10.04.2026 à 15:19
Émilien Cabiran
Cette note est la septième édition du « point de conjoncture » de l’Institut La Boétie.
Le département d’économie vous propose régulièrement, dans ces points de conjoncture, une lecture critique pour décrypter et mettre en perspective l’actualité économique. Dans chaque note, vous découvrirez un focus spécifique sur une question économique d’actualité.
Le produit intérieur brut (PIB) a progressé de 0,9 % en 2025. C’est moins qu’en 2024, où la croissance avait atteint 1,1 %.
Après avoir baissé de 2,4 % en 2024, l’investissement des entreprises reste atone : + 0,2 %. C’est très faible. Alors que l’investissement numérique au sens large (équipements informatiques, logiciels, centres de données), qui inclut l’intelligence artificielle, explique un tiers de la croissance états-unienne en 2025 (0,7 point pour une croissance de 2,2 %), il n’explique qu’à peine 0,1 point de croissance en France, en retrait par rapport aux années antérieures.
La consommation des ménages a fortement ralenti en 2025 (+ 0,4 % contre + 1,1 % en 2024). La consommation de biens a baissé de 0,1 %. La consommation de biens alimentaires a une nouvelle fois baissé (- 0,5 %). Au total, entre 2020 et 2025, la chute est vertigineuse : – 10% ! Cela ne signifie pas que les quantités achetées ont baissé de 10 %, mais que les achats des ménages les plus pauvres se sont massivement orientés vers des produits alimentaires de moins bonne qualité (aliments ultra-transformés de l’industrie agro-alimentaire, produits agricoles remplis de pesticides…) : en comptabilité nationale, cela se traduit par une baisse du « volume » de consommation. La consommation de services a progressé de 1,4 %, mais c’est notamment la consommation des services financiers (banques, assurances…) et immobiliers (agences immobilières…) qui a progressé. Autrement dit, ce n’est pas vraiment synonyme d’amélioration du bien-être. Dans le même temps, la consommation de services à la personne (soins à domicile, assistance pour les personnes âgées, garde d’enfants à domicile…) a régressé.
Comme en 2024, la faiblesse de la demande privée (investissement et consommation) est compensée par la demande publique : la consommation des administrations publiques et la commande publique contribuent à plus de la moitié de la faible croissance.
Le pouvoir d’achat stagne par rapport à la moyenne de l’année 2024. Mais par rapport à la fin de l’année 2024, il baisse jusqu’à la fin de l’année 2025. Surtout, cette moyenne cache de profondes inégalités qui tendent à s’aggraver. En 2024, les revenus des capitaux mobiliers, c’est-à-dire les revenus des placements financiers (actions, comptes d’épargne…) ont progressé de 32 % : 12 fois plus vite que les salaires, qui eux n’ont augmenté que de + 2,6 %[1] ! Les bénéfices non commerciaux (principalement les revenus des professions libérales) ont fortement progressé : + 23,5 %. Le revenu fiscal moyen a progressé de 6 % en 2024, deux fois moins vite que celui des 1 % les plus riches (en hausse de 12,9 % sur l’année), et même plus de trois fois moins vite que celui des 0,1 % (en hausse de 21,8 % sur l’année).
Pour la première fois, sous l’effet des politiques économiques d’Emmanuel Macron, la France est devenue plus inégalitaire que la moyenne européenne[2]. Entre 2014 et 2024, le coefficient de Gini, qui est l’indicateur le plus connu pour mesurer le niveau des inégalités de revenu après redistribution monétaire, c’est-à-dire après prélèvement des impôts et versement des prestations sociales en espèces, progresse en France (de 29,2 à 30) alors qu’il baisse en moyenne dans l’Union européenne (de 30,9 à 29,4). Ce ne sont pas les inégalités primaires, c’est-à-dire avant redistribution, qui ont augmenté : elles ont légèrement baissé. Mais au contraire ce sont celles après redistribution ! En baissant les impôts sur les revenus du capital et sur le patrimoine des ménages les plus fortunés, et en diminuant dans le même temps certaines prestations sociales, Emmanuel Macron a mené une politique anti-redistributive agressive. Conséquence : les inégalités de revenus disponibles se sont accrues.
Le taux de chômage officiel repart à la hausse, en particulier chez les jeunes. Il augmente de 0,6 point et atteint 7,9 % fin 2025, son plus haut niveau depuis le troisième trimestre 2021. La très légère progression du nombre d’emplois en 2025 (+ 25 000 postes) est en trompe-l’œil : elle dissimule en réalité une dynamique profonde de précarisation du travail, qui continue de s’accentuer sous l’effet de la déréglementation néolibérale. L’emploi salarié, secteurs privé et public confondus, est en baisse (– 46 000). C’est encore plus prononcé dans le secteur privé (– 60 000). En revanche, l’emploi non salarié, c’est-à-dire l’auto-entreprenariat, est en plein développement : en 2025, on compte 71 000 auto-entrepreneurs supplémentaires, précaires, peu rémunérés et peu protégés. En 2024 déjà, la majorité des créations d’emplois étaient des emplois de micro-entrepreneurs !
Par ailleurs, la part des emplois peu qualifiés dans l’économie ne baisse plus depuis une vingtaine d’années[3]. La part des ouvriers peu qualifiés a baissé avec la désindustrialisation et l’automatisation des processus de production, mais celle des employés peu qualifiés a en revanche augmenté, essentiellement dans les services à la personne. Alors que ces travailleurs sont « essentiels » à la satisfaction des besoins humains et à la reproduction sociale, ils bénéficient d’une faible considération sociale. Or, la qualification traduit une reconnaissance sociale, et ces emplois pourraient monter en qualification s’il existait une volonté politique de rendre visibles, de développer et de valoriser les compétences qu’ils nécessitent.
La guerre au Moyen-Orient déclenchée fin février par l’agression états-unienne et israélienne va avoir des conséquences durables sur l’économie mondiale, dont il est impossible de discerner précisément l’ampleur.
Le blocage du détroit d’Ormuz, où transitent plus de 20 % des flux mondiaux de pétrole et de gaz liquéfié, et la destruction d’infrastructures pétrolières et gazières ont fait bondir les prix du pétrole (+ 54 % entre le 27 février et le 27 mars, soit de 72 à 111 dollars) et du gaz (passé de 32 dollars le 27 février à 55 dollars le 26 mars)[4]. Même en cas d’arrêt rapide de la guerre, la production ne retrouvera pas rapidement son niveau d’avant-guerre et le transport maritime risque d’être durablement perturbé[5].
La situation est particulièrement critique pour le gaz : une grande partie de la production gazière du Qatar est en effet stoppée pour longtemps car les réparations prendront des années pour rétablir pleinement les capacités productives. Les stocks sont au plus bas en Europe, où le réapprovisionnement était prévu cet été, au moment où les prix étaient censés être au plus bas. La demande de gaz est croissante avec le développement des centrales à gaz produisant de l’électricité. La hausse du prix du gaz sera donc durable, au-delà des variations de court terme. Le système absurde de fixation des prix de l’électricité en Europe en fonction du prix du gaz fait déjà flamber le prix de marché de gros de l’électricité alors que l’offre est abondante. Seuls l’Espagne et le Portugal, qui sont sortis du marché européen de l’électricité, y échappent.
Comme en 2022 lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, la hausse des prix de l’énergie survient dans un contexte de stagflation rampante[6]. En effet, même si l’inflation a reflué en 2024 et 2025, les tendances à la stagflation ont persisté : la croissance est restée atone, et les gains de productivité[7] sont restés très faibles. Et ce malgré la suppression de postes d’apprentis sous l’effet des baisses dans les aides à l’apprentissage, qui est censée mécaniquement relever la productivité : comme les apprentis sont des travailleurs à temps partiel et peu qualifiés, plus ils sont nombreux et plus ils font statistiquement baisser la mesure de la productivité.
L’économie ne progresse pas. La productivité dans le secteur marchand est tout juste, en moyenne, au niveau de ce qu’elle était avant le Covid (fin 2019). Elle recule de 3,5 points dans l’industrie et même de 11 points dans le secteur de la construction. Elle augmente légèrement, de 1,5 point, dans les services. En l’absence de gains de productivité significatifs, la dynamique des profits ne peut être entretenue que par deux leviers : soit la stagnation voire la baisse des salaires réels (et donc une hausse des prix supérieure à celle des salaires), soit une politique fiscale avantageuse pour le patronat (baisse des impôts et hausse des subventions). Dans un contexte d’austérité budgétaire, il est compliqué d’amplifier encore les « aides aux entreprises » (en réalité surtout au patronat). C’est pourquoi la hausse des prix de l’énergie risque de se traduire par une hausse généralisée et marquée des prix. Conséquence : comme les salaires augmentent moins vite que les prix, les ménages perdent du pouvoir d’achat. Ainsi se répète le scénario de 2022 et 2023.
L’inflation devrait dépasser les 2 % au cours du printemps selon l’Insee. Elle est alimentée par la hausse des prix du pétrole et du gaz avec des conséquences immédiates sur le secteur des transports (aérien, routier et maritime). La hausse des prix de l’énergie et du transport devrait ensuite contaminer les autres secteurs de l’économie au cours du deuxième semestre 2026, avec une inflation qui pourrait dépasser allègrement les 3 %.
Le secteur de l’agriculture va être lourdement frappé par les conséquences de la guerre. D’une part, parce que le secteur est fortement consommateur de pétrole (gazole non routier). D’autre part, parce que le prix des engrais flambe. Le gaz naturel représente en effet environ 70 % du coût de production des engrais azotés. En outre, la guerre affecte la production d’engrais dans les pays du Golfe, sans compter le fait qu’un tiers des engrais mondiaux transite par le détroit d’Ormuz. Les coûts de production des agriculteurs vont donc flamber. Lors du précédent épisode inflationniste, les industries agro-alimentaires ont profité de la hausse des prix agricoles pour augmenter leurs marges, et ainsi alimenter l’inflation par les profits. De ce fait, entre début 2022 et fin 2023, la hausse des profits a expliqué environ un tiers de la spectaculaire hausse des prix de production alimentaires (+ 19,3 %)[8]. C’est ce scénario qu’il faudrait déjouer en garantissant des prix rémunérateurs pour les agriculteurs, et en imposant un blocage des prix alimentaires pour que les difficultés d’approvisionnement soient répercutées sur les marges de l’industrie agro-alimentaire et non sur le pouvoir d’achat des ménages.
Les perspectives pour le secteur du bâtiment s’assombrissent également. Alors qu’une timide reprise s’amorçait fin 2025, le secteur va subir une forte hausse du coût de ses matériaux, qui nécessitent beaucoup d’énergie pour être produits et beaucoup de pétrole pour être transportés. Cela vient s’ajouter à un contexte déjà difficile, puisque le coût des matériaux a augmenté de 20 % depuis 2020. D’autres secteurs gros consommateurs d’énergie, comme la chimie ou la métallurgie, devraient également augmenter fortement leurs prix. Cela se répercutera en cascade sur les entreprises qu’ils fournissent, de sorte que c’est l’économie dans son ensemble qui est touchée.
