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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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28.06.2026 à 13:00

Le prophète oublié de la guerre du futur

Louis Puel

Albert Robida avait imaginé avant les autres la guerre du XXᵉ siècle — il est urgent de le redécouvrir aujourd’hui.

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Texte intégral (11925 mots)

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Un siècle après sa disparition, Albert Robida (1848-1926) reste souvent relégué au rang de curiosité rétrofuturiste. On le célèbre volontiers pour ses inventions visionnaires, telles que le téléphonoscope, préfiguration de nos outils de visioconférence, le blockhaus roulant, les transports électriques et quelques autres artefacts d’anticipation saisissants ; mais cette reconnaissance, tardive et partielle, tend paradoxalement à réduire la portée intellectuelle de son œuvre. Illustrateur et caricaturiste de génie, salué comme « le plus grand futuriste du monde » par l’historien des techniques et analyste des cultures de l’innovation Edward Tenner 10, il anticipe de manière littéraire et humaniste les usages sociaux et politiques de la technologie. Il le fait d’une manière bien différente d’un Elon Musk, qui fait de la prophétie un outil de pouvoir, ou de l’historien Yuval Noah Harari, dont la deep history retrace le passage d’un animal humain fragile à un démiurge techno-augmenté et anxiogène, au prix sans doute de l’effacement des acteurs et des causalités. Une lecture purement technologique de l’œuvre de Robida en masque pourtant l’essentiel 11. Le « maître de l’anticipation » 12 n’anticipait pas d’abord des objets ; il décryptait des logiques. Attentif aux dynamiques profondes des formes contemporaines de conflictualité, il n’est ni un simple prophète des drones, ni même un visionnaire des guerres futures. 

Alors que la guerre s’installe durablement dans l’imaginaire des sociétés européennes, sous des formes multiples et combinées – de l’Ukraine à Gaza, de la mer Rouge à l’Indopacifique – son œuvre, et plus particulièrement son ouvrage La Guerre au XXᵉ siècle, offre un cadre interprétatif décisif pour comprendre les conflits du XXIᵉ siècle, à condition de la lire non pour ses inventions et ses anticipations, mais précisément pour sa compréhension précoce des formes modernes de la guerre, en résonance avec les analyses stratégiques contemporaines. Car, ce que Robida a saisi, et que nos démocraties redécouvrent aujourd’hui avec stupeur, c’est sans doute que la guerre moderne n’est plus un événement exceptionnel qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l’histoire, mais un milieu désormais pérenne, au sein duquel s’organise l’existence collective de toute unité politique. 

Cette intuition, formulée dans le registre satirique de l’anticipation illustrée, rejoint les préoccupations centrales de la pensée stratégique contemporaine : comment penser une guerre sans seuil d’entrée clairement identifiable ni horizon de clôture, une guerre déformalisée, à la fois multidimensionnelle et cognitive, se soustrayant à toute dramaturgie classique ?

L’oubli relatif de Robida : entre rétrofuturisme et malentendu intellectuel

Une réception longtemps réductrice

Albert Robida occupe dans l’imaginaire français une place singulièrement ambiguë, sauf auprès de quelques fidèles 13. Il est certes reconnu, mais cette reconnaissance confine elle-même au malentendu. On l’a longtemps lu comme un simple illustrateur fantaisiste, un dessinateur virtuose aux visions débridées, voire un chroniqueur amusé des folies technologiques à venir. Cette lecture, aussi flatteuse soit-elle sur le plan graphique, opère en réalité une double réduction. D’une part, elle fait de cet observateur lucide l’auteur d’anticipations techniques naïves, plaisantes par leur candeur supposée mais en décalage avec ce que le XXᵉ siècle allait effectivement produire. D’autre part, elle le relègue, surtout, au rang de curiosité de la Belle Époque, simple témoin pittoresque d’un moment où l’on pouvait encore rêver l’avenir sans l’épreuve tragique des tranchées. On aurait pourtant tort de lui dénier sa place au sein du panthéon des visionnaires du XIXᵉ siècle. 

Un auteur mal classé

Le problème du satiriste tient à son caractère fondamentalement inclassable. Il n’est pas romancier scientifique au sens vernien : ses machines ne sont pas des prétextes à l’aventure, mais des vecteurs de commentaire social. Il n’est pas davantage un penseur politique explicite : aucun manifeste, aucune thèse univoque, aucun système théorique qui permettrait de l’annexer à tel ou tel courant de pensée. Cette difficulté à l’inscrire dans des canons disciplinaires a durablement pesé sur sa réception critique, le plaçant dans une forme d’impasse. Les historiens de la littérature ne savaient trop qu’en faire, les historiens des sciences le trouvaient trop littéraire et les théoriciens politiques, insuffisamment sérieux.

L’université, cette grande machine à produire des lignées et des filiations, s’est ainsi longtemps trouvée désarmée face à une œuvre hybride, qui ne sépare jamais le texte de l’image, la satire de l’anticipation, et qui résiste aux classifications habituelles 14. Le natif de Compiègne n’a pas fondé d’école, n’a pas eu de disciples revendiqués, n’a pas laissé de corpus critique suffisant pour justifier sa canonisation académique, d’où sa marginalité durable. Enfin, là où d’autres prophètes de l’apocalypse technologique adoptent le ton de l’avertissement solennel, Robida cultive la distance amusée, le second degré permanent et assumé.

Situer La Guerre au XXᵉ siècle dans l’œuvre de Robida

Une pièce d’un ensemble cohérent

La Guerre au XXᵉ siècle ne surgit pas ex nihilo dans la production de Robida. Elle s’inscrit au sein d’une trilogie qui constitue l’armature de sa réflexion sur la modernité : Le Vingtième Siècle (1883), La Vie électrique (1890) et, enfin, La Guerre au XXᵉ siècle (1887). Ces trois œuvres ne sont pas simplement juxtaposées ; elles forment un système interprétatif cohérent, visant à saisir dans sa globalité le basculement civilisationnel que l’auteur voit se profiler à la fin du XIXe siècle.

Ce qui traverse ces récits, au-delà de leurs différences de ton et de focale, c’est une préoccupation constante pour les effets de la modernité technique sur le tissu social. Robida ne s’intéresse pas à la technique comme spectacle ou comme prouesse ; il l’observe avant tout comme un vecteur de transformation anthropologique. L’électricité, les aéronefs, les communications instantanées ne sont pas chez lui des gadgets futuristes destinés à émerveiller le lecteur. Ils sont les instruments d’une recomposition profonde des rapports sociaux, des rythmes quotidiens et des modes de gouvernement. C’est à ce titre qu’on peut également en faire un précurseur du design fiction comme démarche mobilisant des scénarios et des artefacts de futurs possibles pour interroger le présent 15.

L’accélération constitue le fil rouge de cette trilogie. Avant la plupart de ses contemporains, Robida comprend que la modernité technique ne se contente pas d’ajouter de nouveaux outils à un monde qui resterait fondamentalement inchangé. Elle altère le tempo de l’existence, elle comprime l’espace-temps et crée de nouvelles formes d’urgence et d’immédiateté. C’est dans ce régime d’accélération généralisée 16 que s’inscrit l’intégration de la violence comme donnée durable du paysage moderne.

La Guerre au XXᵉ siècle vient ainsi clore un cycle de réflexion, en explorant la dimension proprement conflictuelle de cette modernité. Là où Le Vingtième Siècle décrivait les transformations du quotidien, et où La Vie électrique explorait les mutations de la vie domestique et professionnelle à l’aune de la fée électricité, La Guerre au XXᵉ siècle examine ce qui se produit lorsque les mêmes logiques de rationalisation technique s’appliquent à l’exercice de la violence collective.

Une anticipation non focalisée sur l’arme

À la lecture de La Guerre au XXᵉ siècle, le peu d’intérêt que Robida manifeste pour la performance technique en soi apparaît comme un trait essentiel de son œuvre. Ainsi, il ne se livre pas à ces descriptions complaisantes d’armements toujours plus puissants, toujours plus destructeurs, qui font les délices de la littérature d’anticipation militaire de son époque. Il identifie en revanche très tôt la domination du ciel (et les combats de voltigeurs aériens) comme espace de supériorité, la technicisation des mers (et les sous-marins), la frappe à distance qui dissocie le fait de tuer de tout contact physique risqué, la communication comme arme (et la manipulation cognitive par médiums interposés), la surveillance continue et la bureaucratisation industrielle du conflit. Sans employer nos concepts, bien sûr, il pressent néanmoins les drones, la guerre hybride, la guerre cognitive et la conflictualité permanente.

Illustration du voltigeur aérien n°39, page 36 de La Guerre au XXe siècle. © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

L’attention de l’illustrateur se porte ailleurs : sur les usages sociaux de ces technologies, sur les effets qu’elles produisent dans l’organisation de la société en guerre, sur les transformations du quotidien qu’elles entraînent. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la portée d’un canon, mais la manière dont la guerre s’immisce dans l’espace domestique, s’inscrit durablement dans le décor urbain et s’insinue dans les routines journalières. La guerre robidienne n’est pas celle des grandes batailles décisives, mais celle des bombardements routiniers, de la mobilisation permanente et de l’information continue sur le front.

De fait, cette approche révèle une intuition profonde : la modernité militaire ne consiste pas seulement en une amélioration quantitative de la capacité destructrice, mais en une transformation qualitative du rapport entre guerre et société. Ce n’est plus la guerre qui interrompt le cours normal de la vie civile ; c’est désormais la vie civile qui s’organise autour de la guerre érigée en matrice structurante. Les technologies militaires ne sont pas des instruments exceptionnels réservés à des moments de crise ; elles sont dorénavant des composantes ordinaires de l’environnement social.

Une guerre sans héroïsme

Conséquence logique de cette approche : chez Robida, la guerre n’a pas de héros. On chercherait en vain dans La Guerre au XXᵉ siècle une figure centrale du combattant, un personnage qui incarnerait les vertus martiales ou autour duquel s’organiserait le récit. Cette absence n’est pas un manque, mais un geste esthétique et politique : elle traduit l’idée que la guerre moderne n’est plus l’affaire d’individus, mais celle de systèmes, de machines, de procédures, et, plus encore, d’une division du travail qui redistribue la violence en fonctions spécialisées. Dans un tel monde, la grandeur guerrière ne se concentre plus dans un corps à corps, ni même dans la figure romantique du chef ; elle se dissémine dans des chaînes opératoires, des réglages, des dispositifs et des savoir-faire.

La présence de Fabius Molina ne contredit en rien cette logique ; elle en constitue au contraire un révélateur. Molina n’est pas un héros concret, mais un regard porté sur ce monde nouveau. Reporter de guerre avant l’heure, il traverse les événements sans jamais les dominer. Il observe, décrit, témoigne, mais il ne décide rien, ne transforme rien, ne maîtrise rien. Il n’incarne pas la guerre, du fond de la mêlée ; il en documente les manifestations envahissantes. Sa trajectoire narrative épouse moins celle d’un combattant que celle d’un observateur mobile, transporté d’un dispositif à l’autre, d’un corps spécialisé à l’autre, au fil des innovations techniques et des procédures qui structurent désormais la conduite de la guerre.

La Guerre au XXᵉ siècle est collective, bureaucratique, mécanisée. Elle est surtout technicisée au point de déplacer son centre de gravité vers des spécialistes, des opérateurs et des experts. Le récit est traversé par une procession de corps et de métiers – aérostiers, torpilleurs sous-marins, mitrailleurs « pompistes », chimistes, ingénieurs, médecins, apothicaires, téléphonistes, éclaireurs – qui signalent que l’efficacité guerrière ne repose plus sur l’élan individuel, mais sur des chaînes opératoires, des appareillages et des savoir-faire différenciés. À ce titre, elle ne laisse plus aucune place à l’exploit individuel sur le champ de bataille. Dès lors, les soldats y sont moins des combattants que des opérateurs de machines, des rouages au sein d’une vaste organisation technique et administrative. Le courage même n’y a, en vérité, plus de sens : face à l’artillerie électrique ou aux gaz asphyxiants, la bravoure individuelle ne constitue ni un avantage tactique, ni une garantie de survie, encore moins de gloire. Dans cet univers de dispositifs, la valeur guerrière se déplace : elle tient à la compétence, à l’exécution correcte d’une fonction, à l’intégration dans une chaîne technique et organisationnelle, bien plus qu’à l’audace ou au sacrifice personnel.

Cette dépersonnalisation du conflit va de pair avec sa routinisation. La violence n’est plus vécue comme une épreuve exceptionnelle, un moment de rupture qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l’existence. Elle devient un environnement, une condition permanente de la vie quotidienne. On ne va plus à la guerre comme on part à l’aventure ; on vit dans la guerre comme on habite une époque, sans possibilité d’en sortir, ni même d’espérer que cela s’arrête.

Illustration de l’unité des mitrailleurs pompistes, page 21 de La Guerre au XXe siècle. © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

Ainsi, cette vision désamorce toute possibilité d’héroïsation du conflit. Au contraire de nombre de ses contemporains, Robida refuse à la guerre sa grandeur tragique, son statut d’événement fondateur, sa capacité à révéler les vertus cachées de l’humanité. Ce qu’il montre, c’est une guerre qui constitue désormais le cours même de l’histoire humaine, et qui, pour cette raison, ne produit plus de récits épiques mais des tombereaux de statistiques, n’exhibe plus que des corps spécialisés – des techniciens de la destruction et de l’urgence sanitaire – et ne distingue plus que de simples survivants là où l’épopée façonnait des héros.

Un diagnostic sur la modernité conflictuelle

La Guerre au XXᵉ siècle est donc moins un récit de guerre qu’un diagnostic de la conflictualité moderne. Ce que Robida décrit, sous couvert d’anticipation, c’est la manière dont les logiques de rationalisation technique, d’accélération temporelle et d’intégration systémique propres à la modernité s’appliquent nécessairement au domaine de la violence organisée. La guerre moderne n’est pas une anomalie dans un monde qui serait par ailleurs pacifié par le progrès ; elle est bien plutôt l’aboutissement logique d’une certaine conception du progrès.

En cela, Robida se distingue radicalement des deux grandes familles d’anticipation militaire de son temps. Il ne partage ni l’optimisme des prophètes du progrès, pour qui les avancées techniques rendraient la guerre si destructrice qu’elle en deviendrait impossible, ni le pessimisme des nostalgiques de la guerre chevaleresque, qui déploraient la mécanisation du combat. Il propose une troisième voie : celle d’une lucidité sans illusion sur la capacité de la modernité à intégrer la violence dans ses structures ordinaires de fonctionnement.

Ce n’est donc pas par hasard si La Guerre au XXᵉ siècle clôt la trilogie commencée avec Le Vingtième Siècle. La guerre n’est pas un accident qui viendrait perturber la marche du progrès ; elle est la vérité révélée de la modernité technique, le moment où ses logiques profondes apparaissent dans leur nudité. Quand la rationalité instrumentale s’applique à tous les domaines de l’existence, pourquoi épargnerait-elle celui de la violence collective ? Quand l’accélération devient la norme de toute activité sociale, pourquoi la guerre échapperait-elle à ce régime temporel ? Quand l’intégration systémique abolit les frontières entre civil et militaire, pourquoi le conflit resterait-il confiné dans un espace séparé ?

À ces questions, Robida ne répond pas par un discours théorique mais par une mise en fiction qui en explore les implications concrètes. Son anticipation n’est pas une prédiction ; c’est une démonstration par l’image et le récit de ce que devient la guerre quand elle est soumise aux mêmes logiques que celles de l’usine, du laboratoire chimique et bactériologique, de l’administration ou des réseaux de communication. Et c’est précisément cette méthode, à la fois fictionnelle, satirique et visuelle, qui a longtemps conduit à sous-estimer la profondeur de son analyse.

Robida, non comme prophète technologique, mais comme analyste des formes de guerre

La guerre comme milieu

La rupture conceptuelle majeure que propose Robida réside dans sa compréhension de la guerre non plus comme un événement localisé mais comme un milieu diffus. Ce déplacement, discret mais radical, transforme entièrement la nature du conflit moderne. Là où la pensée militaire traditionnelle repose sur l’identification d’un front – entendu comme ligne de démarcation claire entre espace pacifié et zone de combat, entre arrière sécurisé et avant exposé –, Robida dessine un monde où cette distinction a perdu toute pertinence.

La disparition du front n’est pas chez lui le résultat d’une percée tactique ou d’une manœuvre d’encerclement ; elle procède de la nature même des technologies qu’il met en scène. Les aéronefs de bombardement, les communications sans fil, les armes à longue portée, les « bombes à miasmes » ou chimiques ne respectent aucune ligne de démarcation. Ils abolissent la géométrie rassurante du champ de bataille clausewitzien, celle qui permettait de déterminer avec certitude où finissait la paix et où commençait la guerre.

