
06.07.2026 à 09:36
F.G.
Il y a des disparitions qu'on attend car on les sait inéluctables. C'était le cas pour celle de l'ami Thierry Porré, depuis peu hospitalisé dans une entité bordelaise de « soins palliatifs ». Le deuil commence là, dans l'attente d'une mort annoncée. Et l'esprit travaille. Sacrément. Les souvenirs débordent, en pagaille. C'est dans ce laps de temps que j'ai retrouvé, dans ma cave à réminiscences, un enregistrement que je lui avais fait, en 2003, avec la complicité de Monica Gruszka, ma (…)
- Marginalia
Il y a des disparitions qu'on attend car on les sait inéluctables. C'était le cas pour celle de l'ami Thierry Porré, depuis peu hospitalisé dans une entité bordelaise de « soins palliatifs ». Le deuil commence là, dans l'attente d'une mort annoncée. Et l'esprit travaille. Sacrément. Les souvenirs débordent, en pagaille. C'est dans ce laps de temps que j'ai retrouvé, dans ma cave à réminiscences, un enregistrement que je lui avais fait, en 2003, avec la complicité de Monica Gruszka, ma compagne de l'époque. Longue conversation où l'ami Thierry nous raconta, en totale connivence, son entrée en anarchie, les familles affinitaires auxquelles il adhéra, ses relations avec les vieux militants de la CGT-SR, son adhésion au Syndicat des correcteurs CGT, la fondation de l'Alliance syndicaliste, ses rapports, compliqués mais fraternels, avec les anarchistes espagnols, l'aventure très prenante de Radio Libertaire. Cet entretien est là, il mérite d'être transcrit et diffusé. Il le sera, le temps venu.
Si je remonte dans ma mémoire, ma rencontre réelle, tangible, avec Thierry date des années 1970. Elle se situe dans le cadre de nos fébriles activités respectives au sein du Syndicat CGT des correcteurs. À vrai dire, on s'y sentait à l'aise dans ce syndicat, mais Thierry, lui, s'y apparentait à merveille. Labeurier infatigable de la cause ouvrière, syndicaliste de choc, militant apprécié pour sa bonhomie, ses qualités humaines, son humour, il n'aspirait à rien d'autre que d'être ce qu'il était, un soutier de la constance, toujours disponible pour les tâches les plus ingrates ou les moins valorisantes, ce qui, somme toute, était assez rare dans cette fratrie qui réunissait, pour ce qui concerne les nombreux libertaires ou apparentés qui la fréquentaient, nombre de discoureurs et de grandes âmes peu portés à mettre les mains dans le cambouis. Thierry, lui, était l'exact contraire de ces syndicalistes assurément révolutionnaires, mais seulement de tête, envers lesquels il aimait à manifester un esprit clairement frondeur. On le disait basiste, ce qu'il était sûrement, mais cela ne l'empêchait pas, quand l'enjeu l'exigeait, d'occuper des postes de direction au sein du syndicat, où il était d'ailleurs toujours confortablement élu par une base qui s'identifiait à lui. Cette aspiration à « ne pas parvenir », très ancrée dans son cas, il la gérait à sa manière, bonhomme mais ferme, quand sa bande – nous, en résumé ! – l'incitait à « monter au comité syndical » parce que telle circonstance ou telle raison l'exigeaient. Il ronchonnait, mais s'y pliait. C'était son côté bon soldat de la Vieille Cause. Comme membre du Syndicat des correcteurs CGT auquel il adhéra en 1973, il fut secrétaire labeur, élu au comité syndical par intermittences statutaires jusqu'en 2001 et secrétaire adjoint entre 1998 et 1999, quand Jacky Toublet était alors secrétaire. Il fut aussi délégué du personnel à la Sirlo (Le Figaro) jusqu'en 2000 et, de 2001 à 2004, à Presse Alliance (France-Soir).
Très vite, lui et moi, nous sommes devenus proches. Par une sorte d'attraction affinitaire difficile à caractériser, sauf à remonter le temps de l'histoire, celle que nous avait léguée nos glorieux aînés. J'étais héritier, pour ma part, d'un imaginaire désormais très ancien, celui d'un « bref été de l'anarchie » espagnole et je militais activement à Frente Libertario, une dissidence de l'exil libertaire espagnol. Thierry, lui, avait puisé nombre de ses réflexes de militant anarcho-syndicaliste dans la vieille mémoire des anciens compagnons de la CGT-SR : Julien Toublet (1906-1991), Georges Yvernel – dit Bouclette – (1907-1980), Aimé Capelle (1910-1989), entre autres, mais aussi chez les anciens de la Révolution prolétarienne (RP) – même s'il trouvait « un peu spéciale », très autocentrée pour le dire autrement, « la famille de Monatte ». Cet intérêt pour les vieux militants et leurs parcours était finalement rare en cette époque où la jeunesse insurgée – avant de se ranger – ne s'intéressait, pour beaucoup, qu'à elle-même. Pour Thierry comme pour moi, les secrets que détenaient, et parfois racontaient, les vieux de la vieille nous remplissaient de joie, une joie intense, celle qui naît du sentiment de s'inscrire dans une indispensable continuité historique. Le présentisme, je l'avoue, n'était pas notre excitant favori.
