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Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits.

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05.10.2026 à 08:20

Digression sur un été

F.G.

Il aura suffi que la fraîcheur revienne pour que, caressé par une légère brise qui requinque, on se dise que l'automne a bien des avantages, dont celui d'apaiser notre esprit de cette impression, marquante, d'écrasement calorifère qu'on a ressenti tout au long de cet été meurtrier. Qu'on se rassure, je ne vais pas en rajouter sur cette succession de prévisibles mais déconcertantes canicules qui, comme autant de bourrées débridées dans un bal folk auvergnat, se sont succédé sur nos (…)

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Il aura suffi que la fraîcheur revienne pour que, caressé par une légère brise qui requinque, on se dise que l'automne a bien des avantages, dont celui d'apaiser notre esprit de cette impression, marquante, d'écrasement calorifère qu'on a ressenti tout au long de cet été meurtrier. Qu'on se rassure, je ne vais pas en rajouter sur cette succession de prévisibles mais déconcertantes canicules qui, comme autant de bourrées débridées dans un bal folk auvergnat, se sont succédé sur nos territoires calcinés. Juste penser aux drames qu'elles auront générés dans bien des familles, aux vies qu'elles auront prises, aux destructions qu'elles auront laissé derrière elles sur des étendues considérables de territoires où le feu aura tout brûlé, aux pompiers de fortune qui – dépourvus de tout, et notamment de suffisamment d'avions bombardiers d'eau, parce qu'un arriviste arrogant, ancien Premier ministre et aujourd'hui candidat sans honte à la présidentielle, les avait débudgétisés. Si cette canicule à répétition aura eu valeur corrective sur nos propres comportements, elle aura surtout pointé, au quotidien de ces jours d'enfer, la totale incurie de cette Macronie aujourd'hui finissante qui aura commencé par éborgner les Gilets jaunes pour finir par accorder un permis de tuer aux forces du désordre. Après avoir appauvri les pauvres, enrichi les riches, culpabilisé les moyens, augmenté le temps de labeur de deux ans pour tous, méprisé toutes ses oppositions, gonflé considérablement les rangs factieux au Parlement, omis de faire atterrir l'avion d'un génocidaire notoire sous mandat d'arrêt international et nargué tout le monde, comme l'atteste le dernier été de son capo, qui l'aura passé à Brégançon, aux frais des contribuables et le cul à la fraîche vissé à un jet ski, quand le pays était en feu.

On a beau dire, on ne se sera jamais fait à ce botoxé au narcissisme. Rideau !


L'été, les amis, a commencé, pour ma compagne et moi, à Douarnenez. Pour plusieurs raisons. La première, c'est que le coin fait partie de notre intime carte du Tendre. La deuxième, c'est que, malgré sa gentrification, la vieille ville n'a pas encore été trop salopée – je peux en témoigner, je la connais depuis mes jeunes années, c'est-à-dire depuis belle lurette. La troisième, c'est que ses plages sont merveilleuses pour qui, comme moi, aime marcher à la bretonne, c'est-à-dire les pieds dans l'eau et la tête dans les nuages. La quatrième, c'est que la mémoire des « Penn Sardin » (ces sardinières qu'on appelait, drôle d'idée, « Têtes de sardine ») et de leur grève héroïquement imaginative de 1924 semble y être toujours vivante, même si les raisons de l'entretenir ne sont pas toujours nobles. La cinquième, c'est que Douarnenez était la ville de Georges Perros, notateur d'excellence, et que ses Papiers collés [1] font partie de mes livres de chevet.

Douarnenez, c'est aussi un territoire de mélange où, depuis quelques années maintenant, s'est installée une joyeuse faune alternative s'intégrant à cette sorte de « triangle d'or » que composent désormais, dans l'esprit du temps antisystème, « Montreuil, Saillans et… Douarnenez ». Au soir tombé, sur le port de Rosmeur, cette faune est là, dans un mélange de sensibilités parfois contradictoires mais visiblement rassemblées autour de l'idée simple d'une autre sociabilité commune possible où se fréquenteraient, en bonne intelligence, de vieux marins à casquette, des Bretons bretonnants vaguement séparatistes et des quêteurs de rêves d'émancipation. On pourra voir ce qu'on veut dans cette itinérance. Un goût pour le nomadisme, un effet de mode, une fuite… Pour ma part, je m'en tiendrai à mes intuitions : il n'est de vérité humaine que dans le mélange et l'enrichissement qu'il charrie. On se sent bien à Douarnenez et, généralement, les galettes y sont bonnes quand on sait choisir son auberge du bonheur. En quittant la ville, mon logeur, restaurateur de son métier, nous a dit que le coin changeait beaucoup. On a craint le pire, mais le bonhomme parlait du climat. « Au train où ça va, la Bretagne va devenir méditerranéenne », nous a-t-il dit en nous montrant le ciel du matin, immensément bleu. C'était indiscutable. Depuis une semaine, en effet, peu de nuages avaient troublé l'azur. Comme si le charme breton était en train de perdre son principal atout : ses nuages, précisément, qui font le temps délicieusement changeant.


La Provence en août, c'est, au contraire, la confirmation d'un intangible. Inutile de charger son sac, un short et une paire de tongs suffiront. Pour le reste, on y mettra des livres. En imaginant un coin d'ombre où les lire, bercé par le chant des cigales. Un poncif ? À peine. Le massif de la Sainte-Victoire, à Aix, c'est un invariant d'harmonie qui, cet été, du côté du domaine de Bimont, a été troublé par des flics apparemment débonnaires – mais avec eux il faut se méfier – qui contrôlaient les papiers des randonneurs. Il y avait quelque chose d'étrange dans leur quête, comme une manière de ne pas croire, mais en le faisant comme savent le faire les flics, intrusivement. On a cru comprendre qu'ils cherchaient d'éventuels pyromanes.


D'Aix à Minerve, il y a une trotte. Dans les trois heures de route quand ça roule bien, qui deviennent cinq en chaude saison touristique quand ça roule mal. Minerve, c'est un lieu étrange, typique – par ses paysages et ses entrelacs – du pays cathare où, chaque année, dans la deuxième semaine d'août, se tiennent, sur les hauteurs du hameau de Bois-Bas, des « Rencontres du Maquis pour l'Émancipation ». Ce Maquis étend ses presque 270 hectares entre la rivière Cesse et les contreforts de la Montagne Noire. Propriété collective d'un groupement d'une centaine de personnes – physiques et morales –, ce lieu a été acquis, entre autres choses, pour y voir éclore des mises en pratique de dépassement de la propriété privée, l'usage de l'auto-organisation collective et l'organisation de ces « rencontres ».

Âme du lieu et grand maître de son intendance, Suno, ami de longue date, est, comme moi, un fils de l'exil libertaire espagnol, un de ceux qui a repris la flamme du « bel été de l'anarchie ». C'est un modeste, Suno, un écouteur plutôt qu'un parleur, un homme de terrain qui préfèrera toujours le concret d'une réalisation à l'abstraction d'un concept. C'est en cela qu'il perpétue la tradition d'un anarchisme réalisateur où les grandes choses dépendent des petites mains qui les portent et de la constance d'engagements qui attestent qu'il n'est d'autre moyen de vivre l'émancipation qu'en mettant en cohérence les affects, les idées et les actes, la théorie et la pratique en somme, les aspirations qui l'irriguent et les moyens concrets de les réaliser.

Ainsi, il faut le voir, Suno, frêle silhouette qu'agite une énergie rare, être au four et au moulin, suivre tous les débats de la semaine que suscitent les présentations d'ouvrages de qualité – qu'il a lui-même sélectionnés en invitant leurs auteur.es à venir les présenter –, y intervenir, sermonner l'assistance quand elle ne respecte pas les heures de repas, compliquant ainsi la tâche des cuisines. Il faut l'entendre pousser sa gueulante quand sa première intervention n'a pas été suivie d'effet. Il faut le voir bouder quand on lui reproche d'être trop dirigiste. Il faut le voir rigoler de lui-même quelques minutes après quand, ravi d'être parvenu à faire sienne une fois encore cette sentence d'Élysée Reclus qu'il doit affectionner – « L'anarchie est la plus haute expression de l'ordre [2] » –, il pense déjà aux débats de l'après-midi, aux festivités du soir et aux concerts endiablés de la courte nuit qui l'attend. Bien sûr, il n'est pas seul Suno, il a constitué une petite équipe de fidèles, mais les Rencontre du Maquis c'est sa chose. Il l'a pensée, rendue possible, cajolée, affinée dans l'idée, magique, qu'une autre vie collective était possible et qu'il fallait le démontrer.

Minerve, c'est donc ça, une immersion en terre de liberté et de fraternité. Qu'on ne se trompe pas, cela dit. Quand on y est invité pour présenter un ouvrage, ce qui était mon cas pour mes Folies d'Espagne, éditées par L'Échappée, l'exercice est toujours difficile. Il peut même être frustrant, quand, pour d'étranges et inopportunes raisons, le débat qui devait le suivre – et porter, pour le cas sur les vives contradictions et tensions que l'anarchisme espagnol dut affronter pendant la révolution sociale de 1936 – se voit littéralement confisqué par de foireuses considérations sur la prochaine élection française d'où émergent des positionnements sans consistance. Car, après tout, il y avait matière à tisser des fils historiques et mémoriels entre le fait que les anarchistes espagnols, peu portés à l'électoralisme, votèrent relativement massivement en février 1936 contre le fascisme en accordant, sans passion ni enthousiasme, leurs suffrages à la très réformiste coalition de la gauche institutionnelle, alliée dans un Front populaire. Pour cela, il est vrai, il aurait fallu recentrer le débat sur le réel, celui auquel on finit toujours par se cogner, en sortant des poncifs sur l' « autoritaire » Mélenchon et La France insoumise. Comme si le vrai danger était là ! On a souvent vanté, chez les bourgeois cultivés, le charme de l'anarchisme pour sa prédisposition à glisser des cailloux dans la raison commune. Pour ma part, j'en ai souvent douté quand de politique il s'agissait, mais rarement à ce point. Et pensé à cette phrase de Victor Serge : « Ne voulant point “faire de politique ”, les anarchistes en font souvent, avec le plus beau courage, de fort mauvaise. [3] » Ce devait être dit, voilà qui est fait !

Minerve, en somme, tient d'une authentique expérience libertaire où, entre improvisation et volontarisme, on éprouve, le temps d'une semaine hyperactive, une évidente sensation de vie augmentée. On s'y sent bien, comme protégé des horreurs du monde et dans la claire conscience qu'il faut le transformer du tout au tout. Avec le soutien actif des cigales et leurs chants incessants.

La bise à Natalie, Marion, Sébastien, Pierre-Jean, Jean-Luc, Lola, Nedjib, Ritchy et bien d'autres compagnes et compagnons de table, de discussions, de déconnades et de rires. Et à Suno, bien sûr, le véritable maître des lieux et des horloges.

Freddy GOMEZ


[1] Georges Perros, Œuvres, Papiers collés, Quarto, Gallimard, 2017.

[2] Discours à la séance solennelle de rentrée du 22 octobre 1895 de l'Université nouvelle de Bruxelles.

[3] Victor Serge, « Adieu à un ami », La Wallonie, 14-15 août 1937.

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28.09.2026 à 08:45

Retour sur une dissidence

F.G.

■ Arnaud FOSSIER Les Cathares, ennemis de l'intérieur La Fabrique, 2025, 200 p. Les cathares sont l'objet de multiples appropriations et approximations, qui vont de la revendication identitaire sur des bases régionalistes antijacobines et confessionnelles à la déviance sectaire et folklorique au regard de la Grande Histoire. Ils sont aussi parfois considérés comme les ancêtres des protestants massacrés pendant les guerres de religion et surtout de la répression des camisards (1685-1700), (…)

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■ Arnaud FOSSIER
Les Cathares, ennemis de l'intérieur
La Fabrique, 2025, 200 p.


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Les cathares sont l'objet de multiples appropriations et approximations, qui vont de la revendication identitaire sur des bases régionalistes antijacobines et confessionnelles à la déviance sectaire et folklorique au regard de la Grande Histoire. Ils sont aussi parfois considérés comme les ancêtres des protestants massacrés pendant les guerres de religion et surtout de la répression des camisards (1685-1700), ce qui leur confère un statut un peu plus consistant. Ou encore, et c'est peut-être le pire – nous dit Arnaud Fossier –, « la naissance de la société de persécution » instaurée en pays d'Oc dont les cathares furent les premières victimes, est, aujourd'hui encore, considérée avec condescendance comme s'il s'agissait là d'un fait, regrettable mais secondaire, dont la portée resterait négligeable. À circonscrire, en somme, comme anecdotique.

Cela dit, et c'est heureux, plutôt que d'être réduite à des appréciations à l'emporte-pièce à l'usage des touristes, cette histoire ne cesse d'être étudiée le plus sérieusement du monde, comme nous le rappelle l'auteur de cet ouvrage et renvoie à des enjeux actuels dont la complexité semble irréductible à tel ou tel point de vue. Une abondante littérature en témoigne. On y croise des historiens, et pas des moindres, comme Emmanuel Le Roy Ladurie (1929-2023), Carlo Ginzburg (1939-2026), ou encore Jean-Louis Biget (1937-2024) et l'historien britannique Robert I. Moore (1941-2025), tous incontournables.

C'est dire si revenir sur cette « sanglante répression culturelle » du XIIe siècle en Occitanie, comme le fait Arnaud Fossier, dépasse le cadre d'une obsession régionaliste désuète. Elle est à resituer, et à juste titre, dans ces débats qui méritent que l'on prenne la peine de se pencher studieusement sur les événements dont on parle. En cela, la lecture de son livre est indispensable.

Il faut admettre que l'actualité récente du commerce touristique en pays d'Oc, économie régionale de grande importance, a ravivé les passions. En mai 2024, en effet, le département de l'Aude a renoncé au label « Pays cathare », qui figurait accolé au nom du département depuis 1992, et en 2025, coup de tonnerre, l'association chargée de promouvoir la candidature des « châteaux cathares » au Patrimoine de l'humanité de l'Unesco, a décidé de les présenter sous le nom de « forteresses royales », choix qui se voudrait – nous dit l'auteur – « plus conforme à la réalité historique », en nous rappelant que l'enjeu symbolique et économique est d'autant plus important pour la région que, chaque année, attirés par la beauté grandiose de ces lieux mythiques, quelques 400 000 visiteurs et visiteuses se pressent pour profiter de « la vue époustouflante » qu'ils offrent. « On y trouve, écrit-il, tout ce qui fait le charme viril et guerrier du château médiéval : pont-levis, tours et mâchicoulis, forge, latrines et oubliettes. Avec un peu de chance, un maître fauconnier vous autorisera à enfiler son gant de cuir et laissera l'un de ses rapaces se promener sur votre bras. De cathares, en revanche, il n'est que peu question et pour cause : dans la plupart de ces citadelles aucun n'a jamais vécu, si ce n'est ici ou là quelques poignées de faidits [1]– hérétiques traqués ayant trouvé refuge sur les hauteurs d'habitats villageois. L'écrasante majorité de ces castra [2] n'ont été bâtis que plus tard, à l'initiative du roi de France dans les années 1230-1250, pour écraser la dissidence cathare ou surveiller la frontière avec le royaume rival d'Aragon. L'appellation château cathare est donc fantaisiste, tout le monde le sait, mais qu'importe puisqu'elle vend du rêve. Ou mieux, un mythe. »

Pourtant, il y a bel et bien eu, dans différentes régions de la Chrétienté, des groupes de dissidents qui, pour des raisons économiques, sociales et culturelles, supportaient de plus en plus mal le joug de l'Église. Il fut donc jugé nécessaire de les mater. Ce fut la justification que les barons du Nord utilisèrent au XIIIe siècle pour annexer au royaume de France le comté de Toulouse – une partie de l'ancien royaume wisigoth qui avait gardé une grande proximité avec le royaume d'Aragon. Ce fut une guerre de conquête qui, au nom de la religion, dévasta le territoire du Comté de Toulouse. Le pays d'Oc résista à l'agression. C'est au prix de nombreux massacres – les victimes furent qualifiées de « pestilentiels Provençaux » – que cette croisade contre les Albigeois (1209-1229) triompha définitivement. Puis l'Inquisition prit la suite, en persécutant, à partir de 1230, toutes les sociabilités des dissidents languedociens.

En ce siècle de dissidence religieuse, l'Église catholique qualifie d' « hérétiques » ceux qui lui résistent et, par réaction, sont en quête d'une sorte de pureté évangélique qu'ils prêtent aux premiers chrétiens. Le clergé, qui a perdu l'estime et le respect du peuple devient alors l'objet de vives remises en causes. L'on pointe ses contradictions flagrantes entre son comportement vénal et libidineux et son discours christique – simonie [3] et concubinage sont largement répandus au point que la perte de crédibilité de la parole du clergé est ressentie comme une insupportable hypocrisie par une population rurale et urbaine qui reste attachée à une forme de mysticisme populaire enraciné dans une très ancienne relation à la terre des ancêtres. En ce début de siècle, la détestation du clergé est largement répandue dans toutes les couches de cette société médiévale en pleine mutation. On peut parler « d'hérésie protestataire » de nature anticléricale – vaudois, lollards, hussites, patarins, cathares italiens, etc. Il y a incontestablement, au XIIe siècle, un regain et une démultiplication de ces prises de distances avec la parole officielle que le pouvoir de Rome et les ordres religieux qui le servent qualifient d' « hérétique » pour mieux la réduire au silence.