Cette extension du champ de bataille à l’ensemble de la société constitue l’intuition centrale de La Guerre au XXᵉ siècle. Robida comprend que la modernité militaire ne se contente pas d’augmenter l’intensité de la violence ; elle en modifie la distribution spatiale. La guerre cesse d’être ce moment exceptionnel où des combattants s’affrontent en un lieu circonscrit. Elle devient une condition générale dans laquelle baigne l’ensemble du corps social. Les civils ne sont plus seulement des victimes collatérales de combats qui se dérouleraient ailleurs ; ils sont partie intégrante du système de guerre, objets légitimes de l’action militaire, ressources à détruire ou à mobiliser.

Et c’est précisément parce que la guerre devient une contrainte de milieu qu’elle peut être compatible avec la vie ordinaire. Robida ne décrit pas une société paralysée par le conflit, figée dans l’attente ou la terreur. Il montre des citadins qui vaquent à leurs occupations sous les bombardements, des commerces qui continuent de fonctionner pendant les alertes, une vie sociale qui s’adapte et se réorganise autour de la violence plutôt que de s’interrompre face à elle. On le voit aujourd’hui à Kiev, par exemple, où la population continue de travailler, d’étudier, de se déplacer, de fréquenter cafés et marchés malgré les alertes aériennes et les frappes ponctuelles. Les habitants descendent dans le métro pour se protéger, puis remontent poursuivre leur journée. Les commerces rouvrent parfois quelques minutes seulement après une explosion. Les transports publics fonctionnent sous la menace. Chez Robida comme à Kiev, la guerre n’est plus un événement exceptionnel qui arrête le pays : elle devient un environnement, un climat, une condition de vie. Et c’est cette normalisation du danger, rendue perceptible dans cette capacité à continuer malgré tout, qui donne à son œuvre une actualité saisissante.

La pluralité des milieux conflictuels

Si la guerre robidienne efface les frontières entre le front et l’arrière, elle brouille également les distinctions entre les différentes dimensions de l’espace conflictuel. La vision qu’il propose n’est pas celle d’une guerre qui se déploierait prioritairement dans un seul milieu (terrestre, comme dans les conflits classiques), mais celle d’une conflictualité qui se joue simultanément sur plusieurs théâtres hétérogènes.

llustration du sous-marin Cyanure de Potassium, page 28 de La Guerre au XXe siècle d’Albert Robida. © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

Terre, air, mer, information : ces quatre dimensions ne constituent pas chez Robida des champs de bataille séparés, mais les composantes d’un système intégré. Les aéronefs bombardent les villes pendant que les sous-marins bloquent les ports ; les télégraphes transmettent les ordres pendant que l’artillerie pilonne les positions ennemies. Ce qui frappe, c’est l’absence de hiérarchie claire entre ces dimensions. Robida ne privilégie aucun domaine comme décisif ; il montre au contraire comment la guerre moderne exige une maîtrise simultanée de l’ensemble de ces espaces.

Cette vision multidimensionnelle du conflit anticipe ce que la pensée stratégique contemporaine nommera bien plus tard la « guerre tous azimuts » ou le « combat multi-domaines ». Mais là où les doctrines militaires actuelles pensent cette pluralité en termes d’intégration opérationnelle et de supériorité informationnelle, Robida en explore les implications sociétales. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas l’avantage tactique que procure la maîtrise combinée de ces différents milieux, mais plutôt la manière dont cette pluralité rend la guerre littéralement indépassable.

Car une guerre qui se déploie simultanément dans le ciel, sur mer, sur terre et dans les réseaux de communication ne laisse aucun espace de retrait possible. Il n’existe plus de lieu où se réfugier, plus de dimension de l’existence qui échapperait à la logique militaire. Cette saturation de l’espace par la conflictualité produit un effet d’enfermement radical : on ne peut plus sortir de la guerre parce qu’elle occupe désormais toutes les positions possibles, investissant toutes les niches écologiques où pourrait se déployer la vie humaine.

La guerre comme système combiné ne désigne donc pas simplement une sophistication tactique, mais la transformation ontologique du rapport entre violence et société. Lorsque l’affrontement entre unités politiques souveraines cesse d’être localisable dans un espace donné pour devenir une condition environnementale généralisée, il change en fait de nature. Il n’est plus un état exceptionnel que l’on traverse avant de revenir à la normale ; il devient la condition historique moderne même, l’horizon ordinaire dans lequel s’inscrit désormais toute forme d’existence collective.

La distance et la dilution morale

Cette reconfiguration spatiale de la guerre s’accompagne chez Robida d’une transformation tout aussi décisive de son économie morale. La guerre à distance qu’il décrit, composée de bombardements aériens (conventionnels ou chimiques), de tirs d’artillerie à longue portée, ou encore de communications instantanées permettant de déclencher des frappes depuis des quartiers généraux éloignés, ne constitue pas seulement une évolution technique. Elle produit ce que l’on peut appeler une abstraction déréalisante de la violence, autrement dit un processus par lequel l’acte de tuer se trouve vidé de son poids existentiel par une myriade de médiations technologiques.

Robida saisit avec une acuité remarquable ce paradoxe : plus les moyens de destruction deviennent puissants, plus la relation entre celui qui tue et celui qui meurt se distend. Le pilote d’aéronef qui largue ses bombes sur une ville ne voit pas les visages de ceux qu’il tue ; l’artilleur qui tire sur des positions ennemies à des kilomètres de distance n’entend pas les cris des blessés ; jusqu’à l’officier contemporain ordonnant une frappe de drone depuis un bureau climatisé, qui n’a aucune expérience sensible de la mort qu’il administre. Cette médiation technique transforme le meurtre en geste abstrait, presque bureaucratique.

La responsabilité s’y trouve par là même fragmentée, diluée dans une chaîne d’actions partielles dont aucune ne peut être identifiée comme le moment propre du crime. Qui endosse véritablement la mort violente infligée au camp d’en face, dans une guerre où le bombardier exécute un ordre, où l’ordre a été donné par un officier qui applique une directive, où la directive découle d’une stratégie élaborée collectivement, où la stratégie répond à des impératifs politiques formulés par des instances civiles ? Cette impossibilité de localiser la responsabilité n’est pas un accident ; elle constitue une propriété structurelle de la guerre moderne telle que Robida l’appréhende et la met en forme, par les ressources conjointes du roman d’anticipation et de l’illustration.

Cette dilution morale ne rend pas la violence plus supportable ; elle la rend au contraire plus aisée à mettre en œuvre, dans la mesure où elle est moins entravée par les scrupules qui pourraient naître d’une confrontation directe avec ses effets. Quand tuer devient un acte technique, déconnecté de toute expérience sensible de la mort infligée, les inhibitions morales ordinaires cessent d’opérer. On peut détruire des villes entières avec la même froideur qu’on traite un dossier administratif, parce que la médiation technologique a évacué tout ce qui, dans l’acte de tuer, pourrait susciter hésitation ou remords.

L’anticipation des formes plutôt que des moyens

Ce que notre technoprophète anticipe, au terme de cette analyse à trois dimensions (guerre comme milieu, guerre à distance, guerre multidimensionnelle – conventionnelle, chimique/bactériologique et cognitive – n’est donc pas seulement un nouveau système d’armes, mais surtout le régime belligène moderne. Il ne prédit pas avec exactitude les technologies militaires du XXᵉ siècle ; certaines de ses inventions (les canons électriques, les sous-marins cuirassés géants) relèvent davantage de l’extrapolation fantaisiste que de la prospective technique. Mais cette inexactitude dans le détail technologique importe peu au regard de la justesse avec laquelle il saisit les structures profondes de la guerre moderne.

Ce qu’il comprend, avant d’autres, c’est que la modernisation militaire ne consiste pas seulement en une amélioration quantitative de la capacité destructrice (des armes plus puissantes, plus précises, plus rapides), mais en une transformation qualitative du rapport entre violence et société. La guerre moderne n’est pas simplement une guerre plus meurtrière ; c’est une guerre d’une autre nature, qui obéit à une autre logique, et qui produit d’autres effets.

Robida saisit les trois caractéristiques essentielles de cette nouvelle forme de conflictualité : son caractère environnemental (la guerre comme milieu plutôt que comme événement), sa nature systémique (la guerre comme intégration de dimensions hétérogènes plutôt que comme affrontement localisé), et sa dimension abstraite (la guerre comme administration de la mort à distance plutôt que comme confrontation directe). Ces trois traits ne décrivent pas accidentellement la guerre du XXe siècle ; ils en constituent durablement le principe structurant.

Que ces intuitions aient été formulées dans le registre satirique de l’anticipation illustrée plutôt que dans celui du traité de stratégie ou de l’essai politique explique qu’elles aient été si longtemps négligées. Mais c’est précisément ce choix formel, dont la légèreté apparente contraste avec sa profondeur véritable, qui a permis à Robida de penser ce que le discours savant de son époque ne pouvait encore concevoir. La satire offrait un mode d’exploration intellectuelle qui autorisait à imaginer l’impensable sans avoir à le justifier théoriquement, à esquisser les contours d’une forme de guerre que rien, dans l’expérience contemporaine, ne laissait encore entrevoir.

Relire La Guerre au XXᵉ siècle aujourd’hui, ce n’est donc pas constater avec amusement que certaines prédictions techniques se sont réalisées tandis que d’autres ont échoué. C’est reconnaître dans ce texte une analyse structurelle de la modernité conflictuelle dont la validité n’a cessé de se confirmer tout au long du siècle qu’il prétendait anticiper. Robida comprend que la guerre moderne serait nécessairement aérienne, multidimensionnelle, à distance et diffuse. Et cette compréhension vaut infiniment plus que n’importe quelle prédiction technique, parce qu’elle saisit la logique profonde du fait guerrier, plutôt que ses seules manifestations techniques de surface.

Robida en dialogue avec L’Échiquier stratégique

Penser la diversité des guerres

Dans un texte récent publié par Le Grand Continent, Alexandre Escudier rend compte de l’ouvrage d’Antony Dabila, L’Échiquier stratégique 17, qui propose une grammaire générale de la guerre fondée sur le refus d’une définition unique du phénomène guerrier. Dabila s’inscrit dans une tradition de pensée stratégique qui, de Raymond Aron 18 à Jean Baechler 19, insiste sur la pluralité irréductible des formes de conflictualité et sur l’existence d’une conflictualité latente comme condition permanente des relations entre unités politiques souveraines (polities).

Cette approche se distingue radicalement des tentatives de réduction de la guerre à une essence unique, qu’elle soit clausewitzienne, technologique ou normative. Dabila propose au contraire un « échiquier combinatoire de seize modes stratégico-tactiques », déduits de trois couples fondamentaux : offensive/défensive, tactique/stratégique, directe/indirecte. L’insistance sur la combinatoire traduit une compréhension profonde de ce que la pensée stratégique contemporaine nomme l’hybridation : la capacité des belligérants à activer simultanément plusieurs dimensions de l’affrontement (terre, air, mer, information), plusieurs régimes d’action (nucléaire, conventionnel, asymétrique) et plusieurs modalités opératoires.

Ce que Robida apporte à cette grammaire

Confronter Robida à L’Échiquier stratégique révèle une étonnante convergence de préoccupations par-delà le siècle qui les sépare. Car ce que donne à voir La Guerre au XXᵉ siècle, c’est précisément cette guerre combinée dont Dabila dégage la syntaxe et, en arrière-plan, via les « médiums » et les « hypnotiseurs », la guerre de l’information et des représentations travaille les perceptions, désorganise les croyances et prépare à l’action létale. Cette simultanéité des dimensions de l’affrontement constitue le cœur de la vision robidienne.

Pour autant, l’apport de Robida ne se limite pas à cette préfiguration précoce. Il offre quelque chose que la pensée stratégique, même la plus sophistiquée, peine à produire : une compréhension sensible de la normalisation du conflit, voire de ce que Raymond Aron, à l’âge thermo-nucléaire, appelait la « guerre hyperbolique ». Là où Dabila construit une grammaire analytique des modes stratégico-tactiques, Robida montre comment ces modes sont effectivement expérimentés et vécus dans le quotidien des populations. Il ne se contente pas de dire que la guerre devient un environnement dont nul n’échappe ; il donne concrètement à voir ce que devient la condition humaine lorsque la violence organisée constitue l’horizon permanent des existences.

Cette dimension anthropologique éclaire un aspect crucial de la guerre moderne : son caractère médiatique et cognitif. Dabila rappelle que la guerre cesse non lorsqu’un camp est militairement anéanti, mais lorsque l’instance décisionnelle centrale d’un régime politique estime que la poursuite du conflit coûterait davantage que ce qu’il reste à espérer. Cette « équation de paix » repose sur des facteurs perceptifs et psychologiques autant que matériels. Or, Robida comprend intuitivement que la guerre moderne se joue aussi dans la gestion de ces facteurs cognitifs : information en continu, spectacularisation médiatique, banalisation routinière de la violence, qui sature les perceptions et transforme l’exceptionnel en ordinaire. Ses propres dispositifs narratifs et iconographiques en témoignent. Les téléphonoscopes, journaux illustrés instantanés, bulletins télégraphiques et panoramas urbains saturés d’images transforment le conflit en un flux permanent de nouvelles, de rumeurs et de visions fragmentées. Les bombardements deviennent des scènes observées depuis les balcons, commentées dans les cafés, relayées par des écrans domestiques ; les dirigeables en flammes ou les combats navals sont aussitôt convertis en gravures, en spectacles, en objets de consommation visuelle. En d’autres termes, Robida montre ainsi comment les médias, les images et les dispositifs de communication fabriquent une guerre cognitive avant l’heure, moins par l’effondrement du moral que par la mise en spectacle continue de la violence, lorsque l’attention se disperse, la sensibilité à la violence de masse s’émousse et la capacité d’indignation s’érode.

Illustration du corps médical offensif, page 16 de La Guerre au XXe siècle © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

Complémentarité des approches

La confrontation entre Dabila et Robida révèle moins une opposition qu’une complémentarité de méthodes. Antony Dabila propose une grammaire stratégique, une typologie analytique qui permet de classer, comparer et comprendre les configurations de l’affrontement armé. Albert Robida offre une anthropologie implicite de la guerre moderne : il donne à voir ce que devient l’existence humaine quand la guerre s’installe comme condition permanente. Cette différence de méthode correspond à une différence de focale. Le premier s’intéresse à la conduite stratégique, à l’articulation entre finalités politiques, objectifs stratégiques et buts tactiques. Le second porte son attention sur la perception sociale de la guerre : à la manière dont elle est vécue par ceux qui la subissent et comment elle transforme le tissu quotidien de la société.

Mais Antony Dabila insiste sur un point crucial : la stratégie militaire doit toujours être subordonnée à une conduite stratégique plus englobante, expression des finalités politiques définies par la communauté politique. Or, ces finalités, leur légitimité, leur acceptabilité, leur capacité à mobiliser, dépendent précisément de la manière dont la guerre est perçue, vécue, intégrée par la société. La grammaire stratégique ne suffit pas si elle n’intègre pas aussi une anthropologie sociale du conflit.

Robida ne concurrence donc pas la théorie stratégique ; il l’épaissit, à la manière de la série télévisée britannique Black Mirror. Il ne propose pas un modèle, mais un dispositif d’exploration : une fiction qui met en scène les conséquences sociales, psychologiques et politiques de technologies futures. La série britannique ne cherche pas à prédire l’avenir ; elle en déplie les logiques, en pousse les tendances jusqu’à leur point de rupture, en révèle les angles morts. Robida procède de la même manière : il ne démontre pas, il met en situation. Il ne théorise pas la guerre moderne, il immerge le lecteur dans un environnement où la technique reconfigure les comportements, les perceptions et les institutions 20. Il rappelle que la guerre n’est pas seulement un problème de combinatoire tactique mais aussi une épreuve existentielle qui transforme en profondeur les sociétés qui la traversent.

Une actualité renouvelée

Cette complémentarité éclaire d’un jour nouveau la pertinence contemporaine de Robida. Dans un contexte où trois dimensions (guerre nucléaire, conflit conventionnel, lutte asymétrique) tendent à s’empiler et à s’activer simultanément, la capacité à penser ensemble la grammaire formelle des modes stratégico-tactiques et l’anthropologie sociale de la guerre devient cruciale.

