18.09.2026 à 11:48
L'Autre Quotidien

Qu’est-il arrivé à la Russie ? Comment un pays qui, récemment encore, se dirigeait vers l’avenir, a-t-il pu y renoncer catégoriquement ? Comment, d’une puissance ayant rompu avec le totalitarisme, ayant rappelé de son plein gré ses armées de tanks déployées en Europe, et ouvert ses bras à l’Amérique, ce pays est-il redevenu un paria qui en veut au monde entier ? Quand et comment cette métamorphose sinistre a-t-elle pu s’opérer ?
Comment se fait-il que le peuple à qui l’on a initialement imposé la guerre contre l’Ukraine ne l’ait pas contestée ni ne s’y soit opposé ? Qu’il se soit trouvé et des gens pour la soutenir sincèrement, et d’autres pour accepter d’y participer, par appât du gain ou alléchés par les opportunités qui leur étaient offertes par un cannibalisme aussi évident que notoire ?
Pourquoi l’immense majorité de mes concitoyens a-t-elle préféré feindre qu’il n’y avait tout simplement pas de guerre, que ce qui se passait ne les concernait en rien, même quand cela a commencé à les concerner vraiment ?
Pour moi, cette guerre n’a pas seulement été inattendue : elle m’a procuré un véritable choc.
Plus exactement, si, dans mes romans, je me suis plu à élaborer des scénarios apocalyptiques, je ne pouvais croire que, dans la réalité, une barbarie aussi monstrueuse, une cruauté aussi insensée, et une telle crédulité du peuple à l’égard des mensonges éhontés de la propagande puissent s’observer au XXIe siècle. Pourtant, la guerre a commencé, elle en est même déjà à sa deuxième année. Et c’est la Russie qui l’a déclenchée, mon pays natal.
La réponse à la question « Comment la Russie s’est-elle muée d’État démocratique en dictature totalitaire néo-soviétique ? » est évidente : la Russie n’a jamais été une démocratie et n’est pas encore une dictature totalitaire. Ces trente dernières années, ce pays a été, et est aujourd’hui encore, une république bananière corrompue jusqu’à la moelle – dans le genre de ses semblables latino-américaines ou africaines –, à ceci près qu’en lieu et place de bananes, il fait commerce de gaz et de pétrole et s’en sert pour soumettre le monde à son chantage.
Les médiocres qui ont succédé aux nullités à la tête du pays se sont cramponnés au pis meurtri d’une puissance autrefois grande et l’ont traite jusqu’au sang. Et ce sont justement ces gouvernants temporaires qui cherchent coûte que coûte à devenir immortels, ces imposteurs qui s’efforcent de persuader le peuple de la nature sacrée du pouvoir. Et c’est parce qu’ils sont conscients de leur caractère accidentel qu’ils tentent de couvrir leur pauvre cul tout nu d’un mythe héroïque.
Au départ, ils ont cherché à singer le gouvernement démocratique d’avant-garde contemporain ; à présent, ils s’échinent à présenter notre république bananière comme une réincarnation terrible de l’URSS stalinienne. En réalité, tout ce barbouillage appliqué sur des constructions de Placoplâtre n’a qu’un seul but : dissimuler les véritables processus à l’œuvre en Russie, à savoir la putréfaction, le pillage et la spoliation fébriles de la richesse nationale en décomposition.
Il s’agit d’une interminable histoire de mensonges et d’illusions, où le pouvoir ment à un peuple aussi malheureux que privé de droits, qui rêve de mener simplement une vie normale et qui se demande pourquoi cette vie lui est impossible, voire contre-indiquée. Au motif qu’il existerait quelque mission historique à laquelle il est tenu de tout sacrifier, à l’instar de ses aïeux. Au motif qu’il est entouré d’ennemis, « des forces obscures qui nous oppriment avec brutalité », comme le proclamait un chant révolutionnaire vieux d’un siècle et comme on l’entend aujourd’hui encore dans la propagande télévisuelle. Au motif que l’insignifiance de la vie d’un citoyen de la Fédération de Russie peut toujours être justifiée par la grandeur de la Russie.
Publié en 2024, traduit du russe en janvier 2025 par Raphaëlle Pache chez Robert Laffont, « Journal sous dictature », avec son sous-titre – en français – « Comment j’ai vu la Russie basculer », regroupe plusieurs dizaines d’articles, parfois copieux, écrits au fil des années par l’auteur justement célébré, entre autres œuvres, de la trilogie « Metro », articles qui tous témoignent de l’incrédulité et de la colère ressenties, mais aussi de la lucidité courageuse et des aveuglements temporaires qui l’ont accompagné depuis x, au fur et à mesure que son pays, la Russie, glissait toujours davantage dans une aventure intérieure et extérieure de fort mauvais aloi, pour dire le moins.
