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03.06.2026 à 07:00

Anne-Sophie Simpere
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Palantir, multinationale spécialiste de l'analyse de données à grande échelle, est devenue le symbole d'une certaine forme de fusion entre la rhétorique techno-futuriste de la Silicon Valley et les politiques liberticides de l'administration Trump. Cette réputation sulfureuse est délibérément entretenue par les mises en scène de ses dirigeants, comme Peter Thiel ou Alex Karp. Enquête sur la réalité concrète d'une entreprise à la fois porte-flambeau de l'internationale réactionnaire et très (…)

- Extrême Tech / , , ,
Texte intégral (4793 mots)

Palantir, multinationale spécialiste de l'analyse de données à grande échelle, est devenue le symbole d'une certaine forme de fusion entre la rhétorique techno-futuriste de la Silicon Valley et les politiques liberticides de l'administration Trump. Cette réputation sulfureuse est délibérément entretenue par les mises en scène de ses dirigeants, comme Peter Thiel ou Alex Karp. Enquête sur la réalité concrète d'une entreprise à la fois porte-flambeau de l'internationale réactionnaire et très bien intégrée dans le monde économique.

Ce 3 juin se tient l'Assemblée générale de la société Palantir. Ce géant de la Tech a beaucoup fait parler de lui récemment, en publiant sur les réseaux sociaux un manifeste aux accents guerriers, appelant l'Occident à dominer le monde avec des armes dopées à l'IA, et considérant que certaines cultures seraient supérieures aux autres. Un pamphlet techno-fasciste dans la droite ligne des positions des dirigeants et fondateurs de Palantir et de l'activité de la société. Et qui inquiète d'autant plus que depuis l'élection de Donald Trump, elle est en train de s'ancrer profondément au cœur de l'administration étasunienne.

Big Tech à 300 milliards de dollars

Palantir est née en 2003, dans le sillage des des attentats du 11 septembre, avec une promesse : fournir des logiciels capables de traiter et interpréter d'immenses quantités de données, afin de prévoir et anticiper de nouvelles attaques, là où les agences de renseignement officielles avaient échoué. « Le service proposé, c'est de mettre en relation des jeux de données qui avant étaient en silo pour produire du sens », explique Valentin Goujon, doctorant en sociologie au médialab de Science Po. « Il s'agit de traiter du 'big data' : de très grands volumes d'informations, de natures hétérogènes – texte, vidéo, image, audio… - et à très grande vitesse. »

Le projet convainc la CIA, qui y investit deux millions de dollars via sa branche d'investissement In-Q-Tel. Un argent qui s'ajoute à celui apporté par le Founders Fund, la société de capital-risque de Peter Thiel. Co-fondateur de Palantir, il avait précédemment fait fortune grâce à Paypal.

Aujourd'hui, Palantir est valorisé à plus de 300 milliards de dollars. Un chiffre énorme pour une entreprise qui affichait en 2025 un chiffre d'affaires de « seulement » 4,8 milliards.

Palantir est ainsi très intégré au monde des géants de la Silicon Valley. Elon Musk, les fondateurs de Linkedin et Youtube, et plusieurs grands noms du capital-risque sont issus de la « Paypal mafia » de Peter Thiel. Ce dernier a aussi été le premier investisseur extérieur de Facebook (aujourd'hui Meta) et a longtemps siégé à son conseil d'administration. Palantir dépend des infrastructures de « cloud » de Google, Microsoft, Oracle et Amazon pour le déploiement de ses plateformes, et collabore avec Anthropic et OpenAI pour y intégrer des d'IA (LLM ou grand modèle de langage). L'entreprise fait aussi appel à des cabinets de conseil comme Accenture, Deloitte ou PwC pour le déploiement de ses plateformes chez les clients. Dans le cadre de ses activités dans la défense, Palantir est aussi amenée à collaborer avec le géant américain de l'armement Lockheed Martin, mais aussi la start-up Anduril, spécialiste des drones et autres systèmes d'armement autonomes (dans laquelle Peter Thiel est aussi un investisseur via Founders Fund).