Les démocraties libérales contemporaines se trouvent confrontées à un double défi. D’une part, elles doivent élaborer des doctrines stratégiques capables de répondre à des menaces hybrides qui combinent plusieurs registres d’action militaire. D’autre part, elles doivent maintenir le soutien de leurs populations à des engagements militaires dont les modalités (frappes à distance, guerre informationnelle, interventions prolongées) correspondent précisément aux formes que Robida avait anticipées : distantes, diffuses, routinières.

Le risque systémique pour les démocraties est qu’elles échouent à penser la conduite stratégique de leur communauté politique, soit parce qu’elles demeurent paralysées de l’intérieur par une conflictualité structurelle, soit parce qu’elles ne parviennent plus à appréhender leur environnement international autrement qu’à travers les coordonnées de l’humanitarisme moral. Dans ce contexte, relire Robida offre une ressource précieuse : non pas des recettes stratégiques, mais une compréhension de la manière dont les sociétés modernes peuvent ou non intégrer la guerre comme matrice, sans pour autant renoncer à leur identité politique.

Car ce que Robida montre, dans son ironie mélancolique, c’est précisément cette difficile cohabitation : comment maintenir une vie démocratique, des institutions civiles, une sphère publique fonctionnelle dans un environnement de guerre continue ? Cette question, que les penseurs stratégiques contemporains formulent en termes de « double résilience démocratique » 21, Robida l’avait déjà posée il y a plus d’un siècle. Et si ses réponses restent ambiguës, oscillant entre satire et inquiétude, entre fascination technique et angoisse existentielle, c’est peut-être parce que la question elle-même ne comporte pas de solution définitive, seulement des ajustements toujours provisoires et précaires, entre les exigences de la survie collective immédiate et celles de la vie bonne, ordonnée à des fins éthiques et métaphysiques qui donnent leur sens véritable à nos existences physiques et politiques.

Pourquoi Robida nous parle plus aujourd’hui qu’hier

Une guerre sans début clair ni fin nette

L’actualité géopolitique contemporaine offre une confirmation troublante des intuitions robidiennes. En Ukraine, le conflit déclenché en février 2022 s’enlise dans une guerre d’attrition dont nul ne peut prédire exactement l’issue. À Gaza, les cycles de violence se succèdent sans jamais produire de résolution définitive, chaque cessez-le-feu portant en germe la prochaine escalade. En mer Rouge, les attaques houthies contre le trafic maritime international créent un état de belligérance diffuse, sans paix certaine ni guerre déclarée. Dans l’Indopacifique, la tension sino-américaine autour de Taïwan maintient la région dans une situation de quasi-guerre permanente, où chaque exercice militaire, chaque incident naval, chaque déclaration politique peut basculer vers l’affrontement ouvert sans qu’aucun seuil clairement identifiable ne sépare la compétition stratégique du conflit armé.

Ces théâtres contemporains partagent une caractéristique commune qui les distingue radicalement des guerres du XXe siècle : l’impossibilité de les circonscrire dans le temps et dans l’espace selon les catégories classiques du droit international. Quand commence une guerre qui n’a jamais été formellement déclarée ? Quand se termine un conflit qui alterne phases chaudes et périodes de gel sans jamais produire de traité de paix ? Comment qualifier juridiquement et politiquement des situations qui combinent actions militaires conventionnelles, opérations cyber, guerre informationnelle et pression économique dans un continuum où la frontière entre temps de guerre et temps de paix perd toute netteté ?

Cette ambiguïté temporelle s’accompagne d’une fragmentation spatiale qui rend tout aussi difficile la délimitation géographique du conflit. La guerre d’Ukraine se joue certes sur la longue ligne de front, mais aussi dans les réseaux d’approvisionnement énergétique européens, dans les circuits de financement internationaux, dans les flux d’information sur les réseaux sociaux, dans les enceintes diplomatiques où se négocient soutiens et sanctions. Le conflit israélo-palestinien déborde largement des frontières de Gaza pour englober le Liban, la Syrie, l’Iran, et même des théâtres africains où des puissances régionales s’affrontent par proxies interposés.

Cette configuration (conflits durables, ambigus, fragmentés) correspond exactement à ce que Robida avait imaginé : non pas la grande guerre décisive qui viendrait trancher un différend séculaire, mais l’installation de la conflictualité comme état permanent, fluctuant, non sans intensité certes, mais sans aucune perspective de résolution. 

Une guerre médiatisée et cognitive

Si les conflits contemporains semblent sortir tout droit des pages de La Guerre au XXᵉ siècle, c’est aussi parce qu’ils confirment l’intuition robidienne concernant la centralité des récits dans la conduite de la guerre moderne. Les affrontements du XXIᵉ siècle ne se jouent pas seulement sur le terrain militaire ; ils se déroulent simultanément dans l’espace médiatique et cognitif, où la bataille des perceptions détermine souvent davantage l’issue du conflit que les rapports de force matériels 22.

L’offensive russe contre l’Ukraine en offre une illustration saisissante. Au-delà des combats terrestres, aériens et navals, la guerre s’est immédiatement doublée d’une confrontation narrative intense, opposant le récit d’une résistance héroïque ukrainienne, présentée comme foncièrement démocratique et inscrite dans une filiation nationale remontant aux Cosaques de la Sitch zaporogue, à celui d’une opération de « dénazification » avancé par la Russie, se réclamant de l’héritage historique de la Rus’ de Kiev et de la « Grande guerre patriotique ». Dès lors, cette dimension cognitive du conflit ne constitue pas un simple complément de la guerre conventionnelle ; elle en forme désormais une composante structurelle. Les drones kamikazes qui frappent des infrastructures ukrainiennes sont immédiatement filmés, commentés et diffusés sur Telegram. Ailleurs, les frappes israéliennes sur Gaza produisent instantanément des torrents d’images qui alimentent des récits antagonistes, chacun mobilisant ses propres codes visuels, ses propres registres émotionnels et ses propres communautés interprétatives. La guerre devient ainsi un spectacle permanent, un flux ininterrompu d’informations et de contre-informations dont nul ne peut plus prétendre maîtriser la circulation.

Cette saturation informationnelle produit des effets contradictoires. D’un côté, elle rend la guerre plus visible, plus présente dans l’espace public, et donc plus difficile à ignorer. De l’autre, elle suscite une forme d’épuisement cognitif, qui induit paradoxalement une désensibilisation : l’accumulation d’images de destruction finit par produire de l’indifférence plutôt que de la mobilisation, tandis que la prolifération d’informations contradictoires engendre le scepticisme généralisé plutôt que la compréhension éclairée.

Robida avait anticipé cette double dimension : la guerre comme spectacle médiatique permanent (sous l’effet d’un flux informationnel effréné, aujourd’hui porté par les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux), et l’accoutumance insidieuse que cette permanence finirait par produire. Dans ses illustrations, les citadins continuent de vaquer à leurs occupations pendant que les journaux affichent les dernières nouvelles du front, que les télégraphes transmettent les dépêches en temps réel, et que le conflit devient un simple arrière-plan familier, plutôt que de demeurer un événement extraordinaire, mobilisateur. Ce dont il pointait la possible émergence, sans disposer encore du vocabulaire conceptuel pour la nommer, c’était la guerre cognitive généralisée telle que nous la connaissons aujourd’hui, lorsque la gestion des perceptions importe autant que le contrôle des moyens létaux de l’engagement armé.

Une guerre sans catharsis

Peut-être la correspondance la plus troublante entre les visions de Robida et notre présent réside-t-elle dans l’absence de catharsis que produisent les conflits contemporains. Les guerres du XXᵉ siècle, aussi terribles fussent-elles, s’achevaient généralement sur des moments de résolution : capitulations, traités de paix, procès des vaincus, reconstruction des ordres politiques. Ces dénouements permettaient aux sociétés belligérantes de marquer une césure, de refermer symboliquement une séquence historique, et de se projeter dans un après-guerre clairement distinct de la période de conflit.

Illustration du blockhaus, page 11 de La Guerre au XXe siècle. © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

Les guerres contemporaines ne produisent plus cette fonction cathartique. L’Afghanistan illustre ce phénomène de façon exemplaire : vingt ans d’engagement occidental se concluent par un retrait chaotique, qui ne ressemble en rien à une victoire, et le retour au pouvoir des Talibans rend rétroactivement illisible le sens même de l’intervention 23. L’Irak, la Syrie, la Libye : autant de théâtres où les interventions militaires n’ont produit ni vainqueurs clairs ni vaincus définitifs, mais seulement des situations de quasi-guerre gelée, susceptible, à tout moment, de se réactiver.

Cette absence de victoires décisives transforme en profondeur le rapport des sociétés à la guerre. Là où les conflits du XXᵉ siècle (malgré leur horreur) maintenaient une dramaturgie reconnaissable (mobilisation, paroxysme, dénouement), les guerres contemporaines s’étirent dans une temporalité indéfinie, qui érode progressivement la capacité des populations à soutenir durablement l’effort de guerre. La fatigue sociale qui en résulte ne prend pas la forme d’une opposition frontale à l’effort de guerre (comme ce fut le cas pour le Vietnam), mais celle d’une lassitude diffuse, d’une difficulté croissante à accorder de l’attention à des conflits qui semblent appelés à se prolonger sans horizon clair de résolution.

Cette fatigue se double d’un processus de normalisation de l’exception qui correspond exactement à ce que Robida avait décrit. La guerre cesse d’être vécue comme une rupture dans le cours normal de l’histoire pour devenir un élément permanent du paysage géopolitique. On s’habitue aux sirènes anti-aériennes, aux tensions militaires périodiques, aux interventions armées ponctuelles, comme on s’habitue à toute condition environnementale stable. Cette normalisation ne signifie pas acceptation ; elle désigne plutôt une forme d’adaptation résignée à un état de choses perçu comme inaltérable.

Les démocraties libérales découvrent ainsi, avec un siècle de retard, ce que Robida avait intuitivement compris : une guerre sans dramaturgie classique, sans moments décisifs clairement identifiables, sans possibilité de clôture symbolique, produit des effets psychologiques et sociaux radicalement différents des conflits traditionnels. Elle ne mobilise plus les énergies collectives vers un objectif commun, mais tend à disperser l’attention, à fragmenter les engagements, et à éroder progressivement la capacité de la société à penser son propre rapport à la violence organisée de masse.

La pertinence d’un diagnostic structurel

Ce que révèlent ces trois dimensions (temporalité indéfinie, centralité cognitive, absence de catharsis), c’est la pertinence du diagnostic structurel que Robida avait porté sur la guerre moderne. Il n’avait pas prédit les technologies spécifiques du XXIᵉ siècle, mais il avait saisi les logiques profondes appelées à structurer durablement la conflictualité contemporaine : diffusion spatiale, extension temporelle, médiatisation généralisée et normalisation progressive de l’état de guerre.

Le cartographe précoce de la guerre moderne nous parle aujourd’hui plus qu’hier, non pas parce que ses prédictions se seraient miraculeusement réalisées, mais parce que la multiplication des formes de l’engagement armé qu’il avait imaginée correspond de plus en plus précisément à notre expérience contemporaine. À une époque où les théoriciens militaires peinent à qualifier les nouvelles formes de belligérance (guerre hybride, guerre grise sous le seuil létal, conflits de haute intensité), Robida offre un cadre interprétatif qui permet de penser cette indétermination non comme une anomalie provisoire, mais comme la structure même de la conflictualité moderne.

Il aide à comprendre que ce que nous vivons n’est pas une transition désordonnée entre un ancien modèle de guerre (interétatique, déclarée, circonscrite) et un nouveau modèle encore à stabiliser, mais l’installation durable d’un régime de conflictualité qui se caractérise précisément par son refus de toute stabilisation, son caractère fondamentalement fluide, et sa capacité à combiner indéfiniment des registres d’action hétérogènes, sans jamais se fixer en une forme définitive.

Robida, un outil pour penser le présent

Au terme de ce parcours, une évidence s’impose : il faut sortir définitivement de la lecture technoprophétique de Robida afin de comprendre la portée véritable de son œuvre. Elle réside non pas dans la capacité à anticiper la simple apparence des objets techniques du futur, mais dans l’intelligence de la force de structuration que devaient nécessairement revêtir les différents vecteurs – techniques, cognitifs et sensibles – de la guerre moderne.

Ainsi, Robida doit être lu comme un révélateur des logiques profondes de la modernité militaire, un analyste intuitif des transformations structurelles que l’accélération technique et la rationalisation administrative allaient imposer au phénomène guerrier ; il doit être lu comme un penseur ayant su saisir, sous le voile de la fiction satirique, les traits essentiels de la conflictualité à venir. Cette triple qualification, de révélateur, d’analyste et de penseur, le situe dans un registre intellectuel qui n’est ni celui de la science-fiction ni celui de la prospective technique, mais celui d’une polémologie moderne 24 en forme de sociologie historique d’anticipation.

Comme révélateur, Robida rend visible ce que ses contemporains ne pouvaient ou ne voulaient voir : que la modernité technique ne pacifierait pas le monde mais transformerait radicalement les modalités de la violence collective. Comme analyste intuitif, il décompose les mécanismes par lesquels cette transformation est appelée à s’opérer : extension du champ de bataille, pluralisation des milieux conflictuels, abstraction de la violence et normalisation du conflit. Comme penseur des formes émergentes, il saisit que ce qui change dans la guerre moderne n’est pas seulement quantitatif (plus de morts, plus de destruction), mais d’ordre foncièrement qualitatif : le surgissement d’une autre structure temporelle, d’une autre distribution des espaces de conflictualité, d’une économie morale des conflits de nature dissemblable, et d’une dialectique renouvelée entre organisation sociale et violence de masse organisée.

Cette relecture de l’œuvre soulève une question méthodologique qui dépasse largement le cas particulier de cet auteur. Lire Robida aujourd’hui, ce n’est pas chercher le futur dans le passé (exercice toujours suspect de téléologie rétrospective) mais apprendre à reconnaître les logiques profondes de la guerre contemporaine à travers les formes qu’un observateur aussi perspicace avait su identifier il y a plus d’un siècle. En somme, ce qui importe, c’est de saisir la logique structurelle qui rend possible cette transformation : la manière dont la modernité technique crée les conditions d’une guerre continue et déformalisée, tout en demeurant compatible avec le maintien d’une vie sociale ordinaire.

llustration de l’artillerie des chimistes sans peur, page 25 de La Guerre au XXe siècle. © Gallica/ Bibliothèque nationale de France

Par ailleurs, Robida illustre exemplairement la fécondité d’une hybridation disciplinaire croisant fiction, stratégie et sciences sociales pour penser la guerre contemporaine. Parce qu’il combine visualisation (le dessin), narration (le récit), et satire (le commentaire social implicite), il parvient à saisir des dimensions du phénomène guerrier qui échappent trop souvent aux approches purement discursives. Ses illustrations ne sont pas de simples ornements du texte ; elles constituent un mode d’analyse à part entière, qui permet de donner à voir, sous une forme immédiatement sensible, ce que le langage conceptuel peine à formuler et à transmettre. Sa narration n’est pas une simple mise en intrigue ; elle explore les implications concrètes, au niveau du vécu individuel et collectif, de transformations que la théorie stratégique n’exprime le plus souvent qu’en termes abstraits.

Le geste robidien suggère ainsi que, pour penser adéquatement la guerre contemporaine, dans sa complexité multi-vectorielle, son indétermination croissante et sa capacité de structuration sociale, il est nécessaire de mobiliser des outils intellectuels eux aussi pluriels et hybrides. Ni la théorie stratégique prise isolément, ni l’analyse sociologique considérée seule, ni la fiction envisagée comme un genre autonome ne suffisent, chacune pour soi, à en épuiser l’intelligibilité. C’est dans leur articulation maîtrisée, dans leur mise en tension productive, que peut émerger une compréhension véritablement à la hauteur de l’objet. Le cas Robida rappelle en ce sens l’utilité heuristique des œuvres marginales pour éclairer les angles morts du présent. Précisément parce qu’il n’appartient à aucun canon établi, Robida a pu explorer des territoires que les formes consacrées de la pensée savante n’autorisaient pas encore à investir. 

Au bout du compte, ce que Robida nous lègue, c’est moins un corpus de prédictions qu’une attitude intellectuelle : une lucidité sans illusion face aux transformations en cours, une capacité à penser le pire sans verser dans le catastrophisme, une aptitude à regarder en face ce que la modernité produit de plus inquiétant sans céder ni à la fascination technophile ni à la nostalgie réactionnaire. À l’heure où les démocraties libérales redécouvrent douloureusement les contraintes géopolitiques qu’elles croyaient avoir définitivement conjurées, où les guerres se multiplient sans que jamais ne se dessine la possibilité d’un ordre pacifié, où la violence organisée s’installe comme horizon permanent de l’existence collective, l’approche robidienne offre un modèle de pensée singulièrement précieux : une manière de refuser aussi bien l’optimisme technologique que le pessimisme fataliste.

