarde leurs actions et même certaines de leurs déclarations, il est assez clair qu'elles sont très politiques. Coinbase, en particulier, a fait les gros titres lors des manifestations liées à l'assassinat de George Floyd [2] lorsque ses dirigeants ont publié un article disant qu'ils ne voulaient pas de politique sur le lieu de travail. À l'époque, cela a été largement perçu comme une tentative de faire taire les employés qui s'exprimaient en faveur des manifestations. Et ces deux dernières années, Coinbase s'est énormément impliqué en politique, contribuant à hauteur de dizaines de millions de dollars à la campagne électorale malgré ses déclarations antérieures selon lesquelles cette entreprise ne voulait pas faire de politique.
Le secteur des cryptomonnaies aussi traversé par une idéologie libertarienne de droite. De fait, cette idéologie est à l'origine même de cette industrie.
Cette posture n'est souvent qu'un moyen commode de censurer les revendications progressistes, tout en continuant à poursuivre leurs objectifs économiques et à soutenir leurs alliés politiques lorsqu'ils le jugent opportun. Bien sûr, les « Super PACs » du secteur des cryptos [3], qui ont dépensé des millions pour les élections de 2024, clamaient haut et fort qu'ils étaient bipartisans et ne sélectionnaient les candidats qu'en fonction de leur intérêt pour les cryptomonnaies. Mais quand on examine leurs dépenses effectives, on constate qu'ils ont soutenu de nombreux candidats républicains et qu'ils se sont opposés à de nombreux candidats démocrates. Bien sûr, ils ont soutenu quelques Démocrates. Mais ils ne l'ont fait que lorsqu'ils pensaient vraiment qu'il n'y avait aucune chance qu'un Républicain remporte le siège.
Les financements électoraux de l'industrie des cryptos signifient-elles simplement qu'elle est devenue une industrie comme les autres, comme l'industrie pétrolière ou pharmaceutique par exemple, ou y a-t-il quelque chose de différent ?
Les cryptomonnaies sont une industrie beaucoup plus petite que lé pétrole ou le médicament, qui a pourtant dépensé des sommes colossales
Il y a un peu de ça, mais je pense tout de même que les financements électoraux du secteur des cryptos sont inhabituels. Il suffit de regarder les chiffres. Les Super PACs pro-crypto ont dépensé plus que tous les autres Super PACs, à l'exception de celui de Trump et des partis. C'est de loin l'industrie qui a le plus accordé de financements électoraux en 2024. Et surtout, il faut mettre ces dépenses en regard du poids économique réel du secteur. L'industrie pétrolière ou l'industrie pharmaceutique sont énormes aux États-Unis, ce qui n'est pas le cas de l'industrie des cryptomonnaies. En termes de nombre d'entreprises, de capitalisation boursière, quelle que soit la façon dont on mesure, les cryptomonnaies sont une industrie beaucoup plus petite, qui a pourtant dépensé des sommes colossales.
Comment l'expliquez-vous ?
Pour la crypto, les élections de 2024 avaient une dimension existentielle.
Pour la crypto, les élections de 2024 avaient une dimension existentielle. Les autorités financières commençaient sérieusement à s'intéresser au secteur et aux malversations auxquelles il donnait lieu, en particulier après l'effondrement de FTX. Le sentiment général était que les régulateurs avaient failli à leur mission et n'étaient intervenus qu'après que beaucoup de gens aient perdu de l'argent. On a commencé à voir des procédures ciblant certains des plus importants noms du secteur, comme Coinbase, Gemini et Ripple. Je pense qu'ils ont estimé que si cette élection ne se déroulait pas comme ils le souhaitaient, cela pourrait signifier qu'ils étaient finis aux États-Unis. Ou du moins qu'ils devraient réduire considérablement leurs activités pour se conformer aux réglementations financières.
Il était donc avantageux pour eux de dépenser des sommes considérables dans l'espoir d'obtenir un environnement politique beaucoup plus favorable... et peut-être même de faire adopter de nouvelles législations qui non seulement mettraient fin aux procédures dont ils faisaient l'objet, mais qui seraient même favorables au développement de leur activité. Et c'est exactement ce qui s'est passé.
L'industrie des cryptomonnaies a-t-elle des alliés dans d'autres secteurs puissants ou reste-t-elle marginale ? Bénéficie-t-elle du soutien de Wall Street et des géants de la technologie, par exemple ?
Je dirais qu'elle est en train de se normaliser et de devenir « mainstream ». Une grande partie de l'industrie du capital-risque est alignée sur les cryptomonnaies. Andreessen Horowitz, par exemple, a beaucoup investi dans le secteur. Il y a également des alliances avec des entreprises de l'IA, et on commence à voir le secteur de l'IA reproduire leur stratégie pour les prochaines élections. Ils suivent les traces des Super PACs de la crypto, avec pour objectif explicite de soutenir des candidats favorables à l'IA, qui s'opposeraient à la régulation de leur activité. Et puis les cryptos ont beaucoup d'alliés dans le monde économique simplement parce qu'ils ont tous un intérêt commun à s'opposer aux réglementations en général.
On a beaucoup parlé des investissements de la famille Trump dans les cryptomonnaies. Était-ce déjà le cas avant les dernières élections, ou bien est-ce une conséquence de leur récente alliance politique avec cette industrie ?
C'était déjà le cas avant les élections, mais pas au même niveau. La famille Trump, Melania Trump en particulier, s'était essayée pour la première fois aux NFT vers 2021 ou 2022 [4]. C'était en quelque sorte le prolongement de la tradition familiale consistant à vendre des produits à l'effigie de Trump : des baskets, des bibles, des steaks... Pourquoi pas des NFT ? Je ne sais pas dans quelle mesure c'était vraiment motivé par un amour des cryptos ou un soutien à l'industrie. Cela a vraiment commencé à prendre une dimension plus idéologique juste avant les élections, lorsque la famille Trump a lancé World Liberty Financial, leur propre entreprise de crypto. À partir de ce moment-là, la famille Trump a également commencé à reprendre à son compte bon nombre des arguments idéologiques de l'industrie, par exemple que les cryptomonnaies vont empêcher la « débanquisation », c'est-à-dire de permettre l'accès aux services financiers à des personnes qui en sont exclues actuellement.
Qu'est-ce que l'industrie des cryptos a gagné depuis le retour de Trump à la Maison Blanche ?
L'administration Trump a truqué la balance pour qu'elle penche en faveur des cryptos.
D'emblée, il y a eu un énorme recul de de la régulation des cryptomonnaies. Les autorités financières ont abandonné ou suspendu la majorité des procédures en cours contre des entreprises du secteur. Elles ont commencé à revoir leur position quant à savoir si les cryptomonnaies relevaient ou non de leur compétence, et ont de fait donné leur feu vert à diverses activités qu'elles hésitaient auparavant à approuver. Il y a eu ensuite des mesures visant non seulement à mettre fin aux poursuites contre le secteur, mais à soutenir activement son expansion. Dans le milieu américain des cryptomonnaies, on parle beaucoup de la nécessité d'une réglementation claire et d'un cadre légal équitable pour l'exercice de leurs activités. Mais l'administration Trump est allée bien au-delà de ça, en truquant la balance pour qu'elle penche en leur faveur. Il y a eu l'annonce de la création d'une réserve stratégique de bitcoins ou d'un stock d'actifs numériques, qui n'avait d'autre but que de soutenir le secteur des cryptomonnaies. Cela a été un changement très soudain et majeur.
Qu'en est-il du Parti républicain et de la majorité au Sénat et à la Chambre des représentants ? Soutiennent-ils autant le secteur des cryptomonnaies que Trump ?
