
26.02.2026 à 13:21
Loïc Le Clerc
Sébastien Lecornu souhaitait faire un petit remaniement, un « ajustement », tout tranquillou sans que ça vire au psychodrame et aux spéculations… mais Rachida Dati ne voulait pas partir. « Je ne suis pas ta boniche », avait-elle lancé au premier ministre. Ambiance. Aussi la date a beaucoup fluctué : « Avant le 22 février », « au plus tôt mercredi 25 février », « entre ce jeudi 26 février et la fin de la semaine », lit-on dans la presse… et finalement, ce jeudi, Rachida Dati a démissionné du ministère de la culture. Elle-même. Elle se la joue maîtresse des horloges et de son magistère. Officiellement, elle entend se dédier toute entière à sa campagne municipale. Or il y a d’autres ministres en campagne et il semblerait qu’ils soient épargnés. Pourquoi eux et pas Rachida Dati ? Pourquoi peut-elle tout se permettre ? On n’y comprend rien. Sûrement encore ce défaut macroniste : être « trop intelligent, trop subtil » pour le communs des mortels.
26.02.2026 à 13:21
Pablo Pillaud-Vivien
Le leader de La France insoumise a organisé une conférence de presse en triant les invités. Une nouvelle sortie de route qui confond critique des médias et clivage entre les méchants et les gentils (avec LFI, selon LFI).
Dans le tumulte des derniers jours, La France insoumise a choisi l’épreuve de force avec les médias. Lors d’une conférence de presse ce mardi, Jean-Luc Mélenchon a assumé de trier les journalistes conviés, n’invitant que des « nouveaux médias » sélectionnés, à l’exclusion des rédactions « traditionnelles » – « le parti médiatique et ses marionnettes ». Devant cet aréopage choisi, il a lancé : « Je n’ai pas de problème avec les médias, ce sont les médias qui ont un problème avec moi ». Manière de renverser l’accusation – mais aussi d’entériner une pratique plus vraiment inédite et toujours problématique : filtrer l’accès à la parole politique en fonction du média, c’est-à-dire en fonction du degré de critique jugé acceptable.
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Au même moment, dans une séquence où elle surjoue la colère, Sophia Chikirou qualifie certains journalistes de « nazis aux petits pieds ». Expression d’une violence inouïe que le goût de la polémique n’excuse pas. On peut contester un traitement médiatique, dénoncer des angles biaisés, pointer des conflits d’intérêts mais assimiler des journalistes à des nazis, c’est autre chose. Ce genre de « point Godwin » abîme durement le débat démocratique.
Depuis plusieurs années, dans de nombreux médias, LFI fait l’objet d’un dénigrement agressif. Le mouvement y est régulièrement présenté comme outrancier, dangereux, incompétent ou carrément factieux. Il est devenu le punching-ball d’une partie du commentaire politique – parfois prompte à s’engouffrer dans des brèches ouvertes par des pôles médiatiques situés à l’extrême droite, notamment dans l’orbite de la sphère Bolloré. Pas toujours : même contestable, la critique peut être étayée, argumentée et fondée. La liberté d’enquêter, y compris sur LFI, n’est pas négociable.
L’accumulation de séquences à charge nourrit le sentiment d’une hostilité systémique à l’égard des insoumis. Mais est-ce ainsi que doit réagir une force politique qui aspire à gouverner ? En démocratie, la presse – même imparfaite et toujours critiquable – est une institution indispensable au débat public. Oui, la presse en France « a mauvaise presse » auprès d’une majorité de la population. Oui, une défiance largement partagée envers les médias existe. Cette défiance est parallèle et équivalente à celle qui touche les acteurs politiques eux-mêmes. Mais on ne peut vouloir capitaliser sur cette défiance. Opposer le peuple lucide à une presse corrompue par le poids de l’argent, c’est jouer avec le feu démocratique.
Opposer le peuple lucide à une presse corrompue par le poids de l’argent, c’est jouer avec le feu démocratique. Choisir ses interlocuteurs voire ses contradicteurs alimentent substantiellement les accusations en faiblesse démocratique du mouvement de Jean-Luc Mélenchon.
L’ambiguïté insoumise mène à l’impasse. Dans un moment où leur place dans le débat public est contestée par de nombreux acteurs institutionnels, médiatiques et politiques, attaquer frontalement l’un des piliers de ce débat est contre-productif. Choisir ses interlocuteurs voire ses contradicteurs alimentent substantiellement les accusations en faiblesse démocratique du mouvement de Jean-Luc Mélenchon.
Les « nouveaux médias » – actifs dans l’espace des réseaux sociaux et souvent unipersonnels – apportent diversité des formats, renouvellement des récits, accès direct à des publics parfois délaissés. Ces acteurs – influenceurs comme ils se nomment eux-mêmes – sont rarement des journalistes, quand bien même ils participent au débat public et à l’écosystème informationnel contemporain. Ils ne sauraient se substituer aux rédactions structurées, où coexistent hiérarchisation de l’information et capacité d’enquête au long cours. Les grands titres, de la presse privée au service public, demeurent des lieux de confrontation d’idées, de production d’enquêtes et de reportages indispensables à la vitalité démocratique. Et ils ne sont pas un bloc homogène.