Après avoir stagné au premier trimestre 2026, les salaires réels vont fortement diminuer dès le deuxième trimestre : l’Insee anticipe une baisse de 0,5 %. Avec la diffusion de la hausse des prix au second semestre, et en l’absence d’indexation des salaires sur les prix, les baisses de salaire réel risquent d’être encore plus fortes. Les salariés vont donc subir un nouveau choc, alors qu’ils n’ont déjà pas fini de rattraper la perte salariale subie lors du choc inflationniste de 2022 et 2023 : le salaire réel par tête a baissé d’environ 1,5 % depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 et le salaire horaire de 2,5 %. En l’absence de revalorisation conséquente des prestations sociales, l’Insee anticipe désormais une baisse de 0,5 % du pouvoir d’achat moyen au deuxième trimestre 2026 (cinq fois plus que dans sa prévision de décembre dernier). Après avoir marqué le pas en 2025, les revenus du patrimoine repartiraient à la hausse début 2026. Les inégalités vont donc à nouveau se creuser cette année.
Alors que la dépense publique a porté environ la moitié de la croissance ces trois dernières années, sa contribution à la croissance va diminuer en 2026 en raison des choix budgétaires du gouvernement. C’est notamment l’investissement public qui sera en berne, en particulier celui des collectivités locales, alors que dans le même temps les dépenses militaires vont fortement augmenter. L’Insee ne prévoit plus que 0,2 % de croissance aux premier et deuxième trimestres 2026, avec une consommation et un investissement des entreprises atones.
La croissance du PIB aux États-Unis en 2025 a été de 2,2 %, le plus faible taux depuis 2019. Elle a reposé sur deux piliers : l’investissement dans l’intelligence artificielle et la consommation des ménages.
En dehors de l’investissement dans l’IA[9], l’investissement des entreprises baisse. Les investissements en « structures », c’est-à-dire les dépôts et les usines, sont en chute libre. Ils reculent de 5 % en 2025. La réindustrialisation vantée par Donald Trump est donc un mythe. En janvier 2026, l’emploi manufacturier a baissé de 0,7 % sur un an, et de 2,7 % sur deux ans. Les importations de biens continuent quant à elles à croître plus vite (+ 2,5 %) que les exportations (+1,7 %). Concrètement, c’est le signe que les entreprises états-uniennes sont moins compétitives que leurs concurrentes à l’international et que les droits de douane agressifs mis en place par Trump ne contribuent pas à relocaliser les activités. Ainsi, le commerce extérieur diminue de 0,2 point le volume de croissance en 2025.
La consommation contribue pour 1,8 point à la croissance du PIB en 2025. Mais les dépenses en service de santé et en médicaments apportent 0,74 point de PIB à l’économie états-unienne, soit 41 % de l’ensemble de la croissance de la consommation des ménages. Autrement dit, c’est le mauvais état de santé de la population états-unienne qui tire la croissance. Les dépenses liées au logement et aux services financiers (primes d’assurance et frais bancaires) augmentent aussi fortement. Avec les dépenses de santé, elles contribuent pour la moitié de la croissance états-unienne. Il n’est pas étonnant que la population n’ait pas l’impression que son niveau de vie augmente malgré un taux de croissance bien plus flatteur qu’en Europe. D’autant plus que cette croissance est très inégalitaire et n’a bénéficié qu’aux plus riches. Les revenus médians réels des ménages ont en effet stagné depuis 2019.
Enfin, sur l’ensemble de l’année 2025, les dépenses fédérales ont ôté 0,1 point de PIB, en raison de la baisse des dépenses non liées à la défense, qui ont reculé de 4,2 % sur l’année.
A priori, les États-Unis pourraient être les gagnants relatifs de la guerre au Moyen-Orient. Les pays asiatiques seront les plus directement touchés par la fermeture du détroit d’Ormuz, puisque l’Asie achète environ 80 % de son gaz naturel liquéfié auprès des pays du Golfe. Les États-Unis sont le premier producteur au monde de gaz et de pétrole. Ils sont donc en position de force par rapport à l’Europe, qui a coupé presque intégralement ses livraisons de gaz russe et importe désormais 60 % de son gaz des États-Unis. Il est fort probable que le secteur du pétrole et du gaz, particulièrement important aux États-Unis, tirera profit de la guerre, comme en 2022 : le bénéfice net des sociétés pétrolières et gazières cotées en bourse avait alors atteint 916 milliards de dollars à l’échelle mondiale, soit plus de trois fois que celui réalisé en moyenne les années précédentes. Mais la hausse des prix des intrants frappera tous les autres secteurs, comme dans les autres pays.
La croissance chinoise serait en 2025 de 5 %, en conformité avec les objectifs du gouvernement. La contribution du commerce extérieur serait d’un tiers, avec une forte progression des exportations. Autrement dit, la Chine a réussi à contrecarrer l’offensive de Trump sur les droits de douane : les exportations vers les États-Unis ont diminué (– 20 %), mais la Chine a compensé cette baisse par une hausse de ses exportations à destination de l’Asie (+ 13 %) et de l’Union européenne (+ 8 %). En revanche, la demande interne a légèrement fléchi en 2025. L’investissement n’a contribué que pour 0,8 point à la croissance, freiné par les surcapacités dans l’industrie et la poursuite de la crise immobilière. La consommation a contribué pour 2,6 points. Au-delà des aspects quantitatifs, la Chine affiche d’importants progrès technologiques dans les énergies renouvelables, dans les batteries, les véhicules électriques, l’IA et les semi-conducteurs. Elle est également en position dominante dans les terres rares et leur raffinage.
La stagflation qui se profile plonge les banques centrales dans un dilemme. Les banques centrales sont chargées de réguler l’économie en fixant notamment les taux d’intérêts directeurs : c’est le taux d’intérêt auquel elles prêtent de l’argent aux banques privées, qui vont à leur tour prêter aux ménages et aux entreprises.
Dans la conjoncture actuelle, plusieurs possibilités s’offrent à elles. La première solution consiste à augmenter les taux d’intérêt dans le but de faire baisser l’inflation. Dans la théorie économique dominante, l’inflation est causée par un surplus de demande économique par rapport à l’offre, de sorte qu’en augmentant les taux d’intérêt, on rend l’emprunt plus cher et donc on ralentit la demande. Mais cela ferait courir un double risque. D’abord parce que l’économie est déjà au ralenti : la hausse des taux d’intérêts viendrait freiner encore plus l’activité. Mais aussi parce que ce serait perçu comme un signal négatif par les marchés financiers et les investisseurs : leur engouement pour l’IA pourrait retomber brutalement, provoquant ainsi une crise financière (voir le focus ci-dessous) Autre possibilité pour les banques centrales : baisser leurs taux d’intérêt pour essayer de soutenir l’activité en allégeant les charges financières des entreprises. Pour le moment, elles ont choisi le statu quo sur les taux d’intérêt.
En décembre 2025, la banque centrale des États-Unis (la Réserve fédérale) a réactivé sa politique de quantitative easing. Concrètement, cela consiste à racheter aux banques privées des titres de dette publique. L’opération a pour but de faire baisser le taux d’intérêt de la dette publique : plus la dette est demandée, moins son taux d’intérêt est élevé, et moins cela coûte cher à l’État de s’endetter pour financer ses politiques. Il s’agit ainsi de limiter les tensions sur les taux d’intérêt sur la dette publique états-unienne, compte tenu de l’ampleur du déficit public qui pourrait encore progresser en 2026 avec la hausse des dépenses militaires et les baisses d’impôts (ainsi que la question, en suspens, des remboursements de droits de douane à la suite de la décision de la Cour suprême).
Sans action politique forte, les profiteurs de crise seront les mêmes qu’en 2022 et 2023. Au niveau global, les grands groupes capitalistes maintiendront leur taux de marge en répercutant, voire en amplifiant, les hausses de prix de leurs intrants, malgré la faiblesse des gains de productivité. Par conséquent, les salaires réels baisseront. Pour l’empêcher, une solution s’impose : l’indexation des salaires sur les prix pour empêcher que les travailleurs paient une nouvelle fois la facture de la crise.
Il y aura aussi des profiteurs sectoriels, comme les grands groupes de l’énergie ou de l’industrie agroalimentaire. Les marchés financiers l’anticipent déjà : ainsi, le groupe Total a vu le cours de ses actions progresser de près de 20 % en mars, alors que le CAC 40 perdait environ 10 %. Il ne faut pas uniquement regarder les profits enregistrés en France, car les grands groupes font remonter leurs profits vers les pays où la fiscalité est la plus avantageuse. L’évasion fiscale agressive dissimule le fait que les profits réels sont en réalité bien plus importants que les profits comptables.
Face à la flambée des prix, le gouvernement ne prévoit que quelques aides ciblées pour les professionnels, mais rien pour les ménages. Le Rassemblement national met en avant la baisse des taxes sur le carburant pour épargner les grands groupes, ce qui se traduira par moins de recettes pour les dépenses sociales et les services publics. Il y a une autre solution, la nôtre : empêcher que les grands groupes profitent de la crise et permettre la satisfaction des besoins fondamentaux de chacun et chacune. Il faut pour cela imposer un blocage des prix de l’énergie et de l’alimentation, pour faire payer le prix de la crise aux grands groupes, qui ont accumulé des profits lors du précédent épisode inflationniste.
Voilà trois ans que l’actualité économique mondiale est rythmée par les développements de l’intelligence artificielle. Annonces d’investissements massifs, prophéties de rupture technologique et promesses de prospérité généralisée : depuis le dévoilement de ChatGPT par l’entreprise états-unienne OpenAI en 2022, chaque trimestre apporte son lot de records. Les géants du numérique engagent des capitaux considérables dans des infrastructures démesurées, portés par l’espoir d’une productivité nouvelle. Pourtant, à observer attentivement la séquence en cours, une question émerge : l’ampleur de ces investissements est-elle réellement justifiée par les retours économiques, ou le récit a-t-il pris le pas sur la réalité comptable ?
IA : De quoi parle-t-on ?Le terme « intelligence artificielle » est très large et englobe des outils très variés. C’est aujourd’hui devenu un mot-valise, souvent utilisé pour des raisons de communication ou de publicité. En réalité, derrière ce terme futuriste, l’intelligence artificielle n’est ni un robot ni un cerveau électronique : c’est un logiciel informatique. Pour bien comprendre les enjeux, il est indispensable de décrypter son fonctionnement et de regarder à quoi ce logiciel sert réellement dans le monde du travail. 1. Sous le capot : des probabilités et du « clic » humain
2. Le cœur de notre analyse : l’automatisation du travail intellectuel Ce focus se concentre sur l’IA générative (génération de textes, d’images ou de code informatique). Sa fonction première au sein des entreprises est de simuler le travail humain pour l’automatiser.