« L'hérésie n'est pas, nous dit Arnaud Fossier, une identité religieuse, mais une accusation dirigée contre une dissidence », car elle menace le dogme sur lequel s'appuie l'organisation politique de l'Église romaine en un temps où les clercs perdent le pouvoir qu'ils ont sur les laïcs. Sa domination s'effrite et, en de nombreux endroits, des groupes sociaux échappent à son contrôle en lui opposant une pureté originelle tendant au rétablissement de la constitution simple de l'église primitive et surtout à « la suppression de l'ordre exclusif du clergé ». Le phénomène semble particulièrement répandu dans la noblesse rurale paupérisée et déclassée et la bourgeoisie urbaine en plein essor. De plus, il ne faut pas sous-estimer « la lutte pour l'autonomie communale », comme Engels le nota dans La Guerre des paysans en Allemagne – ouvrage consacré à l'insurrection politique, sociale et religieuse qui ébranla le Saint-Empire romain et germanique de 1524 à 1526 [4]. Comme en d'autres lieux et en d'autres temps, plus ou moins explicitement formulée par la dissidence religieuse, la contestation sociale est, bien entendu, aussi présente en Occitanie qu'ailleurs.

Elle est, en tout cas, l'une des raisons, voire l'une des plus importantes, qui explique la réaction du Nord vis-à-vis du Sud, qui exprime une forme de jacobinisme avant l'heure accompagnant la construction de l'État moderne, processus qui s'étalera sur plusieurs siècles. Le royaume met au pas ses vassaux, conquiert les territoires qui lui échappent et pourraient s'allier avec des compétiteurs représentant une menace potentielle. Comme justifiant par avance tous ses excès, la réaction de Rome au rejet de sa pratique du pouvoir temporel et spirituel attise le désir prédateur des croisés venus du Nord. Il explique en tout cas la violence et le caractère impitoyable de la conquête. La destruction de l'autonomie de la culture occitane devenait la condition sine qua non pour assouvir le besoin de domination des principaux acteurs de cette histoire. Au demeurant, un crime béni par l'Église ne constitue plus un crime, mais un sésame pour le Paradis.

L'insatisfaction religieuse et spirituelle des laïcs face aux structures institutionnelles et à l'ordre hiérarchique voulus par la papauté dans le cadre de la réforme grégorienne au XIIe siècle va de pair avec un malaise social et culturel de plus en plus prégnant. Cette convergence représente un danger qui risque d'emporter ce qui est en train de se mettre en place en Europe sous la double autorité centralisée du Pape et du Roi. Ce malaise culturel est combattu par l'Église qui invente le qualificatif de « cathares » et qui donne à sa répression la justification d'une « cause sacrée » contre cette insupportable hétérodoxie.

Arnaud Fossier nous rappelle l'importance de replacer le catharisme albigeois dans le contexte européen de l'époque. Il défend la thèse selon laquelle les « bons hommes », comme ils se désignaient entre eux, représentaient « un système local relativement autonome – sans dogmes unanimement partagés –, un modèle d'organisation communautaire avec son clergé de “parfaits” que la papauté devait briser si elle voulait assurer l'hégémonie de l'Église romaine ». Le roi de France fournit, pour ce faire, la force armée, et ce dans la perspective d'agrandir son royaume. Ce qu'il fit.

L'existence de « cathares » – au sens d'adeptes d'une religion dualiste – fut une création juridique dont l'Inquisition put faire un usage abusif pour martyriser un peuple et s'en prendre à sa culture. « C'est le discours des clercs qui fit surgir “l'hérésie” », dit Arnaud Fossier. « Une invention qui permit à l'Église de se définir elle-même » en renforçant « le pouvoir des prêtres sur l'autre ». Inventer l'hérésie, ajoute-t-il, lui permit de renforcer sa hiérarchie – habilitée à définir les normes du comportement chrétien – et d'allonger la liste des sacrements (baptême, eucharistie, confirmation, ordination, pénitence, mariage, extrême onction). L'Église sortait ainsi de l'indétermination et « elle en vint à considérer de simples différences comme des négations ou des menaces potentielles pour le dogme ». La chrétienté allait pouvoir « se définir comme une totalité unifiée avec son double mouvement d'inclusion et d'exclusion ». Les Juifs, peuple rétif, en subiront toutes les conséquences, et, en 1096, les croisés en marche vers Jérusalem se livreront sur leur trajet à des massacres qui seront la conséquence des prédications de Bernard l'Ermite. Les cathares, que l'on suspectait au début du XIIe siècle d'avoir une origine orientale, constituèrent l'ennemi intérieur rêvé. Juifs, Sarrasins, cathares étaient autant d'avatars de l'Antéchrist. On est pour ainsi dire dans le meurtre rituel.

C'est donc au nom du combat contre la peste « hérétique » que s'engage cette croisade. La lutte contre les cathares, incarnation de l'hérésie en pays d'Oc, est une lutte à mort contre « un ennemi intérieur », mortel, pour le Pape et le Roi de France. Il faut le nommer ainsi pour justifier les moyens employés.

Par ailleurs, comme la centralisation progressive des pouvoirs temporels à partir du XIe siècle s'accompagne de la persécution systématique de groupes marginaux – juifs, musulmans, lépreux, hérétiques … –, cette justification sera utilisée comme un instrument de contrôle social et politique, en particulier par le royaume franc, qui n'avait jamais totalement soumis ce pays possédant sa langue, son mode de vie, d'alimentation, d'agriculture [5]. Fort des héritages de son passé gallo-romain et wisigoth, ce pays était pour les « gens du Nord » une terre étrangère. Il était donc du ressort de Dieu de « reconnaitre les siens » afin que les bras armés ne tremblent pas lorsque leur épée s'abattrait sur les populations, femmes et enfants compris, qui vivaient dans un espace irréductible à leur désir de domination. Les bûchers de l'Inquisition seront allumés dans le cadre de la lutte contre cette « hérésie ». Elle fut inventée pour ne pas avoir à s'encombrer de scrupules moraux, nous suggère la lecture d'Arnaud Fossier. Une façon de déshumaniser son ennemi – pratique commode d'un usage commun et fort répandue de tout temps et en tous lieux. C'était le meilleur moyen de faire disparaitre ce qui ne pouvait être soumis par les prêches et la menace. Les conversions furent des actes de soumission. Au nom d'une uniformatisation des pratiques religieuses et du besoin culturel et politique du royaume de France en cours de structuration, l'alliance de l'épée et de la mitre permit que l'histoire de cette région, histoire écrite par les vainqueurs, soit une étape dans un long processus dont la Troisième République fera un mythe en inventant la notion de « frontière naturelle » – aussi naturelle que la vassalité du Comte de Toulouse vis-à-vis du Roi des Francs. À l'ordre divin succédera l'ordre républicain dans lequel les habitants du pays d'Oc seront toujours tenus pour suspects, peu fiables, veules et hâbleurs, toujours prompts à se distinguer d'infantiles manières et enclins à céder à leur esprit rebelle comme on cède à la panique – tare atavique – malgré le soin que l'on met à les éduquer. En un mot comme en cent, un peuple héritier d' « hérétiques ».

Jean-Luc DEBRY




[1] Les faydits ou faidits étaient des chevaliers ou des seigneurs languedociens qui s'étaient vus dépossédés de leurs fiefs et terres lors de la croisade contre les Albigeois.

[2] Forteresses seigneuriales ou bourgs fortifiés.

[3] « La simonie consiste en l'achat ou la vente de biens spirituels, de sacrements, de postes hiérarchiques, de charges ecclésiastiques ou de services intellectuels », selon la définition de l'historien Joël Chandellier, in : L'Occident médiéval : d'Alaric à Léonard (400-1450), Belin, coll. « Mondes anciens », 2021, 700 p.

[4] Voir ma recension de Thomas Münzer ou la guerre des paysans (Maurice Pianzola, 2015) en ligne sur https://acontretemps.org/spip.php?article577.

[5] Le vin plutôt que la bière, l'huile d'olive plutôt que le beurre et la crème. À cela, il faut ajouter ses contes, sa poésie, son imaginaire, ses traditions pastorales, son artisanat...

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21.09.2026 à 08:42

Mai 68, un mouvement résistant

F.G.

■ Une fois la fête terminée, la littérature sur Mai 68 devint un genre littéraire à part entière et ce sur un temps long, chaque commémoration de l'événement sonnant l'occasion de remettre le couvert, parfois pour le pire. L'un des intérêts de ce texte de Pierre Souiry – « La crise de Mai » – publié dans la revue Les Annales en 1970, c'est de dater de juste après la grande vague, à l'heure donc de sa mémoire vive. Ce texte atteste en tout cas que Souiry, excellent chroniqueur, fut inspiré (…)

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■ Une fois la fête terminée, la littérature sur Mai 68 devint un genre littéraire à part entière et ce sur un temps long, chaque commémoration de l'événement sonnant l'occasion de remettre le couvert, parfois pour le pire. L'un des intérêts de ce texte de Pierre Souiry – « La crise de Mai » – publié dans la revue Les Annales en 1970, c'est de dater de juste après la grande vague, à l'heure donc de sa mémoire vive. Ce texte atteste en tout cas que Souiry, excellent chroniqueur, fut inspiré par cette première brassée de productions livresques sur Mai 68, d'autant qu'on ne doute pas que, comme quelques autres de ses camarades de Socialisme ou Barbarie, groupe-revue qui se saborda en mai 1967, il fut de ceux qui, un an plus tard, participèrent à l'événement dans le sillage du libertaire Mouvement du 22-Mars. L'autre leçon de ce texte, évidente au vu des positionnements que révèle cette première série de livres, c'est que, si ce Mai 68 incandescent fut un mouvement résistant au gaullisme, il le fut aussi aux interprétations. Bonne lecture !
– À contretemps –


Malgré l'abondance des ouvrages parus sur la crise de mai 1968, on reste fort mal renseigné sur ce qui s'est effectivement passé dans l'ensemble du pays. On est saturé de reportages sur les événements qui se sont produits à Paris, dans les rues et les universités et certains d'entre eux – comme celui de Philippe Labro [1], qui utilise les techniques analogues à celles des cinéastes de l'actualité – témoignent de l'habileté professionnelle de leurs auteurs. Mais nous ne sommes à peu près jamais informés de ce qu'ont fait les travailleurs dans les usines, y compris dans la région parisienne, et des luttes qui se sont déroulées dans les villes de province : les renseignements fournis par Les Cahiers de Mai [2] sur Nantes et quelques entreprises de la banlieue de Paris sont précieux mais insuffisants. Sur les origines du mouvement et sa signification, on lit avec intérêt le témoignage très engagé de certains des jeunes gens qui y jouèrent un rôle parfois central. Daniel Bensaïd et Henri Weber [3] présentent le point de vue d'une des fractions du trotskisme : tout en tenant compte de certains éléments nouveaux – le rôle des étudiants, le comportement de certains cadres et techniciens, etc. –, ils ne parviennent pas à sortir des vieux schémas spécifiques de leur système de pensée et à concevoir Mai 68 autrement que comme une révolution prolétarienne manquée faute d'avoir eu une bonne direction politique. Pour Jacques Jurquet [4], qui parodie avec application et succès le style des écrits en provenance de Pékin, « les courants non-prolétariens » ont déclenché « la tempête révolutionnaire », mais leur nature petite-bourgeoise leur interdisait de s'armer de la « science marxiste-léniniste » qui aurait été nécessaire pour triompher de la bourgeoisie et de « la trahison révisionniste ». Les frères Cohn-Bendit ont compilé, en un temps record, les documents leur permettant de présenter une sorte de « digest » d'un « communisme de gauche », d'ailleurs fortement mâtiné d'anarchisme. Mais leur livre [5], çà et là émaillé d'impertinences drôles, constitue une des meilleures descriptions des méthodes nouvelles d'agitation découvertes à Nanterre par une poignée d'étudiants et qui furent employées avec un succès qui dérouta toutes les organisations et groupuscules existants. Car bien loin d'avoir été comploté à l'avance, ainsi que le soutient, entre autres, François Duprat [6], dont le livre contient une foule de révélations manifestement imaginaires, le mouvement eut une soudaineté et une ampleur qui laissèrent d'abord surpris tous les révolutionnaires.

Mai a produit une masse considérable de documents, tracts, prises de positions, articles, manifestes, etc. Une partie d'entre eux a été recueillie et publiée. Marc Kravetz, Raymond Bellour et Annette Karsenty [7] ont reconstitué les événements entre le 2 et le 13 mai, journée par journée, en reproduisant un certain nombre de déclarations faites, à l'instant même, par les autorités, les représentants des partis, diverses personnalités parlementaires ou universitaires, et aussi par les étudiants ou leurs organisations. Ainsi a été organisé un montage où se trouvent constamment et cruellement confrontés les événements et ce qui en fut dit et compris par chacun. Le lecteur peut juger sur pièce.

Les lycéens gardent la parole [8], qui utilise, par exception, des documents en provenance des villes de province, constitue une sorte de recueil des cahiers de doléances des lycéens qui montre quelles furent alors les aspirations des élèves au sujet de la réorganisation de la vie scolaire et des études. Au cours des commissions élèves-professeurs qui siégèrent dans les lycées occupés, beaucoup de choses furent remises en question : l'organisation autoritaire des établissements qu'on a souhaité remplacer par des commissions élues au sein desquelles les administrateurs n'auraient plus été que des « spécialistes » contrôlés, les programmes jugés trop éloignés des préoccupations des élèves et désadaptés aux réalités contemporaines, les méthodes pédagogiques auxquelles il est reproché de trop faire appel à la mémoire et de cantonner les élèves dans un rôle passif ne leur permettant pas d'exercer leur esprit critique, les emplois du temps trop lourds qu'on souhaiterait remanier de manière à pouvoir consacrer les après-midi à des activités collectives et créatrices et, bien entendu, le système de notation, les examens et la discipline. On note en passant que certains élèves regrettent que l'enseignement ne comporte pas d'initiation à l'économie, que l'histoire des arts soit négligée, que l'étude des littératures étrangères ne soit pas abordée, etc. Mais il est rare que les revendications lycéennes se cantonnent dans des détails techniques. Presque partout apparaissent des vues sociales et politiques qui, d'ailleurs, furent plutôt mises en avant par une minorité engagée que par la masse des élèves et les défauts de l'enseignement sont attribués à son caractère de classe : avec sa pseudo-neutralité politique, son organisation répressive, ses pratiques incitant à la compétition entre élèves, le « lycée caserne » est un instrument de dressage de l'enfant et de l'adolescent qui n'a pas d'autre finalité que de le préparer à l'acceptation des valeurs et des structures de la société actuelle. Comme le disent avec candeur et aplomb les élèves du lycée Octave-Gréard à Paris, il faut faire un 1789 dans l'enseignement du second degré sans que soit exclu « le respect mutuel entre élèves et professeurs ». La Sorbonne par elle-même [9] et le Journal de la Commune étudiante [10] présentent un intérêt exceptionnel, et d'abord par la quantité impressionnante de documents qui se trouvent ici réunis et classés : ils n'occupent pas moins de quelque 800 pages dans le deuxième de ces ouvrages, qui se complètent sans d'ailleurs se ressembler. Les auteurs du premier, inspirés par le souci de faire leur métier d'historien, ont surtout voulu rassembler un recueil d'archives et se sont eux-mêmes presque entièrement effacés derrière les textes qu'ils publient, n'intervenant que pour expliquer le sens de leur entreprise et pour en préciser les limites. Ils ont ainsi reconstitué avec exactitude une histoire du développement et du reflux de la révolte étudiante, fait apparaître divers aspects de la vie matérielle et politique dans la Sorbonne occupée, retracé l'essentiel des luttes, souvent confuses, qui s'y déroulèrent et montré enfin ce que les étudiants contestataires auraient voulu faire de l'université. Leur livre restera un très bon instrument de travail.

