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23.03.2026 à 10:16

« Penser, c'est outrepasser »

F.G.

■ Contrairement à ce qu'en pensent probablement certains « blochiens » de stricte obédience, l'initiative qu'a prise Libertalia de publier en volume de poche et au prix modique de 10 euros, des extraits choisis, annotés et commentés par Joël Gayraud, bon connaisseur de son grand-œuvre – Le Principe Espérance – est non seulement opportune, mais assurément excellente. Parce que la vie est chère, que les temps sont durs et que l'espérance est en train de se noyer dans les eaux putrides d'un (…)

- Odradek
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■ Contrairement à ce qu'en pensent probablement certains « blochiens » de stricte obédience, l'initiative qu'a prise Libertalia de publier en volume de poche et au prix modique de 10 euros, des extraits choisis, annotés et commentés par Joël Gayraud, bon connaisseur de son grand-œuvre – Le Principe Espérance [1] – est non seulement opportune, mais assurément excellente. Parce que la vie est chère, que les temps sont durs et que l'espérance est en train de se noyer dans les eaux putrides d'un techno-fascisme de guerre aussi odieux que criminel dont les figures d'un Netanyahou, d'un Poutine et d'un Trump sont aujourd'hui quintessentielles.

À suivre quotidiennement – et dans un certain désarroi, il faut bien l'avouer – les piteuses prouesses guerrières de ces trois salauds, le risque est de succomber par soi-même et de soi-même dans une sorte d'apathie sans fin ou de désarroi sans limites. Comme si ces crétins majuscules et leurs cohortes de suiveurs avaient déjà gagné la partie en nous prouvant par avance, en bons impérialistes qu'ils sont, que notre monde était leur monde et qu'ils en feraient ce qu'ils voudraient : une riviera pour les riches, des camps de rétention pour les pauvres et des goulags pour les dissidents antifascistes de toutes obédiences. C'est dans ce contexte apocalyptique qu'un capitalisme à l'agonie joue peut-être, en se livrant au fascisme, ses dernières cartes, et conséquemment le sort du monde.

L'espérance donc, puisqu'il est question plus que jamais de cela, c'est de tenir tête par tous les moyens dont nous disposons à ce glissement progressif vers l'invivable. Et l'un de ces moyens, c'est de s'armer – ou se réarmer – intellectuellement pour comprendre ce qui est en train de se jouer – ou rejouer – sous nos yeux. À lire – ou relire Ernst Bloch –, il est frappant que les concepts qu'il travailla – le « non-encore-conscient », l' « obscurité de l'instant vécu », le « pré-apparaître », la « conscience anticipante », l' « utopie concrète » – sont encore, et peut-être plus que jamais, opérants pour fixer l'horizon de cet autre monde possible et désirable auquel, hors les fascistes et les ploutocrates, aspire la majorité des peuples. Un monde que ne borneraient plus la menace guerrière permanente et la catastrophe écologique majuscule qui s'avance. Un monde délivré du poids de la domination et de l'exploitation capitaliste. « Ce que l'homme veut – écrivait, en son temps, Ernst Bloch –, c'est réaliser son bonheur ; ce sont là de bien vieilles paroles, mais elles sont sans doute plus dignes de foi que tous ces discours péjoratifs relatifs à l'éternel instinct prédateur ».

Nous en sommes toujours là, à l'heure des choix et de la résistance aux impostures qui nous pourrissent la vie. Il n'y aura jamais aucune équivalence entre un fasciste et un antifasciste. Le fasciste est une ordure ; l'antifasciste est un résistant. Cela semblait acquis depuis belle lurette. Cela ne l'est plus. « Penser, c'est outrepasser », disait Bloch.

Dans les pages qui suivent, notre ami Pascal Dumontier, grand connaisseur de la complexe pensée d'Ernst Bloch, fait œuvre d'élucidation de son apport théorique, mais aussi de sa riche contribution à la pensée marxienne critique, qu'on peut inscrire dans la tradition de l'École de Francfort et de l'œuvre de Walter Benjamin. Bonne lecture à vous !

Freddy GOMEZ


POUR CHAQUE MONDE IL Y A DEUX REGARDS
Lire Ernst Block aujourd'hui


« L'esprit utopique anime à la fois et mêle indissolublement le discours et le geste, sans séparer non plus la réflexion et le désir. La pensée utopique n'est pas une pensée savante ni une pensée sage, mais c'est la pensée qui féconde l'engagement et l'avenir de l'homme dans le monde. » Mikel Dufrenne, Art et politique.

Bien qu'elle ne soit pas complètement inconnue, la figure du philosophe allemand Ernst Bloch (1885-1977) reste encore, du moins en France, celle d'un penseur obscur dont les écrits réputés difficiles attirent trop peu de lecteurs. S'ajoute à ce constat l'idée largement répandue que, dans l'époque si bouleversée qui est la nôtre, ses réflexions sur l'utopie et sur l'affect d'espoir appartiendraient à un autre temps et, de fait, n'auraient rien à nous apporter, ceci renforçant le désintérêt pour son œuvre. L'auteur s'étant reconnu marxiste jusqu'à la fin de sa vie, on comprendra aisément que, de par ce simple aveu, un motif de plus l'éloigne des modes intellectuelles du moment. Devant les sombres perspectives du temps, c'est plutôt le ton du désespoir qui est mis en avant. Désormais, on se « délecte » plus apparemment d'un Günther Anders qui fustigeait l'« espérantite » de Bloch, en déclarant : « Persister à voir un “Principe Espérance” après Auschwitz et Hiroshima me paraît complètement inconcevable. [2] » Mais cet esprit du temps, imprégné d'images apocalyptiques de fin du monde, ne fait que traduire le point de vue incertain de ceux et celles qui ont lié leur sort à la perpétuation d'un système social qui ne tient plus debout. Bloch lui-même constatait : « Ce n'est que dans les sociétés vieilles et agonisantes, comme celles de l'Occident aujourd'hui, qu'une certaine intention partielle et passagère s'oriente vers le bas. C'est alors que s'installe chez ceux qui ne trouvent pas d'issue dans ce déclin, la crainte de l'espoir et opposée à l'espoir. Le phénomène de crise revêt alors le masque subjectiviste de la crainte et le masque objectiviste du nihilisme : il est enduré mais non élucidé, déploré mais non changé. [3] »

Dans ce contexte, il importe tout d'abord de dissiper un malentendu : la philosophie de Bloch ne relève pas d'un optimisme impitoyable qui devrait censément nous bercer d'illusions sur l'avenir. Elle est bien plutôt ce geste primordial de la pensée consistant à ne pas se résigner devant le monde des faits, aussi cauchemardesque soit-il. Fortement impressionné, tout comme Walter Benjamin et Gershom Scholem, par la lecture du premier livre de Bloch, L'Esprit de l'utopie (1918, version remaniée en 1923) [4], Adorno a pu ainsi dire très justement : « Ce livre, le premier que Bloch eût écrit et qui portait en lui tout ce qu'il devait écrire par la suite, m'apparaissait comme un unique mouvement de révolte contre le défaitisme qui s'étend dans la pensée, jusque dans son caractère purement formel [5] ». Et, plus récemment, Didi-Huberman estimait que « L'Esprit de l'utopie pourrait être aisément compris comme un appel lancé ‒ une voix qui s'élève, qui se soulève ‒ à partir de l'échec subi par la révolution allemande [6] ». J'ajouterais que ce livre, écrit durant les sombres temps de la Première Guerre mondiale, exprime plus largement un immense cri de protestation contre la pensée dominante de son temps [7], peut-être celui dont les échos résonneront encore plus longtemps que tout autre.