C'est sans doute pour cela que, nourris de cette longue histoire, Thierry, pour l'Alliance syndicaliste, et moi-même, pour Frente Libertario, nous fûmes, avec Jacky Toublet (1940-2002) et Alain Pécunia (1945-2024) notamment, très actifs dans l'aventure du Comité Espagne libre – organisme cofondé en novembre 1973 par les deux entités – et dont l'ambition était d'élargir au maximum la campagne en faveur de Salvador Puig Antich, condamné à mort par le régime franquiste. Je me souviens, par ailleurs, qu'au lendemain de l'exécution des derniers prisonniers politiques du franquisme eut lieu, le 1er novembre 1975, une immense marche vers Hendaye dont le Comité Espagne libre était l'un des coordinateurs. Thierry était en première ligne. Dans l'un des cars que nous avions affrétés, il m'en reste le souvenir attendri du rôle d'animateur qu'il y joua sur le long chemin du retour en poussant la chansonnette et en faisant partager sa claire passion, jamais démentie, pour le blues, dont il était probablement l'un des meilleurs connaisseurs en France. En atteste le succès d'estime et de fidélité que lui apportèrent, quelque quarante années durant, son émission parisienne « Blues en liberté » sur Radio libertaire, devenue « Blues bordelais » sur « La Clé des ondes ». Son phrasé, son savoir, sa verve, son humour firent le succès de ses deux émissions qu'il prépara, chaque semaine, méticuleusement et avec amour. Car Thierry, quand il s'engageait, pour une cause, ne faisait rien à moitié. Il était au fond l'héritier d'une longue histoire où, contrairement à ce que prétendit un slogan de l'après-68, le militantisme n'était pas le « stade suprême de l'aliénation », mais la condition de l'émancipation par sa mise en pratique concrète. En réalité, il pouvait être les deux à la fois.
Chez les libertaires que nous étions, le travail syndicaliste et les corvées qu'il imposait parfois pouvaient se marier avec les passions les plus diverses. Chez Thierry, elles n'étaient pas contradictoires. Elles tenaient d'un même désir pour la liberté sans rivages. Une distribution de tracts devant une usine occupée en chantonnant du Howlin' Wolf ou du Muddy Waters, c'est après tout une manière comme une autre d'opérer la synthèse. Et, pour le coup, l'ami Thierry, qui s'y connaissait autant en blues qu'en histoire du mouvement ouvrier, savait que tout était question de rythme.
En ce jour funeste où j'appends qu'il nous a quittés, je pense à Fabienne, sa compagne, à Julien et Delphine, ses enfants, et à tous les amis qui, anarchistes ou/et fans de blues, ont perdu un frère.
Salut, compagnon !
Freddy GOMEZ
06.07.2026 à 09:36
F.G.
Contre les lectures qui voudraient faire de Victor Serge un renégat passé à l'anticommunisme de guerre froide, il faut rappeler qu'il demeura jusqu'au bout un socialiste antistalinien, attaché à sauver l'idée socialiste de sa confiscation bureaucratique. Nous écrivons depuis des traditions politiques et intellectuelles différentes. Cette différence n'est pas secondaire. Elle nous évite, précisément, d'enfermer Victor Serge dans une interprétation tendancieuse et de le juger à partir d'un (…)
- Recensions et études critiques
Contre les lectures qui voudraient faire de Victor Serge un renégat passé à l'anticommunisme de guerre froide, il faut rappeler qu'il demeura jusqu'au bout un socialiste antistalinien, attaché à sauver l'idée socialiste de sa confiscation bureaucratique.
Nous écrivons depuis des traditions politiques et intellectuelles différentes. Cette différence n'est pas secondaire. Elle nous évite, précisément, d'enfermer Victor Serge dans une interprétation tendancieuse et de le juger à partir d'un tribunal rétrospectif où chaque moment de sa vie annoncerait son supposé anticommunisme final. Que l'on vienne de l'anarchisme, du trotskisme, du socialisme révolutionnaire ou d'autres courants de la gauche critique, une chose devrait rester commune : le refus de transformer une vie traversée par les combats, les défaites et la résistance en procès d'intention.
C'est pourtant ce que fait trop souvent Mitchell Abidor dans Victor Serge : Unruly Revolutionary [1]. Le livre contient des matériaux utiles, parfois des documents importants, et il serait absurde de le nier. Le problème n'est pas qu'il soit sévère avec Serge. Mais son geste interprétatif central nous paraît profondément vicié. S'appuyant sur des demi-vérités, une psychologie policière, des omissions et des calomnies pures et simples, Abidor jette le doute sur un prétendu manque de sincérité et une hypocrisie ou duplicité de Serge. C'est en ce sens que nous parlons de falsification : non parce que tout serait faux, mais parce qu'un usage orienté de matériaux réels produit une image faussée de Victor Serge. La falsification ne consiste pas toujours à inventer des faits ; elle peut consister à les disposer de telle manière qu'ils ne signifient plus ce qu'ils signifiaient dans leur contexte.