Précédé d'une longue introduction et complété de notes substantielles, l'ouvrage d'Alain Schnapp et de Pierre Vidal-Naquet est, en même temps qu'une ample reconstitution documentaire du mouvement de Mai, une des meilleures tentatives d'explication qui en aient été entreprises. P. Vidal- Naquet avait, sur la plupart des auteurs qui nous ont livré leurs réflexions sur la crise de Mai, l'avantage de bien connaître les courants idéologiques qui exerçaient une influence diffuse sur une frange limitée d'étudiants et cherchaient à réactualiser la critique de la société. Il est vrai que la situation des organisations étudiantes pouvait paraître misérable, qu'il s'agisse de l'UNEF ou des groupuscules qui se querellaient férocement en son sein ou à sa périphérie. Le tirage des publications « gauchistes » était resté dérisoire et le nombre d'étudiants qui avaient lu Marcuse ou Reich était infime. Pourtant, dans cet univers désolé et ignoré, une sorte de vulgate du radicalisme contemporain commençait à se diffuser plus largement : confuse, contradictoire, bariolée, charriant pêle-mêle des vues audacieuses et nouvelles et de vieilles mystifications, l'idéologie de Mai prenait vaguement forme. C'est que, dans un monde livré à la toute-puissance des appareils d'organisation et de manipulation où il paraissait admis que seuls les chefs d'État, les technocrates, les administrateurs, etc., pouvaient encore être des agents historiques actifs, le refus d'accepter cette fin de l'Histoire subsistait, çà et là, latent, léthargique. Or les événements allaient briser cette léthargie. À la résistance des combattants vietnamiens, aux mythes que font naître la vie et la mort de Che Guevara, aux révoltes étudiantes d'Amérique, d'Europe occidentale et de Pologne, il faudrait ajouter – plutôt que les souvenirs déjà la plupart du temps oubliés de la lutte contre la guerre d'Algérie – la « révolution culturelle », le plus souvent comprise à contresens comme une explosion de la spontanéité révolutionnaire de la jeunesse chinoise. Ces événements furent interprétés comme autant de signes que de nouvelles forces historiques entraient en jeu et que l'avenir pouvait être autre que celui qui était pensé et préparé par les différents pouvoirs en place. Pourquoi l'université sera-t-elle au centre de la contestation ? Parce qu'elle apparaît comme un organisme qui n'a pas d'autre fonction que de préparer – sans du reste être réellement adaptée à cette tâche, ainsi qu'en témoigne le nombre particulièrement élevé d'échecs aux examens – l'intégration et la soumission d'une partie de la jeunesse à cette société qui est remise en question et déjà refusée par les bandes de beatniks, de hippies, etc., qui ont délibérément choisi de vivre en dehors de ses normes et de ses valeurs. Il est vrai que la misère matérielle de certains étudiants est réelle et que l'insuffisance des équipements a multiplié les difficultés des études dans des facultés surpeuplées. Mais les revendications des étudiants ne seront pas essentiellement économiques. Assimilant la structure et le fonctionnement de l'Université à « l'organisation bureaucratique » qui dans le monde moderne a envahi usines et bureaux et tend à modeler la manière d'être de toute la société, les contestataires dénonceront avant tout l'aliénation et la réification dont ils s'estiment victimes. Les révoltes de Berkeley, de Varsovie et de Paris ont, malgré la dissimilitude des situations concrètes dans lesquelles elles se produisent, des significations apparentées : elles expriment les premières protestations des nouvelles générations aux énergies intactes contre l'univers bureaucratique. C'est à partir de là que s'expliquent de nombreux traits spécifiques du mouvement de Mai et en particulier son côté libertaire. Lorsque l'extension foudroyante des grèves transfigure à ses propres yeux le mouvement étudiant qui se prend dès lors pour une révolution, cette révolution, comme toutes celles du passé, répète celles qui l'ont précédée : les uns miment la Commune, d'autres le Soviet de Petrograd, d'autres encore la « révolution culturelle » telle du moins qu'ils l'imaginent, certains enfin, tirant de l'oubli l'anarchisme, arborent le drapeau noir. Or, Mai ne peut pas être une révolution. Seule, une minorité de jeunes ouvriers partage l'exaspération des étudiants contre l'organisation bureaucratique du travail et de la vie sociale. La grande masse des travailleurs ne veut, profondément, ni détruire la société de consommation ni changer la vie et, bien plus que les révolutions passées, ce sont les souvenirs mythifiés des « victoires ouvrières de 1936 » qui servent aux travailleurs de modèle. Entre le radicalisme étudiant et le réformisme de la majorité des ouvriers, le décalage est trop grand pour que la jonction des deux mouvements puisse se faire, et dès lors la révolte étudiante, vouée à l'impuissance, tend à se réduire à un psychodrame. Elle devient, comme le disent avec mépris ses adversaires, un carnaval et une saturnale. Pourtant, par-delà les oripeaux historiques dont il s'affuble, le mouvement n'en fait pas moins apparaître sa vérité essentielle dans la méfiance, parfois exaspérée jusqu'à l'obsession, qu'il affiche pour toute forme d'organisation qui pourrait limiter, capter et détourner la spontanéité et la créativité de la base. Il est refus constant de tout ce qui pourrait, jusqu'en son sein, réintroduire des formes bureaucratiques et les assemblées étudiantes s'efforceront, avec application, de fonctionner suivant les principes de la démocratie directe. L'entreprise, à coup sûr, n'ira pas sans difficulté. La créativité d'assemblées souvent informes ne fait pas surgir que projets lucides et vues réalistes. Propositions saugrenues et parfois intéressées, tentatives de manipulation, discours verbeux et confus étirent démesurément la durée des réunions qui parfois deviennent harassantes et finissent par se disperser sans avoir rien décidé. Il reste qu'en dépit de ces tares, c'est un mouvement « sauvage » qui aura déclenché la première des crises graves capable d'ébranler un État moderne.

Pour les auteurs de La Brèche [11], il s'agit essentiellement de montrer que « mai 1968 » se situe dans un univers social nouveau et ne peut pas être compris à l'aide de concepts et de schémas du « vieux marxisme », devenus inopérants lorsqu'il s'agit de rendre compte de la nature des forces qui s'affrontent dans les sociétés modernes. Le mouvement est la première manifestation des formes nouvelles que prendra la révolution contre ce qui est devenu le « capitalisme bureaucratique », et comme tel son importance historique est comparable à celle de la Commune de Paris, de la révolution russe ou de la révolution hongroise de 1956. Nouveau, le mouvement l'est d'abord par ses origines : il ne naît pas d'une crise de l'économie ni d'un état de misère matérielle devenue insupportable pour une partie importante de la population, mais de la contradiction fondamentale d'un système qui, par tous ses projets, tend à transformer les hommes en choses mais, se heurtant à leur résistance et à leur refus, n'aboutit pas à l'ordre mais à un « désordre établi » permanent. Se voulant efficace et rationalisateur mais ne produisant qu'incohérences, le système dévoile constamment ses vices constitutifs et tend à poser aux yeux de tous le problème de l'organisation de la vie sociale. De là, le succès de l'agitation des étudiants de Nanterre qui, inventant un nouveau style d'action visant non pas à soutenir des revendications et un programme mais à arracher leur solennité aux institutions et à démasquer leur vide et leur arbitraire, bouleverse la représentation que la plupart des gens en avaient et libère un énorme potentiel créateur refoulé par le système. Pendant quelques jours l'action des étudiants apparaît à une grande partie de la population comme l'explicitation de ses aspirations latentes. Pourtant, bientôt le mouvement piétine et il s'effondrera finalement presque de lui-même. C'est que la classe ouvrière n'est pas cette immense poudrière prête à exploser qu'imaginent les étudiants révolutionnaires illusionnés par la mythologie ouvriériste qu'entretiennent pieusement divers groupes radicaux. En mai 1968, le prolétariat industriel fut, dans son ensemble, incapable de surmonter les nouvelles formes d'aliénation qu'il subissait dans le capitalisme moderne et de dépasser les revendications économiques pour rejoindre les étudiants sur le terrain de l'action directe et de la contestation radicale où ils s'étaient placés. Le prolétariat n'était plus l'avant-garde de la révolution, même si, comme le notent au passage Claude Lefort et Edgar Morin, l'occupation des usines constituait en elle-même une initiative dépassant les objectifs purement revendicatifs : les tentatives d'autogestion qui s'esquissèrent, çà et là, furent mal assurées et faiblement soutenues.

Mai 1968 n'est donc pas une révolution prolétarienne manquée qu'on pourrait penser en termes traditionnels, en constatant simplement que la classe ouvrière n'est pas parvenue à jouer le rôle que lui assigne la théorie marxiste. Car cette carence du prolétariat n'est ni conjoncturelle ni déterminée par les particularités de la situation française. Elle est le résultat effectif des luttes et des défaites du prolétariat.

Si, lors de chaque crise révolutionnaire, celui-ci est parvenu à poser les principes et à faire apparaître les formes d'une autre civilisation, celle-ci n'est jamais parvenue à prendre corps et à se maintenir, de sorte que le mouvement ouvrier, enfermé dans l'univers capitaliste, a été contraint d'accepter, pour la vie courante, les valeurs et les fins de celui-ci et de reproduire en lui-même ses formes d'organisation. Ainsi s'explique qu'en mai 1968, au moment où les étudiants et certains éléments de couches sociales matériellement privilégiées se dressent contre la société de consommation, les ouvriers se laissent enfermer par leur organisation dans des revendications économiques qui ne remettent pas en question la manière d'être de la société et ne peuvent même pas la perturber gravement. L'autorité que conservent les « bureaucrates ouvriers » sur les travailleurs serait incompréhensible si le prolétariat n'avait pas été, lui-même, envahi par l'idéologie de la société dominante.

En réalité, le mouvement de Mai inaugure une nouvelle période de luttes sociales au cours desquelles on verra, de plus en plus, entrer en scène un nouvel acteur qui ne répétera pas les classiques de la révolution. Il s'agit de ces nouvelles catégories sociales qui, en 1968, furent, avec les étudiants, à la pointe de la contestation et qui sont désormais mieux à même que le prolétariat industriel, d'ailleurs appelé à connaître un déclin numérique relatif, d'accéder à la compréhension des aliénations qu'implique le « capitalisme bureaucratique ». Alain Touraine [12] développe des vues apparentées, mais de manière plus nuancée et plus concrète. Si le mouvement de Mai a brisé le mythe d'une société capable de mettre un point final à la lutte des classes en organisant l'expansion, il a aussi rapidement trouvé ses limites, car il s'est produit dans une situation ambiguë, caractérisée par le fait que la société française est engagée dans une métamorphose inachevée. D'un côté, en effet, le mouvement a découvert les luttes sociales de l'avenir. Essentiellement soutenue par des catégories sociales et professionnelles capables d'opposer leur savoir scientifique ou technique à la bureaucratie qui est en train de se substituer aux anciennes classes dirigeantes, la révolte de Mai est la première remise en question d'un ordre au sein duquel la conscience de l'aliénation et de la répression devient plus explosive que celle de l'exploitation. Dressant contre l'utopie du pouvoir, qui prétend tout régler par lui-même, une contre-utopie libertaire qui oppose d'une façon presque bergsonienne la vie créatrice et la spontanéité à la réification que fait naître le système bureaucratique, Mai déchire les voiles idéologiques derrière lesquels la bureaucratie qui se prétend porteuse du progrès et de la rationalité abrite sa domination. Si, au printemps 1968, la révolte peut annoncer un autre avenir possible, elle ne peut pas prendre la forme d'un véritable combat politique et social tendant à le faire surgir effectivement. C'est que les forces sociales qui la soutiennent sont encore incertaines de leurs objectifs et, ne découvrant souvent la signification de leurs actions qu'au fur et à mesure des événements, elles ne peuvent entrer en lutte qu'en ordre dispersé contre un adversaire nouveau et qui n'est pas toujours, déjà, clairement identifié. Car en dehors du milieu enseignant et étudiant, les éléments engagés dans la production qui sont capables de dépasser les revendications traditionnelles sont encore rares. Sauf à Nantes où l'anarcho-syndicalisme donne un aspect particulier aux grèves, ils n'apparaissent que dans quelques industries modernes et l'automobile, c'est-à-dire dans les entreprises où existent de forts noyaux d'ouvriers très qualifiés ou de travailleurs de laboratoires et de bureaux d'étude ayant atteint un standing supérieur à celui de l'ensemble des producteurs.

Partout ailleurs, le vieux prolétariat reste embourbé dans des luttes sociales de type ancien qui n'impliquent que des revendications quantitatives ne pouvant plus, dans une économie en expansion, déboucher sur une contestation radicale et globale de la société. Le prolétariat traditionnel se trouve désormais dans la même situation que la paysannerie du XIXe siècle : il n'a plus que des intérêts particuliers à défendre et son action institutionnalisée ne s'inscrit plus dans une dynamique révolutionnaire. C'est en vain, que le mouvement de Mai s'est affirmé comme le prolongement des luttes révolutionnaires du passé et a repris leurs thèmes. Ses ambitions n'ont pas été reprises par les ouvriers : le rejet des accords de Grenelle n'était pas inspiré par le sentiment que les syndicats trahissaient le projet révolutionnaire des travailleurs ; ceux-ci estimèrent seulement que les avantages acquis n'étaient pas suffisants.

Encore incapable de se donner une expression idéologique cohérente et une organisation qui soit à même de poser le problème de la prise du pouvoir, le mouvement de mai 1968 n'est pas une révolution. Bien plus qu'à la Commune, il est comparable à 1848, c'est-à-dire au moment où l'on vit apparaître les refus passionnés mais encore inopérants que faisait naître l'industrialisation. Car « le pouvoir conquis par l'imagination n'était qu'imaginaire », les étudiants ne furent jamais maîtres que des murs de la Sorbonne et de l'Odéon et, en ces lieux, l'action fut noyée sous le discours, la révolte s'occupa de jouir d'elle-même, se grisa de l'illusion d'être déjà une nouvelle société, se constitua en anti-spectacle mais aussi s'interrompit en tant que lutte effective. Cependant il y a là, tout autant que les signes de l'immaturité du mouvement et de l'impossibilité objective où il se trouvait d'aller plus avant, l'expression de sa nature authentique : négation passionnée d'un ordre répressif qui condamnait à ne pas exister tout un ensemble d'aspirations et de comportements, Mai 68 ne pouvait être qu'abolition des contraintes et possibilité pour chacun de s'exprimer dans une totale liberté.

La façon dont Raymond Aron [13] a compris la crise de Mai et son dénouement est évidemment toute différente. Le subit engouement que manifesta, tout d'abord, un secteur, probablement prédominant, de l'opinion pour les exploits des émeutiers étudiants est, à ses yeux, parfaitement déraisonnable. Imbu d'aspirations anachroniques et utopiques, le mouvement était constitutivement voué à l'impuissance. Serait-il parvenu à parachever la paralysie et la désagrégation des institutions qu'il n'aurait pas pour autant triomphé. Il aurait, tout au plus, ouvert la route au communisme totalitaire ou à un régime de réaction et de dictature aveugle. C'est bien du reste ce que comprit la majorité du pays. Lorsque l'État parut sur le point de s'écrouler, ceux-là mêmes qui avaient sympathisé avec la « révolution » et l'avaient vécue comme une sorte de fête reculèrent devant le vide menaçant qui apparut tout à coup et refluèrent vers le maintien de l'ordre. Après s'être donné le plaisir de contempler une parodie de révolution, les Français retrouvèrent leur raison au moment où le psychodrame risquait de déboucher sur un conflit meurtrier. Il n'est pas douteux que l'arrêt du mouvement soit, en partie, né d'un réflexe de recul devant l'inconnu et la violence. Mais sans doute conviendrait-il aussi de distinguer entre les différentes catégories sociales : les raisons des éléments conservateurs qui avaient frondé le régime sans s'apercevoir à quel point l'ordre pouvait être menacé ne furent certainement pas les mêmes que celles des travailleurs. Sans doute une grande partie de ceux-ci craignit-elle qu'une aggravation dramatique de la crise n'aboutît à une ruine de la prospérité dont ils espérèrent tirer progressivement bénéfice. Cette attitude – on y reviendra – ne fut pas générale et il apparaît que certains ouvriers se refusèrent à une action plus décisive non pas parce qu'ils adhéraient à l'ordre mais parce qu'ils estimèrent que sa transformation violente était pour le moment hors de portée.

L'essentiel de l'ouvrage de R. Aron se trouve, cependant, dans l'interprétation des origines de la crise et dans la signification qui lui est attribuée. La raideur et l'autoritarisme du régime gaulliste ont aggravé les caractères exagérément hiérarchisés de la société française et contribué ainsi à bloquer les issues légales qui auraient permis aux aspirations, que l'organisation de la civilisation industrielle suscite et réprime inévitablement, de s'exprimer autrement. Car les hommes qui vivent dans le cadre des sociétés modernes sont voués, par le mode d'organisation et de fonctionnement de ces sociétés, à être isolés et enfermés dans leurs vies professionnelles et familiales, et subissent ainsi des frustrations qui peuvent faire naître la révolte. Mais ces révoltes toutes chargées d'affectivité, qui traduisent les nostalgies et les rêves d'une communauté sociale idéale, ne peuvent enfanter que des chimères et sont incapables de proposer et de faire exister effectivement un autre modèle d'organisation sociale. Raymond Aron postule, en effet, que si le système d'organisation des sociétés industrielles peut être assoupli, corrigé et humanisé dans certains de ses aspects, il n'est pas, dans ses traits essentiels, dépassable. La société moderne n'a pas d'autre alternative que d'accepter l'ordre techno-bureaucratique porteur de progrès ou de s'abandonner à des mouvements de déraison qui, s'ils s'amplifiaient, ne pourraient qu'ouvrir les perspectives menaçantes d'une chaotisation de la vie sociale. La preuve en est fournie par le destin du communisme russe qui a été contraint d'abandonner ses rêves initiaux de démocratie directe pour se donner une organisation super-bureaucratique nécessaire à l'industrialisation. Preuve, à vrai dire bien fragile, car on pourrait y objecter que le dépérissement de la démocratie des soviets, qui eut d'ailleurs de nombreuses déterminations conjoncturelles, était un fait accompli bien avant que l'URSS se donnât une civilisation industrielle, et l'on ne peut préjuger péremptoirement de ce qu'il adviendrait ailleurs qu'en Russie et à une autre époque. On conviendra cependant qu'à condition d'accepter ses présuppositions, la signification que R. Aron assigne au mouvement de Mai ne manque pas de logique : les crises du type de celles de Mai qui pourront éventuellement se reproduire sont privées de toute dimension historique. Elles ne pourront jamais s'inscrire dans un mouvement en quelque sorte cyclique allant d'une acceptation raisonnable de l'ordre aux déraisons, révoltes stériles et vice versa.