3. Ce dont nous ne parlons pas dans ce focus
En résumé. Il ne s’agit pas ici de nier certaines vertus de l’IA : elle s’avère indéniablement précieuse lorsqu’elle est employée comme outil scientifique (imagerie médicale, modélisation climatique, optimisation de l’énergie). Toutefois, l’objet de ce focus est d’analyser l’impact de cette technologie sur le travail et l’économie, au-delà des débats sur son utilité sociale. Il s’agit donc d’examiner le déploiement massif des logiciels commerciaux (comme ChatGPT, Claude ou Gemini) qui sont aujourd’hui adoptés dans les entreprises dans une logique avant tout comptable et de rentabilité, afin de tenter d’automatiser le travail humain. |
L’industrie de l’IA présente aujourd’hui une situation financière paradoxale : des revenus en forte croissance, mais aussi des pertes qui se creusent. OpenAI a récemment annoncé des revenus de 20 milliards de dollars pour 2025, soit 4 fois plus que l’année précédente ! Pris isolément, c’est un montant vertigineux. Mais dans le même temps, les pertes opérationnelles de l’entreprise frôleraient, selon plusieurs estimations, les 17 milliards. En clair, l’entreprise dépense largement plus d’un dollar pour chaque dollar encaissé, en grande partie du fait des coûts colossaux d’entraînement des modèles et de la puissance de calcul nécessaire.
Ce gouffre financier ne tient qu’à une promesse : celle d’une rentabilité future massive dans l’économie réelle. Or, si l’euphorie reste alimentée par les performances spectaculaires des modèles les plus récents (à l’instar de ChatGPT 5.2 et Claude 4.6), notamment pour la programmation informatique ou pour certaines tâches scientifiques et médicales, les gains de productivité tangibles peinent à se montrer dans les bilans des entreprises clientes.
Pourquoi une entreprise investit dans l’IA ? Quel est l’intérêt pour elle d’automatiser son activité ? En premier lieu, faire baisser les coûts de production et ainsi gagner la compétition entre capitalistes sur le marché. Plus l’entreprise est productive, plus elle dégage de profits et plus elle gagne des parts de marchés. En deuxième lieu, mieux contrôler l’activité des travailleurs[10]. Pour concevoir comment, il suffit de songer aux travailleurs des entrepôts d’Amazon, qui toute la journée reçoivent des instructions données par une IA via la commande vocale.
Pourtant, à ce stade – et sans préjuger de bouleversements à venir –, aucune observation macroéconomique ne vient confirmer un effet structurel de l’IA sur l’emploi ou les profits des entreprises. Sur le front de l’emploi, l’hypothèse d’une destruction massive est aujourd’hui invalidée par une note de recherche de l’Organisation internationale du travail (OIT) de mai 2025[11] : l’exposition à la technologie est corrélée au niveau de richesse des nations. Le risque d’automatisation le plus important ne concerne que 3,3 % de l’emploi mondial, mais ce chiffre grimpe à 6,2 % pour les seuls pays à revenu élevé. Cette inégale vulnérabilité s’explique par la concentration, dans les économies développées, des métiers de bureau, des analystes et conseillers en investissement, ainsi que des services à la clientèle, dont les tâches sont les plus exposées à l’automatisation. L’OIT précise bien que ces estimations représentent un plafond théorique d’exposition et non une prédiction de licenciements réels, car l’adoption de l’IA bute encore sur des obstacles, notamment liés au coût d’adoption de ces technologies.
L’immense majorité des emplois est donc transformée plutôt que supprimée, l’intervention humaine restant indispensable pour pallier les limites de l’outil[12].
Ce maintien nécessaire du travail humain explique pourquoi l’impact sur la « productivité totale des facteurs » – c’est-à-dire l’efficacité avec laquelle on produit de la richesse pour une quantité donnée de travail et de machines – reste dérisoire. Les travaux de l’économiste Daron Acemoglu prédisent ainsi un gain d’efficacité global de moins de 0,7 % cumulé sur dix ans[13].
Cette panne de productivité se reflète dans les comptes des entreprises clientes. Une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT) confirme que la généralisation de l’outil ne crée pas de valeur réelle : seules 17 % des entreprises y voient un gain de profit opérationnel (résultats avant intérêts et impôts) supérieur à 5 %[14]. Avec un taux d’échec industriel de 95 % pour les projets d’adoption en entreprise, un gouffre est observable entre les promesses et la réalité d’une technologie qui peine à démontrer son impact macroéconomique.
L’IA ne remplace donc pas encore massivement les humains au travail. Bien sûr, elle est à l’origine de plans de licenciement dans certains secteurs économiques : ainsi, l’entreprise états-unienne de paiement en ligne Block a récemment annoncé se séparer de 40 % de ses 10 000 salariés, remplacés par de l’IA[15]. Mais le pari d’une automatisation débridée à une échelle macroéconomique permettant de comprimer la masse salariale se heurte à une réalité plus prosaïque. Aujourd’hui, l’IA agit moins comme un substitut que comme un outil d’intensification du travail : plus de textes produits, plus de décisions traitées, plus d’informations intégrées. Le temps théoriquement gagné est souvent absorbé par la supervision humaine, devenue indispensable pour contrôler les résultats de la machine. Il demeure donc une zone d’incertitude critique entre les espérances de rendement des investisseurs et la matérialité des usages.
Cette déconnexion avec l’économie réelle interroge sur la nature des valorisations boursières[16] actuelles : en 10 ans, la valorisation des entreprises liées à l’IA a été multipliée par 10 ! Sur les 10 plus grandes entreprises du monde, 9 sont dans le domaine de l’IA : leur valeur équivaut à plus de la moitié de la richesse créée chaque année par les États-Unis[17]
En fait, la majorité des profits dans le secteur de l’IA se concentre dans certains segments de la production, à savoir ceux qui occupent une place stratégique. C’est par exemple le cas de la multinationale états-unienne Nvidia, qui conçoit les puces (CPU et GPU) indispensables pour faire tourner les modèles, ainsi que les bibliothèques logicielles qui y sont associées. Nvidia est en situation de quasi-monopole. Elle dégage de ce fait une rente juteuse. Surtout, son carnet de commandes révèle une structure en circuit fermé : Nvidia prévoit par exemple d’investir 30 milliards de dollars dans OpenAI[18]. Ces fonds permettent à la start-up de louer une puissance de calcul massive auprès des géants du cloud (comme Amazon, Oracle ou Microsoft), lesquels réinjectent aussitôt cet argent dans l’achat des puces de Nvidia.
Ce financement circulaire, où l’offre semble soutenir sa propre demande, masque la faiblesse de la demande organique hors du secteur technologique. Sans base d’utilisateurs extérieurs (particuliers ou entreprises) capables de justifier de tels investissements, l’édifice repose sur une boucle de financement fragile.
Une bulle financière est donc en train de se former : on assiste à un emballement généralisé des marchés financiers, qui a des chances de ne pas être durable compte tenu de la déconnexion entre les promesses, les espérances et les résultats économiques réels. Et le risque d’une bulle, c’est qu’elle éclate.
La question dès lors est la suivante : va-t-on assister prochainement à l’effondrement soudain de la ruée vers l’IA ? On peut difficilement pronostiquer le moment et la cause d’un éventuel éclatement. Mais on peut cartographier les fragilités structurelles de cet emballement. Plusieurs chocs pourraient rapidement transformer l’enthousiasme des marchés financiers en panique. Les menaces qui pèsent sur l’IA sont liées à la structure même de l’industrie de l’IA (choc endogène) aussi bien qu’à des facteurs extérieurs qui viendraient percuter son fonctionnement (choc exogène).
La première fragilité est matérielle. La sphère numérique n’est virtuelle qu’en apparence. En effet, le cloud et l’intelligence artificielle reposent sur une immense infrastructure matérielle : centres de données, équipements informatiques, matériel réseau… Les modèles actuels nécessitent des centres de données gigantesques, extrêmement gourmands en électricité pour les faire tourner et en eau pour les refroidir. La croissance du secteur pourrait ainsi se heurter à un mur physique : dans plusieurs régions du monde, notamment aux États-Unis, les réseaux électriques saturent déjà face aux demandes de raccordement des géants de la Tech[19]. Aux États-Unis, où l’on recense quasiment la moitié des centres de données du monde, l’IA pourrait d’ici 2 ans représenter à elle seule plus de 10 % de la consommation énergétique du pays[20]. Une crise énergétique ou une flambée durable du prix de l’électricité briseraient net les projections de rentabilité. À ce titre, la guerre au Moyen-Orient – et le risque pesant sur le détroit d’Ormuz par lequel transitent 20 % des hydrocarbures mondiaux – constitue une menace directe sur la facture des opérateurs de calcul.
Cette infrastructure est d’autant plus précaire qu’elle repose sur une chaîne de valeur d’une fragilité extrême. La production des puces les plus avancées est suspendue à une seule entreprise, TSMC, située à Taïwan. Une escalade des tensions dans l’Indo-Pacifique pourrait paralyser le secteur. À cette hyper-concentration économique s’ajoute la guerre technologique entre les États-Unis et la Chine. À coup d’embargos sur l’exportation de puces et de représailles sur les métaux critiques[21], cette rivalité menace d’enrayer l’approvisionnement. Enfin, cette économie reste dépendante de la sécurité d’infrastructures vulnérables : un sabotage du réseau de câbles sous-marins, artères vitales des data, suffirait à provoquer une vague de panique sur les marchés.
C’est dans ce contexte d’instabilité que plane le risque du sevrage de capitaux. Aujourd’hui, les investisseurs en bourse à Wall Street et les fonds de capital-risque[22] acceptent de financer les pertes colossales du secteur en échange d’une promesse de revenus futurs. En parallèle, les dépenses d’investissement des Gafam dans les infrastructures explosent. Mais si dans les prochains trimestres les applications d’IA ne parviennent toujours pas à prouver qu’elles génèrent de véritables gains de productivité convertibles en profits, le vent peut tourner. L’éclatement pourrait prendre la forme d’un retrait massif : un géant révisant ses investissements ou des actionnaires exigeant soudainement des dividendes. Dans un écosystème aussi interdépendant, le moindre resserrement du crédit ferait tomber les start-up surévaluées, incapables de payer leurs factures de puissance de calcul, souvent louées aux mastodontes du secteur.