C’est peut-être là que réside finalement l’apport le plus précieux de Robida : nous avoir montré qu’il est possible de penser lucidement la guerre moderne sans se laisser paralyser par elle, de reconnaître sa logique profonde sans pour autant la naturaliser, de la décrire dans sa banalité quotidienne sans jamais oublier son inacceptabilité morale. Dans un siècle où la guerre risque de redevenir, comme Robida l’avait anticipé, non plus l’exception mais la règle, cette lucidité sans illusion constitue la seule posture intellectuelle tenable pour ceux qui refusent à la fois l’aveuglement paniqué et les formes plus froides de renoncement que sont l’épuisement, le cynisme ou le défaitisme.

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22.06.2026 à 06:47

Le régime iranien a-t-il encore besoin de haïr l’Amérique ?

Ramona Bloj

La décapitation de la génération révolutionnaire a ouvert un conflit profond entre une faction qui veut venger ses martyrs et une qui veut reconstruire le pays.

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Texte intégral (2608 mots)

L’état chaotique des négociations entre l’Iran et les États-Unis — le départ soudain de la délégation menée par Araghchi et Ghalibaf hier, 21 juin, quelques jours après la signature du protocole d’accord par le président américain à Versailles vendredi, puis l’annonce par les médiateurs pakistanais et qatari de progrès, y compris la mise en place d’une « ligne de communication », d’une « cellule de gestion des conflits » et d’une « feuille de route visant à mettre fin définitivement au conflit » — appelle une lecture qui dépasse la chronique diplomatique. 

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas l’énième variation d’un genre familier, ces innombrables accords de paix dont l’histoire du Moyen-Orient est saturée : quelques paragraphes sur la réouverture du détroit d’Ormuz, la suspension partielle du programme nucléaire, le déblocage d’une fraction des fonds iraniens gelés par Washington. 

Sous la surface du texte affleure une question beaucoup plus structurante. Le tabou qui, depuis 1979, fondait l’identité même de la République islamique, le slogan « mort à l’Amérique » 25, s’y trouve, pour la première fois, frontalement remis en question.

La fin d’un tabou fondateur 

Ce tabou peut être daté avec précision. Le 4 novembre 1979, un groupe d’étudiants partisans de la ligne de l’Imam 26 occupe l’ambassade des États-Unis à Téhéran. Le geste, conçu comme une protestation passagère, se mue en pierre angulaire d’un ordre politique. 

L’hostilité envers l’Amérique cesse alors d’être l’une des nombreuses dimensions identitaires pour devenir l’un des piliers par lesquels le régime se définit lui-même. La guerre de huit ans contre l’Irak vient cimenter cette hostilité, tandis que, quatre décennies durant, la propagande officielle ne cesse de la réactiver. Au point que la remettre en cause finit par apparaître non pas comme une simple erreur politique, mais comme une remise en cause de l’identité collective. 

Ni le fondateur de la République islamique l’ayatollah Rouhollah Khomeini, ni son successeur Ali Khamenei, qui a joui d’une autorité sans rival pendant près de trente ans avant d’être tué par les frappes américaines du 28 février, n’ont pu ouvrir ce dossier. Non pas par incapacité ou manque d’intérêt, mais parce qu’ils savaient que la légitimité même du régime résidait dans cette hostilité fondatrice.

Ce qui distingue cette guerre de toutes les tensions antérieures entre l’Iran et les États-Unis, ce n’est ni son intensité ni sa durée, mais la cible visée par les premières minutes de l’attaque coordonnée du 28 février 2026. Le Guide suprême a été tué, ainsi que des dizaines de hauts responsables, dont Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale. 

Les conséquences de cette « décapitation » ne doivent pas être lues métaphoriquement : la génération qui, durant quatre décennies, avait fixé les règles du jeu et contraint chaque rouage du régime à s’y plier, n’a pas simplement disparu, elle a, au sens propre, été rayée de la scène. 

Le vide ainsi soudainement créé a permis à Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, de prendre la tête de la délégation chargée de négocier avec Washington, évinçant ainsi la présidence et le gouvernement en exercice. Sans être l’héritier direct du discours anti-américain de la génération fondatrice, il s’est assis face au vice-président des États-Unis à Islamabad. Certaines sources lui prêtent même, au cours de cette rencontre, un échange téléphonique direct avec le président américain. Cette entrevue, qui s’est tenue les 11 et 12 avril 2026, est considérée comme le plus haut niveau de contact direct entre les deux pays depuis la révolution islamique.

De cette rencontre à celle de Genève, le chemin n’a pas été sans heurts : un cessez-le-feu conditionnel le 8 avril 2026, plusieurs semaines de tractations tendues autour du détroit d’Ormuz, puis, le 14 juin 2026, l’annonce et la signature, à distance, d’un protocole d’accord. L’essentiel de ce parcours ne doit pas être lu à partir de sa dimension diplomatique, mais à partir d’une question : pourquoi un tabou que des décennies de sanctions et jusqu’à la menace militaire directe, n’avaient pu briser, s’est-il effondré aussi vite ?

La réponse réside peut-être dans un fait trop souvent négligé. Dans les dernières années, la fidélité à ce tabou reposait sans doute moins sur l’idéologie de la révolution islamique que sur une forme d’allégeance de façade, une soumission devenue nécessaire pour rester proche du centre du pouvoir. Il s’agissait en réalité davantage d’une obéissance dont le prix d’une rupture était élevé que d’une croyance véritable. Or tant que le coût de cette mise en scène restait faible, personne ne la remettait en question. La guerre, et surtout l’élimination d’Ali Khamenei, ont bouleversé ce calcul du jour au lendemain. L’appareil militaire, les réseaux régionaux et l’économie du pays se sont trouvés paralysés à tel point que la poursuite de cette mise en scène est devenue elle-même une menace pour la survie du régime. 

C’est pour cette raison que l’effondrement du tabou s’est produit si rapidement ; ce qui s’est écroulé n’était pas une croyance ferme en des idéaux immuables de la révolution islamique, mais une façade que plus personne n’avait la force de maintenir.

Revanche ou reconstruction, le nouveau clivage politique iranien

L’effondrement de ce tabou structurant ne signe en rien l’émergence d’un nouveau consensus au sein du régime ; il ne fait qu’en déplacer le terrain, vers une dispute entre deux lignes de fractures de plus en plus nettes.

D’un côté, le camp de la revanche. Le lundi 15 juin 2026, Esmail Qaani, commandant de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution, est apparu pour la première fois depuis le début de la guerre sur la chaîne d’information de la télévision d’État. Assurant que le Hamas serait bientôt reconstitué, il a soutenu que les composantes de l’« axe de la résistance » étaient restées en première ligne et avaient tenu, « dans les conditions les plus difficiles, face à l’ennemi américano-israélien ». « Nous avons un long chemin à parcourir avec les États-Unis et Israël », a-t-il ajouté, avant de réduire ce que l’on avait vu de la puissance du Hezbollah à la simple « pointe de l’iceberg » et d’évoquer des points stratégiques tels que le détroit de Bab-el-Mandeb 27

Deux jours plus tard seulement, le mercredi 17 juin 2026, le camp rival, celui de la reconstruction, incarné par le président du Parlement iranien Mohammad Ghalibaf s’est exprimé, en prenant ouvertement la défense de la logique du protocole d’accord avec les États-Unis. Lors d’une rencontre avec le représentant spécial de l’Iran pour les échanges commerciaux avec la Chine, il a affirmé : « Nous devons reprendre la tranchée aux jeunes lanceurs de missiles et libérer la population du poids de la pression économique. » En clair, le chef de la délégation de négociation parle désormais ouvertement de mettre fin à la guerre et d’engager la reconstruction du pays. 

Ces deux discours illustrent clairement la nouvelle ligne de fracture entre deux logiques inconciliables au sein d’un même appareil d’État. L’une, désormais fortement minoritaire, cherche encore à ménager la frange partisane de la guerre et de l’Axe de la résistance ; l’autre représente celle de la reconstruction du pays, de la réduction des coûts et de la survie du régime.

Cette fracture ne traverse pas seulement les élites politiques, mais elle gagne également la rue. Depuis plus de cent nuits consécutives, des rassemblements nocturnes de partisans du régime ont lieu dans diverses villes. Ces derniers temps, plutôt que de viser l’ennemi extérieur, leur ton s’est retourné vers l’intérieur, avec des slogans hostiles à l’équipe de négociation, à Ghalibaf et à Abbas Araghchi, le ministre des Affaires étrangères. Pour une partie de ce courant, le protocole d’accord n’est pas la fin de la guerre, mais une poignée de main tendue à l’assassin du « guide martyr » et un piétinement de son sang. De la même manière, le soutien au Hezbollah libanais reste au cœur de leurs slogans, et ils ne réclament pas l’apaisement : ils veulent poursuivre la guerre contre les États-Unis et Israël. Les autorités religieuses utilisent ces mêmes expressions dans leurs prêches. Hossein Mozaffari, l’imam du vendredi de Qazvin, a déclaré lors d’une réunion de l’état-major de soutien à la guerre et à la reconstruction des zones sinistrées de sa province : « Nous savons tous que l’ennemi n’est absolument pas digne de confiance ; même en cas de signature du mémorandum, nous ne devons pas nous sentir rassurés. Nous n’avons aucune paix avec l’ennemi, et cet accord n’est lui aussi qu’une étape de notre combat contre lui. » Selon lui, cette guerre est une guerre existentielle et l’objectif est « l’anéantissement des ennemis », non un compromis. La vengeance du sang du guide martyr, dit-il, ne pourra se réaliser que par « la destruction du front de la mécréance et de l’arrogance, et le retrait complet des forces américaines de la région ».

Vers la seconde République islamique ?

Cette dualité débouchera-t-elle sur un consensus durable ou conduira-t-elle à une rupture encore plus profonde ? L’instabilité diplomatique ne permet pas de trancher, mais deux scénarios semblent possibles. 

La première serait une normalisation inachevée : les partisans du courant idéologique prônant la continuation de la guerre ont assez de force au sein du noyau dur des élites, pour ralentir l’application intégrale de l’accord, sans pouvoir l’empêcher. Dans ce cas, le résultat ne serait ni une ouverture économique complète, ni un retour à une tension totale. 

La seconde trajectoire, plus risquée et peut-être plus réaliste, serait que cette fracture, au lieu de se résorber avec le temps et de conduire les parties de la lutte interne pour le pouvoir vers un terrain commun, s’intensifie au point d’infliger au régime des dommages structurels. On pourrait alors assister à des purges internes, des assassinats, des coups d’État feutrés, l’élimination du nouveau guide ou son remplacement pur et simple par des généraux : autant d’événements dont le contrôle pourrait totalement échapper aux deux courants, ou qui pourraient même conduire à l’effondrement complet de cette République islamique.

Le protocole d’accord prévoit le déblocage d’une partie des ressources iraniennes gelées et un allègement progressif des sanctions. Or même la pleine application de ce volet laisserait ouverte une question qu’aucune clause diplomatique ne saurait trancher. Les oligarques et les réseaux de forces affiliés aux Gardiens de la révolution, plongés depuis des années dans la rente et la corruption économique, et qui en sont les principaux bénéficiaires, ont-ils seulement la capacité ou la volonté de consacrer ces nouvelles ressources au sauvetage de l’économie nationale ? Ou bien ces mêmes mécanismes qui ont mené l’économie et la politique jusqu’à ce point engloutiront-ils, une fois encore, ces ressources ? Et dans quelle mesure ce capital libéré servira-t-il à renforcer les proxies régionaux de la République islamique ? La réponse à ces questions est sans doute plus importante que le texte de l’accord lui-même.

Quoi qu’il en soit, briser un tabou vieux d’un demi-siècle et entrer dans l’ère de l’après-guerre ne referme pas la question identitaire, bien au contraire. On ne sait toujours pas quelle définition la seconde République islamique proposera à ses partisans comme à ses opposants. En effet, ce ne sont ni un guide charismatique, ni une guerre de huit ans, mais une rivalité, pour l’instant invisible, entre les héritiers de la révolution islamique qui déterminera la forme que prendra cette définition. Pour un monde qui, depuis plus de quatre décennies, s’était organisé autour d’un clivage net entre amis et ennemis, autour de l’hostilité entre l’Iran et les États-Unis, cette absence de certitude sera peut-être plus difficile à vivre que la guerre elle-même.

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20.06.2026 à 08:46

À quoi sert la géopolitique ?

Ramona Bloj

Le fondateur de la revue Hérodote retrace l’histoire d’une discipline longtemps marginalisée, aujourd’hui centrale.

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Texte intégral (1427 mots)

Durant mes années étudiantes, je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu parler de géopolitique. C’était un mot absolument honni. L’usage qu’en avaient fait les nazis l’avait rendu suspect, si bien qu’on ne l’employait pas.

Au fond et avant même la Seconde Guerre mondiale, les géographes français étaient de toute façon mal à l’aise avec les questions politiques. Ils se référaient toujours à Vidal de la Blache, dont l’ouvrage majeur, le Tableau géographique de la France (1903), excluait tout à fait les phénomènes politiques. Vidal était l’initiateur d’une géographie rurale et régionale qui, appliquée à la France, n’accordait qu’une place dérisoire à Paris, ce qui contribuait à son désintérêt pour les enjeux politiques. 

Pour ma part, bien que formé dans cette atmosphère vidalienne, je me suis très tôt intéressé aux rapports entre géographie et politique. Je me souviens d’ailleurs que, lorsque j’ai passé l’agrégation de géographie, nous avions à travailler une question d’histoire qui portait sur Charles Quint. La plupart de mes camarades géographes trouvaient cela sans intérêt et se demandaient en quoi l’étude de cette question pourrait bien leur être utile. Je m’empressais de les détromper en leur faisant remarquer que Charles Quint était roi d’Espagne et empereur d’Allemagne et prenait donc la France en étau. Aujourd’hui, on dirait que Charles Quint déployait une géopolitique !

L’autre raison de la longue exclusion de la politique du champ des études géographiques tenait au poids longtemps prééminent du communisme. Pour les communistes, ce n’est pas seulement la géopolitique, mais la géographie en général qui était regardée avec suspicion. Dans le monde communiste, la géographie était considérée comme une manière sournoise de faire de la géopolitique. Plus généralement, la géographie était tenue pour une discipline fondamentalement réactionnaire. Les seuls à avoir conservé un enseignement géographique digne de ce nom dans le monde communiste étaient les Polonais. 

Mon ami cubain, Juan Pérez de la Riva, dont j’avais fait la connaissance lors du Congrès culturel de La Havane de 1968, m’avait rapporté un témoignage direct de ce discrédit de la géographie en terre communiste. Petit-fils du dernier gouverneur espagnol de Cuba, il avait dû s’exiler en raison de son implication dans une tentative de coup d’État. Il avait finalement atterri à Grenoble où il avait été formé à la géographie par Raoul Blanchard. Revenu à Cuba après 1959, il y enseigna l’histoire et la géographie. Une nuit, alors que nous étions tous les deux dans la Sierra Maestra, il m’a fait part de ses envies de suicide. Il était écœuré d’avoir reçu pour consigne des autorités castristes, elles-mêmes sous influence soviétique, de ne plus enseigner la géographie. 

Les choses n’étaient guère différentes en Europe. Je me souviens encore de mon premier cours de géographie dispensé à Vincennes. Alors que l’amphi était plein à craquer, une délégation d’étudiants, pour la plupart des historiens, était venue m’interpeller. Ils exprimaient haut et fort leur refus de faire de la géographie, une discipline qu’ils assimilaient à la « réaction ». Je leur ai répondu qu’ils n’avaient pas tort, que certains discours géographiques étaient tout à fait réactionnaires. Il n’y avait de ma part rien de démagogique à le reconnaître. Mais je leur ai dit que ce n’était ni une généralité ni une fatalité. Et que d’ailleurs, le plus grand des géographes français, Élisée Reclus, avait été condamné à mort pour son engagement communard. La géographie ne se réduisait donc pas à la la version conservatrice dominante héritée de Paul Vidal de la Blache.