Comment les ouvriers ont-ils compris les événements de Mai ? On peut s'en faire une idée par l'interview que Juliette Minces [14] a recueillie auprès d'un ouvrier d'une entreprise des Bouches-du-Rhône. Cet homme qui a quitté le Parti communiste, où il avait milité pendant quinze ans, est sans doute un peu exceptionnel par le niveau de sa culture politique, mais son témoignage n'est certainement pas atypique.

Il tient pour complètement inexact que le prolétariat ait perdu sa conscience de classe et se soit « embourgeoisé ». Le travail industriel est resté un « esclavage » et l'ouvrier, de plus en plus contrôlé par une foule d'agents de maîtrise et de cadres, vit, dans l'usine, une oppression constante et une guerre permanente dans laquelle il est toujours le vaincu. Sans que les revendications de salaires soient pour autant dépassées, ce sont, pense-t-il, les problèmes de l'organisation du travail et de la transformation des rapports humains dans l'usine et la société qui vont, de plus en plus, se situer au centre des aspirations des ouvriers. Sa vision de la société moderne et de son avenir est parfois extrêmement sombre : la technocratie – il pense qu'elle domine également les États socialistes – tendra de plus en plus à défigurer l'homme et à en faire un robot incapable de réactions, et il redoute qu'on aboutisse ainsi à une nouvelle forme d'esclavage. Il entend, par-là, une société où les ouvriers effectivement productifs ne seraient plus qu'une minorité astreinte à créer de la plus-value au profit de la majorité du corps social et par suite incapables de se libérer. C'est que, pour lui, seuls les professionnels et les ouvriers spécialisés constituent potentiellement une véritable force révolutionnaire. Les salariés non directement productifs et les cadres même subalternes, ces « sous-off de négriers » qui, en Mai, ont fait grève et ont essayé de se rapprocher des ouvriers, lui apparaissent, les uns comme des parasites, les autres comme des agents du système d'oppression, dont les aspirations sont également équivoques et suspectes.

Il est, par contre, beaucoup moins soupçonneux envers le mouvement étudiant. La révolte étudiante, explique-t-il, a rendu explicite ce que les ouvriers avaient à l'avance senti confusément et les travailleurs se sont mis en grève par solidarité, parce qu'ils ont estimé que les luttes des étudiants cadraient avec leurs aspirations latentes. Les revendications économiques ne sont pas à l'origine des grèves et des occupations bien que, par la suite, les ouvriers aient pensé que le désarroi du pouvoir créait une situation favorable dont il fallait profiter.

Pourtant, si les travailleurs ont reconnu comme leurs les objectifs de la révolte étudiante, ils n'ont pas agi activement pour la soutenir car, face à un pouvoir désemparé mais non pas réellement ébranlé, ils ont craint de se laisser entraîner dans une aventure dont ils redoutaient de faire tous les frais.

Il faudrait ajouter que, même là où se dessinèrent des tentations d'autogestion, les ouvriers ne se sentirent pas prêts à l'organiser effectivement. L'exemple de l'usine Pechiney de Noguères qu'examine René Lourau [15] le montre. Si, au cours de la grève, les ouvriers ont acquis la conviction qu'ils peuvent à peu près continuer à fabriquer des barres d'aluminium, ils découvrent aussi les limites de leur savoir : leur situation ne leur permet pas de comprendre comment s'opère, au sein du complexe Pechiney, l'approvisionnement en matières premières et en sources d'énergie et ils se sentent incapables de commercialiser les produits. La division des tâches telle qu'elle existe leur masque les connaissances qui seraient nécessaires à l'exercice immédiat de l'autogestion. Mais, au cours de l'expérience faite, les travailleurs ont aussi été amenés à distinguer, dans la division du travail, ce qui tient aux nécessités techniques et ce qui résulte du système social qui leur est apparu, non pas comme l'expression nécessaire d'un ordre naturel et immuable des choses, mais comme une réalité foncièrement instable et à long terme modifiable.

Une enquête effectuée auprès de vingt-cinq personnes [16] appartenant à la population jeune, montre, cependant, de quelles manières très différentes les événements de Mai ont pu être vécus par des gens qui se réfèrent à des systèmes de valeur et à des représentations sociales distinctes ou opposées.

Les réponses faites ont permis de classer les enquêtes en trois catégories : les conformistes, les personnalistes et les révolutionnaires.

Pour les premiers, l'ordre existant est à la fois nécessaire et indépassable : les groupes sociaux ne sont que des agrégats de personnes qui possèdent ou ne possèdent pas et ceux qui attaquent cet ordre n'aspirant en réalité qu'à accéder eux-mêmes à la richesse, cet ordre se reconstituerait de toute manière. À leurs yeux, le mouvement de Mai n'était pas dépourvu de quelques raisons et ils admettent qu'il était légitime de revendiquer une réforme de l'Université et quelques avantages salariaux. Mais les aspirations raisonnables des étudiants et des travailleurs ont été dévoyées par l'action d'agitateurs étrangers ou inspirés par des doctrines étrangères qui ont « embobiné » les manifestants et les grévistes, car la France, pays libre et heureux, n'aurait pu connaître une crise si violente si des éléments extérieurs n'étaient pas intervenus pour l'organiser.

Ces vues, qui impliquent une forte dose de nationalisme xénophobe, s'accompagnent de la conviction que les masses sont en elles-mêmes amorphes et n'entrent en mouvement que dans la mesure où elles sont manipulées. Mais, en même temps qu'ils sont tenus pour les véritables acteurs de la crise et pour les responsables de son extrémisme, les « meneurs » sont aussi des chefs qui apparaissent comme une protection contre les emportements possibles de la foule : le mouvement de Mai était effrayant parce qu'il n'était pas assez organisé.

Perçus de cette manière, les événements ont été subis avec une angoisse dont on se venge rétrospectivement en minimisant leur importance – Mai n'était qu'un dérapage accidentel – et en soulignant leurs conséquences funestes pour ceux-là même qui se sont laissés entraîner : les hausses exagérées de salaires ruineront l'économie et les travailleurs seront les premiers à en pâtir.

Les personnalistes, dont les conceptions sont soutenues par des sentiments chrétiens, tiennent les hiérarchies sociales pour inessentielles mais, s'ils refusent la violence, ils pensent qu'il est nécessaire de remanier la société : la compréhension et le dialogue entre les différentes catégories sociales devraient permettre d'y parvenir. Mai leur est apparu comme une explosion de sentiments nobles et généreux. C'est la solidarité entre étudiants, puis entre étudiants et jeunes ouvriers contre les violences de la police, qui a déclenché un mouvement à la tête duquel se placeront les jeunes élites du pays. Mais, par la suite, les grèves et l'intervention des partis ont dégradé les aspirations désintéressées et rénovatrices en revendications d'argent et en marchandages. Après avoir d'abord vécu Mai comme une fête, les personnalistes s'en sont détournés et ont attendu avec anxiété le retour à une situation normale.

Les révolutionnaires sont, au cours de l'enquête, apparus divisés en deux groupes nettement distincts : les révolutionnaires classiques et les libertaires. Les premiers, qui pensent dans le cadre des divers systèmes issus du marxisme et sont socialement étrangers au prolétariat, ont surtout attaché de l'importance aux grèves dont la révolte étudiante aurait été « le détonateur ». À leurs yeux, les étudiants, qui ne sont pas une classe et n'occupent pas dans la lutte révolutionnaire des positions essentielles, ne peuvent jouer qu'un rôle mineur et le mouvement étudiant en lui-même les intéresse peu. Persuadés que l'action révolutionnaire ne peut triompher que si elle est une violence organisée en fonction d'une stratégie correcte, ils ont tendance à se considérer comme une élite clairvoyante à laquelle le caractère spontanéiste et désordonné de Mai n'a pas permis de jouer sa fonction dirigeante. Mai a péri de son irréalisme.

À la différence des précédents, les libertaires sont surtout des travailleurs qui ont une expérience personnelle de l'oppression. Ils sont les seuls à avoir adhéré à Mai sans réserve, comme à un mouvement exprimant et commençant à réaliser leurs aspirations les plus profondes. À leurs yeux, la transformation des grèves en mouvement purement revendicatif est le résultat d'une manœuvre des syndicats : ceux-ci sont dominés par une couche de dirigeants dont la fonction est de représenter les ouvriers auprès du patronat et de l'État, et qui a redouté de perdre le pouvoir sur les travailleurs si ceux-ci se mettaient à décider et à organiser eux-mêmes leur action. Les libertaires ne sont pas contre les revendications matérielles – car ils estiment que le niveau de vie des travailleurs est insuffisant –, mais ils redoutent que la seule poursuite de l'augmentation des salaires aggrave l'aliénation des ouvriers et les détourne de l'essentiel : la remise en question de l'organisation sociale dans tous ses aspects oppressifs. Dans ce but, ils sont prêts à utiliser la violence, même si celle-ci les angoisse, et notamment dans le cas où elle devrait prendre la forme d'une guerre civile. Leur démocratisme extrême n'exclut pas, cependant, quelques touches aristocratiques : leurs déclarations laissent transparaître un certain mépris pour les masses aliénées qui, pensent-ils, se sont encore une fois laissé duper.

Pierre SOUYRI
« La crise de Mai »,
[Source : Les Annales,n° I, 1970, pp.176-184.]


[1] Philippe Labro, Ce n'est qu'un début, Paris, 1968, 273 p.

[2] Les Cahiers de Mai, n° 1, 15 juin 1968, et n° 2, 15 juillet 1968.

[3] Daniel Bensaïd et Henri Weber, Une répétition générale, Paris, 1968, 229 p.

[4] Jacques Jurquet, Le Printemps révolutionnaire de 1968. Essai d'analyse marxiste-léniniste, Paris, 1968, 178 p.

[5] Daniel et Gabriel Cohn-Bendit, Le Gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, Paris, Éditions du Seuil, 1969, 279 p.

[6] François Duprat, Les Journées de Mai 68. Les dessous d'une révolution, Paris, Nouvelles éditions latines, 1968.

[7] Marc Kravetz, Raymond Bellour et Annette Karsenty, L'insurrection étudiante : 2-13 mai 1968, Paris, Union générale d'éditions, 1968, 509 p.

[8] Comités d'action lycéens, Les lycéens gardent la parole, Paris, Seuil, 1968, 190 p.

[9] Michèle Perrot, Madeleine Rebérioux, Jean Maitron, La Sorbonne par elle-même, mai-juin 68, Le Mouvement social, n° 64, juillet-septembre 1968, Paris, 414 p.

[10] Alain Schnapp et Pierre Vidal-Naquet, Journal de la Commune étudiante, novembre 67-juin 68, Paris, 1969, 876 p.

[11] Edgar Morin, Claude Lefort et Jean-Marc Coudray, Mai 1968 : La Brèche. Premières réflexions sur les événements, Paris, 1968, Fayard, 142 p.

[12] Alain Touraine, Le Mouvement de mai ou le communisme utopique, Paris, Seuil, 1968, 302 p.

[13] Raymond Aron, La Révolution introuvable. Réflexions sur la révolution de Mai, Paris, Fayard, 1968, 187 p.

[14] Juliette Minces, Un ouvrier parle : enquête, Seuil, 1969, 85 p.

[15] René Lourau, L'instituant contre l'institué (chap. I : « L'autogestion chez Pechiney »), Paris, Anthropos, 1969, 196 p.

[16] A. Duclent, Monique Fichelet, R. Fichelet, M. Jourdan-Laforte, Nicole May et Françoise Picq, Les représentations sociales et les sentiments associés au mouvement de Mai chez les jeunes de la région parisienne, 55 pages ronéotypées, Paris, 1969.

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14.09.2026 à 09:28

Le peuple contre les avant-gardes

F.G.

■ Ce témoignage de Maurice Jaquier [Voir sa biographie sur « le Maitron ».]] (1906-1976) sur son passage aux Jeunesses communistes dans les années 1920 nous a semblé digne d'intérêt à plusieurs titres. D'abord parce qu'il éclaire sur la nature de cet engagement, mais aussi sur ce qu'il supposa aux lendemains de la révolution russe. Ensuite, parce qu'il dévoile son fonctionnement sans repentirs. C'est que son auteur ne se situe pas dans le reniement, mais dans le dépassement, ce que prouvera (…)

- En lisière
Texte intégral (3568 mots)

■ Ce témoignage de Maurice Jaquier [Voir sa biographie sur « le Maitron ».]] (1906-1976) sur son passage aux Jeunesses communistes dans les années 1920 nous a semblé digne d'intérêt à plusieurs titres. D'abord parce qu'il éclaire sur la nature de cet engagement, mais aussi sur ce qu'il supposa aux lendemains de la révolution russe. Ensuite, parce qu'il dévoile son fonctionnement sans repentirs. C'est que son auteur ne se situe pas dans le reniement, mais dans le dépassement, ce que prouvera sa vie entière de « simple militant ». Il n'attendra pas, en effet, la révélation des crimes du stalinisme pour changer de voie sans jeter aux poubelles de l'Histoire l'idée, centrale dans son parcours, de la nécessaire révolution sociale.

Dès les années 1930, il situera son combat dans une perspective socialiste révolutionnaire indépendante, au sein de la SFIO d'abord, mais sur sa marge gauche : au Comité socialiste d'action révolutionnaire (CASR) en 1934, à la Gauche révolutionnaire (GR) en 1936, puis, en 1938, au Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), dont il sera secrétaire administratif – et où la principale figure était Marceau Pivert [Voir sa biographie sur « le Maitron »]. Dans ce cheminement, l'Espagne révolutionnaire joua son rôle. En octobre 1934, Jaquier participe à la Commune asturienne et y voit la « révolution en actes », ce que la même Espagne lui confirmera, en juillet 1936, en Catalogne et en Aragon, terres d'anarchie. Dans ce conflit, où Jaquier s'engagea corps et âme en contribuant à livrer des armes au Comité central des milices antifascistes de Catalogne (CCMA) sous contrôle des anarchistes, il se sent proche des marxistes révolutionnaires antistaliniens du Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM), que les staliniens ne vont pas tarder à traquer.

Emprisonné pour son action clandestine pendant la guerre, il adhérera au PCF à la Libération. Avant de le quitter sept mois après. Parti travailler au Mans, il prendra des responsabilités syndicales, rejoignit l'Union de la gauche socialiste (UGS), puis le Parti socialiste unifié (PSU.) Retraité, il publie, en 1974, Simple militant (Denoël) et participe à l'ouvrage collectif Rosa Luxemburg et sa doctrine (Spartacus, 1977).

Cet entretien a été originellement publié dans le premier numéro de la revue Les Révoltes logiques (hiver 1975). Bonne lecture !

À contretemps



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Dans ton livre Simple militant, tu évoques ton passage aux Jeunesses communistes (JC). Pourrais-tu nous dire un peu ce qu'étaient, socialement et idéologiquement, les jeunes que tu y as connus ?

Aux JC, en 1921, tous les jeunes qui étaient autour de moi étaient des ouvriers : ils étaient en rupture avec la société ou avec leur famille, à la façon dont les jeunes pouvaient l'être à cette époque-là et sous forte influence de l'épopée de 1917.

Ce n'était pas une organisation numériquement importante, mais c'était une organisation militante très organisée. On se donnait des tâches pour toucher les jeunes conscrits ou bien les jeunes ouvriers dans les usines, et on vérifiait leur réalisation. Les JC formaient une organisation terriblement démocratique. Il y avait un secrétaire de notre groupe, mais le type n'exerçait aucune sorte de pression. Ça se passait d'une façon très fraternelle ; c'était un milieu très fraternel.

Ensuite on a évidemment découvert que la plupart de ces jeunes n'avaient aucune formation politique préalable, qu'ils étaient venus beaucoup plus sentimentalement vers la révolution qu'avec des théories révolutionnaires. Alors on a organisé toute une série de commissions : commission d'organisation, commission antimilitariste, etc. Les gars allaient y faire des stages, le soir. Ils discutaient, faisaient des rapports et devenaient responsables – moi par exemple j'étais responsable de la commission antimilitariste dans mon groupe. Ce groupe trouvait refuge à la Maison du Peuple où on avait un local. Car le premier problème pour les jeunes, c'était de trouver un lieu. Si c'était au bistrot, à l'époque, la tendance était à la cuite. Dans une Maison du Peuple, c'était pas ça.

C'était Jacques Doriot [1] qui était le secrétaire général des JC. C'était le genre de type avec qui les contacts humains étaient extraordinairement faciles, un type très ouvert, toujours les mains tendues et qui aidait les jeunes en leur évitant de faire des conneries, de faire des opérations qui les mettraient en butte avec les flics.

Les mobiles de ces jeunes n'étaient guère différents de ceux qui ont déterminé les jeunes de 1968 à se révolter contre l'imbécilité de la société, mais en plus ils subissaient l'exploitation capitaliste au plus haut point dans leur boîte et la plupart d'entre eux avaient rompu avec leur famille. Il s'agissait de mômes de quinze à dix-huit ans, pas au-delà.

Ils étaient entrés à l'usine très tôt ?

Les gosses sortaient de l'école à treize ans, avec ou sans le certificat d'études, et ils avaient le droit de travailler. Ils commençaient à prendre conscience vers quinze, seize, dix-sept ans, et il y avait des groupes de contact qui se formaient. Ces groupes étaient très mélangés. S'y retrouvaient des anarchistes et des communistes, mais aussi des jeunes socialistes qui avaient quelques pensées révolutionnaires. On faisait front dans toutes les circonstances. Si une équipe s'était fait casser la gueule en vendant des journaux au Quartier latin, on descendait à une vingtaine, et là on vendait aussi bien L'Avant-Garde ou Le Libertaire que Le Populaire. C'était très fraternel. Quand il fallait aller à la châtaigne, parce qu'on en avait marre de recevoir des coups, on y allait tous ensemble.

