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09.02.2026 à 06:00

Gaza. Trier les humanitaires, condamner les survivants

Armin Messager, Jean-François Corty
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À Gaza comme en Cisjordanie, Médecins du monde, aux côtés d'autres ONG, risque de suspendre ses activités après le refus israélien de renouveler ses accréditations. Cette décision menace l'accès des Palestiniens à l'aide vitale, tandis que les États européens restent passifs. Elle s'inscrit dans un projet plus large de fragmentation et de dépolitisation de Gaza, jusqu'à l'horizon d'une « Riviera ». Entretien avec Jean-François Corty, médecin et président de Médecins du monde. Propos (…)

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Texte intégral (3412 mots)

À Gaza comme en Cisjordanie, Médecins du monde, aux côtés d'autres ONG, risque de suspendre ses activités après le refus israélien de renouveler ses accréditations. Cette décision menace l'accès des Palestiniens à l'aide vitale, tandis que les États européens restent passifs. Elle s'inscrit dans un projet plus large de fragmentation et de dépolitisation de Gaza, jusqu'à l'horizon d'une « Riviera ». Entretien avec Jean-François Corty, médecin et président de Médecins du monde. Propos recueillis par Armin Messager.

Fin de décembre 2025, 37 ONG internationales se sont vu refuser le renouvellement de leur accréditation par les autorités israéliennes Elles s'ajoutent aux 22 autres déjà refusées1. Cela signifie qu'à compter de mars 2025, elles ne disposeront plus du cadre légal nécessaire pour opérer. Il ne s'agit pas d'un départ immédiat, mais d'une mise à l'arrêt administrative progressive.

Ces ONG travaillaient déjà dans des conditions extrêmement contraintes. Leur action est aujourd'hui cantonnée à seulement 15 à 20 % du territoire de Gaza, le reste étant classé comme « zone dangereuse » ou interdite. Elles avaient déjà dû se déplacer au gré des bombardements et des déplacements forcés de la population, tandis que l'acheminement de l'aide était entravé par des blocages de matériel, la fermeture des points de passage et la « ligne jaune » mouvante imposée par l'armée israélienne, qui a annexé de fait 53 % du territoire gazaoui. Le refus de renouvellement des accréditations ne fait donc qu'officialiser la fermeture progressive de l'espace humanitaire.

Les motifs avancés par Israël pour justifier ces refus relèvent d'arguments de façade : soupçons de liens avec des groupes armés et exigences de transmission de listes nominatives du personnel. Or, pour des raisons évidentes de sécurité, nous ne pouvons pas fournir de telles listes dans un contexte où les soignants sont explicitement ciblés2.

Médecins du monde (MDM) a perdu un médecin, Médecins sans Frontières (MSF) en a perdu 15. Trois cent soixante-dix-neuf travailleurs de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) ont été tués sous les bombardements israéliens à Gaza. Tous étaient palestiniens. Plus largement, des centaines de soignants palestiniens ont été emprisonnés, torturés ou tués.

Les organisations autorisées à rester sont, pour beaucoup, issues de réseaux évangéliques étasuniens. D'autres ONG qui ne sont pas critiques de l'action israélienne sont également autorisées [voir encadré ci-dessous]. À l'inverse, celles dénonçant la situation à Gaza, la colonisation en Cisjordanie ou l'absence de justice internationale sont progressivement évincées.

En Cisjordanie, la logique est la même : MDM sera expulsée à la fin du mois de février 2025. Là-bas aussi, le quotidien des ONG est devenu infernal : les checkpoints, la difficulté de se déplacer pour le personnel palestinien, le peu de visas accordés aux expatriés. La destruction des bâtiments de l'UNRWA3 constitue l'aboutissement de cette campagne prolongée d'asphyxie et de sabotage de la capacité opérationnelle de l'aide humanitaire. En s'attaquant à l'UNRWA, pilier central de l'aide humanitaire, c'est l'ensemble des capacités d'intervention des acteurs humanitaires qui sont durablement fragilisées.

Un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés

Ces expulsions produisent des effets immédiats et catastrophiques sur la survie de la population. Les organisations menacées ou déjà refusées assuraient près de 40 % du système de santé encore fonctionnel dans l'enclave. Leur retrait signifie la disparition de centaines de milliers de consultations de médecine générale et de dizaines de milliers d'actes chirurgicaux, dans un territoire où les infrastructures hospitalières ont été en grande partie détruites.

La mortalité reste élevée : si l'on meurt moins sous les bombes qu'au pic des massacres, on meurt désormais à petit feu. D'autant que, depuis l'annonce du cessez-le-feu [le 10 octobre 2025], 520 personnes ont encore été tuées par les bombardements.

Les premières victimes sont les femmes, les femmes enceintes et les enfants. Gaza concentre aujourd'hui une tragédie infantile d'une ampleur inédite. En février 2024, après seulement quatre mois de bombardements, le nombre d'enfants tués y dépassait déjà celui de l'ensemble des conflits mondiaux cumulés sur les quatre années précédentes. Les estimations actuelles évoquent environ 80 000 morts — un bilan que je pense être largement sous-évalué. Parmi eux, 82 % sont des civils, majoritairement des femmes et des enfants.

Environ 4 000 enfants nécessitent une évacuation urgente, faute de soins spécialisés disponibles à Gaza. Plus largement, 20 000 blessés et malades graves devraient être pris en charge dans des structures médicales extérieures. Gaza compte désormais un nombre historique d'enfants orphelins et handicapés, résultat direct des bombardements, des amputations, des infections non traitées. C'est un problème majeur de santé publique, que personne ne semble en mesure de prendre en charge.

Les enfants survivants paient aussi un tribut psychologique immense : syndromes post-traumatiques, troubles graves liés à la faim, à la perte des proches, à l'errance sous des abris de fortune.

À cette hécatombe s'ajoute une crise nutritionnelle massive. Un million et demi de personnes vivent en insécurité alimentaire, et, selon les projections du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), près de 100 000 enfants pourraient souffrir de malnutrition aiguë sévère d'ici avril 2026 si la situation ne change pas. Car l'aide alimentaire elle-même demeure rationnée, conditionnée et instrumentalisée. Avant le 7 octobre 2023, environ 600 camions entraient chaque jour dans la bande de Gaza. Aujourd'hui, seuls 100 à 300 camions par jour parviennent réellement à entrer dans la bande de Gaza.

L'aide humanitaire autorisée reste conditionnée et utilisée comme levier de contrôle et variable d'ajustement dans les négociations sur les prochaines étapes du cessez-le-feu. De la nourriture entre, mais en quantités insuffisantes et de manière instable, souvent sous forme de produits mis sur le marché plutôt que d'aide gratuite, ce qui fait flamber les prix dans un contexte de pénurie de liquidités.

Cela accélère un processus de désintégration sociale, où des milliers de personnes meurent à petit feu, par manque de soins, faim ou abandon. La logique d'anéantissement, loin des bombes mais avec une efficacité tout aussi mortelle, se déroule dans un mutisme et un laissez-faire de la communauté internationale qui sont terrifiants.

Une stratégie de délégitimation

À ce désastre humanitaire s'ajoute une bataille sur le terrain symbolique et médiatique. Il existe un travail méthodique de délégitimation des ONG qui passe par la production et la circulation de récits accusatoires, souvent présentés comme techniques ou experts, mais profondément orientés4. Des médias, comme Marianne, mais aussi certaines chaînes d'information en continu, reprennent ce discours.

Ce climat est entretenu par des amalgames récurrents dans le débat public. Des éditorialistes comme ceux de LCI nous accusent de ne pas nous occuper des otages, alors même que cette mission ne relève pas de notre mandat mais de celui du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Tout ce récit participe à brouiller les rôles et les responsabilités et à lancer le discrédit sur le système humanitaire.

Cela ne se limite pas au champ médiatique. Le 9 décembre 2025, le ministre français chargé de l'Europe, Benjamin Haddad, a évoqué des soupçons de détournement de fonds des ONG au profit du Hamas, et a appelé à une enquête européenne sur leurs financements. Cette prise de position marque un seuil : loin de protéger l'action humanitaire, la parole politique française contribue à nourrir le soupçon et fragiliser davantage des organisations sous pression5.

« La “Riviera” de Gaza »

Cela ressemble à un projet politique structuré de l'« après-Gaza », dont la destruction massive actuelle constitue la condition préalable. Les déclarations répétées de responsables israéliens et étasuniens autour de l'édification d'une future «  Riviera  » sur les ruines de la bande de Gaza dessinent, à mon avis, une chose claire depuis la création du Conseil de la Paix : l'institutionnalisation d'un dispositif international piloté par Washington, contournant l'ONU, où la « paix » est redéfinie comme une opération de gouvernance, d'ingénierie territoriale et d'investissement, décidée par un cercle restreint d'États et d'acteurs économiques. Il s'agit d'un territoire vidé de sa question politique, administré par des structures comme le Comité national pour l'administration de Gaza, au profit d'un projet de reconstruction sans souveraineté, sans droits, et sans peuple reconnu comme tel.

Ce scénario s'accompagne d'un discours de banalisation. Le cessez-le-feu est présenté par les États-Unis comme « magnifique » : le signe d'un retour à l'ordre et à la stabilité. Alors que, dans les faits, rien ne va.

Dans cette perspective, la violence extrême remplit une double fonction. Elle élimine d'abord une partie de la population par les bombardements, la famine organisée et l'effondrement méthodique du système de soins. Elle fragilise ensuite les survivants, déplacés à répétition, affamés, amputés de toute infrastructure collective, jusqu'à les rendre dépendants, fragmentés, incapables de se projeter politiquement. Priver Gaza de soins, d'ONG indépendantes et de capacité de survie autonome, c'est réduire une population à l'état de survie biologique et l'ôter de toute existence politique.

Cette logique passe par un tri des survivants. Des zones dites «  sécurisées  » sont progressivement dessinées, dans lesquelles une partie de la population pourrait être acceptée à condition d'être identifiée et fichée. Les autres sont condamnés. C'est un modèle inspiré de systèmes de main-d'œuvre étrangère : une population réduite à une force de travail docile, interchangeable, «  des travailleurs de seconde zone  » qui sont tolérés s'ils se taisent et participent à l'économie du projet, tandis que les autres sont poussés dehors ou voués à disparaître.

Dans ce schéma, la destruction précède l'exploitation. Des pans entiers du territoire sont rasés, parfois en lien avec des groupes mafieux locaux, afin de créer un contraste : d'un côté, des zones rendues invivables  ; de l'autre, des espaces présentés comme protecteurs, où l'on promet sécurité, déradicalisation et emploi. Les ONG autorisées feront le service après-vente des acteurs de « la Riviera » en matière de gestion des précaires. Elles seront considérées comme des prestataires de service avec beaucoup de contrats et d'argent à la clé, en encadrant ceux qui resteront : des travailleurs isolés, employés des hôtels de luxe de « la Riviera », sans capacité d'autodétermination politique.

C'est précisément pour cela que les ONG qui font du plaidoyer dérangent. Dans un contexte où l'accès est fermé aux journalistes internationaux, où les journalistes palestiniens sont ciblés, tués et réduits au silence, les humanitaires demeurent les derniers témoins directs, pouvant se rendre sur place puis revenir, et donc témoigner publiquement hors de Gaza. Ils voient, documentent, comptent les morts, décrivent les conditions de vie réelles derrière le récit officiel du retour à la normale. Leur éviction scelle l'effacement des derniers regards extérieurs capables de dire ce qui se passe à Gaza.

Des ONG au service de « la Riviera »

Parmi les organisations autorisées à poursuivre leurs activités à Gaza figurent plusieurs structures issues de réseaux évangéliques (Samaritan's Purse, Adventist Development and Relief Agency ; qui succèdent à d'autres organisations très actives par le passé : Christian Mission to Gaza, Gaza Humanitarian Foundation).

Les champs d'intervention de ces organisations à Gaza restent à ce jour classiques : nourriture, médecine, vêtements, kits de survie, tentes. Cependant, en dehors du territoire gazaoui, le Samaritan's Purse, par exemple, entretient une relation très étroite avec l'État d'Israël. Il a notamment financé dernièrement plusieurs ambulances blindées pour le Magen David Adom, le service d'urgence israélien.

Ces organisations non critiques ou alignées sur le discours israélien sont compatibles avec le projet de « Riviera » à Gaza, privant toute perspective d'autodétermination palestinienne et brouillant la frontière entre action humanitaire et agenda politique. Selon plusieurs acteurs humanitaires sur place, certaines d'entre elles pourraient, à terme, être associées à des initiatives de « déradicalisation ».


1Parmi elles figurent Médecins du monde (MDM), Médecins sans Frontières (MSF), ainsi que Save the Children, Oxfam ou Caritas.

2NDLR. Plus de 100 ONG ont ainsi publiquement dénoncé ces exigences, les qualifiant d'illégales, dangereuses et contraires aux principes fondamentaux de l'action humanitaire.

3NDLR. À Jérusalem-Est, la démolition par des bulldozers israéliens de l'ancien siège de l'UNRWA, le 20 janvier 2025, a été saluée sur place par le ministre d'extrême droite Itamar Ben Gvir comme un «  jour historique  », tandis que l'ONU a dénoncé une violation grave du droit international.

4NDLR. Le rapport publié le 3 décembre 2025 par l'ONG Monitor («  Régime fantoche : l'emprise coercitive du Hamas sur l'aide humanitaire  ») en constitue une pièce centrale. Ce document repose exclusivement sur des matériaux fournis par l'armée israélienne, présentés comme des documents internes du Hamas datant de 2018-2022, sans qu'aucune vérification indépendante n'ait été possible ni qu'aucune ONG mise en cause n'ait été interrogée. Monitor, souvent décrit comme une simple ONG de recherche, est pourtant identifié de longue date comme un groupe de pression pro-israélien.

5NDLR. La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) a réagi le 19 décembre 2025 par une lettre sévère, dénonçant des accusations «  graves  », susceptibles de mettre directement en danger le personnel humanitaire et de renforcer la désinformation.

06.02.2026 à 14:30

La Lettre

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« Tsedek ! fête la sortie de son livre », 6 février, 19h30-2h, Flèche d'or (Paris) À l'occasion de la sortie de son livre Lutter en rupture, lutter en solidarité publié par les éditions Premiers Matins de Novembre (PMN éditions), le collectif juif décolonial Tsedek ! proposera une discussion de présentation de son premier ouvrage animée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI. Cette rencontre sera suivie de plusieurs concerts et Dj Set. Vendredi 6 février, 19h30-2h La Flèche (…)

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« Tsedek ! fête la sortie de son livre », 6 février, 19h30-2h, Flèche d'or (Paris)

À l'occasion de la sortie de son livre Lutter en rupture, lutter en solidarité publié par les éditions Premiers Matins de Novembre (PMN éditions), le collectif juif décolonial Tsedek ! proposera une discussion de présentation de son premier ouvrage animée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI. Cette rencontre sera suivie de plusieurs concerts et Dj Set.

Vendredi 6 février, 19h30-2h
La Flèche d'or, 102 bis rue de Bagnolet, 75020 Paris
Billetterie et programmation

  • À propos de l'ouvrage :

Fondé quelques mois avant le 7 octobre 2023, le collectif juif décolonial Tsedek ! s'est depuis retrouvé propulsé au cœur des enjeux qui animent le débat politique français, dans un contexte marqué par le génocide à Gaza, la radicalisation autoritaire de l'État et une instrumentalisation toujours plus grande de la lutte contre l'antisémitisme à des fins répressives et racistes.

Dans ce livre, le collectif dresse un premier bilan de deux ans de luttes, et explore les moyens de renouer avec une judéité révolutionnaire et émancipatrice face à la fascisation du monde.