Le problème d'Abidor n'est pas seulement politique, ni même littéraire : il est aussi personnel. Après avoir passé des années à étudier et traduire l'œuvre de Serge, il se sent trompé, déçu, presque trahi. Nous ne croyons pas qu'une bonne biographie puisse se construire sur le ressentiment. On pourrait croire que cette animosité tient à l'adhésion de Serge au Parti bolchevik en 1919, lorsqu'il abandonna son anarchisme de jeunesse. Il n'en est rien. Dans son récit de la jeunesse de Serge, il traite le mouvement anarcho-individualiste, auquel Serge a participé activement pendant une dizaine d'années, avec peu de sympathie. Plus grave encore, il va jusqu'à laisser planer un soupçon policier sur le jeune Serge : à propos de l'affaire Liabeuf [2], il souligne que le socialiste Gustave Hervé fut condamné pour des propos analogues tandis que Serge, lui, ne fut pas inquiété, tout en reconnaissant qu'aucun document policier ne permet d'expliquer cette différence. L'aveu d'absence de preuve n'empêche donc pas celui recherché : faire de l'absence d'archive non pas une limite de l'enquête, mais le support d'une insinuation [3].
Mais c'est sur les dernières années que la démonstration d'Abidor se concentre tout naturellement. Oui, le dernier Serge connaît un durcissement très marqué de son antistalinisme. Oui, certaines lettres, certains carnets, certains jugements donnent prise à la discussion. Oui, l'exil mexicain, les violences staliniennes, la mémoire des procès de Moscou, la guerre mondiale, l'assassinat de Trotski, les défaites accumulées et l'isolement politique pèsent lourdement sur ses formulations tardives. Le nier serait absurde. Mais reconnaître ce durcissement ne suffit pas à donner raison à Abidor. La vraie question est celle de son interprétation. Faut-il y voir une conversion définitive à l'anticommunisme de bloc ? Nous ne le croyons pas.
Il faut le répéter : Abidor lit Serge à travers sa propre lentille émotionnelle – ce qu'il appelle son « paradigme intérieur » – et le soupçonne d'insincérité, comme si Serge exprimait des opinions qu'il ne pensait pas réellement. L'argument central d'Abidor est que Serge serait devenu, dans ses dernières années, un anticommuniste intégral et paranoïaque — un « full-on, paranoid anti-communist ». Cette thèse repose sur un présupposé qu'Abidor tient pour acquis et qu'il n'examine pas : l'idée que l'Union soviétique sous Staline représentait encore, si déformé fût-il, le projet socialiste. Fait incroyable, il accepte que l'URSS ait bel et bien été un État communiste – ce qui, au passage, est absurde pour quelqu'un qui prétend être proche de la tradition anarchiste. Il va même jusqu'à la désigner comme « le seul État socialiste » (the only socialist state, p. 326), sans prendre sérieusement en compte l'analyse de Serge, pour qui le stalinisme représentait un système antithétique au socialisme, en dernière analyse antisocialiste et antihumain.
Heureusement, nous n'avons pas besoin de déduire les positions de Serge : elles apparaissent clairement dans ses essais et articles, notamment dans Pour un renouvellement du socialisme, texte mexicain des années 1940 publié en français dans Masses, Socialisme et Liberté, juin 1946. Serge y affirme que collectivisme et socialisme ont cessé d'être synonymes : « Nous découvrons en même temps que le collectivisme n'est pas, comme on fut tenté de l'admettre, synonyme de socialisme, et peut même revêtir des formes antisocialistes d'exploitation du travail et de mépris de l'homme. » La définition du socialisme tend dès lors à mettre l'accent moins sur l'organisation économique que sur l'organisation politique et juridique, c'est-à-dire sur les droits de l'homme et le problème de la liberté. Dans le manuscrit inédit Économie dirigée et démocratie, tel qu'il est connu par sa traduction anglaise, Serge analyse la « planification » soviétique comme sa propre antithèse : non pas la régulation consciente de la société par des producteurs librement associés, telle que Marx la définissait, mais des directives imposées d'en haut comme des oukases – humainement impossibles, jamais accomplies, une absence de plan se faisant passer pour de la planification. Il décrit l'URSS comme un système fonctionnant par la terreur contre sa propre classe ouvrière, sous la dictature de Staline, du secrétariat et de la police secrète.
Une lettre de Serge à René Lefeuvre [4], incluse dans l'édition de 1984 de 16 fusillés à Moscou, montre également un homme préoccupé par l'impérialisme américain, très différent de la caricature d'Abidor : « Je comprends que le danger stalinien t'alarme. Mais il ne doit pas nous faire perdre notre vision d'ensemble. Nous ne devons pas faire le jeu d'un bloc anti-communiste, et, après les premiers numéros de Masses, nous avons mérité ce reproche. »
Il faut dire la même chose des Carnets. En septembre 1944, Serge écrit que « le combat est ouvert entre le PC totalitaire et la démocratie socialiste » ; il précise aussitôt que l'opposition décisive ne se situe plus, comme en 1917-1918, entre « révolution socialiste » et « réaction capitaliste », mais entre « totalitarisme stalinien » et « socialisme démocratique » [5].
D'autant que, dans les textes des mêmes années, Serge continue de raisonner dans une langue socialiste, ouvrière et révolutionnaire. En 1942, à propos de l'Espagne, il écrit que les objectifs de la révolution démocratique « ne peuvent être atteints que par les masses socialistes » et doivent être dépassés par de grandes mesures de « nationalisation impliquant le plan » [6]. En septembre 1944 encore, même lorsqu'il oppose le « PC totalitaire » à la « démocratie socialiste », il formule l'alternative en termes de « totalitarisme stalinien » contre « socialisme démocratique », non de ralliement au libéralisme occidental [7].
