
10.01.2026 à 14:00
la Rédaction
Premier débrief hebdomadaire de l’année 2026 avec Catherine Tricot et Pablo Pillaud-Vivien !
09.01.2026 à 11:40
Loïc Le Clerc
On se souvient des longues poignées de mains viriles entre Trump et Macron. Depuis 2017, le président français joue la carte du macho man avec son homologue américain. Et à ce jeu, l’aigle a battu le coq.
Emmanuel Macron, humilié par Donald Trump en conférence de presse. La scène se déroule ce mercredi et en dit beaucoup sur l’évolution des relations entre les deux dirigeants. Qu’on s’entende bien : Emmanuel Macron est pour partie responsable de cette situation. Dès son premier mandat, Donald Trump s’amusait à défier ses homologues lors de poignées de mains appuyées. C’était une démonstration de force. Le président français, lui aussi, venait de prendre ses fonctions de chef d’État et il s’était prêté au jeu des « poignées de main viriles » – telle était l’expression consacrée en 2017 – pour lui « montrer qu’on ne fera pas de petites concessions, même symboliques ». On le voyait assis aux côtés du président américain, les jambes bien écartées. Il montrait que la France, aussi, avait une grosse paire de c*******. Super !
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Emmanuel Macron s’est aventuré sur le terrain préféré de Donald Trump et, aujourd’hui, ça lui échappe. Car Trump-second-mandat est passé dans une nouvelle dimension. Il n’a plus d’égal. Il peut kidnapper un dirigeant étranger et prendre le contrôle de son pays. Il peut réguler les eaux internationales et détourner des navires étrangers. Il peut menacer d’ingérence ou d’invasion le Panama, la Colombie, le Mexique, Cuba, le Canada, le Groenland… Humilier le président français publiquement, trop facile, quand bien même Emmanuel Macron est fait du même bois masculiniste que Donald Trump.
Les journalistes Nicolas Domenach et Maurice Szafran documentent dans Néron à l’Élysée ce virilisme ordinaire qui règne à l’Élysée. Dans ce monde, quand l’alpha gagne la manche, les autres se prosternent. Emmanuel Macron n’a pas réagi à la dernière humiliation trumpienne, quand le président américain se moque de lui en l’imitant et en divulguant ses lâchetés politiques: « Tu ne diras pas que je suis d’accord avec l’augmentation de 200% des prix des médicaments ». Voilà un moment qu’Emmanuel Macron a abandonné la bataille. En témoignent ses premiers mots, après l’enlèvement de Nicolas Maduro : « Le peuple vénézuélien est aujourd’hui débarrassé de la dictature et ne peut que s’en réjouir ».
C’est vrai, cela n’a rien d’évident de trouver le ton et les mots face à la violence et à la méchanceté du locataire de la Maison-Blanche. Mais en réalité, la couardise de l’Union européenne n’est pas un modèle unique. Certains dirigeants refusent et résistent à l’impérialisme.
À croire que face à Donald Trump, Emmanuel Macron n’a qu’une alternative : le combat de coqs ou la queue entre les jambes. C’est vrai, cela n’a rien d’évident de trouver le ton et les mots face à la violence et à la méchanceté du locataire de la Maison-Blanche. Mais en réalité, la couardise de l’Union européenne n’est pas un modèle unique. Certains dirigeants refusent et résistent à l’impérialisme. Que disent-ils que notre Emmanuel Macron local n’ose énoncer ?