« Lutter en rupture, lutter en solidarité »
Préface de Judith Butler
Éditions Premiers Matins de Novembre (PMN éditions)
Collection Damnées de l'intérieur
13€
113 pages
Sortie nationale le 6 février 2026
Précommande

À lire sur Afrique XXI

« Togo, Ghana, Burkina Faso... La Chine au coeur d'un trafic de peaux d'âne », Robert Kanssouguibe Douti et Truth Reporting Post, 2 février 2026

Enquête Des villages du nord du Togo aux campagnes du Ghana et du Burkina Faso, les ânes disparaissent, victimes d'un commerce transfrontalier illégal pour alimenter la demande chinoise de peaux. Celles-ci sont destinées à la fabrication de l'ejiao, une gélatine utilisée dans la médecine traditionnelle.

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En anglais

Rami Abou Jamous, 26 January
Rami Abou Jamous has been keeping a diary for Orient XXI since February 2024. He is the founder of Gaza Press, an agency which provided assistance and interpreting for western correspondents, but in October 2023 he had to leave his apartment in Gaza City with his wife Sabah, her children and their three-year old son Walid under threat of the Israeli army. They sought refuge in Rafah, then in Deir el-Balah and later in Nusseirat. After another move caused by Israel's violation of the cease-fire on 18 March 2025, Rami and his family returned home on 9 October 2025.
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En espagnol

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En persan

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06.02.2026 à 06:00

La reconnaissance du Somaliland par Israël, une décision à double tranchant

Brendon Novel
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Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l'indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d'importantes retombées diplomatiques et économiques. L'insertion d'Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d'autres acteurs régionaux et internationaux.

« Contrairement à la “Palestine”, le Somaliland n'est pas un État virtuel. » Le président somalilandais Abdirahman Mohammed Abdullahi – dit « Irro » – n'a rien trouvé à redire aux propos provocateurs du ministre israélien des affaires étrangères Gideon Saar prononcés le 6 janvier depuis Hargeisa, la capitale du Somaliland.

Car dix jours plus tôt, le 26 décembre 2025, Israël est devenu le premier État au monde à reconnaître le Somaliland depuis sa déclaration d'indépendance unilatérale de la Somalie, en mai 1991. Cette initiative discrétionnaire a néanmoins rencontré une large réprobation, de l'Union européenne à l'Union africaine (UA) en passant par la Ligue arabe. Nombreuses ont été les marques de soutien à l'intégrité de l'État somalien, et aucun pays n'a encore emboîté le pas d'Israël.

Depuis le 26 décembre, toutes les forces politiques somalilandaises s'emploient à promouvoir la reconnaissance israélienne comme la légitime expression d'un État somalilandais souverain. Depuis plus de trois décennies déjà, la reconnaissance internationale d'un État définitivement séparé d'une Somalie qualifiée de « faillie » est présentée comme l'unique horizon envisageable.

Trente-cinq années d'impasse

Jusqu'à présent, la cause somalilandaise n'avait trouvé que peu d'écho. L'« État de facto » s'est en effet toujours heurté au principe de l'intangibilité des frontières1 qui, par sa rigidité, rend le système international hostile à son existence. L'échec de son union avec la Somalie entre 1960 et 1991 a pourtant été souligné2 par l'UA en 2005 dans un rapport qui reconnaît une quête de reconnaissance « historiquement unique et justifiée dans l'histoire politique africaine ».

Mais nombreuses sont les voix à ne pas en reconnaître la légitimité, quitte à caricaturer l'histoire du Somaliland et à récuser la singularité de sa trajectoire politique et les crimes de masse qui l'ont marqué. À la fin des années 1980, l'ex-dirigeant somalien Mohammed Siad Barre, au pouvoir de 1969 à 1991, a en effet réprimé dans le sang le soulèvement d'une population somalilandaise majoritairement somalie Isaaq, une confédération clanique toutefois minoritaire au niveau national et dont des dizaines de milliers de membres ont été tués.

À contre-pied des détracteurs de l'« État de facto », Israël et ses soutiens s'érigent aujourd'hui en porte-voix du Somaliland et de son droit à l'autodétermination. Cette posture n'est cependant que l'expression d'une stratégie opportuniste d'instrumentalisation des griefs de minorités régionales qui rappelle la doctrine israélienne dite de la « périphérie ». Formulée dès les années 1950, son but était de faire des États non arabes et des minorités ethniques de la région des soutiens d'Israël. L'appui de Tel-Aviv à l'indépendance du Kurdistan irakien en 2017 et à la communauté druze en Syrie en 2025 sont d'autres exemples récents de cette approche. Ce faisant, Israël entend fragiliser ses voisins, assurer son hégémonie, et garantir la pérennité de son projet colonial en Palestine.

Une politique étrangère pro-états-unienne

L'initiative du 26 décembre s'inscrit plus largement dans une diplomatie somalilandaise ouvertement alignée sur Washington. Au lendemain de l'enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas le 3 janvier, l'« État de facto » a par exemple été le seul pays du continent africain à soutenir de manière appuyée l'action états-unienne au Venezuela, la jugeant « calibrée ».

Ce tropisme a pris forme au cours de la présidence de Muse Bihi Abdi, entre 2017 et 2024. Hargeisa a d'abord établi des liens diplomatiques avec Taipei en 2020, s'aliénant ainsi Beijing, à contre-courant des autres pays africains, qui ont tous, à l'exception de l'Eswatini, fini par rompre avec Taïwan. Bihi et son entourage ont par la suite noué d'importantes relations avec les cercles républicains états-uniens, en particulier au sein de la très conservatrice (et pro-israélienne) Heritage Foundation. En 2023, cette dernière appelait officiellement à reconnaître le Somaliland. Aujourd'hui, le président Irro se montre ouvert à l'accueil d'une base militaire étatsunienne et à l'octroi de concessions minières – espérant séduire Donald Trump et peut-être lui arracher la reconnaissance du pays.

L'administration Trump demeure toutefois ambiguë. Le 29 décembre, la représentante des États-Unis au Conseil de sécurité des Nations unies s'est distinguée3 de ses homologues en défendant le droit d'Israël d'entretenir les relations diplomatiques de son choix. Imiter Tel-Aviv offrirait à Washington un levier de plus pour contrer l'influence régionale de la Chine. En outre, Trump n'a pas cessé ces derniers temps d'attaquer la Somalie, qu'il a qualifiée de « pays le plus corrompu sur terre », avant de considérer que cet État « n'existe même pas ». Début janvier, les accusations de corruption ont servi à justifier l'annulation de tous les programmes d'aide étatsuniens à destination du gouvernement fédéral somalien.

La rupture entre la Somalie et les Émirats arabes unis

Une reconnaissance du Somaliland entraînerait cependant une dégradation majeure des relations des États-Unis avec la Somalie, au risque d'aggraver plus encore l'instabilité du pays et de fragiliser la lutte contre les militants djihadistes d'Al-Chabab. De plus, nombre de partenaires régionaux de Washington et proches du gouvernement somalien s'y opposent, comme l'Égypte, la Turquie et Djibouti. Dès lors, il est difficile de prévoir ce que Trump pourrait ou non décider à l'égard du Somaliland.

D'autres États, relativement discrets depuis le 26 décembre, pourraient suivre Israël. Au premier rang desquels figurent les Émirats arabes unis (EAU), très présents au Somaliland depuis 2017, particulièrement au travers de la société Dubai Ports World, en charge du port de Berbera. Depuis une dizaine d'années, la proximité croissante d'Abou Dhabi avec Hargeisa et d'autres régions autonomistes somaliennes – le Puntland au nord et le Jubaland au sud – a compliqué ses relations avec Mogadiscio. Le président somalien, Hassan Sheikh Mohamoud, considère d'ailleurs les Émiriens comme les facilitateurs du rapprochement d'Hargeisa avec Tel-Aviv. Le 12 janvier, il a donc mis fin à tous les accords de coopération avec les EAU, exigeant le départ du territoire somalien de toutes les entités qui leur sont liées. Cette décision est évidemment inapplicable, non seulement au Somaliland du fait de son indépendance de facto, mais aussi au Puntland en raison de l'autonomie dont jouit cette région de la Somalie.

Enfin, le gouvernement éthiopien est demeuré plutôt silencieux. Proche des EAU et d'Israël, désireux d'accéder aux côtes somalilandaises à des fins militaires et économiques, le premier ministre, Abiy Ahmed, avait promis, en janvier 2024, de reconnaître l'« État de facto ». Cette promesse, restée lettre morte, avait déjà suscité de vives réactions internationales et l'ire du gouvernement somalien. Ankara était finalement parvenue à rapprocher Addis-Abeba de Mogadiscio. Abiy Ahmed doit en effet composer avec la Turquie et la Chine, très proches de la Somalie, mais également les deux principaux investisseurs étrangers en Éthiopie.

La nouvelle corde d'un arc israélo-émirien

Après plus de deux ans de guerre et un génocide toujours en cours à Gaza qui lui valent un statut de paria dans la région, Israël a gagné un nouveau partenaire, à seulement quelques encablures du détroit de Bab el-Mandeb, qui voit passer près de 12 % du commerce mondial. Tel-Aviv disposera désormais d'un point d'appui stratégique pour protéger ses intérêts économiques. Entre 2023 et 2025, les attaques houthistes en mer Rouge les avaient sensiblement affectés.

À ce stade, les contreparties exactes consenties par le gouvernement somalilandais restent incertaines et assurément encore en tractations. Elles recouvriront probablement un renforcement de la coopération en matière de renseignement avec le Mossad, un acteur clé des négociations qui ont mené à la reconnaissance. Un ancrage militaire à Berbera est également possible4. En revanche, l'hypothèse ubuesque d'un « accueil » de déportées gazaouies à partir de laquelle les deux pays ont noué langue en avril-mai 2025 semble désormais écartée.

Plus largement, le Somaliland s'arrime à une architecture régionale favorable à Tel-Aviv, dont les accords d'Abraham du 13 août 2020 constituent l'épine dorsale et que le président Irro a promis de signer lors d'une visite en Israël prévue prochainement. Figure de proue de ces accords, les EAU disposent d'une influence en Afrique de l'Est et dans le golfe d'Aden – de la Libye au Yémen en passant par le Soudan des Forces de soutiens rapides – qui pourrait profiter à Israël au-delà du seul cas somalilandais. Appuyé par Abou Dhabi, le yéménite Aïdarous Al-Zoubaïdi, chef du Conseil de transition du Sud aujourd'hui en difficulté, avait par exemple affirmé qu'un État indépendant dans le sud du Yémen se joindrait aux accords d'Abraham5.

Une exposition géopolitique à risque

Aux projections régionales des puissances israélienne et émirienne s'opposent de nombreux pays, notamment les appuis traditionnels du gouvernement fédéral somalien comme la Turquie, l'Égypte et le Qatar. Une présence d'Israël sur le golfe d'Aden, qui plus est militaire, pourrait ainsi exposer le territoire somalilandais à des tentatives de déstabilisation. Les houthistes ont déjà menacé d'en faire une cible6.

Par ailleurs, l'Arabie saoudite se distingue aujourd'hui comme l'un des principaux soutiens de la Somalie. Dans un contexte de rivalités croissantes avec Abou Dhabi, Riyad s'efforce de réduire l'influence régionale émirienne. À cette opposition se rattachent aussi les liens de l'Arabie saoudite avec le Pakistan et ceux des EAU avec l'Inde, un pays proche de Tel-Aviv où des voix l'appellent à reconnaître le Somaliland.

La reconnaissance israélienne – sur fond de promotion enthousiaste d'Israël par les dirigeants somalilandais – n'est donc pas gage de stabilité pour l'« État de facto ». Ce dernier s'antagonise durablement une grande partie de l'Afrique et du monde arabe, où le principe de l'intangibilité des frontières demeure structurant et la question palestinienne prégnante. Enfin, les retombées économiques d'hypothétiques investissements israéliens restent à ce stade incertaines.

Consolider le projet somalilandais

La promotion du droit à l'autodétermination offerte par Israël a facilité l'adhésion d'une partie significative de la population somalilandaise à la reconnaissance mutuelle des deux pays. Pour beaucoup, plus de trois décennies d'isolement diplomatique ont fini par reléguer la cause palestinienne derrière l'opportunité israélienne. Dès le 26 décembre, il y a eu d'importantes manifestations de joie, principalement dans le centre-ville d'Hargeisa, près du musée national sur lequel un immense drapeau israélien a été projeté. Y ont également été projetés celui des EAU et le logo de DP World en signe de gratitude, mais surtout pour souligner l'indépendance radicale du Somaliland et son rejet de la décision somalienne d'expulser les Émiriens du territoire.

Mais le Somaliland n'est pas un monolithe. D'autres images – certes moins nombreuses – ont aussi circulé sur les réseaux sociaux, notamment de contestations. À Borama, la capitale de la province occidentale de l'Awdal, des individus ont exprimé leur opposition à cette reconnaissance. Plusieurs personnes ont même été arrêtées, parmi lesquelles certaines arborant des drapeaux palestiniens, mais également des intellectuels et des chefs religieux critiques.

Il est néanmoins difficile de mesurer l'ampleur de l'opposition interne dès lors qu'elle est criminalisée car considérée comme hostile au Somaliland. De manière générale, l'adhésion au projet somalilandais des régions occidentales et orientales – dont une partie a été perdue en 2023 – a toujours été fluide. Leurs populations, issues de clans somalis minoritaires, ont longtemps été marginalisées au profit des provinces centrales Isaaq autour desquelles le projet national s'est structuré. À terme, il est donc possible qu'une partie de ces populations périphériques fasse de la reconnaissance israélienne un outil de plus de contestation des autorités, dont l'exercice effectif de la souveraineté pourrait être fragilisé.


1La Conférence des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), réunie au Caire, opta en faveur du «  principe de l'intangibilité  » des frontières en Afrique le 21 juillet 1964.

2Union africaine, «  AU Fact-Finding Mission to Somaliland (30 April to 4 May 2005)  », 2005.

3Tammy Bruce, représentante adjointe des États-Unis d'Amérique auprès des Nations unies, «  Remarks at a UN Security Council Emergency Meeting on Somaliland  », 29 décembre 2025.

4Lazar Berman, «  Somaliland Official Confirms Talks with Israel on Hosting a Military Base  », The Times of Israel, 8 janvier 2026.

5Mohamad Ali Harisi, «  Yemen's Al Zubaidi on Southern independence and what comes next  », The National, 24 septembre 2025.

6«  Any Israeli presence in Somaliland will be a “target” : Houthi leader  », Al Jazeera, 28 décembre 2025.

05.02.2026 à 06:00

Le cadeau de Marina Da Silva (1958 – 2026)

Doha Chams
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Marina Da Silva, journaliste et militante, qui a contribué à Orient XXI dès son lancement, s'est éteinte à Paris le lundi 26 janvier 2026. Dans ce texte personnel, la journaliste libanaise Doha Chams lui rend hommage depuis Beyrouth. Elle a passé sa tête par la porte entrebâillée et a parcouru la pièce avec ses grands yeux avant de demander : « Où puis-je trouver Doha Chams ? » Cela s'est passé il y a près de 30 ans, dans les locaux du quotidien libanais Assafir, à Beyrouth. Je me suis (…)

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Texte intégral (2079 mots)

Marina Da Silva, journaliste et militante, qui a contribué à Orient XXI dès son lancement, s'est éteinte à Paris le lundi 26 janvier 2026. Dans ce texte personnel, la journaliste libanaise Doha Chams lui rend hommage depuis Beyrouth.

Elle a passé sa tête par la porte entrebâillée et a parcouru la pièce avec ses grands yeux avant de demander : « Où puis-je trouver Doha Chams ? »

Cela s'est passé il y a près de 30 ans, dans les locaux du quotidien libanais Assafir, à Beyrouth. Je me suis levée, comme une réponse à sa question, en lui demandant à mon tour qui elle était. Elle a alors ouvert complètement la porte pour entrer dans la pièce. Elle portait une longue chevelure, difficile à ignorer, et un large sourire, et m'a tendu la main en se présentant : « Marina Da Silva, journaliste. »

Elle m'a dit que Joseph Samaha, qui était alors le rédacteur en chef du journal, lui avait appris que j'étais la correspondante du journal L'Humanité, et elle voulait s'en assurer. Je lui ai expliqué que je travaillais avec eux « à la pige », comme on dit dans le jargon du métier, mais que je n'étais pas leur correspondante permanente. Simplement, je répondais aux commandes selon le temps dont je disposais et mon intérêt pour le sujet proposé. Mais elle voulait en avoir le cœur net : « Vous ne faites pas de sujets culture pour eux ? » J'ai répondu que cela m'arrivait, s'ils me le demandaient.