Il faut donc comprendre le projet philosophique de Bloch, non comme la construction de châteaux en Espagne, ou comme la « réhabilitation » de l'utopie, mais bel et bien comme une confrontation avec les événements historiques de son temps qui illustraient la crise profonde de la modernité dite « occidentale », qu'il serait plus juste d'identifier à la crise du système capitaliste : guerres mondiales, révolutions, montée des totalitarismes, crise économique de 1929, génocides, menace de la guerre atomique, etc. Bloch, en élaborant son œuvre de pensée, chercha avant tout à répondre à cette situation proprement démoralisante. Cette réponse, il la trouva dès l'abord dans la force persistante et vivante de la subjectivité humaine. « Je suis, nous sommes. Il n'en faut pas davantage. À nous de commencer. C'est entre nos mains qu'est la vie. Il y a beau temps déjà qu'elle s'est vidée de tout contenu. Absurde, elle titube de-ci de-là, mais nous tenons bon et ainsi nous voulons devenir son poing et ses buts », écrit-il en ouverture de L'Esprit de l'utopie [8]. Ce geste inaugural donne la tonalité de toute son œuvre, « geste d'espérer », comme le dit si bien Didi-Huberman, consistant à « ne rien lâcher sur l'expérience concrète de l'histoire, de la politique au jour le jour avec les émotions, les incertitudes ou les prises de décision qu'elle suscite, et ne jamais renoncer cependant aux constructions conceptuelles dans l'ordre de ce qu'il nomma, dans Experimentum Mundi [9], les “catégories de l'élaboration”. » [10]

Mais il ne suffit pas de se cantonner à ce geste, aussi indispensable soit-il. Il faut aussi savoir espérer, comme veut nous l'enseigner Bloch. Ce savoir commence toujours chez lui par l'examen du sujet qui espère, en vue d'atteindre ce qu'il appelle « le visage de notre volonté ». Aussi la plongée dans notre intériorité, dans le fond le plus obscur de nos désirs, ne s'accomplit pas pour s'y noyer et fuir l'extérieur de la vie, mais pour saisir qu'« il y a encore en nous un mouvement neuf qui tend vers l'intérieur et vers les hauteurs » [11]. C'est la recherche non de ce qui est inconscient, mais de ce qui n'est pas encore conscient. « On sent, on évoque ici toujours la même chose : c'est notre vie, notre avenir, l'instant tout juste vécu et l'illumination de son obscurité, de sa latence contenant tout, dans l'étonnement le plus immédiat. C'est notre souci moral-mystique, notre auto-confirmation en soi (...) » [12]. Cependant, cette orientation incontestablement mystique de la pensée blochienne n'a pas pour but ni l'extase ni l'ivresse, mais l'éclaircissement de notre Moi, et relève davantage du « connais-toi toi-même » qui doit s'étendre, selon Bloch, à un « connaissons-nous nous-mêmes ». Ainsi, en redonnant une prééminence à l'interrogation du sujet sur lui-même, Bloch veut indiquer un chemin nouveau pour la question du Nous, qui sous-tend nécessairement pour lui la rencontre avec soi-même la plus authentique : « Dès lors le brasier que nous avons allumé ailleurs, a fortiori le brasier intérieur, ne doit pas se contenter de couver sous sa surface, mais il doit aussi, neuf et immense, envahir dans toutes ses dimensions la vie intermédiaire. Dès lors, de ce lieu de la rencontre avec soi-même doit découler nécessairement le lieu d'une action dirigée vers le politique et le social, afin que cette rencontre en devienne une pour tous (...). Avoir ainsi une pratique, aider ainsi dans l'horizon constructif de la vie quotidienne et indiquer la bonne direction, être ainsi précisément politique et social : voilà qui touche la conscience morale de près et avec force, voilà une mission révolutionnaire tout entière inscrite dans l'utopie. [13] »

Apprendre à espérer commence donc par l'attention portée à ce « rêver-en-avant » où nous construisons imaginativement la réalisation de nos désirs, de nos souhaits. C'est là l'espace propre où l'utopie prend naissance, le domaine même de son esprit ; esprit qui intéresse bien plus Bloch que l'utopie comme modèle à réaliser. Ce qui importe, c'est la compréhension toujours plus lucide de ces « images-souhaits » qui nous travaillent et qui orientent notre pensée vers la dimension de l'avenir, vers un temps ouvert sur ce qui n'est pas encore. En ce sens, l'utopie chez Bloch change de signification, en tant qu'elle ne se cantonne pas à la rêverie mais qu'elle motive notre intention pratique à intervenir dans le monde, compris comme un processus inachevé et ouvert. Elle est rappel de cette aspiration ancestrale à une communauté humaine authentique, mais surtout invitation à la praxis politique et sociale ; ce que Bloch désigne par le terme d'« utopie concrète ». La philosophie de Bloch est une philosophie critique de l'utopie, elle n'en est ni l'apologie, ni le rejet inconditionnel. Elle nous apprend par conséquent à comprendre ces rêves de monde meilleur qui nous possèdent comme des phénomènes vécus dans le champ des réalités historiques partagées, comme des phénomènes que l'on peut expliciter historiquement. « Le rêve participe à l'histoire », disait aussi Benjamin [14]. Mais Bloch pourrait ajouter qu'il n'y participe pas seulement comme souvenir nostalgique ou trace résiduelle d'un passé traumatique, mais aussi comme préfiguration du possible objectif contenu dans l'histoire elle-même. En sorte que son analyse critique cherche à aller au-delà des acquis de la psychanalyse freudienne, en mettant l'accent sur ces rêves diurnes qui surgissent quand nous sommes éveillés et qui nous orientent vers l'avenir, dans le flux ouvert du temps. Nous héritons de l'imaginaire utopique pour le rendre plus clairvoyant du processus historique qui le porte, et non pour le faire régresser dans la dimension métahistorique du mythe dont l'héritage mérite aussi d'être assumé et élucidé.

Ainsi, on peut dire : « Il ne suffit donc pas d'espérer : il faut savoir espérer. Ce qui suppose d'abord une attitude éthique, puisque savoir espérer, c'est avoir le courage de persister dans son désir, de résister à tout ce qui nous porterait au renoncement, à la désolation, aux petits arrangements, à la soumission. Mais cela suppose également une approche épistémique, savante, historique et théorique des problèmes : Ernst Bloch nomma cette approche, dans le premier volume du Principe Espérance, un docta spes, un “espoir savant”, un “savoir-espoir”. [15] » Lire Bloch aujourd'hui, c'est inscrire cette double exigence, éthique et épistémique, au centre de notre pensée afin de la rendre prête à s'affronter aux temps. Il s'agit d'un fortifiant, non d'un opium.