Dans l'entretien accordé à Protean Magazine en décembre 2025 [8], Abidor déclare : « [Serge] voulait être un intellectuel new-yorkais. À la fin de sa vie, s'il avait pu être n'importe quoi au monde, il aurait été un intellectuel juif new-yorkais. » Ce n'est pas de la biographie. C'est une projection d'Abidor. Il voit dans l'insistance de Serge sur le respect de l'individu une position antimarxiste. C'est méconnaître à la fois Marx et Serge. La liberté humaine et l'accomplissement de soi ne peuvent devenir possibles qu'avec l'abolition du capitalisme, qui réduit l'individu à une marchandise. Rosa Luxemburg insistait sur la liberté de pensée individuelle, y compris pour les adversaires. Serge aussi. Son expérience politique ne l'a pas conduit à renoncer au socialisme après le triomphe de Staline, mais à l'enrichir d'une déclaration des droits humains. Dans « Pour un renouvellement du socialisme », publié dans Masses, Socialisme et Liberté, en juin 1946, il appelle explicitement à mettre à jour la pensée marxiste à la lumière de la psychologie, de la technologie moderne et des nouvelles formations sociales. C'était un renouvellement, non un rejet. Serge s'efforçait de penser à nouveaux frais le paysage de l'après-guerre, seul, privé de la génération révolutionnaire qui avait compris de l'intérieur à la fois le marxisme et le stalinisme. Il pouvait en percevoir les tendances, mais il mourut au moment même où la guerre froide prenait forme, avant que ses contours complets ne soient visibles.
Abidor accorde beaucoup d'importance au fait que Serge fut le correspondant mexicain de The New Leader, qu'il traite comme la preuve d'une convergence idéologique avec la social-démocratie de droite (p. 334). La vérité est plus simple : Serge écrivait là où il pouvait être publié et payé, car, comme nous le savons tous, il vivait de sa plume et il lui était très difficile de trouver des journaux disposés à l'accueillir. The New Leader permettait une pluralité de points de vue que la presse trotskiste n'acceptait pas. Dans le même temps, Serge écrivait aussi pour Politics, la revue de Dwight Macdonald, d'orientation libertarienne de gauche.
Voici le Serge des dernières années : non pas un anticommuniste, non pas un combattant de la guerre froide, mais un résistant, un grand écrivain – Abidor ne dit pas un mot de l'importance de ses poèmes et de ses romans pour comprendre la tragédie d'une révolution qui se dévore elle-même –, un dissident, un penseur socialiste cherchant à renouveler une tradition dans des conditions d'adversité extrême.
Serge meurt en novembre 1947. La doctrine Truman avait été proclamée en mars ; le Congrès pour la liberté de la culture [9], l'appareil culturel de la CIA, l'architecture idéologique complète de l'anticommunisme de guerre froide, tout cela est postérieur à sa mort. Les projeter sur lui n'est pas une interprétation : c'est un anachronisme. Il est anhistorique de supposer, comme le fait Abidor sotto voce dans l'entretien cité avec Protean, que Serge « aurait » soutenu les Américains au Vietnam. Après avoir reconnu que de tels supposés contrefactuels sont « sans intérêt », Abidor en produit pourtant un lui-même, au détriment de son propre travail.
Cinq mois avant sa mort, dans une lettre du 22 juin 1947 adressée à l'écrivain ukrainien Hryhory Kostiuk – qui publiait sous le nom de Podoliak –, Serge affirmait : « Je demeure – inébranlablement – socialiste, partisan du socialisme démocratique. Le système contre lequel j'ai lutté et continue de lutter – et que vous connaissez par expérience –, je le considère comme une forme de totalitarisme, c'est-à-dire quelque chose de nouveau, mais d'extrêmement inhumain et antisocialiste. » Kostiuk n'était pas un libéral occidental ni un anticommuniste de guerre froide : c'était un intellectuel révolutionnaire ukrainien qui avait fait directement l'expérience de la terreur soviétique, et le rédacteur de la revue dans laquelle Serge avait publié. Ce n'est pas le portrait d'un homme s'installant dans l'anticommunisme de guerre froide. C'est celui d'un homme luttant pour sa survie et pour faire entendre sa voix contre l'isolement.
La recension d'an Birchall [voir ici ]] dans Jacobin doit être distinguée du livre d'Abidor et de l'entretien avec Protean. Elle est plus sérieuse, plus instruite, plus retenue. C'est précisément pourquoi sa concession finale nous paraît préoccupante. Birchall rappelle utilement que Serge apporta « une contribution remarquable à la politique de la gauche socialiste », mais il accepte en partie le cadrage d'Abidor lorsqu'il écrit que, dans ses dernières années, Serge aurait vu le communisme comme l'« ennemi principal » (main enemy). La prudence de Birchall demeure réelle : il reconnaît qu'on ne peut que spéculer sur ce qu'aurait fait Serge face à la Corée ou au Vietnam. Mais une fois admise l'idée du main enemy, le risque est grand de faire glisser Serge vers une identité politique que ses textes ne confirment pas.
