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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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12.04.2026 à 18:00

À Moscou, le patriarche Kirill célèbre Poutine avec le père d’Elon Musk pour la Pâques orthodoxe

Matheo Malik

Cette année, l’homélie pascale de Kirill n’a même pas été communiquée : l’essentiel était ailleurs.

De plus en plus isolé comme leader religieux, le patriarche de toutes les Russies a loué Vladimir Poutine devant un parterre d’oligarques moscovites — et l’homme d’affaires sud-africain Errol Musk, père de l’homme le plus riche du monde.

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Texte intégral (2523 mots)

Dans la nuit du 11 au 12 avril, le patriarche de Moscou et de toutes les Russies a présidé les offices de la Pâques orthodoxe dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou 1. Comme toute manifestation de l’Église orthodoxe sous le règne de Vladimir Poutine, ces festivités mêlaient habilement liturgie et communication politique.

La cérémonie était l’occasion pour une partie de l’élite politique russe d’afficher sa piété chrétienne mais aussi — et peut-être surtout — sa proximité avec le président russe, présent comme chaque année aux côtés du maire de Moscou Sergueï Sobianine. On trouvait notamment dans l’assistance : la vice-présidente de la Douma, Anna Kouznetsova (qui croit à la « télégonie » et affirme que les femmes ne devraient avoir qu’un seul partenaire au cours de leur vie pour éviter l’affaiblissement de l’enfant du fait de la mémoire de l’utérus) ; le président du Parti libéral-démocrate de Russie et chef du groupe parlementaire correspondant à la Douma, Leonid Sloutski (accusé de harcèlement par plusieurs journalistes) ; le représentant du président auprès de la Cour constitutionnelle, Dmitri Mezentsev (ancien secrétaire d’État de l’Union de la Russie et de la Biélorussie, sous sanctions internationales pour avoir contribué à la déportation et à l’adoption illégales d’enfants ukrainiens) ; le président du conseil d’administration de la Fondation Saint-André le Premier Appelé, Vladimir Iakounine (oligarque proche de Poutine depuis les années 1990, devant sa fortune à l’entreprise publique des Chemins de fer russes et au réseau de sociétés-écrans qu’il a constitué autour d’elle).

À leurs côtés figuraient encore une cosmonaute, le président de la Douma municipale de Moscou, des responsables de grandes entreprises telles que Sberbank et Nornickel, des représentants d’organisations civiques et culturelles proches du Kremlin, et même Errol Musk, le père de l’homme d’affaires Elon Musk, qui aurait profité de sa visite en Russie pour organiser un entretien « bref, mais mémorable » avec Vladimir Poutine — dont la presse russe ne connaît pas, pour l’heure, la teneur.

L’homme d’affaires et homme politique sud-africain Errol Musk assiste à l’office de Pâques orthodoxe à la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, en Russie. © Sergey Bobylev
Le père d’Elon Musk, de passage en Russie, aurait eu avec Vladimir Poutine un entretien « bref, mais mémorable ». © Mikhail Metzel

Comme pour confirmer les fonctions étroitement politiques de cet office, certes retransmis sur les chaînes publiques russes, aucune transcription intégrale du sermon de Kirill n’a été publiée par le Patriarcat. 

En revanche, l’Église orthodoxe s’est attachée à rendre publics deux passages dans lesquels le patriarche remerciait, non le Seigneur qui règne sur les cieux, mais le seigneur qui règne sur la terre russe.

La cérémonie a commencé par des remerciements de Kirill à Vladimir Iakounine, ancien collègue de Vladimir Poutine au KGB. Après avoir été son protégé politique et l’un des grands bénéficiaires des privatisations poutiniennes, Iakounine a perdu ses fonctions politiques, mais conservé son influence et sa fortune — à commencer par sa demeure estimée à 60 millions d’euros dans la banlieue de Moscou jadis révélée par Alekseï Navalny. En sa qualité de président du conseil d’administration de la Fondation Saint-André le Premier Appelé, Vladimir Iakounine organise chaque année une cérémonie étonnante : le transport du Feu sacré depuis l’église de la Résurrection du Christ de Jérusalem jusqu’à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou. En recevant de ses mains le Feu sacré, le patriarche Kirill a donc adressé ses plus vifs remerciements à Iakounine pour cette nouvelle édition d’un exercice de communication politico-religieuse bien rôdé. 

Après l’allumage des cierges au Feu sacré, la procession de la Croix, le chant du canon pascal et la lecture de l’homélie catéchétique de saint Jean Chrysostome, le patriarche a interrompu la liturgie pour s’adresser à Vladimir Poutine à propos du transfert à l’Église de deux icônes inestimables, conservées jusqu’alors dans l’un des principaux musées de Moscou. 

À la veille de la fête de l’Entrée de notre Seigneur à Jérusalem s’est produit un événement d’une portée historique. 

Par l’entreprise du président de la Fédération de Russie Vladimir Vladimirovitch Poutine, présent en ce moment même parmi nous pour l’office pascal, a eu lieu la remise à l’Église orthodoxe russe de deux grands trésors sacrés, les icônes miraculeuses les plus révérées de notre pays, celles de la Vierge de Vladimir et de la Vierge du Don, toutes deux conservées à la Galerie nationale Tretiakov. Ces deux icônes vénérées ont été restituées à l’Église et se trouvent ici-même, dans la cathédrale du Christ-Sauveur de la ville de Moscou.