On a encore trop peu compris ce qu'impliquait une telle exigence. Il en va dans la philosophie de Bloch d'un projet pour une autre rationalité, comme l'avait fort bien remarqué Gérard Raulet, un de ses meilleurs commentateurs [16]. Cela rejoint les intentions primordiales du jeune Marx de « réforme de la conscience » ou de « dépassement de la philosophie » qu'il faut comprendre, non comme rejet de l'activité de la pensée, mais plutôt comme abandon de sa position contemplative devant le monde. Car « c'est la pensée qui crée d'abord le monde dans lequel on peut transformer et non simplement bâcler. [17] » C'était affirmer en son temps la reprise nécessaire d'un geste théorique critique dans un marxisme qui se rigidifiait et se dogmatisait. Bloch voulait un marxisme ouvert aux questions de son temps, un marxisme vivant capable de répondre aux défis nouveaux qui se dressaient alors. Il se montra ainsi très critique vis-à-vis de ce qu'il nomma le « marxisme vulgaire » pour s'être révélé parfaitement incapable de comprendre et de se confronter au phénomène inédit du nazisme [18]. Et il sut aussi montrer que le marxisme pouvait s'ouvrir à des questions autres que celles concernant la nécessaire réorganisation économique de la société, des questions éthiques, esthétiques, épistémiques, etc., rappelant que de limiter le point de vue à l'économique, « le regard réaliste ne peut devenir fécond, l'homme ne vit pas seulement de pain [19] ». Il rejoint ainsi, par bien des aspects, la constellation « hérétique » des penseurs de l'École de Francfort [20]. Mais sa particularité aura sans doute été de vouloir maintenir par-dessus tout la perspective de la praxis révolutionnaire, d'où sa volonté de se présenter toujours comme un penseur marxiste. À cet égard, il resta, comme Marcuse, une personnalité influente dans le mouvement étudiant allemand des années soixante, comme le prouve ses relations avec le leader étudiant Rudi Dutschke [21].

Il s'agissait pour Bloch de recommencer le marxisme. Mais, bien entendu, de le recommencer en dehors de la raison étroite et très positiviste dans laquelle il s'était enfermé. « La raison reste l'instrument de la réalité effective, mais il faut préciser : la raison matérialiste concrète qui rend justice à la totalité de la réalité, par conséquent même à ses éléments compliqués et imaginaires [22] ». Aussi, la forme du discours blochien cherche-t-elle à étendre, dans une teneur explosive et expressionniste, toute empreinte de sensibilité musicale, le domaine de la pensée rationnelle au-delà de la dimension instrumentale dans laquelle elle a été réduite. Atteindre une autre forme d'expressivité, rendant compte de l'essence utopique contenue dans la raison.

Mais cette nouvelle rationalité, axée sur un humanisme révolutionnaire, peut-elle encore correspondre avec les interrogations propres à ce début de XXIe siècle ? Peut-être non, si l'on s'en tient au pied de la lettre des écrits de Bloch. Mais plus certainement oui, si ceux-ci sont pris comme l'expression d'un système ouvert. Devant, par exemple, l'étendue de la crise écologique présente, il ne serait sans doute pas inutile d'approfondir le concept blochien d'une « alliance avec la nature », ou de reprendre la réflexion à partir de la finalité utopique proposée par le jeune Marx, et soutenue par Bloch, d'une « humanisation-naturalisation » du monde. Ne serait-il pas important également, pour conjurer les menaces actuelles de nouvelles pestes émotionnelles, de prêter attention aux analyses de Bloch sur le péril nazi, développées dans son ouvrage Héritage de ce temps ? Ne faudrait-il pas faire retour, comme Bloch le fit dans son livre [Droit naturel et dignité humaine [23], sur la question d'un bonheur commun défini en liaison avec celle de la liberté et de la dignité de chacun ? Enfin, face à l'attrait hypnotique des scénarios dystopiques qui se répandent à notre époque, réévaluer le rôle de l'imagination utopique dans nos actes politiques devrait-elle être considérée comme une tâche secondaire ? Ce ne sont que quelques indications de ce qui peut faire, dans son inactualité, l'actualité même de l'œuvre blochienne.

Mais ce qui touche particulièrement dans les écrits de Bloch, c'est cette confiance audacieuse dans le mouvement même de la pensée. « Penser veut dire franchir », aimait-il répéter constamment. Tout part pour lui de cette attention à notre vie intérieure, notre véritable richesse inépuisable, entre mémoire et désir, qui nous relie au monde. Il me semble que c'est bien cela que Benjamin avait deviné lorsqu'il rendit compte à son ami Scholem de sa lecture de L'Esprit de l'utopie : « Bloch donne cette citation du Zohar : “ Sachez que pour chaque monde il y a deux regards. L'un voit son extérieur, à savoir les lois universelles des mondes suivant leur forme extérieure. L'autre voit l'essence interne des mondes, à savoir le contenu des âmes humaines. Il s'ensuit qu'il y a aussi deux niveaux d'activité, les œuvres et les prescriptions de la prière ; les œuvres sont là pour parfaire les mondes sous l'aspect de leur extérieur, mais la prière pour faire tenir le monde unique dans les autres et les emporter vers les hauteurs. ” Je n'ai jamais rien lu sur la prière qui soit évident comme l'est cela. » [24]

Ne faut-il pas encore tenir le monde ?

Pascal DUMONTIER


[1] Cet opus magnum de Bloch – 1 500 pages – est disponible en trois volumes chez Gallimard.

[2] Günther Anders Antwortet, Berlin, Tiamat, 1987, p. 85, cité par David Munnich, L'Utopie, le messianisme et la mort, Sens & Tonka, 2024, p. 27.

[3] Ernst Bloch, Le Principe Espérance, tome I, Gallimard, 1976, pp.10-11.

[4] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, Gallimard, 1977.

[5] Theodor W. Adorno, « L'Anse, le pichet et la première rencontre », Notes sur la littérature, Champs Flammarion, 1999, pp. 386-387.

[6] Georges Didi-Huberman, Imaginer Recommencer, Minuit, 2021, p.257.