À vrai dire, je ne comprenais pas bien la finalité de toutes ces questions, mais j'avais décidé d'y répondre par respect pour mon chef qui m'avait envoyé cette dame. Elle m'a expliqué ensuite être elle-même journaliste free-lance, qu'elle collaborait de temps en temps avec Le Monde diplomatique en plus de son travail comme critique de théâtre. Plus tard, je découvrirai qu'elle comptait parmi les plus importantes critiques de la scène théâtrale française. Elle a fini par me dire qu'elle serait heureuse que l'on se revoie à Paris, m'a serré la main et elle est repartie.

Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée là.

Solidarité professionnelle

Quelques jours plus tard, le chef du service international de L'Humanité m'a appelée pour me dire qu'il s'est « pris une volée de bois vert » de la part de Marina Da Silva à cause de moi. Il lui avait en effet commandé quelques papiers à l'occasion de son voyage à Beyrouth. Or, voilà qu'elle « découvre » que le journal avait déjà une collaboratrice sur place, bien que ce ne soit pas une correspondante permanente. Marina a reproché à mon interlocuteur sa conduite et a refusé d'écrire le moindre article, considérant que ses commandes avaient été faites « derrière [mon] dos », que c'était trahir une consœur et contraire au principe de solidarité professionnelle.

Je n'en revenais pas ! Mais qui est cette personne ? De quelle planète débarque-t-elle ? Il existe donc des personnes qui croient réellement en ces principes ? Mieux, qui les appliquent ? L'anecdote pourrait presque passer pour une légende…

J'ai tenté d'expliquer au chef du service international avoir bien précisé à ma consœur Da Silva que je n'étais pas la correspondante permanente du journal, mais il m'a répondu : « Peu importe, c'est Marina ! »

Et moi qui m'étais construit toute une armure, faite de prudence, de doutes et de suspicions, je me suis retrouvée désarmée par l'apparition de Marina dans ma vie.

Une matriochka qui en cachait d'autres

Nous sommes évidemment devenues amies. À Paris, elle m'a prise par la main pour me faire découvrir des cercles d'amis qui lui ressemblaient, des gens que je n'avais pas eu la chance de rencontrer pendant la période où je vivais là-bas. La plupart d'entre eux étaient de la génération qui avait lutté contre la guerre au Vietnam, des internationalistes qui ne croyaient ni aux frontières ni aux identités assignées, y voyant surtout des obstacles à la solidarité. Mais surtout, Marina et ses amis ont inscrit dans mon esprit un lien indéfectible et quotidien entre éthique, militantisme politique et vie professionnelle.

Avec le temps, j'ai découvert d'autres facettes de la personnalité de Marina. Elle était une vraie matriochka, une poupée russe qui en cachait d'autres. Car en plus de son travail de critique de théâtre incisive, et de journaliste aguerrie, elle était également professeure de yoga et trapéziste. Elle se produisait même de temps à autre au cirque !

C'est qu'un beau jour, alors que je séjournais chez elle, j'ai vu au réveil quelqu'un qui pendait la tête en bas, les jambes accrochées à un cercle métallique fixé au plafond. J'ai d'abord sursauté avant d'être rassurée par la longue chevelure qui pendait à son tour : ce n'était qu'elle. Elle a ri en me disant qu'elle s'entraînait pour son prochain numéro de cirque. J'étais fascinée.

Les êtres chers ne meurent pas, ils partent en voyage

C'est à cause de Marina que je suis revenue à Paris, à l'automne dernier, alors que j'avais décidé de boycotter la ville. On lui avait diagnostiqué une tumeur au cerveau.

Je l'écoutais, perplexe, m'expliquer qu'il n'y avait aucun espoir. Elle parlait tristement, mais avec une certaine acceptation que j'avais du mal à comprendre. Elle m'a un peu reproché mon déni, mon refus d'accepter que c'était probablement la dernière fois qu'on se voyait. Ce déni était une manière de lui exprimer tout mon amour, et une volonté de croire, malgré tout, qu'un miracle était toujours possible. Or, c'était précisément ce qu'elle refusait, que je m'attende à un miracle. Sans doute était-ce pour me protéger.

Est-ce que je pariais réellement sur un miracle ou bien j'essayais simplement de me prémunir contre une nouvelle douleur ? Je parierais plutôt sur la deuxième explication. Inconsciemment, ces derniers temps, j'ai décidé de considérer que les êtres chers ne mouraient pas : ils partent en voyage. Ils ne sont pas loin, mais ils ont décidé de ne pas se montrer et de ne pas répondre au téléphone, c'est tout. Nul besoin de davantage d'explications. Je reprenais ainsi à mon compte l'attitude qu'un autre ami, Ziad Rahbani, avait adoptée ces dernières années.

J'ai dit au revoir à Marina et je suis rentrée à Beyrouth, avec l'espoir de la revoir lors de mon prochain séjour, prévu deux mois plus tard.

Mais quelque temps plus tard, Alain Gresh, notre ami commun, m'a appelée pour me dire que Marina a été hospitalisée, qu'elle avait décidé cela d'elle-même et que cela devrait faciliter son départ, sans souffrance, après que son état s'est rapidement détérioré.

J'avais déjà mon billet pour Paris quand j'ai reçu un autre message, d'une autre amie commune, la résistante libanaise Soha Bechara :


Je suis passée hier dire adieu à Marina. Elle est à la fois présente et absente, et elle s'apprête à rendre son dernier souffle. Nous continuerons à vivre avec la mémoire chargée de tous les souvenirs qu'elle a participé à fabriquer.

J'étais sidérée. Marina était vraiment en train de mourir, puisque Soha le dit, et Soha pèse ses mots. Quelques heures plus tard, nouveau message de Soha : « Marina Da Silva est partie cette nuit, laissant derrière elle de nombreux souvenirs imprégnés du mot Palestine. »

La Palestine comme boussole

Entre ces deux messages, j'ai passé une nuit de colère. Je me suis rappelé toutes les tentatives de Marina de me faire accepter la réalité. Que peut-on répondre à quelqu'un qui vous dit qu'il va sans doute bientôt mourir ? Je me suis remémoré son expression quand les larmes me sont montées aux yeux. Elle s'est penchée vers moi, souriante, tandis que je fixais ma tasse de thé froid : « Alors, on va pleurer un peu ? »

Et j'ai pleuré. À cet instant, elle a sorti de sa poche une pochette en papier enrubannée, qu'elle m'a tendue. « Ne me dis pas que, même aujourd'hui, tu m'as pris un cadeau ! » Car Marina avait toujours un cadeau pour moi, à chaque fois qu'on se voyait, ou à chaque fois qu'un ami partait pour Beyrouth. « Bien sûr que si ! », a-t-elle répondu en souriant. Je l'ai grondée tout en ouvrant la pochette, sous son regard attentif, pour y trouver un bracelet et des boucles d'oreilles faits à la main. Elle les avait achetés à des femmes qui militaient pour je ne sais plus quelle cause.

Car Marina était de tous les combats politiques : en soutien aux femmes immigrées et aux sans-papiers, contre l'interdiction du port du voile et contre l'islamophobie, avec les jeunes des quartiers populaires, pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah, la Palestine, bien sûr, sa boussole, et Gaza, sans oublier les camps de vacances pour les enfants palestiniens. Rien ne lui échappait. Durant les deux dernières années, en particulier, elle a toujours été présente pour aider, moralement ou matériellement, les populations du Sud-Liban et de Gaza.

Marina m'a réconciliée avec les êtres. Avec elle, j'ai repris foi en l'humanité. Comme tout être humain, Marina est morte. Mais contrairement à beaucoup, elle est partie avec tout ce que le mot « humain » peut contenir de noblesse. Et cela restera gravé dans mon cœur, à jamais, comme son cadeau le plus précieux.

04.02.2026 à 06:00

Dans les ruines de Gaza

Arnaud Marie
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En dialogue avec la poésie du Palestinien Mosab Abu Toha et en se fondant sur le mythe d'Icare, ce texte montre l'anéantissement total, toujours en cours, qui est à l'œuvre dans la bande de Gaza : de l'humain et du non-humain, du matériel et de l'immatériel. « La Chute d'Icare » Selon Brueghel en 2023 Icare n'est pas tombé dans la mer. Il a été touché par une bombe ou un obus de char. Des éclats de Shrapnel ont dispersé son corps sur les ruines des maisons bombardées. et sur les (…)

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Texte intégral (4673 mots)

En dialogue avec la poésie du Palestinien Mosab Abu Toha et en se fondant sur le mythe d'Icare, ce texte montre l'anéantissement total, toujours en cours, qui est à l'œuvre dans la bande de Gaza : de l'humain et du non-humain, du matériel et de l'immatériel.

« La Chute d'Icare »
Selon Brueghel en 2023
Icare n'est pas tombé dans la mer.
Il a été touché par une bombe
ou un obus de char.
Des éclats de Shrapnel ont dispersé son corps
sur les ruines des maisons bombardées.
et sur les écoles et les musées.
Il n'y avait pas de laboureur,
mais les fraises et l'herbe
continuaient de pousser, et les chiens
et les chats, au clair de lune
fouillaient des tas de cadavres.
Personne n'a entendu les éclats de Shrapnel tomber
dans la mer ni le bourdonnement du drone.

L'auteur de ce poème1, Mosab Abu Toha, était professeur d'université et bibliothécaire à Gaza, où il n'y a désormais plus ni universités ni bibliothèques. Arrêté, puis battu et humilié par les forces de défense israéliennes en novembre 2023, il parvient, après sa libération, à rejoindre Le Caire en décembre 2023, puis Syracuse, dans l'État de New York, avec sa femme et ses enfants.

À la différence d'Icare2, le personnage de son poème, Abu Toha a pu miraculeusement battre des ailes et s'élever dans un ciel dégagé. Mais, comme Icare, une partie de lui-même n'a jamais quitté Gaza et gît pour toujours dans les ruines et les décombres, où vivent encore des membres de sa famille et ses amis. Dans ce poème de 2023, herbe et fraises continuent de pousser avec l'insolence des choses qui ne peuvent pas mourir. Mais nous sommes en 2026, et il n'y a plus ni fraises ni herbe à Gaza.

Paysage marin avec des bateaux, des agriculteurs et des moutons sous un ciel nuageux.
Pieter Brueghel l'Ancien, Paysage avec la chute d'Icare, vers 1560.
Dans le tableau de Brueghel l'Ancien, la chute d'Icare n'a absolument rien de spectaculaire, à mille lieues de toutes les mises en scène tragiques qui dramatisent l'ultime confrontation des héros avec la mort. Sur la toile, on voit un laboureur qui creuse son sillon, des navires qui continuent de voguer : la chute d'Icare n'intéresse personne. C'est une mort silencieuse, une mort pour rien.
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles.

Le crime parfait

Dispersé dans les ruines, le corps d'Icare est introuvable. Il en va de même pour les corps de 9 000 autres gazaouis ensevelis sous les immeubles effondrés et recouverts de tonnes de gravats. Depuis peu, des équipes de la défense civile s'activent pour les retrouver. Avec des moyens limités et un matériel rudimentaire, elles ont récemment permis de découvrir des dizaines de victimes, toutes issues d'une même famille, la famille Salem, dans le quartier d'Al-Rimal de Gaza-ville. Mais comment identifier des corps lorsqu'il n'y a plus vraiment de corps ? Lorsque plus rien ne permet de distinguer un être humain des décombres dans lesquels il a été broyé ?

La maison de la famille Salem s'est effondrée sous les bombardements dans les premiers mois de la guerre, en décembre 2023. Aujourd'hui, la guerre est officiellement terminée, mais Israël multiplie les attaques ciblées, et s'acharne sur les derniers bâtiments qui tiennent encore debout. Lorsque les armes se taisent, les ruines, fragilisées par les intempéries inédites de cet hiver, s'affaissent sur elles-mêmes, tuant et recouvrant ceux qui s'étaient réfugiés là, ceux pour qui une maison en ruine reste une maison — home — un chez-soi. Personne n'a jamais cru que le cessez-le-feu instauré dans le cadre du plan Trump mettrait un terme au génocide en cours, et à la politique de destruction totale revendiquée par les extrémistes israéliens.

On feint pourtant de croire que tout est rentré dans l'ordre. Les médias ont largement couvert la première phase du plan de paix marquée par la libération des otages, de part et d'autre. Ceux qu'on appelle « prisonniers » et dont on ne connaît que le nombre — les Palestiniens — et ceux qu'on appelle « otages », dont le monde entier connaîtra les noms et les visages : les Israéliens. Cette parenthèse refermée, Gaza, dévastée et transformée en « ville fantôme », est redevenue invisible ou presque, soumise en tout cas à un régime de visibilité contrôlée. Les violations répétées du cessez-le-feu par Israël, le blocage persistant de l'aide humanitaire sont rarement évoqués.

Les journalistes sont invités à regarder bouger la fameuse « ligne jaune » qui sépare la zone occupée par les forces israéliennes du champ de ruines où sont massés et survivent des centaines de milliers de Palestiniens. Officiellement, l'armée ne peut franchir cette ligne de retrait qu'elle se contente de sécuriser : n'est-ce pas la preuve tangible qu'Israël respecte ses engagements ? En réalité, cette ligne parfois matérialisée par des blocs de béton peints en jaune, parfois par une tranchée, mais le plus souvent totalement invisible est, comme l'explique le journaliste Rami Abou Jamous, une « frontière virtuelle » et mouvante qui couvre déjà au moins 53 % de la bande de Gaza. Nous pourrions aussi bien l'appeler « ligne de compression » puisqu'elle permet d'empiéter chaque jour un peu plus sur un territoire voué à l'annexion, ou encore « ligne de mort », car elle n'existe que dans l'instant où un Palestinien la franchit et tombe aussitôt sous les balles israéliennes.

La zone occupée est un no man's land. Il ne reste rien. Bâtiments, arbres, terres agricoles : tout a été méthodiquement broyé et rasé par les engins de chantier israéliens — notamment le terrifiant bulldozer Caterpillar D9 — qui effacent à une vitesse vertigineuse toute trace de ce que fut Gaza. De l'autre côté de la ligne jaune se trouvent des ruines à perte de vue. Les chiffres défient l'imagination : 80 % des bâtiments sont détruits, il y a près de 55 millions de tonnes de gravats, moins de 50 % des hôpitaux sont partiellement opérationnels, plus de 90 % des écoles sont endommagées. Récemment, près de 27 000 tentes ont été inondées ou emportées par la tempête du 15 décembre 2025.

Plus de 70 000 tonnes d'explosifs ont été larguées sur Gaza, ce qui dépasse le total des bombardements sur les villes de Dresde, Hambourg et Londres pendant la seconde guerre mondiale. Dans l'histoire récente, même des villes comme Alep en Syrie ou Marioupol en Ukraine n'ont pas été aussi durement frappées que Gaza.

Pas plus que les chiffres, les mots ne semblent pouvoir se hisser à la hauteur du désastre qu'ils s'efforcent de nommer. On persiste, contre toute évidence, à noyer le terme « génocide » dans les fausses pudeurs et les réticences coupables. Mais on ose tout de même parler d'urbicide pour désigner le projet israélien de détruire et de raser toutes les villes de la bande de Gaza, leurs bâtiments, leurs rues, leurs infrastructures ; de culturicide pour montrer qu'Israël a visé délibérément et méthodiquement tous les pôles culturels de l'enclave comme les imprimeries, les maisons d'édition ou les librairies ; de mémoricide pour qualifier les bombardements des sites et monuments historiques… On pourrait sans doute inventer encore beaucoup d'autres mots en « –cide », mais chacun ne viendrait dire qu'une partie du désastre, et tous, alignés les uns derrière les autres, finiraient par masquer ce qu'ils s'efforcent de désigner.