Ce point est d'autant plus frappant que Birchall avait lui-même souligné, à propos de la lettre à Lefeuvre, une autre direction possible. Cette lettre montre un Serge alarmé par le stalinisme, mais refusant explicitement de faire le jeu d'un bloc anticommuniste. Elle oblige donc à résister aux lectures trop linéaires : Serge ne cesse pas d'être socialiste parce qu'il fait du stalinisme un danger central. Il tente, dans des conditions tragiques, de maintenir une position révolutionnaire indépendante entre la bureaucratie stalinienne et le camp occidental.
Abidor confond les registres, amalgame les temporalités, substitue la rhétorique de l'évidence à l'analyse. La polémique d'un proscrit n'est pas un programme. L'amertume d'un exilé n'est pas une doctrine. Une phrase outrancière n'est pas une stratégie. Un homme traqué par le stalinisme à Mexico, vivant dans un univers d'assassinats, de menaces et de règlements de compte, peut produire des formulations terribles. Mais on ne gagne rien à transformer ces formulations en certificat d'appartenance à une famille politique définitivement constituée.
Victor Serge fut un homme de contradictions, non un homme de reniement simple. Sa vie et son œuvre n'appellent ni canonisation ni acquittement ; elles exigent mieux : qu'on les lise à leur hauteur, sans les forcer à entrer dans une identité terminale déjà fabriquée. Répondre au livre d'Abidor, ce n'est donc pas défendre une image pieuse de Victor Serge. C'est refuser qu'une vie révolutionnaire soit ramenée au format étriqué d'un acte d'accusation. On peut relever chez Serge des erreurs, des impasses, des glissements, parfois même des formulations contestables. Mais il y a une différence entre critiquer une trajectoire et l'abaisser méthodiquement ; entre lire des contradictions et les exploiter comme des pièces à conviction ; entre faire de l'histoire et instruire un procès. Serge a pu se tromper, hésiter, se contredire. Mais ceux qui prétendent le juger en rabattant son itinéraire sur une fable de reniement ne réfutent pas Serge : ils substituent à la complexité d'une vie la petitesse d'un verdict. C'est là que commence la falsification.
Le Serge qui se dégage de ses romans, de ses poèmes et de sa correspondance n'est pas l'homme qu'Abidor décrit dans les dernières pages de son livre. C'est un homme éprouvé par les adversités, qui ne crut pas à ce « dieu qui a failli ». À la différence des trajectoires réunies dans Le Dieu des ténèbres [10], Serge ne convertit pas la faillite du stalinisme en faillite du socialisme. Il ne renonça pas à l'émancipation collective ; il chercha au contraire à dégager le socialisme de sa confiscation bureaucratique et totalitaire.
C'est pourquoi il faut, pour finir, opposer à la logique du soupçon le témoignage humain d'un poète : Octavio Paz, qui rencontra Serge au Mexique en 1942, a laissé de lui un portrait qui rend dérisoires les reconstructions policières : « J'ai été immédiatement attiré par Serge. J'ai longuement parlé avec lui et je conserve deux lettres de lui […]. Rien n'est plus éloigné de la pédanterie des dialecticiens que la sympathie humaine de Serge, sa simplicité et sa générosité. Une intelligence sensible. Malgré les souffrances, les échecs, les longues années de discussions politiques arides, il avait su conserver son humanité. […] Victor Serge était pour moi l'exemple même de la fusion de deux qualités opposées : l'intransigeance morale et intellectuelle avec la tolérance et la compassion. [11]. »
Claudio ALBERTANI,
Susan WEISSMAN
et Christian DUBUCQ
Claudio Albertani est historien et professeur à l'Université autonome de Mexico. Il est l'auteur de Rebelión y anarquia. El joven Victor Serge (1890-1919) , publié en espagnol aux éditions Pepitas de Calabaza en 2025, paru en italien sous le titre Il giovane Victor Serge. Ribellione e anarchia (1890-1919) aux éditions BFS en 2024 et traduit en français, sous le titre Le jeune Victor Serge. Rébellion et anarchie (1890-1919) aux éditions Libertalia en 2025 . Il a établi, avec Claude Rioux, l'édition des Carnets (1936-1947) de Victor Serge, parus chez Agone en 2012 . Susan Weissman est professeure de science politique à Saint Mary's College of California. Elle est l'autrice de Victor Serge : The Course is Set on Hope (Verso, 2001), publié en français sous le titre Dissident dans la révolution. Victor Serge, une biographie politique (Syllepse, 2006) , puis de Victor Serge : A Political Biography (Verso, 2013, deuxième édition augmentée). Elle anime Beneath the Surface sur KPFK 90.7 FM Los Angeles et a participé au lancement du podcast Jacobin Radio . Christian Dubucq est traducteur en français de l'ouvrage de Claudio Albertani sur le jeune Victor Serge.
[1] Mitchell Abidor, Victor Serge : Unruly Revolutionary, Londres, Pluto Press, coll. « Revolutionary Lives », 2025.
[3] Mitchell Abidor, Victor Serge : Unruly Revolutionary, Londres, Pluto Press, 2025, chap. 3, « Paris », p. 42, EPUB. Abidor souligne que Gustave Hervé fut condamné pour des propos proches de ceux de Serge sur Liabeuf, tandis que Serge resta « undisturbed by the police » – « non inquiété par la police ». Il ajoute pourtant : « There are no police records indicating why they left Serge in peace » – « Il n'existe aucun dossier de police indiquant pourquoi ils laissèrent Serge tranquille ». L'absence de preuve, au lieu de suspendre le soupçon, devient ici le matériau même de l'insinuation.
