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25.02.2026 à 09:00

Lire Jacques Ellul en 2026

Professeur émérite en science politique, Patrick Chastenet est l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Jacques Ellul , dont il a été l’ami. Il est, entre autres, l’auteur d’une Introduction à Jacques Ellul (2019) dans la collection « Repères » des éditions La Découverte et plus récemment des Racines libertaires de l'écologie politique (2023) et d’une Introduction à Bernard Charbonneau (2024) , compagnon de pensée d’Ellul. Il vient de publier dans la collection « Bouquins » une anthologie consacrée à Jacques Ellul, rassemblant quatre titres du grand penseur de la technique qui fut également théologien : Le Système technicien , Propagandes , L’Espérance oubliée et Anarchie et christianisme . Outre une introduction générale retraçant brièvement la vie de l’homme, chacun de ses livres fait l’objet d’une présentation éclairante retraçant leur contexte d’écriture et leur réception. Une invitation à découvrir les réflexions encore actuelles de celui qui « a eu le grand tort d’avoir raison trop tôt ! »   Nonfiction : Jacques Ellul est l’auteur d’une soixantaine de livres. Comment avez-vous procédé pour sélectionner les titres rassemblés dans cette anthologie ? Patrick Chastenet : Jacques Ellul a publié environ 70 livres si l’on tient compte du fait que plusieurs d’entre eux comportaient plusieurs tomes. Son œuvre est pensée et construite sur deux registres séparés mais qui se répondent l’un l’autre. Le volet théologique ou spirituel trouve son répondant dans le volet sociologique ou politique, même si chacun de ces qualificatifs sont en partie impropres. Étant donné que la moitié de son œuvre est consacrée au registre théologique, il était impensable de l’ignorer. Une fois ce constat posé, s’est posée la question du choix des œuvres. Il se trouve que j’avais moi-même posé la question à Jacques Ellul il y a près de quarante ans : il m’avait répondu que son préféré était L’Espérance oubliée pour la partie théologique (« c’est celui dans lequel j’ai mis tout mon cœur »), et La Technique ou l’enjeu du siècle pour le volet sociologique. C'est donc par fidélité et respect pour ce choix que j'ai opté pour L’Espérance oubliée — même si ma préférence personnelle serait allée à La Raison d’être , sa belle méditation sur l’Ecclésiaste, et même si La Subversion du christianisme a la faveur de nombreux lecteurs. En revanche, il m’a fallu remplacer La Technique ou l’enjeu du siècle par Le Système technicien , plus court, plus digeste, plus intemporel tout en étant plus actuel que jamais à l’heure de l’IA et des GAFAM. Propagandes (1962) s’est imposé tout naturellement, car il compte parmi les grands livres de Jacques Ellul et que la publicité, la propagande, et toutes les formes de manipulation psychologique prospèrent avec les réseaux sociaux. J’ai enfin procédé à un arbitrage entre L’Illusion politique (1965) et Anarchie et christianisme (1988) en optant pour le second, plus récent et plus significatif car non seulement il contient une dimension testamentaire au plan politique mais il permet de faire le lien entre les deux registres de l’œuvre. Ces quatre ouvrages sont-ils globalement représentatifs de son œuvre ? C’est le but recherché. Le volume s’adresse à un public de néophytes qui n’a pas le temps de lire les 70 livres mais veut se faire une idée exacte de l’œuvre. Il ne respecte pas un ordre strictement chronologique car il s’organise autour du livre pivot : Le système technicien (1977). Viennent ensuite Propagandes et L’Espérance oubliée . Enfin, vient  Anarchie et christianisme dans lequel Ellul explique que l’anarchisme est d’une part « la forme la plus complète et la plus sérieuse du socialisme » et d’autre part, l’expression politique la plus compatible avec la Bible. Sur la technique, ses analyses vous paraissent-elles encore pertinentes ou, pour certaines, dépassées, du fait des évolutions dans le domaine (comme l'intelligence artificielle, par exemple) ? Elles n’ont jamais été aussi pertinentes. Il a eu le grand tort d’avoir raison trop tôt ! Tout ce qu’il a écrit sur la technique s’applique à l’IA. La quête de l’efficacité maximale se trouve au cœur de l’IA. L’humain qui aujourd’hui se sert de l’IA est, de ce fait, celui qui la sert. Réciproquement, seul l’humain qui sert l’IA est vraiment apte à se servir d’elle. De ce point de vue, on retrouve dans l’IA toutes les caractéristiques du phénomène technique mises en lumière par Ellul. Premièrement, la rationalité : le standardisé et le normé remplacent le spontané et le personnel. Deuxièmement, l’artificialité : la technique s'oppose au milieu naturel, qu’elle subordonne sans lui permettre de se reconstituer. Troisièmement, l’automatisme : le « choix » se fait sur le seul critère de la plus grande efficacité. Quatrièmement, l'auto-engendrement : le progrès technique étant devenu le référentiel de tous, chacun y contribue sans même le vouloir. Cinquièmement, l’unicité : le phénomène technique forme un tout homogène, ce qui interdit de faire le tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » techniques. Sixièmement, l’entraînement : les techniques s’enchaînent les unes les autres dans le sens où les précédentes rendent nécessaires les suivantes. Enfin, l’universalisme : le phénomène technique s’étend à la fois à toute la surface du globe mais aussi à tous les domaines au sein de chaque pays. Last but not least , Ellul parlait d’autonomie de la technique et il suffit d’écouter Sam Altman, le patron OpenAI, pour se convaincre qu’il avait raison. La recherche de la plus grande efficacité s’est imposée comme unique critère du juste et de l’injuste. Ellul diagnostiquait une « grande relève », un grand remplacement de l’homme par la machine. Si la technique est autonome, cela signifie que l’homme ne l’est plus. Cet homme nouveau sert la technique comme l’artilleur le canon. Le nom de Jacques Ellul est aujourd’hui associé à sa critique de la technique. Sa vie et son œuvre sont toutefois indissociables de son engagement chrétien (protestant) et anarchiste, qu’il estimait d’ailleurs compatibles comme en témoigne son essai Anarchie et christianisme (1988) repris dans Entre technique et liberté . En quoi ses réflexions sur nos sociétés et la technique ont-elles été influencées par ces deux appartenances ? Dans les deux cas, il s’agit d’une quête absolue de liberté. Pour Ellul, la Bible est un livre de questions posées à Dieu par l’homme. C’est une parole à interpréter, chaque jour et par chaque croyant, et non un dogme figé ou un « prêchi prêcha » moralisant. Cela lui permet de concevoir la liberté selon une logique essentiellement dialectique : celle de l’autodétermination humaine inscrite dans la libre décision de Dieu. Pourquoi estimez-vous que le procès en pessimisme d’Ellul relève en partie d’un contresens ? Sur certains sujets, il pèche au contraire par excès d’optimisme en affirmant par exemple dans Le Système technicien qu’aucun ordinateur ne parviendra à battre un humain aux échecs, ou encore que la machine fournit des traductions parfaitement incompréhensibles. Il s’obstine à affirmer la singularité du cerveau humain et à soutenir que passion, souffrance et espérance appartiennent en propre à l’Homme. Quant au « reste », des Directives pour un manifeste personnaliste (1935) à Anarchie et christianisme (1988), il a toujours milité pour une forme de socialisme conciliant justice sociale et liberté individuelle. Son diagnostic sur nos sociétés technocapitalistes n’est pas pessimiste, il est réaliste. Il est même très nuancé au regard de l’idéologie et des pratiques actuelles des seigneurs de la tech, cette nouvelle aristocratie technicienne qui nous impose sa loi et que nous devons combattre sans relâche.
Texte intégral (1508 mots)