Contraint à un départ précipité de Russie au lendemain de l’agression de 2022 contre l’Ukraine, échappant de peu à l’arrestation qui lui semblait promise, au vu de ses positions déjà connues – que les articles antérieurs à 2022 illustrent pleinement et sans ambiguïtés -, Dmitry Glukhovsky, tout en poursuivant ses activités littéraires (on vous parlera prochainement de l’excellent « L’avant-poste », par exemple), vit désormais en exil, en surveillant de près ses arrières, comme ont appris à le faire tant d’opposants au régime actuel de Moscou – une intoxication alimentaire est si vite arrivée, on le sait bien.
L’auteur ne minimise pas les responsabilités propres à « l’Occident » capitaliste désinhibé depuis la chute de l’Union soviétique, mais elles ne sont néanmoins pas l’objet principal de ses analyses. Pour ne citer que lui, le grand Pavel Lounguine avait déjà magistralement expliqué, dans son magnifique film « Oligarkh » – que, maîtrisant parfaitement le français, il avait choisi d’appeler « Un nouveau Russe » dans notre langue -, dès 2002, à quel point les abus manifestes, les corruptions effrénées et les avidités sans bornes des oligarques de toute échelle et de leurs soutiens extérieurs creusaient le lit d’un retour de bâton redoutable du côté des anciens cadres de l’appareil de sécurité soviétique, pouvant s’appuyer à bon compte sur un authentique ressentiment populaire vis-à-vis de ces nouvelles élites économiques auto-entrepreneuses. Les articles rassemblés ici se préoccupent avant tout de ce qui, intérieurement, a laissé le glissement devenir une bascule, l’abus devenir la norme, et de tout ce qui englue un peuple dans l’immobilité résignée, alors même que les motifs officiels de réjouissance, initialement réels – il faut s’en souvenir – deviennent toujours plus ténus au fil des années.
Dmitry Glukhovsky ne s’érige à aucun moment en donneur de leçons, ni en politiste professionnel. Dans sa position de citoyen, il s’inclut dans un « nous » éminemment collectif, où la lucidité côtoie l’aveuglement, où le courage voisine avec la lâcheté, où l’espérance bafouée se bat avec la résignation logique. Relisant chacun de ses articles à la lumière du « présent » de 2024, il nous offre un formidable exercice d’humilité, commentant ses propres erreurs d’appréciation, ses manquements et ses palinodies éventuelles comme celles de ce « nous » dont il fait bien partie. Une lecture ô combien salutaire, et résolument passionnante.
Mais pourquoi ce peuple, enfin sorti des geôles de Pharaon pour marcher à la rencontre de la liberté, a-t-il fini, en plein désert, par se languir du knout et par revenir de lui-même se placer sous la surveillance de ses gardes-chiourme ? Depuis quand la Russie est-elle possédée par un démon qui l’oblige à sombrer dans des crises de folie, où elle profère des malédictions inintelligibles et des accusations absurdes, où elle se jette, l’écume aux lèvres, sur ses voisins pour tenter de leur arracher la gorge ? Et comment s’appelle ce démon ?
La transformation n’a pas été instantanée. Elle s’est opérée petit à petit, sans aucune spontanéité, mais dirigée par les médias d’État ou fidèles à l’État. Elle s’est déroulée sur fond de renforcement, non seulement de la propagande, mais aussi des répressions, si bien que toute personne vivant en Russie a été progressivement induite à comprendre comment il convenait de penser et quelles idées étaient à proscrire. Pourtant, quelques années seulement avant l’annexion de la Crimée, l’état d’esprit en Russie était tout à fait différent : seule une minorité de citoyens souhaitait ardemment la réunion à la Russie des anciens territoires soviétiques ou impériaux. Les autres, la majorité, ne rêvaient que de modernisation et de poursuite de la dérive amorcée vers l’Occident. Et jusqu’à présent, malgré des efforts titanesques et les ressources illimitées de la propagande, malgré des répressions largement médiatisées, l’extermination des activistes politiques, une censure totale…, le pouvoir n’a pas réussi à faire communier le pays dans un idéal collectif, bien qu’ait été brisée toute résistance ouverte au régime et au conflit qu’il a déclenchée. Il n’empêche, une partie importante de la population soutient la guerre et le projet poutinien, mélange de paranoïa et de volonté de revanche.