La palme revient au communiqué conjoint de l’Espagnol Pedro Sanchez, de Lula (Brésil), de Gabriel Boric (Chili), de Gustavo Petro (Colombie), de Claudia Sheinbaum (Mexique) et Yamandú Orsi (Uruguay) – on vous en avez parlé ici. Mais il y a plusieurs autres méthodes. On peut commencer par dire publiquement les faits : « Trump est le pire président que j’ai jamais rencontré. Il incarne parfaitement comment l’ignorance et la grossièreté peuvent exister dans la même personne », dixit le président du Liberia Joseph Boakai. On peut rester debout comme la Mexicaine Claudia Sheinbaum : « L’Amérique n’appartient ni à une doctrine ni à une puissance. Le continent américain appartient aux peuples de chacun des pays qui le composent. » On peut rappeler le droit, comme la Chine qui évoque « des actes unilatéraux d’hégémonie qui sapent sérieusement l’ordre international ». On peut poser des lignes rouges, comme la première ministre danoise Mette Frederiksen : « Si les États-Unis choisissent d’attaquer militairement un autre pays de l’Otan, alors tout s’arrête. Y compris notre Otan et donc la sécurité mise en place depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale » ; « Que personne n’ait de doute : quoi qu’il arrive, nous resterons fermes sur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. » On peut même hausser le ton, comme le Colombien Gustavo Petro, menacé lui aussi d’enlèvement par Donald Trump : « J’avais juré de ne plus toucher à une arme depuis l’accord de paix de 1989 mais pour la patrie je reprendrai les armes. » Il précise que l’accuser d’être un narcotrafiquant n’a aucun sens et qu’il n’a « qu’une maison familiale qu[‘il] rembourse toujours avec [son] salaire ». Rebuffade qui calme provisoirement l’homme de Mar-a-Lago.
Tout ça pour dire qu’il y a un panel d’options pour répondre au président américain : le virilisme ou la lâcheté, souvent synonymes, ne sont pas les seules issues.
Sinon, il reste la méthode suisse : un lingot d’or d’un kilo et une horloge de bureau en or en cadeau pour faire baisser les droits de douane. Ou celle du Qatar des qui offre un Boeing aménagé pour l’usage privé de Trump. Ou celle du secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, qui surnomme Donald Trump « daddy » (« papa »). Emmanuel Macron peut encore s’avilir un peu plus.
09.01.2026 à 11:39
Roger Martelli
Il y a 30 ans, à la mort de François Mitterrand, Roger Martelli écrivait le texte suivant. Nous le republions aujourd’hui, sans en changer une virgule.
Quand, le 9 septembre 1965, François Mitterrand annonce sa candidature à la première élection présidentielle au suffrage universel, il ouvre une page nouvelle de l’histoire de la gauche. Quand, le 17 mai 1995, il descend les marches du perron de l’Élysée, il la ferme irrémédiablement. Sa mort est ainsi la clôture symbolique de trente années d’histoire française.
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Jusqu’au milieu des années soixante, Mitterrand est certes au centre du Gotha politique, mais il n’est pas aux toutes premières loges. Que sait-on de lui ? Qu’il a été un jeune loup, brillant et ambitieux, plusieurs fois ministre et cultivant un écheveau impressionnant d’amitiés politiques. Mais, au fond, il ne manquait pas de ces astres sur la scène du Tout-Paris, et tous n’eurent pas un destin national. C’est la rencontre d’une ambition et d’une conjoncture qui « fait » véritablement François Mitterrand. À la charnière des années 50 et 60, l’homme est servi par une intuition remarquable qui le distingue et bâtit sa fortune. En 1958, il est l’un des rares, dans la gauche non-communiste, qui ne succombe pas aux charmes du gaullisme triomphant. Cela lui vaut l’ire tenace du Général, le respect de la « petite gauche » et… la bienveillance du PCF.
Ironie de l’histoire… Les communistes vont chercher François Mitterrand, en 1965, parce qu’il semble pour eux être l’homme politique le moins dangereux pour faire avancer leur politique du moment. Les responsables communistes ne veulent pas courir le risque d’une présidentielle qui leur fait peur. Ils souhaitent un nom qui soit le porte-drapeau éventuel de la gauche unie. Or Mitterrand a pour lui de n’être ni Guy Mollet, trop discrédité, ni l’ancien dirigeant socialiste Daniel Mayer, que les communistes exècrent. Il est loin du PCF, mais il n’est pas membre de la SFIO et n’est à la tête que de la groupusculaire Convention des Institutions Républicaines.
Les quatorze années de présidence Mitterrand ne furent, pour l’essentiel, que le souvenir douloureux des espérances perdues et la difficulté à enfanter le renouveau de la gauche.
Le problème est que, face à un Parti communiste qui se renouvelle alors mais hésite à pousser assez loin sa mutation, le candidat unique de la gauche parvient, au bout du compte, à incarner la relance du vieux socialisme à bout de souffle. En 1965, en contraignant De Gaulle à un second tour de scrutin, il incarne l’espoir retrouvé de la gauche après plusieurs années de doutes et de désespérances. À partir de 1971, celui que tout éloignait au départ de la famille socialiste fait corps avec le nouveau Parti socialiste qu’à Épinay il porte sur les fonds baptismaux.