Professeur émérite en science politique, Patrick Chastenet est l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Jacques Ellul, dont il a été l’ami. Il est, entre autres, l’auteur d’une Introduction à Jacques Ellul (2019) dans la collection « Repères » des éditions La Découverte et plus récemment des Racines libertaires de l'écologie politique (2023) et d’une Introduction à Bernard Charbonneau (2024), compagnon de pensée d’Ellul.

Il vient de publier dans la collection « Bouquins » une anthologie consacrée à Jacques Ellul, rassemblant quatre titres du grand penseur de la technique qui fut également théologien : Le Système technicien, Propagandes, L’Espérance oubliée et Anarchie et christianisme. Outre une introduction générale retraçant brièvement la vie de l’homme, chacun de ses livres fait l’objet d’une présentation éclairante retraçant leur contexte d’écriture et leur réception. Une invitation à découvrir les réflexions encore actuelles de celui qui « a eu le grand tort d’avoir raison trop tôt ! »

 

Nonfiction : Jacques Ellul est l’auteur d’une soixantaine de livres. Comment avez-vous procédé pour sélectionner les titres rassemblés dans cette anthologie ?

Patrick Chastenet : Jacques Ellul a publié environ 70 livres si l’on tient compte du fait que plusieurs d’entre eux comportaient plusieurs tomes. Son œuvre est pensée et construite sur deux registres séparés mais qui se répondent l’un l’autre. Le volet théologique ou spirituel trouve son répondant dans le volet sociologique ou politique, même si chacun de ces qualificatifs sont en partie impropres. Étant donné que la moitié de son œuvre est consacrée au registre théologique, il était impensable de l’ignorer. Une fois ce constat posé, s’est posée la question du choix des œuvres. Il se trouve que j’avais moi-même posé la question à Jacques Ellul il y a près de quarante ans : il m’avait répondu que son préféré était L’Espérance oubliée pour la partie théologique (« c’est celui dans lequel j’ai mis tout mon cœur »), et La Technique ou l’enjeu du siècle pour le volet sociologique.

C'est donc par fidélité et respect pour ce choix que j'ai opté pour L’Espérance oubliée — même si ma préférence personnelle serait allée à La Raison d’être, sa belle méditation sur l’Ecclésiaste, et même si La Subversion du christianisme a la faveur de nombreux lecteurs. En revanche, il m’a fallu remplacer La Technique ou l’enjeu du siècle par Le Système technicien, plus court, plus digeste, plus intemporel tout en étant plus actuel que jamais à l’heure de l’IA et des GAFAM. Propagandes (1962) s’est imposé tout naturellement, car il compte parmi les grands livres de Jacques Ellul et que la publicité, la propagande, et toutes les formes de manipulation psychologique prospèrent avec les réseaux sociaux. J’ai enfin procédé à un arbitrage entre L’Illusion politique (1965) et Anarchie et christianisme (1988) en optant pour le second, plus récent et plus significatif car non seulement il contient une dimension testamentaire au plan politique mais il permet de faire le lien entre les deux registres de l’œuvre.

Ces quatre ouvrages sont-ils globalement représentatifs de son œuvre ?