Cette décision éminemment politique a un précédent : il y a trois ans, la célébrissime Trinité d’Andreï Roubliov, avait déjà été exposée à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou malgré d’intenses critiques de la part des responsables des musées et de la société civile, légitimement inquiets de voir cette icône dégradée — du fait de conditions de conservation moins qu’optimales dans la cathédrale — pour un simple motif de propagande politico-religieuse. Après cette annonce, le patriarche a entamé une tirade d’hommage au président russe.

Très respecté Vladimir Vladimirovitch  ! En tant que président de notre pays, vous avez accompli bien des choses qui resteront assurément dans l’histoire comme des actes de bienveillance, des actes de toute première importance pour notre Patrie. 

Mais l’événement que je viens d’évoquer n’a pas seulement sa place dans l’histoire de la Russie et de l’Église  ; il fait désormais partie intégrante de l’histoire du peuple russe. 

Nous parlons en effet de la restitution de certaines des plus grandes reliques de la terre russe, devant lesquelles ont prié des générations et des générations de nos ancêtres orthodoxes, des chefs militaires à la veille de combats périlleux, des tsars, des princes pieux et notre peuple orthodoxe lui-même.

Le président russe Vladimir Poutine assiste à un l’office de Pâques à la cathédrale du Christ-Sauveur. © Sergei Savostyanov
Vladimir Iakounine remet le Feu sacré de Jérusalem au patriarche Kirill à la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. © Mikhail Metzel

Si la conservation de ces icônes dans un musée leur a épargné la destruction, elle ne leur a pas épargné l’outrage. Ces trésors sacrés qui avaient vocation à demeurer dans un temple pour que les fidèles puissent prier devant eux y avaient en quelque sorte perdu leur signification essentielle, cette signification qui dépasse toutes les autres, y compris leur valeur artistique. 

Aussi la restitution de ces icônes saintes, sur votre initiative et vos ordres, constitue-t-elle un événement véritablement historique. Dans l’histoire de notre pays, bien des choses seront associées à votre nom et cette décision figurera non seulement dans les annales de l’État russe, mais aussi dans celles de l’Église orthodoxe russe. 

Au nom du peuple orthodoxe dans son ensemble, à commencer par les milliers de personnes présentes ici ce soir, je vous remercie de tout mon cœur d’avoir rendu ces trésors sacrés à leur demeure originelle. Que la bénédiction divine soit sur vous, vos proches, vos collègues et tous ceux qui œuvrent aujourd’hui à vos côtés pour le bien de notre Patrie  ! Que le Seigneur vous garde  !

Dans le cadre de cet échange symbolique de bons procédés, Vladimir Poutine a fait adresser par le Kremlin ses vœux aux fidèles, doublés de cette déclaration aux responsables de l’Église.

Vladimir Poutine L’Église orthodoxe russe, tout comme d’autres confessions chrétiennes, joue un rôle créateur de toute première importance dans la préservation de notre patrimoine historique et culturel d’une richesse exceptionnelle, dans le renforcement des institutions familiales et dans l’éducation des jeunes générations.

Comme pour mieux affirmer la fonction purement politique du moment, aucune transcription intégrale du sermon de Kirill n’a été publiée par le Patriarcat. © Sergey Bobylev
Le président russe Vladimir Poutine et le maire de Moscou Sergueï Sobianine assistent à l’office. © Mikhail Metzel

Les organisations religieuses accomplissent à ce titre un travail de premier plan, un travail nécessaire, lorsqu’elles s’appliquent à approfondir la coopération avec les organes du pouvoir d’État, à harmoniser le dialogue interreligieux et interethnique en Russie, ainsi qu’à soutenir les participants à l’opération militaire spéciale et leurs familles. Une activité aussi essentielle et diversifiée mérite notre plus profonde reconnaissance.

L’Église orthodoxe russe est un soutien institutionnel majeur de la guerre russo-ukrainienne. Si prompt à parler de « guerre sainte » et de « rachat des péchés » par le « sacrifice » des soldats au front, le patriarche ne l’a toutefois pas évoquée en cette fête de Pâques. En effet, le pouvoir russe tenait à mettre l’accent avant tout sur la trêve pascale. Au même moment, la chaîne Telegram du ministère de la Défense communiquait sur un millier de koulitchi (pâtisserie traditionnelle de Pâques) confectionnés et bénis spécialement pour les soldats qui combattent en première ligne, en publiant même des vidéos de ces gâteaux livrés par drone aux soldats les plus exposés 2.

Cette homélie aux allures de génuflexion devant le président russe contraste d’autant plus vivement avec les homélies pascales prononcées par le patriarche œcuménique de Constantinople et le souverain pontife. Du côté du patriarche Bartholomée, en conflit de longue date avec Kirill et l’Église orthodoxe russe asservie à Vladimir Poutine, l’encyclique pascale de cette année portait un message de paix universelle bien éloigné des appels militaristes qui résonnent dans les églises russes 3

Quant au message Urbi et Orbi du pape Léon XIV, prononcé sur la loggia centrale de la basilique Saint-Pierre le dimanche 5 avril, il se plaçait plus résolument encore sous le sceau du pacifisme évangélique 4.