Il y a tout un spectre. À une extrémité, on trouve des membres du Congrès très favorables à la cryptomonnaie, qui défendaient déjà ce secteur avant même l'arrivée de Trump. Une partie importante des Républicains est plus modérée sur le sujet, mais ils ont simplement choisi de laisser faire. Et puis il y a un petit nombre de Républicains qui, je dirais, y sont faiblement opposés à certains égards. Certaines décisions de Trump ont été critiquées, comme la grâce accordée à Changpeng Zhao [5] ou ses propres intérêts commerciaux dans la crypto. Deux ou trois Républicains ont voté contre le projet de loi sur les « stablecoins » [6] qui a finalement été adopté. Ils étaient prêts à rompre avec la ligne du Parti républicain, mais cela n'a pas été plus loin.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donNous avons parlé de la façon dont le secteur des cryptomonnaies s'engageait à droite de l'échiquier politique, mais observe-t-on aussi le mouvement inverse ? Quelle est l'attitude du mouvement MAGA sur les cryptomonnaies ?
Il y a clairement eu un glissement du mouvement MAGA vers les cryptomonnaies. Ce phénomène est en partie antérieur à la réélection de Trump. Certains influenceurs MAGA particulièrement extrémistes avaient des difficultés à se financer, après s'être fait exclure de YouTube ou d'autres plateformes où ils tentaient de diffuser leurs idées et souvent en même temps de gagner leur vie. Un certain nombre d'entre eux se sont tournés vers les cryptomonnaies car c'était le seul moyen de continuer à recevoir des dons de leurs fans. Mais ensuite, le fait que Trump soit devenu si favorable aux cryptomonnaies pendant sa campagne de réélection et maintenant dans son administration a complètement ouvert les vannes, et les influenceurs MAGA ont fait des cryptomonnaies l'un de leurs principaux chevaux de bataille.
On comprend l'attrait des cryptomonnaies pour l'extrême droite libertarienne et anti-gouvernement. Moins pour l'extrême droite nationaliste et populiste. Comment justifient-ils les cryptomonnaies de ce point de vue ?
Trump réussit à présenter les cryptomonnaies comme un mouvement nationaliste.
Trump réussit à présenter les cryptomonnaies comme un mouvement nationaliste. Il a décrit l'industrie des cryptomonnaies comme « bonne pour l'Amérique », insistant fortement sur le fait que les États-Unis doivent être leaders dans ce domaine et ne peuvent pas laisser la Chine prendre de l'avance. En réalité, il a changé complètement d'avis sur ce sujet, car il avait précédemment déclaré que les cryptomonnaies constituaient une menace pour le dollar et déstabiliseraient le monde financier. Cela a aidé beaucoup de partisans de MAGA à rendre les cryptomonnaies compatibles à leurs positions idéologiques.
Pensez-vous que le niveau de dépenses politiques que l'on a vu en 2024 de la part l'industrie des cryptos va perdurer ?
Cela va certainement se poursuivre, principalement en 2026, année où nous aurons un nombre important d'élections pour le Congrès. Je pense que 2026 ressemblera beaucoup à 2024. Ils ont déjà commencé à collecter des fonds, ils ont déjà plus d'argent en banque qu'ils n'en ont dépensé en 2024. L'industrie de la crypto est très soucieuse de conserver une majorité au Congrès, car bon nombre des projets de loi qu'elle souhaite n'ont pas encore été adoptés. Elle a fait adopter le projet de loi sur les stablecoins, mais pas le projet de loi sur la structure du marché actuellement débattu [7]. Certains acteurs du secteur se rendent compte qu'ils devront peut-être composer avec un Congrès potentiellement moins favorable aux cryptos, en particulier maintenant que l'opinion publique associe étroitement les cryptomonnaies et Donald Trump.
Quel sont les projets à long terme du secteur des cryptomonnaies ? Diriez-vous qu'ils sont aussi ambitieux (et terrifiant) que celui de certains patron de la technologie, parfois qualifiés de « techno-fascistes » ?
Les Meta et Google attendent que la loi soit stabilisée. Et si celle-ci va dans le sens des cryptomonnaies, elles y iront à fond
Certains des leaders des cryptos, au moins, ont l'ambition de remplacer la Fed et de supprimer le dollar. Ceux-là ont clairement un projet politique plus vaste. De mon point de vue, le secteur des cryptomonnaies est une composante majeur du mouvement techno-fasciste. Il défend l'idée selon laquelle il faut soustraire l'argent du contrôle du gouvernement et le placer sous le contrôle d'entreprises, et que les cryptomonnaies devraient remplacer bon nombre des fonctions de la finance traditionnelle.
En parallèle, les grandes plateformes qui ont aujourd'hui un monopole sur des aspects importants de la vie quotidienne des gens, Meta et Google par exemple, cherchent à se développer dans le domaine des cryptomonnaies. Elles ne fournissent pas seulement des résultats de recherche, elles fournissent également des publicités, et elles souhaitent offrir toutes sortes de services, y compris des services financiers. Cela fait vraiment partie de leurs objectifs plus larges. Avec le projet de loi qui a déjà été adopté, les géants de la tech sont désormais autorisés à émettre des stablecoins. Mais ce sont les législations à venir qui détermineront dans quelle mesure les « Big Tech » pourront réellement s'impliquer dans des activités beaucoup plus vastes dans ce domaines. Ce sont souvent les plus petites entreprises de la crypto qui ont été prêtes à défier les limites de la législation existante. Les Meta et les Google attendent en quelque sorte que la loi soit stabilisée. Et si celle-ci va dans le sens des cryptomonnaies, je m'attends à ce que ces entreprises y aillent à fond.
[1] FTX était place de marché de cryptomonnaies créée en 2019 par Sam Bankman-Fried, rapidement devenue l'une des premières plateformes de ce type au niveau mondial, avant d'engager une procédure de faillite en 2022.
[2] L'assassinat de cet homme noir par un policier à Minneapolis en 2020 avait entraîné une vague d'indignation et de manifestations dans tout le pays, incarnée dans le mouvement « Black Lives Matter ».
[3] Les Super PACs sont des structures qui collectent de l'argent en vue de financements dans des campagnes électorales qui ne sont pas directement destinés à des candidats, mais les soutiennent de fait indirectement, par exemple en critiquant leurs opposants.
[4] Les NFT ou « jetons non fongibles » sont des actifs numériques – des œuvres d'art numérique par exemple – dont l'authenticité et la propriété sont garanties par la blockchain.
[5] Ancien patron de la plateforme Binance, il avait été condamné pour blanchiment en 2024.
[6] Les stablecoins ou cryptomonnaies stables sont conçues pour limiter la volatilité des cryptomonnaies pures, leur valeur étant liée à des devises comme le dollar ou l'euro, ou d'autres actifs financiers.
[7] Cette législation clarifierait, notamment, quels types de cryptoactifs relèvent de la régulation financière en place ou non.
18.11.2025 à 10:15
Apologie des libertés et de la souveraineté individuelle, critique féroce de l'impôt, mais aussi masculinisme et darwinisme social : en ligne, une partie de la sphère crypto francophone recycle les discours de l'extrême droite et n'hésite pas à donner la parole à certains de ses porte-paroles le plus enragés. Enquête sur les canaux « alternatifs » pro-crypto qui ont fait de YouTube et des réseaux leur champ de bataille et contribuent à ouvrir un nouveau marché politique pour des idées (…)
- Extrême Tech / numérique, fiscalité
Apologie des libertés et de la souveraineté individuelle, critique féroce de l'impôt, mais aussi masculinisme et darwinisme social : en ligne, une partie de la sphère crypto francophone recycle les discours de l'extrême droite et n'hésite pas à donner la parole à certains de ses porte-paroles le plus enragés. Enquête sur les canaux « alternatifs » pro-crypto qui ont fait de YouTube et des réseaux leur champ de bataille et contribuent à ouvrir un nouveau marché politique pour des idées libertariennes radicales.