C’est le but recherché. Le volume s’adresse à un public de néophytes qui n’a pas le temps de lire les 70 livres mais veut se faire une idée exacte de l’œuvre. Il ne respecte pas un ordre strictement chronologique car il s’organise autour du livre pivot : Le système technicien (1977). Viennent ensuite Propagandes et L’Espérance oubliée. Enfin, vient Anarchie et christianisme dans lequel Ellul explique que l’anarchisme est d’une part « la forme la plus complète et la plus sérieuse du socialisme » et d’autre part, l’expression politique la plus compatible avec la Bible.

Sur la technique, ses analyses vous paraissent-elles encore pertinentes ou, pour certaines, dépassées, du fait des évolutions dans le domaine (comme l'intelligence artificielle, par exemple) ?

Elles n’ont jamais été aussi pertinentes. Il a eu le grand tort d’avoir raison trop tôt ! Tout ce qu’il a écrit sur la technique s’applique à l’IA. La quête de l’efficacité maximale se trouve au cœur de l’IA. L’humain qui aujourd’hui se sert de l’IA est, de ce fait, celui qui la sert. Réciproquement, seul l’humain qui sert l’IA est vraiment apte à se servir d’elle.

De ce point de vue, on retrouve dans l’IA toutes les caractéristiques du phénomène technique mises en lumière par Ellul. Premièrement, la rationalité : le standardisé et le normé remplacent le spontané et le personnel. Deuxièmement, l’artificialité : la technique s'oppose au milieu naturel, qu’elle subordonne sans lui permettre de se reconstituer. Troisièmement, l’automatisme : le « choix » se fait sur le seul critère de la plus grande efficacité. Quatrièmement, l'auto-engendrement : le progrès technique étant devenu le référentiel de tous, chacun y contribue sans même le vouloir. Cinquièmement, l’unicité : le phénomène technique forme un tout homogène, ce qui interdit de faire le tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » techniques. Sixièmement, l’entraînement : les techniques s’enchaînent les unes les autres dans le sens où les précédentes rendent nécessaires les suivantes. Enfin, l’universalisme : le phénomène technique s’étend à la fois à toute la surface du globe mais aussi à tous les domaines au sein de chaque pays.

Last but not least, Ellul parlait d’autonomie de la technique et il suffit d’écouter Sam Altman, le patron OpenAI, pour se convaincre qu’il avait raison. La recherche de la plus grande efficacité s’est imposée comme unique critère du juste et de l’injuste. Ellul diagnostiquait une « grande relève », un grand remplacement de l’homme par la machine. Si la technique est autonome, cela signifie que l’homme ne l’est plus. Cet homme nouveau sert la technique comme l’artilleur le canon.

Le nom de Jacques Ellul est aujourd’hui associé à sa critique de la technique. Sa vie et son œuvre sont toutefois indissociables de son engagement chrétien (protestant) et anarchiste, qu’il estimait d’ailleurs compatibles comme en témoigne son essai Anarchie et christianisme (1988) repris dans Entre technique et liberté. En quoi ses réflexions sur nos sociétés et la technique ont-elles été influencées par ces deux appartenances ?

Dans les deux cas, il s’agit d’une quête absolue de liberté. Pour Ellul, la Bible est un livre de questions posées à Dieu par l’homme. C’est une parole à interpréter, chaque jour et par chaque croyant, et non un dogme figé ou un « prêchi prêcha » moralisant. Cela lui permet de concevoir la liberté selon une logique essentiellement dialectique : celle de l’autodétermination humaine inscrite dans la libre décision de Dieu.

Pourquoi estimez-vous que le procès en pessimisme d’Ellul relève en partie d’un contresens ?

Sur certains sujets, il pèche au contraire par excès d’optimisme en affirmant par exemple dans Le Système technicien qu’aucun ordinateur ne parviendra à battre un humain aux échecs, ou encore que la machine fournit des traductions parfaitement incompréhensibles. Il s’obstine à affirmer la singularité du cerveau humain et à soutenir que passion, souffrance et espérance appartiennent en propre à l’Homme. Quant au « reste », des Directives pour un manifeste personnaliste (1935) à Anarchie et christianisme (1988), il a toujours milité pour une forme de socialisme conciliant justice sociale et liberté individuelle. Son diagnostic sur nos sociétés technocapitalistes n’est pas pessimiste, il est réaliste. Il est même très nuancé au regard de l’idéologie et des pratiques actuelles des seigneurs de la tech, cette nouvelle aristocratie technicienne qui nous impose sa loi et que nous devons combattre sans relâche.