Si ces chiffres et ces mots échouent, malgré leur précision supposée, à rendre compte de ce qui se joue à Gaza, c'est qu'ils restent cantonnés dans le registre des preuves mesurables : on évalue, on statue, on nomme. Parfois, on juge et l'on condamne, mais toujours de très loin. On se pose en arbitre d'une guerre dont on pourrait quantifier l'ampleur, décliner à l'infini les conséquences catastrophiques sur l'humain et le non-humain, le matériel et l'immatériel. Mais par là même, on ne dit rien du crime perpétré à Gaza, un crime qui ne serait pas un prolongement, une dérive malheureuse de la guerre, mais le point aveugle qu'il faut chercher avant, après, en deçà et au-delà de la guerre. L'occupant israélien ne cherche pas à défaire un ennemi, mais à assurer sa mainmise sur tout ce qui, en Palestine, pouvait jusque-là paraître hors d'atteinte : chaque recoin de la terre et de l'âme, le ciel, la mer, les souvenirs, l'avenir, le temps lui-même.

Dans le poème d'Abu Toha, Icare ne cherche pas à quitter Gaza, à s'enfuir. Il s'envole pour prendre de la hauteur. Quelques coups d'aile lui auraient permis de contempler les ruines pour y traquer la mémoire mutilée, la vie indestructible qui persiste dans les décombres, pour arracher à l'oubli ce que l'occupant prétend effacer, pour relancer en somme l'horloge qui s'est arrêtée.

Hélicoptères Apaches, F16 et drones, les nouveaux anges du Jugement

Avant d'être mis en pièces par un obus israélien, Icare aurait pu voir très distinctement que la mémoire gisant dans les ruines de Gaza n'est pas seulement la mémoire palestinienne, mais aussi la mémoire juive. Comme l'explique le philosophe Georges Didi-Huberman, dans une tribune publiée dans Le Monde le 3 juin 2025, en bombardant, en affamant, en liquidant méthodiquement le peuple palestinien, le gouvernement israélien inflige « l'insulte suprême » à « ce qui devrait demeurer son plus ancestral commandement biblique : Zakhor  souviens-toi en hébreu »], la mémoire juive elle-même »3. Cela ne signifie pas que les extrémistes israéliens auraient fait table rase du passé. Bien au contraire, ils se souviennent. Mais ils sont passés maîtres dans l'art de bafouer le souvenir : comme n'importe quels fascistes, ils savent instrumentaliser la mémoire, lui façonner une nuque disciplinée et un front d'airain.

S'ils se souviennent, explique Didi-Huberman, c'est pour mieux nourrir « leur terrifiant activisme messianique, leur fantasme du “troisième temple” ou leur perspective coloniale sur le “grand Israël” », insultant ainsi « la mémoire de leur propre généalogie, de leur propre tradition éthique et religieuse vieille de vingt-sept siècles ». En effet, dans les ruines de Gaza, les fondamentalistes israéliens ne voient qu'un monde à conquérir et une population à éradiquer. La mémoire, alors, nourrit la vengeance et l'oubli de l'autre. Perversion totale d'une tradition messianique juive depuis toujours hantée par les ruines et la promesse du tikkun : la réparation d'un monde brisé. Dans cette tradition, la matière broyée, réduite à l'état de fragments, ne doit pas être pulvérisée davantage, mais au contraire recueillie, recousue et sauvée. Un messianisme utopique et émancipateur cherchait même dans les ruines des raisons de combattre au nom des vaincus et des générations passées écrasées par l'histoire : une promesse d'espoir, de salut et de justice.

Mise au service d'un projet colonial et théocratique, cette promesse de réparation s'est muée en son exact contraire : un verdict de mort qui autorise l'élimination des vaincus et le triomphe sans retenue des vainqueurs. Le crime cesse alors d'être un crime puisqu'il vient hâter le jugement des âmes, la séparation nette et définitive entre les justes et les impies. Le feu qui s'abat continuellement sur Gaza devient ainsi un feu purificateur. Et s'il n'y a pas de place dans le ciel pour un Icare palestinien, c'est que ce ciel est tout entier traversé et occupé par les anges de la mort israéliens devenus les anges du Jugement dernier, qui purgent la terre avant l'occupation finale.

Dans le poème « Request letter », un personnage d'Abu Toha implore l'Ange de la Mort de laisser quelques indices sur les corps des Gazaouis défigurés et broyés, pour que les survivants puissent identifier leurs proches frappés par les bombes4. Dans de nombreux poèmes de son premier recueil, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, Abu Toha évoque la mort qui sans cesse plane au-dessus de Gaza : « hélicoptères Apaches, F16 et drones bourdonnants », créatures effrayantes qui quadrillent le ciel et sèment le malheur, monstres tout droit sortis de l'enfer : « Dante avait oublié d'en parler »5. Tels sont les nouveaux anges du Jugement — on a les anges qu'on mérite — déployés pour détruire et tuer, mais aussi pour signifier leur sursis à ceux qui habitent encore les ruines, pour leur rappeler à chaque instant qu'ils marchent vers l'anéantissement.

Habiter les ruines

Et pourtant, contre toute attente, les Gazaouis ne quittent pas les ruines dans lesquelles ils sont revenus vivre en masse, le 10 octobre 2025, après le cessez-le-feu. Tout le monde a vu les images impressionnantes qui montrent ces 500 000 déplacés formant une immense colonne et faisant route vers le nord de l'enclave.

Tout le monde aurait dû voir ceux qui reviennent. Ceux qui retrouvent par miracle leur immeuble presque intact et pleurent devant une porte qu'ils n'osent pas franchir. Ceux qui installent une tente ou un abri dérisoire sur les ruines de leurs maisons qui, bien que méconnaissables, demeurent leurs maisons. Ou ceux qui racontent la persistance tenace, dans toutes les rues, d'une odeur de mort qui imprègne chaque chose et que le vent ne parvient pas à chasser. Ceux qui décident d'habiter dans un cimetière, près de leur famille qu'ils ont pu enterrer. Enfin, ceux qui ramassent les livres dans les décombres d'une bibliothèque universitaire et les font sécher au soleil.

Et aujourd'hui, tout le monde détourne le regard devant les tentes inondées et leurs habitants frappés par le vent glacial de cet hiver 2025. Les enfants, les nourrissons surtout, souffrent de la faim et, privés de couvertures et d'abris décents, meurent d'hypothermie, alors que l'acheminement de l'aide humanitaire est toujours filtré et entravé par l'armée israélienne.

On met toutefois un point d'honneur à célébrer la « résilience » des Gazaouis capables d'absorber tous les chocs traumatiques, préférant les ruines à l'exil et reconstruisant une vie arrachée à la destruction. On aime ce concept de résilience devenu un slogan sans consistance, une formule magique qui transforme le pire des malheurs en simple désagrément : vous avez survécu ? Donc tout va bien. Si vous pouvez encaisser l'inacceptable avec une telle force d'âme, c'est qu'on peut finalement repousser un peu plus loin le curseur de l'inacceptable. Si vous survivez à cet hiver meurtrier, alors plus rien ne pourra vous atteindre. Vous pouvez très bien « rebondir » sous la menace d'un drone, il suffit de ne pas franchir la ligne jaune

Contre la résilience, la subsidence

L'écrivain et politologue libanais Camille Ammoun nous aide à sentir le poids d'indécence qui pèse sur cette notion de résilience, à comprendre comment elle désamorce la colère, relativise l'injustice ou l'oppression et permet de conclure qu'à l'intolérable, il est toujours possible de s'adapter. Ammoun lui oppose un autre terme, emprunté à la géologie : la « subsidence », désignant par là une matière qui ne peut reprendre sa forme première « après un choc ou une contrainte [et qui] se transforme de manière irréversible »6.

La subsidence désigne un affaissement du sol et par extension le délitement de toute une société dont les piliers s'effondrent peu à peu ; pour ceux qui la subissent, elle devient « un drame dont on ne se remet pas. Un deuil impossible ». Quand il écrit ces lignes, Ammoun songe à Beyrouth, ville libanaise martyrisée par l'histoire. Que dirait-il de Gaza, où le sol s'est affaissé au point qu'il semble ne plus y avoir de sol ? Gaza, où le tissu urbain n'est plus qu'un amas de gravats instables et boueux, et où les conditions d'une vie commune semblent compromises pour longtemps. Gaza, qui ne retrouvera jamais son visage d'avant lorsqu'elle aura été définitivement défigurée par le terrifiant « Project Sunrise », cynique plan étatsunien de reconstruction présenté le 19 décembre 2025 dans le Wall Street Journal.

Et pourtant, le corps d'Icare reprend forme, ses restes rassemblés sont maintenant animés d'une vie étrange et obstinée. Il ne retrouvera pas ses ailes, mais il saura vivre dans les ruines. Point de résilience héroïque, point de promesse de renaissance, mais la force de celui qui refuse quotidiennement de disparaître.

« Les habitants de Gaza doivent montrer au monde qu'ils ne peuvent pas être vaincus », explique Abu Toha7. Israël ne peut vaincre, car il est certes possible de tuer et de détruire, mais impossible de briser une vie qui insiste et persiste au cœur même de la mort et de la destruction. On se gardera bien de voir là une simple survie comme prolongement atrophié de la vie, mais plutôt ce que le philosophe Jacques Derrida appelait « sur-vie » : une forme de vie plus fragile, plus exposée, mais aussi plus intense parce qu'elle ne s'adosse à aucune garantie, à aucun avenir assuré. On ne peut abattre celui qui a toujours vécu avec la mort autour de lui et en lui, qui a fait de la disparition la condition même de son existence.


1Mosab Abu Toha, dans Forest of Noise, 2024, traduction d'Arnaud Marie

2Icare est le fils de Dédale, l'ingénieur qui conçut le labyrinthe où fut caché et enfermé l'un des monstres les plus terrifiants de la mythologie grecque : le Minotaure. Icare et son père sont enfermés dans ce labyrinthe, jonché de corps démembrés et mutilés par la bête. Dédale fabrique pour Icare des ailes, avec cire et plumes, qui ne lui permettront pas de fuir bien loin… Un instant soulagé de pouvoir quitter ce lieu de désolation, de pouvoir échapper aux effluves de mort, qui font de chaque respiration une épreuve insoutenable, Icare s'élève trop haut dans le ciel, ses ailes ne résistent pas à l'ardeur du soleil.

3«  Georges Didi-Huberman, philosophe : “Ni persécutés, ni réfugiés, ni prisonniers, nous sommes pourtant bien les otages psychiques de la situation intolérable à Gaza”  », Le Monde, 3 juin 2025.

4Mosab Abu Toha, Forest of Noise, «  Request Letter  », Alfred A. Knopf, New York, 2024, p. 51.

5Mosab Abu Toha, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, «  Les blessures  », Editions Julliard, Paris, 2022, p. 113.

6Camille Ammoun, Subsidence, Éditions Terre Urbaine, Vincennes, 2023, p.13.

7Mosab Abu Toha, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, p. 155.

03.02.2026 à 06:00

France. Rima Hassan, nouvelle sorcière

Martine Bulard
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Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l'accuse sur Radio J d'être « un danger », tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ? Rima Hassan (…)

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Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l'accuse sur Radio J d'être « un danger », tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ?

Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les principaux médias ; femme, elle est détestée par les machistes de tous poils ; racisée, elle est soupçonnée de communautarisme ; Palestinienne, elle est considérée comme porte-parole du Hamas ; musulmane, elle est inévitablement terroriste ; juriste, elle manipule le droit ; LFIste, elle est assurément antisémite.

Ces a priori discriminatoires, jetés ensemble dans le chaudron de la haine, façonnent un portrait de Rima Hassan, repris sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision en continu, et même en tags sur les murs de certains quartiers.

Longtemps, la députée européenne a incarné le modèle de l'immigrée qui a réussi. Conjuguant élégance, parole facile et réflexion intellectuelle affirmée, la jeune femme séduit. Les médias l'invitent. Elle fait partie d'une série d'organismes en raison de son expertise sur le droit international et les immigrés, dont le Conseil global pour la diversité et l'inclusion, instance consultative du groupe L'Oréal, temple de la beauté, qu'elle rejoint en 2023.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la fameuse « Diversité » (avec une capitale chez L'Oréal) reste tranquille et consensuelle. Mais les attaques de groupes palestiniens, dont le Hamas, le 7 octobre 2023 changent la donne.

De la diva à la paria

Palestinienne, Rima Hassan ne peut se taire devant le traitement unilatéral qui est fait de cette action conduite principalement par le Hamas — qui se traduit par la mort de 1 219 Israéliens et l'enlèvement de 251 otages —, et qui occulte les exactions et le nettoyage ethnique des Palestiniens depuis 75 ans. Elle s'exprime le jour même de l'attaque, écrivant sur son compte X qu'il est « moralement inacceptable de se réjouir de la mort de civils ». En juriste, elle précise : « Ce qu'a fait le Hamas tombe sous le coup de la loi internationale, en crimes de guerre, crimes contre l'humanité. » Elle reprend même à son compte le mantra du moment : « Le Hamas est une organisation terroriste. » Elle le répétera plusieurs fois tout au long de l'année qui suit l'attaque. Mais cela ne suffit pas.

Les médias qui l'appréciaient hier la rejettent avec violence. Le tout dans un climat généralisé d'interdiction de manifester toute solidarité avec Gaza : le gouvernement érige le soutien à la Palestine en manifestation d'antisémitisme. Les autorités et leurs porte-voix médiatiques exigent que l'on « transforme notre empathie naturelle à l'égard des victimes israéliennes en un soutien à l'État d'Israël », dénonce Rima Hassan. C'en est trop : de diva, elle devient paria.

Rima Hassan est née le 28 avril 1992 dans le camp de réfugiés palestinien de Neirab, près d'Alep, en Syrie, où les familles de son père et de sa mère se sont installées, après avoir été chassées de leurs villages lors de la création d'Israël en 1948 et de la Nakba (la « catastrophe » de l'exil forcé). Sa mère, institutrice, finira par quitter mari et camp pour atterrir à Niort, dans les Deux-Sèvres, comme femme de ménage. Il lui faudra plusieurs années pour obtenir l'autorisation de ramener auprès d'elle ses deux filles — dont Rima, 10 ans — et ses quatre fils. Nous sommes en 2001.

Huit ans plus tard, Rima Hassan obtient la nationalité française. À 18 ans, elle n'est plus apatride, comme le sont les Palestiniens réfugiés. Après avoir décroché un master de droit international et organisations internationales à l'université Panthéon-Sorbonne en 2016, elle entame une thèse sur « le droit applicable dans les camps de réfugiés », tout en travaillant à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Puis elle occupe, jusqu'en 2023, le poste de rapporteuse à la Cour nationale du droit d'asile (CNDA)1. En 2019, lasse de ne pas trouver d'informations fiables sur les réfugiés, elle crée l'Observatoire des camps de réfugiés, fondé sur un réseau de bénévoles chargé de collecter des informations, mais, aussi, d'enquêter, de cartographier et d'informer sur les camps de réfugiés à travers le monde. De la mobilisation civile à l'engagement politique, il n'y a qu'un pas, franchi dans le sillage des attaques du Hamas et de la riposte démesurée d'Israël.

Insultes et menaces de mort

En vue des élections au Parlement européen le 9 juin 2024, elle accepte de figurer sur la liste conduite par Manon Aubry (La France insoumise, LFI), afin de « faire entendre une voix palestinienne » à Bruxelles, explique-t-elle. Un an et demi plus tard, elle regrette de n'avoir pu obtenir les sanctions nécessaires contre Israël et notamment la suspension de l'accord d'association, conformément au droit international. Mais elle a réussi, avec d'autres, à faire du génocide en cours à Gaza un sujet central. « Qu'elle soit admirée ou critiquée, Hassan est devenue la voix d'une génération déterminée à confronter l'Europe à la politique de Gaza, et elle ne semble pas près de baisser le ton », affirme Politico2, le journal en ligne, conservateur, fondé à Washington, qui l'a classée parmi les 28 personnalités les plus influentes de l'Union européenne (UE).