Aujourd'hui, Palantir est valorisé à plus de 300 milliards de dollars. Un chiffre énorme pour une entreprise qui affichait en 2025 un chiffre d'affaires de « seulement » 4,8 milliards de dollars – certes en hausse de 56% par rapport à l'année précédente – et qui illustre les attentes de croissance des investisseurs vis-à-vis de cette entreprise. Celle-ci anticipe un chiffre d'affaires pour 2026 à 7,2 milliards de dollars, porté par la hausse continue du nombre de ses clients – 954 en 2025 contre 711 l'année précédente. 54% des revenus de Palantir provenaient en 2025 de contrats avec des gouvernements, et elle réalisait les trois quart de son chiffre d'affaires aux États-Unis, la France étant son troisième marché mondial, derrière le Royaume-Uni (voir [-article1993]). Cette prospérité profite à plein aux dirigeants et actionnaires du groupe, à commencer le patron actuel et cofondateur Alex Karp qui s'est enrichi de 11 milliards de dollars en 2025, en incluant ses rémunérations et la hausse de la valeur de ses actions. En 2024, c'était de 6,8 milliards l'année. L'entreprise compte 4 429 employés à plein temps, dont 28 % hors des États-Unis. La France – où Palantir avait en 2024 90 salariés en moyenne – est le seul pays où elle reconnaît des syndicats ou comité d'entreprise.

Infographie : Zelda Mauger

Symbiose avec les politiques de Trump

C'est peu dire que le retour au pouvoir de Donald Trump a été une aubaine pour l'entreprise. « J'ai vu l'administration dérouler le tapis rouge à des entreprises d'IA comme Palantir afin qu'elles s'emparent totalement du processus décisionnel grâce à leurs outils », constate Juan Sebastian Pinto, ancien salarié de Palantir qui a quitté l'entreprise fin 2022. Selon le site usaspending.gov, qui recense les marchés publics étasuniens, Palantir a reçu plus de 1,9 milliard de dollars de contrats gouvernementaux depuis 2008. Si l'entreprise a travaillé pour toutes les administrations successives, cette collaboration s'est intensifiée depuis les élections de 2024. Selon la lettre aux actionnaires d'Alex Karp de mai 2026, « le chiffre d'affaires réalisé auprès de nos clients gouvernementaux aux États-Unis, agences de défense et de renseignement comprises, atteint (…) 687 millions de dollars au dernier trimestre, soit une hausse de 84 % par rapport à la même période l'année précédente ».

« J'ai vu l'administration dérouler le tapis rouge à des entreprises d'IA comme Palantir afin qu'elles s'emparent totalement du processus décisionnel grâce à leurs outils. »

Dans le sens inverse également, Palantir a pleinement bénéficié des allègements fiscaux des loi Tax Cuts and Jobs de 2017, adoptée par la première administration Trump, et la « One Big Beautiful Bill » de 2025. Selon l'Institute on Taxation and Economic Policy (ITEP), pour la troisième année consécutive, l'entreprise n'a payé aucun impôt fédéral en 2025 en dépit de ses bons résultats.

En mars dernier, un mémo du Pentagone a entériné l'intégration à long terme du système Maven de Palantir dans toutes les armées américaines. Ce programme d'analyse de données et de ciblage était déjà très largement utilisé par les États-Unis dans le cadre de ses frappes en Iran, et aurait servi auparavant à la traque de Nicolas Maduro au Venezuela. Maven permet de fusionner des dizaines de types de données, de la détection radar aux réseaux sociaux, pour proposer des cibles que le militaire n'a plus qu'à approuver ou refuser. En Iran, les États-Unis auraient ainsi frappé plus de 1000 cibles dans les vingt-quatre premières heures de l'opération Epic Fury, confirmant les craintes que ces systèmes accélèrent les guerres et les destructions, avec tous les risques d'hallucinations et de biais liés à l'IA. Pour en étendre l'usage, le Pentagone demande aujourd'hui au Congrès 2,3 milliards de dollars sur les cinq prochaines années. Le manifeste publié sur X en avril, qui appelle à se réarmer avec de l'IA contre les ennemis qui menacent selon eux l'occident, doit donc aussi être lu comme servant très directement les intérêts commerciaux de l'entreprise.

Au-delà des domaines militaires ou du renseignement, Palantir multiplie les contrats avec toutes les branches de l'administration fédérale américaine. De manière très remarquée, elle travaille avec ICE, la police de l'immigration, pour traquer des personnes à déporter. Cette collaboration avait été dénoncée dès 2020 par Amnesty International pour les violations des droits humains des personnes migrantes qu'elle occasionne. Avec la politique encore plus brutale menée aujourd'hui par Donald Trump, ces critiques se sont amplifiées, ce qui n'a pas empêché Palantir d'empocher de nouveaux contrats (lire notre article). L'entreprise fournit aussi des systèmes à l'IRS, l'administration fiscale américaine ou encore au ministère de l'Agriculture, afin de rationaliser les soutiens publics aux exploitants. Les outils de Palantir est également utilisés pour mettre fin au projets de recherche liés à la diversité, l'équité et l'inclusion en traquant en ligne les mots-clés liés à ces sujets.