[7] Il y aurait une réflexion très certainement féconde à opérer dans le rapprochement de L'Esprit de l'utopie (1918) avec Histoire et conscience de classe (1923) de Lukács, L'Étoile de la rédemption (1921) de Franz Rosenzweig et Être et temps (1927) de Martin Heidegger, ces quatre œuvres constituant une sorte de constellation philosophique inaugurant l'ère de rupture de l'après-1918. Sans les confondre, un rapprochement très instructif a été mené entre Lukács et Heidegger par Lucien Goldmann, Lukács et Heidegger, Denoël, 1973. Georges Steiner, – constatant, dans son Martin Heidegger (Albin Michel, 1981), qu' « Il y a de réels échos entre Sein und Zeit et les écrits d'Ernst Bloch comme des “méta-marxistes” de l'École de Francfort » – nous indique leur intérêt commun pour les questionnements ontologiques. Rosenzweig, quant à lui, n'est malheureusement que fort peu connu au-delà des cercles qui se passionnent pour la philosophie du judaïsme ; Arno Münster est peut-être le seul cependant à remarquer, dans Ernst Bloch. Messianisme et utopie, PUF, 1989, p.171, que « personne n'a encore vu ou analysé la profonde parenté spirituelle existant entre la pensée d'E. Bloch et celle de Rosenzweig ».

[8] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, op.cit., p. 9.

[9] Ernst Bloch, Experimentum mundi, Payot, 1981 ; réédition, avec une préface de Gérard Raulet : Klincksieck, 2025.

[10] Georges Didi-Huberman, Imaginer Recommencer, op.cit., p.253.

[11] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, op.cit., p.235.

[12] Ibid., p.236.

[13] Ibid., p.284.

[14] Walter Benjamin, « Kitsch onirique », in Œuvres II, Gallimard, Folio essais, 2000, p. 7.

[15] Georges Didi-Huberman, Imaginer Recommencer, op.cit., pp. 253-254.

[16] Gérard Raulet, Humanisation de la nature. Naturalisation de l'homme. Ernst Bloch ou le projet d'une autre rationalité, Klincksieck, 1982. Signalons également les ouvrages d'Arno Münster, l'autre grand spécialiste de Bloch, qui, par de nombreux aspects, se rapprochent de cette idée : Figures de l'utopie dans la pensée d'Ernst Bloch, Aubier, 1985 ; Ernst Bloch. Messianisme et utopie, PUF, 1989 ; L'Utopie concrète d'Ernst Bloch. Une biographie, Kimé, 2001 ; Espérance, rêve, utopie dans la pensée d'Ernst Bloch, L'Harmattan, 2015.

[17] Ernst Bloch, Traces, Gallimard, 1968, collection Tel, p. 175.

[18] Cf. Ernst Bloch, Héritage de ce temps, Payot, 1978 ; réédition : Klincksieck, 2017.

[19] Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie, op. cit., p. 292.

[20] Cf. Rolf Wiggershaus, L'École de Francfort. Histoire, développement, signification, PUF, 1993.

[21] Rudi Dutschke « s'entendit parfaitement avec Bloch sur le point décisif qu'un renouveau du marxisme en tant que philosophie de la praxis ne peut se faire que dans la tradition du marxisme libertaire et démocratique de Rosa Luxemburg, pour laquelle la construction de la société socialiste ne peut s'effectuer qu'en respectant toutes les libertés des citoyens ; car la “liberté”, “c'est toujours et d'abord la liberté d'expression de l'adversaire politique.” » (Arno Münster, L'Utopie concrète d'Ernst Bloch, op. cit., p.319).

[22] Ernst Bloch, Héritage de ce temps, op. cit., p.136.

[23] Ernst Bloch, Droit naturel et dignité humaine, Payot, 1976.

[24] Walter Benjamin, Correspondance tome I - 1910-1928, Aubier, 1979, pp. 200-201.

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16.03.2026 à 11:40

Variations sur une fascisation

F.G.

■ RÉFRACTIONS, n° 54 LES HABITS NEUFS DU FASCISME Septembre 2025, 272 p. Vous, je ne sais pas, mais moi, ce que je ressens chaque matin en faisant ma revue de presse ou en consultant, sur Mediapart, le fil AFP, c'est une invariable sensation de nausée. Quelque chose qui noue le bide tant le degré d'infamie que produit ce monde en train de se défaire tient de l'inédit. Bien sûr, le café faisant son effet et le temps passant, on se reprend et l'accablement mute en questionnement. Que (…)

- Recensions et études critiques
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RÉFRACTIONS, n° 54
LES HABITS NEUFS DU FASCISME
Septembre 2025, 272 p.


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Vous, je ne sais pas, mais moi, ce que je ressens chaque matin en faisant ma revue de presse ou en consultant, sur Mediapart, le fil AFP, c'est une invariable sensation de nausée. Quelque chose qui noue le bide tant le degré d'infamie que produit ce monde en train de se défaire tient de l'inédit.

Bien sûr, le café faisant son effet et le temps passant, on se reprend et l'accablement mute en questionnement. Que s'est-il donc passé pour qu'on en soit arrivé à un point tel de déliquescence de la pensée pour que la perspective de l'accession au pouvoir, après Trump et quelques autres lumières dans son genre, l'hypothèse d'un néofascisme soit aujourd'hui envisagée comme probable dans divers pays d'Europe ? La question reste ouverte, et elle taraude.

Dans son dernier livre – Contre-révolution et révolte (1972) –, Herbert Marcuse (1898-1979), proche de l'École de Francfort, n'écartait pas l'hypothèse d'un retour du fascisme comme « contre-révolution » ou, dans le cas du Chili d'Allende, en 1973, comme « contre-insurrection » préventive [1]. L'idée de prévention est importante. Il faut l'entendre comme participant d'un dispositif général de sauvetage du système global d'exploitation – le capitalisme – contre toute remise en cause ou levée en masse des peuples. C'est pourquoi la fascisation des esprits touche d'abord la haute bourgeoisie et ses commis : la caste journalistique, notamment. Comme le poisson, qui pourrit par la tête, les princes du CAC 40 ont choisi leur camp. Plutôt le Rassemblement national et ses satellites fascisants qu'un appel d'air réformiste radical ou révolutionnaire qui mettrait en danger son destructeur business.

Le phénomène est général. La trumpisation du politique, aussi. Au bout du compte, ce qui peut venir partout – et qui en rapport direct avec les évolutions au long cours d'une social-démocratie plus traître à la cause de l'émancipation qu'elle ne l'a jamais été en légitimant les processus néo-libéraux d'individualisation et de précarisation –, c'est un retour massif de l'ignoble.


Le principal intérêt de cette 54e livraison de la revue-livre Réfractions – sous-titrée « Recherches et expressions anarchistes » – est sans doute de prendre le taureau par les cornes et, partant d'une constatation simple, à savoir que la fascisation des esprits est une donnée de base de cette sombre époque, d'imaginer des pistes sur la meilleure manière de résister à ses effets mortifères. Intitulé Les Habits neufs du fascisme, l'équipe rédactionnelle admet d'entrée que les qualifications sont diverses pour caractériser le phénomène : « fascisme », « néofascisme », « fascisme tardif » ou, plus simplement, « extrême droite » ou même « nouvelle droite », mais la chose importe peu finalement. Ce qui fait sens, en revanche, et sens plein, c'est, dans leur pluralité d'approches, la qualité des contributions qui sont réunies dans ce dense volume.