Sources
  1. « В праздник Светлого Христова Воскресения Предстоятель Русской Церкви возглавил торжественное богослужение в Храме Христа Спасителя », Русская православная церковь. Официальный сайт Московского патриархата, 12 avril 2026.
  2. Voir sur Telegram.
  3. in « Patriarche œcuménique Bartholomée – Encyclique pascale 2026 », 7 avril 2026. Le texte original : « Πατριαρχική Ἀπόδειξις ἐπί τῷ Ἁγίῳ Πάσχα 2026 », Oικουμενικό Πατριαρχείο, 7 avril 2026.
  4. in « Message Urbi et Orbi du pape Léon XIV », 5 avril 2026.
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12.04.2026 à 13:30

L’échec économique de la première année de la présidence de Donald Trump

Ramona Bloj

L’économie américaine n’a progressé qu’à un rythme annuel de 0,5 % entre octobre et décembre, ce qui conclut une première année de croissance décevante pour la présidence de Donald Trump.

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Le Bureau of Economic Analysis vient de publier les résultats révisés de la croissance économique du quatrième trimestre 2025 aux États-Unis 1.

  • Le BEA a ramené cette croissance à un faible 0,5 % en rythme annuel, au lieu des 1,4 % estimés initialement. 
  • Ce mauvais résultat est notamment lié à la baisse sensible des dépenses fédérales, due au long shutdown d’octobre et de novembre derniers, qui a amputé le PIB d’un point en rythme annuel, ainsi qu’au recul des exportations et des achats de véhicules, et à la baisse de l’activité dans l’industrie manufacturière. 
  • Avec ce résultat, Donald Trump termine l’année 2025 avec une faible — pour les standards américains — croissance moyenne de 2 % seulement, malgré le rebond de l’activité intervenu durant l’été, après un premier trimestre catastrophique.

C’est nettement moins que sous la présidence de Joe Biden en 2023, avec une croissance moyenne annuelle de 3,1 %, et moins également qu’en 2024, année où la croissance moyenne n’était que de 2,4 % et où le ralentissement économique avait contribué à la défaite des démocrates.

  • Ces mauvais résultats économiques se reflètent notamment dans les statistiques de l’emploi.
  • En 2025, l’emploi n’a progressé en moyenne que de 10 000 postes par mois aux États-Unis, contre 210 000 en moyenne en 2023 et 122 000 en 2024 sous la présidence de Joe Biden.
  • Même l’emploi dans le secteur manufacturier a continué de reculer en 2025, alors que Donald Trump espérait doper ce secteur grâce aux droits de douane — qui ont par ailleurs freiné l’activité économique. 

Il semble ainsi que, durant sa première année de son deuxième mandat, Donald Trump n’ait pas réussi à tenir la promesse de relancer l’activité économique et l’emploi, qui avait largement contribué à sa victoire contre Kamala Harris en novembre 2024.

Sources
  1. GDP (Third Estimate), Industries, Corporate Profits, State GDP, and State Personal Income, 4th Quarter and Year 2025, Bureau of Economic Analysis, 9 avril 2026.
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12.04.2026 à 11:00

La puissance par la mer : les leçons stratégiques de l’amiral Castex après Ormuz

Matheo Malik

Trump annonce mettre en place un « blocus » naval du détroit d'Ormuz — mais est-ce seulement possible ?

Il y a un siècle, un amiral français avait compris les limites de la théorie de la domination maritime et tenté de penser le futur d’une guerre sans choc.

Entretien fleuve avec l’historien Martin Motte sur la modernité de Raoul Castex.

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Texte intégral (5512 mots)

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Raoul Castex est aujourd’hui l’un des noms les plus célèbres de la pensée stratégique française. Qu’est-ce qui l’a conduit à embrasser la carrière des armes ?

Castex était fils et petit-fils d’officiers de l’armée de terre. Si son grand-père paternel avait plafonné au grade de capitaine, son père, officier de chasseurs à pied, est devenu général. Ce père, qui venait du Comminges, avait épousé la fille d’un sabotier flamand alors qu’il était en garnison à Saint-Omer. C’est dans cette ville qu’est né en 1878 Raoul Castex, futur amiral. 

Le double ancrage occitan et flamand de Raoul Castex, qu’il a explicitement mentionné pour évoquer sa personnalité, a pu contribuer à lui ouvrir les yeux sur la diversité du monde. Sur le plan sociologique, l’histoire des Castex est celle d’une famille de petite bourgeoisie promue par la méritocratie impériale puis républicaine.

Dans ce contexte, le choix d’une carrière militaire a pu tenir au souci de perpétuer une tradition familiale, mais sans doute a-t-il aussi été porté par le climat de l’après-1870 : dans un pays vaincu et amputé de deux provinces, l’appel des armes allait de soi pour beaucoup de patriotes. 

Quant au choix de la marine, il a pu représenter pour le jeune Castex une façon de tracer sa voie propre au sein de la tradition familiale. Mais là encore, le climat a compté : non seulement l’adolescence du futur amiral a été bercée par la lecture de Jules Verne, mais le colonialisme de la IIIe République, conçu comme une revanche indirecte sur la défaite de 1870, battait son plein et mettait en lumière la marine. 