François Mitterrand l’insaisissable, ou la politique faite homme… Lui qui a été longtemps tenu pour un homme de la Quatrième République a compris que, après 1968, il n’y a pas d’avenir dans la répétition incantatoire du passé ; lui qui n’est pas marxiste a senti que le discours politique de gauche ne pouvait fonctionner que sur le registre de la rupture ; lui qui n’aime pas les communistes sait que le socialisme ne peut échapper à l’union avec le PCF. La conjonction de tout cela donne Épinay en 1971, puis la signature du programme commun en juin 1972.
Mitterrand totem du socialisme nouveau ou fossoyeur de l’idéal ? Cette question sera peut-être demain celle des socialistes. Elle n’est pas la mienne. À partir de 1971 François Mitterrand est la figure tutélaire du socialisme, dans toute ses contradictions : référence encombrante quand il tourne le dos à la logique fondatrice du socialisme d’Épinay, mais recours nécessaire à celui qui, parce qu’il porta à deux reprises les couleurs de toute la gauche, conserva les faveurs d’une partie du peuple très au-delà des rangs de son parti. Il est vrai que l’homme, jusqu’à ce qu’il accède au pouvoir, ne manqua pas de vision stratégique. Dans les années 70, sa force a même tenu à cela : il signe le programme commun et ne le reniera jamais officiellement ; en même temps il occupe les failles d’un communisme qui ne parvient pas à se dégager des enfermements du « socialisme réel » et il développe inlassablement un discours socialiste original, où la référence au réalisme l’emporte de plus en plus, dès le milieu de la décennie, sur le thème de la rupture anticapitaliste. Tout cela contribua un moment à son aura et à celle du socialisme français, d’autant plus que le communisme était en crise et que la droite peinait à trouver les voies de l’après De Gaulle. Mitterrand l’emporta en 1981, parce qu’il restait quelque chose de la vague unitaire et parce que la gauche gagna par défaut.
Je salue la mémoire de François Mitterrand. Que me reste-t-il à souhaiter ? Que le peuple de gauche ne trouve plus jamais sa force que dans la vigueur de ses projets et de ses cultures politiques : qu’il n’ait plus jamais besoin d’un roi.
Mais ce qui lui a permis de conquérir le pouvoir s’est retourné contre lui quand il s’est agi de l’occuper. Pendant quelques mois, le nouveau pouvoir socialiste joua la dynamique des promesses tenues. Mais par absence de rigueur réformatrice et parce que le mouvement social resta muet, la gestion socialiste ne pouvait que reculer devant l’ampleur de la crise et la pesanteur des dynamiques néolibérales. Les quatorze années de présidence ne furent donc, pour l’essentiel, que le souvenir douloureux des espérances perdues et la difficulté à enfanter le renouveau de la gauche. Engoncé dans les choix de l’austérité et du monétarisme à tous crins, François Mitterrand ne pouvait impulser la quête d’une relance vraie ; mais par son habileté et son prestige maintenu, il pouvait laisser supposer que des refondations de la gauche n’étaient pas encore nécessaires. En cela, il porte une responsabilité écrasante dans les impasses des années quatre-vingt.
Je n’ai jamais aimé François Mitterrand. Cet homme n’était pas de ma culture politique ; je ne partageais pas son éthique, ni sa conception de la politique. Mais j’ai reconnu l’acuité de son intuition, même si elle n’était pas infaillible. J’ai surtout respecté son orgueil de la chose publique et son sens extrême de l’intellectualité en politique. Il savait certes organiser ou faire organiser l’adulation dont il fit parfois l’objet ; il n’y avait pourtant pas que du factice dans un tel engouement. L’histoire dira quelle est sa stature, plus complexe à mesurer que celle d’un de Gaulle, d’un Blum ou d’un Mendès France. Mais on parlera encore des années Mitterrand et, quel que soit le jugement porté, nul ne pourra oublier qu’il a porté sur son nom un espoir. Je salue donc la mémoire de François Mitterrand. Que me reste-t-il à souhaiter ? Que le peuple de gauche ne trouve plus jamais sa force que dans la vigueur de ses projets et de ses cultures politiques : qu’il n’ait plus jamais besoin d’un roi.