Le rapport à la politique de Vidal était d’ailleurs plus complexe que je ne le pensais alors. Un jour, dans une librairie anglophone de Paris, je suis tombé sur un livre en anglais intitulé Un siècle de géographie. Quelle ne fut pas ma surprise d’y voir présenté Vidal de la Blache comme un « géographe politique ». Une affirmation que l’auteur étayait par une référence à un livre de Vidal dont j’ignorais jusqu’alors complètement l’existence : La France de l’Est. J’ai filé derechef à l’Institut de géographie où j’ai découvert que ce livre n’était pas référencé dans le fichier ! Après quelques recherches, la bibliothécaire m’apprit qu’il avait été descendu à la cave, « faute de place ». Elle l’en a finalement exhumé et j’ai immédiatement commencé la lecture de cette étude géographique des conséquences politiques de l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1870. C’était extraordinaire. J’en ai été éberlué. Cela m’a conduit à revenir sur mes critiques à l’encontre de Vidal de la Blache. 

Plus récemment, il m’est arrivé la même expérience à propos d’Emmanuel de Martonne, ce grand maître de la géographie physique française, que je tenais, plus encore que Vidal, pour responsable de l’exclusion de la géographie politique. J’ai récemment découvert un gros article de janvier 1914, tiré d’une conférence qu’il a donnée à l’École libre de géographie de Bruxelles. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’il y parle certes de géographie physique, mais aussi, et en des termes positifs, de géographie humaine. 

Si, à rebours de la tradition géographique française dominante, je me suis très tôt engagé dans une approche politique de la géographie, ce n’est que vers 1980, que je me suis décidé à utiliser le mot « géopolitique ». Longtemps, cela ne m’était au demeurant pas venu à l’esprit. Et puis la création d’Hérodote avait suscité un tel scandale dans la corporation des géographes que je ne voulais pas en rajouter en utilisant un mot aussi lourdement connoté que celui de « géopolitique ». J’aurais fait trop plaisir à un certain nombre de gens qui m’étaient hostiles en y ayant recours. 

Les choses ont commencé à changer au moment de la guerre qui opposa le  Vietnam au Cambodge en 1979. Le Monde avait publié un édito pour déplorer ce conflit : que des communistes se fassent la guerre entre eux pour du territoire était incompréhensible à son auteur, qui y voyait une manifestation de la « géopolitique ». Je m’attendais à ce que le recours à cet adjectif dans ce quotidien respecté suscite un tollé général, notamment du côté des communistes. Or à mon grand étonnement, il n’en fut rien. Au contraire, cet article sembla favoriser le retour en grâce du mot « géopolitique ». 

Voyant que le mot recommençait à circuler sans susciter de tollé, j’ai finalement décidé de franchir le pas. J’en ai parlé à mon éditeur François Maspero, qui m’a donné son accord. En 1982, nous avons ainsi changé le sous-titre d’Hérodote pour y introduire le mot « géopolitique ». J’en suis ainsi progressivement venu à faire mien ce terme que j’avais longtemps appris à proscrire.

C’est donc pour moi à la fois une surprise et un grand plaisir que d’apprendre qu’un Institut géopolitique d’études avancées puisse voir le jour à l’École normale supérieure, là même où Paul Vidal de la Blache posa les bases de l’École française de géographie qui négligea longtemps cette approche. J’y vois une forme de reconnaissance et de continuation du travail accompli par la revue Hérodote, qui a fêté ses cinquante ans d’existence en 2026.

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19.06.2026 à 19:19

En Iran, un changement de régime a eu lieu

Ramona Bloj

Le régime des mollahs est-il en passe de prendre fin au profit d'un tournant brutalement pragmatique des Gardiens de la Révolution ?

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Texte intégral (1824 mots)

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Le 24 mars, dans le Bureau ovale, près d’un mois après le déclenchement de la guerre, Donald Trump affirmait que les États-Unis avaient déjà obtenu un « changement de régime » en Iran.

Le président américain est revenu sur ses déclarations, affirmant à la mi-juin que le changement de régime ne l’avait jamais intéressé (I never cared about regime change). Mais derrière ces affirmations contradictoires, typiquement trumpiennes, se cache peut-être une vérité plus profonde : le régime iranien est sorti de la guerre transformé, même s’il est resté en place.

C’est du moins l’analyse que livre une jeune intellectuelle iranienne, qui a vécu toute la guerre en Iran avant de rejoindre récemment la France, et qui ne nourrit pourtant aucune sympathie particulière pour Donald Trump. Shirin, dont le prénom a été modifié, cette artiste de renommée internationale devant prochainement retourner à Téhéran, estime en effet que les frappes américaines ont décapité le cœur idéologique du régime. Si le fils d’Ali Khamenei a bien été désigné pour succéder à son père, le pouvoir réel est désormais exercé par les Gardiens de la révolution, dont l’approche est avant tout pragmatique et sécuritaire. À ses yeux, l’Iran connaît ainsi une forme de changement de régime sans renversement du régime : une transformation interne du pouvoir, qui est aussi un changement de génération.

Selon elle, les nouveaux dirigeants ne sont pas tant idéologiques que pragmatiques et affichent une posture résolument nationaliste. Toute opposition politique continuera d’être réprimée dans le sang, comme ce fut déjà le cas pour les soulèvements de masse de janvier, au cours desquels des milliers de personnes ont trouvé la mort. En revanche, face aux revendications sociétales, les Gardiens de la révolution feraient preuve d’un pragmatisme inédit. Ainsi, depuis janvier, la plupart des femmes circuleraient sans voile à Téhéran, et hommes et femmes porteraient souvent des vêtements légers sans être inquiétés par les Corps des gardiens de la révolution, les Pasdaran.

Elle ajoute : « Je suis moi-même allée à l’aéroport en T-shirt à manches courtes sans être inquiétée, pas même par la police. Je pense qu’il n’y aura plus de retour en arrière en ce qui concerne le statut des femmes. Les manifestations de 2025 ont montré que la grande majorité des Iraniens, hommes et femmes, ne souhaitent plus revenir à la répression imposée par les mollahs. » Ce récit concorde avec celui de nombreux Iraniens, qui ont quitté Téhéran pour se mettre à l’abri dans d’autres régions et qui racontent que, aux nombreux points de contrôle, les membres des Gardiens de la révolution, ainsi que leurs supplétifs étrangers, se montraient très polis et respectueux, ce qui leur semblait également impensable avant la guerre.

Selon Shirin, depuis le cessez-le-feu, la société civile connaît une véritable effervescence dans les domaines de l’art, de la culture et du divertissement. Les concerts se multiplient à Téhéran et les cafés sont pleins, malgré une situation économique extrêmement difficile : « Les Iraniens veulent vivre à 2 000 kilomètres à l’heure. Les Gardiens de la révolution tolèrent tout cela parce qu’ils cherchent peut-être à établir un nouveau contrat social. Ils ont montré qu’ils étaient capables de défendre efficacement l’Iran contre les États-Unis, contre Israël et contre le risque d’un chaos total, tout en administrant efficacement le pays ». 

Si l’inflation est importante et que les prix ont quadruplé, l’approvisionnement en médicaments et en denrées alimentaires a été assuré, et les services postaux, hospitaliers et bancaires ont continué à fonctionner. Shirin résume : « L’État est resté debout. » Le gardien révolutionnaire veut démontrer qu’il sait administrer efficacement, contrairement aux idéologues.

De larges pans de la société civile ont également exprimé leur soutien à la défense du pays en formant notamment des chaînes humaines autour des hôpitaux et des centrales électriques.

Plusieurs spécialistes de l’Iran dressent le même constat. Ainsi, selon Narges Bajoghli et Vali Nasr, « Ce qui est désormais proposé est un compromis nationaliste-technocratique, dans lequel la légitimité de l’État repose sur sa capacité à défendre et à reconstruire le pays. Les termes de ce nouveau contrat sont nationaux et non plus islamiques. Les médias d’État produisent désormais des contenus qui normalisent l’image de femmes avec et sans hijab côte à côte, présentent l’identité iranienne comme avant tout culturelle plutôt que strictement religieuse et cherchent à renouer avec les segments de la société qui avaient le plus massivement rejeté la République islamique, notamment la jeunesse et les classes moyennes urbaines. » 28

Mais pour conserver l’adhésion de ces groupes de population, les nouveaux dirigeants à Téhéran doivent surtout obtenir les résultats escomptés grâce à leur radicalité en politique étrangère, notamment en brisant certains tabous, comme la fermeture du détroit d’Ormuz ou des attaques contre les États arabes du golfe Persique. Ils doivent désormais obtenir le déblocage de leurs avoirs et la levée des sanctions.

C’est notamment ce qui attend la jeunesse, qui représente un peu plus de la moitié de la population âgée de moins de 35 ans dans un Iran comptant désormais près de 100 millions d’habitants. Largement urbaine, elle constitue un facteur déterminant de l’évolution sociale et politique du pays et veut surtout des résultats concrets de l’accord conclu avec l’administration Trump et un véritable progrès économique. « La jeunesse iranienne est dans la ligne de départ. Elle a faim de progrès économique et technologique, et elle est extrêmement bien éduquée. » Dans ces conditions, elle pourrait mettre temporairement entre parenthèses ses revendications politiques, si l’Iran progressait dans cette direction.

Il s’agit là d’un paradoxe. La société iranienne est profondément politique. Comme le dit Shirin, « même boire un verre d’eau est un acte politique », mais elle peut, pour l’instant, accepter de temporiser.

La grande question pour les Iraniens reste celle de la forme que prendra cette nouvelle gouvernance. Narges Bajoghli et Vali Nasr ajoutent : « Il ne s’agit pas d’une libéralisation ; au contraire, le régime continue de réprimer sévèrement toute dissidence politique. Mais il reconnaît désormais qu’il a besoin d’une base sociale bien plus large que celle que peut lui fournir la seule idéologie islamique. Progressivement, la République islamique ressemble moins à une théocratie qu’à un État autoritaire nationaliste de droite. » L’idéologie islamique est toujours présente, mais elle est désormais subordonnée à l’impératif de cohésion nationale. Le critère de loyauté politique n’est plus : « Êtes-vous suffisamment islamique ? », mais plutôt : « Êtes-vous suffisamment iranien ? ». La mosquée est toujours là, mais le symbole politique dominant, que l’on retrouve aujourd’hui sur les colliers et les pin’s portés aussi bien par les jeunes que par les plus âgés, est désormais la carte du pays. »

Pour imaginer à quoi pourrait ressembler cette transformation, on cite souvent l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane, où un contrôle politique total est échangé contre une libéralisation sociétale relativement élevée. Toutefois, les nouveaux dirigeants iraniens sont des militaires aguerris qui souhaitent également devenir des acteurs militaires régionaux majeurs.

D’autres parallèles peuvent être établis : la Turquie kémaliste, même si les Gardiens de la révolution ne souhaiteront certainement pas aller aussi loin dans la sécularisation ; la Russie après l’effondrement de l’Union soviétique, où l’idéologie a disparu pendant un temps ; ou encore le Pakistan, autre république islamique dans laquelle les élites traditionnelles et l’armée se partagent ou se disputent férocement le pouvoir.

Ces parallèles restent toutefois limités et ne permettent que d’esquisser quelques pistes de réflexion. L’Iran suivra sans doute sa propre trajectoire sous un gouvernement dominé par les Gardiens de la révolution.

Pour beaucoup d’Iraniens, il semble néanmoins évident que le régime continuera d’évoluer à mesure que ses nouveaux hommes forts chercheront à préserver et à étendre leur puissance régionale, non seulement dans le golfe Persique, mais aussi dans l’Asie occidentale. Pour y parvenir, ils devront préserver un minimum de la nouvelle cohésion nationale qui semble émerger de la guerre. 

Certains Iraniens mettent en garde contre toute conclusion hâtive selon laquelle l’islam politique, le Velayat-e Faqih (la tutelle du juriste-théologien des ayatollahs) serait définitivement mort.

Le 19 juin, la chanteuse iranienne Parastoo Ahmadi a ainsi été condamnée à 74 coups de fouet pour avoir chanté sans hijab sur YouTube en 2024 à Qom, capitale religieuse et principal centre théologique de l’Iran. Ce jugement peut encore faire l’objet d’un appel.

Cette décision est-elle une réaffirmation du pouvoir de l’établissement religieux, qui démontre ainsi son influence, ou les Gardiens de la révolution ont-ils voulu montrer qu’ils conservent un certain attachement à l’autorité religieuse qui dominait jusqu’à présent le système ? 

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19.06.2026 à 06:44

Le philosophe normalien du moment géopolitique

Ramona Bloj

Pourquoi lire Pierre Hassner est plus urgent que jamais.

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Texte intégral (1686 mots)

« En tout cas, il est de plus en plus clair que, pour comprendre la relation entre guerre et politique, il faut élargir à la fois notre conception de l’une et de l’autre » 

Pierre Hassner, La violence et la paix, Esprit ed, 1995 , Introduction, p. 15

On assiste aujourd’hui au retour de la géopolitique. Mais, s’il y a un penseur de la géopolitique, c’est-à-dire de la dialectique parfois terrible qui se cache derrière ce mot composé apparemment si simple, c’est Pierre Hassner. C’est pourquoi il est, n’ayons pas peur de le dire, le penseur de notre temps, et ce volume le confirme, dont la deuxième partie interprète notre temps à travers sa pensée, tandis que la première présente celle-ci, dont nous dirons donc un mot nous aussi, avant de reconduire à notre époque et à ses défis 29.

Depuis le début de son œuvre, dans une formation mais aussi des textes philosophiques décisifs, on peut dire en effet que Pierre Hassner a posé une seule question, mais simple, radicale et qu’on pourrait formuler ainsi : la géopolitique est-elle une politique ? 

Ou, si l’on veut être plus précis : la géopolitique est-elle vraiment une politique si, par « politique » on entend, comme on doit inévitablement le faire, la conduite rationnelle de son destin par une société humaine ? Ce n’est pas un hasard si Pierre Hassner, qui était allé étudier auprès de lui à Chicago, a contribué à la monumentale Histoire de la philosophie politique de Leo Strauss par deux essais décisifs sur Kant et sur Hegel qu’il faut absolument et rapidement réunir dans un volume spécifique. Dans chacune de ces deux pensées, Pierre Hassner voit un effort pour penser la politique sous le signe de la raison et pour l’étendre à l’ensemble de l’histoire humaine et un échec qui bute en particulier sur la relation entre les sociétés ou les États sur la Terre, ce que l’on appelle, en fait, aujourd’hui, la géopolitique. Qu’il s’agisse de la tentative de Kant fondée sur la raison « pratique » — le droit et la morale en tant qu’ils régissent les actions des êtres libres – ou de la tentative de Hegel fondée sur la rationalité de l’État qui organise le « tout » d’une société humaine, elles butent sur la même réalité : non seulement des contradictions humaines internes à ces sociétés mais aussi et de toute façon, leurs conflits externes sur la terre, et pour la terre ou le territoire. Bref, la géopolitique, disons le mot, c’est la guerre, et la guerre, contrairement à ce que croyait un autre célèbre rationaliste méconnu (le général Clausewitz), ne « continue » pas la politique, mais l’ébranle toujours, jusque dans le corps et le cœur des êtres humains, ravivant ainsi toutes leurs contradictions internes. Dans le corps des humains : et ce sont les souffrances par exemple des réfugiés, des exilés, des « migrants », dont Pierre Hassner n’a jamais oublié qu’il avait fait partie. Dans le cœur des humains : et ce sont les « passions » par exemple des révoltés, sinon des révolutionnaires, dont Pierre Hassner n’a jamais pensé qu’elles disparaîtraient de l’histoire.

Ainsi le dualisme de Pierre Hassner est-il plus profond qu’on ne croit. Ce n’est pas celui auquel certains ont voulu réduire nos générations entre un idéalisme du droit (nous avons pourtant rencontré Pierre Hassner en 1989 autour des « droits de l’homme ») et un supposé « réalisme » de la force. Car ces réalistes veulent nous faire croire à une rationalité ou en tout cas à un équilibre de la force et l’expression a même été réinventée aujourd’hui d’une « paix par la force ». Certes, il ne remplaça jamais la géopolitique par une « cosmopolitique » comme si celle-ci était devenue, avec la supposée « communauté internationale » une réalité du jour au lendemain. Mais, pour Pierre Hassner, la passion et la puissance de la guerre ne se laissent pas dompter non plus par aucun calcul et aucun rapport rationnel entre les forces, et c’est ce qui explique les désillusions ou les « déceptions » de tous ceux qui ont pu y croire. Pierre Hassner met lui-même son premier recueil d’études, enfin paru grâce à ses amis de la revue Esprit (La Violence et la paix, donc, qui sera suivi de deux autres) sous le signe de deux « déceptions », post-45, dit-il, et post-89, après de grands espoirs. Mais déception n’est pas surprise et en tout cas il ne se faisait pas d’illusions. C’est pourquoi il fut notre éducateur (autant que notre ami). Et il ne serait pas plus surpris aujourd’hui par les retours pour nous sidérants de la guerre, sous les pires de ses formes et presque partout sur la Terre, et pas plus que ceux qui, de ce côté de sa pensée, furent ses propres maîtres (Raymond Aron lui-même inspiré par Elie Halévy).