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16.02.2026 à 14:00

Entretien avec Luc Rouban sur la crise politique

Les enquêtes du CEVIPOF sur la confiance politique constituent un moyen qui n'a guère d'équivalent pour tâcher de saisir la crise politique que nous traversons. Luc Rouban , dans son nouveau livre  La société contre la politique (Presses de Sciences Po), en tire de nouvelles explications et éclaircissements.   Nonfiction : Les Français ne croient plus à la politique. Le modèle républicain qui constituait une référence en la matière jusqu’à il y a peu, où les conflits étaient gérés dans le cadre de la représentation, apparaît aujourd’hui très dévalué. L’écart avec les responsables politiques sur ce plan est devenu abyssal, notez-vous. Pourriez-vous en dire un mot pour commencer ? Luc Rouban : En fait, les Français ne croient plus à la capacité du personnel politique de changer leur vie et notamment leur vie au quotidien, émaillée de problèmes de plus en plus aigus dans un pays globalement riche, comme l’accès aux services publics ou une mobilité sociale bien plus difficile que dans d’autres pays européens. C’est encore une fois l’héritage des Gilets jaunes qui s’est diffusé dans la société française. Les responsables politiques sont largement perçus comme impuissants et vivants dans une bulle déconnectée de la réalité. Les uns vont dénoncer leur corruption et leurs conflits d’intérêts comme leur capacité à échapper à toute réelle sanction, les autres leur insignifiance face à des changements sociaux ou technologiques qui viennent de l’extérieur de la sphère publique et notamment des grandes entreprises privées (on peut évoquer notamment les bouleversements qu’introduit l’intelligence artificielle). L’espace public est privatisé, notez-vous, et fait dès lors de moins en moins de place au débat politique. Et c’est désormais dans la sphère privée que les Français entendent s’engager et s’investir. Comment caractériser le nouveau rapport au politique que ceux-ci peuvent alors être tentés d’établir ? On assiste à l’émergence ou au renforcement du registre privatif dans un pays historiquement très publicisé où la « vie politique » constituait le ciment du vivre ensemble et cela depuis la Révolution. L’espace public s’est privatisé par les réseaux sociaux mais également par la structure capitalistique des grands médias ou par la multiplication de fondations défendant des thèses idéologiques ou servant des intérêts partisans. Le débat intellectuel, très puissant dans sa capacité d’organisation des idées jusque dans les années 2000, s’en est appauvri, laissant de faux experts ou des demi-savants organiser l’agenda politique et légitimer certaines thématiques plutôt que d’autres. À cette privatisation du monde des idées s’ajoute le nouveau regard que les Français portent sur leur société. Celui-ci ne vient plus s’adosser à un conflit de classes car la notion même de classe s’est dissoute au profit d’une évaluation subjective que chacun fait de sa propre place dans la hiérarchie sociale. Or il faut bien comprendre que cette évaluation subjective a bien plus d’effets statistiques sur le vote que les catégories socioprofessionnelles objectives telles qu’elles peuvent être définies par l’INSEE. Le rapport au politique, de ce fait, devient seulement utilitaire : à quoi allez-vous me servir ? La politique n’est plus perçue comme la source d’une autorité quelconque mais seulement comme une activité de service. Cette mise à distance de la politique peut également s’accompagner d'une baisse de l'attachement à la démocratie comme d’une demande d’autorité plus forte, montrez-vous. Comment faut-il comprendre ce dernier point ? Comment faire pour que ces aspirations à l’émancipation sociale, au sein de la société, ne soient pas captées par des forces politiques réactionnaires ? Il faut bien comprendre que le registre de la démocratie, invoqué à tout bout de champ, recouvre deux types d’attentes. La première, stable et qui n’est pas remise en cause, est celle d’une protection des libertés et d’une société régie par l’État de droit. Les Français ne veulent pas de l’illibéralisme ni d’une forme ou d’une autre d’autoritarisme plus ou moins fascisant qui viendrait interdire les syndicats ou certains partis politiques ou qui viendrait leur expliquer comment éduquer leurs enfants. La seconde attente, en revanche, concerne la démocratie comme système de décision efficace. C’est là que le bât blesse. Ce qui fait émerger le thème de l’autorité dans une société à la recherche de son émancipation : un pouvoir politique limité mais efficace sur le terrain régalien, et notamment celui de la sécurité interne ou externe, laissant la société libre par ailleurs de penser ou de vivre comme elle l’entend. C’est très clairement le modèle libéral originel de John Locke élaboré au XVII e siècle. Cependant, cette attente d’efficacité est effectivement captée par des forces politiques de droite radicale ou d’extrême-droite qui se nourrissent du trumpisme aux États-Unis et qui profitent de la disparition du gaullisme (les Républicains ayant opté depuis longtemps pour le néolibéralisme) pour revendiquer son héritage et notamment celui d’un État fort et respecté en interne comme à l’international. Si l’on prend sérieusement en compte le(s) nouveau(x) rapport(s) au politique que montrent ces enquêtes, les moyens que l'on recommande généralement pour conforter la démocratie et la légitimité des institutions politiques semblent manquer leur objet. Comment conviendrait-il de prendre les choses et sur quoi faudrait-il mettre l’accent selon vous ? La situation ne pourra pas s’améliorer en se contentant de solutions juridiques comme le scrutin proportionnel ou la restauration du cumul des mandats. Le niveau de confiance dans les partis politiques est très bas (seuls 15 % des Français leur font confiance) et on ne pourra pas restaurer la vie politique à l’ancienne faite de frénésie militante et de croyance dans la toute-puissance du politique pour changer la vie. Mai 1981 est loin derrière nous et on a envie de rire quand on regarde à nouveau la série Baron noir. Cette culture politique est en train de disparaître. Les citoyens revendiquent désormais le droit de changer eux-mêmes leur vie par davantage d’autonomie économique et culturelle. Une première piste est celle de la démocratie directe mais on ne peut utiliser les référendums pour régler des problèmes complexes dont la solution dépend des conditions de sa mise en œuvre. C’est notamment le cas en matière de santé publique ou d’environnement, questions souvent fortement territorialisées, complexes, requérant de l’expertise. De plus, le référendum présente toujours le risque de la démagogie ou du plébiscite du pouvoir en place. La solution que j’envisage est celle d’une décentralisation poussée, voire d’un fédéralisme donnant une grande autonomie aux régions, à l’instar de ce qu’ont fait de nombreux pays européens où la satisfaction à l’égard de la vie démocratique est bien plus élevée qu’en France. Finalement, vous consacrez une dernière partie à l’examen des progrès d’un modèle communautaire, qui attirerait les enquêtés très au-delà des franges qu’on pourrait qualifier de « wokistes ». Là encore, pourriez-vous en dire un mot ? Le communautarisme a été réduit de manière très malencontreuse au seul communautarisme religieux, notamment dans ses versions radicales, ou à des revendications d’un nouveau statut social pour des minorités sexuelles. Mais l’idée de communauté est bien plus large et reste profondément ancrée dans l’anthropologie politique française depuis le Moyen Âge. Je rappelle que les « communes » sont nées à partir du IX e siècle de communautés locales cherchant à affirmer leur autonomie face aux seigneuries ou à l’Église. La commune est une institutio pacis , moyen de créer un ordre social régulier bâti sur la solidarité communautaire. Elle devient un lieu de coalition contre les oligarchies. À l’époque, communia et conjuratio sont synonymes. Aujourd’hui, comme je le montre à partir d’enquêtes précises, près de la moitié des Français sont prêts à faire évoluer le modèle républicain français vers un modèle multiculturel et communautaire. La société française s’est mondialisée et diversifiée. C’est bien cette revendication à la différenciation qui crée la fracture avec un pouvoir unitaire et vertical élaboré dans la société du XIX e siècle. Mais ce communautarisme englobe toutes les activités associatives, les liens territoriaux, les cultures professionnelles ou les modes de vie dans lesquels les Français s’investissent désormais. S’ils se désengagent de l’activité politique à l’ancienne, ils sont en revanche prêts à s’engager localement ou dans des associations pour exprimer la force du lien civique.   A lire également sur Nonfiction, du même auteur : - un entretien à propos de son livre Les ressorts cachés du vote RN (Presses de Sciences Po, 2024), - un entretien à propos de son livre Les racines sociales de la violence politique (Editions de l'Aube, 2024).
Texte intégral (1694 mots)