« Nous accueillons des digital nomads, des réfugiés fiscaux, des amoureux de la liberté et de la souveraineté individuelle qui ont préféré les plages ensoleillées plutôt que les tranchées du Socialistan. » En ligne, sur YouTube, les plateformes de podcast et les réseaux sociaux, Le Bunker BTC, chaîne pro-crypto, déroule chaque semaine ses thématiques fétiches : expatriation, exil fiscal et Bitcoin.
Les deux hôtes de l'émission officient sous pseudonyme. « Gégé », podcasteur de 30 ans qui arbore fréquemment lors des émissions une casquette frappée de l'inscription « right-wing capitalist » (capitaliste de droite), officie aux côtés de « Science », 36 ans, consultant en marketing et ventes qui protège son anonymat derrière d'invariables lunettes de soleil. Tous deux sont français, et animent chaque semaine ce « talk show » basé sur des témoignages d'expatriés volontaires.
« La France est-elle devenue un pays du Tiers Monde ? », s'interroge ainsi depuis la Suisse, lors d'une émission, l'investisseur Sylvain Tiger, fondateur de la lettre économique « Les Incorruptibles ». Laurent Seiter, développeur informatique expatrié à Montréal explique de son côté comment « divorcer de l'État » grâce à Bitcoin. Louis Expatriation (un pseudonyme) vante quant à lui les mérites du Paraguay, un pays avec « 0% d'impôt » où la vie serait « paisible et libre ».
Les invités ont des profils variés et des positions sociales diverses, bien que la majorité soit des hommes. Tous déclinent la même trame narrative : la France serait un « Socialistan », un État hostile aux libertés individuelles et spoliateur en matière de fiscalité. « Il n'y a pas d'État qui ne soit pas parasitaire. (…) J'aime pas les taxes, j'aime pas qu'on m'emmerde », clame ainsi Laurent Seiter aka Viande Tiède, qui se présente comme sympathisant des idées anarcho-capitalistes et appelle les contribuables à entrer en « grève fiscale ». Pour échapper à ces tendances « totalitaires », les invités préconisent quasi-unanimement de multiplier les actes de sécession individuelle. Et avant tout de plier bagage et de s'expatrier loin de France.
J'aime pas les taxes, j'aime pas qu'on m'emmerde.
« La seule action politique conséquente c'est d'arrêter de filer du fric à l'État et se barrer », clame ainsi Laurent, expatrié nomade ayant posé ses valises à Hong Kong, puis en Russie. À la fois outil monétaire et véhicule idéologique, Bitcoin est présenté comme la solution pour mettre en oeuvre cette idéal de sécession. Celle qui rend possible de devenir un « SDF capitaliste en organisant sa propre insolvabilité », comme l'énonce « Gégé ». En clair, ne pas avoir de revenus traçables, comme avec un compte en banque, et donc susceptibles d'être soumis à la fiscalité, mais un patrimoine en cryptos, mobile et apatride.
Comme souvent dans le cas des médias « alternatifs », la chaîne Le Bunker BTC est l'émanation d'une entreprise, ici, la bourse d'échange en crypto-actifs Bull Bitcoin, fondée au Canada par Francis Pouliot, un entrepreneur libertarien. Officiellement, il s'agit pour les hôtes de délivrer conseils et astuces pour « naviguer dans un monde étouffé par les taxes, la bureaucratie et les crises annoncées ». Mais au terme d'une année d'émissions hebdomadaires pilotées par « Gégé » et « Science », cette ligne éditoriale sécessionniste cohabite avec une autre orientation, nettement plus sombre, pour ne pas dire brune. Les personnalités invitées au « Bunker » ne sont en effet pas uniquement des amoureux des libertés individuelles. Certains sont aussi - et surtout - des figures de l'extrême droite française.
Les personnalités invitées au Bunker ne sont pas uniquement des amoureux des libertés individuelles. Certains sont aussi - et surtout - des figures de l'extrême droite française.
Le militant néonazi et figure du révisionnisme Vincent Reynouard est ainsi intervenu pour narrer les péripéties liées à sa « débancarisation » et raconter comment il a pu contourner les sanctions infligées par la justice en utilisant Bitcoin. Joël Gaborit aka Code Reinho, ancien militaire et influenceur pro-armes, auteur d'une vidéo dans laquelle il explique à l'influenceur zemmourien Papacito comment tirer sur un pantin à l'effigie de Jean-Luc Mélenchon, a lui aussi témoigné sur la chaîne pour délivrer ses conseils en matière de « défense de zone et de manipulation d'armes ».
Plus récemment, le militant survivaliste Piero Falotti aka Piero San Giorgio a pu y disserter sur les manières de « se blinder et préparer sa Base Autonome Durable (BAD) pour affronter l'effondrement économique et social ». Considéré comme un activiste du suprémacisme blanc en France, il a été lié par le passé à la figure de l'antisémitisme Alain Soral et au blogueur Daniel Conversano, fasciste revendiqué.
Sur la chaîne du « Bunker BTC », plutôt discrète puisqu'elle affiche un peu moins de 5000 abonnés au compteur sur YouTube et environ 10 000 sur X, les idéaux libertariens d'une sécession organisée voisinent donc avec la parole de tribuns identitaires, racistes et xénophobes, fanatiquement opposés à l'immigration.
Bien qu'ils reconnaissent avoir « été biberonnés depuis qu'ils ont vingt ans par des soraliens », les deux hôtes du Bunker se défendent pourtant de toute forme d'affiliation avec l'extrême droite et leurs organisations politiques.
Nous considérons que le vote n'est qu'un sédatif émotionnel.
« Alain Soral est pour un État fort et plutôt critique envers le libéralisme économique, alors que je suis pour un État limité au régalien et favorable au libre-échange », avance « Gégé », au cours d'un échange par écrit. Et d'insister sur son insularisation revendiquée vis-à-vis des partis de l'extrême droite électorale : « On tacle régulièrement les droitards et les libéraux qui attendent l'avènement d'un homme providentiel, ou d'une femme providentielle comme Sarah Knafo. Pour ceux qui n'aiment pas leur vie en France, nous défendons l'idée qu'au lieu de se plaindre et d'attendre qu'on les sauve, ils peuvent reprendre le contrôle et s'expatrier. Nous n'avons d'affinité pour aucun parti politique. Nous considérons que le vote n'est qu'un sédatif émotionnel : il donne l'illusion d'agir tout en évitant de se remettre en question et de travailler sur soi. »
Pour lui, le dénominateur commun à toutes les personnalités invitées sur la chaîne serait l'idéal d'une liberté radicale, tel qu'on le retrouve dans la doctrine libertarienne de l' « individu souverain », du nom du pamphlet de William Rees-Mogg et James Dale Davidson publié aux États-Unis en 1997, et devenu l'un des livres de chevets des milliardaires techno-fascistes, dont Peter Thiel.
Pour « Gégé », s'il formait un manifeste politique, l'assemblage de témoignages rassemblé sur Le Bunker BTC devrait se lire comme un appel à exister en dehors des structures collectives (dont les partis politiques) plutôt qu'une invitation à glisser un bulletin Reconquête ! ou Rassemblement National dans l'urne. Et ce même si les jointures idéologiques avec une partie de l'extrême droite française semblent évidentes.