Mais ce choix de la députation européenne sur une liste LFI — le parti, à la différence des Verts, lui a proposé d'être candidate en position éligible — a un coût. Finis les portraits plutôt sympathiques dans Libération ou Le Monde — lequel devient très actif dans la chasse à cette nouvelle sorcière (lire l'encadré ci-dessous).

Elle est vilipendée pour oser parler d'apartheid et dénoncer la « politique génocidaire » du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Pourtant, au même moment, en janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) conclut explicitement à « un risque de génocide contre les Palestiniens à Gaza ». Une réalité aujourd'hui reconnue par plusieurs instances de l'Organisation des Nations unies (ONU), des historiens israéliens, des organisations non gouvernementales et nombre de juristes…

Dès l'annonce de son engagement électoral, son nom, l'adresse de son domicile et son numéro de téléphone sont diffusés sur les réseaux sociaux. Elle est menacée de viol ou d'assassinat, même dans la rue. Elle doit changer de lieu de résidence. La campagne est si violente que plus de cinq cents élus et personnalités politiques nationales et européennes publient une « Tribune en soutien à Rima Hassan » pointant que « ce que l'on veut faire taire, c'est la Palestine et toutes les voix qui la défendent » (Médiapart, 2 février 2024).

L'initiative est sans effet. Dans son livre sur Les Nouveaux Antisémites, Nora Bussigny, chroniqueuse pour Le Point, Marianne, ou la revue controversée Écran de veille, aurait débusqué la preuve irréfutable de son antisémitisme : quand elle était adolescente, son compte Facebook contenait, accolé à son nom, un double 8, symbole souvent utilisé par les néonazis. La fine limière aurait aussi pu conclure que Hassan était cornaquée par Pékin, les 8 y étant synonymes de chance et d'abondance… Ces chiffres sont plus prosaïquement ajoutés par l'algorithme lors de la création d'un compte Facebook…

La fabrique à polémiques

Les « affaires » montées de toutes pièces se succèdent. La chaîne Youtube Le Crayon extrait d'une interview de Rima Hassan un passage lui faisant dire que « les actes du Hamas [du 7 octobre] sont légitimes ». L'intervention intégrale démontrerait la supercherie, ses propos sur le Hamas ne portant pas sur le 7 octobre. La chaîne refuse de la diffuser.

La jeune militante tente l'exégèse. En vain. Comme le dit avec sa finesse habituelle l'avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel sur CNews le 30 avril 2024 : « Elle a peut-être dit autre chose lors de l'émission Le Crayon, il n'en demeure pas moins que pour Rima Hassan, l'action du Hamas est légitime. » Autrement dit : même si elle ne l'a pas dit, elle pourrait le dire et de toute façon elle le pense. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette croyance est aussi celle de ministres et de dirigeants politiques.

Anticipant les propos qu'elle pourrait tenir, la direction de l'université Paris-Dauphine, celle de Sciences-Po et l'université de Strasbourg annulent les conférences qu'elle devait animer, prévues respectivement les 6 mai, 22 et 28 novembre 2024, invoquant un « risque de trouble à l'ordre public ». Chaque fois, la censure reçoit le soutien de la ministre de l'enseignement supérieur Sylvie Retailleau puis de son successeur Patrick Hetzel ainsi que du ministre de l'intérieur Bruno Retailleau.

Dans le même temps, Rima Hassan, visée par plusieurs plaintes, va être entendue deux fois par la police dans le cadre d'enquêtes pour « apologie du terrorisme », en avril 2024 puis en avril 2025, où elle est interrogée pendant plus de onze heures d'affilée. L'une des plaintes, formée par le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA), concerne un tweet adressé aux étudiantes et étudiants de Sciences-Po, les invitant « au soulèvement ». Un autre dépôt de plainte, pour « menaces », est relatif à un échange sur X avec l'eurodéputé des Républicains François-Xavier Bellamy, Hassan dénonçant la proximité de son groupe avec « le régime génocidaire israélien ». En revanche, silence radio sur le fait que, quelques jours plus tôt, le même Bellamy avait publiquement accusé la députée d'être « antisémite », l'empêchant d'occuper l'une des quatre vice-présidences de la commission des droits de l'homme du Parlement européen.

Une autre plainte contre Rima Hassan concerne une citation du psychiatre décolonialiste français Franz Fanon. Une autre, le célèbre poème « Carte d'identité » (1964) du poète palestinien Mahmoud Darwich :

Mais… si jamais on m'affame
Je mange la chair de mon spoliateur
Prends garde… prends garde
À ma faim
Et à ma colère !

La liste est longue et les prétextes aux accusations, divers…

La criminalisation du soutien à la Palestine

Les actions en justice se multiplient, leurs cibles aussi, alors que l'offensive israélienne s'intensifie, donnant corps à une forme de criminalisation du soutien à la Palestine.

L'Union juive française pour la paix (UJFP), le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), la présidente d'Europalestine Olivia Zémor, le secrétaire général de la CGT du Nord Jean Paul Delescaut, l'islamologue François Burgat, ou les députées Mathilde Panot et Danièle Obono en feront les frais…

Il est impossible d'obtenir de données précises sur les plaintes, mais le nombre de jugements prononcés pour « apologie du terrorisme » explose : 131 jugements rendus entre janvier et octobre 2023 ; 452, entre octobre 2023 et novembre 20243.

Ces « abus », selon l'expression de l'ex-juge d'instruction du pôle antiterrorisme Marc Trévédic, relèvent d'une stratégie soigneusement orchestrée. La démultiplication de ces procédures vise à étouffer toute voix critique de la politique d'Israël. Plus elles sont nombreuses, plus les chances d'en voir aboutir augmentent. Elles servent également de prétextes pour interdire conférences ou meetings de qui en fait l'objet.

La grande majorité des dénonciations en justice proviennent d'une poignée d'organisations : l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), le CRIF, l'Observatoire des juifs de France, l'Organisation juive européenne (OJE), la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), quelques personnalités plus ou moins liées à Elnet France et l'inévitable députée de la macronie, représentant les Français de l'étranger dont ceux d'Israël, Caroline Yadan4 — celle-là même qui manœuvre pour faire adopter par l'Assemblée nationale une loi criminalisant toute critique de la politique israélienne, avec la complicité de socialistes comme François Hollande et Jérôme Guedj5. « C'est grâce à notre signalement que Rima Hassan a été convoquée [par la police] pour “apologie de terrorisme” », se vantait-elle sur Facebook, le 21 novembre 2025.

Ces vigies portent toutes, sans complexe, la parole d'Israël en France. En décembre 2024, Médiapart va révéler, avec les « Israel Files »6, sur la base d'e-mails internes du ministère israélien de la justice, les moyens déployés par le pouvoir israélien « pour mener une guerre juridique contre celles et ceux qui combattent les crimes israéliens devant la justice », en France et en Europe, en s'appuyant sur la « participation active du CRIF », notamment contre les militants du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).

Curieusement, les médias français, qui ne se privent pas de pointer des ingérences russes ou chinoises, ne reprennent pas ces révélations. Le Parlement européen non plus. Le président de la commission spéciale sur l'ingérence étrangère dans l'ensemble des processus démocratiques de l'Union européenne, Raphaël Glucksmann, n'a, lui non plus, rien vu…

Le grand dénigrement

Bien sûr, les propositions de Rima Hassan se discutent, comme celle d'un État binational, qui n'est d'ailleurs pas la position officielle de LFI. Mais cela relève du débat politique. Certaines de ses formulations ne sont pas très heureuses : elle traite de « raclure » Gérard Larcher, président du Sénat, compare défavorablement le ministre français de l'intérieur à son homologue tunisien, soulignant que le premier veut la priver de sa nationalité quand le second « assure [sa] protection lors de [ses] déplacements » à Tunis — les prisonniers politiques tunisiens apprécieront…

La jeune députée n'évite pas toujours le piège des réseaux sociaux, qui poussent aux ripostes immédiates et aux formules chocs. Il est vrai qu'à l'exception de quelques radios et télés alternatives, elle est boycottée par la presse. Y compris quand elle fait partie des rares Français embarquant en juin 2025 sur l'une des flottilles internationales contre le blocus de Gaza, en l'occurrence le Madleen.

La plupart des radios et télévisions publiques commencent par ignorer l'événement, quand, en juin 2025, Causeur ou Marianne, des journaux à la ligne réactionnaire et relais de la politique israélienne, ironisent. Alors qu'Israël arraisonne le bateau dans les eaux internationales et arrête les militants, au lieu de s'inquiéter de cet acte de piraterie, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot fustige, à l'Assemblée nationale le 11 juin 2025, la « vacuité d'une opération de com » et en particulier les « gesticulations de Mme Hassan ». Même son de cloche de la part du secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel : « Nous ne sommes pas là pour faire du buzz, notre action fait moins de bruit qu'une flottille qui part pour Gaza avec quelques kilos de pâtes et de farine et qui n'y arriveront jamais » (24 juin 2025).

L'humoriste Sophia Aram parlera trois mois plus tard sur France Inter de « deux kilos de pâté végan, un pack de Palestine Coca, et trois boîtes de protection périodiques », portés par des « militants islamistes ++ ». Rima Hassan était alors à bord de la flottille Global Sumud qui a reçu de nombreux soutiens… à l'étranger — dont ceux des gouvernements espagnol et colombien.

Une nouvelle génération d'acteurs politiques

La légitimité de Rima Hassan, en tant que Palestinienne et « enfant de la Nakba », à porter la lutte pour le droit au retour des Palestiniens est aussi ce qui lui vaut une telle charge de la part des relais pro-israéliens. Quand, sur le plateau de C ce soir, l'émission de débat de France 5, le 30 janvier 2023, elle assure avec émotion : « Ici, chacun d'entre vous peut se rendre dans le village de ses grands-parents, au nom de quoi devrais-je en être privée ? », personne ne peut lui porter la contradiction.

Issue de la société civile et de l'immigration, la députée européenne représente une nouvelle génération d'acteurs politiques. Elle a rejoint les rangs de LFI forte de sa liberté de parole et de son expertise de juriste internationale. Cela en fait la cible de la quasi-totalité des partis politiques. Au premier rang de l'offensive se trouvent Emmanuel Macron et ses troupes, qui, après avoir fait imploser la droite, espéraient constituer un « extrême centre » (avec une partie des Républicains et une partie du Parti socialiste) lors de la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024. La promotion du Nouveau Front populaire par LFI a fait capoter le projet. Depuis, chacun de ses militants doit être déconsidéré.

Pas moins de six ministres ont dénoncé Rima Hassan, l'accusant, au choix, d'apologie du terrorisme, d'incitation à la violence et d'antisémitisme. Ils se sont retrouvés aux côtés de dirigeants et élus socialistes tels Jérôme Guedj, ou des Républicains tels Gérald Darmanin. Elle sert d'épouvantail pour que le cordon sanitaire électoral qui, hier, empêchait l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir frappe désormais LFI. Il s'agit de « faire barrage à LFI », commente le 10 juin 2024 la présentatrice de Radio J Eva Soto. Ce que résume parfaitement Le Point : « Jean-Marie Le Pen est revenu, il s'appelle Rima Hassan. »

Noël Buffet, ministre délégué à l'intérieur, et Patrick Mignot, ministre des relations au Parlement, sont allés jusqu'à réclamer, en mars 2025, sa déchéance de nationalité — ce qui est illégal, Rima Hassan ne bénéficiant pas d'une autre nationalité —, avec l'approbation de Bruno Retailleau. La déchéance est également exigée par Marion Maréchal, Jean-Philippe Tanguy puis Marine Le Pen. Il faut imaginer la violence symbolique que cela représente pour une jeune femme hier apatride. Aujourd'hui encore, Rima Hassan n'arrive pas à contenir son émotion quand elle en parle.

Mais que l'on ne s'y trompe pas. Cette cabale contre elle et LFI révèle un mal plus profond : la gangrène de l'islamophobie gagne progressivement la société. L'éditorialiste Nathalie Saint-Cricq peut assurer tranquillement sur France Info, le 3 décembre 2025, que des dirigeants LFI manient « l'antisémitisme pour séduire les électeurs musulmans » des banlieues qui, par essence, seraient antisémites. Quelques jours plus tard, Alain Minc, conseiller des puissants et théoricien de « la mondialisation heureuse », reprend l'accusation.

Comme le résume fort bien l'auteur étatsunien de romans graphiques Art Spiegelman dans un entretien croisé avec son alter ego Joe Sacco dans Libération, le 20 décembre : « L'antisémitisme est désormais un nom de code pour désigner toute sympathie envers les Palestiniens. » En France, il est devenu bien commode pour légitimer le racisme antimusulman et discréditer toute voix de gauche.

« Le Monde » dans ses œuvres

Avant d'être élue sur la liste La France insoumise aux élections européennes 2024, Rima Hassan était traitée dans le journal Le Monde comme une personnalité émergente dans le paysage français. Ses prises de position sur la Palestine et Israël étaient connues, comme en témoigne son portrait dressé dans M, le magazine du Monde7. Un an après, celui dessiné sur une pleine page du quotidien par Christophe Ayad et Abel Mestre8 ressemble plutôt à un réquisitoire tout en sous-entendus.

Dès le chapeau, les adjectifs donnent le ton : ses positions sont « radicales », ses réparties sont « cinglantes » et son usage des réseaux sociaux est « agressif ». Les deux portraitistes évoquent ensuite la déchéance de nationalité réclamée à son encontre par deux ministres du gouvernement Bayrou, mais aussi par Marion Maréchal et l'imam Hassen Chalghoumi : « Au lieu de se faire oublier, elle a répliqué », commentent-ils. Une accusée qui se défend !

Et quand elle est refoulée à son arrivée à Tel-Aviv, le 24 février 2025, dans le cadre d'une visite d'élus du Parlement européen en Israël et en Cisjordanie, ce n'est pas Israël qui doit rendre des comptes, mais l'élue : son « voyage tenait plus de la provocation que du projet mûrement préparé ». Quant à la contestation du narratif de Tel-Aviv, à laquelle l'eurodéputée procède sans relâche, ils assurent que « Rima Hassan accordera toujours plus de crédit à la version du Hamas qu'à celle de l'armée israélienne. Mais [qu']elle est aussi une élue française et semble parfois l'oublier »

Le soupçon est permanent, qu'il porte sur l'existence de son mémoire de master ou sur son voyage en Syrie en janvier 2024, présenté comme « troublant », car, d'après les fins limiers, « il fallait alors de bonnes connexions avec le régime Assad pour pouvoir s'y rendre en tant que française ». Rima Hassan, agente secrète syrienne ou fille d'un père collaborateur ? « Elle n'a jamais pris position contre le régime d'Al-Assad », pointe l'article. La jeune femme y entreprenait un voyage de deuil : après la mort de sa mère, revoir son père dans son pays de naissance ; « un voyage personnel, intime, familial », d'après ses mots, ce qui, d'ordinaire, se respecte.

Bienveillants, les deux portraitistes finissent par s'inquiéter pour cette jeune femme. « Se rend-elle compte, écrivent les deux sachants, qu'elle est tout ce qu'exècre le Hamas : une femme, indépendante, de gauche, fumeuse et sans voile, décidée à mener sa vie privée à sa façon ? » Menteuse, palestinienne, pro-syrienne sur les bords, antisémite cachée, Rima Hassan est en plus complètement idiote. Merci de la démonstration.


1La Cour nationale du droit d'asile est une juridiction administrative qui examine les recours des demandeurs du droit d'asile contre les décisions de l'Ofpra.