Les enquêtes du CEVIPOF sur la confiance politique constituent un moyen qui n'a guère d'équivalent pour tâcher de saisir la crise politique que nous traversons. Luc Rouban, dans son nouveau livre La société contre la politique (Presses de Sciences Po), en tire de nouvelles explications et éclaircissements.

 

Nonfiction : Les Français ne croient plus à la politique. Le modèle républicain qui constituait une référence en la matière jusqu’à il y a peu, où les conflits étaient gérés dans le cadre de la représentation, apparaît aujourd’hui très dévalué. L’écart avec les responsables politiques sur ce plan est devenu abyssal, notez-vous. Pourriez-vous en dire un mot pour commencer ?

Luc Rouban : En fait, les Français ne croient plus à la capacité du personnel politique de changer leur vie et notamment leur vie au quotidien, émaillée de problèmes de plus en plus aigus dans un pays globalement riche, comme l’accès aux services publics ou une mobilité sociale bien plus difficile que dans d’autres pays européens. C’est encore une fois l’héritage des Gilets jaunes qui s’est diffusé dans la société française. Les responsables politiques sont largement perçus comme impuissants et vivants dans une bulle déconnectée de la réalité. Les uns vont dénoncer leur corruption et leurs conflits d’intérêts comme leur capacité à échapper à toute réelle sanction, les autres leur insignifiance face à des changements sociaux ou technologiques qui viennent de l’extérieur de la sphère publique et notamment des grandes entreprises privées (on peut évoquer notamment les bouleversements qu’introduit l’intelligence artificielle).

L’espace public est privatisé, notez-vous, et fait dès lors de moins en moins de place au débat politique. Et c’est désormais dans la sphère privée que les Français entendent s’engager et s’investir. Comment caractériser le nouveau rapport au politique que ceux-ci peuvent alors être tentés d’établir ?

On assiste à l’émergence ou au renforcement du registre privatif dans un pays historiquement très publicisé où la « vie politique » constituait le ciment du vivre ensemble et cela depuis la Révolution. L’espace public s’est privatisé par les réseaux sociaux mais également par la structure capitalistique des grands médias ou par la multiplication de fondations défendant des thèses idéologiques ou servant des intérêts partisans. Le débat intellectuel, très puissant dans sa capacité d’organisation des idées jusque dans les années 2000, s’en est appauvri, laissant de faux experts ou des demi-savants organiser l’agenda politique et légitimer certaines thématiques plutôt que d’autres. À cette privatisation du monde des idées s’ajoute le nouveau regard que les Français portent sur leur société. Celui-ci ne vient plus s’adosser à un conflit de classes car la notion même de classe s’est dissoute au profit d’une évaluation subjective que chacun fait de sa propre place dans la hiérarchie sociale. Or il faut bien comprendre que cette évaluation subjective a bien plus d’effets statistiques sur le vote que les catégories socioprofessionnelles objectives telles qu’elles peuvent être définies par l’INSEE. Le rapport au politique, de ce fait, devient seulement utilitaire : à quoi allez-vous me servir ? La politique n’est plus perçue comme la source d’une autorité quelconque mais seulement comme une activité de service.

Cette mise à distance de la politique peut également s’accompagner d'une baisse de l'attachement à la démocratie comme d’une demande d’autorité plus forte, montrez-vous. Comment faut-il comprendre ce dernier point ? Comment faire pour que ces aspirations à l’émancipation sociale, au sein de la société, ne soient pas captées par des forces politiques réactionnaires ?