Pour que le lecteur ait une idée de l'ampleur du champ visité, il est bon de s'arrêter sur celles qui nous ont semblé novatrices ou probantes. Par exemple, l'entretien avec Ghassan Age, anthropologue libanais officiant à l'université de Melbourne (Australie) et auteur du livre Du Loup et du Musulman, qui nous livre une réflexion de première importance sur ce qu'il appelle la « domestication générale » et sur le parallélisme entre la gestion des déchets matériels du capitalisme extractiviste et les populations qu'il a réduites au statut de déchets humains à force de racisme et de colonialisme. À le lire, on perçoit comment l'un des traits communs des processus de néo-fascisation, de Trump à Netanyahu, repose sur un même délire mental d'épuration de l'étrange étranger. Ce n'est d'ailleurs pas nouveau concernant l'Australie, dont la colonisation s'est construite sur un génocide de grande ampleur. En Israël, de même, ce qui demeure du sionisme, qui fut à ses origines relativement pluriel, c'est une forme de monstrueuse irrationalité pathologique et guerrière.

De même, « Le droit de jouir de ses haines et de ses peurs », conversation sur « les ressorts du “fascisme tardif” avec Alberto Toscano, auteur d'une Généalogie des extrêmes droites contemporaines, publiée, en 2024, aux éditions de La Tempête, vaut le détour. Pour Toscano, il y aurait une certaine « joie fasciste » (Brasillach) à « jouir de ses haines et de ses peurs ». Le « cycle réactionnaire que nous vivons » serait directement lié aux « symptômes morbides qui peuplent notre époque ». Si Toscano tient au concept de « fascisme tardif », c'est qu'il est, à ses yeux, le seul qui permette de mettre l'accent, comme quand on parle de capitalisme ou de marxisme tardifs, sur la nouveauté de ce fascisme ancré « dans des fantasmes d'une modernité blanche, industrielle et patriarcale issus de la période postfasciste, d'après- guerre », nouveauté qui oblige l'antifascisme à « remettre en question son propre cadre théorique et les définitions sur lesquelles il se base. Enfin, Toscano rappelle opportunément cette vérité d'évidence : « Qui ne veut pas entendre parler d'anticapitalisme devrait aussi se taire sur l'antifascisme. Celui-ci ne peut pas se résumer à résister au pire, mais sera toujours inséparable de la construction collective de formes de vie à même de défaire les visions mortifères à base d'identité, de hiérarchie et de domination que la crise du capitalisme vomit à intervalles réguliers. »

Pour Jean-Pierre Duteuil – « De chacun son fascisme à chacun son intérêt » –, si le fascisme (historique) procéda bien d'une sorte de contre-révolution préventive s'inscrivant dans le prolongement de l'écrasement des soulèvements conseillistes en Allemagne et des occupations d'usine en Italie, on est en droit de se demander, comme lui, quels équivalents pourraient confirmer cette thèse d'une contre-révolution préventive aujourd'hui. La guerre sociale, pour l'auteur, c'est la bourgeoisie qui la mène. Partout. Ce fut le cas contre les Gilets jaunes, qui se radicalisèrent quand le lourd mépris, puis la sauvage répression que leur opposa l'État les poussa à changer de méthodes, et ce faisant à ouvrir les yeux. Il n'est donc pas faux de penser que le capitalisme porte en permanence avec lui le fascisme, thèse qu'exposait déjà Daniel Guérin dans Fascisme et grand capital (1936).

De son côté, Norman Ajari – « Maga ou l'État méga-corporatif » –, auteur de La Dignité ou la mort (La Découverte, 2019), brosse un portrait saisissant des « Lumières obscures », mais aussi paralysantes, qui, depuis janvier 2025 et le second mandat de l'homme à la moumoute orange, ont plongé les États-Unis d'Amérique dans la dépression. Il le fait en insistant sur la cohérence du projet que portent, dans une étrange convergence idéologique, ses inspirateurs – néo-réactionnaires outranciers, conservateurs bon teint, chrétiens évangélistes et siliconés de Californie. Ce projet – Make America Great Again (Maga) –, nous dit Ajari, c'est « une manière de penser une épuration sociale » fondée sur « l'idée que, pour le capital, pour garantir les investissements, pour garantir la stabilité du marché, il faut des institutions et des lois claires et immuables permettant aux capitalistes de se projeter dans l'avenir ». Du Hayek pur jus en quelque sorte, qui rêvait d'inscrire les règles du « libre marché » dans la Constitution pour que les électeurs votent sur tout et n'importe quoi, sans que l'essentiel bouge.

Sur l'homme à la tronçonneuse, et plus encore le pays qui est tombé dans sa pogne – cette Argentine qui fut terre de luttes et de résistance –, Agustín Tillet – « L'extrême droite en Argentine » – nous livre une analyse fouillée de la longue période – péroniste – de dégénérescence sociale qui a précédé l'arrivée au pouvoir du psychotique Javier Milei, qui désormais le dirige. Car l'effondrement vient toujours de loin. Quand un peuple ne s'inscrit plus dans aucune forme de régulation collective, quand tous les repères sont brouillés, quand la seule chose qu'on partage est le manque, le ressentiment devient un ressort d'action puissant.


Enfin, au milieu de cette litanie de mauvaises nouvelles, le texte de Jean-René Delépine – « Une histoire de vaches et de chevaux » – détonne. L'angle choisi est, ici, littéraire, voire poétique. Il commence par une citation d'Henri Michaux et se poursuit par une réflexion sensible sur le monde tel qu'il se défait autour d'une très pertinente réflexion sur « l'individualisation de notre rapport aux autres » et notre « perte d'autonomie » comme « stratégie du pouvoir ». Cette stratégie – « axe de la contre-attaque du patronat aux mouvements des années 1960 » – n'a pas cessé de s'affiner au cours de ce demi-siècle parcouru depuis. Avec les ravages qu'on sait en tous domaines. Delépine, qui cherche désespérément des points de résistance à ce naufrage, en trouve, à raison, dans le beau livre de Jean-Christophe Bailly intitulé Le Dépaysement [2], un « ouvrage de géographie humaine », un livre sillonnant en quête de ce qu'est, non pas « la France » ou « l'être français », mais une « réflexion sur une identité qui ne serait pas un noyau menacé à protéger de l'altérité, mais au contraire un accueil de ces altérités ne cessant de s'ajouter à ce patchwork vivant qu'est un pays. Là où Delépine touche particulièrement juste, c'est en élargissant le champ de réflexion sur la question identitaire à celle, plus générale, des identités, si obsessionnellement présente dans certains milieux militants de la gauche dite radicale. « La diversité, écrit-il, [y] est devenue la diversité des identités, chacune fonctionnant selon la même pente totalitaire que l'identité nationale de l'extrême droite. » C'est sans doute un peu sévère, mais non dénué de fondement.

Ce recueil, d'indispensable lecture par les temps qui courent, contient également, sous forme d'entretiens ou de textes, des contributions de Jesse Oslavsky, de Gwenola Ricordeau, de Mathias Reymond, de Tomás Ibáñez et de Patrick Samzun ainsi que de précieuses notes de lecture.