Cette défiance, voire cette hostilité vis-à-vis des affiliations aux cases traditionnelles de l'échiquier politique résonne aussi chez les hôtes de la chaîne HowToBitcoin, deux ingénieurs ayant exercé dans le conseil en France et en Suisse.
« Nous n'avons aucune aspirations politiques non plus, nous ne votons pas et pensons que le vote ne sert à rien. C'est pour cela que nous prônons avant tout la responsabilisation individuelle au détriment des solutions collectives dépendantes du politique », énoncent Victor Henrio et Alexandre Bensimon, les fondateurs de cette chaîne qui compte plus de 10 000 abonnés sur YouTube et fait la promotion active de l'adoption de Bitcoin auprès d'un public francophone. Dans une vidéo de « crossover » avec Le Bunker BTC, Alexandre Bensimon porte un t-shirt au message explicite : « Nique l'État. »
Malgré son agnosticisme politique revendiqué, la chaîne HowToBitcoin s'affichait en partenaire du Sommet des libertés, le grand raout des droites radicales et extrêmes.
Malgré cet agnosticisme politique revendiqué, la chaîne HowToBitcoin s'affichait pourtant en partenaire du Sommet des libertés, le grand raout des droites radicales et extrêmes qui s'est tenu en juin 2025 (lire notre article). Sur place, le stand de Victor Henrio et Alexandre Bensimon cohabitait avec celui de personnalités politiques en représentation, comme Éric Ciotti, transfuge de LR et figure du RN ou Sarah Knafo qui s'affiche en porte-étendard de la crypto en France.
Le duo insiste cependant : « Sarah Knafo s'est plusieurs fois positionnée comme favorable à Bitcoin, ce que nous saluons. Cependant, elle s'inscrit dans un système politique auquel nous ne croyons pas et nous n'attendons qu'un(e) politique améliore notre condition. » Emilien Boutang, figure française du secteur crypto et expatrié au Luxembourg, un invité régulier de leur chaîne, estime même que « le programme du Rassemblement National est trop socialiste ». Il préconise un choc économique austéritaire ainsi qu'une dérégulation maximum, en droite ligne avec la politique économique du président anarcho-capitaliste argentin Javier Milei.
Cet individualisme farouche, presque fanatique, se décline dans toutes les nuances de radicalité sur la chaîne HowToBitcoin qui s'adresse à un public jeune et masculin. « Je défends la liberté d'expression. Même si je ne suis pas d'accord, j'estime qu'en France on devrait pouvoir dire que les chambres à gaz n'ont pas existé », s'emporte ainsi Emilien Boutang dans une vidéo titrée « Peut-on encore tout dire en France ? ». Dans une autre vidéo, la rhétorique masculiniste d'une « population de cucks » (de l'anglais « cuckhold », cocu, un terme fréquemment utilisé par l'alt-right masculiniste pour discréditer les personnes faibles, en particulier les hommes, ndlr) aliénée volontaire d'un « esclavage fiscal » orchestré par l'État voisine avec des envolées confusionnistes sur la réalité du changement climatique.
j'estime qu'en France on devrait pouvoir dire que les chambres à gaz n'ont pas existé.
Plus frappant encore, certains propos font l'apologie de l'eugénisme, recyclant une pensée pseudo-évolutionniste, raciste et parfois complotiste. « Est-ce que t'es pro-vie humaine ou mieux vaut sacrifier des humains pour que Gaia s'en sorte ? », assène ainsi Victor Henrio. « Le socialisme inverse la sélection naturelle : il prend productif pour donner au non-productif. Il y a des gens, je dis pas qu'ils devraient mourir, mais ne devraient pas être aussi riches qu'ils le sont et ne devraient donc pas se reproduire », complète Alexandre Bensimon. Et de nuancer ce propos radical : « Mais je ne dis pas qu'on doit tuer les pauvres. »
La chaîne HowToBitcoin assume ce rôle de cheval de Troie pour ces idées eugénistes, racistes, climato-sceptiques, masculinistes. Son audience, comme celle de « Le Bunker BTC », peut sembler plutôt limitée, mais ces idées et les invités qui les portent circulent d'un canal à l'autre dans la sphère crypto, alimentant le confusionnisme. Elles se propagent à travers tout un écosystème de chaîne dédiées à l'éducation financière et la promotion des crypto-actifs. Comme la chaîne pro-crypto Grand Angle Bitcoin (115 000 abonnés sur YouTube) qui reçoit le financier d'extrême droite Charles Gave, mais aussi Pierre Noizat, le patron de la plateforme Paymium, proche de Reconquête ! (lire notre enquête). Ou encore la chaîne Café Viennois, de l'historien et idéologue du Bitcoin, Ulrich Fromy qui ne mâche pas ses mots pour évoquer l'euro qu'il qualifie de « scam ». Quant à la promotion de l'expatriation, elle se décline sur Sans Permission (249k abonnés), la chaîne d'un trio d' « entrepreneurs d' » — Oussama Ammar, Yomi Denzel et Antoine Blanco — des exilés ayant élu domicile à Dubaï d'où ils dénoncent l'« esclavage fiscal » propre, selon eux, à la France. On retrouve la même radicalité libertarienne sur la chaîne de l'Institut des libertés (411 000 abonnés), du financier d'extrême-droite Charles Gave et de sa fille Emmanuelle Gave, qui se sont récemment convertis à la cause des cryptos et comparent eux aussi le système français à un enfer collectiviste.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donÀ ce jour, ces chaînes pro-crypto qui offrent une tribune à des idées fascisantes n'ont pas la visibilité des cadors de l'influence d'extrême droite, comme les Papacito (qui totalisait jusqu'à 2 millions de vues sur ses vidéos YouTube avant la fermeture de sa chaîne en 2023), Le Raptor (quasi 700 000 abonnés sur YouTube), Valek (385 000 abonnés sur YouTube) ou encore Baptiste Marchais (230 000 abonnés sur YouTube). Elles ne sont pas adossées à une large base d'investisseurs privés, comme le titre Frontières d'Erik Tegner, ou à un puissant groupe de presse comme les médias de la sphère Bolloré. Mais, reprenant à leur compte une stratégie éprouvée de l'alt-right américaine, ces chaînes investissent les canaux « alternatifs » de l'influence en ligne. Ce faisant, elles contribuent à ouvrir un nouveau marché politique, auprès d'un public majoritairement composé de jeunes hommes, pour des idées radicales et libertariennes historiquement marginales en France.
Reprenant à leur compte une stratégie éprouvée de l'alt-right américaine, ces chaînes investissent les canaux « alternatifs » de l'influence en ligne.
Au sein de cet écosystème, ce n'est pas tant la solidité doctrinale qui compte, que la circulation d'un certain logiciel de pensée : la haine de l'État et de la redistribution, l'individualisme radical, la rhétorique anti-« woke » et le masculinisme. Le politiste Tristan Boursier confirme que l'extrême droite en ligne se nourrit d'idéologies composites, fragmentées nées d'hybridations entre plusieurs traditions politiques. Il observe toutefois une tendance qui se dessine, en particulier en Amérique du Nord où il travaille, marquée par une convergence idéologique nouvelle entre l'antiféminisme et le libertarianisme des crypto bros. « Historiquement, les masculinistes se considèrent comme le pendant des féministes. Ce courant valorise l'homme fort en tant qu'individu, jamais en tant que groupe, ce qui permet un point d'accroche avec le libertarianisme. » Un autre point d'accroche est la célébration de Bitcoin, opportunément présenté comme l'outil ultime pour atteindre la « liberté », concept-clé bien que flou, autant fétiche politique que passe-droit opportun pour justifier une rhétorique xénophobe quasi-complotiste.