Il faut bien comprendre que le registre de la démocratie, invoqué à tout bout de champ, recouvre deux types d’attentes. La première, stable et qui n’est pas remise en cause, est celle d’une protection des libertés et d’une société régie par l’État de droit. Les Français ne veulent pas de l’illibéralisme ni d’une forme ou d’une autre d’autoritarisme plus ou moins fascisant qui viendrait interdire les syndicats ou certains partis politiques ou qui viendrait leur expliquer comment éduquer leurs enfants. La seconde attente, en revanche, concerne la démocratie comme système de décision efficace. C’est là que le bât blesse. Ce qui fait émerger le thème de l’autorité dans une société à la recherche de son émancipation : un pouvoir politique limité mais efficace sur le terrain régalien, et notamment celui de la sécurité interne ou externe, laissant la société libre par ailleurs de penser ou de vivre comme elle l’entend. C’est très clairement le modèle libéral originel de John Locke élaboré au XVIIe siècle. Cependant, cette attente d’efficacité est effectivement captée par des forces politiques de droite radicale ou d’extrême-droite qui se nourrissent du trumpisme aux États-Unis et qui profitent de la disparition du gaullisme (les Républicains ayant opté depuis longtemps pour le néolibéralisme) pour revendiquer son héritage et notamment celui d’un État fort et respecté en interne comme à l’international.

Si l’on prend sérieusement en compte le(s) nouveau(x) rapport(s) au politique que montrent ces enquêtes, les moyens que l'on recommande généralement pour conforter la démocratie et la légitimité des institutions politiques semblent manquer leur objet. Comment conviendrait-il de prendre les choses et sur quoi faudrait-il mettre l’accent selon vous ?

La situation ne pourra pas s’améliorer en se contentant de solutions juridiques comme le scrutin proportionnel ou la restauration du cumul des mandats. Le niveau de confiance dans les partis politiques est très bas (seuls 15 % des Français leur font confiance) et on ne pourra pas restaurer la vie politique à l’ancienne faite de frénésie militante et de croyance dans la toute-puissance du politique pour changer la vie. Mai 1981 est loin derrière nous et on a envie de rire quand on regarde à nouveau la série Baron noir. Cette culture politique est en train de disparaître. Les citoyens revendiquent désormais le droit de changer eux-mêmes leur vie par davantage d’autonomie économique et culturelle. Une première piste est celle de la démocratie directe mais on ne peut utiliser les référendums pour régler des problèmes complexes dont la solution dépend des conditions de sa mise en œuvre. C’est notamment le cas en matière de santé publique ou d’environnement, questions souvent fortement territorialisées, complexes, requérant de l’expertise. De plus, le référendum présente toujours le risque de la démagogie ou du plébiscite du pouvoir en place. La solution que j’envisage est celle d’une décentralisation poussée, voire d’un fédéralisme donnant une grande autonomie aux régions, à l’instar de ce qu’ont fait de nombreux pays européens où la satisfaction à l’égard de la vie démocratique est bien plus élevée qu’en France.

Finalement, vous consacrez une dernière partie à l’examen des progrès d’un modèle communautaire, qui attirerait les enquêtés très au-delà des franges qu’on pourrait qualifier de « wokistes ». Là encore, pourriez-vous en dire un mot ?

Le communautarisme a été réduit de manière très malencontreuse au seul communautarisme religieux, notamment dans ses versions radicales, ou à des revendications d’un nouveau statut social pour des minorités sexuelles. Mais l’idée de communauté est bien plus large et reste profondément ancrée dans l’anthropologie politique française depuis le Moyen Âge. Je rappelle que les « communes » sont nées à partir du IXe siècle de communautés locales cherchant à affirmer leur autonomie face aux seigneuries ou à l’Église. La commune est une institutio pacis, moyen de créer un ordre social régulier bâti sur la solidarité communautaire. Elle devient un lieu de coalition contre les oligarchies. À l’époque, communia et conjuratio sont synonymes. Aujourd’hui, comme je le montre à partir d’enquêtes précises, près de la moitié des Français sont prêts à faire évoluer le modèle républicain français vers un modèle multiculturel et communautaire. La société française s’est mondialisée et diversifiée. C’est bien cette revendication à la différenciation qui crée la fracture avec un pouvoir unitaire et vertical élaboré dans la société du XIXe siècle. Mais ce communautarisme englobe toutes les activités associatives, les liens territoriaux, les cultures professionnelles ou les modes de vie dans lesquels les Français s’investissent désormais. S’ils se désengagent de l’activité politique à l’ancienne, ils sont en revanche prêts à s’engager localement ou dans des associations pour exprimer la force du lien civique.

 

A lire également sur Nonfiction, du même auteur :

- un entretien à propos de son livre Les ressorts cachés du vote RN (Presses de Sciences Po, 2024),

- un entretien à propos de son livre Les racines sociales de la violence politique (Editions de l'Aube, 2024).