Dans son programme de 2022, Jean-Luc Mélenchon plaidait pour mettre fin à la concentration des médias et pour l’instauration d’un contrôle citoyen. Son ton est tout autre concernant les créateurs de contenu, comme en témoigne la « brochure collective » des insoumis mise en ligne il y a deux semaines : « Le surgissement des ‘chaînes’ YouTube, TikTok et autres fonctionnent comme un écho de la naissance de la presse d’opinion dans le processus de 1789. Camille Desmoulins, Jean-Paul Marat et le Père Duchesne ont leurs héritiers : femmes et hommes blogueurs, influenceurs, streameurs et autres. » Facebook, Google et X comme outils pré-révolutionnaires ? Mouais…
Instrumentaliser la défiance à l’égard des journalistes ou contourner les médiations critiques, c’est affaiblir un principe dont la gauche a historiquement été l’une des premières défenseuses. Une démocratie privée d’une presse libre, critique et pluraliste n’est plus une démocratie exigeante – elle devient un simple régime d’adhésion.
26.02.2026 à 13:09
Pierre Lebret
Déambulation dans les rues cubaines, à l’heure où la crise énergétique structure désormais toute la vie sociale.
Il est 5h30 du matin a la Finca de Marianao, quartier rural de La Havane. Plus d’électricité. Plus de ventilateur. L’air est irrespirable. La nuit a été lourde, compacte, presque immobile. Dans plusieurs zones de la capitale, les poubelles brûlent depuis trois ou quatre jours pour contenir l’accumulation des déchets. Une odeur âcre s’installe, mélange de chaleur stagnante et de détritus consumés. 6h, nous partons chercher du gaz, mais après quatre heures d’attente, le message transmis est celui de revenir dans dix jours pour avoir droit à une bonbonne.
L’avenue du Prado, l’avenue 23 sont presque vides. La ville semble suspendue, ralentie par l’épuisement. Je marche dans un silence inhabituel, traversé seulement par des visages que je reconnais, des sourires et des regards fatigués.
À Cuba, la majorité de la population attend un changement capable d’alléger le quotidien. Résoudre : un verbe que les Cubains entendent depuis trop longtemps. Le peuple, lucide, dénonce la violence du blocus imposé par les États-Unis. Mais il interroge aussi ses propres dirigeants. Beaucoup reprochent aux autorités leur manque d’anticipation, notamment dans la transition énergétique amorcée timidement dans les années 2010, ainsi que des réformes économiques engagées en pleine pandémie, dont les effets ont aggravé l’inflation et accéléré la précarisation.
À 11h, au Vedado, quartier autrefois animé de La Havane, les rues sont désertes. À 12h30, à Centro Habana, des enfants fouillent les poubelles pour se nourrir. Des images difficilement soutenables dans un pays qui a longtemps fait de l’éducation et des droits sociaux ses fiertés. Les visages portent la désillusion.
« Ce qui est angoissant, c’est cette incertitude constante », me confie une femme. « Il ne faut surtout pas tomber malade en ce moment », ajoute un autre. Certains évoquent des décès dans leurs familles, en province, où les conditions sont encore plus rudes : « Douze heures de coupure ? Tu es chanceux. À Santiago de Cuba, mon père a passé six jours sans électricité. »
La crise énergétique structure désormais toute la vie sociale. Sans courant, sans gaz, pas de conservation des aliments, pas de transport régulier, pas d’activité économique stable. Les familles cuisinent au charbon, parfois plusieurs jours d’affilée. Les déchets s’amoncellent. Chaque tâche quotidienne devient un défi. Les transports sont suspendus.
Les hôpitaux fonctionnent au ralenti. Lorsque l’électricité s’interrompt, certaines opérations se poursuivent à la lampe torche ou à la lumière des téléphones portables. D’autres sont reportées, annulées. La mortalité infantile augmente depuis plus de dix-huit mois, dans un pays qui affichait encore récemment parmi les meilleurs indicateurs du monde.
Les populations les plus vulnérables sont en première ligne : personnes âgées, malades chroniques, nourrissons — et plus de 30 000 femmes enceintes actuellement suivies par le système de santé. Dans un contexte de pénuries de médicaments, de coupures prolongées et de services hospitaliers sous tension, leur situation suscite une inquiétude croissante.
Les causes sont multiples. Des fragilités économiques structurelles accumulées depuis les années 1970. Une dépendance énergétique jamais véritablement résolue. Des réformes partielles, parfois tardives. Et un blocus américain renforcé, qui asphyxie les capacités d’importation, d’investissement et de financement. Un blocus qui n’est que violence. L’addition de ces facteurs crée un étau dont la population paie le prix.
Dans ce contexte extrême, je rencontre des jeunes qui veulent rester, créer, s’engager. Ils portent des projets artistiques et sociaux pour les enfants, pour les personnes âgées, pour leurs quartiers. Leur engagement est saisissant, émouvant. Mais je croise aussi une jeunesse prudente, parfois résignée, parfois inquiète de parler.
Face à cette urgence, l’aide humanitaire ne peut être une variable d’ajustement diplomatique. Elle ne devrait pas être conditionnée à des considérations politiques. Elle doit répondre à une réalité humaine immédiate.
Des pays comme le Mexique, l’Espagne ou le Chili ont apporté un soutien concret ces dernières semaines. Cet engagement, bien qu’insuffisant pour résoudre la crise structurelle, constitue un signal fort pour la population.
La France, attachée aux principes humanitaires et au droit international, peut et doit jouer un rôle plus affirmé. Apporter une aide d’urgence — médicale, alimentaire, énergétique — au peuple cubain ne revient pas à cautionner un système politique. Il s’agit de répondre à une situation de vulnérabilité manifeste. Il s’agit de solidarité.
Cuba traverse l’un des moments les plus critiques de son histoire récente. Beaucoup n’y croient plus. Beaucoup espèrent encore. Tous ressentent l’usure.
Cuba étouffe. Et avec elle, un peuple pris en étau entre le blocus criminel des États-Unis, des blocages internes — et l’attente d’un geste du monde.