C’est justement lorsque le capital s’impatientera que le système pourrait révéler sa principale fragilité macroéconomique. Le développement des infrastructures de l’IA repose en effet sur une architecture financière en cascade, adossée massivement au crédit privé (shadow banking). Ce marché opaque, estimé à 2 000 milliards de dollars, évolue en dehors de la régulation bancaire imposée par les États aux banques après la crise de 2008 pour éviter de nouvelles pratiques trop risquées. Il constitue une vaste dette « hors bilan ».
Le mécanisme repose sur un empilement de leviers : banques et investisseurs divers financent des gestionnaires d’actifs (comme BlackRock ou Blue Owl), qui prêtent à leur tour à des fonds de capital-investissement (private equity)[23]. Ces fonds vont ensuite compléter leur mise de départ par un prêt bancaire. Avec tout cet argent, ils acquièrent des entreprises : dans l’industrie manufacturière traditionnelle, dans le secteur de la santé, mais aussi de plus en plus dans celui de l’infrastructure numérique et de l’IA.
On appelle cela, l’achat avec « effet de levier », ou leveraged buy-out (LBO), car le but est de multiplier le retour sur investissement grâce à l’endettement. Qui va rembourser la dette contractée par le fonds ? L’entreprise qui a été achetée par le fonds, grâce aux bénéfices engendrés par son activité : ils financent la dette et rémunèrent les investisseurs. Le fonds lui impose en parallèle de contracter d’importantes dettes afin de se verser des dividendes immédiats. Le solde de la trésorerie est alors mobilisé pour financer l’achat frénétique de puces et la construction de centres de données. Pour les banques, ce risque semble maîtrisé car dissimulé derrière des contrats de crédit privé ; pour le secteur de la Tech, c’est une source de financement qui paraît inépuisable, mais qui repose entièrement sur la capacité de ces actifs physiques à garantir la dette.
Le déclencheur d’une crise résiderait alors dans le décalage entre l’exigence de disponibilité immédiate du capital des investisseurs (la liquidité) et son immobilisation physique. Si, dans les prochains trimestres, les applications d’IA ne parviennent toujours pas à prouver qu’elles génèrent de véritables profits – ce que les chiffres actuels ne permettent pas d’anticiper –, les investisseurs exigeront de récupérer leur mise. Or, leur capital est en réalité figé dans des prêts à long terme liés à du matériel physique impossible à revendre rapidement, ce qui contraindrait les fonds à bloquer les retraits. C’est la crise de liquidité : les investisseurs ne pourront pas retirer leurs fonds des caisses des gestionnaires d’actifs.
Ce blocage structurel est par ailleurs aggravé par le risque d’obsolescence : au bout de cinq ou sept ans, au moment pour les entreprises du secteurde renégocier les prêts, les fonds de crédit privé réaliseront que les équipements donnés en garantie (en grande partie des puces) sont technologiquement obsolètes et donc fortement dépréciés. Face à ce collatéral[24] évaporé qui rend tout refinancement impossible, l’onde de choc d’un défaut de paiement risquerait de remonter toute la chaîne de crédit jusqu’aux banques traditionnelles, posant inévitablement la question d’un potentiel sauvetage public.
Il faut être clair sur un point : l’éclatement de la bulle ne signifiera pas la disparition de l’IA. L’histoire économique récente nous l’a appris. Au début des années 2000, le développement d’Internet a donné lieu à une véritable euphorie boursière, qui a fini par retomber : c’est ce qu’on a appelé l’explosion de la « bulle internet ». Mais cela n’a pas signé la mort d’internet ! De la même façon avec l’IA, on peut plutôt imaginer une panique boursière entraînant une chute des valorisations et des faillites des entreprises les plus fragiles. On pourrait assister à des disparitions en chaîne d’entreprises n’ayant jamais trouvé leur public, à un effondrement des cours boursiers des géants de la Tech, et à la destruction massive de ce capital accumulé sur des promesses. La véritable question qui se poserait alors ne serait plus technologique, mais éminemment politique : qui paiera l’addition, et quel rôle aura l’État dans la gestion du choc ?
La crise des subprimes est riche d’enseignements. Au début des années 2000, aux États-Unis, l’immobilier devient le nouvel Eldorado des banques et des investisseurs. Les taux d’intérêts sont alors bas, tout le monde encourage les ménages à s’endetter : les politiques les incitent à devenir propriétaires de leur maison, et les banques leur accordent des crédits immobiliers. Les banques vont progressivement prêter de l’argent aux ménages les plus précaires du pays, tout en sachant qu’ils risquent de ne pas pouvoir rembourser. Aux États-Unis, on appelle ce type de prêt les « subprimes » : des prêts à « haut risque ». Plus le prêt est risqué, plus le taux d’intérêt est élevé et plus il y a d’argent à se faire. Pour supporter le risque, les banques vont faire appel aux marchés financiers. Par une série de montages complexes, elles transfèrent leurs créances immobilières aux investisseurs : concrètement, les investisseurs achètent aux banques la dette des ménages, sous la forme d’un titre financier qui s’échange sur les marchés. C’est ce qu’on appelle la « titrisation ». Rapidement, la demande des investisseurs pour les « subprimes » a explosé. Les banques ont accordé des prêts toujours plus risqués pour les satisfaire… Jusqu’au moment où les ménages, lourdement endettés, n’ont plus été en mesure de rembourser. La bulle a alors explosé : les investisseurs se sont retirés ; les banques se sont retrouvées avec des crédits non-remboursés et ont fait faillite.
Que s’est-il passé ensuite ? Les États ont volé au secours d’un secteur bancaire jugé « too big to fail » (trop gros pour faire faillite), socialisant ainsi les pertes après des années de profits privatisés.
Face à une crise de l’intelligence artificielle, nous pourrions assister à une dynamique du même ordre mais d’une toute autre nature : les géants de la tech sont devenus « too strategic to fail » (trop stratégiques pour faire faillite).
Aux États-Unis, cette réalité est déjà largement documentée. La Silicon Valley ne se contente plus de vendre des espaces publicitaires ou des applications destinées au grand public : elle se stabilise depuis plusieurs années comme l’un des piliers de l’appareil d’État. L’élection de Donald Trump a considérablement accéléré un processus de fusion entre l’État fédéral et les Big Tech. Les contrats colossaux liant Microsoft, Palantir ou Amazon au Ministère de la Défense et aux agences de renseignement (CIA, NSA) en sont la preuve. Ces entreprises fournissent l’infrastructure matérielle et informatique indispensable aux activités de surveillance, de ciblage militaire et d’analyse de données du gouvernement américain.
Dans ce contexte, difficile d’imaginer l’État fédéral laisser sombrer un de ces mastodontes à la suite d’une panique boursière. Leurs outils sont tellement imbriqués dans les fonctions régaliennes, c’est-à-dire relevant de la souveraineté nationale, que leur survie est une question de sécurité nationale. Le gouvernement américain interviendra, par des commandes publiques ou des sauvetages directs, pour garantir la continuité de ces services.
Puisque la puissance publique pourrait se porter garante de leur survie, l’éclatement de la bulle offrirait paradoxalement aux géants de la Tech l’occasion d’accroître leur hégémonie. La destruction de valeur agirait ici comme un formidable accélérateur de la centralisation du capital[25]. L’effondrement des financements pourrait balayer la myriade de petites start-up de l’IA, révélant le fait qu’elles étaient très largement locataires – et donc dépendantes – des infrastructures matérielles des monopoles (centres de données, puissance de calcul)[26]. Forts de leurs immenses réserves financières et de cette nouvelle sanctuarisation étatique, les géants auraient alors l’opportunité de procéder à des rachats prédateurs de startups en faillite à prix cassé. L’objectif serait de siphonner les algorithmes, les brevets et les ingénieurs de ces dernières pour verrouiller définitivement leur « monopole intellectuel »[27].
Le sauvetage public marquerait ainsi une bascule : une fois la concurrence purgée par la crise, ces oligopoles risqueraient d’abandonner la logique d’innovation dont ils se réclament aujourd’hui. Sécurisés par l’État, ils pourraient se muer en rentiers, susceptibles d’augmenter à leur guise les droits d’accès à leurs technologies pour prélever une rente arbitraire sur l’ensemble des entreprises dépendantes. Ce faisant, ils pourraient exposer l’économie mondiale à un vaste moment de stagnation, bien loin des promesses de « destruction créatrice » si chères aux néolibéraux[28].
Cet entremêlement ne s’arrête pas aux frontières états-uniennes. En France, la doctrine de la « souveraineté numérique » se heurte à une réalité tenace : une part immense de l’architecture publique s’appuie encore sur des espaces de stockage numériques (clouds) américains. Cela place la France dans une position de grande vulnérabilité. Les données de l’État sont susceptibles d’être livrées à l’administration américaine, en vertu du Cloud Act[29].
C’est aussi la porte ouverte aux ingérences politiques et à la désorganisation de l’administration. En mai dernier, Microsoft a par exemple supprimé le compte e-mail du procureur à la Cour pénale internationale Karim Khan, de nationalité britannique, en représailles de la décision d’émettre un mandat d’arrêt visant Benjamin Netanyahu.
La SNCF, la Banque publique d’investissement (Bpifrance) ou le ministère des Armées restent dépendants des services numériques de Microsoft, Amazon ou Google. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), soit la principale agence de renseignement du pays, en charge de missions aussi stratégiques que la lutte contre le terrorisme et le contre-espionnage français, assume son recours aux algorithmes de l’entreprise états-unienne Palantir[30].
Un lent mouvement de rapatriement s’amorce : en témoigne par exemple l’annonce de la sortie des données de santé des Français des serveurs de Microsoft. Mais cela reste tâtonnant : l’Éducation nationale vient ainsi de confirmer la reconduction tacite jusqu’en 2029 du contrat qui la lie avec Microsoft[31]. Au global, le constat de dépendance reste écrasant.
C’est dans l’espoir de corriger cette trajectoire que l’État tente de substituer à ces géants des acteurs nationaux. L’emblème de la French Tech, Mistral AI, est ainsi devenu en quelques mois une priorité : avec la signature, début 2026, d’un accord-cadre avec le ministère des Armées, ses modèles seront désormais intégrés à la planification, à la logistique et à l’appui au renseignement militaire.
Cependant, le postulat selon lequel la nationalité d’une entreprise garantirait à elle seule la souveraineté de l’État mérite d’être questionné. Bien que française, Mistral demeure une entité privée, soumise à des impératifs de rentabilité et intégrée à des groupes de capitaux internationaux (incluant, par exemple, Microsoft). Qu’il s’agisse de sous-traiter le croisement des fichiers à Palantir ou l’analyse de données stratégiques au français Mistral, la mécanique de subordination au capitalisme financier reste similaire. La souveraineté ne se résume pas à la localisation du siège social d’un fournisseur : elle exige un véritable contrôle de la puissance publique sur les architectures logicielles.