Freddy GOMEZ


[1] À notre connaissance, l'inventeur de ce concept de « contre-révolution préventive » est l'anarchiste italien Luigi Fabbri (1877-1935), auteur de La Controrivoluzione preventiva, ouvrage publié en 1922.

[2] Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement : voyages en France, Seuil, 2011.

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09.03.2026 à 06:42

Quand la musique est bonne

F.G.

Des fois les choses se font sur un coup de tête. L'annonce d'un concert dans une ville voisine, Sergio sur les planches, l'occase à ne pas rater. L'ami Quim est d'accord pour en être. Alors on trace la route. On croit partir pour une soirée mais c'est toute une époque qui se ramène. Il fait nuit quand on arrive à Béziers. Un panneau indique que la ville est la plus vieille de France. 2500 ans au compteur. La datation est suspecte : « En 2020, le maire de Béziers embrasse sans ciller cette (…)

- Marginalia
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Des fois les choses se font sur un coup de tête. L'annonce d'un concert dans une ville voisine, Sergio sur les planches, l'occase à ne pas rater. L'ami Quim est d'accord pour en être. Alors on trace la route. On croit partir pour une soirée mais c'est toute une époque qui se ramène.

Il fait nuit quand on arrive à Béziers. Un panneau indique que la ville est la plus vieille de France. 2500 ans au compteur. La datation est suspecte : « En 2020, le maire de Béziers embrasse sans ciller cette thèse selon laquelle sa ville aurait été fondée par des Rhodiens avant que les Phocéens n'installent une colonie à l'emplacement de la future Marseille – conjecture faisant de sa commune la plus ancienne de France. Qui l'autorise à clamer : « Ici, vous êtes dans la plus vieille ville de France ! Les Marseillais nous le refusent envers et contre tout. Mais, à un moment donné, il y a des études, des recherches, des fouilles. Tant pis pour les Marseillais, tant mieux pour nous. » Une hypothèse jugée hautement fantaisiste par la communauté scientifique » [1]. Fantaisiste Ménard ? Pourquoi pas repenti socialiste tant qu'on y est !

Sur la gauche, au-dessus de l'Orb gonflé par les pluies, le millénaire Pont Vieux témoigne de l'immuable. On passe devant les allées Paul-Riquet où tout est désert à part quelques bagnoles. Béziers a toujours eu du glauque en elle. J'y ai vécu ado. Souvenirs de collégien d'une ville déjà dure. En 2015, j'y suis revenu en reportage pour [2]. Ménard venait de prendre la mairie et cranait en Dirty Harry biterrois. Des placards municipaux affichaient en gros plan un pistolet Beretta 92-FS, calibre 9 × 19 mm Parabellum : « Désormais, la police municipale a un nouvel ami. » Un flingot pour déclarer ouverte la guerre sociale, le message était clair !

Durant le trajet, avec Quim, on a causé violence politique. Le sujet revient entre nous comme un marronnier, en fonction de l'actu. Il y a dix ans, l'ami campait sur une certaine non-violence. Aujourd'hui il a changé et refait l'histoire : il est le premier à saluer l'action des chasseurs de skins des années 1980 et je salue le courage des copains ayant viré les fachos des ronds-points en 2018. Les nazis ont fait un lied de la mort de Horst Wessel, la députation française une minute de silence en l'honneur de Deranque. C'est un bon début et ça promet de swinguer dans nos prochaines années trente.

On se gare rue Général-Thomières, du nom d'un officier qui, en 1793, s'est battu contre les monarchies ibériques voulant venger un Louis XVI étêté. Devenu général d'Empire, Thomières calanchera sabre au clair en 1812 lors de la bataille des Arapiles en Espagne. Mais qu'importe la bio du haut bidasse : à Béziers, sa rue est moche et planquée.

Théâtre des Franciscains, on est en avance. On prend langue avec une jeune ouvreuse. Elle est épatée qu'on ait fait le trajet depuis Perpignan pour une sortie de résidence. Je lui explique que Sergio est une de mes icônes. Je suis un quinqua-groupie. Et puis Perpignan-Béziers, on change pas trop de biotope, ça reste Facholand. L'ouvreuse ne cache pas s'emmerder la life à Béziers. Heureusement, l'été y'a la plage au Cap d'Agde ou à Vias. Pour les bars, Montpellier n'est pas loin mais c'est chaud la route quand on a bu. Le problème, c'est pas l'alcool, c'est les flics, ironise Quim qui déteste la police depuis ses premiers squats toulousains.

On s'assoit au troisième rang. Au concert, faut que je sois collé à la scène pour voir les visages : les sourires complices, les tics de concentration, les grimaces hantées. Les musicos arrivent. Les membres du quatuor Debussy, le oudiste syrien Khaled Al Jaramani et Sergio. Comme de coutume, Sergio est nippé en noir et pieds nus. Toujours la même Stratocaster et sa rugueuse patine. Jeune, Sergio sautait en l'air comme un cabri et ses riffs crevaient les ventres mous. Son groupe de rock provoquait la bête qui rampait lentement – We never stand fascism anymore.

Serge Teyssot-Gay était le guitariste de Noir Désir.


Officiellement Noir Désir n'existe plus. Tout le monde sait pourquoi et on ne va pas refaire le film. Mais ne plus exister ne suffit pas ; ne pas avoir existé serait mieux. Canceller Noirdez, v'là qui a de la gueule et une certaine réalité puisque les radios se sont engagées à ne plus diffuser ses chansons. On appelle ça soigner le mal à la racine. Un jour mon fils cadet s'est retrouvé dans le camp du mal. En l'espace d'un bref échange musical, le jeune ado qu'il était est passé côté obscur de la force mâle. J'étais là, j'ai tout entendu.

Cadrons la scène : un jardin d'été avec des gens de gauche dedans. Navarro junior a quinze ou seize piges. Une adulte le questionne sur ses goûts musicaux. Il se trouve que ladite adulte est un oxymore bien actuel : quand l'extraction bourgeoise se coule dans le féminisme en vogue.

Question de l'émancipée :
– Et toi, tu écoutes quoi comme musique ?
– Noir Désir.

Et vlan, la bourde, la béance.

À côté, anticipant le bordel à venir, le daron sue à grandes gouttes. Il sait obscurément qu'après des années passées à écouter Nekfeu, PNL et Damso, son fils a lâché le rap et découvert Noirdez. Précisons qu'il l'a découvert par ses propres moyens parce qu'à la maison on n'écoute plus le groupe de rock depuis au moins sa naissance.

La bourge de gauche se redresse tel un dard et cause au minot comme s'il était un trentenaire votant Place publique :
– Tu fais donc la différence entre l'homme et l'artiste ?

Sentence ad hoc, hésitation de l'ado.

– Euh… oui.
– Eh bien, moi non.

Fin de l'échange et de la leçon.

À l'ado de macérer dans son jus trouble. De sonder, à l'aune d'un paquet de chansons, sa jeune masculinité toxique. De se demander si écouter Marlène ne revient pas à cogner symboliquement une nana jusqu'à la tuer.

