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29.10.2026 à 07:00
Avec des parts de marché conséquentes à tous les maillons de la chaîne pétrolière, TotalEnergies occupe une position dominante incontestée sur le marché français, et jouit du poids politique qui en découle. L'intégration du groupe et les bénéfices record générés par la guerre au Moyen Orient lui ont permis de bloquer les prix des carburants dans ses stations depuis sept mois sans perte nette. De quoi s'opposer à la taxation de ses superprofits, avec le soutien d'un État français plus (…)
- Anatomie d'une dépendance. La France du pétrole et ses profiteurs / France, TotalEnergies, climat & énergie, lobbying et influence, monopoles
Avec des parts de marché conséquentes à tous les maillons de la chaîne pétrolière, TotalEnergies occupe une position dominante incontestée sur le marché français, et jouit du poids politique qui en découle. L'intégration du groupe et les bénéfices record générés par la guerre au Moyen Orient lui ont permis de bloquer les prix des carburants dans ses stations depuis sept mois sans perte nette. De quoi s'opposer à la taxation de ses superprofits, avec le soutien d'un État français plus dépendant que jamais.
Le 28 septembre dernier, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, sonne la cloche de clôture du New York Stock Exchange (NYSE) sous des applaudissements enthousiastes. Le groupe pétrolier français organise sa « journée investisseurs » annuelle, et en profite pour célébrer, dans l'allégresse, ses 35 ans de présence à la Bourse de New York. Dopé par l'envolée des prix du pétrole sous l'effet de la guerre au Moyen-Orient, TotalEnergies s'engage ce jour-là à augmenter son dividende de plus de 5 % par an jusqu'en 2030 et à engager un programme de rachats d'actions d'entre 4 et 5 milliards de dollars d'ici mars 2027.
De fait, l'entreprise a les moyens : ses bénéfices au premier semestre 2026 s'élèvent à 11,2 milliards de dollars, soit un bond de 72% sur un an, en conséquence du blocage du détroit d'Ormuz, qui a à nouveau propulsé le baril de brent à plus de 100 dollars début septembre. Au troisième trimestre, TotalEnergies a engrangé plus de 8 milliards de dollars supplémentaires. Pour les automobilistes français, par contre, la flambée se traduit par un litre d'essence sans plomb 95 à 2,22 euros et un gasoil à 2,37 euros début octobre.
À moins... qu'ils ne se rendent dans une station Total, où l'on peut faire le plein pour 20 à 30 centimes de moins par litre. C'est la conséquence du « blocage des prix » décidé par l'entreprise depuis mars 2026. La mesure a provoqué de longues queues de véhicules devant ses pompes, et la colère de ses concurrents, qu'il s'agisse de la grande distribution ou des petites stations indépendantes, qui n'ont pas la marge de manœuvre de la multinationale.
« Total a une position dominante en amont, donc un pouvoir d'influence très fort qui lui permet de pratiquer des prix en dessous du prix du marché, décrypte Jacques Goisque, directeur général de la Fédération française des combustibles, carburants et chauffages (FF3C), syndicat professionnel qui regroupe un millier d'entreprises de la distribution de carburants. Mais ce faisant elle enfreint les règles de la libre concurrence et fragilise l'équilibre du marché de détail, alors qu'il est déjà affaibli. »
Le 17 juillet, une organisation représentant les petites stations essence indépendantes a saisi l'Autorité de la concurrence.
D'après une enquête réalisée en juin 2026 par Mobilians, autre organisation syndicale représentant les petites stations indépendantes, plus de la moitié d'entre elles ont enregistré une baisse de leurs ventes au printemps, allant de 15 à 40% de chute d'activité. L'opération commerciale de Total vient surtout menacer les petites stations rurales, déjà à la peine depuis plusieurs années. Le 17 juillet dernier, le FF3C a saisi l'Autorité de la concurrence pour « abus de position dominante et concurrence déloyale ». Le jugement ne devrait pas intervenir avant au moins un an, mais Jacques Goisque espère qu'il y aura « une décision qui fera jurisprudence, pour éviter que lors d'une crise future Total puisse utiliser cette arme-là ».
« Nous ne faisons jamais de commentaire sur des plaintes en cours, réplique un porte-parole du groupe en réponse à nos questions. Néanmoins, il convient de préciser que le mécanisme de plafonnement de TotalEnergies est largement soutenu par les pouvoirs publics, d'autant que TotalEnergies est la seule entreprise française intégrée maîtrisant l'ensemble de la chaîne, de la production de pétrole à la distribution de carburants en stations, en passant par le transport, le trading et le raffinage. »
Ce dernier point apparaît en effet crucial à bien des égards. Et d'abord d'un point de vue financier. Selon Patrick Pouyanné, le blocage des prix à la pompe a coûté près de 500 millions d'euros à son entreprise entre mars et septembre. Mais le PDG a précisé aux députés, lors de son audition par la commission des finances de l'Assemblée nationale en juin dernier, que ces pertes étaient absorbées par la « chaîne intégrée » de TotalEnergies. Le résultat de sa branche française cette année – sur lesquels le groupe prévoit aujourd'hui de payer 600 millions d'euros d'impôt sur les sociétés – suffirait largement à financer cette mesure.
Sa présence à tous les maillons de la chaîne pétrolière reste la clé de voûte du pouvoir de TotalEnergies.
Si la situation géopolitique des derniers mois a fait bondir les profits du géant pétrolier au niveau national tout comme au niveau mondial, TotalEnergies est, sur le papier, rarement bénéficiaire en France - ce qui lui permet chaque année ou presque d'échapper à l'impôt. En 2025, le groupe a ainsi déclaré 300 millions d'euros de pertes pour sa branche française, contre un bénéfice net de 11 milliards d'euros dans le monde. Les activités du groupe dans l'Hexagone sont souvent qualifiées de « structurellement déficitaires », même si les mécanismes qui lui permettent de localiser ici où là ses profits peuvent poser question (lire Est-il vrai que « TotalEnergies paie ses impôts là où le groupe extrait du pétrole et du gaz » ?).
Pour autant, même si TotalEnergies a cédé certains de ses actifs dans des infrastructures pétrolières au cours des dernières années, la multinationale est loin de se désengager du marché français, comme l'ont fait les autres majors pétrolières, de Shell à ExxonMobil. Sa présence à tous les maillons de la chaîne pétrolière reste en effet la clé de voûte de son pouvoir. « Le fait que ce soit une entreprise totalement intégrée, qui maîtrise la recherche, l'extraction, le raffinage, le transport et la distribution, c'est ce qui constitue sa puissance », souligne l'économiste Maxime Combes, spécialiste des questions énergétiques (et collaborateur régulier de l'Observatoire des multinationales) Qu'elle soit désormais la seule entreprise dans cette position sur le marché français, qui plus est sur un secteur aussi stratégique que celui de l'énergie, confère également à TotalEnergies une emprise et une influence qui vont bien au-delà de la seule sphère économique.
Les données que l'Observatoire des multinationales a collectées pour ses enquêtes sur la filière pétrole en France (voir notre article complet) permettent de mettre des chiffres précis sur les parts de marché de TotalEnergies à toutes les étapes de la chaîne, de l'importation à la distribution à la pompe. Pour ce qui est du pétrole brut, en 2025, le groupe était le premier importateur en France avec 13,7 millions de tonnes, sur les 47 millions arrivés sur le territoire, soit 29%. En englobant le brut et les produits pétroliers déjà raffinés (diesel, essence, fioul, kérosène, blendings), la multinationale a fait entrer 26,7% de l'ensemble des importations pétrolières l'an dernier.
TotalEnergies possède trois des six raffineries qui opèrent en France métropolitaine, pour un peu plus de 50% de la capacité globale de raffinage.
En ce qui concerne la transformation du brut, l'entreprise possède trois des six raffineries qui opèrent en France métropolitaine aujourd'hui, celles de Gonfreville (Seine-Maritime), de Donges (Loire-Atlantique) et de Feyzin (Rhône). La première a une capacité de raffinage de 12 millions de tonnes par an, la seconde de 11,3 millions et la troisième de 5,6 millions de tonnes. TotalEnergies peut ainsi raffiner jusqu'à 29 millions de tonnes de brut chaque année, soit un peu plus de 50% de la capacité globale de raffinage française.
Depuis les années 1980, la géographie du raffinage a changé au niveau mondial, les majors délocalisant une bonne partie de cette activité dans des pays du sud, où les exigences environnementales et sociales sont moindres, et donc la rentabilité meilleure. La France, dont le nombre de raffineries a été divisé par quatre, n'échappe pas à la règle. « En 2025, on a encore perdu 500 000 barils/jour de capacité de raffinage en Europe », note Philippe Chalmin, professeur d'histoire économique à l'Université Paris-Dauphine et spécialiste du marché des matières premières. Mais si BP ou ExxonMobil n'ont pas hésité à vendre les raffineries qu'ils opéraient en France, la stratégie de TotalEnergies diffère. « Politiquement, c'est très difficile pour Total de fermer ou vendre ses raffineries françaises », souligne l'économiste.
En 2015, la multinationale a mis un terme à l'activité de raffinage classique de son site de La Mède (Bouches-du-Rhône) pour le reconvertir vers la production de « biodiesels » à partir d'huiles végétales, tandis qu'en Seine-et-Marne, la transformation de l'ancienne raffinerie de Grandpuits pour la production de « biocarburant » pour l'aviation et le recyclage de plastiques est en cours depuis 2021. D'après leurs représentants syndicaux, le premier site est passé de plus de 500 salariés à 320 aujourd'hui, et le deuxième de 400 à 200. « Comme les autres, Total délocalise en partie le raffinage dans des pays où les normes sociales et environnementales sont moins-disantes, et elle 'repeint en vert' les fermetures de raffineries en opérations de transition écologique, pour les faire accepter à l'État et la population », estime Adrien Cornet, délégué CGT du site de Grandpuits.
Malgré la transformation de La Mède et Grandpuits, les parts de marché de TotalEnergies dans le raffinage sont restées relativement stables en France au cours de la dernière décennie. « La capacité de raffinage de Total dans le pays a diminué, mais dans le même temps les volumes raffinés en France ont baissé, donc sa part de marché n'a presque pas bougé », explique Maxime Combes.
Alors que Patrick Pouyanné a longtemps répété que ce n'était pas une activité rentable pour son entreprise en France, les raffineries de TotalEnergies profitent de la guerre comme les autres maillons de l'industrie pétrolière française. Au premier semestre 2026, leur résultat opérationnel a été multiplié par quatre. « Au niveau européen, les marges sur le raffinage sont passées de 6 à 9 dollars le baril en 2024 - 2025, à 55 dollars en septembre 2026 », commente Philippe Chalmin.
« Les marges du raffinage et du trading sont interconnectées. »
Si, en temps normal, les marges de raffinage sont médiocres voire nulles, l'intérêt pour TotalEnergies de conserver les raffineries françaises va néanmoins au-delà des dimensions symbolique ou politique. Elles sont devenues, au fur et à mesure de la financiarisation du secteur pétrolier, un rouage essentiel de la mécanique de l'entreprise. « Les marges du raffinage et du trading sont interconnectées », explique Philippe Chalmin. Et les branches négoce de TotalEnergies, opportunément localisée en Suisse, générant aujourd'hui entre 40 et 80% des bénéfices de l'entreprise (notre article), il semble logique de préserver l'écosystème qui lui permet de prospérer. Interrogée sur ce lien entre trading etr raffinage (assez clairement assumé dans les autres raffineries françaises, comme on le verra dans notre enquête à venir sur les nouveaux venus du secteur), l'entreprise ne nous a pas répondu.
Le stockage de pétrole, lui aussi, est une activité moins anodine qu'il n'y paraît. Sur les 62 entreprises qui gèrent des dépôts pétroliers en France, dix sont des filiales de TotalEnergies, qui détient également des parts dans une demi-douzaine d'autres sociétés de stockage [1]. Globalement, près de 13% de la capacité de stockage française est détenue en propre par le groupe. Un business profitable qui, sans atteindre les milliards brassés par le trading, a l'avantage d'être plus stable que d'autres segments de la chaîne pétrolière. Le géant pétrolier encaisse une bonne part des dividendes qui en découlent, via ses diverses participations.
Parmi les auditions de la commission des finances de l'Assemblée nationale, celle de François Boussagol, PDG de la Sagess, a par ailleurs suscité la surprise de nombre de députés et d'observateurs : cette entreprise privée qui gère les deux tiers des réserves stratégiques françaises de pétrole est détenue à hauteur de 30% par TotalEnergies, le reste de l'actionnariat étant partagé entre les autres majors et des filiales de la grande distribution (lire notre article). Mais surtout, le PDG de cette entreprise hautement stratégique et très rentable est un salarié détaché de la multinationale. De quoi pousser le président de la commission, Éric Coquerel (LFI) à poser la question du conflit d'intérêt.
Dans la filière pétrole en France, tous les chemins semblent mener au géant tricolore des hydrocarbures.
Sur le transport de brut ou de produits raffinés, TotalEnergies est là aussi bien présente, même si la multinationale a cédé certaines de ses parts dans les sociétés gestionnaires au cours de la dernière décennie. Les principaux oléoducs du territoire sont détenus conjointement par des entreprises pétrolières et des logisticiens du transport de produits pétroliers. La Société du Pipeline Sud-Européen (SPSE), qui exploite un réseau de canalisations et sites de stockage de pétrole et produits pétroliers allant de Fos-sur-mer, près de Marseille, au sud de l'Allemagne en passant par Lyon, est détenue à 35% par TotalEnergies, tandis que ExxonMobil, Shell et BP se partagent près de la moitié du reste des actions.