Cet enchâssement pose un problème démocratique. Si le modèle économique de ces entreprises s’avère structurellement non rentable, leur survie passera par le soutien public, c’est à dire par une socialisation des pertes : un scénario où les contribuables seraient contraints de renflouer des monopoles technologiques défaillants, en payant plus d’impôts, en subissant des déremboursements de soins ou encore en étant victimes de politiques austéritaires brutales dans les services publics, au seul motif que ces monopoles se sont rendus indispensables à l’État. En déléguant ainsi ses capacités techniques, la puissance publique agit par proxy, c’est-à-dire via des acteurs qui agissent à son compte, et échappe de fait au contrôle démocratique.
Dès lors, l’éclatement de la bulle de l’IA dépasserait la seule sphère financière : agissant comme un moment de révélation politique, il mettrait en lumière l’urgence absolue de bâtir une infrastructure numérique réellement publique, sous peine de voir l’État définitivement relégué au rang de captif de ses propres sous-traitants.
Comme aux précédents semestres, l’économie mondiale est en panne. En France, la productivité est au même niveau qu’en… 2019 ! Elle recule même dans deux secteurs clés pour répondre aux besoins : l’industrie et le bâtiment. Les perspectives de développement des forces productives sont donc au point mort.
Dix ans de macronisme ont fait régresser la France. Les inégalités ont progressé dans le pays. La France est aujourd’hui en moyenne plus inégalitaire que ses voisins. La population fait les frais d’une politique anti-redistributive agressive : baisse des impôts sur les revenus du capital et sur le patrimoine des ménages les plus fortunés d’un côté, et diminution des prestations sociales à coups de budgets austéritaires de l’autre.
La guerre d’agression lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran vient ainsi percuter une économie déjà en difficulté. L’inflation devrait dépasser les 2 % au printemps et pourrait atteindre les 3 % d’ici la fin de l’année, sous l’effet de la hausse des prix du pétrole et du gaz. Car la hausse des prix est contagieuse : tous les secteurs économiques vont être contaminés, au premier rang desquels l’agriculture. C’est donc la menace de la stagflation qui plane sur l’économie, c’est-à-dire un cercle vicieux où stagnation économique et inflation s’alimentent mutuellement. Dans ce contexte, le blocage des prix des carburants, de l’énergie et des biens alimentaires est une urgence.
Si la croissance résiste encore dans le cœur capitaliste du monde, les États-Unis, c’est seulement en raison des forts investissements dans l’IA, qui continue de susciter l’engouement des marchés et des investisseurs. Mais pour combien de temps encore ? Car l’IA est loin d’avoir révolutionné l’économie jusqu’à présent : elle intensifie le travail humain mais elle échoue à l’automatiser à grande échelle, le tout pour des gains de productivité à date relativement marginaux. Cette déconnexion entre les attentes et la portée économique réelle de l’IA alimente la formation d’une bulle spéculative. Le risque dès lors est qu’elle éclate. Et plusieurs facteurs pourraient constituer l’élément déclencheur : les difficultés d’approvisionnement en matières premières, le manque d’énergie, mais aussi un effondrement financier lié au crédit privé.
L’économie mondiale vit ainsi sous la menace d’une crise financière latente, qui emportera dans un même mouvement les fonds de pension, les banques traditionnelles et des pans entiers du secteur productif. Naturellement, en cas d’explosion de la bulle de l’IA, tout le monde ne bénéficiera pas du même sort : les pertes des géants de la Tech seront socialisées, l’État viendra à leur rescousse. On assisterait en revanche à une dynamique spectaculaire de centralisation du capital : c’est-à-dire à l’accélération de la dynamique de concentration et de monopolisation déjà à l’œuvre.
14.03.2026 à 15:31
Marc Boisset
| Note de lecture sur le livre de Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, Éditions Amsterdam, 2020. |
Benjamin Bürbaumer est économiste et maître de conférences à Sciences Po Bordeaux. Spécialiste de la mondialisation et de l’économie politique internationale, il est l’auteur de Le Souverain et le Marché. Théories contemporaines de l’impérialisme (Éditions Amsterdam, 2020) et de Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation (Éditions la Découverte, 2024).
L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces spéciales américaines lors de l’opération Absolute Resolve en janvier 2026, puis les bombardements israélo-américains contre l’Iran lancés depuis le 28 février, ont brutalement rappelé la place de la force armée dans la politique extérieure des États-Unis. Forts du succès, de leur point de vue, de l’opération au Venezuela, les États-Unis font le pari qu’une série de frappes meurtrières et l’assassinat des dirigeants iraniens feront s’effondrer le régime. Mais ces interventions répondent-elles également à des intérêts économiques plus profonds, liés notamment au contrôle des ressources énergétiques et de leurs routes d’acheminement ? La question est d’autant plus complexe que la guerre elle-même menace les circuits de l’économie mondiale dont dépend l’accumulation capitaliste. C’est précisément pour éclairer ces tensions que les théories contemporaines de l’impérialisme conservent toute leur pertinence.
L’histoire du capitalisme est jalonnée de séquences impérialistes de grande ampleur, qu’il s’agisse de l’expansion coloniale européenne lors de la conquête des Amériques, de la Première Guerre mondiale, ou de l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Irréductible à la coercition militaire qui n’en constitue qu’une étape, l’impérialisme opère par l’instauration de rapports de dépendance économique. La description empirique des configurations impérialistes relève du travail des historien·nes et des politistes ; mais il appartient à la théorie critique – et singulièrement à la tradition marxiste – d’en comprendre les logiques profondes, liées au développement et aux crises du capitalisme.
L’étude de l’impérialisme occupe une place structurante dans la compréhension matérialiste de l’histoire, inséparable de l’analyse des dynamiques du capitalisme. Benjamin Bürbaumer, dans Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, analyse les tensions et les controverses qui ont façonné le concept d’impérialisme, de ses formulations classiques à ses usages contemporains. Véritable synthèse de la pensée des relations internationales et de l’économie politique internationale d’inspiration marxiste, cet ouvrage apparaît d’autant plus nécessaire qu’il permet de replacer les événements contemporains dans l’histoire longue des contradictions du capitalisme mondial. En revenant sur les grandes théories de l’impérialisme, Benjamin Bürbaumer rappelle que celui-ci ne relève ni de l’arbitraire des dirigeants, ni d’un simple accident de l’histoire, mais qu’il s’enracine dans les dynamiques d’accumulation du capital, de concurrence et d’expansion, propres au mode de production capitaliste.
Les analyses classiques de l’impérialisme, élaborées au début du XXᵉ siècle par les révolutionnaires et penseur·euses Rosa Luxemburg, Vladimir Ilitch Lénine et Rudolf Hilferding reposent sur une grille d’interprétation commune. Plutôt que de réduire l’impérialisme à un désir abstrait de conquête, ils le définissent comme une phase spécifique du capitalisme, dans laquelle les contradictions du mode de production conduisent au déclenchement d’invasions ou de guerres. Les causes des conflits doivent être recherchées dans l’équilibre général instable qui règne entre puissances capitalistes. Pour comprendre les raisons qui conduisent les États capitalistes à s’engager dans des luttes impérialistes, Luxemburg, Lénine et Hilferding avancent trois explications principales.
Pour Rosa Luxemburg dans L’Accumulation du capital (1913), la sous-consommation domestique structurelle contraint les capitalistes à se tourner vers le monde non-capitaliste, afin d’écouler leur stock de marchandises invendues et de poursuivre le processus d’accumulation du capital. Il en résulte l’intégration du monde entier dans le système capitaliste.
« Le capitalisme est la première forme économique douée d’une force de propagande ; il tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune autre à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu et de son soi nourricier. » (Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme, 1913).
Dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1917), Lénine montre que la concentration du capital entre les mains de quelques grands groupes leur confère un poids décisif sur l’action extérieure de l’État. La concentration s’explique aisément : soumises à une forte concurrence à l’échelle nationale, les entreprises capitalistes ne survivent qu’au prix d’une lutte sélective, les plus puissantes absorbant les plus faibles. Ce processus de concentration accroît progressivement leur poids économique et politique, jusqu’à leur permettre d’infléchir l’orientation extérieure de l’État dans le sens de conquêtes qui servent leurs intérêts. « L’avènement de la grande firme » constitue ainsi, selon cette lecture, le ressort du passage à la phase impérialiste du capitalisme.
Enfin, dans son livre Le Capital financier (1910), Rudolf Hildering prolonge l’analyse livrée par Marx dans le Capital. Il situe l’origine de l’impérialisme dans le phénomène de « baisse tendancielle du taux de profit ». Ainsi, sous l’effet de la concurrence et de la mécanisation, le rendement du capital se réduit, incitant les capitalistes à rechercher des débouchés au-delà des frontières nationales. Hilferding montre également qu’au sein des économies avancées, la concurrence conduit à la concentration du capital et à la formation de monopoles nationaux. Le capital financier tend alors à dominer le capital productif et à unifier les fractions dirigeantes autour d’un même impératif : sécuriser et accroître les conditions de valorisation du capital. Cette logique pousse à l’instauration de barrières protectionnistes garantissant des rentes aux grandes entreprises, mais aussi à l’extension de leur activité, soit par la colonisation, soit par des moyens plus indirects, comme l’exportation de capitaux. L’impérialisme apparaît ainsi comme le produit des contradictions du capital, permettant de faire face à l’érosion du taux de profit : l’accumulation, menacée à l’intérieur des frontières, se projette à l’extérieur, au prix d’une intensification des rivalités nationales et des conflits entre puissances.
En dépit de leur ancienneté, les théories classiques de l’impérialisme conservent une capacité explicative pour analyser les ondes longues de l’économie politique internationale. En plaçant au cœur de l’analyse les conflits entre puissances comme expression des contradictions internes du capitalisme, elles ont structuré la pensée critique du XXème siècle. Ces théories seront débattues, contestées et actualisées tout au long du XXème siècle afin d’interpréter les recompositions de l’ordre international.
Les évolutions historiques qui suivent la fin de la seconde guerre mondiale, avec les mouvements décoloniaux de libération nationale, la naissance de la « communauté économique européenne » et le leadership mondial pris par les États-Unis conduisent une deuxième génération de théoricien·nes de l’impérialisme à renouveler la théorie marxiste de l’impérialisme.