Société de surveillance

L'administration Trump a également fait appel à Palantir pour déployer des logiciels de surveillance des employés fédéraux collectant, selon les informations publiques, « des informations sur la cartographie des employés et des installations, l'utilisation des installations et les bureaux ». Bref, il s'agit de surveiller les allées et venues des employés, et mesurer les taux d'occupation des postes. On est loin de l'idéologie affichée de Palantir, qui affirmait dans sa lettre aux actionnaires de février 2026 vouloir « protéger la liberté face à une surveillance gouvernementale injustifiée ». Loin des autorisations « granulaires » et strictement nécessaires d'accès aux données, la puissance et l'extension des logiciels de Palantir permet par exemple de croiser les données de l'IRS, de relevés téléphoniques ou même de Medicaid (système étasunien de couverture santé) pour pister les migrants sur le sol américain.

« Le véritable problème réside dans le regroupement d'énormes quantités de données personnelles sensibles au sein d'un système unique et peu transparent. »

Palantir se défend vivement d'être une société de surveillance, rappelant qu'elle ne détient pas de données mais se contente de mettre des plateformes à disposition de ses clients. Mais le simple fait de fournir ce type d'infrastructure ouvre la porte aux dérives. « Le véritable problème réside dans le regroupement d'énormes quantités de données personnelles sensibles au sein d'un système unique et peu transparent, surtout lorsqu'il est conçu et exploité par un prestataire comme Palantir, dont le modèle économique repose sur l'intégration des données et l'expansion des capacités de surveillance », expliquait Chioma Chukwu, directrice d'American Oversight au média The Intercept. Les outils de Palantir permettent par exemple à l'IRS de rechercher et visualiser des connexions entre des millions d'enregistrements et des milliers de liens au sein des bases de données gérées par le fisc et d'autres agences fédérales. « Avec ce qu'offre Palantir, il est tentant de s'engager dans la surveillance de masse. C'est un outil qui peut permettre l'autoritarisme », souligne Duncan McCann de l'ONG britannique GoodLaw Project.

Palantir refuse de vendre ses logiciels à la Chine et à la Russie, mais n'hésite pas, en plus de l'administration Trump, à travailler avec les régimes autoritaires de l'Arabie Saoudite et de Dubaï. En mars 2026, selon le site de son ministère, Rashad Nabiyev, ministre du Développement numérique et des Transports de l'Azerbaïdjan aurait rencontré des représentants de Palantir pour discuter d'opportunités de coopérations. Et la multinationale collabore depuis des années avec Israël. Cet engagement semble s'être renforcé depuis les attaque du 7 octobre. En janvier 2024, Palantir a organisé un conseil d'administration à Tel Aviv. Peter Thiel et Alex Karp ont alors échangé avec des représentants du ministère de la Défense israélien pour conclure un partenariat stratégique. À cette époque, une plainte contre Israël pour des actes de génocide avait déjà été déposée auprès de la Cour internationale de Justice.

Investissements politiques

Pour défendre ses intérêts auprès du gouvernement américain, Palantir a engagé plus de 6 millions de dollars de dépenses de lobbying en 2025. Mais les investissements politiques de l'entreprise sont bien plus anciens. Peter Thiel a été l'un des premiers soutiens de Donald Trump dans la Silicon Valley. En 2016, il aurait investi plus d'un million de dollars pour le soutenir, avant de rejoindre son équipe de transition. Thiel est aussi proche du vice-président JD Vance, dont il a financé les campagnes électorales et qui a travaillé pour son fond de capital risque Mithril Capital.

En 2024, Alex Karp a fait un don d'un million de dollars à MAGA Inc., un super PAC soutenant Trump, avant de reverser un million de dollars à son comité d'investiture après l'élection.