« Parce qu'elle contient le mot de liberté, l'idéologie libertarienne semble indépendante de toute tradition politique, voire paraît émancipatrice. Mais ses affinités électives avec l'extrême-droite depuis un demi-siècle doivent de comprendre à la lumière du soleil californien : la haine libertarienne de l'Etat, c'est la haine de l'Égalité », écrit l'historienne Sylvie Laurent dans son essai La contre-révolution californienne (Seuil Libelle, 2025). Un « soleil californien » qui irradie jusqu'en Europe, où la sphère crypto française s'empare de ces idées radicales et reprend à son compte une partie du logiciel politique de l'extrême droite.
15.11.2025 à 00:30
Pierre Noizat est à la tête de Paymium, une bourse d'échange en crypto-actifs. Éric Larchevêque a confondé Ledger, fleuron français de la cryptographie. Le premier affiche sa proximité avec Reconquête ! quand le second appelle les entrepreneurs à s'expatrier. Deux piliers de la scène crypto française, deux nuances de radicalité libertarienne, l'une ouvertement alignée sur l'extrême droite et l'autre promettant une « alternative entrepreneuriale radicale ». Portrait en miroir.
Première (…)
Pierre Noizat est à la tête de Paymium, une bourse d'échange en crypto-actifs. Éric Larchevêque a confondé Ledger, fleuron français de la cryptographie. Le premier affiche sa proximité avec Reconquête ! quand le second appelle les entrepreneurs à s'expatrier. Deux piliers de la scène crypto française, deux nuances de radicalité libertarienne, l'une ouvertement alignée sur l'extrême droite et l'autre promettant une « alternative entrepreneuriale radicale ». Portrait en miroir.
Clameurs, applaudissements et surchauffe générale au Casino de Paris. En cette soirée du 24 juin 2025, le patron de la crypto Pierre Noizat vient de faire son entrée sur la scène du Sommet des Libertés, le grand rassemblement des droites « libérales » à tendance radicale et extrême (lire notre article).
Le patron de Paymium, l'un des premiers « exchanges » européens pour l'achat et la revente de crypto-actifs, s'exprime ce soir là devant une audience chauffée à blanc par les interventions successives de partisans des « libertés ». Sa prise de parole est précédée d'une vidéo de la plateforme de formation Plan B Network qui promet une initiation à l'investissement en cryptos, « technologies de liberté ». Sur scène, Pierre Noizat siège en majesté et déroule un discours calibré pour résonner avec un public où se mêlent entrepreneurs libertariens et dénonciateurs d'un prétendu « déclin français ». Défense du « pluralisme monétaire » et du droit à choisir sa propre monnaie, dénonciation d'un « endoctrinement monétaire » qui commencerait selon lui « dès l'école », condamnation du monopole de la Banque centrale européenne (BCE), descente en règle de la « planche à billets », une « drogue » responsable de multiples effets indésirables, dont un « étatisme » jugé nocif, surtout lorsqu'il sert à financer « le fameux modèle social »... Brandissant la menace d'une déliquescence avancée de nos économies, précipitée par le chaos monétaire dans lequel se trouverait la France, il avance une solution unique : Bitcoin.
Le contingent « crypto » est particulièrement bien représenté lors du Sommet des Libertés, qui entend poser un jalon pour une hypothétique « union des droites »
Dans la salle, les clameurs fusent. Il faut dire que le contingent « crypto » est particulièrement bien représenté lors de cette soirée qui entend poser un jalon pour une hypothétique « union des droites ». Plan B Network et le média How To Bitcoin figurent parmi les partenaires de l'événement. La maison d'édition Konsensus Network y tenait un stand, et de nombreux entrepreneurs du secteur s'affichent dans le public. C'est le cas de l'ingénieur Emilien Dutang, alias Dark Emi, une figure de la crypto francophone expatrié au Luxembourg, de le fondateur de l'école de formation aux technologies blockchain Alyra, ou encore le propriétaire de la boutique Bitcoin Bazar, une échoppe du 18e arrondissement de Paris qui vend, entre autres, des fausses grenades parées du logo Bitcoin. Tous sont venus applaudir Pierre Noizat ainsi que les figures de l'extrême droite politique et médiatique présentes ce soir là, de Jordan Bardella et Eric Ciotti à Sarah Knafo en passant par Louis de Raguenel et Charlotte d'Ornellas.
« Mexicanisation de la France »
Ingénieur bardé de diplômes (Polytechnique, Telecom Paris et université de Columbia), Pierre Noizat a d'abord fait carrière dans les infrastructures de télécommunication auprès de médias comme France Télévisions, RTL puis Canal+, avant de rejoindre le groupe Orange. En 2011, il lance la plateforme Paymium et devient l'un des pionniers du Bitcoin en France. Il se passionne pour cette « monnaie libre » et ses promesses, notamment celle d'incarner une alternative aux systèmes de paiement traditionnels. Il rédige plusieurs ouvrages sur le sujet, dont deux manuels pratiques pour comprendre et utiliser Bitcoin publiés en 2012 et 2015. En 2024, il publie L'énergie, face cachée de la monnaie, un essai dans lequel il s'alarme de la fragilité de l'euro. Pour lui, l'économie monétaire serait un système thermodynamique dont la survie dépend de sa capacité à rester à l'équilibre, un état que les politiques monétaires expansionnistes menées par la BCE menacent gravement, du fait de leur propension à alimenter la « planche à billets ».
Ces arguments sont repris et développés dans un entretien accordé à la chaîne Thinkerview le 27 mai 2025 et visionné plus de 154 000 fois. Aux côtés de Sébastien Gouspillou, spécialiste du « minage » de Bitcoin avec sa société Big Block, une activité qu'il déploie notamment dans plusieurs pays d'Afrique subsaharienne, Pierre Noizat défend l'utilité de Bitcoin - un actif pourtant particulièrement vorace en électricité - pour mener la transition énergétique.
La sécurité est un thème que la patron de la crypto évoque fréquemment lors de ses prises de parole publiques.
Plus tard, la discussion glisse vers des considérations d'ordre sécuritaire, un thème que la patron de la crypto évoque fréquemment lors de ses prises de parole publiques. Après que sa fille a été victime d'une tentative d'enlèvement, en plein jour dans les rues du 11e arrondissement de Paris, il s'était déjà alarmé sur BFM d'une « mexicanisation de la France ». Sur Thinkerview, il dénonce une « mise en danger » collective qui serait le fait d'une politique de sécurité trop laxiste. Les deux interviewés prennent pour exemple Nayib Bukele, le président salvadorien pro-Bitcoin autoproclamé « dictateur le plus cool du monde » et architecte de la construction de « méga-prisons » décrites par la presse comme de véritables « enfers » carcéraux. Convaincus de la nécessité d'importer ces méthodes ultra-sécuritaires en France, ils se réjouissent des résultats obtenus par un président salvadorien qui met régulièrement en avant une baisse de la criminalité de « 90% » depuis 2015 au Salvador.
« Afuera ! »
Cette rhétorique l'a rapproché de Reconquête !, le parti d'Éric Zemmour et de Sarah Knafo. Pierre Noizat affiche sa proximité avec cette dernière, qui s'est positionnée en porte-voix politique de l'écosystème crypto français. En juin 2025, ils se sont chaleureusement salués à l'occasion de la conférence internationale annuelle dédiée à Bitcoin à Prague. On voit alors la politicienne d'extrême droite en discussion avec Michael Saylor, l'apôtre américain du Bitcoin, ainsi qu'avec Francis Pouliot, le fondateur de la bourse d'échange Bull Bitcoin et le président de son antenne française, Théo Mogenet. Au mois d'août 2025 encore, Pierre Noizat est intervenu lors des universités d'été de Reconquête !, à Orange. Son discours propose une synthèse entre souverainisme énergétique, ultra-libéralisme et rhétorique sécuritaire.