[4] Victor Serge, lettre à René Lefeuvre, reproduite dans Victor Serge, 16 fusillés à Moscou, rééd. Paris, Cahiers Spartacus, 1984.
[5] Victor Serge, Carnets (1936-1947), éd. Claudio Albertani et Claude Rioux, Marseille, Agone, 2012, pp. 554-555.
[6] Victor Serge, Carnets (1936-1947), édition établie par Claudio Albertani et Claude Rioux, Marseille, Agone, 2012, pp. 212-213.
[7] Ibid., pp. 554-555
[8] Disponible ici in : Andrew Holter, « Victor Serge, Turncoat Radical ? » [« Victor Serge, radical renégat ? »], entretien avec Mitchell Abidor, Protean Magazine, 18 décembre 2025. Dans cet entretien, Abidor reconnaît d'abord qu'on ne peut pas savoir si Serge aurait suivi Boris Souvarine en soutenant les États-Unis au Vietnam, puis ajoute sotto voce : « He would have » — « Il l'aurait fait ».
[10] Le Dieu des ténèbres, traduction française de The God That Failed, est un ouvrage collectif publié en anglais en 1949, puis en français en 1950 chez Calmann-Lévy. Introduit par Richard Crossman et, dans l'édition française, accompagné d'une postface de Raymond Aron, il réunit les témoignages d'Arthur Koestler, Ignazio Silone, Richard Wright, André Gide, Louis Fischer et Stephen Spender sur leur rupture avec le communisme.
[11] Octavio Paz, Itinerario, Mexico, Fondo de Cultura Económica, 1993, pp. 75-76.
29.06.2026 à 09:23
F.G.
■ Mathieu LÉONARD Sobres pour la révolution Nada, 2026, 192 p. Parfois les choses se font et prennent leur sens après. Par exemple, après avoir rendu compte des bouquins d'amis auprès desquels j'ai fait mes armes au sein du mensuel CQFD, Bruno Le Dantec et Émilien Bernard , v'là que s'invite dans la boucle des recensions à-contretemporelles le copain Mathieu Léonard, ex-membre lui aussi du précité mensuel de critique sociale marseillais. Rassurons notre lectorat : les anciennes ligues du (…)
- Recensions et études critiques
■ Mathieu LÉONARD
Sobres pour la révolution
Nada, 2026, 192 p.
Parfois les choses se font et prennent leur sens après. Par exemple, après avoir rendu compte des bouquins d'amis auprès desquels j'ai fait mes armes au sein du mensuel CQFD, Bruno Le Dantec [1] et Émilien Bernard [2], v'là que s'invite dans la boucle des recensions à-contretemporelles le copain Mathieu Léonard, ex-membre lui aussi du précité mensuel de critique sociale marseillais. Rassurons notre lectorat : les anciennes ligues du Chien rouge n'entendent aucunement prendre le pouvoir sur À contretemps.
Mais alors comment interpréter cet hommage indirect à un canard indépendant né en 2003 dont la devise est toujours de « mordre et tenir » et dont l'ADN pourrait se résumer ainsi : « souffler sur les braises ». Les braises de quoi ? Des colères sociales, des refus de tout enrégimentement, des expérimentations vécues en-dehors de la sclérose du salariat… Si CQFD fut une école, ce fut d'abord celle de l'immersion dans un journalisme sans carte de presse ni formation, job informel appris sur le tas : comment choisir et angler un sujet, retranscrire les témoignages, fabriquer un papier vivant, c'est-à-dire débarrassé de la foireuse « objectivité » journalistique, soit un mot pour les salauds, un mot pour les alternos. Parler depuis les marges pour dépasser le marginal et viser l'universel, affilier les colères du présent à celles d'hier car il n'est rien de plus fragile qu'une lutte contingente, oublieuse de ses racines…
Pour faire vivre le mensuel marseillais, il y avait des gueules. Entendre : des personnalités entières et bien campées, tenues entre elles par des connivences difficiles à déchiffrer. CQFD ce fut d'abord un continent fait de blocs taiseux et rigolards, collection de bandits au savoir livresque, instruits des pièges de l'idéologie, insensibles aux charmes médiatiques des cadors de la lutte, fouineurs jamais blasés et donc toujours curieux, à l'affût des petites mains semant des cailloux dans les rouages de la machine.