2«  The most powerful people in Europe, 28 Class of 2026  », politico.eu

3Camille Polloni, «  Apologie du terrorisme : des condamnations à la hausse depuis le 7-Octobre  », Médiapart, 11 octobre 2025.

4Caroline Yadan est élue de la 8e circonscription des Français de l'étranger qui comprend les 145 883 Français inscrits sur les listes consulaires dont 65 137 en Israël, 33 698 en Italie et 23 855 en Palestine, le reste étant réparti en Chypre, Grèce, Vatican, Turquie, Malte et Saint-Marin.

5La proposition de loi «  visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme  » signée par 120 députés (parmi les élus Renaissance, Les Républicains, Rassemblement national et quelques socialistes) n'a pu passer en procédure accélérée le 26 janvier 2026, mais pourrait être représentée prochainement.

6Médiapart, 12-14 décembre 2024.

7Benjamin Barthe, «  Rima Hassan, la Palestine chevillée au cœur  », M, le magazine du Monde, 14 janvier 2024.

8«  Rima Hassan, eurodéputée LFI, trois identités et une obsession : la Palestine  », Le Monde, 14 mars 2025.

02.02.2026 à 06:00

Pourquoi Israël a-t-il reconnu le Somaliland ?

Helen Lackner
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Le 26 décembre 2025, Israël a été le premier État du monde à reconnaître le Somaliland, un territoire de 175 000 kilomètres carrés situé dans la partie nord de la Somalie. Le Somaliland occupe un espace stratégique : sa côte permet le contrôle du détroit de Bab El-Mandeb qui clôture le sud de la mer Rouge et conduit au canal de Suez. Au-delà de cet enjeu géopolitique, la trajectoire historique du Somaliland et l'intérêt israélien pour son existence méritent quelques explications. (…)

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Texte intégral (1541 mots)

Le 26 décembre 2025, Israël a été le premier État du monde à reconnaître le Somaliland, un territoire de 175 000 kilomètres carrés situé dans la partie nord de la Somalie.

Le Somaliland occupe un espace stratégique : sa côte permet le contrôle du détroit de Bab El-Mandeb qui clôture le sud de la mer Rouge et conduit au canal de Suez. Au-delà de cet enjeu géopolitique, la trajectoire historique du Somaliland et l'intérêt israélien pour son existence méritent quelques explications.

Carte du Corne de l
Carte localisant les principaux ports sur la rive africaine de la mer Rouge.
AFP / Simon Malfatto et Dario Ingiusto

Naissance de la République de Somalie

À l'époque coloniale, du fait des luttes entre puissances européennes pour la domination de l'Afrique, l'espace somalien était partagé entre l'Italie, qui contrôlait le sud, et la Grande-Bretagne, qui contrôlait le nord. En 1960, quand les deux entités sont devenues indépendantes, leurs responsables s'étaient mis d'accord pour s'unifier et former la République de Somalie. Entre le départ des Britanniques et l'avènement de l'État somalien, la zone du Somaliland a vécu quatre jours d'indépendance. Au cours des trois décennies suivantes, cette partie du pays a connu une succession de soulèvements contre la gestion centralisée et autoritaire du régime de Mohammed Siad Barre. Des conflits locaux ont causé des milliers de morts, la destruction de villes ainsi que des rares infrastructures héritées de la tutelle britannique. Le Mouvement national somalien émerge dans les années 1980 et plaide en faveur d'une sécession du nord. Après la chute de Barre en 1991, les autorités locales proclament le 18 mai 1991 l'indépendance du Somaliland, sur les frontières de l'ancienne colonie britannique. Bien qu'ayant des contacts réguliers avec plusieurs pays, aucun n'avait officiellement reconnu l'État du Somaliland avant Israël.

Ce territoire est l'un des pays les plus pauvres de la planète. Cependant, sa politique a été plus ouverte que celle de beaucoup d'autres dans la région. Alors que la partie sud de la Somalie, avec Mogadiscio pour capitale, continuait durant les années 1990 et 2000 à être marquée par la guerre civile, le Somaliland semblait un temps connaître un destin meilleur, avec davantage de sécurité et de stabilité. Le pays est politiquement dominé par les tribus, souvent nommées clans. Les décisions se prennent lors de grandes conférences locales qui peuvent durer des mois. Celles-ci représentent une forme de démocratie adaptée à la structure sociale, mais qui tend à exclure les femmes et les jeunes. Néanmoins, le gouvernement, dirigé par des responsables successifs installés à Hargeisa, est reconnu par la plupart de la population.

Bien que géographiquement assez grand, la densité démographique du Somaliland est estimée à moins de 30 habitants au kilomètre carré, mais il n'y a pas eu de recensement récent. Les estimations de la population sont d'une variabilité impressionnante, mais tournent autour de 6 millions d'habitants. Le pays a peu de ressources économiques et sert surtout de lieu de transit du bétail régional. Des petits ruminants somaliens, ovins et caprins, sont exportés vers la péninsule arabique, surtout l'Arabie saoudite et le Yémen, notamment au moment de la période de l'Aïd. Son territoire semi-aride a des pâturages peu productifs et souffre de sécheresses intenses, empirées par l'évolution du réchauffement climatique.

À la période coloniale, le Somaliland a vu nombre de ses citoyens et citoyennes migrer vers Aden. Ce flux a continué après l'indépendance du Yémen du Sud en 1967, mais s'est ensuite inversé depuis le début de la guerre civile au Yémen en 2015. Les échanges ont une dimension commerciale, notamment féminine. Les Somaliennes ont établi des systèmes de revente des produits chinois et autres achetés en gros à Aden, pour les revendre à Hargeisa et dans l'arrière-pays.

Enjeu du port de Berbera

Mais l'enjeu le plus important a trait à son port Berbera et à l'engagement des Émirats arabes unis (EAU) depuis une décennie. Le port, longtemps laissé à l'abandon, a fait l'objet en 2016 d'un investissement important. Un accord a été signé entre le gouvernement du Somaliland et la compagnie Dubai Ports World. Le contrat, d'une durée de 30 ans, offre 5 millions de dollars (4,1 millions d'euros) par an de loyer au gouvernement ainsi que 10 % du revenu du port. La concession devait jouer un rôle fondamental pour l'Éthiopie, qui, privée d'accès à la mer, devait contribuer au développement de Berbera.

Parallèlement, le port devait aussi servir de base militaire pour les EAU, expulsés en 2018 de Djibouti. Si les EAU n'ont jamais franchi le cap d'une reconnaissance pleine et entière de l'indépendance du Somaliland, leur engagement a généré des tensions avec les autorités somaliennes à Mogadiscio qui ont annulé tous leurs accords avec Abou Dhabi en janvier 2026. De plus, les investissements à Berbera n'ont pas réglé divers conflits, y compris dans la région du Pount, à cheval entre les deux Somalie, qui se perpétuent et ont fragilisé la situation politique ces dernières années.

Un espace stratégique

Dans ce contexte, la reconnaissance diplomatique du Somaliland par Israël en décembre 2025 paraît cohérente avec les évolutions géopolitiques. Elle sert plusieurs objectifs, principalement pour Israël, mais aussi pour les EAU. L'une des priorités inavouables des Israéliens est de trouver quelque part où déplacer les 2 millions de Gazaouis qui ont survécu au génocide amorcé en octobre 2023, ainsi que le plus grand nombre possible de Palestiniens de la Cisjordanie. Le pays, proche, faible, avec une population réduite et beaucoup d'espace libre, présente un potentiel certain.

Au-delà de l'enjeu palestinien, la localisation du Somaliland est aussi un atout considérable pour que les Israéliens poursuivent leurs bombardements au Yémen et exercent une pression maximale sur les houthistes. Depuis Berbera, ils sont en mesure de contrôler les mouvements maritimes vers la mer Rouge. L'alliance de facto entre Israël et les EAU est aussi renforcée. Elle donne aux Émirats un atout dans leur rivalité grandissante avec l'Arabie saoudite, alors qu'ils viennent, en janvier 2026, de perdre gros suite à la défaite de leurs alliés sudistes au Yémen. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a affirmé que cette reconnaissance se faisait dans « l'esprit des accords d'Abraham ».

28.01.2026 à 06:00

Alain Finkielkraut, « vieux réac » en France, « de gauche » en Israël

Jean Stern
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Alain Finkielkraut condamne le nettoyage ethnique à Gaza et la colonisation en Cisjordanie et soutient la reconnaissance de l'État de Palestine par la France. Sa voix diverge de celle de Bernard-Henri Lévy et détricote le mythe d'une « communauté juive » complètement alignée sur Benyamin Nétanyahou. Mais son vœu d'une séparation totale entre Israéliens et Palestiniens, en plus de faire réfléchir, n'est pas sans lien avec sa vision de la société française. Dans l'entrée de l'élégant (…)

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Texte intégral (4913 mots)

Alain Finkielkraut condamne le nettoyage ethnique à Gaza et la colonisation en Cisjordanie et soutient la reconnaissance de l'État de Palestine par la France. Sa voix diverge de celle de Bernard-Henri Lévy et détricote le mythe d'une « communauté juive » complètement alignée sur Benyamin Nétanyahou. Mais son vœu d'une séparation totale entre Israéliens et Palestiniens, en plus de faire réfléchir, n'est pas sans lien avec sa vision de la société française.

Dans l'entrée de l'élégant appartement parisien des Finkielkraut trône, sur un meuble au vu de tous, une photo de l'écrivain et académicien français aux côtés de Mahmoud Abbas, prise à Paris le 12 novembre 2025. Le vieux dirigeant palestinien était reçu par le président Emmanuel Macron. La France avait enfin reconnu l'État palestinien, treize ans après en avoir voté le principe à l'Assemblée nationale. Alain Finkielkraut était congratulé par Mahmoud Abbas pour avoir plaidé en faveur de cette reconnaissance auprès de Macron. Dans cette querelle, il a affronté son vieux rival Bernard-Henri Lévy (BHL), en septembre 2025, au cours d'un dîner face au président à l'Élysée – il nous le raconte ici. BHL a souvent eu l'oreille des présidents, mais cette fois Alain Finkielkraut a gagné la manche. Leur rivalité remonte à loin, se perd dans les méandres de l'histoire politico-mondaine parisienne et de la façon dont il fallait entretenir la mémoire du philosophe Emmanuel Levinas à Jérusalem1.

On se demande cependant si leurs désaccords ne sont pas mineurs, s'il ne s'agit pas des deux faces d'une seule pièce. On cherche à comprendre où portent les fractures, et si nous devons nous sentir concernés. Dans Le Cœur lourd, un livre d'entretien avec Vincent Trémolet de Villers qu'il publie chez Gallimard, Finkielkraut s'oppose sur la Palestine aux fervents soutiens de Benyamin Nétanyahou à Paris. Mais il partage avec beaucoup d'entre eux une islamophobie affichée, sans nuance, ciblant des quartiers entiers de la Seine–Saint-Denis.

Trancher le nœud gordien

Il fallait tenter d'en discuter avec Finkielkraut, peut-être en souvenir de lectures passionnantes, comme Le Juif imaginaire (Seuil, 1981) ou La Sagesse de l'amour (Gallimard, 1984). D'autres livres m'avaient révulsé, L'Identité malheureuse (Stock, 2013) en particulier. Ses saillies racistes et antiféministes, le plus souvent fondées sur des approximations et des préjugés d'un autre temps, m'exaspèrent.

Quand on lui demande, en préalable, ce qu'il répond à ceux qui le présentent comme un « suppôt d'Israël », il répond : « Ceux-là ne m'ont jamais lu. Je suis partisan de la solution à deux États depuis toujours. J'ai vu naître Shalom Akhshav (« La paix maintenant »)2 et mon regret est que l'urgence de La paix maintenant ait aujourd'hui de l'arthrose. La paix ne vient pas. Je sais qu'Israël affronte des périls extérieurs inouïs et en même temps se trouve en danger de perdre son âme. »

Avec Abbas, ils s'étaient vus quelques minutes dans un salon diplomatique, et avaient promis de se revoir à Ramallah au printemps 2026. Mahmoud Abbas n'a plus guère de légitimité, ni en Palestine ni dans les cercles internationaux. L'académicien français offre à son vieux bras un appui amical, jure vouloir y associer ses « amis de la gauche israélienne », fantômes d'une cause elle-même fantomatique dont continue de se revendiquer Finkielkraut : la Paix maintenant.

L'homme se réjouit, publiquement et à plusieurs reprises, de la reconnaissance par la France de l'État palestinien : « Si je soutiens l'initiative d'Emmanuel Macron de reconnaissance de l'État de Palestine, dit-il, c'est en raison de ce qui se passe en Cisjordanie. La colonisation s'est amplifiée et certains habitants des implantations ont un comportement de plus en plus violent. Ils attaquent des champs d'oliviers au moment de la récolte, des Palestiniens sont tués et l'armée est, dans certains cas, complice. » Plus d'un millier de Palestiniens ont été tués par l'armée ou les colons en 2025 dans les territoires occupés.

C'est bien parce que la reconnaissance de la Palestine marque le refus de la communauté internationale de voir la Cisjordanie annexée qu'Alain Finkielkraut la soutient.

« Le ministre des finances, Bezalel Smotrich3, affirme que les Palestiniens qui vivent en Cisjordanie aujourd'hui ont le choix entre le départ, qui pourrait être aidé par Israël, et le statut de résident. Cela me paraît fou », commente-t-il.

En France, quelques personnalités, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut en tête, incarnent aux yeux de l'opinion les Français juifs. L'antagonisme des deux hommes sur la reconnaissance de la Palestine par la France s'est exprimé lors d'un dîner organisé par Emmanuel Macron dans le salon des Ambassadeurs à l'Élysée. Le président recevait quelques membres triés sur le volet de la « communauté » juive de France avant son discours à l'Assemblée générale des Nations unies le 22 septembre 2025, où il a officialisé la reconnaissance par la France de l'État de Palestine.

Pour Bernard-Henri Lévy, la reconnaissance équivalait à « une récompense pour le Hamas ». « Il faut pourtant offrir une perspective politique aux Palestiniens », pointe Finkielkraut. « Je regrette que Bernard-Henri Lévy, qui, me dit-il, s'est toujours montré favorable à la solution à deux États, ne prenne pas ses distances avec le gouvernement Nétanyahou, ce que je fais, moi, poursuit-il. En juin 2024, j'ai écrit un article dans Le Figaro où je dénonçais d'un même souffle la montée de l'antisémitisme et la dérive du gouvernement israélien. »

Débat sémantique et menaces de mort

Il y a des fractures en Israël que Finkielkraut veut bien regarder, d'autres qu'il préfère ignorer. Il sait que des Israéliens antisionistes sont allés, cet automne, soutenir des paysans palestiniens harcelés par les colons pendant la récolte des olives. « S'ils se disent antisionistes, réplique Alain Finkielkraut, ils n'ont rien à faire en Israël. » Lui préfère considérer des personnalités qui « œuvrent à la solution à deux États », fussent-elles de solides sionistes, à l'image de Yaïr Golan4 ou Ehud Olmert5 « À ceux qui veulent un État binational, où les Juifs seraient en minorité, je dis que les Juifs seraient alors expulsés », affirme-t-il.