La scolarité de Castex à Navale, en 1896-1898, a d’ailleurs eu pour toile de fond l’expédition Congo-Nil, qui devait conduire à la crise de Fachoda et avait à ce titre d’évidentes implications navales.

Lorsque Raoul Castex, au début des années 1900, commence à réfléchir aux questions de stratégie navale, le champ est dominé en France par ce qu’on appelle la « Jeune École ». A-t-elle été formatrice pour Castex — ou bien sa réflexion était-elle indépendante ?

L’expression « Jeune École » recouvre un courant doctrinal de la marine française dont on peut repérer les origines dès le début du XIXe siècle, mais qui est arrivé sur le devant de la scène dans les années 1880 et dont l’influence est restée forte jusque vers 1905. 

Le cœur de sa doctrine était que les transformations impulsées par la révolution industrielle au matériel naval comme à l’économie mondiale bouleversaient la hiérarchie des formes de la guerre maritime. Traditionnellement, la guerre d’escadres, ou « grande guerre navale », primait la guerre au commerce et les opérations littorales : en effet, pour anéantir le trafic maritime de l’ennemi ou attaquer ses côtes, il fallait d’abord avoir coulé ses escadres dans une grande bataille navale. Cette bataille exigeait beaucoup de navires de la plus grande puissance de feu possible ; à l’époque de Castex, il s’agissait de cuirassés. Or, constatait la Jeune École, la France ne pouvait s’offrir à la fois la grande armée dont elle avait besoin face à l’Allemagne (compétiteur continental) et une flotte cuirassée assez puissante pour tenir tête au Royaume-Uni (compétiteur colonial) ; il était donc aberrant de prétendre vaincre la Royal Navy dans une grande rencontre d’escadres.

Dès lors, la Jeune École préconisait de renoncer aux cuirassés et de reporter l’effort naval français sur la défense du littoral et sur la guerre au commerce. L’invulnérabilité des côtes françaises au blocus ou aux débarquements serait assurée par des torpilleurs, unités de faible tonnage, donc économiques, mais capables de couler des cuirassés lors d’attaques-surprises en essaims. La guerre au commerce, quant à elle, serait conduite par des croiseurs, voire par des torpilleurs à grand rayon d’action. Selon la Jeune École, elle serait l’outil de la décision, parce que la révolution industrielle avait rendu l’économie britannique extrêmement dépendante du transport maritime. En arrêtant les importations de matières premières dont dépendaient les manufactures britanniques ainsi que leurs exportations de produits, on porterait un coup fatal à l’économie du Royaume-Uni et on le contraindrait à renoncer à son hégémonie sur les mers du globe.

Les écrits de Castex permettent de penser l’action des marines sur tout le spectre, allant de l’intimidation au choc frontal.

Martin Motte

Dans sa brochure Le péril japonais en Indo-Chine 1, parue début 1904, Castex reconnaissait une certaine valeur à ces thèses, puisqu’il préconisait de baser des torpilleurs et des croiseurs dans cette colonie pour mettre en échec une possible tentative d’invasion japonaise. 

Mais c’était un pis-aller lié au fait que les cuirassés français ne pouvaient s’éloigner des eaux européennes vu les tensions franco-allemandes et franco-britanniques. Dès l’année suivante du reste, Castex publiait son livre Jaunes contre Blancs. Le problème militaire indochinois 2, dans lequel il plaidait pour l’envoi des cuirassés en Extrême-Orient. 

Ce revirement tenait à une cause diplomatique : l’Entente cordiale du 8 avril 1904 avait conjuré le risque d’une guerre franco-britannique et fait de la Royal Navy la meilleure garantie contre une attaque des côtes françaises par la flotte allemande. Il tenait aussi et plus profondément à une cause stratégique : la Jeune École s’illusionnait en postulant que des croiseurs et des torpilleurs pourraient opérer durablement en haute mer. Les torpilleurs n’avaient ni l’autonomie ni l’endurance nécessaire pour cela et les croiseurs auraient tôt ou tard été coulés par les cuirassés adverses. La guerre d’escadres restait donc la clef de voûte de la stratégie navale.

Ces thèses sont pourtant en tout opposées à celles d’Alfred T. Mahan 3, le grand théoricien américain du Sea Power

Alfred T. Mahan est en effet l’adversaire numéro un de la Jeune École de 1890 jusqu’à sa mort en 1914. 

Il défendait le primat de la guerre d’escadres à partir de considérations factuelles (les limites inhérentes aux torpilleurs et aux croiseurs), mais plus encore à partir d’une conviction philosophique diamétralement opposée au matérialisme de la Jeune École. Mahan pensait que la guerre est régie par des principes dont l’étude de l’histoire militaire avère le caractère pérenne. En d’autres termes, ces principes transcendent l’évolution technologique du matériel et conditionnent son emploi. 

Or les formules de la Jeune École violaient le principe de concentration, tel qu’appliqué à la  défense littorale — parce que la Jeune École enjoignait de disséminer les torpilleurs au long des côtes françaises — et à la guerre au commerce — parce qu’elle imposait d’éparpiller les croiseurs sur les routes maritimes. À l’inverse, la guerre d’escadre tend à la bataille décisive, qui suppose la plus stricte application de la concentration.