Parmi ces gueules, l'historien Mathieu Léonard participait, entre autres, à la rédaction des « Vieux dossiers », soit autant de focus sur des révoltes passées. Mais pas que : on l'a lu aussi auscultant le ventre de Marseille ou la colère des Gilets jaunes, feuilletonner le Rojava en lutte depuis les terres du Kurdistan, bref, à l'instar de l'ensemble de la bande de la rue Consolat, se faire le relai de ce qui s'arc-boutait, urbi et orbi, contre un monde toujours plus dégueulasse et prédateur. Les meilleures choses devant se conclure, l'historien-journaliste finit par se reconvertir en vigneron dans le Vaucluse et fonder la digne cuvée « Potlatch », « un vin rouge élaboré dans la rusticité, sans intrants, sans sulfites ajoutés ni levures artificielles… et sans autre mystère que celui de l'alchimie du vin. » Une reconversion qui n'appela nullement l'auteur d'une excellente histoire de la Première Internationale – L'Émancipation des travailleurs [3] – à renoncer à faire parler les archives de la mémoire sociale. Fasciné par la Commune de Paris, il se demande un jour ce qui n'a pas été écrit sur ces 72 jours qui ébranlèrent l'Hexagone. Est-ce sa nouvelle vocation de vigneron qui influence alors ses recherches ou une fructueuse sérendipidité ? Quoi qu'il en soit, c'est tout en furetant du côté des barricadiers et des pétroleuses de 1871 que l'historien-vigneron isole un agent actif sur lequel peu de choses ont été dites et pensées : l'alcool.
Paru en 2022, L'Ivresse des communards défriche un terrain dont la richesse ne peut que surprendre tout lecteur, même le plus averti. L'introduction annonce la couleur : « Dans une certaine littérature versaillaise, l'alcool est un outil symbolique servant à discréditer la conduite désinhibée du prolétariat qui bouleverse l'ordre social ». L'ouvrage visite cette période hautement conflictuelle sise entre la fin du Second Empire et le début de la Première Guerre mondiale. Traçant les contours d'une sociologie infamante associant classes laborieuses et classes dangereuses ou bien « vicieuses », Mathieu Léonard explique comment, grossissant une armée prolétarienne s'entassant dans les villes pour louer ses bras, le déchaînement industriel provoque en retour une série d'ajustements politico-sociaux de la part des autorités qui craignent la colère de la plèbe. Après les travaux haussmanniens censés promouvoir une hygiène urbaine (mais aussi permettre à la troupe de mater plus efficacement les insurrections populaires), les élites s'intéressent à la santé des prolos jugés trop prestes à lever le coude. Rappelons à titre purement contextuel que, à cette époque, l'eau dite potable est toujours suspecte d'être vectrice de maladies. En conséquence de quoi le vin, la bière et le cidre sont considérés comme des boissons fiables et hygiéniques. Il est plus sûr de siroter du rouge qui tache qu'un godet rempli à la fontaine. Et nul ne peut nier que l'alcoolisme est un fléau de premier ordre. Qu'on en juge : 280 000 débits de boisson sur le territoire en 1830, 354 000 en 1879, 482 000 en 1913, « soit un débit pour 80 habitants » ! Le bar, l'estaminet, le bistrot : autant d'appellations pour un lieu ambivalent où le prolo peut liquider sa solde pour s'arsouiller mais aussi ourdir avec des camarades de lutte les plans de sa future émancipation. N'est-ce pas Balzac qui a qualifié le cabaret de « parlement du peuple » ?
Ambivalent aussi est l'alcool qui peut abrutir les velléités révolutionnaires, remplir les caisses de l'État et des alcooliers, mais aussi désinhiber une colère sociale trop longtemps contenue.
Absinthes frelatées
Au chevet d'un monde ouvrier exploité dans des conditions ignobles et logé dans des taudis, le monde médical, d'essence bourgeoise, voit dans l'alcool une pathologie sociale venue nourrir la « folie morale » communarde. Conservateurs, les toubibs du XIXe assimilent l'alcool à l'« agent excitateur par excellence de toutes les perversions du cœur ». Tour à tour redoutées et fantasmées, les libations collectives sont ces prémices qui annoncent la tronche des puissants décollée de leur tronc et fichée en haut d'une pique. D'où un discours prophylactique visant à protéger le corps social (et incidemment les profits de la classe dominante) de tout nouveau chambard révolutionnaire en criant haro sur la bibine. « La bataille de l'hygiène, écrit Mathieu Léonard, se double d'une passion militante contre la dégénérescence nationale, la “névrose révolutionnaire”, le morbus democraticus (peste démocratique) et les exaltations de la foule. Il faut discipliner les mœurs et les corps des prolétaires. » La santé publique naissante tient avant tout d'une « biopolitique » et l'hygiénisme en vogue est cet horizon permettant de protéger la race française de toute corruption.
Côté révolutionnaires, on aurait tort de penser que l'ivrognerie est traitée à la légère. On sait les dégâts commis par certains spiritueux – ah ! les ravages de la fée verte, surtout en période d'interdiction quand circulent des absinthes frelatées, véritables bombes à fragmentation pour l'organisme. On a vu aussi les soudards d'en face, grognards de l'ordre bourgeois imbibés jusqu'au trognon, saccager, violer et massacrer. Si la Commune s'est accompagnée d'incontournables pillages de caves (dont le plus fameux reste les 40 000 bouteilles chourées à Badinguet), elle fut aussi cette séquence où furent promulgués des arrêtés municipaux ayant pour but de « faire cesser les troubles liés à l'ivresse ».