Ce livre est composé d’articles et de colonnes que j’ai rédigés pour différents médias au cours de la dernière décennie, principalement pour commenter des événements qui m’ont paru importants, mais parfois aussi pour changer radicalement de perspective et pour documenter les réactions de la société face à ces événements. En outre, au fil du travail, j’ai fait pour moi-même quelques découvertes concernant le « sort de la patrie » et l’« état des mentalités ».
Et même si, en les publiant ici par ordre chronologique, je les organise comme des notes de voyage dans le journal de bord d’un vaisseau spatial aspiré par un trou noir, ces articles, pris ensemble, forment aussi quelque chose de plus vaste : une mosaïque qui représente non seulement la catastrophe en cours en Russie, mais la Russie en train de vivre cette catastrophe.
Qui est coupable ? Vous le savez bien. Que faire ? Allez savoir. Mais comment en sommes-nous arrivés à cette vie-là ? Faites-vous plaisir, ce ne sont pas les explications qui manquent.
Afin que le lecteur ait bien en tête les événements dont traite chaque article, j’ai décidé de les assortir d’une introduction qui rappelle le contexte historique, précision d’autant plus importante que certains événements ou débats ont déjà été relégués aux oubliettes quand, il y a quelques années, l’opinion publique s’en était fortement émue. Il m’est souvent arrivé de faire des pronostics, et comme je me suis tout aussi souvent trompé, ces articles avaient également besoin d’une réévaluation a posteriori. Je la fournis dans les commentaires qui suivent chacun d’eux.
Dans nombre de ces textes, j’ai recouru au procédé rhétorique suivant : je les ai rédigés au nom de mes contemporains vivant en Russie, à la première personne du pluriel. « Nous pensons, ai-je écrit, nous sentons. » Je me suis efforcé de diagnostiquer les processus à l’œuvre parmi le peuple, avec le sentiment d’en constituer une partie.
Mais ai-je le droit de parler au nom de ce peuple, moi qui n’ai vu venir ni la guerre ni le consentement populaire à cette guerre, moi qui vis en exil politique, après avoir été estampillé « agent de l’étranger » et visé par un avis de recherche ?
Et puis qui est ce « nous » ? Est-il possible de décrire le légendaire « peuple russe » ou le « peuple multinational de Russie » ? Est-il possible de parler en bloc de tous les gens vivant en Russie ? Qu’ont-ils en commun à part un passeport rouge et l’obligation de payer un tribut au Kremlin, de lui sacrifier leur vie dans des aventures guerrières ? L’intelligentsia ou la classe moyenne en font-elles seulement partie intégrante ? Sentent-elles et pensent-elles en accord avec ces « masses » de convention ?
Ces questions demeurent.
Et, cependant, il me semble que j’ai quand même réussi à sentir et à retranscrire parfois certains complexes, certains points sensibles, certaines aspirations et certains rêves, devenus des dénominateurs communs pour nombre de mes concitoyens pourtant très différents. Et quand on enchaîne ces articles par ordre chronologique, afin de raconter l’histoire de la transformation de la Russie, d’un pays cherchant à être normal à un État rejetant la normalité, ils commencent à ressembler à un véritable journal de la conscience de masse et de l’inconscient collectif. Au journal d’une chute dans un trou noir.
Hugues Charybde, le 21/09/2026
Dmitry Glukhovsky - Journal sous dictature - éditions Robert Laffont
l’acheter chez Charybde ici
17.09.2026 à 11:59
L'Autre Quotidien

Joseph Beuys
Young Marble Giants - Wurlitzer Jukebox
Autant de pluie, autant de fleurs.
Proverbe libyen
崩れても残る気品の白牡丹
La pivoine blanche tombée -
Quelque temps encore sous le charme
Seishi Sagawa
photo Nina Rendulic
Je pense que l'art est le seul pouvoir politique, le seul pouvoir révolutionnaire, le seul pouvoir d'évolution, le seul pouvoir de libérer l'humanité de toute répression. Je ne dis pas que l'art a déjà réalisé cela, au contraire, et parce qu'il ne l'a pas fait, il doit être développé comme une arme, au début il y a des niveaux radicaux, ensuite vous pouvez parler de détails particuliers.