Comme de nombreux hommes d'affaires aux États-Unis, les dirigeants de Palantir ont l'habitude de contribuer aux campagnes électorales de candidats démocrates comme républicains – un moyen d'affirmer un soutien politique dans certains cas, mais surtout de s'assurer les bonnes grâces des futurs élus. Lors des élections de 2024, pour la première fois, les contributions politiques liées à Palantir ont été plus importantes pour les Républicains. En 2024, le patron de Palantir Alex Karp a fait un don d'un million de dollars à MAGA Inc., un super PAC soutenant Trump, avant de reverser un million de dollars au comité d'investiture du président après son élection. Palantir fait aussi partie des entreprises qui ont contribué au financement du projet de salle de bal de Donald Trump à la Maison Blanche. L'entreprise a également été annoncée comme un sponsor d'America 250, l'organisation en charge de la commémoration du 250e anniversaire des États-Unis, qui a notamment organisé le défilé militaire du 14 juin 2025 à Washington. Palantir est aussi donatrice de Freedom 250, autre initiative de Donald Trump organisant des événements dans le cadre de cet anniversaire, dont une « journée de prière chrétienne » le 17 mai dernier. Autant de dons qui sont largement vus comme une manière de s'acheter les faveurs du président.

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Portes tournantes

En plus de ces financements, Palantir s'est construit un véritable réseau d'influence à Washington, notamment à travers un important système de portes tournantes décrit dans une enquête de Tech Transparency Project dès février 2025. À la Maison Blanche, le « tsar » de l'IA et des cryptomonnaies de Donald Trump est David Sacks, qui a investit dans Palantir (comme dans de nombreuses autres société de la tech) à travers son fond de capital risque Craft Venture. Le directeur fédéral de l'information, Gregory Barbaccia, a travaillé dix ans pour Palantir entre 2010 et 2020. Au département de la Santé et des Services sociaux, Clark Minor a pris le poste de directeur des systèmes d'information après avoir passé douze ans comme ingénieur chez Palantir. Jacob Helberg, ancien conseiller d'Alex Karp, a quitté ce poste pour devenir sous-secrétaire d'État à la Croissance économique, l'Énergie et l'Environnement dans le gouvernement de Donald Trump. Shyam Sankar, directeur de la technologie de Palantir, a été nommé lieutenant-colonel dans la réserve de l'armée américaine. En 2020, il expliquait que l'objectif était que Palantir soit « présent dans chaque missile, dans chaque drone ».

Dans le sens inverse, Palantir a embauché Machalagh Carr, ex cheffe de cabinet de l'ancien président de la Chambre des représentants Kevin McCarthy et épouse de Brendan Carr, président de la Federal Communications Commission (FCC) nommé par Trump pour mener la bataille contre les voix « libérales » ou le « wokisme » dans les médias américains. Des anciens de la première administration Trump comme Matthew Turpon et Alexander Alden ont aussi rejoint Palantir. Sur la période 2020-2025, Tech Transparency Project a également identifié cinq personnes passées du Bureau du chef du numérique et de l'IA du Pentagone à Palantir, ou l'inverse.

Les liens d'intérêts entre Palantir et l'administration fédérale atteignent jusqu'à la personne de Donald Trump, qui en est actionnaire. En janvier 2026, il a ainsi acheté pour 65 000 à 150 000 dollars d'actions Palantir, puis en a vendu pour un montant compris entre 1,1 et 5,3 millions de dollars en février, avant d'en racheter pour entre 200 000 et 500 000 dollars le mois suivant. En avril, alors que l'action était en baisse, le président des États-Unis a fait un post sur son réseau social Truth pour en vanter les mérites : « Palantir Technologies (PLTR) a prouvé qu'elle possédait d'excellentes capacités et un équipement de combat exceptionnel. Demandez donc à nos ennemis ! » Le cours de Palantir a ensuite légèrement remonté.

Des liens anciens avec l'internationale réactionnaire

Les controverses récentes sur les déclarations des dirigeants de Palantir et son implication étroite dans les politiques de l'administration Trump s'inscrivent dans une histoire plus longue de liens avec les extrêmes droites. Dès 2009, son fondateur Peter Thiel, libertarien revendiqué, écrivait qu'il ne considérait plus que la démocratie et la liberté soient compatibles, et regrettait l'accès au droit de vote des femmes, « notoirement difficiles à convaincre pour les libertariens » (il a ensuite précisé ne pas souhaiter revenir sur ce droit). Il compare Greta Thunberg à l'Antéchrist, et en 2019, le chercheur Adam Becker dénonçait le soutien financier de Thiel à une revue pseudo-scientifique appelée « Inference : International Review of Science » publiant, entre autres, des articles créationnistes et climatosceptiques. Une vision du monde que Peter Thiel a aussi défendu en Europe, comme au MCC Feszt 2025, festival organisé par le think tank hongrois pro-Orbán et anti-UE Mathias Corvinus Collegium où était aussi présent le directeur de l'Observatoire pour l'immigration et la démographie Nicolas Pouvreau-Monti (lire notre enquête à son sujet).