Lors des universités d'été de Reconquête !, à Orange, Pierre Noizat propose une synthèse entre souverainisme énergétique, ultra-libéralisme et rhétorique sécuritaire.
Le patron de Paymium est également proche du Parti mileiste français, une organisation informelle dont la doctrine se diffuse principalement grâce à un compte X comptant 46 500 abonnés, dont nombre de figures françaises de la crypto. « Afuera ! » (Tous dehors, ndlr) : Pierre Noizat n'hésite pas à faire sien le slogan « dégagiste » du président anarcho-capitaliste d'Argentine, Javier Milei. Sur une boucle Telegram dédiée à la campagne pour les législatives anticipées du candidat pro-Bitcoin Alexandre Stachtchenko [1] – qui a été le directeur de la stratégie de Paymium, pendant près de deux ans –, le patron ponctue les échanges de ce mot d'ordre vengeur. En ligne de mire ? L'État français et ses dépenses inconsidérées qu'il se verrait bien trancher à la tronçonneuse.
Le programme du Parti mileiste français prévoit 670 milliards d'euros d'économies budgétaires et 510 milliards d'euros de baisses d'impôts. Un véritable choc austéritaire qui se promet aussi de mettre les institutions judiciaires à l'os et de construire 100 000 places de prison supplémentaires, financées par une suppression massive des diverses prestations sociales et filets de sécurité de l'État providence. Pierre Noizat, qui n'hésite pas à comparer le système de retraite français à un « Ponzi de la répartition », ne peut qu'applaudir des deux mains.
Bouture idéologique
Reprenant les craintes néo-malthusiennes d'une partie de l'extrême droite, l'homme d'affaires s'inquiète également d'une « crise démographique », avec dans le viseur certains pays d'Afrique où la population serait, selon lui, contrainte de se reproduire afin de financer leur vieillesse, en l'absence d'un système de retraite institutionnel. Une « surnatalité » qui conduirait inévitablement à des dommages écologiques irréparables et trouverait son exutoire en France et en Europe. Le patron de la crypto regarde d'un bon oeil la proposition du Parti mileiste français de se prémunir d'un possible « Grand remplacement » en favorisant une « immigration choisie » [2].
Très influent dans l'écosystème crypto français en vertu de son statut de pionnier, Pierre Noizat – qui n'a pas souhaité répondre aux questions que nous lui avons adressées – illustre la politisation croissante de ce secteur à travers l'adoption et la diffusion de certains discours de l'extrême droite. En définitive, il incarne une version française de la rencontre entre l'ultralibéralisme à tendance libertarienne et le conservatisme identitaire, synthèse que les idéologues Lew Rockwell et Murray Rothbard (ce dernier adulé chez les bitcoiners pour ses positions sur la monnaie et le démantèlement de l'État social) qualifient de paléo-libertarianisme. Une bouture idéologique qui pourrait prendre racine en France dans le sillage d'entrepreneurs de la crypto et de la tech.
« Ils ont leur petit livre rouge, nous avons le nôtre. » En ce 13 septembre 2025, Éric Larchevêque affiche une mine grave et déterminée. Sur son compte X suivi par environ 76 000 personnes, il vient de poster un portrait de lui tenant un exemplaire rouge sang de La route de la servitude, de Friedrich Hayek, un économiste ultralibéral convaincu que l'intervention de l'État ne peut mener qu'au totalitarisme. Le post est vu plus de 336 000 fois, « liké » 3000 fois et génère quantité de commentaires. Certains croient voir émerger le « Milei français », un « véritable représentant de la liberté en France », quand d'autres moquent cet « Elon Musk du pauvre ».
Avec ce geste symbolique, Éric Larchevêque entend tracer une ligne au sol, affirmer un clivage. Il y a « eux » — les gauchistes, les « socialistes » ou, pire, les communistes. Mais aussi tous les partis coupables, selon lui, de ne pas assez sanctifier les « libertés », au premier rang desquelles, la liberté d'entreprendre sans payer trop d'impôts. Et puis le « nous » — les dissidents, les partisans d'une liberté sans entrave et de l'ordre spontané des marchés. Ceux qui ont d'ores et déjà fait le choix d'avaler la « orange pill », cette « pilule » censée représenter Bitcoin.
Dans les semaines qui suivent, Éric Larchevêque écumera les plateaux télévisés et les pages des magazines pour dire tout le mal qu'il pense de la taxe Zucman, qui pourrait le conduire à reverser 7 millions d'euros par an à l'État français. En réponse aux questions que nous lui avons adressées, l'entrepreneur préfère pourtant jouer la distance avec le jeu politique et médiatique, depuis son domaine de Sologne : « Je vois une France fracturée, épuisée par la dette, l'immobilisme et la défiance. L'État s'occupe de tout, mais ne résout rien. » Alors, après une riche carrière comme entrepreneur, serait-il temps pour lui de changer de trajectoire et d'assumer ce rôle de leader d'opinion ?
Héritier, juré sur M6 et multi-entrepreneur
Éric Larchevêque est une figure bien connue du grand public. Il participe depuis ses débuts en 2020 à « Qui veut être mon associé ? », un programme de télé-réalité entrepreneuriale à succès diffusé par M6. Membre du jury de cette émission qui entend « mettre en relation des entrepreneurs et des investisseurs », l'homme d'affaires dispose d'une tribune de choix pour célébrer les « valeurs de l'entrepreneuriat » dont il serait l'incarnation. Son père et son grand-père géraient une usine de porcelaine à Vierzon, dont il a hérité une partie du patrimoine. Il devient dans les années 1990 l'un des pionniers du Web français avec sa société Montorgueil SAS, qu'il revend en 2007 contre 25 millions d'euros. Après ce premier coup d'éclat, il s'expatrie en Roumanie où il mène une carrière de joueur de poker professionnel, en parallèle d'activités dans l'immobilier. Il revient à Paris en 2011, année où il fonde Prixing, une société qu'il revend rapidement.
Juré de l'émission « Qui veut être mon associé ? »sur M6, Éric Larchevêque dispose d'une tribune de choix pour célébrer les « valeurs de l'entrepreneuriat » qu'il prétend incarner.
C'est à cette époque qu'Éric Larchevêque tombe dans la marmite Bitcoin. Il est à l'origine de la Maison du Bitcoin, l'un des premiers espaces de discussion autour de ces technologies, alors cantonnées dans des niches pour geeks. Cette structure évoluera pour devenir Coinhouse, une bourse d'échange et néo-banque crypto française qu'il a dirigée jusqu'en 2023. En parallèle, il co-fonde la « licorne » française Ledger qui fournit des portefeuilles physiques (gros comme une clé USB) pour stocker des crypto-actifs. Une entreprise qu'il quittera en 2019, millionnaire en actifs. En bon « story teller », Éric Larchevêque se plaît à raconter l'histoire mouvementée de ce départ, puis de son éloignement définitif d'un entreprise aujourd'hui valorisée entre 1,3 et 1,5 milliard de dollars. L'ancien joueur de poker se consacre aujourd'hui à ses activités de financier au capital d'une trentaine de startups.