Joseph Beuys
Benjamin Katz - Joseph Beuys
22.05.2026 à 17:02
L'Autre Quotidien

4_7 Days © Lisa Murray
Les bienfaits sociaux et émotionnels de l’art en tant que thérapie sont largement reconnus. Mais qu’est-ce qui fait de l’appareil photo un outil si efficace pour gérer des émotions complexes et des traumatismes ? « La photographie me donne la capacité de transposer sur le papier ce que je vois dans ma tête », explique Lisa Murray, une artiste multimédia dont la pratique s’articule autour de la gestion de son traumatisme. « Je trouve que la création est une activité vraiment méditative et très apaisante, car si je ne la concrétise pas, les images restent simplement dans mon esprit. »
This Too Shall Pass © Lisa Murray.jpg
Le dernier projet de Lisa Murray traite de la gestion de divers traitements médicamenteux tout au long de sa vie, en raison d’une maladie et d’une série d’événements traumatisants. Dans deux séries précédentes, Through My Child’s Eyes et For Parts Not Working, la photographe a abordé ces expériences de front. La première disséquait son combat contre le cancer du sein, tandis que la seconde traitait des blessures quelque peu invisibles résultant d’un traumatisme crânien suite à un grave accident de vélo.
Grey Matter © Lisa Murray
This Too Shall Pass a commencé un peu différemment, par une consultation chez le médecin. Après avoir souffert de migraines pendant de nombreuses années, Murray a fini par consulter un neurologue qui lui a expliqué les choses simplement : le système nerveux de chacun a un seuil de référence, et les événements de la vie peuvent le faire passer au-dessus ou en dessous de cette ligne. Lorsque le cerveau de Murray passe en dessous de ce seuil, elle a tendance à avoir une migraine. « Personne ne m’avait jamais donné de repères visuels auparavant, et tout m’a soudain semblé très clair. Il m’a dit : “Voyons si nous pouvons essayer de déplacer ce seuil.” » This Too Shall Pass est né d’un désir d’exprimer visuellement ce parcours physique et psychologique, en combinant la photographie avec des objets numérisés et des images d’archives pour créer des collages numériques saisissants.
Reality © Lisa Murray
Chaque image de cette série est chargée de sens. Par exemple, le portrait aux teintes orangées qui donne son titre à la série, This Too Shall Pass, illustre le soulagement de sortir d’une migraine. « Il y a ces incroyables auras de couleurs qui apparaissent après une migraine, où le monde est d’une beauté incroyable — les plus petites choses sont si éblouissantes », explique-t-elle. Une autre image, intitulée Reality, traite de la difficulté de se sevrer d’un traitement contre le cancer du sein qu’elle a pris pendant 10 ans. Elle représente Murray, portant une prothèse mammaire et un collier sur lequel le mot « reality » est suspendu à l’envers. « Les gens me font remarquer que je le porte à l’envers, mais chaque fois que je le mets et que je me regarde dans le miroir, je le vois dans le bon sens », dit-elle. « La photo évoque aussi le fait d’en être arrivée à un stade où je ne pense plus à subir une chirurgie reconstructive, et où je suis en paix avec ma réalité en portant une prothèse. »
Slipping © Lisa Murray
Un code binaire traverse ces images, inspiré par une découverte inattendue faite alors qu’elle travaillait avec un film moyen format. Murray a remarqué les repères techniques standard des chiffres 10 et 11 imprimés sur le bord du film, et s’est retrouvée attirée par la logique de la notation binaire. Dans les systèmes numériques, 1 signifie ON et 0 signifie OFF : une expression fondamentale de la présence et de l’absence. Pour Murray, cela a offert un vocabulaire précis pour décrire sa propre expérience. « Certains jours, je suis présente, je suis “allumée”, et d’autres jours, quand je jongle avec les médicaments et que j’essaie de revenir à ce niveau de base, je suis “éteinte” », explique-t-elle.
Open Wide © Lisa Murray
Le processus de Murray commence toujours par la photographie, mais « plus j’apprends, plus mon travail s’est élargi pour inclure des techniques mixtes, ce qui peut m’aider à exprimer mes idées de manière plus cohérente », dit-elle. Le fait de partager ce projet avec le monde fait également partie du processus de guérison. « Avec ma première série, j’éprouvais un sentiment de gêne incroyable… [Mais] si je ne m’étais pas exposée au monde, je n’aurais pas obtenu cette guérison en retour, car c’est la réaction des gens qui permet de normaliser les traumatismes. J’ai noué des liens avec tant de personnes qui vivent des expériences similaires et qui sont reconnaissantes pour le travail que je réalise. Et ces liens compensent largement l’isolement que j’ai ressenti en faisant face à mes problèmes de santé. »
Marigold Warner pour LensCulture, le 25/05/2026
Lisa Murray - Cela aussi passera
Soluble © Lisa Murray