Ce n'était pas des jeunes issus d'une tradition politique ou syndicale familiale ?

II y en avait quelques-uns qui étaient venus aux JC parce que papa était au Parti, mais la plupart des mômes venaient parce qu'ils connaissaient des conditions de vie effrayantes. Ils n'arrivaient pas à s'en sortir, à bouffer ; ils n'avaient pas encore eu l'idée d'aller chaparder et dans l'ensemble on n'a jamais eu de copains qui faisaient des conneries. Si ça arrivait, on essayait de lui prêter la main ; on arrivait à l'héberger ou à le faire bouffer. Quand tu es jeune, tu as un sandwich, tu le partages ; c'était toujours possible.

Étaient-ils militants dans leur usine ou est-ce que le militantisme était pour eux une sorte de compensation extérieure à l'oppression dans l'usine ?

Dans les usines, les jeunes étaient intégrés à la cellule du Parti ; on ne pouvait pas faire de cellules de jeunes. Dans le 14e arrondissement, à l'époque, on était une trentaine. Or il y avait à peu près 200 à 300 boîtes qui occupaient en moyenne 40 à 80 ouvriers. Dans le groupe des jeunes, il y en avait un qui était photograveur, un autre travaillait dans une usine de galvanoplastie. Il y avait surtout toute une bande de jeunes qui passaient d'une boîte à une autre, qui prenaient un boulot, n'accrochaient pas, en changeaient... C'était des manœuvres, des ouvriers spécialisés, des mômes à la disposition de n'importe qui – autant des ouvriers, d'ailleurs, que du patron – et qui tournaient de boîte en boîte, un jour ébéniste, le lendemain charpentier, etc.

Dans la mesure où ils étaient jeunes, ils n'étaient pas écoutés quand ils essayaient de lutter dans l'usine. Un apprenti, le compagnon le considérait comme sa bonne à tout faire ; mais de temps en temps le jeune se rebiffait, mordait. Il disait : « Tu te prétends communiste et quand tu me fais ça, t'es un dégueulasse » ; il prenait alors quelquefois une baffe sur la gueule. Mais ce qu'ils avaient ressenti c'était la nécessité de se retrouver entre jeunes pour parler de leurs problèmes.

Il y avait très peu de filles, et ça c'était le plus dur pour les jeunes ; on inventait des trucs, des bals de conscrits ; les types arrivaient à repêcher une poule et la plupart du temps le gars tu le voyais plus, parce que c'était ça qu'il était venu chercher. Mais il restait un pilier de types qui constituait la base militante de l'Entente des Jeunesses de la Seine.

Les jeunes ne participaient pas aux délibérations des adultes. Par contre, ils allaient coller leurs affiches, ils faisaient le service d'ordre et tous les boulots que les adultes leur confiaient d'autant plus facilement que ça leur évitait de les faire. Il n'y avait pas de liaison directe Parti/Jeunesses, sauf par le biais de l'Entente.

D'après le témoignage d'un ancien dirigeant des Jeunesses, il y avait dans leur équipe un grand mépris pour les vieux du Parti. C'était la même chose à la « base » ?

Ce n'est pas l'impression que j'ai gardée. Dans les milieux que je fréquentais – anars et jeunes communistes –, on était en admiration lorsqu'on rencontrait un vieux communard. La génération de 14-18, c'était différent, en particulier les anciens combattants français qui ne parlaient que de combats. Là où il nous semblait qu'il y avait quelque chose de nouveau, c'était le phénomène de la Révolution russe. Si ça avait été possible là-bas, pourquoi est-ce que ça ne serait pas possible internationalement ? Parce qu'on était internationalistes...

Il y avait beaucoup de discussions à propos de la Russie ?

À propos du système, non : on ne savait rien. On savait simplement que c'était le point du globe sur lequel la Révolution avait éclaté. On avait encore une espèce de confiance aveugle dans les bolcheviks. Les quelques-uns d'entre nous qui ont fait un voyage en Russie soviétique revenaient emballés et te racontaient toutes les histoires qu'on a pu te raconter après. Ils ne voyaient que ce qu'on leur montrait et ils étaient incapables de pénétrer le milieu ouvrier et de poser les questions qui consistent à savoir combien tu gagnes, quelles sont tes heures de loisir, etc.

C'était difficile en 1921 de faire une critique de la Russie soviétique parce que, pour la classe ouvrière française, c'était la première grande libération de l'histoire et que, surtout pour les jeunes, c'était vachement difficile d'intervenir dans un débat de cette nature. On écoutait beaucoup, on nous faisait voir des films. La solidarité pour la défense de l'URSS telle qu'elle était, elle passait du courant jeune-communiste au courant anar. On s'engueulait, ça arrivait, mais il restait une unité d'action possible entre des jeunes qui n'étaient pas tellement formés, mais qui avaient envie de comprendre et de savoir. C'était surtout vrai pour les jeunes anars. Les vieux commençaient à faire plus de critiques.

Votre travail politique essentiel, c'était quoi ?

Là où était centrée l'intervention des JC, c'était sur l'action antimilitariste. On allait distribuer L'Avant-Garde dans les bastions qui étaient à chacune des portes de Paris, à la sortie des anciennes fortifications. Ces bastions militaires étaient occupés par 50 ou 60 gars. On passait par-dessus les barricades la nuit et on allait mettre dans toutes les paillasses des numéros de L'Avant-Garde. C'était vraiment l'ABC du travail militant. Au moment des conseils de révision, on allait distribuer des tracts à la mairie, en invitant les conscrits soit à adhérer au « Sou du Soldat » [2], soit à un bal, à un meeting, à une beuverie, dans lesquels on leur expliquait qu'à l'armée on les utiliserait contre les travailleurs, qu'il fallait qu'ils apprennent le maniement des armes parce que ça leur serait utile pour la révolution. Bref, les grandes idées de l'époque. Ça n'allait pas bien loin.

On a dit qu'il y avait eu, à l'origine, une hésitation entre une action du style désertion et la ligne de l'Internationale communiste préconisant l'action dans l'armée…

Chez nous, l'idée de la désertion n'a jamais existé. On avait des affrontements avec les jeunes libertaires qui essayaient de nous convaincre. On disait : aussi longtemps que nous sommes pas capables de créer une organisation qui prenne en charge les gars qui accepteront de déserter, on ne peut pas lancer un mot d'ordre aussi con, parce que le type, toute sa vie, il va être coincé avec ça. Il faudra qu'il s'exile, qu'il attende une amnistie. Au contraire, on disait aux gars d'essayer d'être officiers de réserve. Moi j'ai fait l'école des sous-offs. On rencontrait à l'armée des copains communistes qui faisaient l'école d'officiers et qui avaient comme mission d'apprendre le métier militaire. À cette époque, on pensait encore que la révolution, c'était aussi un putsch. Je me souviens qu'on a fait, à l'Entente des Jeunesses communistes de la Seine, l'analyse de tous les putschs que les communistes ont tentés dans toute l'Europe après la Révolution de 1917. L'analyse était faite par des gars qui avaient été militaires, des militaires révolutionnaires. On démontrait qu'une petite inconséquence pouvait avoir des répercussions épouvantables, et qu'on ne pouvait plus envisager le putsch comme une solution. Il y avait au sein des Jeunesses des groupes qui avaient une tendance putschiste, mais ils étaient peu nombreux, et ça se nettoyait au fur et à mesure du travail d'éducation qui était fait au niveau de l'Entente par des analyses vachement sérieuses. Je me souviens de l'analyse d'un de ces putschs – je crois que c'était celui de Hambourg [3]. C'est Jacques Doriot qui avait analysé tout ça – et ça avait duré huit jours. On avait démontré qu'il avait suffi d'un petit décalage entre l'horaire de l'action et la prise de décision pour que tout foire. Les ouvriers impliqués dans l'action – 400 ou 500 – étaient pourtant déterminés et disposaient de tout ce qu'il fallait pour vaincre. Sur ce sujet, il y avait un travail d'éducation très sérieux et des brochures en pagaille...

Mais y eut-il débat sur la question du putsch ?

Non. C'est Jacques Doriot qui était le chef (militaire) du groupe antimilitariste et il démolissait par avance toutes les questions que les copains allaient pouvoir poser. Il prenait à chaque fois l'exemple de Blanqui et de ses tentatives manquées pour dire : ce n'est pas une solution de masse. La solution de masse, c'est la révolution. Le modèle pour nous, c'était la révolution bolchevique, l'auto-proclamation d'une avant-garde, etc.

Vous voyiez la Révolution comme proche ?

Moi je voyais la Révolution dans les années à venir. Lorsque j'ai fait mon service en Allemagne, j'ai eu le sentiment d'avoir à faire, dans la zone occupée, à un parti communiste illégal vachement puissant. Il arrivait à nous aider dans des circonstances où, en France, on n'aurait pas pu avoir le même secours. Par ailleurs, il y avait liaison entre les Jeunesses communistes allemandes et françaises dans les territoires occupés. J'ai été absolument stupéfait, en arrivant à Coblence, de me faire contacter par un gars qui m'a mis en relation avec des ouvriers communistes du coin. J'en voyais séparément une fois 2, une fois 3, et puis un beau jour, quand ils ont décidé de faire une action, nous nous sommes retrouvés dans une salle où il y avait 100 communistes allemands et 100 jeunes communistes français qui étaient dans l'armée. Ça prouvait qu'il y avait quelque chose de sérieux. Je n'ai pas vu de mouchards ou de flics qui aient pénétré là-dedans.

Vous aviez l'impression d'appartenir à une organisation invincible ?

C'est vrai... On se rendait bien compte des faiblesses du Parti communiste par rapport à la masse de la population. Il suffisait de voir les résultats aux élections ou la manière dont les types étaient chargés quand ils faisaient une manifestation. C'était la cavalerie qui les chargeait, et ils en prenaient plein la gueule. Mais on avait l'impression qu'il y avait une avant-garde prolétarienne qui allait se multiplier, parce que ce n'était pas possible que les gens continuent à vivre comme ils étaient.

Est-ce que vous aviez une idée, même vague, de la façon dont la Révolution devait se produire ?

Absolument pas. Moi j'ai pris conscience de ce qu'était la Révolution lorsque je l'ai vue en 1934 dans les Asturies. J'ai vu, aux Asturies, se créer des comités d'ouvriers et de soldats, l'Armée rouge ; j'ai vu les gars tenir en main l'équipement, la production et le ravitaillement de toute une région. Je l'ai retrouvée en juillet 1936, à une échelle beaucoup plus impressionnante, de la Catalogne à l'Aragon. Je suis arrivé le 19 juillet au soir à Puigcerdá. Déjà les fascistes et les patrons avaient foutu le camp, quelques-uns avaient été fusillés, quelques autres étaient en prison. Partout le vide que la bourgeoisie avait creusé était rempli comme si on avait coulé une masse de plomb fondu. Partout il y avait les ouvriers qui faisaient le boulot que les autres faisaient autrefois. J'ai vu la Révolution se passer à la façon dont j'avais rêvé un peu qu'elle se passerait. Pour moi, malgré tout ce qu'on avait pu me raconter sur les avant-gardes, dans le fond de ma tête, la Révolution c'était ça : le pouvoir du peuple.

Entretien avec Maurice JAQUIER, avril-mai 1975
[Source : Les Révoltes logiques, n° 1, quatrième trimestre 1975].


[1] Ce même Doriot qui, après avoir fait carrière à tous les échelons du PCF pendant huit ans, se rallia au fascisme en 1936, fonda le Parti populaire français (PPF), termina combattant de la Légion des volontaires français sur le front russe et reçut des nazis la Croix de fer. Pour une biographie plus détaillée de Doriot, voir sa notice sur le « Maitron »

[2] Organisme de solidarité qui assurait un sou par jour aux appelés.

[3] Il s'agit, selon toute évidence, de l' « action de Mars » (en allemand Märzaktion, ou Märzkämpfe in Mitteldeutschland, soit Batailles de mars en Allemagne centrale). Ce soulèvement fut mené en mars 1921 par le Parti communiste d'Allemagne (KPD) et le Parti communiste ouvrier d'Allemagne (KAPD).

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07.09.2026 à 08:56

D'un syndicalisme d'action et d'idées

F.G.

■ En ces temps où, il faut bien en convenir, le syndicalisme révolutionnaire, cette ancienne tradition française, n'existe plus qu'à échelle groupusculaire, il nous a semblé utile d'en revenir à cet ouvrage de Jeremy Jennings, paru en langue anglaise il y a maintenant presque trente ans, qui explore les intuitions et les idées qui, d'Émile Pouget et Fernand Pelloutier à Pierre Monatte et Maurice Chambelland, ont cheminé sur plusieurs générations de militants ouvriers et enrichi leurs combats (…)

- En lisière
Texte intégral (2803 mots)
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■ En ces temps où, il faut bien en convenir, le syndicalisme révolutionnaire, cette ancienne tradition française, n'existe plus qu'à échelle groupusculaire, il nous a semblé utile d'en revenir à cet ouvrage de Jeremy Jennings, paru en langue anglaise il y a maintenant presque trente ans, qui explore les intuitions et les idées qui, d'Émile Pouget et Fernand Pelloutier à Pierre Monatte et Maurice Chambelland, ont cheminé sur plusieurs générations de militants ouvriers et enrichi leurs combats pour l'émancipation sociale. Repris de Mille-neuf-cent, revue d'histoire intellectuelle – n° 8, pp. 169-174, 1990 –, cette conversation entre Jeremy Jennings et Colette Chambelland en restitue la genèse et les questionnements.

■ Jeremy JENNINGS,
SYNDICALISM IN FRANCE
A study of ideas

London, Macmillan, 1990, 276 p.

En travaillant sur Georges Sorel [1], Jeremy Jennings a rencontré quelques hommes, intellectuels et militants, qui, au début du siècle dernier [2], ont été réunis par l'idée commune qu'une forme de syndicalisme serait le levain d'une société nouvelle de producteurs fiers et libres. Il étudie, avec érudition et talent, ceux qui, de Paul Delesalle à Edouard Berth, de Georges Yvetot, Émile Pouget, Victor Griffuelhes à Georges Sorel, se rencontrèrent dans le salon d'Hubert Lagardelle – et, sans doute, dans d'autres lieux moins mondains. Il replace bien ces militants et la « Nouvelle École » dans la tradition de Fernand Pelloutier, étudie – en contrepoint – les idées du syndicalisme réformiste. À partir de 1909, le noyau de La Vie ouvrière lui apparaît comme un lieu où s'élaborent des idées syndicalistes, proches et lointaines à la fois de celles du premier groupe qui, d'ailleurs, se disloque et se désengage en partie du mouvement syndical. Très à l'aise dans cette nébuleuse, Jeremy Jennings suit les méandres compliqués d'itinéraires divergents, au fil des guerres, des crises et des scissions. Cela le mène jusqu'aux années 1960.

C'est là, en grande partie, une approche nouvelle : l'histoire des idées passe par les biographies des hommes ; ce sont les idées des syndicalistes sur l'organisation de la cité qui sont prises en compte ; beaucoup de documents utilisés sont inédits. Un pan de l'histoire syndicale s'éclaire ainsi d'une façon vive et neuve.

Cette histoire m'est familière par bien des aspects. J'ai été étonnée de retrouver chez Jeremy Jennings des interrogations de toujours, étonnée aussi de son intérêt attentif pour un courant peu connu et souvent étouffé par des histoires trop officielles.

C'est de cet étonnement qu'est né cet entretien.

Colette CHAMBELLAND


Quelle fut la genèse de cet ouvrage ?

Cet ouvrage est venu tout naturellement dans le prolongement de mon intérêt pour la tradition socialiste anti-étatiste, en général, pas seulement en France. Quand j'étais étudiant, dans les années 1970, j'ai eu comme professeur Neil Harding qui, à l'époque, travaillait à une grande étude sur Lénine – étude qui obtint le prix Isaac Deutscher. Avec lui, j'ai étudié les idées socialistes européennes, et il m'a beaucoup influencé, même si j'ai souvent pris le contre-pied de ses idées. C'est lui qui m'a incité à faire une recherche sur Sorel. Ce livre sur le syndicalisme a évidemment son origine dans mon ouvrage sur Sorel. J'ai compris qu'il y avait encore beaucoup de recherches à faire autour de Sorel, et qu'il n'y avait pas, à l'époque, d'ouvrages en Angleterre sur le sujet.

En France, non plus. Vous êtes donc parti du groupe d'hommes réunis vers 1903-1907, se rencontrant, avenue Reille, chez Hubert Lagardelle. Pourquoi ?

J'avais constaté qu'on disait trop souvent qu'il y avait une séparation radicale entre les théoriciens, comme Sorel, et les militants. C'était, pour moi, une façon d'établir qu'il y avait entre eux des contacts personnels, et qu'on ne pouvait continuer à ne citer que la phrase de Victor Griffuelhes attestant de sa préférence pour Alexandre Dumas !

Des contacts personnels, sûrement. Le problème des influences est, lui, plus compliqué. Mais pourquoi avez-vous choisi un lieu privé, un peu mondain, comme le salon de Lagardelle, et pas une réunion du comité de rédaction du Mouvement socialiste, par exemple…

C'était un artifice pour situer ces gens dans le contexte parisien de l'époque. Ce point de départ était donc arbitraire, comme le sont bien des points de départ. Mais il m'a semblé aussi correspondre à ma démarche, qui consistait à comprendre les idées à partir des biographies.