Castex fut très marqué par cet argumentaire, d’autant que la victoire des cuirassés japonais sur la 2e escadre russe du Pacifique à Tsushima, les 27-28 mai 1905, sembla en donner une éclatante confirmation. 

Dès lors, il est devenu l’une des figures de proue d’un « mahanisme à la française », comme en témoignent ses ouvrages des années 1911-1914 : ils relèvent de la « méthode historique » préconisée par Mahan, puisqu’ils consistent à revisiter des épisodes navals du passé pour en dégager des principes intemporels.

La Première Guerre mondiale est souvent décrite comme la première guerre totale et industrielle : la victoire dépendait, plus que jamais auparavant, de la production et de la logistique. Ce conflit a-t-il conduit Castex à réviser ses thèses ?

La Grande Guerre a été un chemin de Damas pour Castex, car elle lui a fait toucher du doigt les limites du mahanisme. 

De 1914 à 1916, il a servi à bord des cuirassés Danton et Condorcet, tous deux affectés

Dans un second temps, en 1916-1917, Castex a commandé l’aviso Altaïr, chargé de patrouiller les routes commerciales de Méditerranée pour défendre le trafic allié contre les sous-marins allemands, les U-Boote. En fait, les navires patrouilleurs étaient trop peu nombreux pour remplir leur mission et les torpillages de navires marchands ont failli entraîner l’effondrement de l’économie alliée au printemps 1917. C’est également à cette période que le cuirassé Danton, à bord duquel Castex avait commencé la guerre, a été coulé par un U-Boot devant les côtes de la Sardaigne.

La menace sous-marine a été conjurée in extremis par le regroupement des marchands en convois escortés, par l’entrée en lice de l’US Navy et par l’arrivée de nouveaux équipements, mais le volet maritime de la Grande Guerre n’en a pas moins provoqué un séisme doctrinal, car les déconvenues subies par les Alliés ont été interprétées comme une revanche de la Jeune École sur Mahan.

Les théories de Castex restent très actuelles : elles envisagent aussi bien l’acquisition de la maîtrise de la mer par la bataille que son utilisation dans le cadre d’une « stratégie générale ».

Martin Motte

De fait, la fameuse bataille décisive prônée par ce dernier n’avait jamais eu lieu. La guerre d’escadre avait été détrônée par une guérilla navale devant les côtes et sur les routes marchandes. Le sous-marin, descendant direct du torpilleur, y avait acquis un rôle majeur. 

Enfin, comme l’avait annoncé la Jeune École, la guerre au commerce s’était avérée bien plus dangereuse que par le passé en raison de la dépendance croissante des économies modernes aux flux maritimes.

Un esprit aussi lucide que Castex ne pouvait donc plus adhérer au mahanisme dogmatique dont il avait été l’un des hérauts avant la guerre. Pour autant, Mahan ne s’était pas complètement trompé, car si les intuitions de la Jeune École avaient été confirmées au niveau opératif, elles n’avaient pas empêché la défaite des Puissances centrales au niveau stratégique. L’heure était donc à une nouvelle synthèse doctrinale tempérant les principes mahaniens par les procédés de la Jeune École et vice-versa. Il s’agissait en somme de faire dialoguer les enseignements pérennes de l’histoire et les caractéristiques des nouveaux matériels au lieu de nier l’un des deux termes de l’équation.

Comment concilier ces deux principes ?

Julian Corbett a réalisé une synthèse doctrinale dès l’avant-guerre : elle apparaissait en 1911 dans ses Principes de stratégie maritime 4. Cet avocat, qui était alors conseiller de l’Amirauté britannique, concédait à Mahan que l’élimination des escadres ennemies par une bataille décisive était la manière la plus simple d’obtenir la maîtrise de la mer, mais objectait que la marine la plus faible ne se laisserait pas attirer dans ce traquenard et attendrait que l’adversaire vienne se casser les dents sur ses défenses littorales. Mesurant bien la dangerosité de ces dernières, Corbett conseillait à la Royal Navy de reporter son blocus au large, ce qui le rendrait nécessairement moins efficace, donc permettrait la sortie d’un certain nombre de croiseurs ennemis qui attaqueraient le commerce britannique. Dès lors, l’issue de la guerre se jouerait sur la capacité de la Royal Navy à protéger les flux marchands dont dépendait l’économie britannique et à saigner lentement mais sûrement ceux dont dépendait l’économie allemande.

Tout ceci amenait Corbett à redéfinir la maîtrise de la mer : elle ne consistait pas en une occupation permanente de cet élément, comme avait incliné à le croire Mahan en transposant naïvement à la stratégie maritime une catégorie relevant de la stratégie terrestre, mais en la capacité à y transiter librement et à y interdire les transits ennemis. Corbett notait d’autre part que cette maîtrise de la mer était rarement totale. Bref, il annonçait avec une étonnante précision les grandes lignes du conflit à venir, d’où la rapide diffusion de ses thèses dans la Royal Navy vers la fin de la Grande Guerre.

Comment Castex reçoit-il les thèses de Corbett ?