Aux États-Unis, Thiel a été l'un des premiers financeurs des conférences « NatCon » des nationaux-conservateurs américains, auxquelles il a participé à plusieurs reprises aux côtés de trumpistes et de personnalités liées à l'extrême droite mondiale. En septembre 2025, Shyam Sankar intervenait encore à la NatCon de Washington, où, dans un contexte d'hostilité plus marquée du mouvement MAGA vis-à-vis de l'IA, il a présenté sa vision du monde où les « talents » de la tech sont aussi héroïques que les Pères fondateurs des États-Unis, et doivent s'imposer malgré les entraves posées par les gouvernements.

Louis Mosley, patron de Palantir UK/Europe et petit-fils du dirigeant de l'Union britannique des fascistes dans les années 1930 promet devant une conférence réactionnaire d'« utiliser l'IA pour défendre l'occident contre ses ennemis ».

En février 2025, c'est le patron de Palantir UK/Europe Louis Mosley qui prenait la parole à la conférence d'Alliance for Responsible Citizenship (ARC) à Londres. Ce petit-fils du dirigeant de l'Union britannique des fascistes dans les années 20 et 30, Oswald Mosley, a travaillé dans la finance et été candidat pour le parti conservateur avant d'être recruté par Palantir. La conférence d'ARC est un événement rassemblant des personnalités conservatrices pro-Brexit, climatosceptiques et tenant des discours de guerre des civilisations et de défense de l'occident face à l'immigration. Dans son discours, Louis Mosley critiqué la mondialisation et dénoncé la censure « bottom-up » (de la base vers le sommet) de la part des fact-checkers, experts, médias et ONG de ceux qui remettent en cause les narratifs établis sur, par exemple, les origines du Covid ou l'immigration. Voyant le Brexit, la victoire de Donald Trump ou les actions du DOGE d'Elon Musk comme les signes d'une rébellion en marche contre ces « élites », il a dit son espoir de voir le secteur de tech s'y rallier dans son entier. Pour lui, Elon Musk a libéré Twitter/X, et il a assuré qu'à Palantir, « nous utilisons l'IA pour défendre l'occident contre ses ennemis ». Peter Thiel et le leader d'extrême droite britannique Nigel Farage étaient également présents à cette conférence, ainsi que le français Alexandre Pesey, fondateur de l'Institut de formation politique et de la bourse Tocqueville.

Sortir de Palantir ?

« En cas d'alternance politique, les acteurs de la tech voudront-ils céder la place qui est désormais la leur ? Ce n'est pas certain. Pour conserver leurs positions, ils pourraient s'engager politiquement, comme certains le font déjà, à l'instar de Palantir », s'inquiétait Maud Quessard, de l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), lors d'une audition parlementaire début avril.

À l'approche des élections de mi-mandat en novembre prochain aux États-Unis, les dirigeants de Palantir ressortent les carnets de chèque, que ce soit pour des candidats républicains ou démocrates. Mais plusieurs organisations de la société civile se mobilisent, notamment dans le cadre de la campagne Purge Palantir, pour appeler les candidats démocrates à refuser ces dons. Les militants demandent aussi l'ouverture d'enquêtes parlementaires pour déterminer la responsabilité de l'entreprise en matière d'atteinte à la vie privée et de violations des droits humain. A ce jour, près d'une douzaine de candidats ont annoncé refuser les contributions électorales de Palantir, ou reverser celles qui avaient été reçues à des associations.

Les investisseurs sont eux aussi ciblés. Dès octobre 2024, Storebrand, l'un des principaux gestionnaires d'actifs de Norvège, s'est séparé de ses 24 millions de dollars d'actions Palantir, craignant que les activités de l'entreprise pour le compte d'Israël ne l'exposent là un risque de violation du droit international humanitaire et des droits humains. En avril dernier, c'est le Stichting Pensioenfonds ABP, le plus grand fonds de pension des Pays-Bas, qui détenait 825 millions d'euros d'actions de Palantir, qui se désengage de la société.