Mais il y a un autre côté dans la profonde dialectique de Pierre Hassner, et qui permet de situer la politique dans la géopolitique car elle n’y disparaît certes pas et surgit peut-être de la même origine. On n’écrit pas par hasard sur Hegel et peut-être surtout sur Kant, et Rousseau, on ne dialogue pas par hasard, toute sa vie, avec les plus grands penseurs du « mal » et par exemple son ami Emmanuel Doucy, lui-même introducteur inlassable de la pensée du mal de Jean Nabert, ou sur Simone Weil qui ne cessa d’inspirer Pierre Hassner, par sa pensée du malheur d’abord. Or, que trouve-t-on de ce côté ? C’est, si l’on veut, la passion inverse de la guerre, celle de la justice, bien sûr, mais en tant qu’elle surgit, elle aussi, de l’expérience de l’injustice et au fond de la guerre, qui est donc première. Tout se passe comme si, de l’expérience de ce que Nabert appelait quant à lui « l’injustifiable » tout surgissait à la fois : les passions guerrières, la raison fragile, mais aussi un sentiment d’injustice qui en appelle à une justice, que la raison ne peut jamais suffire à atteindre, mais à laquelle elle doit constamment se rapporter ! 

La politique, ce n’est donc pas tout, mais ce n’est pas rien : c’est comme une première digue, celle de la raison et de la loi, contre un mal qui la débordera toujours mais qui suscite aussi une révolte et une résistance qui ne céderont pas non plus la place et sur laquelle la raison doit savoir s’appuyer. Tel est le point sans doute le plus intime de la pensée de Pierre Hassner, de ses lectures des textes et de sa lecture du monde, de ses conversations, avec Doucy par exemple et bien d’autres, dont nous ne cessons de nous nourrir à notre tour : comme si la guerre était malgré tout encore une violation (et peut-être la première des violations), qui ne peut donc se penser que par ce qu’elle brise, que comme brisant quelque chose, que du même coup elle révèle, sans que rien pour autant nous garantisse d’y revenir. Il est certain en tout cas que, chez Pierre Hassner, il y a une genèse de la raison, dans le sentiment d’injustice, ou dans une épreuve du négatif, à laquelle la « politique » ne suffira jamais à répondre, mais à laquelle pourtant elle ne doit jamais cesser de se rapporter, comme si la politique, en tout cas, devait toujours rester normée par la guerre, sur son retour, son refus, ses limites, comme la santé l’est, selon d’autres, par la maladie, ses épreuves et sa prévention. 

Telle est la clef ou si l’on veut la définition de la géopolitique, dont on doit s’inspirer, et comment ne pas voir qu’elle s’applique, sans reste, à notre temps ?

Personne ne retrouvera l’unité que seul Pierre Hassner savait réaliser, non seulement entre les deux versants de la géopolitique, la guerre et la politique mais entre la philosophie et l’histoire, l’une dans ses plus profonds principes, l’autre dans sa plus brûlante actualité. Mais il nous appartient de garder cette dualité comme orientation, dans les principes qui restent les nôtres et dans l’actualité qui est la nôtre. 

Ce livre issu des « Conférences Pierre Hassner » de l’École normale supérieure, dont nous remercions toutes et tous les partenaires et les participants, illustre donc, dans ses deux parties, les tensions, les ruptures, mais aussi les ressources, d’une géopolitique qui n’est rien d’autre que le plus haut degré de la politique des humains, en tant qu’elle affronte les plus hauts risques vitaux et mortels qui sont les leurs.

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17.06.2026 à 20:04

L’Europe après la guerre en Iran : un bilan à chaud

Ramona Bloj

Les États-Unis ont échoué. L’Union est marginalisée. Pour peser dans la nouvelle compétition régionale qui commence, il faut tirer quelques leçons.

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Texte intégral (5983 mots)

Près de quatre mois après le lancement par Donald Trump et Benyamin Netanyahou, en dehors de toute légalité internationale, d’une guerre conjointe contre l’Iran et le Liban, les hostilités ont cessé. L’issue finale du conflit reste encore très incertaine ; une chose, pourtant, est déjà acquise : l’opération aura été désastreuse pour la région, pour les États-Unis et pour le monde. 

Pour l’Europe, le bilan est tout aussi alarmant. 

Bien qu’elle soit l’une des régions les plus exposées à des événements se déroulant à quelques kilomètres de ses frontières, l’Union n’a su ni se prémunir contre les effets de la guerre, ni peser sur son cours. Le conflit aura confirmé, s’il en était besoin, son insignifiance géopolitique actuelle, et son incapacité à défendre ses intérêts et ses valeurs. 

Y remédier suppose d’en tirer d’urgence tous les enseignements sur les plans économique, militaire et géopolitique.

1 — Où en est-on après l’arrêt des combats  ?

Le Liban aura particulièrement souffert de la guerre. Le sud du pays a été largement frappé par l’armée israélienne, qui a systématiquement détruit des dizaines de villages, après que plusieurs officiels israéliens ont publiquement annoncé leur intention de faire du sud du Liban un « nouveau Gaza ». Dix pour cent du territoire libanais risquent d’être occupés durablement, puis colonisés, comme le souhaitent plusieurs dirigeants israéliens, à l’instar du Golan syrien. 

Hors de cette zone, Beyrouth-Sud, Tyr et de nombreuses autres villes et villages ont été détruits par des bombardements israéliens massifs. Le Liban, qui était déjà dans une situation économique et sociale dramatique avant le 28 février, subit aujourd’hui une véritable catastrophe humanitaire, avec plus d’un million de déplacés dans un pays de six millions d’habitants. 

Les gouvernements israélien et libanais ont entamé des négociations sous l’égide de Washington, mais, comme à Gaza, il est à craindre qu’Israël cherche à gagner du temps pour consolider son occupation. On peut également redouter que Netanyahou veuille utiliser le front libanais pour saboter l’accord fragile négocié entre Téhéran et Washington.

En Iran, un régime consolidé mais une économie très affaiblie

En Iran, les bombardements massifs ont non seulement détruit des installations militaires, mais aussi de nombreuses infrastructures civiles et unités de production. Le blocus des côtes iraniennes instauré en avril par la marine américaine a aggravé les conditions de vie de la population civile. Les informations fiables en provenance du pays sont rares, mais il y a tout lieu de croire que la population iranienne, qui souffrait déjà de conditions économiques et sociales très dégradées avant le 28 février, se trouve aujourd’hui dans une situation plus critique encore. Compte tenu de l’ampleur des destructions, l’arrêt des hostilités ne signifie pas la fin du drame humanitaire.

D’un point de vue politique, malgré l’assassinat ciblé de nombreux dirigeants, la guerre a, sans surprise, renforcé et durci un régime qui était pourtant très affaibli, en suscitant un mouvement de rassemblement autour du drapeau. Les Gardiens de la révolution ont donc pu intensifier la répression contre les opposants. La fin du conflit pourrait relancer la contestation, mais les graves difficultés socio-économiques que connaît le pays risquent de freiner les mobilisations : la priorité des Iraniens sera probablement d’assurer d’abord leur survie immédiate. 

Les pays du Golfe ont perdu confiance dans les États-Unis

Sur le plan régional, une fois les grandes déclarations de solidarité entre les pays du Golfe durant la guerre passées, la fin des hostilités devrait encore approfondir le fossé qui s’était déjà creusé entre les Émirats arabes unis de MBZ, qui avaient choisi de miser sur Israël et les États-Unis pour établir leur hégémonie régionale, et l’Arabie saoudite de MBS. Les Émirats arabes unis et le mirage Dubaï en ressortent très affaiblis.

Quant à l’Arabie saoudite, Donald Trump s’en est pris à l’héritier saoudien, et il a montré le peu de fiabilité des États-Unis pour garantir la stabilité et la sécurité de la région. La tentation est forte pour la monarchie saoudienne de s’affranchir de cette tutelle et de développer ses liens avec la Chine. Paradoxalement, l’affaiblissement de l’Iran du fait de la guerre pourrait lui permettre de réintégrer le jeu régional et conduire à un rapprochement avec l’Arabie saoudite et ses alliés.

Israël, plus isolé que jamais

En Palestine, l’extrême droite israélienne a profité du « brouillard de la guerre » pour resserrer son étau sur Gaza et repousser la seconde phase du cessez-le-feu, qui aurait impliqué le retrait des forces israéliennes de l’enclave. Les colons de Cisjordanie ont multiplié les exactions, avec le soutien de la police et de l’armée israéliennes. Parallèlement, le gouvernement s’est radicalisé en instaurant une peine de mort réservée de facto aux seuls Palestiniens, et en approuvant un vaste plan de colonisation de la Cisjordanie.

Si la guerre a contribué à affaiblir l’Iran et le Hezbollah sur le plan militaire, elle a échoué à faire tomber le régime, tout en rendant plus lointaine encore la perspective d’un élargissement des accords d’Abraham à d’autres pays de la région. Pour ses voisins, Israël n’est plus ce petit pays qui cherche à assurer sa sécurité face à des ennemis contre lesquels il se défend : c’est désormais une puissance déstabilisatrice et une véritable menace impérialiste. Face à l’échec de la guerre contre l’Iran, il est désormais probable que les États-Unis, sous la pression de l’opinion publique, renoncent progressivement à leur soutien inconditionnel à Israël, dont l’aventurisme coûteux et meurtrier les aura durablement éloignés de nombreux autres alliés. 

Le moment Suez des États-Unis  ? 

Si la guerre a révélé les insuffisances de l’Europe, elle a surtout été un échec pour Donald Trump. Malgré une domination militaire indéniable, Washington n’a pas pu transformer des succès tactiques en victoire stratégique, et sa guerre de choix s’est révélée un échec géopolitique majeur. 

Les analogies historiques sont souvent trompeuses mais de nombreux observateurs n’ont pas hésité à qualifier cette guerre de « moment Suez » des États-Unis, en référence au fiasco de la guerre lancée en 1956 contre l’Égypte de Gamal Abdel Nasser par l’alliance d’Israël, du Royaume-Uni et de la France, à la suite de la nationalisation du canal de Suez. Cette guerre contre l’Iran devrait en tout état de cause marquer un recul sensible de l’influence américaine dans la région. 

Malgré son silence, la Chine de Xi Jinping, alliée du régime iranien mais aussi du Pakistan qui a joué un rôle clef pour faire cesser les hostilités, est sans doute la grande gagnante. Face à une puissance américaine versatile et imprévisible, elle fortifie son image de partenaire responsable et pondéré.

Au sein des pays du Golfe, les capacités de production de gaz et de pétrole ont été réduites en raison des destructions liées à la guerre. Même si les hostilités cessent durablement, les pénuries de gaz, de pétrole, mais aussi d’aluminium et d’engrais, causées par la fermeture du détroit d’Ormuz, ne se résorberont pas immédiatement. Le manque de fertilisants risque d’entraîner, dans les prochains mois, une baisse de la production alimentaire mondiale et causer des famines. L’inflation a déjà bondi partout et la fragilité de l’activité économique globale risque de se transformer en anémie généralisée.

Au-delà de la région, les armes et les munitions mobilisées par l’administration Trump pour soutenir son allié israélien contre l’Iran sont autant de ressources militaires dont l’Ukraine ne pourra pas bénéficier face à la Russie. 

L’insignifiance politique et diplomatique de l’Europe confirmée

L’Europe, voisine immédiate des pays du Moyen-Orient, est, après la région elle-même, l’une des principales victimes de cette guerre, notamment en raison de ses conséquences économiques. Si elle a eu la sagesse de ne pas suivre l’initiative prise par Donald Trump et Benyamin Netanyahou, elle n’a pas su jusqu’ici contribuer à ramener la paix et la stabilité dans la région. Elle n’a pas été en mesure de protéger le Liban et les Libanais de l’agression israélienne et des actions du Hezbollah, ni d’aider la population civile et les démocrates iraniens, soumis au feux croisés du régime en place et des forces israélo-américaines. Elle est absente des négociations en vue de la résolution des conflits, tant ceux qui impliquent le Liban que l’Iran. 

2 — Renforcer la résilience économique de l’Europe 

Cette crise souligne tout d’abord les faiblesses de l’Union en matière de gestion conjoncturelle de son économie.

La crise provoquée par la guerre contre l’Iran est le troisième choc majeur subi par l’Union en moins de dix ans. Elle fait suite au coup d’arrêt causé par la pandémie de Covid-19 en 2020, puis à la crise énergétique déclenchée par l’invasion de l’Ukraine en 2022. Malgré l’arrêt des combats entre l’Iran et les États-Unis, ainsi que la reprise du trafic dans le détroit d’Ormuz, l’économie mondiale ne devrait se rétablir que très progressivement.

Un cadre de gestion macroéconomique inadapté

Cette succession de crises souligne l’inadaptation persistante du cadre de gestion macroéconomique de l’Union et de la zone euro pour y faire face. La mission de la Banque centrale européenne consiste avant tout à lutter contre l’inflation. Confrontée à des chocs qui, comme actuellement, tendent à faire monter les prix, elle adopte une politique monétaire plus restrictive, afin de ramener l’inflation à sa cible de 2 %. 

Elle agit selon son mandat, alors que les sources de cette inflation sont purement externes et n’ont rien à voir avec une surchauffe de l’économie européenne. Le risque que cette hausse des prix importée entraîne des effets de second tour et déclenche une spirale inflationniste existe certes et doit être anticipé, mais une action trop rapide et trop forte de la BCE  risque surtout d’aggraver l’état de l’économie européenne, déjà freinée par la hausse des prix de l’énergie et d’autres matières premières. Le risque d’une réaction mal calibrée face à des chocs de ce type pose de nouveau la question du mandat de la BCE, défini de manière trop unilatérale dans le traité actuel. 

Dans le même temps, les budgets nationaux sont contraints par le Pacte de stabilité. La capacité des États membres à répondre à une crise conjoncturelle majeure tout en respectant les règles budgétaires est limitée pour beaucoup d’entre eux, notamment pour la France et l’Italie qui, à eux seuls, représentent 30 % de l’économie de l’Union et 35 % de celle de la zone euro. 

En 2020, pour faire face à la pandémie de Covid-19, la Commission avait largement assoupli les contraintes liées au Pacte de stabilité et au contrôle des aides d’État. Elle avait également autorisé quelques entorses aux règles budgétaires pour répondre à la crise énergétique de 2022. Elle entend faire peu de concessions face à ce troisième choc. Sous la pression de Giorgia Meloni, elle vient cependant d’accepter de ne pas prendre en compte les investissements publics consacrés à la transition énergétique dans le calcul des déficits publics. Mais au niveau national, ces investissements représenteront des montants limités en raison des difficultés budgétaires des États, le résultat là aussi de la succession rapprochée de ces crises. 

Le budget européen ne peut pas servir à amortir les chocs

Quant au budget de l’Union, qui reste très limité et soumis à une contrainte d’équilibre permanent, il ne peut servir à amortir les chocs macroéconomiques. 

En 2020, sous l’impulsion inattendue d’Angela Merkel notamment, les États membres avaient accepté pour la première fois de s’endetter collectivement à hauteur de 750 milliards d’euros, soit 4 % du PIB de l’Union, pour le plan Next Generation EU. Cet argent devait permettre à la fois d’amortir le choc conjoncturel en soutenant la reprise d’activité post-Covid-19 et d’accélérer les transformations structurelles, notamment en matière énergétique et numérique. 

Le plan a incontestablement contribué à la relance de l’économie européenne après la pandémie. Ce fut notamment le cas pour les pays du sud de l’Europe, comme l’Italie et l’Espagne, mais cet argent a également permis, dans une certaine mesure, de limiter les effets de la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine en 2022. L’essentiel du financement du plan RePowerEU, adopté en mai 2022 pour réorienter les systèmes énergétiques européens, avait consisté à utiliser les mêmes fonds. Ses effets sont aujourd’hui épuisés et, malgré des capacités de réaction au niveau national limitées, les États membres n’ont pas souhaité, du moins pour le moment, renouveler cet endettement commun. 

Tous les leviers macroéconomiques disponibles ont donc des effets procycliques et structurels  : des entreprises font faillite, des salariés perdent leurs emplois et, tandis qu’ils subissent les conséquences multiples du chômage, ils perdent aussi leurs compétences. L’innovation est à l’arrêt ; les États, contraints de s’adapter à la baisse de leurs revenus, sabrent dans les budgets du service public et, ce faisant, favorisent leur dégradation. 

