23.10.2026 à 12:28
L'Autre Quotidien
© Karolina Wojtas
Le système scolaire polonais est extrêmement rigide et fonctionne selon des directives précises que les élèves de tous âges doivent respecter. Au cours des deux dernières années, le système politique polonais a adopté des lois plus strictes en matière d’enseignement supérieur : les étudiants sont tenus de se conformer à un code vestimentaire rigoureux, considéré comme marque de formalité et de respect. Le système scolaire polonais s’articule autour d’une grande estime des élèves envers leurs enseignants, en gardant toujours à l’esprit le respect dû à leurs supérieurs. Dans sa série, Wojtas inclut une liste intitulée « Procédure d’entrée en classe » qui détaille la manière dont les élèves sont censés entrer en classe avant de commencer leur journée. La troisième étape stipule : « Les élèves se tiennent debout, ne se touchent pas, posent leur sac à dos par terre à côté de leur jambe droite, gardent les mains le long du corps, regardent droit devant eux, ne font pas de bruit et ne bougent pas. » Cette étape s'inspire de la discipline militaire, les élèves étant contraints d'utiliser leur silence et leur posture comme marque de respect.
© Karolina Wojtas
Pour Wojtas, le système scolaire polonais a étouffé la créativité de son enfance. En raison des règles strictes qui la régissaient, elle avait le sentiment qu’elle-même et d’autres avaient perdu une partie de leur identité et de ce qu’ils souhaitaient créer. L’organisation du système éducatif polonais ne laisse aucune place à l’épanouissement ni à la remise en question des règles imposées par l’autorité. Les photographies de sa série alternent entre les réalités de la salle de classe et des moyens de rendre celle-ci, ainsi que les élèves, plus imaginatifs – ce que Wojtas aurait peut-être souhaité faire lorsqu’elle était élève.
Une photographie montre une femme écrivant une équation complexe au tableau, illustrant ainsi le fonctionnement de l’école. Comme la réponse à une équation est soit juste, soit fausse, cette photo représente parfaitement le fonctionnement du système éducatif : il y avait une bonne façon de faire et une mauvaise. Une autre photo de la série montre un groupe de filles allongées les unes sur les autres en formant un grand cercle, s’appuyant les unes sur les autres. Celle-ci, en revanche, met en lumière le côté ludique et créatif qui réside en chaque élève. Ce côté est présent en chacun de nous, mais il n’est pas toujours autorisé à s’exprimer.
© Karolina Wojtas
Question éminemment polonaise ; cette série explore une question que l'on ne se pose pas souvent : l'éducation est-elle toujours nécessaire ? Une approche différente, plus expérimentale, serait-elle préférable pour nos enfants ? Wojtas estime que les règles ne sont pas toujours l'aspect le plus important dans la gestion d'une école. Il est essentiel que les élèves disposent, au sein de leur environnement d'apprentissage, d'espaces leur permettant d'expérimenter et de s'adonner à des activités qui les intriguent. Chaque école recèle un potentiel de créativité, à condition que les enseignants encouragent les élèves à l'exprimer. Et si l’on veut faire un parallèle avec la France voulue par les politiciens de droite, cela risque de devenir une éducation avec le doigt sur la couture de l’uniforme, l’inverse de l’école républicaine…
Jean-Pierre Simard avec Musée, édition de la rédaction le 2/10/2026
Karolina Wojtas - Abzgram
23.10.2026 à 11:56
L'Autre Quotidien

Lubaina Himid – Fashionable Marriage installation, Tate Liverpool
Depuis les années 1980, Lubaina Himid construit une œuvre engagée qui interroge les mécanismes de représentation, les récits historiques dominants et les formes de visibilité accordées aux individus et aux communautés marginalisées. À travers la peinture, l’installation ou encore la scénographie, elle explore les questions d’identité, d’appartenance et de mémoire, tout en accordant une place centrale aux expériences diasporiques et aux figures noires et féminines longtemps reléguées aux marges de l’histoire de l’art. Son travail associe rigueur intellectuelle, narration et puissance visuelle, dans une démarche où l’art devient un espace de réécriture et d’émancipation.