Présent à la fois dans le nord-ouest et l'est de la France, le consortium Trapil est propriétaire du réseau de pipelines reliant Le Havre à Paris et Tours, et exploite le pipeline Méditerranée-Rhône, ainsi que les oléoducs de défense commune de l'OTAN. Total y détient 5,5% du capital. Au sein de la SPMR, le troisième grand gestionnaire d'oléoducs détenu à 32% par Trapil et qui dessert la côte sud-est, environ un tiers des actions (35%) est la propriété de TotalEnergies. Dans la filière pétrole en France, tous les chemins semblent mener au géant tricolore des hydrocarbures.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donEt il en va encore de même au dernier maillon de la chaîne : la multinationale opère 3200 stations essence sur les 10 264 qui parsèment la France, soit 31%. Alors qu'elle a cédé nombre de ses stations ailleurs en Europe ces dernières années, comme en Allemagne et en Belgique, TotalEnergies conserve les françaises, bien que ses dirigeants fassent régulièrement savoir, comme pour le raffinage, que ces activités ne sont pas ou peu rentables. « Garder ses raffineries et ses stations essence sur le territoire français, cela permet à Total de conserver un levier essentiel vis-à-vis du gouvernement, parce qu'ils ont le pouvoir de fermer le robinet du pétrole », pointe Maxime Combes. De fait, l'opération de plafonnement des prix à la pompe aurait été impossible pour Total sans ce pouvoir sur le double « robinet » français de l'or noir.
L'opération de plafonnement des prix à la pompe fournit un argument de poids pour contrer les velléités de taxation de ses bénéfices colossaux.
« Total a bloqué les prix pour déminer le débat sur la taxation des surprofits », analyse de son côté l'économiste Philippe Chalmin. L'opération de plafonnement des prix à la pompe fournit en effet un argument de poids à Patrick Pouyanné pour contrer les velléités de taxation de ses bénéfices colossaux : si les autorités décident de taxer les pétroliers, a-t-il prévenu, TotalEnergies laissera à nouveau les prix s'envoler dans ses stations essence. « C'est une très bonne opération pour Total : cela leur a permis de calmer les critiques sur leur faible niveau de taxation en France, tout en gagnant des clients supplémentaires et en plaçant les importants volumes de pétrole qu'ils avaient achetés à bas prix juste avant la crise », confirme Maxime Combes.
Alors que l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, l'Espagne, la Pologne et le Portugal se sont prononcés en faveur d'une taxe européenne en ce sens en septembre, la France ne suit pas : Sébastien Lecornu estime que TotalEnergies fait déjà sa part en bloquant les prix à la pompe.
Ces derniers temps, beaucoup d'observateurs ont qualifié Patrick Pouyanné de ministre bis de l'Énergie, voire des affaires étrangères. Au-delà de la boutade, c'est le symbole des liens de réciprocité étroits et apparemment indissolubles qui se sont noués entre l'État et TotalEnergies. C'est encore Patrick Pouyanné qu'Emmanuel Macron a emmené dans son jet mi-octobre pour négocier avec les pays du Golfe l'envoi en France de cargaisons supplémentaires de diesel – via TotalEnergies. Que le gouvernement dépende du bon vouloir de son champion national pour éviter une pénurie ou une flambée incontrôlée des prix permet à ce dernier d'échapper à beaucoup de questions dérangeantes en matière de fiscalité ou de concurrence.
C'est aussi un argument massue pour se faire tout pardonner. En avril dernier, Isabelle Patrier, directrice France de TotalEnergies, répondait à la question d'un député sur le milliard de dollars de profits générés en mars par des traders de Totsa, spéculant sur la guerre à venir et le blocage du détroit d'Ormuz, comme l'avait raconté le Financial Times. « Nous avons assuré, grâce à [nos] équipes, la sécurité énergétique de la France », a-t-elle affirmé sans sourciller. Ou comment cultiver la confusion entre logique capitalistique d'une multinationale et intérêts stratégiques d'un pays.
Que le gouvernement dépende du bon vouloir de son champion national pour éviter une pénurie ou une flambée incontrôlée des prix permet à ce dernier d'échapper à beaucoup de questions dérangeantes.
Démunie face aux crises énergétiques, la France accorde-t-elle trop à TotalEnergies ? À l'automne 2023, après des mois de lobbying, le groupe avait obtenu des pouvoirs publics l'autorisation d'installer un terminal méthanier flottant dans le port du Havre, censé répondre à un risque de pénurie, en pleine crise énergétique liée à la guerre en Ukraine. Mais la justice a ordonné en octobre 2025 à l'entreprise de désinstaller son terminal – un navire de 145.000 m3 doté d'un système de regazéification -, estimant sa présence inutile, alors qu'aucune livraison de gaz n'avait eu lieu depuis plus d'un an. « Nous avions démontré à l'époque que le pays n'avait aucun besoin de ce terminal GNL », se rappelle Edina Ifticene, chargée de campagne pétrole et gaz à Greenpeace France. L'ONG avait épaulé l'association Ecologie pour le Havre, qui réclamait le démantèlement de l'installation. « Total a bénéficié de passe-droits, obtenu la suppression de l'étude d'impact environnemental… Alors que l'enjeu pour eux était simplement d'acheminer le gaz de schiste américain en France. »
Les stratégies d'influence tentaculaires de TotalEnergies en France ont été largement documentées. Ses recrutements ciblés d'anciens responsables publics, préférablement issus du ministère des Affaires étrangères ou de celui des Armées, à l'image de celui en 2019 de Jean-Claude Mallet, ancien conseiller de Jean-Yves Le Drian au Quai d'Orsay (lire notre enquête). La complaisance de la diplomatie française qui emmène des dirigeants de l'entreprise dans le jet du président en visite officielle ou dans ses délégations aux conférences climat. Ses financements dans le secteur de la recherche et de l'enseignement supérieur, particulièrement autour des questions énergétiques]. Ou encore ses nombreux sponsorings de compétitions sportives (coupe du monde de rugby, Tour de France, Coupe d'Afrique des nations...) et son mécénat dans des institutions culturelles (Louvre, musée du Quai Branly).
Le lobbying déclaré de TotalEnergies n'est peut-être que la face émergée de l'iceberg.
En termes de lobbying stricto sensu, TotalEnergies est un de plus importants acteurs de la place parisienne, avec entre 1,25 et 1,5 million d'euros de dépenses et une vingtaine d' « activités de représentations d'intérêt » déclarées par an à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Cela inclut foule de « discussions informelles » ou de « réunions en tête-à-tête » avec des députés, sénateurs, membres des cabinets ministériels, en particulier les ministères de l'Environnement, de l'Energie et de la Mer, ou des conseillers de Matignon. Mais tout ceci n'est peut-être que la face émergée de l'iceberg, au regard du poids économique du groupe et de ses multiples canaux d'influence jusque dans l'appareil d'État. « En termes de rendez-vous formel, ce n'est pas plus de deux ou trois fois par an. Mais on les croise aussi tous les quinze jours au sein du Conseil supérieur de l'énergie, qui n'est pas une instance de lobbying », raconte ainsi un collaborateur parlementaire.
Cette stratégie d'omniprésence se décline également au niveau local. « L'entreprise désigne un directeur du développement régional dans chaque région. Pour le sud-est, c'est Jean-Michel Diaz : c'est un 'enfant du pays', qui a tous les contacts politiques et financiers locaux », explique Fabien Cros, représentant CGT du site de La Mède, où il travaille depuis 26 ans. « Il est présent aux événements du Medef local, il décerne une récompense de la part de Total à une entreprise lors du Forum des PME... Et le groupe arrose les municipalités voisines de La Mède, avec des hauts et des bas en fonction de leurs positionnements politiques, poursuit le syndicaliste. On finance aussi des associations ou clubs de sport locaux, et on est partenaire de France Travail pour l'insertion. »
TotalEnergies ne gagne pourtant pas à tous les coups. En 2019, la maire de Paris Anne Hidalgo refuse que le groupe sponsorise les JO. Début 2022, Sciences Po n'a pas renouvelé son partenariat avec Total suite à la mobilisation de ses étudiants contre l'alliance avec le géant pétrolier. La même année, les étudiants de l'école Polytechnique obtenaient eux aussi gain de cause : après quatre années de mobilisation, la direction de l'X finissait par dire non au projet d'implantation d'un bâtiment destiné à abriter les services Recherche et innovation de la multinationale au sein même du campus, à quelques pas des logements, cantine et lieux de vie des étudiants.
Les résistances sont aussi judiciaires et réglementaires. Le 7 mai dernier, Transparency International a adressé un signalement à la HATVP, tandis que Notre affaire à tous, les Amis de la Terre et ClientEarth ont saisi l'Autorité des marchés financiers le 27 mai, à propos d'un courrier envoyé en mai 2024 par Jean-Claude Mallet, alors directeur des affaires publiques de TotalEnergies, au conseiller énergie de Matignon et de l'Elysée. Il y affirmait que son entreprise avait « l'ambition d'être un acteur majeur de la transition énergétique » et d'« atteindre le net zéro en 2050 », c'est-à-dire un bilan carbone neutre. Une dizaine d'autres e-mails adressés par Jean-Claude Mallet sont visés. Il y argumente entre autres contre la directive européenne sur le devoir de vigilance des entreprises, qui imposerait trop d'obligations en matière de durabilité. L'action des quatre ONG précitées s'appuie notamment sur une décision du tribunal judiciaire de Paris d'octobre 2025, condamnant TotalEnergies pour « pratiques commerciales trompeuses » en raison de la communication de l'entreprise sur les mêmes thèmes , vis-à-vis du grand public cette fois. Les juges avaient alors estimé que ces annonces pouvaient « induire en erreur le consommateur ». L'entreprise n'a pas fait appel de la décision.
Si la France a besoin aujourd'hui de TotalEnergies, l'inverse reste également vrai.
Rien de ceci n'a suffi pour l'instant à ébranler les pouvoirs publics français, qui persistent dans leur politique de soutien inconditionnel à une multinationale qui n'hésite pourtant pas à multiplier les appels du pied aux États-Unis de Donald Trump comme naguère à la Russie de Poutine. C'est peut-être oublier que si la France a besoin aujourd'hui de TotalEnergies, l'inverse reste également vrai. Par exemple pour peser sur les arbitrages politiques à Bruxelles concernant le secteur pétrolier ou la taxation des superprofits, pour attirer des aides publiques dans le cadre de la transition énergétique, ou encore pour soutenir ses projets d'expansion à l'étranger, comme au Mozambique ou en Ouganda.
Si TotalEnergies est toujours extrêmement puissant en France, et que le pouvoir politique reste aligné sur ses intérêts, son travail pour redorer son image de marque semble avoir de plus en plus de mal à porter ses fruits. Et le blocage des prix à la pompe, même si les automobilistes en ont largement profité, n'aura probablement pas l'effet d'une baguette magique.
[1] Noven, DPF, Geosel, Raffinerie du Midi, Trapil, Docks des Pétroles d'Ambès (DPA).
28.10.2026 à 07:00
Pour gérer ses stocks stratégiques d'or noir, la France se repose sur la Sagess, une société privée détenue et contrôlée par les principaux opérateurs pétroliers et dont le PDG est un salarié détaché de TotalEnergies. Un arrangement qui soulève de nombreuses questions, d'autant plus que la Sagess vient de décider en pleine flambée des prix des carburants de distribuer un dividende record à ses actionnaires.
« Pour qui travaillez-vous, monsieur le président-directeur général ? »
« (…)
Pour gérer ses stocks stratégiques d'or noir, la France se repose sur la Sagess, une société privée détenue et contrôlée par les principaux opérateurs pétroliers et dont le PDG est un salarié détaché de TotalEnergies. Un arrangement qui soulève de nombreuses questions, d'autant plus que la Sagess vient de décider en pleine flambée des prix des carburants de distribuer un dividende record à ses actionnaires.
« Pour qui travaillez-vous, monsieur le président-directeur général ? »
« Finalement, ce que l'on entend aujourd'hui, c'est que vous êtes là sans doute un peu pour l'intérêt général, mais aussi comme porte-voix et comme avocat des pétroliers. »
« Nous sommes pour le moins étonnés du système qui a été mis en place. »
En cette journée d'avril 2026, le PDG de la Sagess François Boussagol subit les feux croisés de députés de tous bords qui l'assaillent de questions sur la gestion de son entreprise.
Le dirigeant était venu pour une audition conjointe devant les commissions des finances et des affaires économiques de l'Assemblée [1], quelques semaines après le déclenchement de la guerre en Iran, pour présenter son entreprise, « pilier discret mais efficace du dispositif des stocks stratégiques en France » selon ses propres termes.
Créée en 1988 « à l'initiative des opérateurs pétroliers », comme l'affirme son site, la Sagess est une société entièrement privée qui a pour objet de mutualiser la gestion des stocks stratégiques entre les acteurs du secteur. La loi oblige en effet ces derniers à détenir, à titre de réserves stratégiques, un peu moins de 30% de leurs mises à la consommation de l'année précédente. Une obligation déléguée à 78%, en 2025, à la Sagess. Le système est censé opérer « sous la supervision des pouvoirs publics », seul le gouvernement ayant l'autorité de décider de libérer une partie de ces réserves, comme il l'a fait à deux reprises cette année pour tenter de faire baisser les coûts à la pompe.
À écouter François Boussagol parler à l'Assemblée, la Sagess est un modèle de vertu. Ses activités n'auraient « aucune incidence sur le budget de l'État, dans la mesure où l'intégralité des coûts est supportée par les distributeurs ». Son objectif « n'est pas de faire de résultats » et elle ne réaliserait des bénéfices – d'ailleurs surévalués en raison de règles d'écriture comptables – qu'à l'occasion de « ventes marginales et techniques ». Ces bénéfices seraient immédiatement reversés aux actionnaires pour des raisons de « transparence fiscale ».
Rien ne garantit que les industriels ne répercutent pas leurs coûts sur les consommateurs d'un côté, tout en les défiscalisant de l'autre.
Autant d'explications qui ont eu du mal à convaincre les nombreux députés présents ce jour-là, au vu des profits substantiels enregistrées par la Sagess d'année en année (98 millions d'euros en 2025, 71 millions en 2024, 61 millions en 2023, 160 millions en 2022...), du montant des dividendes redistribués et du coût croissant de la gestion des stocks stratégiques.