En 2025, le patrimoine d'Éric Larchevêque est estimé à 370 millions d'euros, ce qui le place dans les 1% des Français les plus fortunés. L'homme d'affaires se défend pourtant comme un damné d'appartenir à la classe des « riches », revendiquant un revenu annuel de « zéro euro ». Une stratégie commune à nombre d'entrepreneurs qui profitent de ce que leur patrimoine en actions et en actifs divers, dont des crypto-actifs, leur permettent de contracter des prêts avantageux. L'absence de salaires les dispense de payer des impôts sur le revenu. Une stratégie de contournement abondamment documentée que l'on retrouve chez les principaux oligarques de la tech, comme Larry Ellison le patron d'Oracle ou encore Elon Musk. Éric Larchevêque le dit haut et fort : il possède « tous ses avoirs en bitcoins ».
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un don« Collectivisme français »
L'une de ses plus grandes fiertés reste toutefois son costume de bienfaiteur de Vierzon, la commune du département du Cher qui l'a vu grandir. Cette ville moyenne que d'aucuns se plaisent à caricaturer en épicentre de la diagonale du vide est devenu un véritable poumon économique régional depuis qu'Éric Larchevêque a choisi d'y implanter les sièges des entreprises qu'il a dirigées. Celui de Ledger, baptisé le « LedgerPlex », a ouvert ses portes en 2018, ALGOSUP, l'école d'ingénieur formant les entrepreneurs de demain a été créée en 2022, l'incubateur de startups, B3 Village by CA ouvert en 2023 et le NEST (Nouvel Espace des Sciences et Technologies) a été inauguré en 2024.
L'entrepreneur qui ne rate pas une occasion de pourfendre le « collectivisme » français a bien bénéficié de subsides publiques, notamment de Bpifrance.
Éric Larchevêque est lui même installé avec sa famille au coeur de la forêt de Sologne, à quelques kilomètres de Vierzon, dans un domaine qu'il a acheté en 2020. Tout en revendiquant son choix de vivre loin du tumulte parisien en renouant avec ses racines familiales, il ne fait pas mystère des autres raisons qui ont orienté son choix : « L'accès aux aides, comme à la BPI, sont beaucoup plus simples et faciles en région par rapport à Paris où c'est extrêmement encombré », reconnaît-il auprès du média Paris je te quitte.
De fait, l'entrepreneur qui ne rate pas une occasion de pourfendre la « bureaucratie » et le « collectivisme » français a bien bénéficié de subsides publiques, d'abord grâce à Bpifrance, la banque de l'État français dédiée à l'innovation, et ensuite grâce au soutien de la région Centre-Val de Loire, ainsi que de la Communauté de communes Vierzon-Sologne-Berry. D'une main, Éric Larchevêque en appelle aux deniers publics pour financer ses activités entrepreneuriales, de l'autre il se répand en tirades enfiévrées sur le caractère « punitif » et « confiscatoire » de la fiscalité de cet État français « obèse » qui ne sait pas gérer l'équilibre de ses finances.
« Quitter la France n'est pas une idéologie, c'est un réflexe de survie pour certains »
Dans les pas d'un Peter Thiel qui se passionne pour la pensée de René Girard et sa figure du « bouc émissaire », Éric Larchevêque s'émeut que les nouveaux boucs émissaires soient les entrepreneurs français. « Les forces vives, celles qui entreprennent, sont découragées par un système qui punit le succès au lieu de le célébrer », s'alarme-t-il en réponse à nos questions. À ces sacrifiés sur l'autel du collectivisme français, il prêche une solution radicale : l'expatriation. Un discours sécessionniste particulièrement en vogue chez une partie de l'élite patronale de la tech et de la crypto.
En apparence moins radical que Pierre Noizat et plus rétif aux affiliations partisanes, Éric Larchevêque sait se saisir des médias alternatifs, en particulier de chaînes YouTube, pour diffuser sa rhétorique.
Idéal-type d'un « libéral » en cours de glissement vers le libertarianisme le plus radical, le co-fondateur de Ledger défend d'ailleurs également le port d'armes. « Quiconque s'estimant en danger (peu importe le sujet ou le contexte) devrait avoir le droit de pouvoir porter sur soi une arme de défense légale et accessible comme un spray au poivre », a-t-il ainsi déclaré, après que son ancien associé David Balland et sa femme ont été victimes d'un enlèvement contre rançon en crypto-actifs au mois de janvier 2025.
En apparence moins radical que Pierre Noizat et beaucoup plus rétif aux affiliations partisanes, Éric Larchevêque sait se saisir des médias alternatifs, en particulier du réseau denses de chaînes YouTube dédiées à l'entrepreneuriat, pour diffuser sa rhétorique sécessionniste et radicalement individualiste. Son rond de serviette dans l'émission « Qui veut être mon associé ? » lui offre en parallèle une tribune de choix pour diffuser ces idées auprès d'un public plus large. Tout en affichant sa sympathie pour la pensée de Friedrich Hayek, en particulier ses positions concernant la suppression du monopole étatique sur la monnaie, le patron-bitcoiner refuse pourtant d'endosser explicitement l'étiquette libertarienne. « Je ne suis pas libertarien au sens doctrinal. Je suis un pragmatique attaché à la liberté. Quitter la France n'est pas une idéologie, c'est un réflexe de survie pour certains. Mon combat, c'est que ce ne soit plus une nécessité », se justifie-t-il auprès de l'Observatoire des multinationales.
Après ses années de « golden boy » de l'entrepreneuriat, Éric Larchevêque semble donc s'être choisi une nouvelle voie : guider les masses et les inciter à sortir de la « servitude », un bitcoin après l'autre. L'entrepreneur défenseur des « libertés » se prépare à dévoiler son nouveau grand projet, « une alternative entrepreneuriale radicale », sur scène à Paris, le 24 novembre prochain à l'occasion d'une « keynote immersive ». Bien qu'hostile au jeu politicien, Éric Larchevêque s'affirme plus que jamais comme une figure politique.
14.11.2025 à 10:06
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Une diplomatie très économique et très peu climatique
Une année comme une autre. Plus de (…)
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Une année comme une autre. Plus de 1600 lobbyistes représentant le secteur des énergies fossiles sont présents à la conférence climat de Belém au Brésil, la COP30, selon le décompte de la coalition « Kick Big Polluters Out ». C'est plus, en proportion, que lors des COP précédentes à Dubaï et à Bakou. Cette présence massive des industries les plus directement responsables des émissions mondiales de gaz à effet de serre ne présage rien de très bon pour cette nouvelle session de négociations internationales.
Le gouvernement français, qui s'affiche volontiers en champion du climat sur la scène internationale, a activement contribué à faire entrer les loups dans la bergerie. La délégation officielle de la France compte en effet 22 représentants du secteur des énergies fossiles (le plus haut total pour un pays européen), dont le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné. Comme à Dubaï en 2023.
Au-delà du symbole désastreux, c'est nouveau signe que pour la diplomatie tricolore les intérêts des champions français ont la priorité sur la sauvegarde du climat. Et que la signature de nouveaux contrats est au moins aussi importante que les éventuelles avancées diplomatiques. On le constate également en examinant les nombreux événements organisés par la France ou avec son soutien en amont ou pendant la conférence. La délégation officielle française intègre également des représentants d'EDF, Saint-Gobain, Ardian ou encore Vinci.
Lire notre enquête : TotalEnergies dans la délégation officielle à la COP30 : « business as usual » pour la diplomatie française
La présence de Patrick Pouyanné dans la délégation française à Belém est aussi une illustration de la relation de symbiose qui continue de prévaloir entre le groupe pétrogazier et la diplomatie française, malgré la fin des soutiens financiers directs.