Un constat s’impose : malgré la conquête de l’indépendance politique par les pays anciennement colonisés, la décolonisation ne débouche pas sur le développement autonome de leurs économies. Les capacités productives de ces pays demeurent en effet extrêmement dépendantes des anciennes puissances colonisatrices. Pour rendre compte de la persistance de ces rapports de domination, des intellectuel·les comme André Gunder Frank, Immanuel Wallerstein ou Samir Amin ont développé ce que l’on a appelé les « théories de la dépendance ». Selon ces penseur·euses, le développement du « centre » (l’Occident) provoque le sous-développement de la périphérie (les « pays du Sud »). Dès lors, les analyses du courant de la rivalité inter-impérialiste qui mettent en avant le rôle de la guerre dans le capitalisme sont reléguées au second-plan. L’attention se focalise désormais sur les liens économiques qui unissent inégalement le centre et la périphérie, perpétuant notamment la domination des anciennes puissances coloniales. Le concept de violence structurelle désigne dans ce cadre les arrangements institutionnels qui maintiennent en place les inégalités entre les économies dominantes du centre et les économies subordonnées et dépendantes de la périphérie.
« Pour [André Gunder] Frank, le capitalisme forme un système d’échanges mondiaux basés sur les monopoles et l’exploitation. Une économie devient capitaliste dès lors qu’elle est impliquée dans les échanges capitalistes, mais cette intégration correspond à l’intégration dans une hiérarchie bien définie : le centre concentre les plus-values et les investissements, et installe dans la périphérie une « lumpenbourgeoisie » dont la fonction est de consolider le sous-développement au niveau local. » (Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme)
André Gunder Frank met en évidence un double mécanisme : les pays « périphériques » se spécialisent dans la production de biens à faible valeur ajoutée, tandis qu’ils importent des biens à forte valeur ajoutée en provenance du « centre », dans un contexte marqué par des niveaux de production et de consommation relativement faibles. Cette structure des échanges entretient leur sous-développement et consolide la dépendance économique de la « périphérie » à l’égard du « centre ».
Selon Immanuel Wallerstein, dans cette configuration, l’État joue un rôle central dans la reproduction de la hiérarchie entre les États et des inégalités au niveau mondial. Il confère des avantages concurrentiels aux entreprises nationales, notamment à travers le brevetage, les restrictions aux importations, ou encore les subventions publiques. Les analyses des théoricien·nes de la dépendance permettent ainsi de mieux comprendre l’hégémonie américaine d’après-guerre : entre 1945 et 1970, les États-Unis occupent une position dominante au sein des États capitalistes, leurs firmes réalisant près de 60 % des investissements à l’étranger en 1960. Cette prééminence est fondée sur la centralité du dollar dans les échanges internationaux et la supériorité des capacités de production, puis, à partir des années 1970, sur la financiarisation, le rapatriement des profits réalisés dans la périphérie et les rentes de monopoles protégés par les brevets.
Néanmoins, la pertinence de l’analyse du « développement du sous-développement » est remise en cause. Car si le sous-développement de la périphérie constitue une condition structurelle et nécessaire du développement du centre, comment rendre compte des trajectoires de rattrapage observées dans certains pays ? De plus, les nombreuses interventions militaires et guerres violentes menées par les puissances impérialistes – au premier chef les États-Unis – contredisent l’idée d’un effacement du fait militaire.
Publié en 2003, dans le contexte de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, Le nouvel impérialisme de David Harvey propose un renouvellement de l’analyse de l’impérialisme. Contre les thèses post-impérialistes qui insistent sur la transnationalisation des capitaux et l’effacement relatif de l’État-nation, Harvey réaffirme le rôle central des États et des rivalités de puissance dans le capitalisme mondial.
L’auteur insiste sur le fait que les périodes d’affaiblissement relatif des puissances impérialistes favorisent le recours à la force. C’est précisément le cas des États-Unis au début des années 2000, après l’éclatement de la bulle internet et déjà dans un contexte de montée en puissance industrielle et financière de la Chine. On observe ainsi une dynamique de remilitarisation dans les pays occidentaux à partir des années 1990, suivie de l’expansion de l’OTAN vers l’Europe de l’Est et des bombardements de l’Irak en 1998, avant l’invasion de 2003, ainsi que les bombardements de la Serbie en 1999 sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU.
C’est dans ce contexte de retour du fait militaire dans la politique extérieure des puissances impérialistes que David Harvey parle de « nouvel impérialisme ». Selon Harvey, l’impérialisme dans le capitalisme tardif résulte de l’articulation de deux logiques : la logique territoriale des États, ancrée dans un espace politique national et mobilisant des ressources économiques, militaires et juridiques, et la logique déterritorialisée de l’accumulation du capital, qui pousse les entreprises à déplacer ou étendre leurs investissements d’un territoire à l’autre. Cette distinction permet notamment de comprendre pourquoi certaines interventions militaires peuvent apparaître irrationnelles à court terme d’un point de vue économique tout en participant au maintien des conditions générales de l’accumulation du capital.
Appliquée à la guerre du Vietnam, l’analyse de Harvey conduit à lire l’intervention américaine comme le produit de l’articulation de ces deux logiques. D’un côté, elle s’inscrit dans une logique territoriale : les États-Unis cherchent à défendre un allié et à contenir l’expansion de régimes proches de l’URSS en Asie du Sud-Est. De l’autre, cette stratégie participe aussi d’une logique d’accumulation, en visant à maintenir la région intégrée à l’économie capitaliste mondiale et ouverte aux processus d’investissement et d’échange.
Cependant, ces deux logiques ne sont pas parfaitement compatibles. L’ampleur des dépenses militaires et le coût humain du conflit ont progressivement fait apparaître une contradiction entre les objectifs géopolitiques poursuivis par l’État américain et les exigences de la reproduction du capital. Pour Harvey, l’épisode illustre ainsi le caractère dialectique de l’impérialisme capitaliste : la logique territoriale de puissance étatique y demeure subordonnée et partiellement contrainte, par la logique plus large de l’accumulation du capital.
Enfin, pour les théoricien·nes du « nouvel impérialisme », la guerre d’Irak s’inscrit avant tout dans une lutte pour l’hégémonie, dans un contexte où la prééminence américaine est de plus en plus contestée par d’autres pôles de puissance — l’Europe, la Chine, la Russie et, dans une moindre mesure, le Japon. La question du pétrole, souvent invoquée pour expliquer la guerre d’Irak, doit être comprise dans une perspective large. L’enjeu ne tient pas seulement à l’exploitation directe des ressources irakiennes, mais au contrôle du Moyen-Orient, où se concentrent une part importante des réserves mondiales. Maîtriser cet espace, c’est à la fois peser sur l’accès global au pétrole et sécuriser ses principales voies de transport et de distribution grâce à une présence militaire durable. Dans cette perspective, l’Irak apparaît comme l’un des points nodaux d’un ensemble plus vaste qui comprend également l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Iran et le Koweït. L’invasion de 2003 peut ainsi être comprise comme une tentative de consolider une position au cœur d’une région dont le contrôle conditionne, en grande partie, l’équilibre de l’économie mondiale. La guerre constitue alors pour l’impérialisme états-unien un instrument d’organisation de l’espace et du temps de l’accumulation.
Les événements récents au Moyen-Orient témoignent d’une chose : l’impérialisme n’appartient nullement au passé du capitalisme. Depuis le début des années 2000, les États-Unis rencontrent des difficultés croissantes à obtenir l’adhésion des États situés dans leur sphère d’influence. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les agressions les plus récentes, comme au Venezuela ou en Iran. Bien sûr, la lutte pour se saisir de ressources comme le pétrole vénézuélien et iranien est un intérêt économique direct. Mais c’est aussi et peut être surtout, des moyens pour rétablir ou renforcer l’influence états-unienne sur des régions du monde essentielles pour son impérialisme : le continent américain et le Moyen-Orient.
Dans le même temps, l’ascension de la Chine dans la production et le commerce mondial les conduit à intensifier la lutte hégémonique contre la puissance chinoise, dans le but de préserver, à long terme, les conditions de la reproduction du capital américain. Les guerres impérialistes perturbent certes l’économie mondiale à court terme, comme en atteste la hausse des prix du carburant consécutive à l’attaque israélo-américaine de l’Iran et au blocage du détroit d’Ormuz. Mais à plus long terme, les opérations et les invasions militaires visent à renforcer le contrôle de la puissance impérialiste sur le Moyen-Orient et sur ses ressources stratégiques. Dans cette perspective, la maîtrise des points de passage qui assurent la vitesse de valorisation du capital (canal de Panama, passage Nord-Est…) constitue un enjeu décisif de la lutte impérialiste. Le Moyen-Orient apparaît dès lors comme une étape dans la préparation d’une guerre entre les États-Unis et la Chine. En s’attaquant à l’Iran, les États-Unis fragilisent en effet un partenaire commercial majeur de Pékin : la Chine est aujourd’hui le principal acheteur du pétrole iranien, qui représente près de 13,4 % de ses importations par voie maritime de pétrole[1]. Loin d’être un vestige du passé, l’impérialisme le plus brutal continue de structurer les rapports de force entre grandes puissances et réapparaît avec netteté lorsque la position hégémonique des États-Unis est remise en cause.
13.03.2026 à 18:52
Émilien Cabiran
La nouvelle guerre de Donald Trump et Benjamin Netanyahu a entraîné une hausse des prix internationaux de l’énergie. Une question se pose alors : qui paye ? Les multinationales de l’énergie ou bien les citoyens ? Une seule mesure empêche que ce soit les citoyens qui payent : le blocage des prix.
La nouvelle guerre des États-Unis et d’Israël bloque depuis désormais deux semaines le très étroit détroit d’Ormuz, par lequel transitent un quart du commerce mondial de pétrole et un cinquième du gaz liquéfié. Des sites importants de production d’énergie ont été également frappés dans plusieurs États du Golfe[1]. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le monde fait face à « la plus importante perturbation » de l’approvisionnement en pétrole de l’histoire.
Les prix internationaux de l’énergie ont immédiatement décollé : 50 % de hausse du prix du gaz et 70 % du prix du baril de pétrole en quelques jours. Du jamais vu en si peu de temps. Quant au prix de l’électricité, il sera nécessairement touché, puisque le marché européen de l’électricité le fait dépendre du prix du gaz.
Ces prix internationaux se répercutent sur les prix de vente en France, notamment sur les prix à la pompe. Depuis le 27 février, la veille des premiers bombardements, le prix du litre d’essence (sans plomb 95) a augmenté de plus de 9 % en moyenne, passant de 1,71 € à 1,87 €[2]. Dans certaines stations, c’est même plus de 2 €. Habituellement moins cher que l’essence, le gazole a vu son prix exploser : plus de 2 € en moyenne, soit 18 % de plus par rapport au début de la guerre[3]. Mais là encore, dans de nombreuses stations le litre atteint 2,6 €.
L’envolée des prix s’inscrit dans un contexte plus large où les prix des carburants ont augmenté beaucoup plus vite que l’indice moyen des prix à la consommation ces trente dernières années : avant la crise actuelle, les prix moyens ont augmenté d’environ 70 % depuis 1992, alors que les prix du gazole ont augmenté de 200 % et ceux du sans plomb de 130 %.

