02.11.2026 à 10:40
L'Autre Quotidien

La première phrase du chapitre 2 n'y va d'ailleurs pas par quatre chemins:
"Enfant, comme tout le monde Lolita B. est violée par un oncle super sympa."
Impossible de résister à citer la suite:
"Ou par un père, grand-père, arrière-grand-père, frère, curé, cantonnier, policier, épiciers, pompier, ouvrier, fermier, boulanger, abbé, éducateur, moniteur, éditeur, marketeur, instituteur, professeur, acteur, chanteur […]."
La liste est longue, puis se nuance, mais la violence, elle, reste sans nuance, le poignant crée la plaie, et la plaie ne guérit jamais, on le sait. Le roman suit le parcours en dents de scie (ou plutôt tracé à coups de lame de rasoir) de l'enfant évidé, incapable de mettre des mots sur ce qui lui est arrivé, contrainte de s'imaginer complice, coupable, à jamais détruite par cette aberration plus courante que la monnaie.
Lolita B., puisqu'ainsi elle s'est elle-même nommée une fois sa vie lancée sur d'interminables déraillements, va connaître une gloire éphémère à la faveur d'une reality-show, mais ce moment de mise lumière (ou plutôt de mise en boîte sous des soleils artificiels) la brûlera plus qu'elle ne l'éclairera. J'arrête là cette vague tentative de description de l'intrigue, car ce qui captive à la lecture de De guerre ou d'ailleurs, c'est la folle et fascinante liberté avec laquelle l'auteure module son écriture, laisse se fêler ou se diffracter, ses chapitres, frotte différents registres de langue pour qu'en jaillissent d'étonnantes étincelles. La voix intérieure s'empare du récit par éclairs, chahutant tout – ainsi de la mort pressentie, souhaitée:
"On se coule juste d'un petit mouvement de rien du tout dans une couche douillette, moelleuse, et molle, molle, si molle, si merveilleusement molle, et c'en sera fini de n'être jamais assez gentille, d'être toujours coupable de quelque chose sans jamais savoir de quoi, des toujours ou jamais, c'en sera fini de l'écrabouillement et du harassement, de ce que ça coûte pour un pas après l'autre et subsister et le sourire, ah le sourire, et le corps et le visage avenant, tout ce travail et ces sacrifices réalisés pour ça, pour des résidus, des miettes d'amour données puis retirées sans crier gare, toujours alors elle pourra s'alanguir, se reposer enfin."
En moins de deux cents pages, Séverine Chevalier tisse des vies devenues, par la force des choses (ces choses que sont les hommes), bribes de vies, vies empêchées, vies vécues dans le ressassement interminable de l'empêchement. Comme la Lolita de Nabokov, celle de Chevalier n'est pas la "petite pute" cruellement mythologisée par le patriarcat. On la suit qui survit, à l'ombre de plomb d'une scène survenue un jour qui ne laisse plus passer la vraie lumière. Il est question aussi d'enfance, d'enfance abandonnée, d'impossible vengeance, et d'une cage qui n'abrite plus aucun ours mais où il ferait bon, peut-être, demeurer à jamais enfermée. Comme une bête sans maître. Il est question aussi d'alcool, d'un cubi pareil à un tonneau des Danaïdes, du lent ouvrage de l'auto-destruction. Il est question, enfin, de Horace McCoy (vous comprendrez alors le titre que j'ai donné à cette critique).
De guerre ou d'ailleurs, comme Nous aussi d'Anne Godard, dont j'ai parlé récemment, et comme aussi Pute vierge de Dominique Sigaud (qui paraîtra le mois prochain), est un livre qui parle du silence forcé, de cette pierre de silence que, faute de pouvoir lancer à la gueule du monde, on porte au fond de soi comme un infatigable cancer.
Claro, le 2/11/2026
Séverine Chevalier, De guerre ou d'ailleurs, éd La Manufacture de livres, 18,90€
26.10.2026 à 11:59
L'Autre Quotidien

photo de Michael Schwan, The Beauty of Decay
Psychedelic Furs / Wrong Train
Sur mon chapeau de jonc
plop !
c’était un camélia.
Taneda Santoka
Main et main, une maison d'homme est construite ;
Estomac et estomac, une maison d'homme est détruite.
Proverbe sumérien
Il y a deux sortes de révolutions : les révolutions en arrière et les révolutions en avant. Révolutions pour révolutions, il vaut mieux servir celles de l'avenir ; car si l'avenir a des illusions, sans doute comme toute chose humaine, le passé n'a que des ruines.
Alphonse de Lamartine, Les pensées diverses (1869)
23.10.2026 à 17:59
L'Autre Quotidien

Roling Stone France envoie ça, histoire de se débarrasser à bon compte, d’un truc sur lequel leurs repères n’ont pas de prise : “ On ressort de ce disque comme après un rêve, un peu perdu dans le temps et l’espace, un peu émerveillés aussi. C’est d’ailleurs dans cet esprit « non linéaire » que Fine a enregistré l’album, en-y voyant un aspect furieusement libérateur. Entre ballades down tempo (« I Could », « Everything in the shade », très Lana Del Rey-sque), pop vaporeuse (« The thing »), les guitares se tordent un peu (« Moment ») et la batterie se la joue jazzy (« Any minute ») – en résulte un ensemble cohérent mais volatile, beau mais étrange.”
On assiste juste ici à un picorage dans 40 ans de sons qui ne s’embarrassent ni de recette, ni de volonté de faire sens (unique !), mais de voix vaporeuses en guitares distordues ( hello le Velvet et les suiveurs) on y entend des balises sonores qui portent loin et racontent beaucoup.
Ce qui rend cet album particulièrement remarquable, c’est la facilité avec laquelle la complexité s’exprime. Fine a passé des années à développer ses talents d’auteure-compositrice et de productrice au sein de la scène musicale alternative et audacieuse de Copenhague, mais l’album évite cette intelligence forcée qui peut nuire à la pop expérimentale. Ses arrangements sophistiqués attirent rarement l’attention sur eux-mêmes. Au contraire, ils donnent l’impression que ces chansons ont toujours existé quelque part en arrière-plan de votre vie, attendant le bon moment pour se révéler. Vous commencez à piger, là?
Elle s’est arrangée pour vous signifier qu’elle a les mêmes références que vous, mais qu’arrangées à sa sauce, avec la distance voulue, vous ne pouvez que marcher - que dire - foncer ! Alors, on fonce, on adore et on recommande. Point.
Jean-Pierre Simard, le 26/10/2026
Fine - Jazz Dreams - Escho