Au fil des discussions, les explications rassurantes des dirigeants de la société révèlent leurs limites. Rien ne garantit par exemple, dans ce système censé fonctionner aux seuls frais des opérateurs, que ceux-ci ne répercutent pas leurs coûts sur les consommateurs d'un côté, tout en les défiscalisant de l'autre au titre de leurs investissements. Si les coûts de l'entreposage – que la Sagess délègue à des opérateurs privés moyennant rémunération – augmentent rapidement ces dernières années, c'est qu'ils sont adossés à un indice de l'Insee qui reflète l'évolution des coûts de production dans tous les secteurs industriels – sans garantie que cela reflète les coûts réels des entreprises qui possèdent les dépôts.
Les critiques des députés risquent de se faire entendre plus fort encore puisqu'en juin 2026, quelques semaines à peine après ces débats et en pleine crise des carburants, les actionnaires de la Sagess ont décidé de s'octroyer la bagatelle de 180 millions d'euros de dividendes. Soit le double du dividende, déjà appréciable, distribué l'année précédente. Et c'est presque deux fois plus que le bénéfice dégagé par la société en 2025.
Nous avons contacté la Sagess pour lui demander de nous expliquer ces chiffres qui semblent démentir les affirmations de François Boussagol et de ses cadres devant la représentation nationale. Elle n'a pas répondu à nos questions.
« Depuis cent ans, la France a fait le choix de faire peser l'obligation de constitution des stocks stratégiques sur les opérateurs pétroliers », avait rappelé François Boussagol au début de son intervention devant les députés, évoquant la « loi pionnière du 10 janvier 1925 ». Une date qui n'a rien d'un hasard puisque la Compagnie française des pétroles, ancêtre de TotalEnergies, a été créée quelques mois plus tôt, à l'initiative du gouvernement français mais sous forme d'une société privée, pour gérer la part revenant à la France dans le partage du pétrole irakien par les vainqueurs de la Première guerre mondiale [2]. L'étrange délégation des intérêts stratégiques de la France à des acteurs privés ne date donc pas d'hier.
Bolloré Energy, qui occupe la vice-présidence de la Sagess, touchera 4,3 millions d'euros.
Les 15000 actions de la Sagess étant réparties au prorata des parts de marché de la distribution de pétrole, TotalEnergies en est aujourd'hui encore le premier actionnaire avec 30%, ce qui lui permettra de toucher environ 60 millions d'euros de dividendes dont le groupe n'avait pas vraiment besoin. Siplec, filiale de l'enseigne Leclerc, touchera 33 millions. Quant à Bolloré Energy, qui occupe la vice-présidence de la Sagess, elle touchera 4,3 millions d'euros.
François Boussagol – détenteur d'une action unique de la Sagess qui lui permettra d'empocher 12000 euros – est lui-même un salarié détaché de TotalEnergies, qui a fait toute sa carrière au sein du géant pétrolier, occupant différents postes en France et en Afrique. Le directeur financier et secrétaire général de la SAGESS vient pour sa part de Shell, et le directeur logistique de BP.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donLes interrogations ne s'arrêtent pas là. La Sagess, société de droit privé, est censée n'agir qu'à titre de bras armé du Comité professionnel des stocks stratégiques pétroliers (CPSSP), un « comité professionnel de développement économique à mission d'intérêt général » de droit public, qui prend les décisions sur la gestion des stocks.
On retrouve dans le CPSSP les mêmes entreprises qu'à l'actionnariat et au conseil de la Sagess, à commencer par TotalEnergies, avec deux représentants.
Entité fantomatique dont on peine à trouver des traces sur le web, le CPPSP est gouverné par un conseil d'administration dont 13 membres sont désignés par les organisations professionnelles du pétrole. Sans surprise, on y retrouve les mêmes entreprises qu'à l'actionnariat et au conseil de la Sagess, à commencer par TotalEnergies, avec deux représentants. Le gouvernement n'en compte par contraste que trois au conseil du CPPSP, d'ailleurs exactement les mêmes personnes que celles qui assistent, sans droit de vote, à celui de la Sagess.
La directrice générale du CPSSP vient elle-même d'une société de logistique pétrolière havraise, la SHMPP. Le président du conseil d'administration, nommé par l'État « en raison de [ses] compétences » est un ancien cadre dirigeant d'ExxonMobil, Bruno Jardin, qui a notamment été en poste au Kazakhstan, et qui se présente aujourd'hui comme un « consultant » et un « coach ».
On n'en sait pas beaucoup plus, sinon que l'entreprise privée qui gère les stocks stratégiques le fait donc sous le contrôle d'un comité formellement « public » mais qui est lui-même contrôlé au final par le même petit groupe d'entreprises, sous le regard bienveillant ou impuissant de représentants ministériels.
Lors de l'audition de la Sagess, le président de la commission des finances Éric Coquerel a demandé où l'on peut prendre connaissance des statuts et des textes de référence qui gouvernent le CPSSP. Là encore, la question est restée sans véritable réponse.
[2] L'histoire est racontée par Alain Deneault dans un chapitre de notre livre Multinationales. Une histoire du monde contemporain (La Découverte, 2025).
27.10.2026 à 10:16
Entre les gisements d'hydrocarbures aux quatre coins de la planète et une station-service, que se passe-t-il exactement ? Quelles sont les entreprises qui contrôlent les différents maillons de la chaîne pétrolière en France ? Et quels bénéfices en tirent-elles, particulièrement en cette période d'envolée des cours ? L'Observatoire des multinationales a réuni plusieurs bases de données pour retracer le chemin de ce pétrole hors de prix... mais aussi celui des profits qu'il génère.
Depuis (…)
Entre les gisements d'hydrocarbures aux quatre coins de la planète et une station-service, que se passe-t-il exactement ? Quelles sont les entreprises qui contrôlent les différents maillons de la chaîne pétrolière en France ? Et quels bénéfices en tirent-elles, particulièrement en cette période d'envolée des cours ? L'Observatoire des multinationales a réuni plusieurs bases de données pour retracer le chemin de ce pétrole hors de prix... mais aussi celui des profits qu'il génère.
Depuis les puits de forage jusqu'à nos voitures, le pétrole fait tourner une gigantesque et complexe machine où se croisent des majors pétrolières, des raffineries, des stations essences, des gestionnaires d'oléoducs ou encore des traders. Avec la guerre au Moyen Orient et l'envolée des cours du baril, cette machine génère des profits historiques. TotalEnergies en est le symbole : lors du premier semestre 2026, le groupe a engrangé un résultat net de 11,2 milliards de dollars, un bond de 72% par rapport à la même période l'année précédente.
En remontant la filière du pétrole en France, nous avons identifié plus de 350 sociétés. On y trouve des fonds d'investissements, d'opaques sociétés de négoce, des grandes familles françaises comme les Mulliez ou les Bolloré, d'autres industriels aux fortunes colossales comme le britannique Jim Ratcliffe, mais aussi des sociétés plus petites. Entre eux se tisse un réseau dense de relations commerciales et de participations croisées dans des infrastructures stratégiques. Un réseau dominé par les plus gros acteurs, à commencer par TotalEnergies, et où tous ne profitent pas de la même manière de l'envolée des prix.
Le chemin de ce pétrole si profitable commence sous terre, souvent à des milliers de kilomètres de nos stations essence, dans des gisements américains, nigérians, kazakh ou libyens. Il faut donc déjà le faire venir : en France, plus de 99% du pétrole brut est importé. Le reste est issu d'une micro-production locale. Quelques 511 milliers de tonnes de pétrole ont été extraites du sous-sol français en 2025, principalement par le groupe canadien Vermilion. Une quantité anecdotique au regard de la souveraineté énergétique de la France, d'autant que la loi Hulot de 2017 a programmé la fin de l'extraction pétrolière sur le territoire national.
TotalEnergies s'est acheté 2,8 millions de tonnes de brut à elle-même en 2025.
Les chercheurs indépendants de Datadesk ont reconstitué pour l'Observatoire des multinationales toutes les cargaisons de pétrole qui ont débarqué en France depuis 2008 (plus de détails ici).
Ces données permettent de suivre des millions de tonnes de pétrole depuis leur pays de départ jusqu'aux terminaux français, mais aussi d'identifier les entreprises qui les ont achetées et vendues. On apprend par exemple que TotalEnergies s'est acheté 2,8 millions de tonnes de brut à elle-même en 2025. Un commerce entre filiales qui nourrit les soupçons sur la capacité du groupe à maximiser ses bénéfices et à optimiser sa fiscalité en jouant sur les prix des transactions (lire notre enquête Les activités de « trading », une part considérable des profits de TotalEnergies).
Au total, selon ces chiffres, 47,2 millions de tonnes de pétrole brut sont arrivées en France en 2025 - de quoi remplir plus de 20 000 piscines olympiques [1]. L'essentiel est importé par des compagnies pétrolières pour alimenter leurs raffineries ou le revendre sur le marché mondial de l'or noir. Une partie de ce business passe également entre les mains de sociétés de négoce comme Trafigura, Gunvor ou Vitol. Ces dernières, comme les majors pétrolières, profitent de l'instabilité du marché en jouant sur les écarts de prix entre les différentes régions du monde. Le négociant suisse Trafigura a ainsi doublé ses profits au premier semestre 2026. Des résultats similaires ont été annoncés chez Gunvor.
Les importations de produits américains ont augmenté ces derniers mois, au prix de générer une nouvelle dépendance.
En plus du brut, la France fait aussi venir massivement des produits pétroliers déjà raffinés, c'est-à-dire prêts à alimenter les voitures, les chaudières ou les usines. Ces importations sont particulièrement élevées pour le diesel, représentant près de la moitié de la consommation nationale. En 2025, elles ont atteint 36 millions de tonnes, selon des données obtenues auprès du Comité professionnel du pétrole - une augmentation de près de 40% depuis 1990. Et parmi les principaux exportateurs de ces produits finis, on retrouve l'Arabie Saoudite et le Koweït. Ces arrivages sont extrêmement perturbés depuis le blocage du très stratégique détroit d'Ormuz. Pour compenser, les importations de produits américains ont augmenté ces derniers mois, au prix de générer une nouvelle dépendance : Donald Trump a menacé il y a quelques semaines de bloquer cet approvisionnement pour faire baisser la facture des automobilistes aux États-Unis.
Si l'on importe de plus en plus de produits raffinés, c'est que les raffineries françaises ont fermé les unes après les autres. Au début des années 1970, la France en comptait jusqu'à 24. Le développement de l'énergie nucléaire et les délocalisations décidées par les majors pétrolières ont eu raison d'une grande majorité de ces sites. Ils se comptent désormais sur les doigts des deux mains et leur production a été divisée par trois depuis le début des années 1990. Le même phénomène s'observe un peu partout au sein de l'Union européenne, qui a perdu près de 20% de son infrastructure de raffinage depuis 2009. Aujourd'hui, les capacités de raffinage françaises s'élèvent à environ 58 millions de tonnes. Le gouvernement assure que ces sites tournent aujourd'hui à plein régime pour faire face à la crise, mais c'est insuffisant pour répondre aux besoins des Français.
En juillet 2026, la marge brute des raffineries était estimée à 241 euros par tonne de pétrole - un niveau inégalé.
Ces capacités de production restreintes, sur fond de difficultés d'approvisionnement mondiales, font monter les prix. Résultat : le raffinage n'a jamais autant rapporté. En juillet 2026, la marge brute des raffineries était estimée à 241 euros par tonne de pétrole - un niveau inégalé. TotalEnergies, premier raffineur de France, a ainsi annoncé un résultat de 500 millions d'euros pour cette seule activité en France lors du premier trimestre 2026. « C'est un phénomène inédit », a souligné son PDG, Patrick Pouyanné lors de son audition à l'Assemblée nationale en juin dernier.
Aujourd'hui, le groupe pétrolier gère trois raffineries à Gonfreville (Seine-Maritime), Feyzin (Rhône) et Donges (Loire-Atlantique) qui concentrent la moitié des capacités françaises. Les autres sites, autrefois détenues par d'autres majors, sont passés entre les mains de nouveaux acteurs. Le groupe sino-britannique PetroIneos gère la raffinerie de Martigues (Bouches-du-Rhône) depuis le départ de BP. Plus récemment, ExxonMobil a cédé sa raffinerie de Port-Jérôme-sur-Seine (Seine-Maritime) au canadien North Atlantic, et celle de de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) à Rhône Énergies, joint-venture entre l'américaine Entara et le trader suisse Trafigura. Tous profitent de la hausse des marges.
La chaîne pétrolière tourne aussi grâce à une immense infrastructure logistique composée de bateaux, de ports de débarquement, d'oléoducs ou de dépôts. Le brut arrive d'abord en France à bord de pétroliers géants. Ces derniers sont quasiment tous passés sous pavillon étranger. Huit des dix derniers navires au long cours français ont été vendus depuis 2025. Les recherches réalisées par DataDesk montrent que les barils sont débarqués dans une vingtaine de ports, principalement à Fos-sur-Mer et au Havre-Antifer [2]. Les produits finis ont des destinations plus variées, comme La Rochelle (Charentes-Maritime) pour le diesel.
6500 kilomètres d'oléoducs quadrillent la France pour acheminer ensuite ce brut jusqu'aux raffineries et les produits finis au plus près des bassins de consommation. Le pipeline sud-européen est l'un des plus importants. Au départ de Fos-sur-Mer, il chemine jusqu'en Suisse en desservant notamment la raffinerie de TotalEnergies à Feyzin. Un autre réseau souterrain stratégique, nommé Trapil, transporte quant à lui plus de la moitié du pétrole raffiné en traversant la France d'est en ouest, alimentant au passage la région parisienne.