Les premiers touchés par cette hausse des prix de l’énergie sont les consommateurs aux revenus les plus modestes : en effet, plus le revenu est faible, plus la part consacrée aux biens de première nécessité, comme l’énergie, est importante. Des millions de citoyens privés d’alternative à la voiture, faute d’infrastructures de transports collectifs, se retrouvent pris à la gorge, après avoir subi l’inflation en 2022 et 2023.
Les entreprises, particulièrement les TPE et PME, sont également frappées de plein fouet : transporteurs routiers, artisans, entreprises du BTP… Sans compter toutes les autres petites entreprises qui vont être impactées par la hausse du coût des livraisons. Rappelons que beaucoup sont déjà en grande difficulté, avec un record de défaillances l’an dernier.
Le choc pétrolier est devenu aujourd’hui une hypothèse probable. La hausse du prix des hydrocarbures est non seulement significative mais elle risque vraisemblablement d’être durable. Même si un cessez-le-feu était signé demain, les conditions de circulation maritimes dans le détroit d’Ormuz ne seraient pas rétablies pour autant. Sans compter le temps qu’exige la relance de la production de pétrole interrompue sur plusieurs sites.
Plus encore, la hausse des prix ne va pas rester cantonnée au secteur de l’énergie. Elle va inévitablement se répercuter dans tout le reste de l’économie car notre dépendance au pétrole est totale. Il y a du pétrole partout dans ce que nous consommons, sous une forme ou sous une autre ! Les composants issues de la pétrochimie sont essentiels dans la chimie, les technologies, et dans de très nombreux secteurs de l’industrie manufacturière[4].
D’autres problèmes d’approvisionnement s’additionnent et viennent percuter l’économie mondiale. Le détroit d’Ormuz voit en effet transiter un grand nombre de matières premières : 15 % du commerce d’aluminium, vital pour la production industrielle, un quart du commerce maritime de minéraux et un tiers des engrais consommés dans le monde[5].
Nous entrons donc dans une période où inflation et ralentissement économique pourraient s’alimenter mutuellement. C’est ce qu’on appelle la stagflation. Et ses effets risquent d’être désastreux. L’histoire économique récente nous l’a enseigné. Dans les années qui ont suivi le choc pétrolier de 1973 provoqué par la guerre du Kippour, l’inflation et le chômage en France ont été multiplié par deux[6].
La hausse des prix à la pompe s’explique par des mécanismes spéculatifs. L’essence et le gasoil qui se trouvent actuellement dans les cuves des stations services ont été extraits au minimum plus d’un mois avant le début de la guerre ! Ils ont donc été achetés, puis transportés et raffinés à une période où les cours ne s’affolaient pas sur les marchés. Si les prix augmentent dès maintenant, c’est parce que les raffineurs et les distributeurs anticipent des hausses à venir et les répercutent tout de suite. Autrement dit, ils appliquent aujourd’hui les prix hypothétiques de demain. Ils gonflent leurs prix. Et ce faisant, ils dégagent des marges considérables sur le dos de la population, en profitant de la guerre.
Total a vu ses profits s’envoler après le Covid, avec un record de profits en 2022 : plus de 20 milliards de dollars, soit l’un des meilleurs chiffres de l’histoire du CAC 40 ! De 2014 à 2024, ses profits ont été multipliés par 4. Depuis 2021, la rentabilité de ses capitaux propres[7] est trois fois supérieure à la moyenne des entreprises, qui tourne autour de 10 %. Autrement dit, Total a accumulé des marges indécentes, qui lui permettraient d’absorber un futur blocage des prix.


Le secteur de l’énergie est celui qui s’est le plus enrichi ces dernières années, grâce à l’effet d’aubaine qu’a représenté la guerre en Ukraine. Les chiffres sont édifiants. Entre 2017 et 2024, dans la branche « énergie, eau et déchets », les prix ont augmenté de 81 %. Pour quelles raisons ? En premier lieu parce que les entreprises ont dégagé plus de profits. Sur la même période, les profits ont ainsi contribué à la moitié de la hausse des prix de production[8].
Les raffineurs en France[9] ont largement les moyens de prendre en charge la hausse des prix internationaux du pétrole ! Certes, de grands groupes comme Total affichent en France des profits dérisoires, mais ils font d’énormes profits à l’échelle mondiale, en pratiquant l’optimisation fiscale (localisation du plus de profit possible dans les pays où ils sont les moins taxés)[10]. Ainsi, en 2019, 2020, 2021, et à nouveau en 2023, Total n’a payé aucun impôt sur les sociétés en France.
Quand Total annonce plafonner dans ses stations le litre d’essence à 1,99 € et celui de gasoil à 2,09 € jusqu’à la fin du mois de mars 2026, il entérine des hausses respectives de 16 % et 22 % par rapport au début de la guerre. Ces plafonds sont par ailleurs supérieurs au prix moyen du litre d’essence et de gasoil actuellement en France. Surtout, entre le premier jour du conflit et l’annonce de cette mesure, Total en a profité pendant plus de 10 jours pour pratiquer des prix démesurés. Et l’entreprise n’en est pas à son coup d’essai : en 2023, l’année où ses profits ont atteint un niveau record, elle avait lancé une opération de plafonnement du prix des carburants à 1,99 € le litre.
Pourtant, aucune leçon n’a été tirée par les gouvernements d’Emmanuel Macron : il n’y a toujours aucun encadrement des marges ces multinationales, ni aucun blocage des prix. Il est urgent de le mettre en œuvre.
Le droit français prévoit déjà, à l’article L410-2 du code de commerce, la possibilité de réglementer les prix en cas de circonstances exceptionnelles. Le gouvernement pourrait tout à fait l’activer tout de suite !
Face à la hausse actuelle des prix de l’énergie, le prix des carburants pourrait tout à fait être bloqué au niveau juste avant la guerre (soit 1,70 € le prix de l’essence, par exemple). Les marges des raffineurs ne s’en trouveraient pas affectées à court terme puisque leur pétrole a été acheté avant la flambée des prix. Par ailleurs, les raffineurs disposent, en plus des stocks stratégiques imposés par la loi, de stocks privés pour affronter un éventuel choc.
Cet article du code du commerce a déjà été utilisé à plusieurs reprises : un blocage des prix serait loin d’être une première en France ! En Guadeloupe en 1989 ce sont les prix et les marges qui ont été bloqués pendant 4 semaines suite au passage du cyclone Hugo. En 1990, alors que les prix des carburants augmentent dans le contexte de la guerre du Golfe, le premier Ministre Michel Rocard et son ministre de l’Économie Pierre Bérégovoy interviennent par décret pour réglementer pendant 5 semaines les marges de distribution et le prix de vente au détail. Sous la présidence Macron, en pleine crise Covid en 2020, des prix maximum de vente au détail des masques et du gel hydroalcoolique ont été fixés. Aucun de ces cas d’intervention de la puissance publique pour administrer provisoirement les prix n’a conduit à une pénurie.
Mais ce n’est pas tout. Dans les départements d’outre-mer, où la vie chère fait rage, les prix des carburants et de plusieurs biens de première nécessité sont bloqués de façon permanente de longue date. Régulièrement, le préfet fixe un prix maximum qui évolue chaque mois : le litre d’essence coûte ainsi 1,54 € le litre sur l’île de La Réunion[11]. Et pourtant, les départements d’outre-mer ne rencontrent pas de problème d’approvisionnement : là encore, l’hypothétique menace de pénuries en cas de blocage des prix est infirmée par les faits.
Et face à la hausse des prix de l’énergie actuellement, plusieurs européens ont décidé de bloquer leurs prix. La Croatie plafonne le prix du litre d’essence à 1,5 € et celui du litre de gazole à 1,55 €. La Hongrie de Viktor Orban aussi. La Grèce a quant à elle annoncé l’encadrement des marges bénéficiaires. Ailleurs dans le monde, les gouvernements sont de plus en plus nombreux à prendre des mesures pour protéger leur population de la spéculation des pétroliers : la Thaïlande plafonne le prix du diesel, de même que la Corée du Sud avec le prix de gros du carburant.
| Que ferait Total en cas de blocage des prix ? Le risque de pénurie est l’argument principal opposé au blocage des prix. Les stratégies de Total et des autres raffineurs pour contourner un éventuel blocage des prix pourraient-elles réellement mettre la France à sec ? Le risque est que Total cesse de vendre ses carburants dans les stations service du pays. Une fois le pétrole passé par ses raffineries en France, les carburants seraient exportés à l’étranger, pour être vendu là où les prix sont plus élevés. À court terme, il n’y a pas de risque. Si le blocage des prix de l’énergie en France est provisoire et ne s’étend pas dans le temps, Total n’a pas intérêt à réorganiser et rediriger vers d’autres pays ses flux pour vendre ses carburants. À long terme en revanche, si le blocage du détroit d’Ormuz est durable et qu’il est nécessaire de maintenir le blocage des prix, le risque existe. Le capital cherchera à maintenir sa rentabilité par tous les moyens. Et il peut le faire : Total est en situation de quasi-monopole sur le raffinage en France. La France serait-elle pour autant démunie et condamnée à céder au chantage des actionnaires de Total ? Non. Le gouvernement a les moyens d’instaurer un rapport de force avec l’entreprise. Des mesures de régulation et de réquisitions des stocks de Total pourraient être prises, au motif qu’il y va de l’intérêt stratégique de la nation : l’énergie est un besoin essentiel, au fondement de la souveraineté. La nationalisation de Total pourrait également être envisagée pour les mêmes raisons, selon l’évolution des circonstances. Cela n’a rien d’extravagant. Historiquement, Total est la première compagnie de pétrole nationale ! L’entreprise naît en 1924 à l’initiative de l’État, sous le nom de compagnie française des pétroles. À l’époque, la Première Guerre mondiale vient de se terminer, durant laquelle la France s’est retrouvée dépendante de l’acheminement de carburants états-uniens[12]. Le gouvernement cherche alors à sécuriser son indépendance énergétique. Ce n’est que 60 ans plus tard, sous le gouvernement de droite d’Édouard Balladur en 1993, que Total est privatisé : l’État vend les parts qu’il détient, se privant ainsi du pouvoir de peser sur les orientations stratégiques de l’entreprise. |
Après 12 jours de guerre, le gouvernement n’a toujours rien fait, rien décidé pour contenir la hausse des prix de l’énergie. En régime néolibéral, les mécanismes de marché ne doivent pas être enrayés car cela viendrait porter atteinte aux profits des grands groupes. Le gouvernement se contente donc d’interventions cosmétiques.