Lire TotalEnergies et la diplomatie française : cinquante nuances de soutien
L'ombre d'une autre entreprise pétrolière, partenaire stratégique de TotalEnergies, plane aussi sur la COP30 : celle de Petrobras, le groupe national brésilien. Il a reçu quelques jours avant la COP l'autorisation de forer du pétrole offshore au large de l'embouchure de l'Amazone. L'argument du gouvernement Lula ? Les revenus des hydrocarbures serviront à « financer la transition énergétique ». Pour l'instant, cependant, ce n'est pas le cas.
Pire encore : après que TotalEnergies et BP aient dû renoncer à forer du pétrole au large de l'embouchure de l'Amazone il y a quelques années pour des raisons écologiques, la licence octroyée à Petrobras rouvre la porte aux majors pétrolières dans la région. En témoignent les enchères de juin dernier qui ont vu l'arrivée de ExxonMobil, Chevron ou CNPC dans la zone.
Lire COP30 : pourquoi le Brésil a autorisé des forages pétroliers au large de l'Amazonie
En France non plus, le gouvernement ne brille pas par son courage et son ambition en matière de climat. Il est de plus en plus question d'un moratoire sur les énergies renouvelables, une vieille revendication du Rassemblement national désormais reprise par la droite anciennement républicaine et même par le centre. Une mesure encore impensable il y a quelques années.
Comment en est-on arrivé là ? « Aux États-Unis, en Australie, les fossiles sont derrière l'offensive anti-renouvelables, c'est facile », nous a-t-on dit. En France, la situation est un peu différente.
Anne-Sophie Simpere a mené l'enquête sur les lobbys anti-renouvelables et sur leurs liens avec l'extrême droite. Parmi les recettes de leur succès, l'influence historique de réseaux de grands bourgeois anti-éolien, le contexte de polarisation politique et médiatique, mais aussi l'influence d'intérêts fossiles et surtout nucléaires.
Les grands groupes comme TotalEnergies qui ont investi dans les renouvelables pour « diversifier » leur mix, par contre, ne se pressent pas au portillon pour les défendre.
Lire Énergies renouvelables : l'extrême droite est-elle en train de gagner ?
Pendant les discussions parlementaires sur le budget 2026, la proposition de taxe Zucman sur la fiscalité des grandes fortunes a focalisé une grande partie des débats, avant d'être finalement rejetée.
Selon ses détracteurs, l'instauration de la taxe Zucman ferait fuir hors de France les milliardaires, qui continuent d'être présentés comme des piliers de l'emploi. Une crainte très peu fondée, comme le monde le nouvel article dans notre rubrique « Debunk » par Séverin Lahaye. En se basant sur l'exemple des groupes du CAC40 contrôlées par des grandes fortunes.
On y apprend entre autres que oui, sur le papier, l'effectif de ces groupes augmente souvent, mais plus au niveau mondial qu'en France et par rachat d'entreprises plus petites (souvent suivies de suppressions d'emplois) plutôt que par créations nettes.
Mais aussi que pour chaque euro dépensé pour créer un emploi en France, LVMH en dépense 239 en dividendes et rachats d'actions. Le ratio est moindre mais toujours important pour Hermès, L'Oréal, Dassault Systèmes etc.
À lire : Est-il vrai que les milliardaires créent de l'emploi ?
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donDirective sur le devoir de vigilance : le coup de grâce. On le voyait venir, c'est arrivé. Ce jeudi 13 novembre, la droite conservatrice et les groupes d'extrême droite du Parlement européen ont uni leurs voix pour vider de sa substance la directive européenne sur le devoir de vigilance des multinationales (dite CS3D), adoptée il y a quelques mois seulement. La même alliance a considérablement réduit la portée de la directive sœur sur la transparence des entreprises en matière de durabilité (CSRD). Le tout sous les applaudissements de Donald Trump et des États-Unis, qui réclamaient la suppression de ces directives depuis plusieurs mois, ainsi que des multinationales américaines et européennes. Ces deux législations avaient été les premières ciblées dans le processus de dérégulation initié cette année par la Commission européenne au nom de la « compétitivité » du vieux continent. On relira sur ce sujet notre dossier Dérégulations « made in Europe » et notamment l'enquête de Barnabé Binctin : Au centre du jeu bruxellois, l'extrême droite sonne la charge contre l'écologie et le climat.
Les alliés français de Shein. La polémique a encore une fois enflé à propos de la marque chinoise de fast-fashion Shein à l'occasion de son implantation physique – présentée comme une première mondiale – au BHV. Une opération qui aurait été un succès public selon la comm' de Frédéric Merlin, le gestionnaire des lieux. Le média La Lettre a dressé à cette occasion la liste – très longue – des cabinets de lobbying et de communication français auquel le groupe chinois a fait appel pour défendre son image et ses intérêts à Paris et à Bruxelles. On y retrouve des grands noms de la place parisienne comme Havas, Publicis, Image 7 ou encore August Debouzy. Et au passage on y retrouve aussi une nouvelle justification de l'embauche de l'ex ministre Christophe Castaner par Shein, qui a beaucoup fait jaser et au sujet de laquelle l'Observatoire des multinationales et les Amis de la Terre ont adressé un signalement à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. Ce n'était pas en fait pour conseiller le géant chinois sur sa RSE, ni pour l'aider dans ses relations avec la « société civile » et le tissu économique français, comme cela a été expliqué successivement par Shein : c'était en réalité pour convaincre les entreprises françaises de la logistique et du transport de défendre la marque chinoise en argumentant qu'elle crée de l'emploi en France. Ce qui relève bien du lobbying, malgré les dénis de Christophe Castaner. Relire notre enquête Pourquoi il faut faire la lumière sur le lobbying de Shein et le rôle de Christophe Castaner.
Lafarge et Daech : le procès s'ouvre (et se referme provisoirement). Le procès du cimentier Lafarge s'est ouvert le 4 novembre à Paris. Huit dirigeants du groupe et la société elle-même, en tant que personne morale, sont jugés pour financement du terrorisme dans le cadre d'un procès qui durera jusqu'à décembre. La procédure pour complicité de crime contre l'humanité, dans le cadre de laquelle la société est également mise en examen, sera jugée ultérieurement. Et une autre procédure pour mise en danger de la vie d'autrui, en l'occurrence les travailleurs syriens de Lafarge, reste en cours, malgré un arrêt négatif de la Cour de cassation. Les audiences ont été interrompues jusqu'au 18 novembre en raison d'un vice de procédure, les avocats de la défense ayant multiplié les objections et les recours avant même le début des débats.
Les greenwasheurs derrière le greenwashing. Nous avons parlé dans notre dernière lettre de la condamnation de TotalEnergies par un tribunal français pour pratique commerciale trompeuse, en lien avec un campagne de communication de 2021 où le groupe pétrogazier a communiqué abondamment, et abusivement selon les juges, sur sa stratégie climat et ses objectifs zéro carbone. Le média anglophone Desmog s'est intéressé aux agences de communication et de relations publiques qui ont travaillé pour TotalEnergies sur cette campagne. Un liste dans laquelle on retrouve encore une fois des filiales des deux géants français du secteur, Publicis et Havas, propriété du groupe Bolloré. À lire ici.
Formation ! L'Observatoire des multinationales propose une nouvelle session de formation sur deux jours à l'enquête sur les grandes entreprises, les 6 et 7 janvier 2026 à Paris. Celle-ci offre un aperçu des sources d'informations disponibles et des méthodes pour enquêter sur les multinationales, leur structuration, leurs propriétaires et dirigeants, leurs implantations, leurs finances, leurs impacts écologiques, leurs pratiques sociales et leur lobbying. Détails et inscriptions ici.
Cette lettre a été écrite par Olivier Petitjean.