Dans ces conditions, l’Europe est condamnée, sinon à la récession, du moins à la stagnation prolongée. 

L’urgence d’une gestion macroéconomique plus adaptée

Il y a donc urgence à redonner aux États membres et aux institutions européennes les moyens et la flexibilité nécessaires pour amortir les chocs conjoncturels exogènes. La création d’une capacité permanente d’endettement à l’échelle de l’Union semble incontournable. L’idéal serait de doter l’Europe d’un mécanisme suffisamment puissant capable d’agir comme un « stabilisateur automatique », c’est-à-dire un mécanisme qui entre en déficit quand la conjoncture ralentit et dégage des excédents quand la croissance est forte. C’est l’objet notamment du projet de création d’une assurance chômage européenne ou plus exactement d’un système européen de réassurance des systèmes nationaux d’assurance chômage. Mais, à défaut, il est impératif de doter les institutions européennes d’une capacité d’endettement discrétionnaire récurrente qui leur permette, face à des chocs conjoncturels majeurs, de renouveler les opérations telles que le plan Next Generation EU, sans que cela doive prendre à chaque fois la forme d’un happening

3 – Accélérer le Pacte vert au lieu de le freiner

La guerre contre l’Iran et ses conséquences économiques ont confirmé les faiblesses structurelles de l’Europe, à commencer par sa dépendance aux hydrocarbures, qu’il s’agisse du pétrole ou du gaz. 

Sous réserve que l’arrêt des combats soit effectif, la crise énergétique devrait cependant avoir des effets plus limités que celle engendrée par l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. L’an dernier, l’Europe a importé 6,8 % de son pétrole d’Arabie saoudite, 5,8 % d’Irak et 3,7 % de son gaz du Qatar : c’est l’Asie qui se trouve en première ligne. Il n’en demeure pas moins que la guerre nous affecte et continuera de nous affecter au cours des prochains mois, tant du côté des prix que de la disponibilité de l’offre du gaz et du pétrole sur les marchés. 

La question des stocks de gaz et de leur reconstitution est aujourd’hui cruciale. Leur niveau est inférieur à celui des années précédentes, au moment où s’ouvre la période de réapprovisionnement avant l’hiver. La pénurie mondiale, résultant de la guerre et notamment de la destruction des capacités de production qataries, risque non seulement de faire durablement grimper les prix, mais aussi de détourner des flux initialement prévus pour l’Europe.

Après avoir surmonté la crise énergétique de 2022 et trouver rapidement des sources de gaz alternatives, l’Union s’est reposée sur ses lauriers. Elle a notamment cessé d’approfondir les mécanismes d’achat et d’approvisionnement communs amorcés dans le cadre de RePowerEU. 

Ce renoncement se conjugue avec un ralentissement des efforts en matière de sobriété et d’efficacité énergétique. En 2024, la consommation finale d’énergie au sein de l’Union avait été de 901 millions de tonnes d’équivalent pétrole. C’est 5 % de moins qu’en 2021, avant l’invasion de l’Ukraine, mais c’est encore 18 % de plus que l’objectif que l’Union s’est fixé pour 2030. Cette consommation s’est réduite de 1,5 % par an depuis 2021 alors que, pour atteindre l’objectif prévu en 2030, il faudrait l’abaisser de 3 % par an. La tâche qui nous attend est donc double : mettre en place des approvisionnements communs de gaz et une gestion commune des stocks, tout en redoublant d’efforts en matière de sobriété et d’efficacité énergétique et en accélérant le déploiement des renouvelables.

Cette dépendance aux fossiles importés – 97 % pour le pétrole, 85 % pour le gaz, et toujours croissante – est une faiblesse stratégique majeure. La guerre l’a rappelé : le risque ne vient pas que de la Russie. Et s’il venait, demain, de notre « allié » américain, auprès duquel l’Union importe aujourd’hui le quart de son gaz ? 

L’an dernier, les pays de l’Union ont consacré 330 milliards d’euros à ces importations d’énergie fossile, soit 1,8 % du PIB européen et, cette année, ce pourcentage lui sera très supérieur. Ces chiffres peuvent sembler limités au premier abord, mais un écart de + ou – 2 % suffit souvent à faire la différence entre une entreprise rentable et une entreprise déficitaire, alors obligée de licencier du personnel. 

Y remédier le plus rapidement possible n’est pas seulement indispensable dans le cadre de l’effort global mis en œuvre pour limiter le réchauffement climatique : c’est aussi un impératif interne, qui met en jeu l’avenir de l’Union elle-même. 

Le Pacte vert, adopté sous la précédente mandature, prévoyait d’abaisser de 55 % les émissions de gaz à effet de serre de l’Union à l’horizon 2030 par rapport à 1990, d’atteindre 90 % de baisse en 2040 et de rendre l’Union neutre en carbone en 2050. En 2024, nous en étions à 37 % de moins qu’en 1990. Atteindre l’objectif de 55 % en 2030 n’est pas hors de portée, mais nécessiterait la mise en œuvre effective de politiques bien plus volontaristes.

D’où le besoin d’un sursaut des investissements dans la transition énergétique. Il n’a de chances de se produire que s’il s’accompagne d’un soutien par le biais de l’investissement public. Or, on l’a démontré, les finances publiques des États membres ne sauraient guère être mises à contribution. Il faut un effort au niveau de l’Union, financé par un endettement commun d’une ampleur au moins équivalente à celle du plan de relance NextGenerationEU. Notamment pour favoriser une meilleure coordination des systèmes énergétiques nationaux, que seuls des financements paneuropéens peuvent concrétiser. 

Or, depuis 2024 et le début du nouveau mandat du Parlement européen, on a vu l’émergence en son sein, pour la première fois, une majorité potentielle qui rassemble le Parti populaire européen et les trois groupes d’extrême droite. Cette configuration bien moins favorable à des politiques environnementales ambitieuses, a poussé les dirigeants européens à remettre en cause le Pacte vert et les politiques de sortie des fossiles qui l’accompagnent. Les derniers mois ont par exemple vu la remise en cause de l’obligation prévue par la loi européenne de mettre fin à la vente des véhicules neufs à moteur thermique à l’horizon 2035. 

La guerre peut servir de rappel utile à tous les dirigeants européens, y compris à ceux qui se situent à l’extrême droite de l’échiquier politique : remettre en cause le Pacte vert serait un choix désastreux, non seulement pour le climat, mais aussi et surtout pour l’Europe elle-même. Que Donald Trump, climatosceptique revendiqué et fervent partisan des énergies fossiles, en soit à l’origine d’un tel revirement en Europe, ne serait qu’une ruse de plus de l’histoire. 

4 — Se préparer au retrait des États-Unis d’Europe

Rien ne prédisposait l’OTAN à intervenir dans la guerre en Iran, mais Donald Trump a particulièrement mal pris cette abstention européenne, allant jusqu’à menacer ouvertement de quitter l’alliance. Il a répété ce propos le 9 avril 2026, lors de sa rencontre avec le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte. 

La garantie, prévue par le traité de l’Atlantique Nord, d’un engagement américain aux côtés des Européens en cas d’agression russe était déjà devenue largement virtuelle, au vu des convergences observées à de multiples reprises entre Vladimir Poutine et Donald Trump. L’hypothèse d’un refus de la part de Washington de mettre en œuvre l’article 5 du traité en cas d’attaque doit désormais être prise au sérieux par les acteurs de la défense européenne, tout comme elle l’est sans doute par nos ennemis.

Pour autant, le départ des quelque 67 000 soldats américains présents sur le sol européen et la fermeture des 30 bases américaines implantées sur le continent marqueraient une étape supplémentaire majeure dans ce désengagement. Il ne faut cependant pas surestimer l’impact de ce retrait sur la défense conventionnelle de l’Europe, car les armées des pays de l’Union comptent 1 470 000 soldats. Il convient donc désormais de se préparer activement à cette éventualité. Cela implique notamment d’accélérer les discussions, entamées en mars dernier, autour de la proposition du président français, Emmanuel Macron, d’étendre la protection offerte par la dissuasion nucléaire française à d’autres pays européens. Il faut également accélérer nettement les projets européens visant à déployer les capacités qui nous font défaut, notamment dans les domaines spatial et du renseignement.

Si la rupture entre les États-Unis et l’Europe devait prendre la forme d’un départ des Américains de l’OTAN, l’outil fonctionnel que représente l’alliance perdurerait avec sa structure éprouvée, ses normes, ses règles d’engagement connues et ses habitudes de travail communes bien établies. Cet outil serait désormais à la disposition des Européens (et des Canadiens) et il n’y aurait plus vraiment besoin de créer le fameux pilier européen de l’OTAN dont il a été régulièrement question ces dernières années, sans qu’on sache vraiment quelle forme celui-ci pourrait prendre, ni d’inventer une structure hors OTAN afin de coordonner les armées européennes comme on a tenté de le faire, largement en vain. 

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, le départ des États-Unis de l’OTAN ne signifierait pas non plus une baisse drastique du budget de l’institution, que Washington n’alimente en réalité qu’à hauteur de 14 %, soit autant que l’Allemagne.

5 — Construire une capacité de projection de forces

En termes de politique de défense européenne, la guerre contre l’Iran a rappelé une autre donnée, largement évacuée du débat public ces dernières années  : la défense des intérêts essentiels de l’Europe ne se joue pas seulement sous l’angle de la défense du territoire de l’Union.

Elle se joue aussi au loin et en particulier dans les fameux choke points, ou goulots d’étranglement, susceptibles d’affecter gravement nos canaux d’approvisionnements et d’exportations. Avant le conflit en Ukraine, le sujet avait déjà été au cœur de quelques progrès dans la construction d’une politique européenne de défense autonome : citons la mission navale européenne Atalanta, au large de la Somalie, la politique maritime coordonnée dans le Golfe de Guinée ou encore la mission navale européenne au large de la Libye. Dans un autre registre, c’était le cas également, au sol cette fois, avec la présence militaire européenne au Sahel, jusqu’au retrait opéré à partir de 2022. 

La capacité de projection de forces à longue distance a presque complètement disparu de l’esprit des dirigeants européens, en raison de la conjonction de l’invasion russe de l’Ukraine et de l’échec cuisant de la politique française et européenne au Sahel. La guerre contre l’Iran nous rappelle toutefois qu’une attaque russe contre la Pologne ou les pays baltes n’est pas la seule qui pourrait mettre l’Europe en grave difficulté.

Il serait irréaliste de penser pouvoir construire des capacités de projection analogues à celles dont disposent aujourd’hui les États-Unis. Le renforcement de la position de l’Europe sur la scène mondiale ne peut pas reposer en premier lieu sur ses capacités de projection militaires. Mais il est désormais établi qu’elle ne pourra pas s’en tenir seulement à son soft power et à son implication dans un multilatéralisme aujourd’hui très affaibli. Le hard power doit rester une part essentielle de notre capacité à défendre nos intérêts. 

La guerre contre l’Iran nous montre que, au-delà du travail indispensable engagé pour renforcer la défense territoriale de l’Europe sans le soutien des États-Unis, il est impératif de commencer à travailler sur une capacité propre de projection de forces. Il faut, en effet, coordonner beaucoup plus étroitement les marines des États membres et les bases dont ils disposent autour du globe, en associant autant que possible et dès maintenant le Royaume-Uni à cette démarche. 

Politiquement, les sujets de défense sont parmi les plus inflammables et les plus délicats à traiter. Pourtant, celui-ci pourrait ne pas être aussi conflictuel que les autres : s’il y a bien un domaine où aucun pays européen ne peut espérer compter sur ses seules forces en matière de défense, c’est bien celui de la capacité de projection, tant maritime, qu’aérienne ou au sol. Il est d’autant plus facile d’y voir son intérêt qu’il n’y a pas d’interférence importune, toujours difficile à prendre en compte d’un point de vue administratif, entre structures de l’OTAN et structures militaires de l’Union. 

6 — Changer radicalement la posture européenne au Moyen-Orient

Après l’échec américain, la paralysie de la diplomatie européenne au Moyen-Orient ne peut plus durer. Cette guerre offre en effet de nouvelles opportunités à l’Union, même si celle-ci reste pour l’instant encore très loin de pouvoir les saisir.  

La France et le Royaume-Uni ont certes envoyé des navires à Chypre et quelques avions dans le Golfe pour aider à protéger les pays de la région des missiles et des drones iraniens. Emmanuel Macron a bien tenté de prendre la parole pour défendre l’intégrité territoriale du Liban. Mais ni ces États ni l’Union n’ont été en mesure d’influer sur le cours de la guerre de manière un tant soit peu significative. 

Il s’agit pourtant d’une région très proche géographiquement des frontières de l’Union : l’attaque de la base britannique à Chypre l’a rappelé. C’est par ailleurs une région clef pour nos approvisionnements en énergie fossile et pour les échanges commerciaux entre l’Europe et l’Asie. L’instabilité pourrait en outre susciter une de ces vagues migratoires que les dirigeants européens redoutent tant. Les conflits du Moyen-Orient ont de plus des répercussions directes sur la paix civile des sociétés européennes elles-mêmes. Donald Trump n’a pas tort lorsqu’il affirme que les Européens ont bien davantage d’intérêts à défendre dans la région que les États-Unis.

L’impuissance européenne n’est pas une fatalité. L’Union avait joué un rôle clef au cours des années 1990 dans les négociations qui avaient accompagné les accords d’Oslo pour tenter de résoudre le conflit israélo-palestinien. C’est dans ce contexte en particulier qu’avait été conclu, en 1995, avec le gouvernement d’Yitzhak Rabin, juste avant son assassinat, un accord d’association avec l’Union, favorable à Israël, et qui était entré en vigueur en 2000. 

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le Parlement européen avait adopté, en 2002, une résolution demandant la suspension de cet accord compte tenu de la politique hostile à la paix du gouvernement d’Ariel Sharon. Cet avertissement n’était pas passé inaperçu, puisqu’il avait été suivi quelques mois plus tard par le retrait israélien de Gaza. Mais, par la suite, l’Union n’a pas su s’opposer à la radicalisation de la politique israélienne et n’a jamais mis en œuvre de réponse significative à son agressivité croissante. 

Malgré l’opposition d’Israël, les États européens avaient aussi joué un rôle clef dans la négociation, puis dans la conclusion en 2015 du JCPoA, l’accord qui visait à contrôler étroitement les activités nucléaires iraniennes en échange de la levée des sanctions occidentales. L’incapacité de l’Union à parer le retrait des États-Unis de l’accord en 2018 et à protéger les entreprises européennes des sanctions américaines a sonné le glas de ses ambitions régionales. L’abandon de cet accord a servi de terreau aux affrontements des derniers mois. 

La faiblesse actuelle de l’Union au Moyen-Orient résulte en premier lieu de son inaptitude à adopter à l’égard du gouvernement israélien de Benyamin Netanyahou une position conforme aux principes qu’elle prétend défendre : le multilatéralisme, la défense des droits humains fondamentaux et le respect du droit international. 

Le refus de reconnaître et de dénoncer les multiples violations du droit international et des droits humains fondamentaux commises par les gouvernements israéliens successifs peut s’expliquer par différentes raisons. D’abord, la mauvaise conscience, compréhensible, liée à l’histoire et aux conséquences monstrueuses de l’antisémitisme européen, encore très présente notamment en Allemagne. 

Avec la montée en puissance de l’islam politique et du terrorisme islamiste depuis la fin des années 1990, ainsi que le retour d’une forme insidieuse d’antisémitisme sous le visage de « l’anti-sionisme », s’ajoute désormais l’idée, mobilisée au sein des droites européennes, qu’Israël serait le fer de lance de la défense de la « civilisation judéo-chrétienne » au Moyen-Orient face à l’islamisme. Ce qui justifierait un soutien inconditionnel de la part des Européens à l’État d’Israël. 

Depuis 2022, les Européens ont invoqué la défense du droit international et des droits humains fondamentaux pour condamner l’agression russe contre l’Ukraine. Dans le même temps, depuis le 7 octobre 2023, ils ont largement fermé les yeux sur les nombreux crimes de guerre, crimes contre l’humanité et violations du droit international commis par le gouvernement israélien. Ce double standard est désormais instrumentalisé pour discréditer l’Europe, d’autant que personne n’ignore les leviers dont dispose l’Union — si elle choisissait de les actionner — pour faire pression sur le gouvernement israëlien : suspension de l’accord d’association, restrictions de visas, embargo sur les armes ou encore sanctions ciblées.