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16.02.2026 à 11:00

Quand la finance colonise l'État

Marlène Benquet a montré, dans le livre qu'elle a écrit avec Théo Bourgeron, La finance autoritaire. Vers la fin du néo-libéralisme (Raisons d'agir, 2021), comment un nouveau pôle de la finance, structuré autour des gestionnaires d’actifs, a œuvré en faveur du Brexit. Dans ce nouvel ouvrage, La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France (La Découverte, 2026), elle analyse la montée en puissance de ce second pôle de la finance au cours des dernières décennies et la manière dont il a entrepris de coloniser l’État. Elle montre qu'il promeut désormais un capitalisme autoritaire, soutenant l'extrême droite dans de nombreux pays, dont la France.   Nonfiction : Une partie des élites économiques soutiennent aujourd'hui l'extrême droite. C'est le cas des Big Tech comme on l'a vu récemment, mais aussi de tout un pôle de la finance qui tourne autour de la gestion d'actifs ou de l'investissement pour autrui. Pourriez-vous expliquer, pour commencer, en quoi ce pôle consiste et quelle place il a dans l'économie aujourd'hui ? Marlène Benquet : Depuis les années 1990, un nouveau type d’acteurs financiers s’est développé dans les pays du Nord : les gestionnaires d’actifs. Il s’agit aussi bien de grands fonds de gestion d’actifs traditionnels (tels BlackRock ou Vanguard) que de fonds de capital-investissement, de fonds immobiliers, de hedge funds , ou encore de fonds dits « à impact social ou environnemental ». Ils ont en commun d’être des « investisseurs pour autrui » : leur activité consiste à investir des capitaux qu’ils ne possèdent pas. Ces grands fonds d'investissement sont restés marginaux jusqu’aux années 2000, alors que le monde financier était encore largement dominé par les grandes banques, les assurances et les fonds de pension. Mais ils se sont imposés comme des acteurs centraux au début du XXI e siècle. En 2023, la valeur des investissements gérés dans le monde par les gestionnaires d’actifs a dépassé les 120 000 milliards de dollars. En Europe, les actifs sous gestion sont passés de 13 200 milliards d’euros en 2011 à 32 200 milliards à la fin de 2021. Avec 4 589 milliards d’euros d’actifs sous gestion, la France constitue le premier marché d’Europe continentale. Depuis les années 2010, cette nouvelle finance permet de consolider les patrimoines constitués dans d’autres secteurs économiques, voire d’en créer de nouveaux. En 2000, aucune des dix personnalités les plus riches au monde n’était issue de ce secteur ni ne détenait de parts dans un fonds de gestion d’actifs ; par contraste, treize ans plus tard, la situation s’est inversée : parmi les dix plus grandes fortunes mondiales, toutes gèrent au moins un fonds d’investissement, qu’il soit ou non à l’origine de leur richesse. Ce pôle d’accumulation n’a pu se développer qu’en convainquant les gouvernements des principaux pays de l’intérêt d’autoriser et de favoriser l’installation d’intermédiaires entre les acteurs disposant de capitaux et les activités qui en ont besoin. Pourriez-vous rappeler comment cet effort de conviction a pu être réalisé et comment le cadre en question s’est alors mis en place ? Ces financiers sont en effet des intermédiaires entre les firmes financières qui collectent l’épargne des ménages (c’est-à-dire principalement les banques, les assurances et les fonds de pension) et les actifs dans lesquels ils les investissent (des entreprises, de l’immobilier, des infrastructures, des actifs naturels, des produits financiers dérivés). Ils gèrent des capitaux qui leur sont confiés par d’autres sociétés financières, lesquelles ont, contrairement à eux, un accès direct à l’épargne. Je propose de les appeler « seconde finance », par distinction d’avec la première, dominante depuis les années 1970 jusqu'aux années 2000 et constituée par les collecteurs d’épargne. Ces financiers sont parvenus à devenir en quarante ans des interlocuteurs pour les États, capables de peser sur l’agenda politique, de participer à la production des lois qui encadrent leur activité et d’influer sur les orientations économiques générales. Lors de la conférence annuelle de l’organisation patronale du capital-investissement en 2017, l’un d’entre eux a résumé l’histoire ainsi : « Dans les années 1980, vous étiez les barbares à la porte de l’économie, vous êtes aujourd’hui au cœur de l’économie . » Et en effet, la gestion d’actif a été soutenue par une coalition d’acteurs aux intérêts convergents : des pouvoirs publics soucieux de liquider leur participation au sein des firmes françaises, des industriels en quête de renouvellement de leur mode de financement des entreprises, et des collecteurs d’épargne cherchant à externaliser leurs activités de gestion de capitaux pour accroître leurs rendements financiers. En France, la seconde finance a été soutenue des années 1980 à 2020 par des équipes gouvernementales de tous les bords politiques — du Parti socialiste, des Républicains (anciennement UMP et RPR) et, plus tard, du « centre » (LREM). À la notable exception des fonds de pension qui, en dépit des pressions exercées par le secteur en France, sont restés marginaux, l’État a accédé à la quasi-totalité des revendications de la seconde finance. Un point sur lequel vous insistez est que le fonctionnement de ce pôle s’est, très vite, largement autonomisé des marchés, et en particulier que l’idée que ceux-ci seraient nécessaires pour déterminer une valeur d’actif fonctionne comme une fiction. C’est le montage seul, montrez-vous, qui détermine une rente, qui peut être partagée entre les différents acteurs. Pourriez-vous en dire un mot ? Je définis ici la financiarisation comme un certain type de circulation du capital qui bénéficie à des pôles d’accumulation financiers plutôt qu’industriels ou publics, par exemple, et je propose d’en distinguer deux moments. Le premier s’est développé à partir des années 1970 au sein des marchés actions, où de grandes entreprises étaient transformées en actifs financiers dans lesquels investissaient les collecteurs d’épargne eux-mêmes privatisés. Les bénéficiaires de cette période sont les pôles d’accumulation ayant un accès direct à l’épargne : les banques, les assurances et les fonds de pension. Le second moment s’est déployé partiellement sur les marchés, mais surtout hors des marchés organisés, dans des opérations dites « de gré à gré », où des biens qui jusqu’ici échappaient à la financiarisation ont été transformés en actifs : les petites et moyennes entreprises, l’immobilier, la vie quotidienne et finalement le vivant humain et non-humain, ainsi que les infrastructures. Le pôle d’accumulation de la première finance était organisé autour de la recherche de profit, de l’intensification de la valeur actionnariale, de la défense de la concurrence et de la corrélation des rendements et des risques. Dans ce monde-là, la référence centrale, c’est le marché, et l’économie néoclassique est le paradigme structurant. Dans l’univers de la seconde finance, les acteurs tentent d’étendre le plus loin possible le champ des investissements possibles, ils s’organisent pour externaliser les risques, garantir des mécanismes d’appropriation de rente et maximiser les plus-values réalisables par la spéculation sur les prix. Ces pratiques d’accumulation relèvent finalement d’une logique de rente et d’extension du champ des actifs. Elles sont conduites de manière à maximiser les rendements et externaliser les risques vers les salariés et les usagers, d’un côté, et les investisseurs institutionnels, de l’autre — c’est-à-dire, en dernière instance, les ménages. Son développement requiert à la fois l’extension des actifs susceptibles d’être acquis ou rachetés, l’augmentation de l’épargne disponible pour y investir, et la possibilité de transférer les risques sur d’autres acteurs (États, ménages…). Comment ces objectifs structurent-ils les attentes de cette deuxième finance vis-à-vis de l’État ? Les gestionnaires d’actifs partagent un projet d’extension de ce qui peut, dans le monde, être transformé en actifs. Comme on l’a dit, la seconde finance a acquis et acquiert encore des droits de tirage financier sur un nombre croissant de biens nécessaires aux existences contemporaines : les logements, l’immobilier de bureaux, les cliniques, les maisons de soins et de repos, les infrastructures énergétiques, d’approvisionnement, de transport, de télécommunication, mais aussi des infrastructures sociales, comme les écoles ou les hôpitaux, ou des infrastructures de production alimentaires comme les terres agricoles. En possédant une part croissante des infrastructures de nos sociétés, ces acteurs façonnent nos vies quotidiennes et nous rendent dépendants d’eux pour satisfaire des besoins élémentaires. Ils n’accumulent plus, comme les acteurs de la première finance, en se plaçant en concurrence avec d’autres acteurs sur les marchés financiers pour s’approprier des dividendes, mais en occupant des positions quasi monopolistiques dans la fourniture de produits ou de services nécessaires à la vie sociale. Ces acteurs cherchent à obtenir de l’État des situations de monopole dans certains domaines, ainsi que la prise en charge d’une partie des risques liés à leurs opérations. Le secteur de la santé en offre un exemple éclairant. À partir des années 2000, on observe un mouvement de concentration des cliniques privées : des fonds d’investissement constituent progressivement des oligopoles se partageant le territoire. Or, les cliniques privées participent, sous conditions d’agrément par l’État, à des missions de service public et sont largement financées par la puissance publique via l’assurance maladie notamment. Plusieurs fonds ont pris position dans ce secteur : Blackstone (Vitalia), LBO France (Médi-Partenaires), Apax Partners (Capio), Bridgepoint (Médipôle Sud Santé) et CVC Capital Partners (Vedici). Cela crée une configuration dans laquelle l’État se dessaisit d’une partie du pouvoir de décision et de gestion, tout en restant le principal payeur. L’Etat devient dérisqueur, c'est-à-dire qu’il assume une part importante des risques financiers liés aux opérations de gestion d’actif.   À lire également sur Nonfiction, sur les fonds d'investissement : Un entretien avec Cyprien Boganda à propos de son livre L'empire du cash. Comment les fonds d'investissement rachètent le monde (Editions de l'Atelier, 2022).
Texte intégral (1839 mots)