C'est ce fil que va tirer Mathieu Léonard dans Sobres pour la révolution. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre, cet essai n'est en rien un plaidoyer moraliste pour l'abstinence. Il raconte comment le mouvement anarchiste, après les massacres de la Semaine sanglante, a su jouer de sa plasticité pour juguler ou neutraliser le péril alcoolique. Un péril qui n'a rien de fantasmagorique puisqu'en l'espace de trois générations (de 1830 à 1900), la « consommation pure par adulte passe de 15 à 35 litres annuels ». Tout comme L'Ivresse des communards, le propos de Sobres pour la révolution est servi par une riche iconographie parmi laquelle on notera le trait mordant du caricaturiste libertaire Jossot (1866-1951, de son vrai nom Henri Gustave Jossot) ou bien cette affiche radicale venue des rangs anarchistes espagnols pendant la révolution de 1936, légendée ainsi : « Borracho es un parásito – Eliminémosle ! » L'ivrogne est un parasite – éliminons-le !
« Défendre l'espace de sociabilité du cabaret comme un foyer d'humanité ou le dénoncer comme un refuge désespéré où le poison étouffe la conscience, le dilemme conduit les anarchistes à un dépassement porté par la vertu révolutionnaire et la promesse d'un monde où le bonheur rendrait l'ivresse inutile », synthétise habilement Mathieu Léonard. Le nœud dialectique est là : si l'anarchisme entend briser les chaînes de l'oppression, comment considérer l'alcoolisme sinon comme un obstacle à la construction d'un esprit libre et désentravé ? Comment construire un discours, robuste et non stigmatisant, sur l'éthylisme à distance des condamnations puritaines des ligues antialcooliques, du paternalisme patronal, de l'hypocrisie verbeuse des ensoutanés, de l'eugénisme racial du corps médical ?
Si la lutte contre l'alcool n'a jamais été un mot d'ordre majeur des forces libertaires, il n'en demeure pas moins que ses dégâts, collatéraux et souvent mis sous le boisseau, peuvent peser lourdement dans la structuration des groupes politiques et dans la confiance – fondamentale – sur laquelle doivent pouvoir compter leurs membres. Face à ce casse-tête humain et stratégique, il faut saluer le travail minutieux du camarade Léonard, patient éplucheur d'archives, qui nous offre un exposé clair et argumenté des différentes réponses envisagées pour juguler l'épidémie de picole. Loi sèche, tempérance, prohibition, morale abstème, tout un vocabulaire aujourd'hui disparu de notre présent mais qui a animé il y a plus d'un siècle les forces militantes conscientes du problème mais voulant éviter, pour la plupart d'entre elles, de virer dans un rigorisme répressif.
Appétits sexuels du mâle aviné
Plutôt que de partir de schémas rigides dispensateurs de bons et mauvais points, Mathieu Léonard est allé dénicher des pépites comme cette citation relevée à l'époque par l'écrivain Octave Mirbeau (1848-1917). Fiché dans une cellule de dégrisement, un ouvrier tuberculeux résume le tragique de sa condition : « Moi, ça va encore parce que je me saoule, de temps en temps, et que de me saouler ça me nettoie la carcasse… Mais la femme… Mais les gosses !... Ils n'ont pas toujours de quoi manger à leur faim !... Ça, c'est vrai, que si je buvais moins, ils pourraient peut-être manger plus !... Mais, si je buvais pas, il y a longtemps que je serai mort !... Alors, quoi faire ? ... »
Pour certains, le néomalthusianisme est une réponse. Partant du principe qu'un mâle aviné aura tendance à exprimer lourdement ses appétits sexuels, la tempérance est vue comme un outil permettant de lutter contre la « procréation inconsciente ». Le contrôle des naissances, soulignons-le au passage, s'inscrit aussi dans « une lutte pour l'autonomie des femmes ».
Dans ce sillage, les naturiens tournent le dos à la mystique du « Grand soir » portée par les organisations politiques et syndicalistes révolutionnaires. Si un monde nouveau, plus juste et égalitaire, doit poindre, ce sera d'abord par une sanctuarisation des corps nettoyés des scories de la modernité où sont proscrits la viande, le tabac, l'alcool. Un siècle avant le véganisme contemporain, une « véritable liturgie alimentaire » trace « une frontière nette entre le pur et l'impur ». « L'assiette devient un champ de bataille et un manifeste pour une humanité régénérée », souligne avec un brin d'ironie Mathieu Léonard. Face à certains excès rigoristes, l'individualiste libertaire E. Armand, de son vrai nom Lucien Ernest Juin (1872-1962), prône la détente et une main tendue vers Épicure : « Les individualistes veulent la vie passionnée, ardente, surabondante en expériences de toutes sortes, dionysaques ; ils ne la veulent pas rétrécie, étriquée, mesquine, piètre. (…) Ils ne veulent pas davantage être des “chastes” ou des “abstinents” – c'est-à-dire des apeurés de la vie qui redoutent l'expérience ou l'aventure – que des “débauchés” ou des “ivrognes” –, c'est-à-dire des déséquilibrés impuissants à apprécier l'expérience ou à hasarder l'aventure. »
Drogue dure ou manifestation culturelle, objet d'abrutissement individuel ou de jouissive socialisation, la passion alcoolique reste un vrai casse-tête philosophico-politique. Et la dédicace tracée en première page de Sobres pour la révolution par le camarade historien-vigneron n'aidera en rien à trier le bon grain de l'ivresse : « N'oublie pas que l'alcool est la source ET la solution de tous nos problèmes. » On a connu sujet de philo plus saoulant.
Sébastien NAVARRO
[1] Voir « Hommage d'un fils ».
[2] Voir « Viva Amexica ».