La question de la responsabilité des entreprises qui font appel à Palantir pourrait aussi être posée. Si ce sont surtout les contrats avec les gouvernements qui retiennent l'attention, même dans le secteur privé, chaque déploiement de logiciels permet aux ingénieurs d'améliorer les fonctionnalités et de développer de nouveaux algorithmes de prise de décision. En mai dernier, Alex Karp a annoncé une augmentation de 133 % des contrats de Palantir avec d'autres entreprises aux Etats-Unis pour le premier trimestre 2026.

« De manière hypothétique, si une entreprise de gestion de l'eau demande à Palantir de développer un outil pour calculer le nombre d'occupants par habitation en fonction de sa consommation d'eau, qu'est-ce qui garantit que ça ne pourra pas être utilisé ensuite par ICE pour retrouver des gens qui se cacheraient dans une maison ? Chaque cas d'usage peut leur permettre de développer de nouvelles fonctionnalités », explique Juan Sebastian Pinto. De la banque JP Morgan Chase aux loueurs de voitures Avis et Hertz en passant par des entreprises pharmaceutiques (dont Sanofi), ExxonMobil, BP, des dizaines d'entreprises choisissent de traiter leurs données avec des logiciels Palantir, en dépit de ces risques.

Si la gestion accélérée d'une masse de données commerciales ou industrielles paraît moins dangereuse que quand il s'agit d'intensifier des bombardements ou de surveiller des individus, dans les deux cas, c'est bien la même entreprise qui développe les outils. Un brouillage des frontières entre l'économique et le politique dont Palantir a fait son « business model ».

28.05.2026 à 08:00

Séverin Lahaye
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Saisie par Google et RTE, la Commission nationale du débat public (CNDP) va organiser une concertation autour du projet de datacenter géant de la multinationale américaine à Ozans, près de Châteauroux – et ce bien qu'officiellement, Google n'ait toujours pas pris sa décision. Face à la culture du secret des Big Tech et à la volonté gouvernementale d'« avancer très vite », un véritable débat démocratique est-il possible ?
Les habitants de la commune d'Étrechet dans l'Indre pourraient (…)

- Profits et pertes : derrière le boom des datacenters en France / , , , ,
Texte intégral (2063 mots)

Saisie par Google et RTE, la Commission nationale du débat public (CNDP) va organiser une concertation autour du projet de datacenter géant de la multinationale américaine à Ozans, près de Châteauroux – et ce bien qu'officiellement, Google n'ait toujours pas pris sa décision. Face à la culture du secret des Big Tech et à la volonté gouvernementale d'« avancer très vite », un véritable débat démocratique est-il possible ?

Les habitants de la commune d'Étrechet dans l'Indre pourraient bientôt accueillir un nouveau voisin un peu particulier. La zone d'activité (ZAC) d'Ozans, située à quelques kilomètres au sud de Châteauroux, a été choisie par Google pour implanter son premier datacenter en France (lire notre enquête). La multinationale est censée donner sa décision finale très prochainement, en juin 2026. En réalité, elle a déjà sollicité la Commission nationale du débat public (CNDP), dès le 24 mars dernier, pour organiser une concertation publique préalable autour de son gigantesque projet. Le courrier est signé par les sociétés Google France et ses filiales Tricolore Computing et Violet Computing, ainsi que par RTE, l'opérateur public de transport d'électricité (filiale d'EDF), l'autre maître d'ouvrage. La décision a été publiée au Journal officiel le 9 avril 2026.

Un projet en deux phases

« La présence de RTE comme maître d'ouvrage fait rentrer le projet dans le périmètre de la CNDP », explique son président, Marc Papinutti. L'autorité publique a donc récemment ouvert une page sur son site détaillant un peu plus le projet de la firme étasunienne. Deux phases sont prévues : la construction d'un premier bâtiment et le raccordement à la ligne souterraine de 225 000 volts d'ici 2029, puis, à partir de 2031, la mise en service de 7 à 9 bâtiments supplémentaires, et la construction deux nouvelles lignes aériennes à très haute tension (THT) de 400 000 volts. Pour rappel, le datacenter, dit « hyperscale » du fait de sa grande taille et par la nature des données hébergées, devrait occuper 195 hectares, soit l'équivalent de 273 terrains de football. Faisant de lui un des plus importants projets annoncés sur le territoire français.