Derrière ces immenses réseaux, on trouve une quinzaine de sociétés privées, et une entreprise d'État, la SFDM, rachetée (fort cher, selon certains) au groupe Bolloré en 2022. En 2024 comme en 2025, les trois plus gros opérateurs (Trapil, SPSE et SPMR) ont cumulé près de 100 millions d'euros de résultat net, largement redistribués à leur actionnaires. Parmi ces derniers, on trouve des acteurs financiers – comme le fonds d'investissement Ardian, actionnaire principal de la SPMR, ou encore le groupe Noven, détenu notamment par Predica et Swiss Life, pour le réseau Trapil – mais aussi les poids lourds du marché pétrolier via un jeu de participations croisées. Le pipeline sud-européen est ainsi principalement détenu, selon son site, par TotalEnergies (35%), ExxonMobil (22%), Shell (13%), BP (12%) et Phillips 66 (2%).
En 2024 comme en 2025, les trois plus gros opérateurs d'oléoducs ont cumulé près de 100 millions d'euros de résultat net, largement redistribués à leur actionnaires.
Son dernier actionnaire, la SPITP, société actuellement en liquidation, appartient aux filiales allemandes de Shell et de l'entreprise russe Rosneft, aujourd'hui sous sanctions. Cette filiale allemande a été mise sous tutelle par le gouvernement d'Olaf Scholz en 2022. Nous n'avons pas été en mesure de clarifier où arrivaient au final sa part des dividendes de l'oléoduc français.
Selon les chiffres du Comité professionnel du pétrole, 210 dépôts pétroliers sont également installés en France. Geosel Manosque, contrôlée par un consortium réunissant EDF Invest et (à nouveau) Ardian, stocke 32% des réserves. Cette société a enregistré l'année dernière des bénéfices en hausse de 31 millions d'euros, dont 85% ont été reversés sous forme de dividendes.
Ces dépôts permettent notamment de conserver les stocks stratégiques - une obligation légale pour les opérateurs. Les trois quart de ces réserves stratégiques sont gérées par une société privée, la Sagess, dont les actionnaires sont les principaux opérateurs pétroliers et qui est dirigée par un salarié de... TotalEnergies. Un arrangement qui a été la source de nombreuses interrogations de députés lors d'une audition à l'Assemblée nationale ce printemps. Ce qui n'a pas empêché la SAGESS de redistribuer en juin 180 millions de dividendes à ses actionnaires, deux fois plus que l'année dernière (lire notre article). Décidément, tout au long de la chaîne du pétrole, les millions semblent couler à flot.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donToute cette machine à cash repose au final sur notre consommation de pétrole, principale cause de la crise climatique. En 2025, 64,6 millions de tonnes de pétrole ont été brûlées en France. Un chiffre qui remonte légèrement depuis 2023, après des années de lente baisse. Les premiers utilisateurs sont les voitures et camions (69%), suivis des avions (13%) et du gazole non routier utilisé pour faire fonctionner les engins de chantier ou les tracteurs (8%).
Selon l'inventaire du CPDP, une centaine de sociétés distribuent du pétrole aux consommateurs finaux. C'est le dernier maillon de la chaîne. Ici encore, le numéro un en termes de parts de marché est TotalEnergies avec ses 3300 stations essence. Face à l'envolée des cours, le groupe a décidé de bloquer les prix dans son réseau. Une mesure qui réduit ses marges sur la vente de carburants, mais qui lui permet d'attirer des clients et de contrecarrer son image de « profiteur de guerre ». Et lui sert d'argument massue pour contester les propositions de taxation de ses superprofits. Le tout sans douleur, puisque le « manque à gagner » est compensé par l'explosion des marges dans ses autres activités comme le raffinage.
Les supermarchés Carrefour, Leclerc ou Intermarché se partagent quant à eux un tiers du marché de la distribution d'essence. Cette activité leur sert surtout à attirer des clients dans leurs enseignes, mais elle reste profitable, avec environ 140 millions d'euros de profits cumulés en 2025 selon nos calculs. Face à l'envolée des cours, ils ont nettement moins de marge de manœuvre que TotalEnergies. Ne possédant pas de raffineries, ils doivent acheter leurs carburants au prix fort, sans profiter de l'envolée des marges.
Pour les petites stations indépendantes, souvent situées dans des zones rurales isolées, c'est encore pire. Grandes perdantes de la crise (avec les consommateurs), elles peinent à maintenir leurs finances à flot. Dans le royaume du pétrole, tout le monde n'est pas égal.
Tableau 1. Les superprofits des géants du pétrole en 2026
| Profits 1er semestre 2026 | Progression par rapport au S1 2025 | Profits annuels 2025 | |
|---|---|---|---|
| TotalEnergies | 11, 2 M$ | +72% | 13,1 M$ |
| ExxonMobil | 18,7 M$ | +26% | 28,0 M$ |
| Shell | 16,5 M$ | +97% | 17, 8 M$ |
| BP | 7,8 M$ | +234% | 0,1 M$ |
| Ineos | 0,6 M€ | +548% | -0,7 M€ |
| Trafigura | 4,1 M$ | +168% | 2,7 M$ |
Tableau 2. Résultats 2025 des principaux acteurs pétroliers sur le marché français, hors TotalEnergies
| Secteur | Résultats | Actionnaires | |
|---|---|---|---|
| North Atlantic | raffinage | 180 m€ | Silverlake |
| PetroIneos | raffinage | 31 m€ | Ineos, PetroChina |
| RhôneEnergies | raffinage | -36 m€ | Trafigura, Entara |
| Geosel | logistique | 31 m€ | Ardian, EDF Invest |
| SAGESS | logistique | 98 m€ | Tous les distributeurs pétroliers |
| Bolloré Energy | logistique | 53 m€ | Bolloré |
| SPMR | logistique | 28 m€ | Ardian, North Atlantic |
| Société du pipeline sud-européen | logistique | 11 m€ | TotalEnergies, ExxonMobil, etc. |
| Trapil | logistique | 58 m€ | Noven, North Atlantic, TotalEnergies |
| Noven | logistique | 67 m€ | Swiss Life, Predica |
| Auchan Energies | distribution | 2 m€ | Auchan |
| Carfuel | distribution | 65 m€ | Carrefour |
| Siplec | distribution | -6 m€ | Leclerc |
| SCA Pétrole et dérivés | distribution | 75 m€ | Intermarché |
À venir dans les prochains jours : Nos enquêtes sur la position ultra-dominante de TotalEnergies sur le marché français, sur les intérêts de Bolloré dans l'or noir, et sur les nouveaux acteurs pétroliers qui se taillent une place croissante sur le marché français et européen.
[1] Le Comité professionnel du pétrole donne quant à lui le chiffre de 45,3 millions de tonnes, la différence pouvant correspondre à du pétrole immédiatement réexporté.
[2] En réponse à nos questions, Haropa, l'entreprise gestionnaire du port du Havre, nous a indiqué que les importations de brut y étaient globalement en hausse en 2026 malgré la guerre, la baisse des approvisionnements au Moyen-Orient étant compensée par la Norvège, le Nigeria et les États-Unis. Les importations de diesel sont en revanche en baisse.
27.10.2026 à 10:15
Pour réaliser sa série d'enquêtes sur la filière pétrole en France, l'Observatoire des multinationales a fait appel aux chercheurs indépendants de Datadesk pour collecter des données détaillées sur les importations de brut et de produits raffinés.
Vous voulez tout savoir sur les importations françaises de pétrole ? Nous rendons disponibles les informations collectées par Datadesk, qui ont nourri nos différentes enquêtes, dans un outil de visualisation en ligne.
Celui-ci présente les (…)
Pour réaliser sa série d'enquêtes sur la filière pétrole en France, l'Observatoire des multinationales a fait appel aux chercheurs indépendants de Datadesk pour collecter des données détaillées sur les importations de brut et de produits raffinés.
Vous voulez tout savoir sur les importations françaises de pétrole ? Nous rendons disponibles les informations collectées par Datadesk, qui ont nourri nos différentes enquêtes, dans un outil de visualisation en ligne.
Celui-ci présente les données disponibles entre 2008 et 2026 par catégorie de produit, en identifiant les entreprises qui achètent et vendent les cargaisons d'hydrocarbures, leur pays d'origine et le port de débarquement.
Ces données permettent de mesurer, sur une période définie, la part de marché des gros acteurs du secteur, à commencer par TotalEnergies et ExxonMobil pour le brut. Elles permettent aussi de visualiser les évolutions au cours du temps, à la fois du point de vue des pays d'origine que des entreprises impliquées.
Sur la première moitié de la période, de 2008 à 2017, la Russie ou l'Iran sont des fournisseurs importants de la France en pétrole, mais ils disparaissent progressivement et sont largement absents en 2025 en raison des sanctions. La part de pétrole provenant d'Arabie saoudite a également beaucoup diminué.
Concernant le diesel, les données rassemblées par Datadesk confirment l'importance de l'approvisionnement en provenance d'Arabie saoudite, particulièrement depuis l'arrêt des importations russes en 2023.
Le phénomène se vérifie pour les importations de gaz naturel liquéfié (GNL), également incluses dans les données même si nos enquêtes se concentrent sur le pétrole.
En début de période, pour des volumes beaucoup plus faibles, le GNL vient surtout d'Algérie et du Nigeria. Le gaz russe prend une place de plus en plus importante à partir de 2017, avec la mise en route du projet de TotalEnergies Yamal LNG. Le gaz en provenance des États-Unis progresse à partir de 2020 pour devenir aujourd'hui la première source d'approvisionnement des terminaux français. La part de TotalEnergies dans les importations de GNL en France est encore plus importante que pour le pétrole, comme le notait récemment un rapport de Oil Change International.
Issues de la base de données Kpler, toutes ces informations sont basées sur les données portuaires et peuvent présenter des variations (en général légères) par rapport aux chiffres publiés par le gouvernement et les professionnels. Elles n'incluent pas, notamment, les produits pétroliers importés par oléoduc, par camion ou par voie fluviale, dont les quantités sont dans la plupart des cas négligeables.
Un outil en accès libre : https://research.datadesk.eco/french-imports/
27.10.2026 à 10:15
Du baril de pétrole au plein d'essence : qui sont les profiteurs de la flambée des prix ?
- Anatomie d'une dépendance. La France du pétrole et ses profiteurs / France, TotalEnergies, climat & énergie, Ineos, Trafigura
Dans cette série d'enquêtes, l'Observatoire des multinationales met à nu les mécanismes économiques de cette si coûteuse addiction. Nous retraçons le cheminement du pétrole qui arrive sur nos côtes, à travers terminaux portuaires, raffineries, pipelines, dépôts, usines pétrochimiques et stations essence. Mais nous retraçons aussi le cheminement du « pognon de dingue » que génère ce pétrole pour les entreprises impliquées à tous les maillons de la chaîne.
La guerre au Moyen-Orient et le blocage du détroit d'Ormuz ont mis une nouvelle fois en lumière notre terrible dépendance au pétrole et au gaz.
La décision des États-Unis et d'Israël d'attaquer l'Iran en février dernier nous a rouvert les yeux sur l'ampleur de l'impasse dans laquelle nous sommes, et dans laquelle nous avons persévéré, malgré des années d'alerte climatique et d'objectifs de « décarbonation ».
Impasse écologique, parce que nous avons été incapables de réduire significativement notre consommation d'hydrocarbures, première cause du réchauffement global des températures. La faute, en partie, au poids des intérêts industriels, peu désireux de remettre en cause leurs modèles économiques.
Impasse géopolitique, parce que nous nous trouvons à la merci des autocrates qui dirigent la plupart des pays de production, ainsi que de décisions idéologico-politiques de grandes puissances sur lesquelles nous avons peu de prises.
Impasse économique enfin. Notre dépendance au pétrole non seulement s'avère de plus en plus coûteuse, mais elle alimente une machine de redistribution massive « vers le haut ». Les profits s'accumulent dans les coffres de grandes entreprises, de gouvernements ou de sociétés de négoce, tandis que les consommateurs et les petites entreprises souffrent, et que les finances publiques s'épuisent à vouloir compenser cette hémorragie à coups de mesures de soutien.
Dans cette série d'enquêtes, l'Observatoire des multinationales met à nu les mécanismes économiques de cette si coûteuse addiction. Nous retraçons le cheminement du pétrole qui arrive sur nos côtes, à travers terminaux portuaires, raffineries, pipelines, dépôts, usines pétrochimiques et stations essence. Mais nous retraçons aussi le cheminement du « pognon de dingue » que génère ce pétrole pour les entreprises impliquées à tous les maillons de la chaîne (lire notre enquête introductive).
Qui sont les profiteurs de l'envolée des cours et des prix à la pompe en France ?
Une entreprise domine de très haut l'ensemble de la filière : TotalEnergies. C'est l'occasion de prendre la mesure du pouvoir et de l'influence considérables que cela lui confère – un pouvoir bien plus qu'économique puisque le pétrole n'est pas une marchandise comme les autres.
On y trouve aussi d'autres acteurs, souvent moins connus, ou bien qu'on ne s'attendait pas forcément à retrouver là, comme le groupe Bolloré. Avec le recul de la capacité de raffinage et le désengagement des autres majors à part TotalEnergies, le secteur pétrolier français est marqué par une montée en puissance de fonds d'investissement et de nouveaux acteurs industriels comme Ineos ou Trafigura, dont les stratégies de long terme posent question.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donDans ce paysage du pétrole français, en revanche, la puissance publique brille par son absence. Le choix historique de laisser la gestion du secteur à des entreprises privées, couplé à la libéralisation des marchés et à notre inertie climatique, a créé une situation d'impuissance structurelle pour l'État français. Il n'ose même plus taxer les profits exceptionnels de TotalEnergies, par peur de froisser une entreprise dont il croit avoir besoin pour éviter une crise majeure.
Rien de symbolise mieux cette situation de servitude volontaire que la Sagess, société privée qui gère les stocks stratégiques de carburants au nom de l'État, détenue et contrôlée par les principaux opérateurs pétroliers, et dont le patron est aujourd'hui en salarié détaché de TotalEnergies. Sagess qui vient de voter en juin dernier la distribution à ses actionnaires de 180 millions d'euros de dividendes sur des profits qui ne devraient pas être (lire notre article).