Réalisée en 1986, à un moment charnière de la carrière de l’artiste et de l’émergence du Black British Art Movement, A Fashionable Marriage occupe une place fondatrice dans son œuvre. Inspirée de la série satirique Marriage A-la-Mode (1743-1745) de William Hogarth, l’installation transpose l’intrigue au cœur de la société britannique des années Thatcher. Avec humour mordant et sens aigu de la mise en scène, Himid revisite les rapports de pouvoir qui traversent à la fois la sphère politique et le monde de l’art. Margaret Thatcher et Ronald Reagan y apparaissent sous les traits des protagonistes principaux, tandis que les personnages secondaires incarnent critiques, collectionneurs et acteurs du milieu culturel. Au centre de la composition, la figure du domestique noir, reléguée au second plan dans l’œuvre originale, devient le véritable point d’ancrage du récit.
Présentée pour la première fois à Paris, cette œuvre emblématique permet de mesurer l’importance de la réflexion développée par Lubaina Himid depuis quatre décennies. Elle éclaire également les préoccupations qui continuent de nourrir son travail aujourd’hui, comme en témoigne son projet récent pour le pavillon britannique de la Biennale de Venise 2026.
Albert Lepinceau, le 26/10/2026
Lubaina Himid - A Fashionable Marriage-> 10/01/2027
Musée d’Art Moderne de la ville de Paris 11, avenue du Président Wilson 75016 Paris
Lubaina Himid – Fashionable Marriage installation, Tate Liverpool
23.10.2026 à 11:37
L'Autre Quotidien

« Où que ses yeux se posent, Rothko voyait le passé surgir et foncer pour l'assaillir. La vie, la vraie, c'était encore ce qui arrivait aux autres. Mais cet après-midi, iel se sentit remonter vers la surface. Parce qu'iel était sobre. Et libre. Et vivante. »
Son roman n’est pas autobiographique. Pourtant, difficile de ne pas voir Kae Tempest, devenue homme trans et fameux rappeur outre-Manche, dans le personnage principal de Rothko pour son deuxième et formidable livre. Après des années de prison pour une grosse erreur de jeunesse violente et complexe, iel essaie de se réinsérer dans une vie nouvelle, puisqu’iel a entre-temps décidé de ne plus être une femme et a entrepris une transition. Nouveau démarrage dans une existence cette fois-ci choisie, qu’il faut désormais assumer auprès de celles et ceux qu’on a connus, aimés, détestés ou qui font malgré tout partie de la famille. Nouveau départ aussi pour s’assumer, faire la paix avec soi-même et donc avec les autres, savoir être dans une profonde résilience pour enfin trouver l’apaisement.
Le roman propose un va-et-vient entre le passé de Rothko et sa situation actuelle : on revient largement sur une enfance dans une famille aimante mais très problématique, des amours fortes mais aussi semeuses de troubles (moments superbes dans sa relation amoureuse avec Dionne), et des amitiés tout aussi chaotiques à Edgecliff, petite ville balnéaire un peu pourrie du sud de l’Angleterre, comme bon nombre de cités de cette région un rien sinistrée. Virées foireuses, drogue, alcool, violence urbaine de jeunesse, Rothko vit un peu tout ça de manière à fois réservée mais intense, à fleur de peau selon l’expression commune, jusqu’à la rupture brutale. Et l’emprisonnement. Le contraste, aussi social que romanesque, est évident quand iel s’extrait des barreaux : une fois libéré.e, il faut savoir pardonner, abandonner ses vieux démons, ses jugements, et essayer d’aller de l’avant avec sa nouvelle peau, son nouveau moi, ce qui forcément ne va pas convenir à tout le monde…
Un roman basé sur la récupération de soi par le fait d’assumer ses choix, son genre retrouvé et tout ce que cela fait bouger dans la société et à la vue des autres. Mais finalement c’est le bon chemin puisque c’est celui qui conduit à l’affirmation et à la reconnaissance. Une superbe trajectoire - n’hésitez pas !
JP Dossier de presse, le 26/10/2026
Kae Tempest - Toute une vie à chercher - éditions de l’Olivier