Cela vous a amené tout naturellement – et l'arbitraire du point de départ disparaît – à étudier d'autres hommes et d'autres lieux. Ce qui m'a frappée, c'est votre intérêt pour un groupe d'hommes, peu étudiés et peu connus, et dont vous avez retracé les itinéraires jusqu'aux années 1960, dates de la mort de Monatte, Rosmer et Chambelland. Vous le faites de façon vivante, concrète et originale. Votre analyse des idées passe par des biographies de militants et de théoriciens. Vous essayez de comprendre des idées par des hommes et, dans ce secteur de l'histoire, ce n'est pas traditionnel.

J'ai choisi, au début, le groupe dit de la « Nouvelle École » et les militants de l'époque héroïque de la CGT. Mais, tout de suite, il m'est apparu qu'il fallait élargir le sujet. Ce qui explique les pages consacrées au mouvement ouvrier au XIXe siècle, à Pelloutier, au syndicalisme réformiste (on ne comprend bien les choses que par leur contraire !) et au groupe de La Vie ouvrière, puis de La Révolution prolétarienne, qui m'ont beaucoup intéressé.

Les itinéraires deviennent très vite divergents.

En effet, et c'est ce qui m'a intrigué. Comment des personnages qui ont eu, pendant plusieurs années, des positions si proches, ont-ils pu évoluer dans des directions si différentes ?

Ne pensez-vous pas qu'il y avait, dès le départ, des différences fondamentales ? Sorel, Berth, Lagardelle étaient des intellectuels impliqués, par Le Mouvement socialiste, dans l'action syndicale, et vite désabusés ; les militants proches d'eux quittent très vite les organisations. Au contraire, le noyau de La Vie ouvrière est plus homogène, par l'âge, comme par les implications dans les organisations et les luttes. Ce sera le cas, aussi, du noyau de La Révolution prolétarienne, dans l'entre-deux-guerres. Ce sont des rendez-vous d'action, plus que des lieux de sociabilité.

C'est vrai. Il y a des groupes très différents. Pour moi, aborder ensemble ces personnages, c'est une façon de démontrer que l'on ne peut pas parler d'une idéologie syndicaliste, fermée et cohérente. Il y a des idées variées, évolutives. Pour moi, cela a été une façon de faire saisir la complexité des idées syndicalistes. Trop souvent, en Angleterre, quand on parle des idées syndicalistes, on se réfère à Sorel.

En France aussi, où, selon la formule de Werner Sombart, on est souvent « gourmet de théories ». Vous soulignez l'apport des militants à la construction des idées. Bien sûr, cela leur est parfois défavorable, car, pour certains, l'expression est maladroite et gauche, et la pensée pragmatique passe mal le cap du temps. C'est d'autant plus net que vous traitez des idées « politiques » des syndicalistes et que vous écartez leurs idées sur la vie économique, l'organisation et l'action ouvrière.

C'était, pour moi, la façon de montrer que beaucoup de textes syndicalistes parlent d'autre chose que de grève, de lutte, d'action immédiate. Cela permet de comprendre différemment, et mieux, les grands débats politiques français du XXe siècle et de voir l'histoire politique d'une façon plus originale.

Vous réintégrez ainsi, dans la pensée politique, les réflexions d'hommes en marge. Pour certains d'entre eux, leurs idées politiques, leur vie entière, ont été dominées par deux drames : la faillite de l'internationalisme et la faillite du communisme. On écrit très facilement, après un coup de chapeau hâtif à leur action passée, que leurs idées étaient démodées par l'évolution sociale et par l'évolution économique. Le communisme correspondait, pour le mouvement ouvrier français, à la vie moderne. À cet égard, je pense qu'il manque, dans votre ouvrage, un chapitre sur les idées communistes sur le mouvement ouvrier, analogue à votre chapitre sur le syndicalisme réformiste. On comprendrait ainsi mieux l'ampleur des différences, on jugerait aussi de la violence des affrontements.

J'aurais certes pu davantage développer cet aspect. Mais il m'a semblé d'abord que les positions communistes étaient déjà suffisamment connues, ce qui n'était pas le cas des analyses du syndicalisme « réformiste ». D'autre part, je crois que les approches du syndicalisme, faites par les communistes français et l'Internationale, sont une toile de fond assez explicite dans mon livre. Par exemple, je cite à plusieurs reprises des textes de Trotski et de Treint.

Je pense qu'avec le communisme, une chape d'ombre (et parfois de terreur) est tombée sur une tradition et des hommes du mouvement ouvrier. Elle a été d'autant plus lourde qu'il y a eu une sorte de terrorisme intellectuel, même, et peut-être surtout, de la part de certains de ceux qui font profession de penser et d'écrire. Vous n'avez pas de vision schématique et simpliste d'un milieu complexe, dont on réfute souvent, a priori, les idées sans les connaître. Vous avez eu la patience de lire les textes, et vos pages sont justes. Vous posez les questions de la création et de la survie des idées du syndicalisme révolutionnaire. Pour beaucoup de lecteurs, l'importance que vous donnez à ce petit groupe d'individus peut paraître excessive par rapport à leur influence.

La question est complexe. J'ai plusieurs raisons d'étudier Monatte, La Vie ouvrière et La Révolution prolétarienne. Je pense, honnêtement, que les idées exprimées par eux sont d'un extraordinaire intérêt, et pourtant elles demeurent très négligées. Mon livre est une réponse indirecte à une position, maintenant devenue presque orthodoxe et très répandue dans le monde anglophone, celle de Zeev Sternhell. Quand celui-ci parle du syndicalisme révolutionnaire, il ne cite jamais, ou presque, Monatte et les groupes de La Vie ouvrière et de La Révolution prolétarienne. Les idées de ce groupe, que j'ai privilégiées m'intéressent surtout comme critique des idées qui, depuis les années 1920, sont devenues dominantes dans le mouvement ouvrier : le réformisme et le communisme.

Vous montrez bien que le drame de ces hommes a été la métamorphose des idées révolutionnaires en un totalitarisme sanglant. Inlassablement, ils ont pensé que leur devoir essentiel était de lutter contre ce travestissement. Leurs analyses sont impitoyables. Ils se trouvèrent particulièrement à contre-courant aussi bien dans l'entre-deux-guerres que pendant la guerre froide.

Deux choses m'ont frappé : la violence de la réponse des dirigeants du PC et de la CGTU à Monatte et à ses amis, et la façon dont, très tôt, ces derniers ont compris la situation en Union soviétique et la politique de l'Internationale communiste. Très vite, ils ont produit une analyse acérée du phénomène stalinien naissant. Leur critique reste toujours juste aujourd'hui.

Comment expliquer le peu d'impact de leurs positions ?

Votre question touche au problème fondamental de l'influence des idées. Pour y répondre sérieusement, j'aurais dû avoir recours à une qualité de sources qui, à tort ou à raison, ne sont pas retenues par l'histoire des idées telle qu'elle est comprise en Angleterre. Autrement dit, il s'agit d'un sujet qui dépassait mes préoccupations premières. Ce qui ne veut pas dire, naturellement, qu'il faille évacuer le problème ! Je peux cependant proposer quelques hypothèses théoriques. Il me semble, par exemple, que la force du mythe communiste a constitué une attraction irrésistible grâce à la puissance de son organisation et à la cohérence de son projet.

Vous êtes l'un des seuls historiens à avoir prolongé l'étude de ce groupe jusqu'aux années 1960, en voyant la continuité de la pensée et de l'action de ses membres, à une époque où ceux-ci sont doublement marginalisés, n'étant ni du « parti russe » ni du « parti américain ».

J'ai trouvé particulièrement remarquable qu'un homme comme Monatte, tout en ayant subi de lourdes défaites, soit toujours resté fidèle aux idées de sa jeunesse.

Certains y ont vu un entêtement et une crispation sur des idées démodées. On l'a même traité de « rentier de ses activités passées ». La lecture que vous avez pu faire de ce document irremplaçable qu'est son journal, vous a montré son exigence, ses doutes, sa torture d'avoir vu un monde où l'on piétinait dans des flaques de sang. Il se sentait d'une génération de vaincus, soucieux pourtant de maintenir quelques idées essentielles, sans s'ériger en juge. Je crois que vous l'avez bien senti.

Je suis tout à fait d'accord. La vie de Monatte est le symbole d'un homme qui a lutté toute sa vie, qui a compris la tragédie de notre époque. En ce moment, où l'on assiste à la chute des régimes totalitaires de l'Est, au déclin spectaculaire du PC et du marais socialiste en France, il faut peut-être recommencer à lire et à relire...

... les textes des vaincus.





[1] Jeremy R. Jennings, Georges Sorel. The Character and Development of his Thought, préface de Theodore Zeldin, London, Macmillan, 1985, 210 p.

[2] Le XIXe.– Ndlr.

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31.08.2026 à 07:48

Walter Benjamin, marxiste libertaire

F.G.

Walter Benjamin occupe une place unique dans l'histoire de la pensée marxiste moderne : il est le premier partisan du matérialisme historique à rompre radicalement avec l'idéologie du progrès. Son marxisme possède de ce fait une qualité particulière, qui le met à part des formes dominantes et officielles et lui confère une formidable supériorité méthodologique. Cette particularité n'est pas sans rapport avec sa capacité à incorporer au sein de la théorie marxiste des éléments de la critique (…)

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Walter Benjamin occupe une place unique dans l'histoire de la pensée marxiste moderne : il est le premier partisan du matérialisme historique à rompre radicalement avec l'idéologie du progrès. Son marxisme possède de ce fait une qualité particulière, qui le met à part des formes dominantes et officielles et lui confère une formidable supériorité méthodologique. Cette particularité n'est pas sans rapport avec sa capacité à incorporer au sein de la théorie marxiste des éléments de la critique romantique de la civilisation, de la tradition messianique juive et de la pensée anarchiste. Benjamin appartient, ensemble avec son ami Gershom Scholem, à cette nébuleuse des penseurs juifs à sensibilité messianique qui seront attirés, au début du siècle, par l'utopie libertaire : Martin Buber, Gustav Landauer, Ernst Toller, Hans Kohn et beaucoup d'autres. Leur démarche se nourrit des affinités électives entre messianisme juif et anarchisme : le renversement des puissants de ce monde, la perspective restauratrice/utopique, le changement radical plutôt que l'amélioration ou le « progrès », le catastrophisme [1]. Et comme plusieurs de ces intellectuels juifs de tendance libertaire – Georg Lukács, Ernst Bloch, Erich Fromm, Leo Löwenthal, Manès Sperber – Benjamin découvrira le marxisme après la Première Guerre mondiale. Cependant, contrairement à eux, il ne va pas effacer son inclination anarchiste initiale, mais tendra, de façon explicite jusqu'à la fin des années 1920 et de forme plus implicite par la sui- te, à l'articuler, la combiner, la fusionner même avec le communisme marxiste. Cette démarche est une des caractéristiques les plus singulières de sa pensée.

Premiers pas libertaires

C'est au début de 1914, lors d'une conférence sur la vie des étudiants, que Benjamin va faire référence, pour la première fois, à l'utopie libertaire. Il oppose les images utopiques, révolutionnaires et messianiques, à l'idéologie du progrès linéaire, informe et vide de sens, qui, « confiante en l'infini du temps… discerne seulement le rythme plus ou moins rapide selon lequel hommes et époques avancent sur la voie du progrès ». Il rend hommage à la science et à l'art libres « étrangers à l'État et souvent ennemis de l'État » et se réclame des idées de Tolstoï et des « anarchistes les plus profonds » [2]. Mais c'est surtout dans son essai de 1921, Critique de la violence, que l'on trouve des réflexions directement inspirées par Georges Sorel et l'anarcho-syndicalisme. L'auteur ne cache pas son mépris absolu des institutions étatiques, comme la police – « la forme de violence la plus dégénérée qui se puisse concevoir » – ou le Parlement (« déplorable spectacle »). Il approuve sans réserve la critique antiparlementaire « radicale et parfaitement justifiée » des bolcheviks et des anarcho-syndicalistes – deux courants qu'il associe ici explicitement comme étant du même bord – ainsi que l'idée sorélienne d'une grève générale qui « s'assigne comme seule et unique tâche de détruire la violence de l'État ». Cette perspective, qu'il désigne lui-même par le terme anarchiste, lui semble digne d'éloges parce que « profonde, morale et authentiquement révolutionnaire [3] ». Dans un texte de cette même époque, resté inédit, « Le droit à l'usage de la violence – Feuilles pour un socialisme religieux » (1920-1921) –, il est encore plus explicite, en désignant sa propre pensée comme anarchiste : « L'exposition de ce point de vue est une des tâches de ma philosophie morale, pour laquelle le terme anarchisme peut certainement être utilisé. Il s'agit d'une théorie qui ne rejette pas le droit moral à la violence en tant que tel, mais plutôt le refuse à toute institution, communauté ou individualité qui s'accorde le monopole de la violence [4]. »

Il est donc évident, à la lecture de ces différents écrits des années 1914-1921, que la tendance première de Benjamin, qui donne forme éthico-politique à son rejet radical et catégorique des institutions établies, est l'anarchisme. Ce n'est que tardivement – par rapport aux événements révolutionnaires de 1917-1923 en Russie et en Europe – qu'il va découvrir le marxisme. Ces événements l'ont sans doute rendu plus réceptif, mais c'est seulement en 1923-1924, en lisant Histoire et conscience de classe (1923) de Georg Lukács, et en faisant la connaissance, lors de vacances en Italie, de la bolchevique lettone Asja Lacis – dont il tombera amoureux – qu'il commence à s'intéresser au communisme marxiste qui deviendra bientôt un dispositif central dans sa réflexion politique. Dans une lettre de septembre 1924 à son ami Scholem, il reconnaît des tensions entre ce qu'il appelle « les fondements de mon nihilisme » et la dialectique hégéliano-marxiste de Lukács ; ce qu'il admire le plus dans le livre de ce dernier, c'est l'articulation entre théorie et pratique qui constitue « le noyau philosophique dur » de l'ouvrage et lui donne une supériorité telle que « toute autre approche n'est jamais que phraséologie démagogique et bourgeoise » [5].

Communisme et anarchisme

Deux années plus tard, en mai 1926, il écrit à Scholem qu'il envisage d'adhérer au Parti communiste, mais il affirme aussi que cela ne signifie pas qu'il pense « abjurer » son ancien anarchisme – terme qui remplace, dans ce document, celui de « nihilisme » utilisé dans d'autres documents et dans la lettre de 1924. Pour lui, les méthodes anarchistes sont « assurément impropres » et les buts communistes sont « un non-sens » ; cependant cela « n'enlève pas un iota à l'action communiste, parce qu'elle est le correctif de ces buts et parce qu'il n'y a pas de buts politiques sensés » [6] L'argument est passablement elliptique, mais Benjamin semble suggérer que la praxis communiste permet d'atteindre des buts anarchistes (« non-politiques »). S'il décide, après moult hésitations, de ne pas adhérer au mouvement communiste, il n'en reste pas moins une sorte de proche sympathisant d'un type sui generis, qui se distingue du modèle habituel par la lucidité et la distance critique – comme le témoigne clairement son Journal de Moscou de 1926-1927, où il manifeste son inquiétude envers la tentative du pouvoir soviétique d'« arrêter la dynamique du processus révolutionnaire » [7]. Une critique qui se nourrit sans doute de la rafraîchissante source libertaire qui continue à couler au sein de son œuvre. Le premier ouvrage de Benjamin où l'impact du marxisme est visible, c'est Sens unique, un surprenant collage de notes, commentaires et fragments sur la République de Weimar dans les années de l'inflation et de la crise de l'après-guerre, rédigé en 1923-1925 et publié en 1928. Le tournant qui intervient dans sa pensée peut être illustré en comparant une première version du manuscrit, rédigée en 1923, avec celle, définitive, qu'il écrira deux ans plus tard. Par exemple, le chapitre intitulé « Panorama impérial » contient dans sa formulation de 1923, l'observation suivante, au sujet de l'homme victime de la misère (à cause de la crise) : « Il doit alors tenir ses sens en éveil, pour percevoir toute humiliation qui lui est imposée et ainsi les discipliner longtemps, jusqu'à ce que ses souffrances aient ouvert non plus la rue en pente de la haine, mais le chemin montant de la prière [das aufsteigenden Pfad des Gebetes]. » Or, la version de 1925 reprend mot pour mot cette phrase, sauf pour la conclusion, qui devient alors quelque chose de radicalement distinct : « … jusqu'à ce que ses souffrances aient ouvert non plus la rue en pente du chagrin, mais le chemin montant de la révolte [den aufsteigenden Pfad der Revolte] » [8]. Malgré son intérêt pour le communisme, il est intéressant de constater que le seul courant politique révolutionnaire mentionné dans cet ouvrage est… l'anarcho-syndicalisme. Dans un fragment curieusement intitulé « Ministère de l'Intérieur », Benjamin examine deux types-idéaux du comportement politique : a) l'homme politique conservateur, qui n'hésite pas à mettre sa vie privée en contradiction avec les maximes qu'il défend dans la vie publique ; b) l'anarcho-syndicaliste, qui soumet impitoyablement sa vie privée aux normes dont il veut faire les lois d'un état social futur [9].