La crise actuelle ne devrait-elle pas être l'occasion de remettre tout à plat ?
23.10.2026 à 00:15
Une radiographie sans concession du groupe Bolloré, qu'il n'est plus possible de considérer comme une entreprise « comme les autres ».
- Le système Bolloré / France, Concentration et oligopoles, Lobbying et influence, Bolloré, Vivendi, lobbying et influence, finance, droit à l'information
Comment s'est construit l'empire Bolloré ? Comment est-il mis au service de l'extrême-droite et de ses idées ? Face à l'accélération de cette instrumentalisation et dans l'optique des prochaines échéances électorales, nous publions une version complétée et mise à jour de notre rapport en partenariat avec Attac sur le milliardaire et son entreprise qu'il n'est plus possible de considérer comme une multinationales « comme les autres ».
Vincent Bolloré, l'une des plus importantes fortunes françaises, à la tête d'un important groupe qui englobe le secteur de médias, de la communication et des industries culturelles, s'est lancé dans une croisade politique au service de l'extrême-droite et de ses idées. À l'œuvre depuis un certain temps déjà dans la sphère médiatique à travers CNews, Europe 1 et le Journal du Dimanche (JDD ), cette campagne implique désormais aussi le monde de l'édition (Fayard, Grasset), et Vincent Bolloré et certaines des sociétés qu'il contrôle ne craignent plus d'intervenir directement dans les campagnes électorales.
En avril 2025, nous publiions la première version de cette publication pour présenter de manière pédagogique l'empire Bolloré et son instrumentalisation au service de l'extrême droite et de ses idées. Il s'agissait de montrer ce qui a rendu Vincent Bolloré possible, et ce qui continue à le rendre possible.
En mettant à nu la réalité du système Bolloré, nous avons été amenés à casser nombre des mythes que lui et ses alliés aiment à entretenir. Ainsi, contrairement à l'image qu'il cherche à se construire, la fortune de Vincent Bolloré et de sa famille n'a pas son origine dans le développement d'une entreprise industrielle solidement implantée dans son territoire et axée sur le long terme. Elle provient surtout de coups boursiers et de la captation de rentes, notamment en Afrique.
L'empire Bolloré n'a cessé de se composer et de se décomposer au gré des opportunités et de batailles financières gagnées ou perdues. D'un point de vue financier et juridique, son centre de gravité n'est pas du tout la Bretagne, mais le Luxembourg. Le groupe Bolloré n'a pas quitté l'Afrique, comme ses dirigeants l'ont parfois laissé entendre, mais continue à y investir dans le domaine de la culture et de la communication.
Il ne gagne pas à tous les coups, comme le voudrait une certaine mythologie qui continue à séduire une partie du monde financier, mais sa carrière est émaillée de scandales, de défaites, d'affaires judiciaires. Il ne doit pas sa fortune seulement à lui-même mais au soutien du monde des affaires, à commencer par celui des grandes banques, et à celui des politiques et des pouvoirs publics sous diverses formes. Et ainsi de suite.
Nous alertions aussi sur la tentation de séparer l'économique et le politique, autrement dit l'individu Vincent Bolloré et ses agissements et le groupe qu'il contrôle. Peut-on continuer à traiter les diverses entités qui composent ce groupe – même lorsqu'elles ne sont pas ouvertement mises au service de l'extrême-droite – en faisant totalement abstraction des idées et du combat politique du milliardaire qui est derrière elles ?
La réponse à notre sens est non :
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donDepuis avril 2025, tout ce que nous dénoncions n'a fait que se confirmer. Pire encore : la mise en ordre de bataille du groupe Bolloré n'a fait que s'intensifier et s'accélérer. De nouvelles parties de son empire, comme Grasset ou les magazines Prisma, ont été mises au pas et converties à la bataille culturelle et politique menée par les CNews, Europe 1 et JDD. Les velléités de contestation dans le cinéma et l'édition sont traitées avec un brutalité extrême. L'empire Bolloré n'a pas hésité à nouer une alliance de fait avec la Russie de Poutine pour porter en France ses narratifs sur la guerre en Ukraine et la civilisation européenne.
Pourtant, les résistances existent, et nous sommes heureux que notre publication, largement lue et utilisée, ait joué son rôle et continue de le jouer. Une mise à jour nous est cependant apparue nécessaire pour intégrer ce qui s'est passé en 18 mois et en vue des échéances électorales de 2027. D'où cette deuxième édition.
Il est plus que temps de mettre fin à la tolérance et au soutien dont le système Bolloré continue de bénéficier dans une large partie du monde des affaires et des sphères culturelles et politiques.
21.10.2026 à 08:00
« Je préfère un monde de ruptures à un monde paisible. Il y a davantage d'opportunités. » C'est ce qu'a déclaré le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné au Financial Times il y a quelques jours.
Il faut dire qu'à court terme, son groupe surfe sur la crise pétrolière déclenchée par l'attaque de l'Iran par les États-Unis et Israël en février dernier. Sur la première moitié de l'année 2026, TotalEnergies a engrangé 11,4 milliards de dollars de profits, soit 4,7 milliards de plus que la même (…)
« Je préfère un monde de ruptures à un monde paisible. Il y a davantage d'opportunités. » C'est ce qu'a déclaré le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné au Financial Times il y a quelques jours.
Il faut dire qu'à court terme, son groupe surfe sur la crise pétrolière déclenchée par l'attaque de l'Iran par les États-Unis et Israël en février dernier. Sur la première moitié de l'année 2026, TotalEnergies a engrangé 11,4 milliards de dollars de profits, soit 4,7 milliards de plus que la même période l'année dernière.
4,7 milliards de dollars, c'est la somme que les dirigeants de TotalEnergies ont annoncé, lors de leur « journée des investisseurs » fin septembre, consacrer à des rachats d'actions supplémentaires : 2,5 milliards au quatrième trimestre 2026 et entre 2 et 2,5 milliards au premier trimestre 2027.
La pratique consiste pour une multinationale à acheter ses propres actions en bourse pour les annuler, augmentant d'autant la valeur des parts détenues par les actionnaires. Une manière de gratifier ces derniers qui s'ajoute au versement de dividendes, et qui est plus avantageuse d'un point de vue fiscal. Entre le 6 janvier et et le 9 octobre 2026, selon un site qui compile les déclarations réglementaires à l'Autorité des marchés financiers, TotalEnergies a déjà réalisé plus de 3,5 milliards d'euros de rachats d'actions.
Le groupe n'oublie pas pour autant les dividendes, puisque lors de cette même journée dédiée aux investisseurs, il a annoncé que ceux-ci augmenteraient d'au moins 5% par an d'ici 2030. Ceux versés au titre de l'année 2025 étant de 7,4 milliards d'euros, cela représente une promesse de 5,9 milliards d'euros (6,6 milliards de dollars) supplémentaires.
Au total, lors de cette fameuse journée, TotalEnergies a donc annoncé 11,4 milliards de dollars supplémentaires (ou entre 11,1 et 11,6) pour ses actionnaires, pourtant déjà très généreusement traités par le groupe pétrogazier. Cela représente, par exemple, 750 millions d'euros supplémentaires rien que pour le fonds d'investissement BlackRock.
11,4 milliards d'euros, c'est aussi l'équivalent d'une année de salaire moyen pour 262 939 personnes en France, ou encore de quoi de quoi payer au salaire moyen 6573 personnes pendant toute leur carrière. Et c'est aussi peu ou prou l'équivalent des 10 milliards d'euros réclamés par les lycéens français pour un plan d'urgence destiné à l'Éducation nationale. Deux salles, deux ambiances.
20.10.2026 à 08:00
Co-fondateur de Mistral AI, l'ancien secrétaire d'État a joué un rôle actif dans la défense des intérêts de l'entreprise en France comme au niveau européen. Une activité que la Haute autorité pour la transparence de la vie publique a jugée, malgré le scandale, compatible avec ses anciens mandats. Notre enquête, qui s'appuie sur de nombreux témoignages et documents, éclaire sous un jour nouveau le rôle de Cédric O dans l'aventure Mistral IA et y révèle plusieurs zones d'ombre. Une nouvelle (…)
- Intelligence artificielle, lobbying et conflits d'intérêts / Mistral AI, France, lobbying et influence
Co-fondateur de Mistral AI, l'ancien secrétaire d'État a joué un rôle actif dans la défense des intérêts de l'entreprise en France comme au niveau européen. Une activité que la Haute autorité pour la transparence de la vie publique a jugée, malgré le scandale, compatible avec ses anciens mandats. Notre enquête, qui s'appuie sur de nombreux témoignages et documents, éclaire sous un jour nouveau le rôle de Cédric O dans l'aventure Mistral IA et y révèle plusieurs zones d'ombre. Une nouvelle illustration, aussi, des limites de la réglementation actuelle en ce qui concerne les reconversions d'anciens ministres.
26 janvier 2026. Les bancs de la 17e chambre du tribunal judiciaire de Paris, dédiée à la diffamation et au droit de la presse, sont encore clairsemés. L'audience a du retard. Les quelques personnes présentes bavardent. Un premier dossier passe, puis viennent les choses sérieuses. Aujourd'hui, un ancien membre du gouvernement attaque un producteur de musique.
Le premier s'appelle Cédric O. Passé par Safran, celui qui a été conseiller au numérique d'Emmanuel Macron à l'Élysée, puis secrétaire d'État entre 2019 et 2022, est depuis retourné dans le privé. Administrateur de plusieurs entreprises et associations, il a surtout, à travers sa société de conseil Nopeunteo, participé à la fondation de la start-up la plus valorisée de l'histoire française : Mistral AI.
Bertrand Burgalat est le second. Ce n'est pas vraiment un producteur comme les autres. Proche de l'ultra-droite durant son adolescence, revenu à la gauche, le chanteur, compositeur et producteur aime les collaborations éclectiques et à travaillé, en vrac, pour Alizée, Michel Houellebecq ou Depeche Mode. Officier des Arts et des Lettres, fondateur du label indépendant Trical, il est depuis 2020 président du Syndicat national de l'édition phonographique, organisation patronale du secteur de la musique enregistrée. Affiliée au Medef, elle représente 174 maisons de disques et labels dont le chiffre d'affaires cumulé totalise 75 % du marché français de la musique enregistrée.
Les faits qui lui sont reprochés remontent au 13 mars 2024. Bertrand Burgalat est sur le plateau de BFM Business pour commenter l'actualité du secteur. Au bout de quatre minutes d'interview, le journaliste l'interroge sur l'intelligence artificielle. Le producteur s'émeut d'abord « des positions incompréhensibles » de la France en matière d'intelligence artificielle. Après des décennies à défendre le droit d'auteur, Paris s'est finalement aligné sur la ligne des GAFAM pour défendre une régulation a minima. « On est sur quelque chose qui relève du pénal, dénonce-t-il. On a un ancien secrétaire d'État au numérique, Monsieur Cédric O, qui est en prise illégale d'intérêt total et en trafic d'influence. » Inacceptable pour le principal intéressé, qui juge ces propos diffamatoires.
L'implication de l'ancien secrétaire d'État dans la start-up la plus valorisée de l'histoire française est pleine de zones d'ombres.
Prononcé le 27 mars 2026, le jugement déboute de toutes ses demandes l'ancien responsable macroniste – qui a fait appel. « La relaxe ne valide pas les qualifications pénales employées [par Bertrand Burgalat sur BFM], détaille Yanisse Benrahou, doctorant en droit public à l'Université Paris Nanterre et référent déontologue de plusieurs collectivités, à qui l'Observatoire des multinationales a transmis le jugement pour analyse. Le tribunal juge au contraire qu'elles ont "pu apparaître excessives", et les couvre au titre de la dose d'exagération admise à un syndicaliste s'exprimant en direct. Ce qui est jugé légitime, c'est le débat. »
Reste que l'analyse du jugement, couplée à des documents et témoignages inédits rassemblés pour cette enquête, confirme que l'implication de l'ancien secrétaire d'État dans la start-up la plus valorisée de l'histoire française est pleine de zones d'ombres.
Créée en 2013, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) collecte et publie les déclarations d'intérêts des élus français, tient un répertoire du lobbying et délibère sur les projets de reconversion d'anciens ministres ou autres responsables politiques pour prévenir d'éventuels conflits d'intérêts. Cédric O est un bon client : pas moins de six délibérations concernent l'ancien trésorier d'En Marche ! (Sollicité pour cette enquête, Cédric O n'a pas souhaité répondre à nos questions, préférant « passer son tour ».)