L’Europe peut encore rétablir une crédibilité perdue dans la région, en contribuant à y ramener la paix et la stabilité. Le conflit s’est achevé par un échec des Américains. Les principaux acteurs de la région en ont pris acte et leur nouvelle priorité sera sans aucun doute de trouver de nouveaux interlocuteurs, plus fiables. Si nous ne voulons pas que ce soit la Chine qui prenne le relais, nous devons impérativement adopter une attitude différente à l’égard des gouvernements israéliens. 

Ces cinq priorités, la gestion macroéconomique de l’Union, la décarbonation de nos économies, la question de l’OTAN, celle des capacités de projection autonomes européennes et, enfin, la politique européenne au Moyen-Orient, sont certes distinctes, mais elles ne sont pas pour autant disjointes  : pour chacune d’entre elles, il s’agit de renforcer l’autonomie stratégique de l’Union dans un monde où, demain, les États-Unis ne seront probablement plus ni dominants ni même nos alliés.

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17.06.2026 à 07:27

Les 14 points du protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran : texte intégral d’une capitulation américaine

Ramona Bloj

Selon notre analyse, aucun des points négociés ne donne d'avantage aux États-Unis, neuf sont des gains nets pour le régime iranien.

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Texte intégral (3328 mots)

Le texte de l’accord publié par Bloomberg dans la nuit 30 et par le New York Times en fin d’après-midi avec quelques variations que nous signalons en commentaire 31 devrait être signé par l’Iran et les États-Unis ce vendredi 19 juin en Suisse. Il confirme les principaux points qui ont circulé depuis dimanche : pour prolonger le cessez-le-feu de 60 jours et enclencher des négociations techniques sur le programme nucléaire iranien, un seul engagement du régime est suffisant : « ne jamais développer une arme nucléaire » (déjà présent dans le JCPOA). Téhéran conserve toutefois, jusqu’à la conclusion d’un accord final, « le statu quo concernant son programme nucléaire ». 

Washington obtient principalement l’ouverture du détroit d’Ormuz, qui était ouvert avant la guerre. 

Le texte de l’accord semble particulièrement favorable au régime : il prévoit la levée du blocus américain, une dérogation autorisant les exportations de pétrole iranien, la création d’un fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars (sous forme d’investissements directs plutôt que de transferts financiers), ainsi que le dégel d’avoirs iraniens bloqués à l’étranger. Ces deux derniers dispositifs reposent sur l’hypothèse que Téhéran négocie dans une situation de forte contrainte économique et que la perspective d’un soutien financier conséquent pourrait l’inciter à participer de bonne foi aux négociations. Le JCPOA reposait déjà sur une logique comparable, fondée sur une levée progressive des sanctions internationales en échange d’engagements iraniens.

Contrairement aux négociations précédentes, Washington n’aborde plus, du moins pour le moment, ni la question du programme balistique iranien, ni celle de son soutien aux groupes armés dans la région. Le simple fait que ces deux sujets aient été retirés de la liste des thèmes de discussion est un gain pour Téhéran.

Ce protocole d’accord n’est pas un accord final. Plusieurs éléments devront être surveillés dans les prochains jours, lors de la signature prévue vendredi en Suisse, puis durant la phase suivante. Le niveau de représentation politique des deux délégations sera un premier indicateur de leur engagement en faveur des négociations. Autre détail symbolique : la question de savoir si les représentants américains et iraniens signeront le texte dans la même pièce, ce qui indiquerait une volonté d’ouvrir des discussions directes.

Il ne faut pas non plus exclure un scénario dans lequel, après la signature du protocole, la levée du blocus américain et la réouverture du détroit d’Ormuz, les négociations se retrouvent confrontées à des désaccords techniques majeurs. La question du droit de l’Iran à enrichir de l’uranium sur son propre territoire constitue un exemple illustratif : avant le 28 février, ce point comptait parmi les principaux obstacles à un accord final et il n’est pas traité dans le protocole. Le statut de l’enrichissement, le niveau autorisé, le sort des stocks existants (surtout des 440 kg d’uranium enrichi à 60 %) et les mécanismes de contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique ont souvent été les sujets les plus difficiles à résoudre lors des précédentes négociations.

Le protocole d’accord n’aborde pas la question des frais perçus par Téhéran pour le passage des navires par le détroit d’Ormuz mais l’agence de presse iranienne Fars a affirmé, lundi 15 juin, que Téhéran n’accepterait le passage des navires sans frais que pendant 60 jours, ajoutant : « Cela signifie que les États-Unis ont accepté le principe de la perception d’une redevance et se sont contentés d’obtenir une exonération de 60 jours de la part de l’Iran ». Quoi qu’il en soit, il paraît peu probable que le détroit retrouve son fonctionnement d’avant-guerre. Il est désormais le principal levier de pression du régime iranien, et la question clef pour la reprise du trafic sera de comprendre le degré de prévisibilité et de stabilité dans l’application des règles définies. 

1. La République islamique d’Iran et les États-Unis, ainsi que leurs alliés dans la guerre actuelle, déclarent dès la signature du présent protocole d’accord la fin immédiate et permanente de la guerre sur tous les fronts, y compris le Liban, et s’engagent à ne lancer désormais aucune action hostile l’un contre l’autre, et à s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force l’un contre l’autre. L’accord final confirmera les dispositions du présent article et des articles restants.

Au-delà du cessez-le-feu, l’Iran obtient un engagement formel de non-agression « sur tous les fronts », qui engage les États-Unis à freiner les actions d’Israël. C’est l’un des points les plus importants et le régime iranien a obtenu beaucoup en le faisant intégrer au premier point du protocole. Cela signifierait la subordination de Tel-Aviv, ce que le gouvernement Netanyahou rejette, non pas tant aux États-Unis qu’à l’Iran, qui négocie directement avec les États-Unis des points en lien avec la souveraineté israélienne.

2. La République islamique d’Iran et les États-Unis s’engagent à respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale de chacun, et à s’abstenir de toute ingérence dans les affaires intérieures de l’autre.

L’objectif de guerre, affiché dans la nuit, des frappes ayant provoqué la mort de plusieurs figures centrales de l’appareil d’État, était le changement de régime. La reconnaissance du respect de « la souveraineté et l’intégrité territoriale » est un gain politique direct pour le régime iranien, obtenu malgré des pertes massives au sein de sa classe dirigeante.

3. La République islamique d’Iran et les États-Unis s’engagent à négocier et à parvenir à un accord final dans un délai maximal de 60 jours, prorogeable d’un commun accord.

Cette clause de procédure institutionnalise la séquence diplomatique commencée avec médiation pakistanaise et qatarie, en fixant un délai — 60 jours — qui paraît extrêmement serré pour affronter la question nucléaire. Pour mémoire, les négociations qui ont porté de l’accord intérimaire (le Joint Plan of Action du 24 novembre 2013) à accord sur le nucléaire signé à Vienne, le 14 juillet 2015, avaient pris environ 600 jours.

4. Immédiatement après la signature du présent protocole d’accord, les États-Unis lèvent le blocus naval et empêchent toute interférence ou obstruction à l’encontre de la République islamique d’Iran, et rétablissent le trafic, dans un délai maximal de 30 jours, à sa pleine capacité ; le trafic des navires sera proportionnel au volume de trafic d’avant-guerre du côté de la République islamique d’Iran. Les États-Unis s’engagent également à retirer leurs forces des zones environnantes dans les 30 jours suivant l’accord final.

5. Dès la signature du présent protocole d’accord, la République islamique d’Iran prendra immédiatement des mesures pour assurer que la circulation des navires marchands du golfe Persique vers la mer d’Oman et inversement soit rétablie dans les 30 jours au volume d’avant-guerre, en tenant compte de la nécessité de la levée des obstacles techniques et de la neutralisation des mines par l’Iran.

Les Gardiens de la Révolution ont annoncé dès le 28 février la fermeture du détroit d’Ormuz. Comme on l’a documenté avec notre Observatoire de la bataille d’Ormuz, depuis le début de la guerre contre l’Iran le 28 février, au moins 37 navires civils (pétroliers, porte-conteneurs et autres cargos) ont été attaqués dans le détroit d’Ormuz, ce qui a conduit à une baisse historique de la circulation maritime : de 160 navires transitant par le détroit le 27 février, à 11 par jour en moyenne au cours du mois d’avril. Depuis le 13 avril, l’armée américaine appliquait un blocus maritime dans la mer d’Arabie sur les navires partant ou rejoignant les ports iraniens, à l’exclusion du trafic dans le golfe Persique et le golfe d’Oman, tentant de parer un effet de la guerre : depuis le 28 février, Téhéran a pu maintenir ses exportations de brut — à destination de la Chine principalement — et même bénéficier de la hausse des prix sur les marchés mondiaux.

Dans la version dévoilée par le responsable américain sous couvert d’anonymat, au New York Times, ce paragraphe est légèrement modifié et devient plus favorable à l’Iran, dans le sens où Washington accepte que le droit de péage ne s’applique pas uniquement pendant les 60 jours. L’agence de presse iranienne avait déjà interprété ce passage en insistant sur le fait que « cela signifie que les États-Unis ont accepté le principe de la perception d’une redevance et se sont contentés d’obtenir une exonération de 60 jours de la part de l’Iran » :

Dès la signature du présent protocole d’accord, la République islamique d’Iran prendra les dispositions nécessaires, en mettant tout en œuvre, pour assurer le passage en toute sécurité des navires commerciaux, sans frais et pour une durée de 60 jours seulement, du golfe Persique vers la mer d’Oman, et inversement. Le trafic des navires commerciaux débutera immédiatement et, compte tenu de la nécessité de lever les obstacles techniques et militaires ainsi que de procéder au déminage par la République islamique d’Iran, sera rétabli dans un délai de 30 jours. La République islamique d’Iran engagera un dialogue avec le Sultanat d’Oman afin de définir l’administration future et les services maritimes dans le détroit d’Ormuz, en concertation avec les autres États riverains du golfe Persique, conformément au droit international applicable et aux droits souverains des États côtiers du détroit d’Ormuz.

6. Les États-Unis s’engagent, avec leurs partenaires régionaux, à élaborer un plan global convenu par les deux parties pour la réhabilitation et le développement économique de la République islamique d’Iran, tout en assurant un financement d’au moins 300 milliards de dollars. Le mécanisme de mise en œuvre de ce plan, dans le cadre de l’accord final, sera formulé dans un délai de 60 jours.

Le point cinq est l’une des concessions les plus frappantes : avant-guerre, l’Iran n’avait aucune perspective de financement extérieur de cette ampleur.  

7. Les États-Unis s’engagent à mettre fin, selon un calendrier à convenir dans le cadre de l’accord final, à tous les types de sanctions auxquelles la République islamique d’Iran est actuellement confrontée, y compris les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et du Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), ainsi que toutes les sanctions unilatérales américaines, tant primaires que secondaires.

Avant la guerre, l’Iran était l’un des pays les plus sanctionnés au monde. Leur levée intégrale dépasse donc le statu quo ante et constitue un gain économique de premier ordre, point central des demandes du régime iranien, qui peut mettre en avant sa capacité de transformation d’une mise en échec tactique — avec la décapitation de sa classe dirigeante — en gain diplomatique et économique.

La version publiée par le New York Times ajoute : 

La République islamique d’Iran et les États-Unis reconnaissent l’importance cruciale de la question de la levée des sanctions susmentionnée et expriment leur intention de traiter ces questions sans délai dans le cadre des négociations afin de parvenir à un accord mutuel à ce sujet.

8. La République islamique d’Iran réaffirme qu’elle ne produira jamais d’armes nucléaires. La République islamique d’Iran et les États-Unis ont convenu que le sort des matières enrichies et le sort de toutes les autres questions liées au nucléaire convenues mutuellement, y compris les besoins nucléaires de l’Iran, seront traités de manière adéquate dans un accord final ; l’accord final confirmera les dispositions du présent article.

C’est le point le plus ambigu du protocole d’accord. Le régime iranien obtient la possibilité d’indiquer qu’il « affirme de nouveau » ne pas poursuivre un programme nucléaire militaire, en contredisant donc l’autre objet de guerre. À noter : le préambule du JCPOA indiquait déjà : « L’Iran réaffirme qu’en aucun cas il ne cherchera à mettre au point ou à acquérir des armes nucléaires. » À noter également qu’en réaffirmant une position ancienne, le régime indique que le devenir de l’uranium enrichi à 60 % reste « à traiter », alors que Washington affirmait avoir « oblitéré » les sites.  

Le paragraphe 8 est celui qui a le plus changé dans la version américaine, avec l’ajout d’une mention de l’engagement de l’Iran de diluer son uranium enrichi. Les détails techniques restent toutefois très succincts.

La République islamique d’Iran réaffirme qu’elle ne se procurera ni ne développera d’armes nucléaires. Les États-Unis et la République islamique d’Iran sont convenus de régler le sort des matières enrichies stockées selon un mécanisme qui sera défini d’un commun accord, conformément au calendrier mentionné au paragraphe 7, la méthode minimale consistant en une dilution isotopique sur site sous la supervision de l’AIEA. Les deux parties sont également convenues d’examiner la question de l’enrichissement ainsi que d’autres sujets définis d’un commun accord et liés aux besoins nucléaires de la République islamique d’Iran, sur la base du cadre statutaire qui sera arrêté dans l’accord final. L’accord final confirmera les dispositions du présent paragraphe. Les États-Unis et la République islamique d’Iran reconnaissent l’importance cruciale des questions nucléaires susmentionnées et expriment leur intention de traiter ces questions sans délai dans le cadre des négociations afin de parvenir à un accord mutuel à ce sujet.

9. La République islamique d’Iran et les États-Unis conviennent que, dans l’attente d’un accord final, ils maintiendront le statu quo : l’Iran maintiendra le statu quo concernant son programme nucléaire, et les États-Unis n’imposeront pas de nouvelles sanctions à l’Iran et ne renforceront pas leurs forces dans la région.

10. Les États-Unis s’engagent à ce que, immédiatement après la signature du présent protocole d’accord et jusqu’à la date de la levée des sanctions, le Département du Trésor américain délivre des dérogations pour les exportations de pétrole brut iranien, de produits pétrochimiques et de leurs dérivés, ainsi que de tous les services connexes, y compris bancaires, d’assurance, de transport et assimilés.

La reprise immédiate des exportations d’hydrocarbures dans ce contexte particulièrement favorable est un gain politique et économique net par rapport à l’Iran sanctionné d’avant-guerre.  

11. Les États-Unis s’engagent à ce que, à la lumière de l’avancement des négociations vers un accord final, les fonds et avoirs gelés ou restreints de la République islamique d’Iran soient débloqués et rendus pleinement disponibles. Ces fonds, qu’ils soient détenus sur le compte principal ou transférés, seront utilisés pour tout paiement au bénéficiaire final déterminé par la Banque centrale de la République islamique d’Iran et seront pleinement disponibles à l’usage. Les États-Unis s’engagent à délivrer toutes les autorisations et licences nécessaires sur cette base.

De la même manière, la restitution d’actifs qui devrait dépasser 24 milliard de dollars serait un gain massif pour le régime et son système clientélaire durement mis à l’épreuve par la guerre.

12. La République islamique d’Iran et les États-Unis conviennent qu’un mécanisme de mise en œuvre sera établi pour superviser la bonne exécution de l’accord final et l’engagement futur à son égard.

13. Après la signature du présent protocole d’accord, et dès réception d’assurances concernant le commencement de la mise en œuvre des articles 4, 5, 10 et 11 du présent protocole d’accord, ainsi que la poursuite de la mise en œuvre de ces mesures, la République islamique d’Iran et les États-Unis entameront des négociations en vue d’un accord final portant uniquement sur les articles restants.

Le calendrier « charge en premier » les concessions américaines (retrait, pétrole, avoirs) avant l’accord définitif, ce qui avantage grandement la partie iranienne. 

La version américaine ajoute aussi, à la liste, l’article 1 : 

Après la signature du présent protocole d’accord, et dès réception d’assurances concernant le commencement de la mise en œuvre des articles 1, 4, 5, 10 et 11 du présent protocole d’accord, ainsi que la poursuite de la mise en œuvre de ces mesures, la République islamique d’Iran et les États-Unis entameront des négociations en vue d’un accord final portant uniquement sur les articles restants.

14. L’accord final sera approuvé au moyen d’une résolution contraignante du Conseil de sécurité des Nations unies.

Verrouiller l’accord à l’ONU clôt le dossier des résolutions et du Snapback : sécurisation juridique favorable à Téhéran, qui arsenalise le multilatéralisme pour protéger un régime responsable d’exactions et d’une répression inédite sur sa propre population. 

L’article Les 14 points du protocole d’accord entre les États-Unis et l’Iran : texte intégral d’une capitulation américaine est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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