Une lecture marxiste-libertaire du surréalisme

Le document marxiste-libertaire le plus important de Benjamin est sans doute son essai sur le surréalisme en 1929. Dès les premiers paragraphes de l'article, Benjamin se décrit lui-même comme « l'observateur allemand » situé dans une position « infiniment périlleuse entre la fronde anarchiste et la discipline révolutionnaire ». Rien ne traduit de façon plus concrète et active la convergence si ardemment désirée entre ces deux pôles que la manifestation organisée par les communistes et les libertaires en défense des anarchistes Sacco et Vanzetti. Elle n'est pas passée inaperçue des surréalistes et Benjamin ne manque pas de relever « l'excellent passage » [ausgezeichnete Stelle] de Nadja où il est question des « passionnantes journées d'émeute qu'a connues Paris sous le signe de Sacco et Vanzetti : Breton assure que, lors de ces journées, le Boulevard Bonne-Nouvelle vit s'accomplir la promesse stratégique de révolte que lui avait faite depuis toujours son nom » [10].

Il est vrai que Benjamin a une conception extrêmement large de l'anarchisme. Décrivant les origines lointaines/prochaines du surréalisme, il écrit : « Entre 1865 et 1875, quelques grands anarchistes, sans communication entre eux, ont travaillé à leurs machines infernales. Et le surprenant est que, d'une façon indépendante, ils aient réglé leurs mécanismes d'horlogerie exactement à la même heure ; c'est simultanément que quarante ans plus tard explosaient en Europe occidentale les écrits de Dostoïevski, de Rimbaud et de Lautréamont » [11]. La date, quarante ans après 1875, est évidemment une référence à la naissance du surréalisme avec la publication, en 1924, du premier Manifeste. S'il désigne ces trois auteurs comme « grands anarchistes » », ce n'est pas seulement parce que l'œuvre de Lautréamont, « véritable bloc erratique », appartient à la tradition insurrectionnelle, ou parce que Rimbaud a été communard. C'est surtout parce que leurs écrits font sauter en l'air, comme la dynamite de Ravachol, ou des nihilistes russes sur un autre terrain, l'ordre moral bourgeois, le « dilettantisme moralisateur » des Spiesser et des philistins [12].

Mais la dimension libertaire du surréalisme se manifeste aussi de façon plus directe : « Depuis Bakounine, l'Europe a manqué d'une idée radicale de la liberté. Les surréalistes ont cette idée. » Dans l'immense littérature sur le surréalisme des dernières soixante-dix années, il est rare de trouver une formule aussi prégnante, aussi capable d'exprimer, par la grâce de quelques mots simples et tranchants, le « noyau infracassable de nuit » du mouvement fondé par André Breton. Selon Benjamin, c'est « l'hostilité de la bourgeoisie à toute déclaration de liberté spirituelle radicale » qui a poussé le surréalisme vers la gauche, vers la révolution, et, à partir de la guerre du Rif, vers le communisme. Comme l'on sait, en 1927, Breton et d'autres surréalistes vont adhérer au Parti communiste français [13].

Cette tendance à une politisation et à un engagement croissant ne signifie pas, aux yeux de Benjamin, que le surréalisme doive abdiquer sa charge magique et libertaire. Au contraire, c'est grâce à ces qualités qu'il peut jouer un rôle unique et irremplaçable dans le mouvement révolutionnaire : « Procurer à la révolution les forces de l'ivresse, c'est à quoi tend le surréalisme en tous ses écrits et toutes ses entreprises. On peut dire que c'est sa tâche la plus propre. » Pour accomplir cette tâche, il faut néanmoins que le surréalisme dépasse une posture trop unilatérale et accepte de s'associer au communisme : « Il ne suffit pas qu'une composante d'ivresse vive, comme nous le savons en toute action révolutionnaire. Il se confond avec le composant anarchiste. Mais y insister de façon exclusive serait sacrifier entièrement la préparation méthodique et disciplinaire de la révolution à une praxis qui oscille entre l'exercice et l'avant-fête » [14].

Une ivresse libertaire

En quoi consiste donc cette « ivresse », ce Rausch dont Benjamin voudrait tellement procurer les forces à la révolution ? Dans Sens unique (1928), Benjamin se réfère à l'ivresse comme expression du rapport magique de l'homme ancien au cosmos, mais il laisse entendre que l'expérience [Erfahrung] du Rausch qui caractérisait cette relation rituelle avec le monde a disparu de la société moderne. Or, dans l'essai de la Literarische Welt, il semble l'avoir retrouvée, sous une forme nouvelle, dans le surréalisme [15].

Il s'agit d'une démarche qui traverse les nombreux écrits de Benjamin : l'utopie révolutionnaire passe par la redécouverte d'une expérience ancienne, archaïque, préhistorique : le matriarcat (Bachofen), le communisme primitif, la communauté sans classes ni État, l'harmonie originaire avec la nature, le paradis perdu d'où nous éloigne la tempête « progrès », la « vie antérieure » où le printemps adorable n'avait pas encore perdu son odeur (Baudelaire). Dans tous ces cas, Benjamin ne prône pas un retour au passé mais – selon la dialectique propre au romantisme révolutionnaire – un détour par le passé vers un avenir nouveau, intégrant toutes les conquêtes de la modernité depuis 1789 [16]. Cette dialectique se manifeste de façon frappante dans l'essai de 1935 – généralement ignoré des commentateurs – sur Bachofen, un des textes les plus importants pour saisir la conception de l'histoire de Benjamin. Il est d'autant plus intéressant que les années 1933-1935 sont celles où le philosophe berlinois semble – apparemment – le plus proche du marxisme « productiviste » et techno-moderniste de l'URSS stalinienne des années du Plan Quinquennal.

L'œuvre de Bachofen, souligne Benjamin, a été inspirée par des « sources romantiques », et elle a attiré l'intérêt de penseurs marxistes et anarchistes (comme Élisée Reclus) par son « évocation d'une société communiste à l'aube de l'histoire ». Réfutant les interprétations conservatrices et fascistes (Ludwig Klages, Alfred Bäumler), et en s'appuyant sur la lecture freudo-marxiste d'Erich Fromm, Benjamin souligne que Bachofen « avait scruté à une profondeur inexplorée les sources ». Quant à Engels et Lafargue, leur intérêt a été attiré par son étude des sociétés matriarcales, où il existait un degré élevé de démocratie, égalité civique, ainsi que des formes de communisme primitif qui signifiaient un véritable « bouleversement du concept d'autorité » [17]. Ce texte témoigne de la continuité des sympathies libertaires de Benjamin qui tente de rassembler, dans le même combat contre le principe d'autorité, le marxiste Engels et l'anarchiste Reclus.

La sensibilité libertaire est probablement une des raisons de l'éloignement progressif de Benjamin par rapport à l'URSS au cours de la deuxième moitié des années trente, jusqu'à la rupture définitive dans les Thèses « Sur le concept d'histoire » (1940), qui dénoncent la trahison stalinienne. Une notice – probablement datée de 1938 – parmi les papiers de Benjamin découverts par Giorgio Agamben à la Bibliothèque nationale, critique l'alignement de Brecht, dans certains de ses poèmes, sur les pratiques du Guépéou, que Benjamin compare à celles du nazisme et qu'il considère comme dangereuses et lourdes de conséquences pour le mouvement ouvrier [18]. Il se méfie aussi de la politique des dirigeants soviétiques en Espagne qu'il qualifie, dans sa correspondance, de « machiavélique », mais ne semble pas avoir pris la mesure de la dynamique révolutionnaire espagnole et du rôle des libertaires [19]

Il n'y a pratiquement pas de référence explicite à l'anarchisme dans les derniers écrits de Benjamin. Mais, pour un observateur critique aussi aigu que Rolf Tiedemann – l'éditeur des œuvres complètes allemandes de Benjamin –, ces écrits « peuvent être lus comme un palimpseste : sous le marxisme explicite, le vieux nihilisme devient visible. Son chemin risque de mener à l'abstraction de la pratique anarchiste » [20]. Le terme « palimpseste » n'est peut-être pas le plus adéquat : la relation entre les deux messages est moins un lien mécanique de superposition qu'un alliage alchimique de substances préalablement distillées.

Contre l'évolutionnisme d'Habermas

C'est au début de 1940 que Benjamin rédige son « testament politique », les Thèses « Sur le concept d'histoire », un des documents les plus importants de la pensée révolutionnaire, depuis les « Thèses sur Feuerbach » de Marx [21] Quelques mois après, il va tenter de s'échapper de la France vichyste, où la police, en collaboration avec la Gestapo, fait la chasse aux exilés allemands antifascistes et aux juifs en général. Avec un groupe de réfugiés, il tente de traverser les Pyrénées, mais, du côté espagnol, la police – de Franco – les arrête et menace de les livrer à la Gestapo. C'est alors, dans le village espagnol de Port-Bou, que Walter Benjamin choisit le suicide.

Analysant cet ultime document, Rolf Tiedemann commente : « La représentation de la praxis politique chez Benjamin était plutôt l'enthousiasme de l'anarchisme que celle, plus sobre, du marxisme » [22]. Le problème avec cette formulation c'est qu'elle oppose, comme mutuellement exclusives, des démarches que Benjamin tente précisément d'associer parce qu'elles lui semblent complémentaires et également nécessaires à l'action révolutionnaire : l'« ivresse » libertaire et la « sobriété » marxiste.

Mais c'est surtout Habermas qui a mis en évidence la dimension anarchiste dans la philosophie de l'histoire du dernier Benjamin – pour la soumettre à une critique radicale à partir de son point de vue évolutionniste et « moderniste ». Dans un article bien connu des années 1970, il rejette la tentative de l'auteur des Thèses « Sur le concept d'histoire » de revitaliser le matérialisme historique à l'aide d'éléments messianiques et libertaires. « Cette tentative est vouée à l'échec », insiste le philosophe de la raison communicationnelle, « car la théorie matérialiste de l'évolution ne peut être, sans autre forme de procès, articulée sur la conception anarchiste pour laquelle des à-présents, tombés en quelque sorte du ciel, traverseraient par intermittence le destin. On ne peut doter comme d'une capuche de moine le matérialisme historique, qui tient compte des progrès non seulement dans le domaine des forces productives mais aussi dans celui de la domination, d'une conception anti-évolutionniste de l'histoire » [23].

Ce que Habermas pense être une erreur est précisément, à mon avis, à la source de la valeur singulière du marxisme de Benjamin, et de sa supériorité sur « l'évolutionnisme progressiste » –, à savoir sa capacité à comprendre un siècle caractérisé par l'imbrication de la modernité et de la barbarie (comme à Auschwitz ou à Hiroshima). Une conception évolutionniste de l'histoire qui croit au progrès dans les formes de la domination peut difficilement rendre compte du fascisme – sauf comme une inexplicable parenthèse, une incompréhensible régression « en plein XXe siècle ». Or, comme l'écrit Benjamin dans les Thèses « Sur le concept d'histoire », on ne comprend rien au fascisme si on le considère comme une exception à la norme qui serait le progrès [24].

Habermas revient à la charge quelques années plus tard, dans Le Discours philosophique de la modernité (1985). Il s'agit, ce qui n'est qu'une autre formulation du même débat, de la conception non-continuiste de l'histoire qui distingue ce qu'il appelle « les extrêmes gauches », représentées par Karl Korsch et Walter Benjamin, de ceux qui, comme Karl Kautsky et les protagonistes de la IIe Internationale, « voyaient dans le déploiement des forces productives un garant du passage de la société bourgeoise au socialisme ». Pour Benjamin, en revanche, « la révolution ne pouvait être qu'un saut hors de la perpétuelle réitération de la barbarie préhistorique, et, en définitive, la destruction du continuum de toutes les histoires. C'est là une attitude qui s'inspire plutôt de la conscience du temps telle que la concevaient les surréalistes, et qui s'approche de l'anarchisme qu'on trouve chez certains des continuateurs de Nietzsche qui, pour conjurer l'ordre universel du pouvoir et de l'aveuglement, invoquent […] tout à la fois les résistances locales et les révoltes spontanées qui surgissent d'une nature subjective soumise à la tyrannie » [25].

L'interprétation de Habermas est sujette à caution à plusieurs égards, à commencer par le concept de « barbarie préhistorique » : tout l'effort de Benjamin est précisément de montrer que la barbarie moderne n'est pas simplement la « réitération » d'une sauvagerie « préhistorique », mais précisément un phénomène de la modernité – idée difficilement acceptable pour ce défenseur obstiné de la civilisation moderne qu'est Habermas. En revanche, il a saisi avec beaucoup d'intelligence tout ce que la conception de l'histoire du dernier Benjamin doit au surréalisme et à l'anarchisme : la révolution n'est pas le couronnement de l'évolution historique – « le progrès » – mais l'interruption radicale de la continuité historique de la domination.

Michaël LÖWY [26]


[1] Je renvoie à mon ouvrage Rédemption et utopie – Le Judaïsme libertaire en Europe centrale – Une étude d'affinité élective, Paris, PUF, 1988.

[2] W. Benjamin, « La vie des étudiants » (1914), Mythe et violence, Paris, Denoël, 1971, pp. 37, 42 et 44.

[3] W. Benjamin, « Pour une critique de la violence » (1921), Mythe et violence, op. cit., pp. 133-34, 137-38 et 147.

[4] W. Benjamin, « Das Recht dzur Gewaltverwendung – Blätter für religiösen Sozialismus », in : Gesammelte Schriften (GS), VI, Franckfort, Suhrkamp Verlag, 1985, pp. 104-107.

[5] W. Benjamin, Correspondance, Paris, Aubier, 1979, trad. Guy Petitdemange, vol. I, p. 325.

[6] Ibid., I, p. 389.

[7] W. Benjamin, Journal de Moscou, Paris, L'Arche, 1983, p. 81.

[8] W. Benjamin, Sens unique, Paris, Lettres Nouvelles, Maurice Nadeau, 1978. 167. Cf. W. Benjamin, GS, IV, 2, p. 391 et GS, IV, 1, p. 97.

[9] W. Benjamin, Sens unique, p. 162. La traduction française ici est imprécise. Cf. GS, IV, 1, p. 93.

[10] W. Benjamin, « Le surréalisme – Le dernier instantané de l'intelligence européenne », in : Mythe et Violence, op. cit., pp. 297-298 et 300. La traduction française du dernier passage est fort défectueuse – cf. « Der Surrealismus – Die letzte Momentaufnahme der europäischen Intelligenz », in GS, II, 1, pp. 297-298.

[11] « Le surréalisme… », op. cit., p. 308. Si Rimbaud et Lautréamont font partie des précurseurs reconnus par le surréalisme, cela ne semble pas être le cas de Dostoïevski, sauf pour Max Ernst, qui le fait figurer dans le célèbre tableau de 1921 : « Le rendez-vous des amis ».

[12] Le terme « petit-bourgeois » de la traduction française ne rend pas compte de la charge culturelle du mot « Spiesser », qui désigne l'individu grossier, borné et prosaïque de la société bourgeoise. Cf. W. Benjamin, « Der Surrealismus », in GS, II, 1, p. 305.

[13] W. Benjamin, « Le surréalisme », op. cit., pp. 306 et 310.

[14] Ibid., p. 311. Benjamin parle aussi de « lier la révolte à la révolution » (p. 310).

[15] Voir à ce sujet les remarques de Margaret Cohen, Profane Illumination – Walter Benjamin and the Paris of Surrealist Revolution, Berkeley, University of California Press, 1993, pp. 187-189.

[16] Au sujet du romantisme révolutionnaire, voir Robert Sayre et Michaël Löwy, Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité, Paris, Payot, 1992.

[17] W. Benjamin, « Johan Jakob Bachofen », in : Écrits français, Paris, Gallimard, 1991, pp. 104-108.

[18] W. Benjamin, « Note sur Brecht » (1938), Écrits autobiographiques, Paris, Christian Bourgois, 1990, pp. 367-68.

[19] W. Benjamin, Correspondance, op. cit., II, p. 237.

[20] R. Tiedemann, « Nachwort », in : W. Benjamin, Charles Baudelaire, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1980, p. 207.

[21] Pour des analyses plus développées, voir mes commentaires dans Walter Benjamin : Avertissement d'incendie – Une lecture des Thèses « Sur le concept d'histoire », Paris, PUF, 2001.

[22] R. Tiedemann, Dialektik im Stillstand, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1983, p. 130. Cf. aussi p. 132, où il constate dans les « Thèses » la présence de « contenus théoriques de l'anarchisme ».

[23] J. Habermas, « L'actualité de W. Benjamin – La critique : prise de conscience », Revue d'esthétique, 1, 1981, p. 121.

[24] W. Benjamin, « Thesen über den Begriff der Geschichte », Thèse n° VIII : « Dessen Chance (des Faschismus) besteht nicht zuletzt darin, dass die Gegner ihm im Namen des Fortschritts as einer historischen Norm begegnen » (GS, I, 2, p. 697).

[25] J. Habermas, Le Discours philosophique de la modernité – Douze leçons, Paris, Gallimard, 1988, p. 70.

[26] Ce texte a paru initialement dans la revue Contretemps, n° 6, février 2003, pp. 108-117.

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27.07.2026 à 10:26

La loi du feu

F.G.