Le 14 juin 2022, moins de deux mois après le retour au privé de l'ancien secrétaire d'État, l'autorité rend ainsi une délibération sur le projet de Cédric O de devenir administrateur de la Fondation France Asie et de l'association Sista. À la même occasion, Cédric O a interrogé l'institution sur son projet de création d'une société de conseil, à l'image de nombre de ses anciens collègues au gouvernement (lire notre enquête). La HATVP juge, avec des réserves, le projet compatible avec ses anciennes fonctions. L'institution insiste sur les risques légaux, en particulier de prise illégale d'intérêts. « La Haute Autorité suggère à Monsieur O de la saisir avant de prendre pour client un organisme ou de prendre une participation dans une entreprise appartenant au secteur du numérique pendant une durée de trois ans suivant la cessation de ses fonctions », précise l'avis.
| Un ex-Secrétaire d'État multi-casquettes |
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| Mistral AI et Nopeunteo ne sont pas les seules reconversions de Cédric O à la sortie du gouvernement. En même temps qu'il crée sa société de conseil, il rejoint donc les conseils d'administration de la Fondation France Asie et de l'association Sista. La première est dédiée au développement des relations entre la France, la Chine, l'Inde et le Japon à travers un programme de « Young leaders » et financée par le gratin du CAC40 (LVMH, Capgemini...). La seconde vise à promouvoir l'entreprenariat féminin. Entre 2022 et 2024, l'ancien secrétaire d'État sollicitera à nouveau la HATVP pour rejoindre le conseil de surveillance de La Plateforme, un groupe d'établissements supérieurs privés spécialisés dans le numérique, puis le conseil d'administration d'Artefact, un cabinet de conseil dans le domaine du numérique encore, puis celui de Solocal, société spécialisée dans le marketing en ligne. Il saisit enfin l'institution sur son projet de cofonder une entreprise d'éducation numérique, qui deviendra Mallow, qui vend des enceintes de jeux audio pour les 4-10 ans, et dont Cédric O possède 49,5%. Dans tous ces cas, la Haute autorité rend un avis de « compatibilité avec réserves ». Pas réputée pour faire des difficultés dans ce domaine, la HATVP tique toutefois sur un des projets de reconversion de l'ex Secrétaire d'État : celui de rejoindre le conseil d'administration d'Atos, société de services numériques alors cotée au CAC 40 et désormais dans la tourmente financière. Atos ayant touché des aides publiques approuvées par Cédric O dans le cadre de ses fonctions, l'institution estime qu'il y a « un risque substantiel de le placer en situation de commettre le délit de prise illégale d'intérêts » et rend un avis d'incompatibilité. Cédric O le contestera, sans succès, jusque devant le Conseil d'État, et se fendra d'une tribune dans Le Monde pour dénoncer le contrôle trop tatillon des reconversions public-privé. Son argument ? Qu'il serait non seulement normal, mais souhaitable de « préserver la porosité entre le monde politique et le secteur privé », sauf – argument souvent avancé dans ce contexte – « à considérer que seuls les fonctionnaires sont aptes à occuper des postes politiques à responsabilité ». Mais il y a tout de même une différence entre aller dans le privé pour créer son entreprise et y aller en capitalisant sur ses responsabilités publiques passées – différence qui est précisément l'objet des délibérations de la HATVP. Et dans le cas de l'implication de Cédric O dans Mistral AI, il y a matière à questionnement. |
Le 11 juillet 2022, Cédric O crée la société Nopeunteo. C'est via cette entreprise, dont il est le seul associé, qu'il va rejoindre l'aventure du champion français de l'IA. En avril 2023, le « pitch memo » utilisé par les futurs cofondateurs de Mistral AI pour démarcher des investisseurs – rendu public par le média Sifted – le présente comme un des hommes à l'origine du projet, insistant au passage sur ses anciennes fonctions ministérielles. Le 28 du même mois, Mistral AI est officiellement créé. Cédric O investit 176 euros et 10 centimes pour 1,17 % du capital total, réduit à 0,7 % au fur et à mesure des levées de fonds. Des parts aujourd'hui valorisées à plus de 81 millions d'euros, soit... 465 340 fois l'investissement initial de l'ancien homme politique.
Moins de trois ans après son départ du gouvernement, cette participation dans une entreprise du numérique aurait dû, si Cédric O l'avait prise en son nom et avait scrupuleusement suivi les recommandations de la HATVP, entraîner, de sa propre initiative, une saisine de l'institution. Pourquoi, par ailleurs, passer par une société de conseil ? Interrogé lors de l'audience de la 17e Chambre, Cédric O évoque la « friction fiscale ». Investir via une entreprise permettrait de réinvestir plus rapidement ces bénéfices avec un taux d'imposition réduit sur ses plus-values. « Je me bats pour éviter que la France et l'Europe disparaissent du concert des nations », explique l'ancien secrétaire d'État. Un engagement dont il n'avertira jamais la Haute Autorité.
| Une société plutôt opaque |
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| Outre ceux allégués par Cédric O, la création d'une société de conseil a aussi un autre avantage potentiel : celui d'ajouter un écran supplémentaire pour cacher ses revenus et le nom de ses clients (lire notre enquête). Nopeunteo n'a publié ses comptes que pour l'année 2022. Sur ses six mois d'activité cette année-là, elle a vendu des prestations indéterminées pour 105 000 euros, et a payé des salaires pour 68 000 euros. Depuis, Cédric O a dédaigné de respecter ses obligations de publication, de sorte qu'on n'en sait pas plus sur ses finances. Une liste des clients de l'entreprise entre 2022 et 2024, dont nous avons pu prendre connaissance, a été cependant fourni par Cédric O à la HATVP. Elle cite essentiellement des prises de paroles, pour le compte de plusieurs cabinets de lobbying, mais aussi de la CMA-CGM et du « Conseil de l'UE ». Deux prestations de « conseil aux dirigeants » sont également indiquées, pour Artefact – dont Cédric O a rejoint le conseil d'administration – et pour Preligens, une startup rachetée depuis par le groupe Safran (où travaillait Cédric O avant de rejoindre Emmanuel Macron) et devenue Safran.AI. |
En 2023, ce n'est pas tant le montage financier par lequel Cédric O a investi dans Mistral AI qui fait scandale que son activité de lobbyiste pour l'entreprise. Comme le dénonce à l'époque le commissaire européen Thierry Breton, la start-up et son co-fondateur se montrent très actifs à Bruxelles lors des débats sur l'IA Act. Défendant des positions convergentes avec celles des géants américains, la start-up française, aux côtés de son concurrent allemand de l'époque Aleph Alpha, plaide pour une législation à minima (voir notre enquête), notamment en matière de droit d'auteur. Une position à lire au regard des intérêts de Mistral AI. Comme l'a révélé l'auteur de ces lignes avec Soizic Pénicaud pour Mediapart, l'entreprise française a bâti ses modèles sur l'usage massif de contenus protégés par droit d'auteur, au mépris des droits moraux des titulaires et sans les indemniser.
En 2023, ce n'est pas tant le montage financier par lequel Cédric O a investi dans Mistral AI qui fait scandale que son activité de lobbyiste pour l'entreprise.
Parties de Bruxelles, les alertes sur le rôle de Cédric O sont rapidement médiatisées. Plusieurs enquêtes journalistiques (dont celle de l'Observatoire), mais aussi des signalements d'associations représentant les ayants-droit, finissent par alarmer la HATVP. Le 13 février 2024, l'autorité indépendante écrit à l'ancien secrétaire d'État. Elle lui rappelle notamment son interdiction d'agir comme représentant d'intérêt pour le compte de Mistral AI. « La Haute Autorité assuré le suivi des réserves formulées dans sa délibération du 14 juin 2022, précise aujourd'hui la HATVP en réponse à nos questions. Monsieur O avait saisi la Haute Autorité pour son projet de création d'une société de conseil, comme la loi l'exigeait. En revanche, la prise par cette société d'un client ou d'une participation dans une autre société ne sont pas, en tant que telles, soumises à une obligation de saisine préalable de la Haute Autorité. »
Le 25 mars 2024, dans un courrier dont l'Observatoire des multinationales a obtenu une copie, Cédric O se fend d'une longue réponse à l'autorité indépendante et y explique, en détail, s'être conformé à toutes ses obligations déclaratives.
Cédric O répond avec constance à une question qu'on ne lui pose pas.
« Cédric O répond avec constance à une question qu'on ne lui pose pas, détaille Yanisse Benrahou, à qui l'Observatoire a transmis l'ensemble des échanges entre Cédric O et la HATVP. On lui demande s'il est en situation de conflit d'intérêts ; il répond qu'il n'a violé aucune règle. Ce sont deux questions distinctes. Le conflit d'intérêts, au sens de l'article 2 de la loi du 11 octobre 2013, n'est pas un délit : c'est 'toute situation d'interférence entre un intérêt public et des intérêts publics ou privés qui est de nature à influencer ou à paraître influencer l'exercice indépendant, impartial et objectif d'une fonction'. L'apparence suffit à caractériser la situation. La conformité formelle aux réserves de la Haute Autorité ne dit donc rien de la question posée. » La HATVP choisit cependant de ne pas donner suite, et le fait savoir à la presse au milieu de l'été 2024. Et c'est sur ce quitus que Cédric O s'appuie aujourd'hui pour estimer que le débat est clos.
Long de plusieurs pages, la réponse de l'ancien secrétaire d'État à la Haute Autorité doit se lire tout en nuance. Il minimise d'abord son implication dans Mistral AI dont il ne serait qu'un « co-founding advisor ». « Cette qualification vise en substance le mentorat et l'accompagnement ponctuel et bénévole, que je peux fournir à la société et à ses membres-fondateurs, ayant été associé à l'origine de cette aventure humaine », précise-t-il.
« Ces déclarations m'étonnent, pointe un salarié de la première heure de Mistral AI. Je ne sais pas si Cédric O était rémunéré mais il était clair qu'il avait un vrai rôle de lobbyiste, pas juste de co-fouding advisor. » Il évoque notamment des messages régulièrement envoyés par l'ancien ministre sur l'actualité législative européenne dans le slack de la start-up. « Cédric O qualifie son rôle de bénévole mais il serait plus juste de dire qu'il n'est ni salarié ni lié par contrat, pointe de son côté Yanisse Benrahou. Mais il n'est pas 'désintéressé'. Sa société détient une participation au capital, et une participation au capital est par définition un intérêt patrimonial. Sans rien préjuger d'un délit, présenter cette position comme un engagement sans intérêt est impropre. »
« Nous avions déjà été en contact, dans le cadre de négociations, lorsqu'il était au gouvernement français. »
À Bruxelles, plusieurs observateurs et parlementaires se souviennent d'un homme très actif, particulièrement impliqué dans la défense des intérêts de l'entreprise. L'ancien ministre a ainsi eu plusieurs rendez-vous avec des décideurs bruxellois, enregistrés au registre de transparence au nom de Mistral AI, notamment avec Marcel Kojaba le 18 octobre 2023. « La réunion était à l'initiative de Cédric O qui était le seul présent, nous explique l'ancien député européen. Nous avions déjà été en contact, dans le cadre de négociations, lorsqu'il était au gouvernement français. »
Brando Benifei, élu du Partito Democratico (le parti social démocrate italiens) et parmi les principaux négociateurs de l'IA Act, se souvient aussi d'avoir rencontré Cédric O à la même période. « Mistral a beaucoup insisté pour une rencontre, rembobine-t-il. J'ai fini par organiser une réunion comme avec les autres parties prenantes. » Le parlementaire évoque une « brève » réunion en ligne et un discours « assez extrême ». « Cédric O a commencé de manière par expliquer que trop de règles ruineraient l'Europe et l'empêcheraient d'innover. Le seul sujet abordé plus précisément était la transparence dans l'utilisation des données, donc la propriété intellectuelle et la protection des droits d'auteur. Là encore, son argument était qu'il ne fallait pas imposer de règles visant à protéger les artistes et les ayants droit. La réunion n'a donc pas été très utile car il ne m'a pas convaincu d'abandonner la loi sur l'IA. »
Comme le précisent les lignes directrices de la HATVP – et Cédric O dans ces échanges avec l'institution – , le périmètre de l'autorité « ne concerne que les décisions publiques françaises, ce qui exclut les décisions publiques prises au niveau européen ou international ». Cette exclusion du répertoire français ne dit cependant rien du volet pénal ou déontologique de l'affaire. « La démonstration de Cédric O est juridiquement exacte et stratégiquement construite : il répond sur le seul terrain où la réponse lui est favorable, celui du périmètre déclaratif du répertoire français. Échapper à une obligation de déclaration n'a jamais valu certificat de conformité. Cela ne disqualifie pas non plus, par principe, l'hypothèse d'un conflit d'intérêts », note Yanisse Benrahou.
L'activité de Cédric O en faveur de Mistral AI ne se cantonne pas à Bruxelles. La HATVP l'interroge également sur sa participation au sommet sur l'IA de Londres de 2023 et son implication, en France, au sein du Comité de l'intelligence artificielle générative. Créé en 2023 en prévision du sommet pour l'IA de Paris de 2025, ce comité réunit une quinzaine d'experts destinés, comme l'écrivait à l'époque les services de la première ministre Élisabeth Borne, « contribuer à éclairer les décisions du Gouvernement et faire de la France un pays à la pointe de la révolution de l'intelligence artificielle ».
Sur ces deux points, Cédric O répond à la Haute autorité qu'il est intervenu sur invitation et s'est évidemment abstenu de faire du lobbying en faveur de Mistral AI. L'argument est important : l'article 1er du décret du 9 mai 2017, qui encadre le registre de déclarations de représentants d'intérêt, fait de l'initiative l'un des critères nécessaires pour qualifier un acte de lobbying. Autrement dit, si c'est le responsable public qui vous a sollicité en vue d'un échange et non l'inverse, ce n'est pas du lobbying et cela ne tombe pas sous le coup des règles encadrant cette pratique. « Le critère de l'initiative est contesté par la Haute Autorité elle-même », précise Yanisse Benrahou, ce qu'elle nous a confirmé. Publié en novembre 2021, un rapport de la HATVP sur l'encadrement de la représentation d'intérêts explique ainsi : « Le critère d'initiative empêche la traçabilité de toutes les actions d'influence et conduit à une rupture d'égalité entre les entités importantes, souvent sollicitées par les pouvoirs publics pour exprimer leur opinion sur un projet et qui, dans ce cas de figure, n'ont pas à déclarer d'action de représentation d'intérêts, et les entités plus modestes, qui ne sont pas invitées spontanément à présenter leur point de vue et doivent, de ce fait, déclarer toutes leurs actions. »
Là où une agence sanitaire impose à ses experts une déclaration publique et un mécanisme de déport, une commission ad hoc sur l'intelligence artificielle — dont les enjeux économiques se chiffrent en milliards — n'a rien.