Assiste-t-on à la transformation en Israël de l'affrontement déjà ancien entre laïcs et religieux ? « Non, estime Finkielkraut, il y a des religieux qui sont hostiles aux implantations, il y a en particulier Gilad Kariv, un rabbin libéral, de gauche, qui a répondu en termes admirables à ceux qui osent affirmer qu'il n'y a pas de civils innocents à Gaza. C'est un clivage entre deux idées du judaïsme qui va au-delà du clivage laïc/religieux parce que les laïcs ne se réclament pas seulement de l'humanisme, ils se réclament aussi du judaïsme. De nombreux laïcs affirment que certaines actions du gouvernement ou des colons sont “unjewish”, c'est très fort. »

Marqués par un sentiment de grand isolement depuis 2023, les juifs solidaires du malheur palestinien ont eu, cet automne, le sentiment d'être moins seuls. Il y a d'abord eu fin mai 2025 les paroles de Jean Hatzfeld, ancien grand reporter à Libération, qui travaille sur le génocide des Tutsis au Rwanda depuis 1994. Dans un entretien au Monde, il disait qu'« en détruisant Gaza Israël détruit le judaïsme ». Il ajoutait, à propos d'une politique génocidaire d'Israël, quatre-vingts ans après la Shoah : « C'est une idée vertigineuse, intolérable à beaucoup de juifs qui ne veulent pas entendre prononcer ce mot. Les juifs sont porteurs d'une culture et d'une histoire. Les descendants de la Shoah ont un devoir d'éthique : un devoir de compréhension, d'attention à l'autre. »

C'était aussi une forme de réponse au grand déni qui, en dépit des nombreux rapports internationaux et enquêtes, irrigue la « communauté », auquel Finkielkraut n'échappe pas : « Les 60 000 morts en deux ans et demi, c'est un génocide extrêmement maladroit. Je ne crois pas du tout que Tsahal vise spécifiquement les civils et commette un génocide. » Tant pis si les déclarations des dirigeants israéliens eux-mêmes le contredisent.

La querelle sur l'utilisation du terme « génocide », dont l'homme de lettres considère que l'usage même est antisémite, est biaisée, celui de « Shoah » (catastrophe) s'étant imposé pour qualifier la « Solution finale » depuis plusieurs années. Les historiens considèrent par consensus que le terme est plus adapté à l'aspect unique de l'extermination des Juifs d'Europe.

Mais au-delà du débat sémantique, qui permet d'échapper à d'autres débats, plus précis, plus concrets, Alain Finkielkraut ne cache pas la répugnance que lui inspire la politique israélienne actuelle : « Il y a des Israéliens pour qui cette terre a été donnée à Abraham, point à la ligne. Donc les Palestiniens n'ont rien à y faire, ils doivent quitter Gaza et la Cisjordanie. Ces Israéliens recommandent une expulsion massive, un nettoyage ethnique. C'est ce qui me fait dire que l'âme d'Israël est aujourd'hui menacée. Peut-être qu'après soixante-dix ans de guerre, cette évolution était inévitable, mais je ne le pense pas. Je continue à espérer un sursaut de la société israélienne. Je m'associe à tous les manifestants qui semaine après semaine demandent un changement de gouvernement, qui pendant des mois ont réclamé le rejet de la réforme judiciaire. Ceux-là n'ont pas encore perdu la bataille, mais, s'ils la perdent, je serais amené à désespérer d'Israël. »

La menace principale, pour lui, vient des nationalistes religieux, qu'il juge « épouvantables » : « C'est le fanatisme dans toute son horreur. Quand je vois Ben Gvir pérorer et vitupérer à la télévision, je me dis que je n'ai rien de commun avec cet homme. Mais Israël est fracturé donc tout n'est pas perdu. Il y a deux Israël ; deux judaïsmes s'y font face. L'un n'a pas fait disparaître l'autre.

Ces positions valent à Alain Finkielkraut son lot de menaces : « Pour ce qui est d'Israël, on a commémoré le trentième anniversaire de l'assassinat de Rabin, et ceux qui sont au pouvoir ne sont pas les héritiers de Rabin mais les disciples de son meurtrier, Yigal Amir. En France, il y a des répliques de cette fracture. Des juifs inconditionnels de Nétanyahou sont fous de rage contre ceux qui, comme moi, Delphine Horvilleur, Anne Sinclair, osent critiquer la politique du gouvernement israélien. » Et « être accablé de critiques voire d'insultes, ce n'est jamais très agréable », souligne-t-il.

La rabbine Delphine Horvilleur, qui prône un judaïsme réformé, est une autre personnalité influente chez les juifs de France. Celle qui n'a jamais été particulièrement sévère avec Israël a relativement évolué dans ses propos publics depuis quelques mois, tout en restant, comme Finkielkraut, dans une défense « critique » d'Israël.

« Delphine Horvilleur est courageuse quand elle parle de “faillite morale” et de “banqueroute politique” à propos de la politique israélienne : elle est couverte d'insultes dans la communauté. Peut-être plus que moi, parce que c'est une rabbine »… et une femme, serait-on tenté d'ajouter. Mais elle est aussi suivie avec plus d'attention par d'autres. La religieuse explique : « Beaucoup de juifs en France étaient en attente de cette parole. La plupart m'ont dit : “Merci de dire ce qu'on n'ose pas dire”. Et cette petite phrase fait partie du drame que nous vivons. Il existe une majorité silencieuse qui aspire à du débat, mais qui a peur et ne trouve pas l'espace pour le mener. »

Alain Finkielkraut, qui se plaint d'être perçu (non sans raison) comme « un vieux réac en France », s'amuse d'être considéré comme « un mec de gauche en Israël », et réclame un peu d'indulgence pour cela. Mais le partisan de la séparation totale entre Israéliens et Palestiniens est aussi, d'une certaine manière, favorable à des « séparations » au sein même de la société française, ce qui a de quoi faire frémir.

Impossible en effet d'envisager une séparation, en France comme en Israël, sans au minimum des mesures de déportation de tout ou partie des populations concernées, ce qui ne semble pas être une mesure « de gauche ». En Israël et en Palestine, des mesures d'apartheid sont en place, et s'aggravent sous la pression de l'extrême-droite. Mais Finkielkraut est convaincu que le « grand remplacement » est en marche dans une partie du territoire, même s'il le dit autrement que le suprémaciste Renaud Camus. Mais enfin, la myopie raciste est bien là, en arrière-fond. Ce fameux égarement ashkénaze à cause duquel les juifs d'Afrique du Nord ont été mal reçus dans les années 1960 en France comme en Israël. Et par un écho désastreux, les termes sont largement repris, au-delà, hélas !, des médias Bolloré.

L'ancien maoïste est en outre depuis des décennies un fidèle défenseur de ce qu'est devenue la laïcité à la française, c'est-à-dire un corpus d'analyses islamophobes. Il a développé une pensée faite de républicanisme outrancier et de paranoïa pointue qu'un esprit farceur qualifie de « typiquement polonaise ».

Finkielkraut considère en outre que « l'antisémitisme maurrassien6, barrésien7, est derrière nous », qu'« il a perdu la bataille ». Il le dit sans nuances : « Un antisémitisme universitaire bouffi de bonne conscience » se fait jour en France. Fondé sur des aphorismes tels que « sionisme = racisme », « Israël = génocide » ou « juifs = nazis », il s'épanouirait dans les grandes écoles et causerait bien du tort à leurs étudiants juifs. Un autre antisémitisme sévit, lui, dans l'hémicycle, prévient Finkielkraut : « Il s'est installé au Parlement un parti, a dit justement Raphaël Enthoven, “passionnément antisémite”. Il n'a que cette question de Gaza, d'Israël, du génocide à l'esprit et cela pour des raisons électorales. »

Cette rhétorique fait de La France insoumise (LFI) le moteur de l'antisémitisme.

C'est d'une part ne pas reconnaître que sur Gaza, par exemple, l'engagement de Jean-Luc Mélenchon est ancien ; d'autre part, c'est poser comme acquis que l'antisémitisme a disparu à l'extrême droite, ce qui est factuellement faux. Des dizaines de candidats postulants du Rassemblement national ont été retirés des listes aux dernières élections législatives pour des propos racistes, négationnistes et antisémites. Et les deux principaux propagateurs de l'antisémitisme en France ces vingt dernières années via le Web ont été l'idéologue d'extrême droite Alain Soral et son ami Dieudonné8, largement relayés l'un et l'autre par la fachosphère. On a vu Dieudonné avec Le Pen, pas avec Mélenchon, et les potes de Soral étaient au GUD (Groupe union défense), pas chez LFI… D'ailleurs, à l'heure où l'on parle, Mélenchon a peu de chance d'être élu président de la République, alors que Jordan Bardella a toutes les chances de l'être…

Finkielkraut fait même de son erreur d'analyse un drapeau de ralliement : « Mes parents demandaient toujours, à la veille d'élections : est-ce que c'est bon pour les juifs ? Je détestais cette expression. Mais si en 2027 il y a un deuxième tour Bardella-Mélenchon, les juifs se poseront cette question. Et leur réponse ne fait absolument aucun doute. »

Le renouveau de la pensée juive ?

L'académicien n'ignore évidemment pas que le concept sans doute un peu naïf d'« âme juive » ne peut pas être le cache-sexe d'une politique coloniale, uniquement préoccupée par l'avenir des Israéliens, vouant aux gémonies les Palestiniens et leurs soutiens, juifs ou pas. Aux États-Unis en particulier, de nombreux rabbins, libéraux comme orthodoxes, dénoncent sans relâche la politique de Nétanyahou et de son gouvernement.

Aujourd'hui, 43 % des Américains juifs estiment qu'Israël commet un génocide contre les Palestiniens. Et une bonne partie des New-Yorkais juifs a voté en faveur de Zohran Mamdani aux élections municipales de la ville en novembre 2025, approuvant son soutien constant à la cause palestinienne, contribuant à sa victoire. Très différent, donc, de ce qui se passe en France, y compris à gauche. Les Américains juifs, religieux ou pas, ne craignent pas d'appeler un chat un chat.

Alain Finkielkraut pourrait-il incarner un renouveau de la pensée collective des Français juifs ? On estime qu'il y aurait environ 600 000 personnes juives en France, dont seulement un quart sont représentées par les institutions juives. Beaucoup se réclament de la gauche, de familles communistes ou socialistes. Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des parents communistes, titrait un film fameux de Jean-Jacques Zilbermann (1993) avec Josiane Balasko, ode à une mère rescapée des camps et qui vendait L'Huma à la sortie du métro.

« Oui, ils sont de gauche, admet-il, mais quand ils commandent un repas sur Deliveroo ou prennent un VTC, ils changent de nom, enlèvent la mézouza de la porte de leur appartement. »

Lui-même salue en Israël « une gauche patriotique, qui défile sous le drapeau israélien ». Alors que « la gauche française défile sous le drapeau palestinien et méprise le patriotisme ». Il reproche à cette gauche-là de vouloir « passer à la nouvelle France, en enterrant celle d'hier ».

Alain Finkielkraut a raison sur un point : enterrons la France d'hier, celle qui pleurniche sur la Vendée, sur l'Algérie, sur Vichy. Cette bonne idée ne fera pas plaisir aux nombreux antisémites plus ou moins masqués de la droite française, si prompts à adorer Israël, pour des raisons largement laissées dans l'ombre par le polémiste tout comme par BHL.


1En 2000, à Jérusalem, ils ont cofondé avec le philosophe Benny Lévy l'institut d'études lévinassiennes destiné à étudier la pensée d'Emmanuel Levinas. Les trois ont eu des désaccords profonds sur l'héritage intellectuel de Levinas et l'interprétation de sa philosophie éthique. Sur ce sujet, voir l'article d'Elise Karlin, «  Finkielkraut et BHL, le dialogue devenu impossible des disciples de Levinas  », Le Monde, 16 janvier 2022.

2Mouvement pacifiste fondé en Israël en 1978 par des officiers, et qui a compté des branches militantes en France et aux États-Unis, entre autres.

3Dirigeant du parti du sionisme religieux, il est également ministre délégué à la défense et, de facto, le ministre des colonies.

4Ancien officier militaire supérieur, leader du parti de gauche sioniste Les Démocrates (HaDemokratim), Yaïr Golan s'affiche en critique virulent de la guerre menée par le gouvernement Nétanyahou à Gaza.

5Ehud Olmert succède à Ariel Sharon au poste de Premier ministre en 2006 à la tête de Kadima, le parti de centre droit de Sharon. Accusé de faits de corruption remontant à son mandat de maire de Jérusalem, il démissionne en 2009. En 2025, il publie une tribune dans Le Monde, «  Israël commet bien des crimes de guerre à Gaza  ».

6Charles Maurras, fondateur de L'Action française, profondément antidreyfusard, prône un antisémitisme d'État, qui vise à effacer le juif de la cité.

7Écrivain, Maurice Barrès sait user de ses talents pour promouvoir, dans ses écrits pléthoriques, l'identité nationale contre «  les barbares  » et les dreyfusards.

8Marc Knobel, Cyberhaine, propagande et antisémitisme sur Internet, Hermann, 2021.

26.01.2026 à 06:00

« Ils coupent Gaza de son passé »

Rami Abou Jamous
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Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)

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Texte intégral (1676 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Vendredi 23 janvier 2026.

Les habitants de Gaza ont découvert, via les médias, la composition du « Comité national » palestinien qui va gérer la reconstruction de la bande de Gaza dans le cadre du plan décidé par Donald Trump. Douze hommes au profil « apolitique » : des professeurs d'université, des juristes, etc. Ils seront chapeautés par un « comité exécutif » de personnalités occidentales, dont fait partie Jared Kushner, l'homme d'affaires américain et gendre du président des États-Unis. Ce dernier a récemment dévoilé un projet immobilier délirant pour Gaza, où les Palestiniens ne figurent pratiquement pas, preuve que le désir de son beau-père de transformer Gaza en « Riviera » n'a pas disparu. Le tout sera placé sous l'ombrelle du « Conseil de la paix » de Trump, qui veut remplacer l'ONU, avec notamment la présence de Benyamin Nétanyahou, à la fois juge et bourreau. Autant dire que les Palestiniens ne fourniront au mieux qu'une façade au projet immobilier néocolonial israélo-américain.

Le flou demeure sur les réelles prérogatives du comité. Dans tous les cas, elles ne devraient concerner que 40 % du territoire de Gaza, les 60 % restant étant annexés de facto derrière la « ligne jaune » installée par Israël, qui fait déjà figure de nouvelle frontière. On ne sait rien non plus sur les moyens dont ils disposeront. Il faudrait d'abord que les Israéliens donnent leur aval et les laissent entrer à Gaza, ce qui n'est toujours pas le cas au moment où j'écris. Mais ensuite ? Est-ce que chaque spécialiste sera à la tête d'un ministère ? Auront-ils même des locaux dédiés ? Vont-ils reprendre les ministères existants ? Réintégrer les anciens fonctionnaires du gouvernement de l'Autorité palestinienne, qui reçoivent toujours de Ramallah une partie de leur salaire ? Employer les fonctionnaires du gouvernement du Hamas, qui, eux, touchent environ 50 % de leur salaire tous les quarante jours ? Embaucher de nouveaux personnels ? De quel crédit disposeront-ils ? Je crois qu'eux-mêmes n'en savent rien, ils attendent les ordres des Américains.

Des étrangers à la bande de Gaza

Ce panel de technocrates a des liens distendus avec notre enclave : huit sur douze d'entre eux, s'ils sont originaires de Gaza, n'ont pas vécu la guerre. Et les chiffres qui circulent sur le montant de leurs salaires annoncent la création d'une nouvelle classe privilégiée, un système éprouvé avec succès avec certains dirigeants de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Quels rapports ces hommes, étrangers à la bande de Gaza et sans doute payés comme des cadres supérieurs européens, pourraient-ils entretenir avec la population locale, affamée et démunie de tout ? Par quel miracle ne seraient-ils pas tentés de tout accepter pour garder leurs avantages ?

Un de membres du comité tranche pourtant avec les autres : le responsable de la sécurité, Sami Nasman. Lui connaît bien Gaza, et pour cause. Ce retraité est un ancien colonel des moukhabarat, les services de renseignement de l'Autorité palestinienne. À Gaza, il était chargé de la surveillance des factions politiques, en premier lieu du Hamas. Quand celui-ci a pris le pouvoir en 2007, Nasman a dû quitter le territoire avec tout l'appareil de l'Autorité. Un tribunal du Hamas l'a plus tard condamné à quinze ans de prison par contumace. Son seul rôle sera de démanteler l'organisation du Hamas et de mener la chasse aux militants du parti islamiste, en collaboration avec les services israéliens.