En 1919, Castex devint le premier chef du Service historique de la Marine, créé pour tirer les enseignements doctrinaux de la Grande Guerre. Il a alors lu les Principes dans une traduction sommaire qu’en avait fait faire l’état-major de la Marine en 1918 et a été si intéressé par cet ouvrage qu’il a voulu en diligenter une traduction plus soignée. Le projet a buté sur des difficultés budgétaires, mais Castex l’a relancé ultérieurement et la nouvelle traduction a été menée à bien en 1932. Entretemps, la substantifique moelle de la pensée corbettienne était passée dans l’œuvre de Castex.

Il faut malheureusement reconnaître que ce dernier n’a pas été d’une grande élégance envers les mânes de son prédécesseur, décédé en 1922 : non seulement il n’a pas publié la traduction des Principes — cet honneur revint à Hervé Coutau-Bégarie en 1993 —, mais il n’a pas ménagé ses critiques envers Corbett, accusé de scepticisme et d’ethnocentrisme. Tout se passe comme si Castex avait voulu diminuer son importance à proportion des emprunts qu’il lui faisait. 

Il lui a reconnu toutefois le mérite d’avoir ébranlé le dogmatisme mahanien, donc obligé la pensée navale à faire son examen de conscience pour intégrer le retour d’expérience de la Grande Guerre.

Durant la Grande Guerre, la fameuse bataille décisive prônée par Mahan n’a jamais eu lieu : la guerre d’escadre a été détrônée par une guérilla navale devant les côtes et sur les routes marchandes.

Martin Motte

Le grand œuvre de Castex, les Théories stratégiques, paraît en 5 volumes, entre 1929 et 1935. Pourquoi est-ce un jalon crucial dans l’histoire de la pensée stratégique ?

Pour l’essentiel, il faut voir les Théories stratégiques comme un développement systématique des intuitions corbettiennes dans un contexte que Corbett n’a pas connu, surtout si l’on compte les deux volumes que Coutau-Bégarie a ajoutés au corpus original dans sa réédition de 1997, puisqu’ils regroupent des textes postérieurs à 1945. 

Ces sept volumes sont une mine extraordinaire pour qui s’intéresse à la guerre navale, de la stratégie à la tactique en passant par les opérations, mais aussi pour les passionnés de stratégie en général, de géopolitique et de relations internationales, envisagées au prisme d’un dialogue entre l’histoire et l’actualité. 

Particulièrement éclairantes sont les réflexions de Castex sur la manœuvre (tome 2), sur les facteurs externes de la stratégie que sont la politique, la géographie, les coalitions, l’opinion publique et les servitudes de divers ordres, économiques, juridiques et autres (tome 3), la dialectique terre-mer (tome 5), sans oublier un texte magnifique sur les deux sources de la stratégie, l’histoire et le matériel (dans le tome 6). 

L’ensemble ne forme pas seulement une traversée stratégique du court XXe siècle, de la Grande Guerre à la bombe atomique, mais aussi une synthèse des stratégistes navals antérieurs et un legs extrêmement précieux pour la pensée stratégique actuelle ou à venir.

Quel texte de Castex conseilleriez-vous de lire pour une première approche de son œuvre ?

Question difficile ! Il y a à boire et à manger chez Castex et tout dépend de l’appétit du lecteur, de ses centres d’intérêt et aussi du temps qu’il peut y consacrer, car lire tout Castex, c’est gravir l’Everest.

Pour une simple mise en bouche, je conseillerais le texte déjà cité sur les deux sources de la stratégie, dans le tome 6 des Théories. Pour une expérience immersive, je recommande le tome 5 dans sa totalité, car c’est là sans doute, à travers l’étude des guerres de la Révolution et de l’Empire, de la Grande Guerre et du rapport de la Russie à la mer, que l’on voit le mieux se déployer à la fois les conceptions de Castex en matière de stratégie générale, sa dialectique terre-mer comme les aspects géopolitiques et géostratégiques de sa pensée.

Castex est le premier directeur de l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN), créé en 1936, pionnier dans l’étude de la stratégie interarmes. Quelle inflexion cet organisme a-t-il donné à la doctrine militaire française ?

L’Institut en question s’appelait à l’époque le Centre des Hautes Études de la Défense nationale. Son idée de départ, née en 1871 dans l’entourage de Gambetta et restée très présente dans certains milieux radicaux-socialistes, mais aussi chez certains militaires conservateurs comme Foch ou Lyautey, était que la Défense nationale suppose par définition la mobilisation de toute la nation. 

Pour atteindre son plein rendement, elle exige donc des connaissances militaires poussées dans les élites civiles et des connaissances civiles poussées dans les élites militaires. Le CHEDN dispensait une formation commune à ces deux catégories, auxquelles il servait de forum d’échange et de réflexion. Il permettait aussi d’explorer les dimensions interarmées de la stratégie, puisque les officiers stagiaires venaient de l’Armée de terre, de la Marine et de l’Armée de l’air.

Castex était l’homme idoine pour diriger un tel établissement. 

Fils d’un officier de terre, il se définissait comme « un fantassin dans la marine » et avait donc au plus haut point le sens de l’interarmées. En tant que marin d’autre part, il était habitué à opérer dans un milieu ouvert à toutes les nations, d’où un sens aigu des contraintes économiques, politiques et juridiques conditionnant l’action navale, et par extension tout choix stratégique. 