« La plupart des membres du comité [avaient] des liens de natures diverses avec des acteurs privés parties prenantes des enjeux de l'intelligence artificielle », écrit plus loin Cédric O pour justifier sa participation au Comité de l'intelligence artificielle générative. L'écrasante majorité de ses quinze membres avaient, de fait, des liens forts avec le secteur privé et, en particulier, avec Mistral AI ou ses fondateurs. Outre Cédric O et Arthur Mensch, confondateur de l'entreprise, c'est le cas par exemple de Gaël Varoquaux, chercheur en informatique ayant examiné la thèse de Arthur Mensch ou Yann Le Cun, figure centrale de l'IA à la française ayant directement travaillé avec Guillaume Lample, autre cofondateur de Mistral. « Là où une agence sanitaire impose à ses experts une déclaration publique et un mécanisme de déport, une commission ad hoc sur l'intelligence artificielle — dont les enjeux économiques se chiffrent en milliards — n'a rien, analyse Yanisse Benrahou. La question 'Cédric O aurait-il dû se déporter ?' se pose au moins du point de vue déontologique et politique. »
Dernier point avancé par Cédric O : le comité sur l'IA n'aurait eu qu'un caractère consultatif. Comment faire du plaidoyer dans un espace ou l'on ne prend pas de décision ? « Le caractère consultatif n'atténue pas l'enjeu déontologique : il l'aggrave peut-être même. Un organe consultatif oriente une politique publique sans qu'il ne soit toujours possible qu'on puisse imputer une décision à quelqu'un. C'est exactement le type de lieu où l'apparence d'impartialité fait tout le travail », attaque Yanisse Benrahou.
Couvrant des problématiques transverses, les échanges au sein de la commission auraient été, dans l'ensemble, relativement apaisés. « Le point de conflit le plus saillant était la question des ayant-droit et de s'il fallait, et comment, les indemniser, se souvient un membre du comité. Arthur Mensch, Cédric O mais aussi Philippe Aghion y étaient clairement opposés. » Rendu public en mars 2024, le rapport final de la commission propose de « faciliter l'accès aux données » et « mettre en œuvre et évaluer les obligations de transparence prévues par le règlement européen sur l'IA en encourageant le développement de standards et d'une infrastructure adaptée ».
Le sujet, également au centre des récriminations de Bertrand Burgalat, reste clé pour Mistral. Déposée en décembre 2025, une proposition de loi défendue par la sénatrice Laure Darcos (ex LR) et le sénateur communiste Pierre Ouzoulias inverserait la charge de la preuve et permettrait aux ayant-droit d'attaquer plus facilement les entreprises d'intelligence artificielle qu'elles suspectent d'avoir pillé leurs contenus. « Nous avons aussi observé un lobbying intense de Mistral à l'Assemblée contre le projet de loi Darcos qui avait été voté au Sénat à l'unanimité, notamment en direction du bloc central », pointe Yannick Delestre, fondateur de Nouveau Monde Editions. « Cédric O se montre moins, mais Mistral AI reste très investi dans le lobbying, confirme Alexandre Lash, directeur général du Syndicat national de l'édition phonographique. La société est à l'origine d'amendements déposés par des députés en commission comme en vue de la séance publique, lesquels participent de fait à une stratégie d'obstruction. »
Transmise en avril 2026, la proposition de loi n'a toujours pas été débattue à l'Assemblée nationale. En date d'octobre 2026, aucune disposition du droit français ou européen n'a été mise en place pour protéger les ayant-droit contre le pillage de leurs contenus par les entreprises d'intelligence artificielle, dont Mistral AI. Une lacune dont Cédric O n'est certes pas le seul responsable mais qu'il aura contribué à préserver.
19.10.2026 à 07:30
Début novembre, outre les « midterms » qui pourraient mettre fin à la majorité trumpiste au Congrès, un autre combat électoral crucial se jouera outre-Atlantique : le vote des Californiens sur la « proposition 40 », visant à introduire une taxe sur les milliardaires. Ces derniers ont déjà dépensé des millions pour la faire échouer.
L'été dernier, le président Donald Trump faisait voter la One Big Beautiful Bill (OBBB), une loi qui combine des réductions d'impôts profitant principalement (…)
Début novembre, outre les « midterms » qui pourraient mettre fin à la majorité trumpiste au Congrès, un autre combat électoral crucial se jouera outre-Atlantique : le vote des Californiens sur la « proposition 40 », visant à introduire une taxe sur les milliardaires. Ces derniers ont déjà dépensé des millions pour la faire échouer.
L'été dernier, le président Donald Trump faisait voter la One Big Beautiful Bill (OBBB), une loi qui combine des réductions d'impôts profitant principalement aux très grandes fortunes, et des coupes budgétaires drastiques dans les secteurs de la santé ou de l'aide alimentaire. Un an après, les effets s'en font sentir dans tous les États-Unis. En Californie, le programme de santé publique Medi-Cal pourrait perdre de 15 à 30 milliards de dollars de fonds fédéraux par an, ce qui menace la couverture médicale de millions de personnes, dont plus de la moitié des enfants californiens, ainsi que les emplois de milliers de travailleurs dans le secteur de la santé.
Pourtant, la Californie est aussi l'État américain qui, selon le classement Forbes, compte le plus de milliardaires. Des grandes fortunes dont la richesse cumulée s'élève à plus de 2000 milliards en 2026, soit l'équivalent de 50 % du PIB californien. Leur patrimoine est en constante augmentation, +144 % entre 2023 et 2025, porté par le boom boursier de l'intelligence artificielle. Et ils ont largement bénéficié des réductions fiscales défendues par Donald Trump. Selon l'Institute on Taxation and Economic Policy, grâce à l'OBBB, les 1 % les plus riches Étasuniens bénéficieront de 1000 milliards de dollars de baisse d'impôts sur les dix prochaines années – un montant plus élevé que celui des coupes fédérales dans les programmes de santé.
Face à ce constat, le syndicat des personnels de santé SEIU UHW a lancé une campagne pour proposer de taxer une fois, à hauteur de 5 %, la fortune des 200 plus grandes fortunes (plus de 1 milliard de dollars) résidant en Californie au 1er janvier 2026. Une pétition portant cette demande a recueilli plus de 980 000 signatures, permettant à la proposition d'être soumise au vote le 3 novembre prochain, sous le nom de « proposition 40 » ou « prop 40 ».
Ses promoteurs affirment que la taxe pourrait rapporter 100 milliards de dollars, dont 90 % seraient affectés au système de santé et 10 % à l'éducation et l'aide alimentaire. Une contribution non seulement vitale pour assurer la survie de millions de personnes, et qui réintroduirait aussi un peu de justice fiscale. Selon une note d'analyse publiée en juillet 2026 par l'International Tax Observatory, entre 2023 et 2025, le montant total des impôts annuels payés par les milliardaires californiens s'élève à environ 1,1 % de leur fortune (contre 1,4 % en 2019-2022). Même rapporté à leur revenu annuel, ce taux tourne autour des 20 %, soit moins que le taux moyen appliqué aux revenus aux Etats-Unis (30%).
Avantage de la proposition, selon ses partisans : comme il s'agit d'une taxe unique, sur la base de la résidence en janvier 2026, quitter la Californie ne permet pas de l'éviter, et n'aurait aucun intérêt puisque cet impôt ne sera prélevé qu'une seule fois. Par ailleurs, la fortune des milliardaires californiens étant largement basée sur des actions, son évaluation serait relativement aisée – il suffit de se baser sur les données de l'agence de régulation des marchés. Selon les derniers sondages, 45 % des Californiens soutiendraient la prop 40, contre 43 % qui s'y opposent et 12 % qui ne se prononcent pas. Ce taux d'approbation en baisse régulière, peut-être en raison de la mobilisation des milliardaires et de leurs alliés pour s'y opposer.
Une enquête de Truthdig a recensé vingt-deux milliardaires californiens apparemment prêts à payer des millions de dollars pour ne pas payer cet impôt pour sauver Medi-Cal. À commencer par Sergey Brin, le co-fondateur de Google, qui a versé 102 millions de dollars à Building a Better California, un comité d'action politique fondé en janvier 2026 pour combattre la Proposition 40. La fortune de Brin, portée par les actions d'Alphabet (maison mère de Google), est passée de 148 à 253 milliards de dollars entre janvier 2025 et septembre 2026, soit une hausse de 70,9 %. Si la taxe de 5 % lui était appliquée, sa fortune n'aurait augmenté « que » de 62,4 %, selon les calculs de Truthdig. Elle s'élèverait toujours à un montant supérieur à 6,5 millions d'années de salaire moyen français.
D'autres grandes fortunes de la tech, des cryptomonnaies et du capital risque ont financé divers groupes s'opposant à la taxe, comme Peter Thiel qui a fait une donation de 3 millions de dollars à la California Business Roundtable pour s'y opposer. Au total, Truthdig compte que ces vingt-deux milliardaires ont payé 150 millions de dollars pour s'opposer à la proposition 40.
Building a Better California a notamment déposé deux contre-propositions visant à neutraliser le projet de taxe : les propositions 41 et 42. La première imposerait des règles sur la création de nouvelles taxes impossibles à respecter dans ce cas. La seconde interdirait la création de toute nouvelle taxe sur le patrimoine personnel et bloquerait donc automatiquement la proposition 40.
Évidemment, ces contre-propositions ne se présentent pas comme des initiatives au profit des 200 plus grandes fortunes de l'État, mais comme un rempart pour protéger l'épargne retraite et l'épargne personnelle de tous les Californiens. Même stratégie du côté de la California Business Roundtable, un lobby patronal qui a diffusé un spot publicitaire contre la proposition 40 généré par l'IA, lequel en scène des agents du fisc terrorisant la classe moyenne. Un message parfaitement trompeur puisque ces derniers ne seront pas du tout concernés par la taxe unique proposée par les syndicats. Et agiter la peur du fisc est souvent une tactique payante : début octobre, un syndicat du secteur de la construction s'inquiétait que la « prop 40 » ne soit une première étape pour s'attaquer ensuite aux économies des travailleurs.
La campagne médiatique contre la proposition 40 est également portée par la galaxie des think tanks libertariens, liés ou ayant eu des liens avec le réseau Atlas, comme la Heritage Foundation (qui est derrière le « Project 2025 » de Donald Trump), le Cato Institute, le Pacific Research Institute… Plus localement, la California Taxpayers Association (« association des contribuables californiens ») s'oppose aussi projet de taxe. L'organisation annonce représenter « les contribuables comme vous », mais les membres de son conseil d'administration sont tous issus des équipes de direction de très grandes entreprises : Amazon, Netflix, Ernst & Young, KPMG, Koch Industries, Google, Chevron, Meta, etc. Cette stratégie dite d'« astroturfing », de cacher ses intérêts réels derrière la prétention à défendre les gens normaux, est un des modes d'action privilégiés du réseau Atlas, notamment dans le domaine fiscal (lire notre enquête sur Contribuables associés en France).
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donEn février dernier, une marche de soutien aux milliardaires a même été organisée par Derik Kauffman, un millionnaire co-fondateur d'une start-up dans l'IA, qui voulait afficher sa solidarité avec les ultra-riches et sa reconnaissance envers Amazon et Jeff Bezos. Le rassemblement – assez maigre – pouvait avoir l'air d'une parodie, et n'a sans doute pas influencé grand monde. Mais un autre millionnaire, bien plus influent, s'oppose lui aussi à la proposition 40 : le gouverneur de Californie Gavin Newsom, qui considère qu'il ne s'agit pas d'une solution de long terme et craint la fuite des milliardaires vers d'autres États. D'autres démocrates comme Bernie Sanders, Nancy Pelosi ou Ro Khanna soutiennent la « prop 40 ». Mais le gouverneur dispose de réseaux d'influence. Le planning familial californien s'est ainsi officiellement opposé à la taxe, conduisant certains de ses salariés à dénoncer la proximité entre la direction de l'organisation et Gavin Newsom.
Six prix Nobel d'économie ont publiquement soutenu l'adoption de la « prop 40 », mettant en avant les besoins de ressources pour financer le système de santé, les taux de taxation effectifs très bas des milliardaires et la nécessité de mettre fin à l'accroissement des inégalités. Les Patriotic Millionnaires, une organisation de multimillionnaires en faveur de la justice fiscale, défendent eux aussi la proposition et tentent de contrebalancer le poids des lobby anti-taxe en envoyant leurs membres s'exprimer dans les médias.
Enfin, le patron de Nvidia Jensen Huang, dont la fortune est estimée à plus de 180 milliards de dollars, ce qui implique qu'il verserait environ 8 milliards au titre de la taxe de 5 %, considère que pouvoir payer ce montant est un privilège, signe de sa richesse, et une manière de contribuer à un État qu'il aime. Une position détonnante par rapport à nombre de ses pairs de la Silicon Valley. Sera-t-il entendu par les millions de Californiens appelés à se prononcer sur la proposition 40 ? Verdict le 3 novembre.
15.10.2026 à 08:00
La décision rendue par la justice française en avril dernier contre la société Lafarge et ses dirigeants pour leurs actions en Syrie a été saluée comme un moment historique. Est-elle une exception ou bien une étape importante dans les efforts pour rendre enfin les multinationales responsables devant des tribunaux ? Dans un rapport d'expertise réalisé pour l'Observatoire des multinationales et Sciences Po Lille, Soline Lethielleux s'est penchée sur ce cas et quelques autres. Nous revenons (…)
- Multinationales en zones de conflit / LafargeHolcim, TotalEnergies, responsabilité des multinationales
La décision rendue par la justice française en avril dernier contre la société Lafarge et ses dirigeants pour leurs actions en Syrie a été saluée comme un moment historique. Est-elle une exception ou bien une étape importante dans les efforts pour rendre enfin les multinationales responsables devant des tribunaux ? Dans un rapport d'expertise réalisé pour l'Observatoire des multinationales et Sciences Po Lille, Soline Lethielleux s'est penchée sur ce cas et quelques autres. Nous revenons avec elle sur les leçons à tirer de ce jugement.
En avril dernier, l'entreprise Lafarge et certains de ses dirigeants ont été condamnés pour financement du terrorisme. En quoi ce jugement est-il historique ?