« Je préfère la défaite, qui connaît la beauté des fleurs, à la victoire au milieu du désert, réduite à la cécité de l'âme, seule avec sa nullité séparée. » Fernando Pessoa, Le Livre de l'intranquillité J'ai vu les couleurs de la fin du monde. C'était aussi beau que dans un film. Je partais à pied sauver ce qui pouvait l'être de notre bout de terrain situé à quelques bornes de Perpigang. Sur la dizaine de fruitiers plantés il y a sept ans (cerisier, abricotier, pêcher, prunier), deux (…)

- Marginalia
Texte intégral (3447 mots)


« Je préfère la défaite, qui connaît la beauté des fleurs,
à la victoire au milieu du désert, réduite à la cécité de l'âme,
seule avec sa nullité séparée. »

Fernando Pessoa,
Le Livre de l'intranquillité

Texte en PDF

J'ai vu les couleurs de la fin du monde. C'était aussi beau que dans un film. Je partais à pied sauver ce qui pouvait l'être de notre bout de terrain situé à quelques bornes de Perpigang. Sur la dizaine de fruitiers plantés il y a sept ans (cerisier, abricotier, pêcher, prunier), deux survivent encore : un olivier et un abricotier. Tout le reste : crevé. Canicule, sècheresse, tempête, gel tardif, grêle, parasites, la liste des calamités est aussi longue qu'une soirée électorale. Plus que jamais l'agriculture est un sport de combat, éprouvant, harassant, aussi perdu d'avance que l'humanité le cul désormais à l'étuve. C'est l'histoire d'une grenouille plongée dans une casserole d'eau froide. Petit à petit, on chauffe l'eau qui devient tiède, puis chaude et enfin bouillante. La grenouille n'a rien vu venir, au début le regain de chaud était même agréable. Puis ses membres sont devenus gourds, son cerveau a molli, sa pensée s'est rencognée avant la perte de conscience. Agité par le bouillonnement de l'eau, le corps du batracien, ventre à l'air, semble imiter la vie. Illusion de pacotille.

L'image de la grenouille cuite dit tout de nous. À cela près qu'une grenouille suffisamment alerte aurait pu sauter hors de la casserole. Nous autres, humains lucides, n'avons nulle part où fuir. Pas de planète B. La Terre est nos frontières – à part pour la secte des muskophiles et leur délire martien. Mais les muskophiles ne sont déjà plus des humains, ils visent l'après, la symbiose avec la machine, leur cerveau téléchargé sur un cloud et le cloud en orbite interstellaire. Bye-bye les chtarbés, vous nous manquerez pas !

Nous, terriens attachés à nos peaux de peu, sommes plus prosaïques. Notre condition a beau être des plus précaire, on n'a qu'elle, alors on la défend. On pétitionne, on manifeste, on grimpe dans des arbres pour protéger des bouts de vert de l'artificialisation ; on se fait shooter par les flics et des juges nous encagent parce que la France ne connaît qu'une loi : quand le bâtiment va, tout va. Dans ces Pyrénées-Orientales où je crèche depuis trop longtemps, la bétonite est un art majeur. Terres cultivables, garrigue, bois, tout doit disparaître. Alors on cimente, on goudronne, on coule des dalles, on monte les parpaings – les lotissements fleurissent comme des bubons sur un pesteux, clapiers à pauvres, résidences à bourges, tout le monde s'y retrouve, même les enchristés de la future taule prévue au nord de la ville. Le béton, y'a pas à dire, est le motif le plus inclusif du moment. Qu'attendent les quiches postmodernes pour nous pondre un collectif « Non à la bétonophobie » ?

Le désespoir rend excessif et amer, je m'en excuse.

Reprenons. Dimanche 5 juillet, 18h00, je pars mettre un coup de flotte à quelques arbres et arbustes avant le troisième raid caniculaire. Chemin de la Sagne, l'air sent le cramé. « Sagne », semble-t-il, renvoie à un vieux mot roussillonnais signifiant « marécage ». Aujourd'hui, la zone humide – à part les yeux pour chialer – on oublie. La Sagne est sèche et figée – un ossuaire. Plein ouest, la dorsale du Canigou est masquée par un énorme panache gris-rosé-orangé. Les voici les couleurs de la fin du monde. Un chromatisme étrange et hypnotique, l'impression d'être un figurant dans un blockbuster hollywoodien. Mais on n'est pas à Hollywood, on est dans le Roussillon et à quelques bornes de là ça crame depuis hier soir. Parti de Tarerach, le grand incendie va ravager 5 000 hectares du côté du bas Fenouillèdes, du Ribéral et des Aspres. Soit, rive gauche de la Têt, la zone comprise entre les villages de Trévillach et Montalba-le-Château et rive droite : Vinça, Bouleternère et Ille-sur-Têt. La départementale 66 est coupée, autant dire le département sabré en deux.

Avec l'image, j'ai la bande-son : le chant assourdissant des cigales et le vrombissement aérien des avions Dash et des hélicos. Les bombardiers d'eau zèbrent le ciel. Eux aussi sont hypnotiques, irréels presque. Leur mission est de contenir le feu, mais quand le feu est trop balèze, l'eau larguée du ciel s'évapore avant de toucher les flammes. Je tiens l'info d'un pompier intervenu en première ligne contre « l'Ogre des Corbières » – l'incendie ayant noirci 17 000 hectares dans le département voisin de l'Aude en août 2025.

Devant ce drame en temps réel, un spectre hante les commentateurs du désastre : demain 6 juillet, l'arrivée de la troisième étape du tour de France est prévue aux Angles, station de ski des P.-O. Sera-t-elle maintenue malgré le feu ? Le préfet est en pleine réflexion et les fondus de bicyclette dénoncent déjà une double peine. Je compatis.

J'ai des amis piégés par la furie incendiaire à qui j'envoie des messages. Soutien, courage, abrazo et si besoin d'hébergement d'urgence on a des piaules. J'essaie de joindre Yohan. On s'est connu il y a plus de dix ans sur le marché de Thuir. À l'époque, il était chevrier et son stand de fromages était un vrai théâtre d'agit-prop. On était les anars du marché, on alpaguait les clients et les forains, on se marrait. Yohan avait une sacrée gouaille, mitonnée dans le bordelais. Jumelée avec mon verbe du bassin de Thau, ça faisait un beau combo. Après les biquettes et leurs fromages, l'ami s'était reconverti un temps dans la poule, celle aux œufs qu'ils vendaient à des prix défiant toute concurrence. Dans la foulée, il était devenu arboriculteur (des oliviers principalement) et chanvrier / producteur de CBD. Sa baraque et son verger sont au bas du village d'Ille-sur-Têt, pas loin du fleuve, autant dire au cœur du brasier.

Au téléphone, Yohan m'explique qu'ils sont confinés dans l'appart de sa compagne à Bouleternère. Impossible de sortir. Le village est vide, la fumée envahissante. Yohan a soigneusement débroussaillé son terrain, il espère que son exploitation sera épargnée. En attendant, il faut attendre et la redondance épuise les nerfs. L'ami n'est pas un frileux, l'incendie ne lui fait pas peur mais il m'avoue que « ça pue ». Au propre comme au figuré. Le feu a sauté le fleuve. Poussé au dos par une tramontane chaude et sèche, l'incendie a une étendue aride et escarpée devant lui avec au milieu des villages isolés : Joch, Casefabre, Caixas. Les pompiers ont un objectif : que le feu ne passe pas le col de Ternère au niveau du village de Rodès. Peine perdue, il passera.

20h47, SMS de l'ami. Il a pu sortir de l'appart et voir le désastre : « J'ai tout perdu. Me reste mon bermuda, un tee-shirt, mes chaussures et mon camion… Je pleure… » On a tenu le rond-point au temps des Gilets jaunes et j'ai du mal à l'imaginer chialer. Et pourtant. Quelques minutes après, une vidéo montre sa serre qui brule. Toutes les cultures sont mortes [1]. Un peu avant 23 heures, ils débarquent à quatre à la maison. Le couple et leurs minots, des rescapés. Le garçon chiale, l'adolescente chiale et moi j'essaie de me tenir. Élo a les yeux étrécis par la fumée ou bien par l'effroi. Ils sentent le feu de cheminée et n'ont que leurs fringues sur eux. Ils tiennent à quitter leurs chaussures avant de rentrer dans le salon et ce geste de civilité, dérisoire par rapport à la tragédie du moment, me bouleverse.

Leur visage porte le masque de la sidération. Je pense à la guerre, à l'exode. Je pense à la suite logique du chaos climatique : quand les terres deviennent soudain inhospitalières et incultivables, alors les gens fuient. C'est là une vieille loi des migrations humaines. Dix mille personnes ont été évacuées dans un bordel sans nom, quinze communes vidées de leur population. À Bouleternère, après d'interminables palabres floues avec le préfet, le maire est passé dans le village avec un porte-voix : « Évacuez ! » Les gens se sont retrouvés dans la rue, hagards et apeurés. Le haut du village brûlait, des brandons tombaient du ciel et enflammaient, au choix, un arbre, une voiture, une maison. C'était un genre de punition divine, ce n'était aussi que le début de l'enfer car l'été – désormais saison maudite à part pour des estivants toujours prêts à se faire rosir la couenne dans le grand barbeuc roussillonnais – commençait à peine.

Cygne noir

Le cygne noir statistique désigne un événement imprévisible aux conséquences considérables. Quand il ne se fait pas traiter de « connard », d' « idiot à chapeau » ou de « cowboy fou de la secte de l'apocalypse climatique », l'agro-climatologue Serge Zaka publie des analyses sur le chaos climatique : « Après plusieurs années de sécheresses, de canicules et d'autres stress successifs, un cygne noir peut constituer le coup de grâce : il accélère brutalement la mortalité des forêts, provoque des dépérissements massifs, des ruptures en cascade dans les écosystèmes et peut faire franchir des points de bascule écologiques dont le retour en arrière devient extrêmement difficile, voire impossible à l'échelle humaine. » Le 9 juillet, commentant une vue satellite de la France où le jaune paille domine, il note : « Vue du ciel, la France apparaît littéralement brûlée : prairies desséchées, défoliation des forêts, cultures d'été en grande souffrance (maïs, soja, tournesol), et moissons d'hiver précoces contribuent à cette couleur. »

Il faudrait rappeler cette évidence : avant d'être des créatures déconstruites, prêtes à nous augmenter avec des artefacts connectés, nous sommes des mammifères. Nous naissons, mangeons, buvons, baisons, gambadons et crevons comme des rats musqués. Pour assumer pleinement nos cycles de vie, il nous faut de la nourriture et de l'eau. En attendant les labos prêts à nous fourguer de la barbaque ou des laitues de synthèse, nous restons dépendants des sols pour créer cette nourriture qui est notre indispensable carburant. Si nos sols crèvent, nous crevons. Si les rivières s'assèchent et que les nappes phréatiques se vident, nous crevons. Il est important de rappeler ces évidences parce qu'à force d'urbanités certains croient que les tomates poussent dans les rayons des supermarchés.

« Sur plusieurs kilomètres, il ne reste que des roches et des cailloux : près de la frontière franco-suisse, la rivière Doubs a disparu, manifestation la plus saisissante de la sécheresse qui touche actuellement le département français du même nom, placé en “alerte renforcée” » – extrait d'un article paru le 10 juillet sur TV 5 Monde [2]. Le réchauffement climatique porte mal son nom. On réchauffe une ambiance trop tendue, on réchauffe le bibi de bébé, mais on ne réchauffe pas un climat. On détruit les conditions d'habitabilité de notre planète. C'est le chaos qui s'installe, disons-le tout net : une menace existentielle. Il faut tarter les brêles qui nous parlent de résilience : avant, quand une forêt cramait, elle repoussait car les saisons fonctionnaient et permettaient les repousses. Le feu était même vu comme un fertilisant et la pluie faisait le reste. Aujourd'hui, et donc demain, une forêt cramée a peu de chance de repousser. Trop peu de pluies, trop de coups de chaud. Une forêt brulée, c'est le désert qui s'installe. Avec sa peau lunaire et ses coulées de boue lors des prochains abats d'eau. Finito les déjeuners sur l'herbe. On ira prendre le frais dans une galerie marchande.

Osons une hypothèse : chaos climatique, flambées fascisantes et déchaînements guerriers, tout est lié, se tient et s'alimente dans cette géopolitique du pire. Le capitalisme étant un régime d'accumulation illimité, ses agents sont désormais obligés de sortir les tanks pour s'accaparer les matières premières. Le ravage de la nature continuant, les sociétés humaines sont à l'os : désorientées, morcelées, obnubilées par un réseautage numérique où foisonnent des Diafoirus 2.0. Alors on s'exile, on prie, on vote pour des ordures autocrates. On cherche du sens, on essaie de croire à demain mais franchement qui a envie d'être à demain ? Fin des années 1990, j'ai fait mes premiers pas dans la militance politique avec l'idée que tout était possible : le renversement du Capital, l'ouverture des frontières, une fraternité dynamique. C'était naïf mais l'utopie était cette matière qui se discutait et se rêvait collectivement. Quelle jeune pousse aujourd'hui se politise en croyant à un avenir meilleur ?

L'horizon républicain a eu ses héros et ses penseurs. Il a permis d'envisager le bien commun et de tailler des croupières à la caste des rentiers. Mais ça n'a pas suffi et la bourgeoisie a toujours veillé au grain (de ses capitaux). Surtout, le processus de démocratisation a magnifié ce mensonge : la barbarie serait l'apanage des sauvages. Aujourd'hui, on sait que non. On sait que les sauvages étaient juste congruents à leur milieu sauvage, on sait aussi que la classe technocratique, appareillée à celle des actionnaires de l'économie-monde, est la véritable donneuse d'ordres de la folie écocidaire. Son pouvoir vient de loin, quand industrialisme rimait avec progressisme et que des ânes inconscients ou bouffis d'orgueil croyaient que la nature était juste là pour nous servir. Des usines, des machines, de la vitesse et le bonheur humain, tel serait ce fruit à partager entre tous. La bonne blague : nul bonheur ne saurait germer de la terre éventrée.

Étrange rumeur

Au XIXe siècle, nos anciens avaient pigé un truc qui s'est perdu. De la même manière que le capitalisme mondialisé avait unifié la condition des exploiteurs, il avait unifié la classe des prolétaires. L'internationalisme était cette visée permettant de comprendre que le sort de tous les damnés de la terre – blancs, noirs, hommes, femmes, gosses, vieux, slaves ou italiens – était lié. Dans le cœur de cette certitude s'ancra la belle et généreuse idée d'un universalisme émancipateur, et il fallut la boucherie de la Première Guerre mondiale pour en sabrer l'élan. Aujourd'hui le péril écologique achève ce processus d'unification. Ailleurs on lit que « la barre des 3 000 milliardaires a été franchie pour la première fois en 2025 » [3] et il faudrait qu'on reste calme. La voracité des exploiteurs est un puits sans fond. Elle nous y condamne toutes et tous : à la même enseigne, au pied du mur écologique, devant le bucher de leurs ultimes vanités.

À contre-courant des vaticinations moléculaires du moment, l'humanité est, plus que jamais, une. Que l'internationale soit le genre humain n'est pas que la phrase d'un hymne au poing levé, c'est aussi une vérité anthropologique. Elle est ce point de départ à partir duquel il convient de forger notre commune condition. Nous n'avons pas d'autre choix que de penser la politique depuis la catastrophe en train de se déployer. L'été est désormais la saison des feux et les incendiaires ne seront jamais ceux désignés par la curée médiatique. Au marché de Thuir, une étrange rumeur circule : l'incendie aurait été causé par un type ayant mis son téléphone à charger en plein soleil du côté de Trévillach. Le smartphone aurait pris feu, des personnes auraient tenté de l'éteindre avec des vêtements, en vain. Info, intox, l'avenir dira. On notera simplement que l'implication d'un smartphone dans le désastre n'est pas anodine. Grace à la furie industrielle, nous battons un record de concentration de CO² dans l'atmosphère vieux de plus de 3 millions d'années. Au paléolithique, notre ancêtre australopithèque faisait ses premiers pas et la forêt verdissait l'Antarctique. Est-ce là le cri de demain : vive la calotte – polaire ?

Vu depuis Perpigang, cœur-cité de facholand, le feu est à peine un événement. Il faut inviter le sujet dans une discussion pour savoir ce qu'en pensent les gens. On constate alors avec stupeur que les gens sont déjà en train de s'habituer. Ok ça crame mais franchement ça a toujours cramé, non ? On file à la plage ? Y'a pas un match ce soir ? On s'habitue au feu comme on s'habitue aux escouades de flics surarmés dans les rues, comme on s'habitue au risque nucléaire [4], comme on s'habitue à bouffer des pesticides, comme on s'habitue aux immeubles qui s'effondrent dans le quartier gitan, comme on s'habitue aux politiciens-bandits récidivistes et tout ça forme un tout qui devient le zeitgeist du moment.

Cyniquement, on se demande alors si l'origine du feu de Trévillach ne contiendrait pas un implicite subliminal. Comme le fantasme inavoué d'un autodafé de smartphones.

Sébastien NAVARRO


[1] Une cagnotte a été ouverte ici : Paysan en détresse incendie Pyrénées orientales | Marie | CotizUp

[2] 'C'est lunaire' : près de la frontière franco-suisse en pleine sécheresse, la rivière a disparu | TV5MONDE - Informations

[3] La fortune des milliardaires a atteint en 2025 "son plus haut niveau historique", dénonce Oxfam dans son nouveau rapport – franceinfo

[4] Entendu, ce matin 13 juillet sur Rance Inter ce cri du cœur : « Nos centrales nucléaires souffrent de la chaleur »…, et la gorgée de café a failli retapisser le mur.

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