J’ajoute qu’il semble avoir été de sensibilité radicale, comme Daladier, principal artisan de la création du CHEDN. À travers cette institution, Castex a joué un rôle important dans l’approfondissement de la notion de Défense nationale, influençant notamment le lieutenant-colonel de Gaulle, stagiaire en 1936-1937. Ce dernier s’en est souvenu en 1959 : lorsque l’amiral Castex a été élevé à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’honneur, il lui a écrit pour lui dire tout ce qu’il devait à ses idées et à son exemple.

Ce que Castex appelle la « théorie du perturbateur » s’applique bien aux ambitions poutiniennes.

Martin Motte

La Seconde Guerre mondiale éclate trois ans après cette nomination au poste de directeur de l’Institut. Avant la débâcle française, quelle a été la position de Castex sur la conduite des opérations ?

En 1938, Castex était devenu Inspecteur général des forces maritimes — ce qui faisait de lui le numéro trois de la Marine. 

Au début de la guerre, en août 1939, il a reçu le commandement des forces chargées d’opérer dans la partie méridionale de la mer du Nord et en Manche, dont le quartier-général était à Dunkerque. Il a signalé très rapidement la vulnérabilité de cette place à un assaut venu de la terre — ce dont François Darlan a profité pour le démonter de son commandement en novembre 1939 sous prétexte de défaitisme et de mauvaise santé. En réalité, Castex semble avoir payé son indépendance d’esprit face à l’Amiral de la flotte. 

En juin 1940, la chute de Dunkerque a confirmé la justesse de son analyse. Castex, alors âgé de 62 ans, s’était retiré en Haute-Garonne et ne jouait plus aucun rôle militaire, se contentant d’analyser le conflit en cours dans des articles écrits pour La Dépêche. Estimant qu’on aurait pu continuer la guerre depuis l’Afrique du Nord, il a désapprouvé l’armistice, mais n’a pas condamné explicitement le régime de Vichy ni n’a cherché à prendre contact avec De Gaulle. Ceci rend d’autant plus remarquable l’hommage que ce dernier lui a rendu en 1959.

Après 1945, la bombe atomique a bouleversé la pensée de la dissuasion. Comment Castex l’a-t-il intégré à sa réflexion ?

Il lui a consacré un article dans la Revue Défense nationale dès octobre 1945 5, soit environ deux mois après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. Il y notait en particulier que la bombe ne conduirait pas à l’hégémonie planétaire des États-Unis, parce que toutes les puissances développées s’en doteraient rapidement ; qu’elle jouerait le rôle d’égalisateur de puissance entre les grandes puissances et les puissances moyennes ; mais que son emploi effectif serait soumis à des restrictions d’ordre géographique (en raison du risque de dommages collatéraux sur des neutres, par exemple), stratégique (par mise en place d’une dissuasion réciproque) et éthico-médiatique (l’utilisateur risquant de se discréditer aux yeux de l’opinion publique mondiale). 

Cette justesse d’analyse tenait au fait que Castex avait été amené à réfléchir sur l’idée de dissuasion bien avant l’invention de la bombe. 

Dans un livre de 1920 intitulé Synthèse de la guerre sous-marine 6, en particulier, il avait montré que la nette supériorité des escadres alliées sur celles des Puissances centrales avait dissuadé ces dernières de s’aventurer au large entre 1914 et 1918. La bataille décisive était restée virtuelle, mais ses effets avaient été bien réels, comme aurait dit Clausewitz. 

Par la suite, Castex avait étudié la façon dont une dissuasion réciproque s’était établie entre puissances dotées de gaz de combat. Bref, si l’arme atomique était radicalement nouvelle par son potentiel de destruction, elle n’était pas pour autant déconnectée d’une grammaire stratégique que Castex possédait sur le bout des doigts.

La pensée de Castex a-t-elle influencé la stratégie française de son temps ?

Le fait que Castex ait été nommé premier directeur du CHEDN en 1936 puis soit devenu numéro trois de la Marine en 1938 prouve que ses idées ont joui d’une notoriété certaine dans l’entre-deux guerres. 

Sur fond de renaissance des tensions coloniales franco-britanniques liées au partage de l’Empire ottoman, il avait tenté de promouvoir le concept de « guerre des communications » associant étroitement les navires de surface, les sous-marins et les avions grâce à la coordination en temps réel permise par la radio. La flotte équilibrée dont se dota la France des années 1920 et 1930 se serait assez bien prêtée à l’exercice sans la catastrophe de 1940, mais il serait abusif d’y voir l’aboutissement linéaire de la pensée castexienne : celle-ci me semble avoir tout au plus accompagné des orientations qui étaient dans l’air du temps. 

Quant au rôle de Castex au CHEDN, il a été trop tardif pour pouvoir influencer la stratégie française avant la catastrophe de 1940. C’est plutôt dans l’après-guerre, et spécialement à travers la stratégie gaullienne, qu’il faut en chercher l’influence différée.

Les théories de Castex envisagent aussi bien la stratégie navale que la stratégie maritime.

Martin Motte

Et à l’étranger ?

Castex a été lu à l’étranger : les Théories stratégiques ont été intégralement traduites en Argentine et partiellement en Grèce, en Yougoslavie et au Japon. Elles ont fait l’objet de synthèses élogieuses au Royaume-Uni et en Allemagne. 