D'abord, c'est la première fois dans l'histoire judiciaire française qu'une multinationale comparaît et est condamnée en tant que personne morale pour ce type de crime. Avant ce délibéré du 13 avril 2026, seuls les dirigeants étaient inquiétés par des poursuites judiciaires. C'est une rupture avec la tradition juridique societas delinquere non potest (« ce sont les hommes, et non des entités abstraites, qui commettent les crimes »), qui a longtemps structuré la responsabilité pénale internationale. Cela permet d'interroger le rôle de la culture d'entreprise dans la commission des crimes. On ne peut plus se défendre en blâmant quelques managers peu regardants : la société elle-même, en tant que telle, peut se retrouver sous le feu des projecteurs.
L'affaire Lafarge est également historique en ce qu'elle ouvre, en parallèle, une instruction pour complicité de crimes contre l'humanité mettant en cause les anciens dirigeants et, à nouveau, la société elle-même. Cette première mondiale (confirmée par la Cour de cassation en 2021) a créé une jurisprudence importante pour la complicité, en établissant qu'il n'est pas nécessaire de prouver l'intention de l'entreprise de participer aux crimes contre l'humanité commis par des groupes armés non-étatiques qu'elle finançait pour caractériser sa complicité. Cette jurisprudence va donc pouvoir servir de base pour poursuivre d'autres multinationales pour leurs implications dans des conflits.
Justement, les faits reprochés à Lafarge sont-ils exceptionnels, ou bien y a-t-il d'autres affaires similaires impliquant des multinationales ?
L'affaire Lafarge n'est pas un cas isolé. L'Universal Jurisdiction Annual Review 2026, une publication spécialisée, note qu'en 2025, trente-cinq acteurs économiques ont été mis en cause devant des juridictions nationales au titre de la compétence universelle, c'est-à-dire en lien avec des crimes internationaux (génocide, crimes contre l'humanité, crimes de guerre, torture et disparitions forcées). Dans le rapport d'expertise que j'ai rédigé pour l'Observatoire des multinationales, je compare justement Lafarge à trois autres affaires similaires : celle de Lundin Petroleum au Soudan du Sud (Suède, jugement attendu en décembre 2026), de BNP Paribas en relation avec les sanctions contre le Soudan (instruction en cours) et de TotalEnergies au Mozambique (plainte déposée en novembre 2025, instruction en cours).
Mais la question du rôle des entreprises dans les situations de conflit avait déjà été traitée dès les procès de Nuremberg après la Deuxième guerre mondiale, avec la mise en cause des dirigeants d'IG Farben et de Krupp. La justice pénale internationale avait déjà établi à cette occasion que des entreprises peuvent, de par leurs activités économiques, jouer un rôle influent sur la dynamique des conflits et engager leur complicité au sens juridique du terme. Cela a encore été confirmé par les tribunaux internationaux des années 1990 avec par exemple l'affaire Charles Taylor devant le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (autour du commerce des diamants).
En quel sens peut-on poser la question de la complicité d'une entreprise dans une violation dont elle n'est pas l'auteure directe (dans le cas de Lafarge, la complicité de l'entreprise avec Daech et d'autres groupes) ?
Caractériser la complicité, au sens juridique du terme, suppose de prouver l'existence de deux éléments (selon la jurisprudence du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, dans l'affaire Tadić) : la connaissance du risque que le crime principal soit commis (mens rea) et une aide ayant eu un effet substantiel sur sa commission (actus reus), sans qu'il soit nécessaire de partager l'intention criminelle de l'auteur principal. La jurisprudence de la Cour de cassation en 2021 l'a confirmé dans l'affaire Lafarge.
Concrètement, la Commission internationale des juristes (CIJ), dans son rapport « Complicité des entreprises et responsabilité juridique », distingue plusieurs niveaux de complicité. Le premier est celui d'une complicité directe (ou aiding and abetting en anglais) : l'entreprise fournit une aide matérielle, des encouragements ou un soutien moral ayant un effet substantiel sur la perpétration du crime, en toute connaissance de cause. Il n'est pas juridiquement nécessaire que cette aide ait été indispensable à la commission du crime, ni que l'entreprise partage l'intention de l'auteur principal,mais simplement qu'elle fournisse une aide. La deuxième est une complicité indirecte, soit une entreprise qui tire profit d'abus commis par une autre entité (un État ou un partenaire commercial). Enfin, un silence consentant est également une forme de complicité aux yeux de la CIJ. En effet, une entreprise qui poursuit ses activités sans rien dire ni faire pour empêcher les violations qu'elle observe est considérée comme complice en ce que son silence joue un rôle de légitimation morale.
Vous notez dans votre rapport que les poursuites contre Lafarge ont tout de même rencontré des limites, notamment sur la question des ex-travailleurs de sa cimenterie ?
Les procédures engagées contre Lafarge ont en effet rencontré une limite majeure quant à la prise en compte des victimes des « choix cyniques » de la multinationale, selon les termes du délibéré d'avril 2026. Les anciens salariés syriens de la cimenterie de Jalabiya n'ont pas été reconnus comme parties civiles dans le procès pour financement du terrorisme. Cette infraction étant conçue comme une protection de l'ordre public et de l'État, il n'a pas été considéré que les anciens salariés syriens puissent être les victimes du financement d'un groupe armé non international. La Cour de cassation a par ailleurs écarté en janvier 2024 la qualification de mise en danger délibérée d'autrui, qui aurait permis de les reconnaître comme victimes, au motif que le droit du travail français ne s'applique pas à des salariés syriens employés à l'étranger. Leurs témoignages ont donc été entendus au procès, mais sans la base juridique qui leur aurait permis d'obtenir réparation.
Est-ce une limite que l'on rencontre aussi dans les autres cas que vous avez étudiés ?
Bien que le droit pénal international reconnaisse les victimes et leur droit à réparation, j'ai observé dans les cas que j'ai étudiés que, lorsque les faits sont requalifiés en infractions de droit pénal national, ils perdent cette dimension intrinsèquement réparatrice. Le droit pénal national voit dans l'infraction une atteinte à l'ordre public, dont la victime principale est la société ou l'État.
Sur les deux affaires que j'ai suivies et analysées dont les procès ont eu lieu au moment de l'écriture, soit Lundin et Lafarge, les victimes n'ont pas obtenu le statut de parties civiles et étaient donc de simples témoins dans les procès. Dans l'affaire Lundin, le tribunal suédois a dissocié les demandes civiles de la procédure pénale. La réparation est donc loin d'être automatique, même lorsque les entreprises font face aux tribunaux. Si Lundin est condamnée en décembre 2026, l'éventuelle confiscation de 218 millions de dollars, demandée par le procureur, ne bénéficiera pas aux victimes, puisque celles-ci ne sont pas considérées comme victimes. Il faudra donc qu'une organisation comme PAX, qui agit comme un représentant des personnes touchées par les crimes du régime, porte une action spécifique en ce sens, faute de mécanisme de « class action » en droit suédois.
Quels sont les autres obstacles qui continuent à se dresser devant les personnes et les communautés affectées qui cherchent à obtenir réparation face aux multinationales ?
Établir la preuve constitue un second obstacle : les faits se déroulent dans des zones parfois inaccessibles, où les sources sont fragmentaires et les témoins dispersés. Dans l'affaire Lundin, les enquêteurs n'ont pu accéder que très partiellement au terrain en raison du nouveau conflit qui avait commencé dans la zone, ce qui complexifie d'autant la constitution de dossiers assez solides pour prouver une complicité.
Enfin, l'accès à la justice est limité pour les communautés affectées par la longueur des procédures et les coûts qu'elles entraînent, ainsi que par la distance avec les tribunaux jugeant les affaires. Dans l'affaire Lundin, une caution de 500 000 couronnes suédoises (45 000 euros) par plaignant a été demandée, ce qui exclut de facto les personnes n'en ayant pas les moyens, et certaines audiences ont dû être délocalisées à Kigali pour permettre d'entendre le témoignage d'une douzaine de plaignants n'ayant pas pu se rendre à Stockholm.
On a l'impression qu'il y a beaucoup de procédures contre les multinationales, mais très peu de jugements au final. Pourquoi ?
La rareté tient d'abord à un vide originel. La multinationale n'est pas reconnue comme sujet de droit international, et les normes qui la visent relèvent de la soft law, du « droit mou » : les Principes directeurs des Nations Unies, qui concrétisent des attendus en matière de droits humains pour les entreprises, n'ont obtenu un large soutien des États que parce qu'ils n'imposent aucune obligation juridique directe. Le Statut de Rome repose exclusivement sur la responsabilité pénale individuelle et exclut les personnes morales, si bien que les multinationales ne peuvent être poursuivies devant la Cour pénale internationale. Seules les juridictions nationales, par la compétence universelle, peuvent combler ce vide, avec des pratiques très hétérogènes d'un État à l'autre.
Les États, de leur côté, hésitent à agir contre leurs propres entreprises. Réguler leurs multinationales reviendrait, selon l'expression reprise d'Aparac, à se « désarmer » dans la compétition économique mondiale. Ce « dilemme de souveraineté » est exploité par les entreprises, qui s'appuient sur la fragmentation normative et sur la dilution de la responsabilité entre leurs filiales.
Quel rôle jouent les ONG et les cabinets d'avocats spécialisés dans ce type de procédures ?
Les ONG spécialisées dans le contentieux stratégique sont le « fer de lance » de la lutte contre l'impunité des multinationales : Sherpa et l'ECCHR pour Lafarge, la FIDH pour BNP Paribas, PAX (dans une certaine mesure) pour Lundin. Ces ONG portent un double mandat qui vise à la fois la responsabilisation des multinationales, avec un idéal de condamnation pour leur implication dans des conflits et des violations des droits humains, et la facilitation de l'accès à la justice des victimes. Elles jouent aussi un rôle crucial dans le plaidoyer auprès des gouvernements pour la mise en place de réglementations contraignant le comportement des multinationales, comme on l'a vu avec la loi française sur le devoir de vigilance.
D'un côté, donc, ces ONG apportent de l'expertise et des ressources juridiques permettant de porter la voix des victimes devant les tribunaux si celles-ci ne le font pas individuellement. Mais dès lors que le droit pénal national empêche qu'elles soient considérées comme telles, ces victimes et leur expérience propre peuvent se retrouver marginalisées dans les procédures.
Aujourd'hui, ces ONG sont fragilisées dans un contexte international de baisse des financements allant aux organisations de la société civile, ce qui affaiblit donc leur capacité de pression et de dépôt de plainte, tandis que les multinationales demeurent des acteurs surpuissants, capables de soutenir un effort de défense important et sur le long terme, en faisant appel à toutes les étapes de la procédure dans le but d'épuiser les plaignants.
Peut-on dire tout de même que l'affaire Lafarge est un tournant, qui va changer durablement la jurisprudence ? Y a-t-il déjà des signes que des grandes entreprises et leurs dirigeants ont changé leurs pratiques ?
Oui, une jurisprudence est en train de se constituer, « pierre par pierre ». La mise en examen de Lafarge pour complicité de crimes contre l'humanité, confirmée par la Cour de cassation en 2021 puis en 2024, en est le point de départ. Elle est prolongée par la théorie du « staircase to the crime », démontrée dans l'affaire Lundin, qui montre comment des décisions d'entreprise s'agrègent en complicité de crimes de guerre. À ce jour, ni Lafarge ni les dirigeants de Lundin n'ont toutefois été condamnés pour complicité de crimes internationaux au sens strict : l'édifice reste donc en construction.
Sur le changement de pratiques des entreprises, les signaux sont réels mais partiels. Lors des entretiens effectués pour cette recherche, l'ECCHR par exemple m'a indiqué que la procédure Lafarge était discutée au sein de multinationales actives en zones de conflit, ce qui contribue à fixer des « lignes rouges » internes. PAX m'a fait état d'une intégration accrue du risque de responsabilité pénale internationale dans les comités de risques de BP, OMV et Shell, et d'une préférence renforcée de TotalEnergies pour des environnements moins risqués « quand l'entreprise a le choix ». Selon Sherpa, la mise en examen de Lafarge en 2021 aurait agi comme un électrochoc, accélérant possiblement les départs d'entreprises de Russie en 2022.
Mais ces changements restent sélectifs. La reprise du projet Mozambique LNG de TotalEnergies en janvier 2026, malgré une double investigation pénale, suggère que l'avertissement n'a pas été totalement entendu. Surtout, la personnalisation du risque est réelle (les dirigeants de Lafarge ont été condamnés à de la prison ferme), mais l'amende de 1,125 million d'euros infligée à Lafarge SA reste sans rapport avec les 600 millions d'euros qu'elle avait investis en Syrie.
La vague de dérégulation au niveau européen et la remise en cause de la directive sur le devoir de vigilance peuvent-elles entraîner un recul par rapport aux récentes évolutions de la jurisprudence ?
Les avancées jurisprudentielles restent fragiles et dépendantes des rapports de force. Compléter des décisions de justice par des politiques publiques contraignantes sur le pouvoir des multinationales aurait permis de consolider ces avancées et donc de responsabiliser d'autant ces acteurs économiques surpuissants. La directive européenne CSDDD, qui a été partiellement affaiblie par le paquet Omnibus I adopté en février 2026, permettait justement de contourner une voie pénale structurellement inadaptée à la réparation matérielle : elle harmonisait une responsabilité civile et ouvrait la voie à une indemnisation effective, notamment sur l'accès à la preuve, les délais de prescription, les actions représentatives et les coûts.
En plus de sauver et renforcer la CSDDD, pour que la voie civile ne soit pas sacrifiée aux pressions économiques conjoncturelles, il faut aussi continuer à structurer le contentieux stratégique, en enchaînant les litiges pour stabiliser progressivement les arguments juridiques et réduire l'incertitude normative. Ce travail repose cependant sur des acteurs vulnérables, les ONG, dont le financement européen risque de devenir une variable d'ajustement dans les négociations budgétaires sur le prochain cadre financier pluriannuel.
Lire le rapport d'expertise de Soline Lethielleux : Profit, complicité et impunité : les multinationales en zones de conflit (pdf, 117 pages)