Oh Marlène, c'est la haine
Qui nous a amené là
Mais Marlène, dans tes veines
Coulait l'amour des soldats


Tout ça est grotesque mais tout ça est l'époque. Car telle est la puissance de la morale, notre église à tous qui œuvre au grand partage : d'un côté les ouailles, de l'autre les impies. D'un côté les mâles déconstruits, de l'autre les bastonneurs.

Sur sa chaise, le daron essaie de refroidir son sang, mais rien n'y fait.



Sur la scène du Théâtre des Franciscains, les Debussy boys soit Christophe (premier violon), Emmanuel (deuxième violon), Vincent (alto) et Cédric (violoncelle) jouent une pièce du compositeur américain Marc Mellits. C'est plein de boucles et de motifs répétitifs. Je décolle. Quim gigote. Petit, sa mélomane de mère l'amenait régulièrement à des concerts de musique classique ; c'était une torture qu'il taisait. Il en garde des stigmates, une nervosité de l'enfance. Dans quelques minutes, il fermera les yeux et ça ira mieux. La musique le prendra.

Sur scène, à gauche, accroupi derrière son rack de pédales, Sergio semble méditer. Je l'observe souriant ou clignant des yeux. Derrière lui, Khaled est impassible et aux anges. Son oud est calé sur son ventre. Ce type a survécu à l'effondrement de la Syrie et aux milices. Une pensée parasite traverse mon cerveau : et dire que c'est Ménard-Ville qui finance un moment pareil.

FN souffrance, qu'on est bien en France.

« Les faits sont là : Noir Désir est désormais banni de la mémoire collective. L'éclat du souvenir a pâli pour produire l'étrange sentiment d'une Cité interdite. Cet effacement de la vie publique est en lui-même très étonnant, car il n'est pas jusqu'à la mémoire du métier, des institutions, des industries musicales qui trébuche et peine à retrouver son équilibre dans son effort hygiénique de bien-pensance, dans cette fuite en avant qui marque l'existence, ou plutôt la non-existence du groupe. » Ces mots font du bien, ils sont signés Luc Robène et Solveig Serre. Luc Robène est historien à la fac de Bordeaux et guitariste – au mitan des années 80, il a comblé l'éphémère départ de Sergio au sein du groupe qui s'appelait alors Noirs Désirs. Directrice de recherche au CNRS, Solveig Serre est historienne et musicologue – son champ d'investigation va de l'opéra au punk. Le couple a dirigé la récente publication de Noir Désir [3], livre collectif riche de plus d'une dizaine de témoignages. Musiciens, techniciens, chercheurs, tous parlent, tous racontent : la genèse, la débrouille, le succès. Les studios, les répètes, les concerts jusqu'à l'épuisement. L'engagement : contre l'extrême droite, en soutien au GISTI [4].

Les débuts de Noirdez sont grattés jusque dans « la chaleur intense des nuits bordelaises des années 1980 ». C'est là que tout se joue, dans la naissance d'une colère lycéenne nourrie par l'énergie punk. Au-delà, il y a l'aura de la « mythologie du rock » qui va se matérialiser dans « la frugalité du matériel, la dureté du son ou la simplicité des liens humains, dans une recherche de sens et d'appartenance au collectif ».

Pour les auteurs du livre, l'objectif est clair : il s'agit d'« archiver la mémoire », de combler un « vide mémoriel », de rendre « très humblement son histoire » à un groupe majeur du rock français. Factuel, multifocal, dévoué, il y réussit.

La musique par la bande donc, celle des potes, celle du temps long au gré duquel la formation se compose et recompose, se soude et s'éclate. Jamais apaisés, jamais tranquilles avec leur succès, les gars de Noirdez cherche le son comme d'autres le Graal. Un son qui amalgame, hurle le monde et crache ses chicots. Quand les tripes sont à l'air, faut virer les mouches et les pisse-froid.

Allez, enfouis-moi, passe-moi par-dessus tous les bords
Encore un effort, on sera de nouveau
Calmes et tranquilles, calmes et tranquilles


Tu parles.

Pourquoi Noir Désir, sujet éminemment mineur et polémique par temps de fascisation galopante et de catastrophe climatique ? Parce que l'incident entre la bourge de gauche et mon fils a réveillé quelque chose. Le soudain besoin d'une vérification. De revisiter l'énigme : le don des nues, le fantôme pendu de Cortez – ah mais où sont les mots secrets ?

Élan nostalgique. Années 1990, le monde chancelant mais ouvert, la révolution au bout des slogans ; années 2000, le dur s'annonce, vient la manif contre Le Borgne en 2002 où je rencontre ma compagne. Le vent nous porte, c'est notre bande son, le pouls de nos étreintes et de nos combats.

Ma biographie intime et politique est liée aux chansons de Noirdez. Les nœuds sont multiples et indémêlables. Je le constate et l'assume car tout ça forme une cohérence qui me remplit les moments de doute. Par exemple il me souvient d'une récente et convenue mobilisation contre les retraites où, sur la plateforme d'un camion Sud, trois jeunettes guinchent en damnées sur Le Temps des cerises version des Bordelais. Mon cœur fait boum, j'ai vingt piges et la banane qui va avec. Je prends un pote à témoin :
– Putain Noirdez !

Regard suspect et sombre du camarade qui me douche froid. À l'évidence il ne partage pas une miette de mon enthousiasme. Ma joie s'ampute et se barre en me traitant de connard. Seul sur la chaussée, une bagnole klaxonne dans mon dos. Une Austin. Sûrement celle d'Ernestine. Je délire. À moins que depuis toutes ces années elle ait enfin réussi à démarrer.

Ernestine
Les places sont chères, ici-bas
Le chant des cimes
S'atteint ou ne s'atteint pas



« Faire la différence entre l'homme et l'artiste », face à mon fils, la moralisatrice avait ressorti le mantra creux du moment.

Qu'est-ce qu'un artiste ? C'est une personne qui a des pensées, visions étranges, parfois décalées, qui s'en saisit, les met en forme et les sublime dans un exutoire poétique. Comme tout un chacun, l'artiste n'est jamais la somme de ses pensées. C'est pas moi qui le dit mais un psychiatre avec qui j'ai longuement discuté.

– M. Navarro, vous n'êtes pas vos pensées.