Pour l'instant, on ne sait rien de plus sur le projet lui-même. Google précise aussi ses objectifs : « répondre aux besoins croissants en données, cloud et intelligence artificielle sur le long terme » et « renforcer la souveraineté numérique et les capacités de stockage de la France ». Rien de très surprenant donc, mais rien de très convaincant : la présence sur le sol français d'un centre de données ne sert pas la souveraineté numérique, du fait du Cloud Act, une loi-extraterritoriale qui donne le pouvoir au gouvernement étasunien d'accéder aux données hébergées par une entreprise américaine sur un territoire étranger.

En cas de non-respect de la loi sur la récupération de la chaleur fatale, l'amende s'élève à 50 000 euros. Une goutte d'eau pour une multinationale comme Google.

Le dernier objectif évoqué par Google, de « valoriser la chaleur fatale notamment pour une partie des besoins en chauffage de la commune de Diors », un village de 750 habitants situé au nord-est de ZAC d'Ozans, pose tout autant question. « Cet hyperscaler va produire un volume de chaleur très important, qui dépasse largement les besoins d'une commune de la taille de Diors », commente le sociologue Loup Cellard, spécialiste de l'impact écologique des datacenters. Depuis le 1er octobre 2025, les opérateurs sont obligés par la loi de valoriser la chaleur fatale produite par leurs infrastructures si celles-ci dépassent un mégawatt de consommation électrique. Pour les gros projets comme celui de Campus IA à Fouju en Seine-et-Marne ou de BXIA à Bordeaux, Loup Cellard constate un « intense travail de prospection de la part des opérateurs, ce que pourrait faire Google à Châteauroux ». Quitte à solliciter d'autres industriels pour les faire venir à proximité de leurs datacenters afin de leur fournir une partie de la chaleur produite. Campus IA prévoit ainsi de chauffer des serres maraîchères ou une prison. Mais même en cas de non-respect de la loi, l'amende due s'élève à 50 000 euros. Une goutte d'eau pour une multinationale comme Google, dont le chiffre d'affaires a dépassé les 350 milliards de dollars en 2025.

La concertation prévue en automne 2026

Pour l'instant, l'instruction du dossier par la CNDP « en est encore à ses balbutiements », indique Jean-Louis Laure, l'un des trois garants de la concertation nommés par l'institution. Ceux-ci vont au cours des prochains mois rédiger un dossier de préparation qui sera soumis au vote à l'assemblée plénière de la CNDP « soit fin juillet, soit début septembre ». Pour ce faire, ils vont rencontrer les différentes entités liées de près ou de loin au projet : collectivités locales (région, département, métropole), experts issus de certaines autorités environnementales, comme la Dreal ou l'Ademe, et enfin le monde associatif, comme Indre Nature, l'antenne locale de France Nature environnement (FNE). Ils discuteront également avec l'État, lié au projet via ses sites dits « clefs en main », et qui porte le projet « de façon volontaire », indique pudiquement Jean-Louis Laure. Un constat similaire à celui établi par le président de la commission qui pilote l'enquête publique sur le datacenter de Campus IA à Fouju : « Il nous a laissé entendre assez clairement que le gouvernement, par l'intermédiaire du préfet, semblait pressé que la procédure avance », a confié Jean-François Dupont, membre de l'antenne locale de FNE, au média Basta.

« On sent un sentiment d'urgence autour de ce projet », constate l'un des garants de la concertation.

Les différents acteurs favorables au datacenter, des maîtres d'ouvrage à l'État en passant part les collectivités locales, notamment la métropole et son président, Gil Avérous, « veulent avancer très vite. On sent un sentiment d'urgence autour de ce projet », constate Jean-Louis Laure. Mais ce dernier indique vouloir rester, avec les deux autres garantes de la concertation, « très vigilants » sur les détails apportés par les porteurs du projet. Une fois le dossier rédigé et voté, la concertation publique, d'une durée d'un mois, pourra être lancée, probablement à l'automne 2026. Les citoyennes et citoyens pourront alors prendre connaissance du projet et de ses impacts, et donner leur avis, sans toutefois avoir un pouvoir décisionnel sur sa réalisation.

« Les discours y sont extrêmement formels, les quelques contradicteurs ont très peu de temps et surtout ces discussions n'ont aucun poids sur la décision finale », soulignait Ophélie Coelho, chercheuse associée à l'IRIS et auteure de Géopolitique du numérique (L'Atelier, 2025), dans notre précédente enquête. « C'est une institution [la CNDP, ndlr] déjà faible, qui ne peut pas faire grand-chose pour enrayer les projets qu'ont lui soumet, mais le peu qu'elle fait est devenu insupportable pour l'État et les acteurs industriels », précise le politiste Guillaume Gourgues, interrogé par Nicolas Celnik et Fabien Benoît dans leur livre Les Assoiffeurs (Les Liens qui libèrent, 2026).