Il a d’abord annoncé 500 contrôles dans les stations services, pour lutter contre les hausses de prix abusives. Sauf que c’est en réalité dérisoire. D’abord parce que le pays ne compte pas moins de 10 000 stations ! Ensuite, parce qu’en concentrant son action sur les distributeurs de carburants de cette façon, le gouvernement ne s’attaque pas à la racine du problème qui préside à la formation des prix : la spéculation des raffineurs, en amont de la distribution. Enfin, parce que le gouvernement n’a en réalité rien fait contre les hausses de prix abusives : seules 6 % des stations-services contrôlées vont devoir s’acquitter d’une amende… pour avoir floué le client sur le prix affiché, pas pour avoir gonflé ce prix. Les stations affichant des prix beaucoup plus élevés que la moyenne ne sont donc pas menacées. En début de semaine, on a ainsi pu entendre le Ministre de l’Économie Roland Lescure déclarer sur un plateau de télévision : « les stations qui vendent leur gasoil à 2,3 € on a besoin d’explications, on a besoin d’engagements, on a besoin de correction de la part des distributeurs »[13]. Les propos de Roland Lescure rappellent ceux de son prédécesseur Bruno Le Maire lors de la crise inflationniste de 2023, qui lui ont valu d’être affublé du surnom ironique « Bruno demande ».
Récemment, le gouvernement a annoncé envisager un encadrement des marges des distributeurs, toujours à l’étude. Mais là encore, cela laisse libre cours au principal problème : la spéculation et les profits réalisés par les raffineurs.
En milieu de semaine, l’Agence internationale de l’énergie, composée des 32 pays développés de l’OCDE, a décidé à l’unanimité de débloquer 400 millions de barils : soit la plus grosse intervention dans les stocks de son histoire. La France consent à libérer 14 millions de barils de pétrole.
Le déstockage vise principalement à rassurer les marchés et à éviter l’explosion des cours du pétrole. Il n’empêche en aucune façon la spéculation et les profits des raffineurs.
Mais il n’y a pas actuellement de pénurie de pétrole en France ou en Europe. Puiser trop tôt dans les stocks stratégiques, c’est possiblement se mettre dans une position de vulnérabilité inutilement. Car si le conflit s’éternise, il est possible que le pétrole vienne à manquer.
Face à la hausse du prix des carburants, certains recommandent de mettre en place un « chèque énergie » pour les ménages populaires : une aide versée directement par l’État aux familles qui remplissent les conditions, pour les aider à tenir le choc.
En apparence, cela peut sembler judicieux : qui est contre une aide monétaire ? Mais en réalité, c’est le meilleur moyen de préserver les profits des entreprises. Plutôt que de s’attaquer frontalement à la spéculation en plafonnant provisoirement les prix, l’État laisse les mains libres au marché tout en intervenant dans un second temps pour limiter la casse. Autrement dit : les entreprises encaissent, et l’État, donc les contribuables, compensent les dégâts.
C’est exactement ce qu’il s’est passé ces dernières années. En 2021, un chèque énergie exceptionnel d’un montant de 100 € est versé en complément du chèque énergie « classique » et renouvelé en 2022. La même année, un chèque énergie « opération fioul » et un autre « opération bois » est versé aux ménages ne bénéficiant pas du bouclier tarifaire sur l’électricité et le gaz. En 2024, une « indemnité carburant » est versée aux travailleurs les plus modestes qui utilisent leur voiture dans le cadre de leur travail ou pour s’y rendre.
Le bouclier tarifaire relève de la même logique : au lieu de geler les prix de l’électricité et du gaz qui ont explosé, l’État se contente de payer lui-même une partie de la facture des ménages pour les soulager. Pour les grandes entreprises du secteur de l’énergie, c’est source de grands profits, puisqu’ils continuent de bénéficier de prix gonflés. Mais du point de vue des finances publiques, c’est autre chose : l’opération a coûté 60 milliards d’euros au total à l’État entre 2022 et 2023.
Les chèques énergie sont l’un des instruments du néolibéralisme : l’État néolibéral porte assistance au capital et maintient ses profits sous perfusion au nom de la libre concurrence et de la compétitivité, tout en imposant des coupes budgétaires brutales à la population.
Depuis le début du conflit, de nombreux discours évacuent la question de la spéculation pour cibler l’État. Les grands patrons notamment sont à la manœuvre. Dominique Schelcher, directeur de la coopérative de supermarchés U : « Le grand gagnant dans cette affaire, c’est qui ? C’est l’État […] Plus de 51 % du prix que vous payez à la pompe part directement dans les poches de l’État »[14]. C’est aussi la position du Rassemblement national, qui « demande au gouvernement de ne pas s’enrichir sur le dos d’une crise » et appelle à baisser la TVA de 20 % à 5,5 % sur le carburant et les autres énergies.
| Encadré : de quoi est composé le prix de l’énergie ? Quand vous mettez 1 litre d’essence de ou de gasoil dans le réservoir de votre voiture, voici ce que vous payez. • Le coût du pétrole brut. Il varie sur les marchés internationaux. Il inclut la marge de la compagnie pétrolière. => environ 28 % du prix de vente • Le coût de distribution. Cela inclut les frais d’acheminement, les frais de raffinage (transformation du pétrole brut en essence par exemple), les frais de stockage et ceux d’exploitation. Il y a donc la marge du transporteur, la marge du raffineur et celle de la station service => environ 18 % du prix de vente • La taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), perçue par l’État, les collectivités territoriales et l’Agence de financement des infrastructures de transports de France. Son montant est net : ce n’est pas un pourcentage du prix total. Si le cours du pétrole augmente, le montant de la TICPE reste donc le même. => environ 37 % du prix de vente • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA). Elle est perçue par l’État, les collectivités territoriales et la Sécurité sociale. La TVA est proportionnelle au prix. Cela signifie que son montant augmente si le prix croît, et inversement. Il y a la TVA sur les produits pétroliers : 20 % de la somme que représente le coût brut, le coût de transport et le coût de raffinage. Et il y a la TVA sur la TICPE : 20 % de la TICPE. => quand on additionne, la TVA représente environ 17 % du prix de vente Un peu plus de la moitié du prix de vente est donc composé de taxes. L’autre moitié correspond aux marges des producteurs, distributeurs et raffineurs. Mais attention ! Quand le prix de vente augmente, tout le monde ne s’enrichit pas et tout le monde ne prend pas la même part. Les compagnies pétrolières et les raffineurs sont aujourd’hui ceux qui profitent le plus de la guerre. Pour ce qui est des stations-services, cela dépend : les supermarchés vendent plus souvent à prix coûtant, c’est-à-dire sans dégager de marges, là où les stations Total ou Shell sur les autoroutes pratiquent des prix exorbitants puisque les automobilistes ont absolument besoin de s’y arrêter et n’ont pas d’alternative. Comme le baril du pétrole et la marge des raffineurs augmente, la TVA sur les produits pétroliers augmente mécaniquement, mais cela reste marginal. ![]() Source : Ufip énergies et mobilités, 6 mars 2026 |
Ce que propose le RN est en réalité inefficace. Cela ne garantit pas du tout que les prix à la pompe baissent puisque cela ne s’attaque pas à la racine du problème : la spéculation sur les prix dont sont responsables des grands groupes de raffineurs et les distributeurs.
Il y a des précédents récents. En 2008, Nicolas Sarkozy accède à une revendication de longue date des patrons de restaurants : abaisser la TVA et fixer un taux réduit de 5,5 %. À l’époque, les restaurateurs s’engagent à ce que cela profite équitablement à tout le monde. Que s’est-il passé dans les faits ? Les patrons ont essentiellement tout empoché. Ils ont beaucoup augmenté leurs bénéfices (de 24 %), mais légèrement augmenté les salaires (4 %) et très peu diminué les prix pour leurs clients (- 1,9 %)[15].
Autrement dit, si la TVA sur le carburant était abaissée comme le demande le RN, rien n’assurerait que le prix de vente au litre baisse. Total en tant que raffineur pourrait surtout en profiter pour augmenter encore plus ses marges. Les clients paieraient alors le même prix qu’avant la baisse de la TVA, mais cela coûterait très cher à l’Etat et aux contribuables, et l’argent irait davantage dans les poches de Total.
Ce que demandent les dirigeants du Rassemblement national n’est par ailleurs pas clair. Est-ce qu’ils veulent abaisser le taux de la TVA, de 20 % à 5 % ? Dans ce cas, cela représenterait 10 milliards de recettes en moins pour l’État[16]. Ou bien est-ce que le RN exige que le surplus de TVA perçu par l’État en raison de la hausse du cours du pétrole et des marges ne soit pas collecté ? C’est ce que semble suggérer Jordan Bardella en interview[17], ce qui ne ferait qu’atténuer très légèrement la hausse des prix tout en laissant libre cours à la spéculation des grands groupes. Dans un cas comme dans l’autre, le RN ne propose pas de geler les prix, ce qui est la mesure la plus protectrice.
La nouvelle guerre illégale de Trump et Netanyahu met le monde en danger, sur tous les plans. Les bombardements font des ravages humains : des milliers de civils tués, blessés, déplacés, contaminés au phosphore blanc et aux produits chimiques du pétrole en suspension dans l’air. Et la contagion de la guerre tient à peu. Il suffit qu’un seul pays de l’OTAN soit attaqué pour que tous les autres soient mécaniquement entraînés, en vertu de l’article 5 du traité de l’institution. De la même façon, un seul État membre de l’Union européenne touché et c’est les 26 autres qui lui doivent assistance, compte tenu de la clause de défense collective qui les lie.
La nouvelle guerre fait peser la menace d’une crise économique globale : elle expose les peuples du monde entier à des difficultés d’approvisionnements à long terme et à la spéculation d’entreprises rapaces qui s’enrichissent sur le dos de la guerre. La première des solutions à tous ces problèmes est le cessez-le-feu. L’élaboration d’une position non alignée et œuvrant pour des objectifs de paix est donc indispensable aussi pour des raisons économiques.
L’indépendance de la France sur la scène internationale exige enfin son autonomie stratégique et sa souveraineté énergétique. Non-alignement et bifurcation écologique sont dès lors les deux faces d’une même pièce. La France doit donc réduire par tous les moyens sa dépendance aux hydrocarbures : le sort de la population ne saurait être livré plus longtemps aux pays exportateurs de pétrole, dont les intérêts ne sont pas les nôtres. Aujourd’hui, les énergies fossiles représentent 60 % de notre consommation énergétique totale[18]. Et 99 % du pétrole que nous consommons, sous une forme ou sous une autre, est importé[19]. La France s’en trouve affaiblie.
Pour en sortir, il est impératif de s’orienter vers un mix énergétique 100 % renouvelable à l’horizon 2050 en développant les énergies renouvelables, de développer les transports publics écologiques, de rénover les logements et bâtiments publics… Le mot d’ordre de la bifurcation énergétique est double : sobriété énergétique et efficacité énergétique. Pour cela, la planification est l’outil à notre disposition.