Les habitants de Gaza savent très bien que le comité ne décidera de rien, que ce seront toujours les Israéliens qui détiendront les clés. Tout ce qu'ils peuvent espérer, c'est une amélioration de leur vie quotidienne. Aujourd'hui, la journée d'un Gazaoui consiste à se réveiller très tôt le matin, partir chercher du bois pour faire du feu, essayer de trouver un travail, faire la queue devant les citernes d'eau pour remplir un ou deux jerricanes, puis attendre de nouveau devant une tekiya, une soupe populaire où il peut espérer un plat de riz ou de lentilles, parfois des pâtes. Les Israéliens autorisent désormais l'importation d'aliments par des commerçants privés, mais tout est très cher et la plupart des Gazaouis n'ont plus un sou. Ils doivent se contenter de ce qui est gratuit.

Des réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre

Nos espoirs se réduisent à attendre l'aide humanitaire, de la nourriture, des vêtements, des tentes, du matériel de construction, des abris, des préfabriqués… Et des médicaments. Seules les ONG internationales en distribuent, et, comme on le sait, Israël va en expulser trente-sept de Palestine. Voilà nos attentes : la fin de l'humiliation, les bases de la survie. Des besoins de réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre.

Les Gazaouis espèrent aussi pouvoir sortir temporairement de leur prison à ciel ouvert, en premier lieu les blessés, les personnes en attente d'une opération chirurgicale, ceux qui ont besoin d'une prothèse ou d'un scanner — il n'y a plus que deux appareils pour 2,2 millions de personnes —, les enfants et les adultes atteints de maladies graves qui sont en train de mourir faute de soins… Ali Shaath, le président du comité, a annoncé la « réouverture » du terminal de Rafah, la frontière avec l'Égypte. Mais on ne sait rien sur les détails. Qui sera autorisé à sortir ? À rentrer ? Faudra-t-il payer, comme au début de la guerre, 5 000 dollars (4 300 euros) par personne à une « agence de voyages » égyptienne ? Et surtout, qui contrôlera ce terminal ? La réponse, ici, n'est pas trop difficile à deviner : la ville de Rafah est maintenant derrière la ligne jaune, c'est-à-dire en territoire israélien.

Le « comité national » ne s'inscrit pas dans le système politique palestinien. Leur premier communiqué ne porte ni les symboles de l'OLP ni ceux de l'Autorité palestinienne. Sur le nouveau logo, on voit un phénix aux couleurs du drapeau palestinien. Aucune référence à l'histoire de la Palestine. Les membres du comité se rendent-ils compte qu'ils coupent ainsi Gaza de son passé, de l'histoire de notre lutte ? On peut penser qu'il aurait été plus simple de confier la gestion de Gaza à l'Autorité palestinienne, au lieu d'inventer des systèmes compliqués. Mais les Américains et les Israéliens préfèrent apparemment un projet totalement hors sol.

Si ce projet échoue, les Palestiniens en feront porter la responsabilité à ces technocrates. Mais l'objectif stratégique ne change pas : la déportation de la population de Gaza. Récemment, l'ambassadeur des États-Unis en Israël a déclaré que le plan de « l'émigration volontaire » des Gazaouis était toujours à l'ordre du jour. Pour pouvoir le mettre en œuvre, il faut que la vie à Gaza demeure une sorte d'enfer, ainsi les habitants partiront. Le nettoyage ethnique a déjà commencé à bas bruit, avec des vols payants affrétés par d'obscures associations comme « Al-Majd Europe », à l'image de cet avion qui a atterri à Johannesburg en novembre 2025 avec 153 Gazaouis à bord, sans tampons de sortie sur leurs passeports. Le gouvernement sud-africain, pris par surprise, a d'abord refusé l'entrée aux passagers, avant de les accepter pour des raisons humanitaires. Ces habitants ont choisi l'exil parce qu'il n'y plus de vie à Gaza, et plus d'avenir pour leurs enfants. D'autres suivront. Et ce n'est pas un comité impuissant qui les en empêchera. Désormais, les Palestiniens sont soumis à la seule loi internationale qui subsiste : la loi du plus fort.

17.12.2025 à 06:00

Sud-Liban. La guerre israélienne contre l'environnement

Giulia Della Michelina
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Outre les pertes humaines et matérielles, les bombardements israéliens incessants sur le sud du Liban provoquent un désastre écologique qui aggrave la pénurie d'eau et l'insécurité alimentaire des populations locales. Sur le terrain agricole de Walid (nom modifié) à Zawtar El Gharbiyeh, dans le gouvernorat de Nabatieh (sud du Liban), on peut encore apercevoir un profond cratère laissé par l'impact d'un missile israélien. Sa maison, qui se trouvait sur une colline au-dessus du champ, a été (…)

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Texte intégral (2963 mots)

Outre les pertes humaines et matérielles, les bombardements israéliens incessants sur le sud du Liban provoquent un désastre écologique qui aggrave la pénurie d'eau et l'insécurité alimentaire des populations locales.

Sur le terrain agricole de Walid (nom modifié) à Zawtar El Gharbiyeh, dans le gouvernorat de Nabatieh (sud du Liban), on peut encore apercevoir un profond cratère laissé par l'impact d'un missile israélien. Sa maison, qui se trouvait sur une colline au-dessus du champ, a été détruite. Walid n'est pas le seul agriculteur libanais à avoir subi les conséquences de la guerre entre Israël et le Hezbollah, qui a éclaté après que le groupe chiite a décidé d'ouvrir un « front de soutien » à la suite de l'opération « Déluge d'Al-Aqsa » lancée par le Hamas le 7 octobre 2023.

Ali (nom modifié), qui vit dans le village voisin de Harouf, a vendu ses vaches immédiatement après le 7 octobre. « Je savais que quelque chose allait se passer ici aussi », explique-t-il. La situation s'est aggravée avec l'escalade de septembre 2024, qui a provoqué le déplacement de 1,2 million de personnes au Liban. « Pendant la guerre, presque tout le monde est parti, poursuit-il. Je suis resté pour protéger ma maison et mes terres. » Hussein Mostafa, un autre agriculteur de Zawtar, se souvient d'avoir vu son père pleurer seulement deux fois dans sa vie :

La première fois, lorsque mon oncle est devenu un martyr, et la deuxième fois quand nous sommes revenus au village après la guerre et qu'il a vu que ses moutons et ses chèvres étaient morts.

Catastrophe agricole

Le secteur agricole représente environ 8 % du produit intérieur brut (PIB) national et 80 % de celui du Sud-Liban, où l'on cultive principalement du tabac et des oliviers, mais aussi des bananes, des agrumes et des avocats. En mars 2025, la Banque mondiale a estimé que les dommages environnementaux causés par la dernière guerre dans le pays s'élevaient à environ 221 millions de dollars (190 millions d'euros), tandis que les pertes agricoles, causées par la destruction des récoltes et du bétail et le déplacement des agriculteurs, dépassaient le milliard de dollars.

Dans un rapport publié en juillet 2025, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a calculé que les attaques israéliennes ont endommagé ou détruit 2 192 hectares, dont 1 917 hectares de forêt et 275 hectares de terres agricoles. Environ 134 hectares d'oliviers, 48 d'agrumes, 44 de bananiers et 15 d'autres arbres fruitiers ont été perdus. En avril 2024, l'ancien président du Conseil des ministres du Liban, Najib Miqati, avait affirmé que le sud du Liban était devenu une « zone de catastrophe agricole »1.

Les attaques n'ont pas affecté seulement les cultures. Elles ont endommagé également les infrastructures, notamment celles liées à l'eau, comme le démontre le PNUD :

Outre les dégâts causés au réseau de l'Autorité du fleuve Litani2, les infrastructures d'irrigation des villages frontaliers ont été endommagées par des attaques aériennes intensives, des bombardements et des opérations terrestres.

Attaques incessantes

Mais les zones les plus proches de la « Ligne bleue »3 ne sont pas les seules concernées. Le système d'irrigation des terres de Walid a également été détruit. Pour ne le reconstruire que partiellement, raconte-t-il : « j'ai dû payer 800 dollars [680 euros] de ma poche ».

« Les attaques ont endommagé l'installation solaire qui alimentait le puits du village. Il est toujours inutilisable », déclare le chef de la municipalité de Zawtar. Il explique que les habitants sont désormais contraints d'acheter l'eau qu'ils consomment et qu'ils utilisent pour irriguer leurs champs.

Ce problème touche plusieurs régions du sud du Liban. À Tyr, par exemple, la principale installation de distribution de l'eau a été gravement endommagée le 18 novembre 2024. De nombreux habitants n'ont plus accès à l'eau courante depuis leur retour chez eux. Les raids israéliens ont frappé un système d'infrastructures déjà fragile, dans un pays comme le Liban qui lutte depuis des années pour faire face aux conséquences de la crise climatique et de l'effondrement économique de 2019.

Malgré le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, Israël n'a jamais cessé d'attaquer le sud — quasi quotidiennement — et la région orientale de la Beqaa. Il a également frappé cinq fois la banlieue sud de Beyrouth. L'armée israélienne continue également d'occuper cinq positions au-delà de la Ligne bleue. En octobre 2025, une étude géospatiale de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul)4 a confirmé qu'Israël avait également construit un mur de séparation à l'intérieur du territoire libanais, au sud-ouest de Yaroun, rendant plus de 4 000 m² inaccessibles à la population. La Finul dénonce cette édification comme une violation de l'accord et de la résolution 1701 de l'ONU. En raison de la persistance de l'agression israélienne, environ 82 000 Libanais sont toujours déplacés.

Utilisation de munitions au phosphore blanc

Roberto Renino, président de la branche italienne de l'ONG libanaise Amel, qui s'engage en faveur des communautés vulnérables, explique :

C'est la troisième année que le travail des agriculteurs est totalement ou partiellement bloqué en raison des délais des semailles, des récoltes et de la taille, car le conflit et le fait d'avoir dû quitter leurs terres ont bouleversé le cycle traditionnel de leur mode de cultiver.

En collaboration avec l'organisation à but non lucratif Source international, Amel a mis en place le projet Turabna afin de contrôler les sols dans le sud du Liban et vérifier les effets des bombardements israéliens sur les terrains agricoles. Ces analyses sont essentielles, notamment pour évaluer l'impact à long terme et l'éventuelle contamination des champs.

Roberto Renino poursuit :

Les institutions libanaises ont déjà effectué des tests sur les produits agricoles et ont décrété qu'il n'y avait aucun risque pour la santé, mais il est également important de savoir si le fait de vivre, de manger, de cultiver et de respirer sur ces terres est nocif ou non, et si certaines substances peuvent affecter le secteur agroalimentaire ou le biome du sud du Liban.

Lors de la dernière guerre, l'armée israélienne a utilisé des munitions au phosphore blanc au Liban (et dans la bande de Gaza), comme elle l'avait d'ailleurs déjà fait par le passé. Il s'agit d'une substance hautement inflammable qui ne peut être utilisée contre des cibles civiles. Human rights watch (HRW) a confirmé l'utilisation de munitions au phosphore blanc par les forces israéliennes dans au moins dix-sept communes du sud du Liban depuis octobre 2023, dont cinq où des munitions explosives aériennes ont été utilisées illégalement sur des zones résidentielles densément peuplées5.

Insécurité alimentaire

Selon une étude publiée en novembre 2023 par l'Université américaine de Beyrouth, l'exposition au phosphore blanc peut réduire la productivité des terres agricoles, en plus de nuire aux écosystèmes forestiers et à la biodiversité6. Depuis le début des hostilités, les incendies se sont multipliés dans les forêts libanaises. Certains d'entre eux ont été déclenchés par des munitions lancées par les forces israéliennes. Entre le 3 novembre 2023 et le 17 avril 2025, le Liban a déposé huit plaintes auprès du Conseil de sécurité des Nations unies condamnant l'utilisation du phosphore blanc par Tel-Aviv pour brûler délibérément des bois et des zones forestières.

« Avant la guerre, Zawtar dépendait fortement de l'agriculture qui était notre principale source de revenus », explique le chef de la municipalité. Les habitants de ce village, comme ceux de nombreux autres villages du sud du Liban, ont vu leur source de revenus disparaître et certains d'entre eux ont dû trouver une nouvelle activité ou ont été contraints de demander de l'aide à leur famille. En mai 2025, environ 1,17 million de personnes au Liban ont connu des niveaux élevés d'insécurité alimentaire, selon l'échelle IPC (Integrated food security phase classification), avec une incidence particulièrement élevée dans les régions de Baalbek, Hermel, Baabda, Bint Jbeil, Marjayoun, Nabatieh, Tyr et Akkar.

Destruction massive et délibérée des terres agricoles

Le chef de la municipalité de Zawtar affirme qu'il coordonne ses efforts avec le ministère de l'agriculture pour garantir un soutien aux agriculteurs, mais ces derniers souhaiteraient une intervention plus décisive de la part des institutions. Les habitants de Zawtar ont reçu l'aide de certains villages voisins et les agriculteurs louent parfois des machines qu'ils partagent. Mais selon les agriculteurs, il s'agit là de solutions d'urgence qui ne permettent pas de répondre aux besoins du village. « Nous avons besoin de tracteurs, de pompes à eau, d'outils et d'engrais, et nous devons réparer le puits », expliquent-ils. « Le ministère [de l'agriculture] doit intervenir et nous indemniser pour les dommages causés par la guerre », insiste Kamal Ezzeddine, l'un des agriculteurs les plus âgés rencontrés à Zawtar.

« J'ai personnellement vu une énorme quantité de machines détruites », confirme Renino. Il s'agirait d'après lui d'une « stratégie visant à empêcher la reconstruction et le retour des agriculteurs sur leurs terres ». À cet égard, Amnesty International a souligné dans un rapport publié en août 2025 que « la destruction massive et délibérée de biens civils et de terres agricoles par l'armée israélienne dans le sud du Liban doit faire l'objet d'une enquête pour crime de guerre »7.

Selon le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HCDH), au moins 57 civils ont été tués par l'armée israélienne alors qu'ils tentaient de rejoindre leurs villages du sud du Liban au cours des 60 premiers jours du cessez-le-feu. D'autres attaques contre des agriculteurs et des destructions de terres agricoles ont également été signalées par la suite, notamment pendant la période de la récolte des olives.

Selon la Finul, dans certains cas, les agriculteurs sont obligés de s'enregistrer auprès de la municipalité et d'attendre l'autorisation des forces israéliennes avant de pouvoir se rendre sur leurs terres pour travailler. L'autorisation peut être refusée sans aucune explication ou à cause des « raisons de sécurité » non précisées. « Je n'appartiens à aucun parti, je ne suis pas engagé en politique. Je veux seulement cultiver ma terre », plaide Walid, pendant qu'il marche parmi les arbres de son champ, au milieu des broussailles brûlées et de quelques débris de guerre qui recouvrent le terrain.


1«  Mikati seeks to declare south Lebanon an 'agricultural disaster zone'.  », L'Orient Le Jour, 4 avril 2024.

2NDLR. Institution publique, l'Autorité du fleuve Litani (LRA) est chargée de gérer et développer les ressources en eau et en énergie du fleuve Litani.

3NDLR. Ligne tracée par les Nations unies en 2000 et séparant le Liban, la Syrie et Israël.

4NDLR. La Finul a été établie en mars 1978 par le Conseil de sécurité pour confirmer le retrait des troupes israéliennes du sud du Liban, rétablir la paix et la sécurité internationales et aider le gouvernement libanais à rétablir son autorité effective dans la région.

5«  Lebanon : Israel's White Phosphorous Use Risks Civilian Harm  », Human rights watch, 5 juin 2024.

6Antoine Kallab, Leila Rossa Mouawad, «  The Socio-Environmental Impact of White Phosphorous Ammunition in South Lebanon : Analysis and Risk Mitigation Strategies. Nature Conservation Center  », novembre 2023.

7«  Israel's extensive destruction of Southern Lebanon  », Amnesty International, 26 août 2025.

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