Une débat public sans information complète ?

Pourtant, « les débats organisés par la CNDP peuvent contribuer à populariser des contestations, […] comme ce fut le cas face au projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes », poursuivent les deux journalistes dans leur livre. En France, les luttes locales contre les datacenters commencent à se multiplier, comme aux Pennes-Mirabeau, près de Marseille, ou encore à Fouju. À Châteauroux, un collectif baptisé « Ozans dire non » vient de se monter contre Google, mêlant citoyens, organisations syndicales, environnementales et politiques.

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Microsoft et les lobbys du secteur ont obtenu de Bruxelles que les informations sur les impacts écologiques des centres de données soient gardées confidentielles.

Ils auront cependant fort à faire face la multinationales étasunienne, « peu avare de l'usage du secret des affaires », souffle Jean-Louis Laure. Elle a d'ailleurs prévenu les garants que « le projet présenté aujourd'hui ne sera pas celui de demain », évoquant une « évolution technologique très rapide ». Comme nous l'expliquions dans notre précédente enquête, les Big Tech laissent filtrer le moins d'information possible. Comme l'a rapporté Le Monde, Microsoft et les lobbys du secteur ont récemment obtenu de Bruxelles que les informations sur les impacts écologiques des centres de données soient gardées confidentielles. « La culture du secret des GAFAM peut ainsi aller à l'encontre d'un besoin d'anticipation et de planification urbaine et économique des territoires », expliquait l'urbaniste Cécile Diguet dans une étude réalisée pour l'Ademe en 2019. Comment garantir la confiance du public si Google décide quand il le souhaite d'agrandir son datacenter ? Ou par exemple de prélever plus d'eau pour refroidir des serveurs, alors que la région connaît régulièrement des périodes de stress hydrique ?

Contactée, la multinationale nous explique seulement « n'être toujours pas propriétaire du terrain » et que les éléments de calendrier relatif au projet seront communiqués « en temps et en heure ». Sa réponse définitive est toujours attendue au cours du mois de juin. Pour l'enquête qui doit débuter en France dans quelques mois, Jean-Louis Laure promet lui de « faire dire tout ce que l'on peut aux porteurs du projet. » Bon courage.

27.05.2026 à 09:54

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Une nouvelle enquête de l'Arcep, autorité indépendante de régulation des réseaux en France, montre que la consommation électrique des datacenters a augmenté de 38% en trois ans dans le pays. Les émissions de gaz à effet de serre que génèrent ces infrastructures numériques ont bondi, quant à elles, de 44%, tandis que les consommations d'eau croissent de 16% sur la même période.
L'Arcep reconnaît des progrès en termes d'efficacité de la part des opérateurs, mais ils ne compensent pas la (…)

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Une nouvelle enquête de l'Arcep, autorité indépendante de régulation des réseaux en France, montre que la consommation électrique des datacenters a augmenté de 38% en trois ans dans le pays. Les émissions de gaz à effet de serre que génèrent ces infrastructures numériques ont bondi, quant à elles, de 44%, tandis que les consommations d'eau croissent de 16% sur la même période.

L'Arcep reconnaît des progrès en termes d'efficacité de la part des opérateurs, mais ils ne compensent pas la forte progression de la capacité informatique des nouveaux centres mis en service : « Alors que les centres ouverts en 2023 présentaient déjà une capacité informatique moyenne de 9 MW par centre, contre 3 MW pour les centres déjà installés, ceux mis en service en 2024 atteignent désormais 20 MW en moyenne. »

Et ces chiffres devraient continuer à monter en flèche si les projets actuels, tel que le datacenter annoncé par Google près de Châteauroux (lire À Châteauroux, Google avance masqué : les dessous d'un projet de data center XXL) ou le mégaprojet Campus IA porté par un fonds souverain émirati à Fouju, en Seine-et-Marne (lire MGX, le très peu rassurant fonds émirati derrière l'immense centre de données « souverain » prévu en Seine-et-Marne, voient le jour.

L'essor de l'industrie numérique a longtemps été présenté comme un facteur de dématérialisation, et donc de limitation de notre empreinte environnementale. La ruée actuelle vers la construction partout dans le monde de datacenters géants au nom de « l'intelligence artificielle » montre bien qu'il n'en est rien.

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