Castex a notamment été étudié par Herbert Rosinski, un des esprits les plus brillants de la marine allemande, qui a dû s’exiler en 1936 en raison de son ascendance juive, pour se réfugier au Royaume-Uni puis aux États-Unis.

La stratégie poursuivie par la Kriegsmarine en 1940-1941 illustra bien le concept de « guerre des communications », mais là encore, il serait hasardeux de parler d’une influence castexienne directe et unilatérale. 

Enfin, aux dires de l’amiral Lepotier, l’amiral King, chef de l’US Navy pendant la Seconde Guerre mondiale, se référait à Castex ; il semble toutefois qu’il s’agisse d’un cas isolé.

Faut-il lire Castex pour penser les problèmes stratégiques du XXIe siècle ?

Oui, incontestablement. On a d’ailleurs assisté à une redécouverte de Castex dès la fin du siècle dernier, dans les conditions que voici : en 1990, l’US Naval War College avait célébré le centenaire du maître-ouvrage de Mahan sur fond de victoire américaine dans la Guerre froide ; mais en 1992, dans un colloque significativement intitulé Mahan is not enough, la même institution a admis que la théorie mahanienne n’était pas la plus adaptée au contexte de l’après-Guerre froide : trop centrée sur la bataille décisive, elle n’insistait pas assez sur le rôle des marines en temps de paix ou de crise, sur les servitudes économiques, juridiques, médiatiques conditionnant l’action navale, etc. 

Or toutes ces données avaient été prises en compte par Castex, comme Hervé Coutau-Bégarie l’a fait redécouvrir à ses interlocuteurs à l’occasion de ce colloque. Le message a si bien porté que deux ans plus tard, le Naval Institute Press publiait une anthologie des Théories stratégiques ! Mieux encore, cette anthologie a été rééditée en 2017, dans un contexte stratégique pourtant très différent de celui de 1994, puisqu’on était passé de la gestion de crises au retour des menaces de haute intensité.

Cet épisode éclaire l’une des raisons pour lesquelles les théories de Castex restent très actuelles : elles envisagent aussi bien la stratégie navale que la stratégie maritime, pour reprendre une distinction corbettienne. La première concerne l’acquisition de la maîtrise de la mer par la bataille, la seconde son utilisation dans le cadre de ce que Castex appelait la stratégie générale, qui coordonne les stratégies particulières (terrestre, maritime, aérienne, diplomatique, économique). Ce cadre très large permet de penser l’action des marines sur tout le spectre allant de l’intimidation au choc frontal : il suffit de lui ajouter des domaines contemporains, comme l’espace ou le cyber, pour en faire un outil pleinement adapté aux problèmes de notre temps. C’est ce qu’a fait en 2015 Lars Wedin, un officier de marine suédois passé par l’École de Guerre française et disciple de Coutau-Bégarie, dans un livre intitulé Stratégies maritimes au XXIe siècle. L’apport de l’amiral Castex 7.

Mais il y a bien d’autres raisons à l’actualité de Castex ; je n’en évoquerai que deux. 

Sur le plan de la théorie stratégique tout d’abord, ses réflexions sur la dialectique des principes et des matériels conservent une valeur permanente. Avec les drones, qui évoquent les torpilleurs par leur faible coût et leur usage en essaims visant à saturer les défenses adverses, nous assistons aujourd’hui à un emballement technologique rappelant celui qui avait caractérisé la Jeune École. Les risques sont les mêmes qu’alors : trop accorder au facteur matériel sans voir comment il s’articule à la grammaire de la stratégie, ou au contraire le marginaliser au nom de principes pérennes qui suffiraient à assurer la victoire. Castex permet d’échapper à ce dilemme, qui ne se pose pas qu’aux marins mais caractérise tous les milieux.

D’autre part, Castex est un géopoliticien et un géostratège de grande classe dont les réflexions sur la Russie, en particulier, redeviennent très actuelles dans le contexte de la nouvelle Guerre froide que nous connaissons aujourd’hui. Ce qu’il a appelé la « théorie du perturbateur », c’est-à-dire la succession dans l’Histoire de grandes puissances continentales défiant la thalassocratie dominante, s’applique bien aux ambitions poutiniennes. Castex avait également souligné combien la Russie, en tant qu’État-continent riche en ressources de toutes sortes et pourvu d’immenses frontières — actuellement plus de 20 000 kilomètres, avec 14 voisins différents —, serait relativement peu vulnérable au blocus — un point qui a été sous-estimé par les dirigeants occidentaux depuis 2022.

Sources
  1. Le Péril japonais en Indo-Chine, Paris, Charles-Lavauzelle, 1904.
  2. Jaunes contre Blancs. Le problème militaire indo-chinois, Paris, Charles-Lavauzelle, 1905.
  3. The Influence of Sea Power upon History, Boston, Little, Brown and Co, 1890.
  4. Principes de stratégie maritime, Paris, Economica, 1993.
  5. Défense nationale, octobre 1945.
  6. Synthèse de la guerre sous-marine. De Pontchartrain à Tirpitz, Paris, Augustin Challamel, 1920.
  7. Stratégies maritimes au XXIe siècle – L’apport de l’amiral Castex, Paris, Nuvis, 2015.
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