Il m'a fallu des années pour métaboliser l'axiome. Comprendre ce qu'il impliquait, cette étrange dissociation entre mon moi profond et ce qui virevoltait autour.
La création est une transe : au moment où j'écris ces lignes ; je les découvre apparaissant sur l'écran. Écrivant, je suis mon premier lecteur et c'est toujours une découverte.
Dans Comme une mule, François Bégaudeau commente les mystères de la création : « L'homme et l'artiste ont en commun un corps et ce n'est pas rien. Mais ce n'est pas le même corps. Au point de frottement de la voix de Bertrand et de l'ouïe de François se forme un corps tiers qui n'est ni de Bertrand ni de François. Un corps informe, vaporeux, fantomatique, et qui se remodèle au gré des notes tel un nuage au gré du vent. Quand je réécoute Tostaky avec une immuable allégresse, Cantat n'est pas dans ma chambre. Il n'était pas là non plus dans celle que j'occupais en 1992, à la survenue de ce morceau éponyme d'un album non moins puissant. (…) Cantat n'était que l'entremetteur négligeable de l'insatiable copulation entre Tostaky et moi. (…) La voix sort du ventre et justement elle en sort. Elle s'en échappe. Dans l'espace mental que l'écoute creuse dans le monde physique, elle flotte seule et sans port, comme les vers qu'elle charrie. « Diagonales perdues et les droites au hasard » n'appartient plus à Cantat, ne lui a jamais appartenu. C'est passé par lui et ça repart loin de lui, une diagonale perdue en effet, traçant au hasard des droites dans le volume que déploie, en toute autonomie, libre comme l'air qu'elle joue, portée par l'air qu'elle emplit, mue par sa seule force, la musique. »

Conclusions : chacun s'arrange avec sa conscience (et lit Céline s'il veut).


Sur la scène du Théâtre des Franciscains, on y revient, car la soirée commence à peine. Sergio et Khaled jouent Paradis perdu. C'est une balade tissée de notes lumineuses et tristes. L'oud arpège ses attaques, on dirait un essaim qui se noircit et se saborde. Khaled chante en arabe le rêve enseveli sous les décombres : « Et les chansons joyeuses sont devenues des pleurs ». Le concert a une visée pédagogique, chacune des deux formations – Interzone et le Quatuor Debussy – raconte la rencontre, l'apprivoisement mutuel et la fécondité du métissage.

Pendant deux décennies, Sergio et Khaled ont formé le duo Interzone. Dialogues filants de la guitare électrique et du oud, où tout flambe et émerveille, accouche d'arabesques rock et de polyrythmies narratives. Cinq disques au compteur, tout un monde. Le nôtre. Disloqué et disputé. Dans le troisième figure Sur la route de Homs. Avant de jouer le morceau sur scène, Khaled explique la genèse du morceau. Syrie, 2011. Le joueur d'oud a été arrêté et fiché dans un bus reliant Damas à Homs. Deux heures de route. Au bout, quoi ? La mort ? la torture ? la geôle ? Khaled ne sait pas. Pour taire l'angoisse, le musicien regarde le paysage et compose dans sa tête un motif mélodique. Ses pensées font un travail de création et de diversion. Sur scène, le musicien raconte la survie et la beauté pour brosser le triste.

Sergio n'a pas participé au livre collectif sur Noir Désir. Il a totalement coupé les ponts. C'est un artiste intègre qui vomit l'indécence et le bruit médiatique. Je le respecte. De même que les autres membres du groupe. À chacun ses serments de fidélité, ses héritages à sauver.

Quand le feu révolutionnaire déserte le champ social, les moralisateurs prennent tout l'espace. On ne change plus un monde dégueulasse qui s'autodétruit mais on l'habite avec plus de décence. C'est ainsi qu'on s'offusque en plateau et condamne les violences. De préférence celles chaudement monétisées sur le comptoir de l'opinion publique. De préférence celles portées par des stars car les stars, victimes ou bourreaux, sont avant tout des icônes dont la pureté cristallise le mal à abattre.

À titre indicatif, il n'y aura pas de buzz pour le millier de décès liés au travail en 2025. Les mains calleuses et les dos broyés manquent de cet entregent qui rend les causes œcuméniques.

« Ce qui est gênant dans la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres », récite Léo Ferré dans Préface où il tance la molle corruption des poètes. Graphomane, Léo a tout écrit, notamment le texte halluciné Des armes, que Noirdez a mis en musique.

Des armes, des chouettes, des brillantes,
Des qu'il faut nettoyer souvent pour le plaisir
Et qu'il faut caresser comme pour le plaisir
L'autre, celui qui fait rêver les communiantes


Quand j'écoute Des armes, ça me met les poils. Au nom de quelle mère morale supérieure devrais-je m'en priver ?


Je me suis longtemps demandé pourquoi cette anecdote, très secondaire, entre la bourge de gauche et mon fils m'avait à ce point travaillé.

La première hypothèse est que je m'en voulais de ne pas être intervenu pour dire à une adulte qui avait deux fois l'âge de mon minot de tenir sa bouche coite. On ne juge pas un gamin à sa playlist.

La seconde, plus sournoise, impliquait que le reproche n'était pas tant destiné au fils qu'au père. Si un ado se fourvoie à ce point dans ses goûts musicaux, c'est que ça a forcément merdé dans son éducation. Un père sensible aux violences faites aux femmes n'aurait pas décemment permis un tel dérapage de son fils. De fait, c'est la lignée mâle qui en prenait pour son grade. Peu importe si tout prouvait que le père ne s'était jamais construit en mâle dominant. Peu importe son féminisme réel : son statut de quinqua hétéro adossé au patriarcat parlait pour lui. Inutile de nier, juste faire en sorte que sa rédemption ne souffre d'aucun angle mort : le daron avait peut-être 600 disques à inspecter chez lui.

Après la discothèque viendraient les livres. Les jours du Onfray préfasciste étaient comptés. À la benne le postanarchiste de mes deux.


Le concert fini, je ne suis pas allé serrer Sergio dans mes bras. Pourtant j'aurais pu : un apéro entre public et musiciens était prévu au Théâtre des Franciscains. La jeune ouvreuse était là qui servait des drinks et Khaled expliquait la vieille histoire du oud – ce sublime luth arabe.

Avec Quim on avait la dalle ; alors on a zoné dans Béziers. Notre errance tourna court ; la ville était sans entrailles, creusée par la désertion. En attendant la commande d'un Pizzacosy, on a bu une mousse dans une brasserie dont le boucan faisait d'elle un îlot au sein d'une mer de silence. À l'étage, une vingtaine de lycéens fêtait un anniversaire. Ça piaillait criard et la musique était affreuse. La magie du oud se dissolvait et l'autotune, cette voix-machine sans chair ni âme, régnait en cerbère.

On a bâfré notre pizza sur un bout de trottoir en deux-deux, genre diable aux trousses. Avant de détaler, Quim a photographié une affiche municipale annonçant prochainement « La nuit des tapas ». Sur un visuel fait par IA, des gogos à gueule de Gaulois et des pimbêches à bonnet tendaient leur verre de vin et leur chope de bière en souriant, repus, devant des plateaux de charcutaille. Dix ans après, Ménard avait peut-être abandonné la stratégie du Beretta 92-FS.

Trop frontal.

Sébastien NAVARRO


[1] Roxana Azimi et Laurent Telo, « Béziers antique, l'extravagant chantier historico-touristique de Robert Ménard », Le Monde du 27-02-2026.

[2] CQFD

[3] Sous la direction de Luc Robène et Solveig Serre, Noir Désir, Riveneuve, 2025.

[4] Le GISTI – Groupe d'information et de soutien des immigrés –, association de soutien et de défense des travailleurs immigrés, fut fondé en 1972. Il est toujours en activité.

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