Marlène Benquet a montré, dans le livre qu'elle a écrit avec Théo Bourgeron, La finance autoritaire. Vers la fin du néo-libéralisme (Raisons d'agir, 2021), comment un nouveau pôle de la finance, structuré autour des gestionnaires d’actifs, a œuvré en faveur du Brexit. Dans ce nouvel ouvrage, La finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France (La Découverte, 2026), elle analyse la montée en puissance de ce second pôle de la finance au cours des dernières décennies et la manière dont il a entrepris de coloniser l’État. Elle montre qu'il promeut désormais un capitalisme autoritaire, soutenant l'extrême droite dans de nombreux pays, dont la France.

 

Nonfiction : Une partie des élites économiques soutiennent aujourd'hui l'extrême droite. C'est le cas des Big Tech comme on l'a vu récemment, mais aussi de tout un pôle de la finance qui tourne autour de la gestion d'actifs ou de l'investissement pour autrui. Pourriez-vous expliquer, pour commencer, en quoi ce pôle consiste et quelle place il a dans l'économie aujourd'hui ?

Marlène Benquet : Depuis les années 1990, un nouveau type d’acteurs financiers s’est développé dans les pays du Nord : les gestionnaires d’actifs. Il s’agit aussi bien de grands fonds de gestion d’actifs traditionnels (tels BlackRock ou Vanguard) que de fonds de capital-investissement, de fonds immobiliers, de hedge funds, ou encore de fonds dits « à impact social ou environnemental ». Ils ont en commun d’être des « investisseurs pour autrui » : leur activité consiste à investir des capitaux qu’ils ne possèdent pas.

Ces grands fonds d'investissement sont restés marginaux jusqu’aux années 2000, alors que le monde financier était encore largement dominé par les grandes banques, les assurances et les fonds de pension. Mais ils se sont imposés comme des acteurs centraux au début du XXIe siècle. En 2023, la valeur des investissements gérés dans le monde par les gestionnaires d’actifs a dépassé les 120 000 milliards de dollars. En Europe, les actifs sous gestion sont passés de 13 200 milliards d’euros en 2011 à 32 200 milliards à la fin de 2021. Avec 4 589 milliards d’euros d’actifs sous gestion, la France constitue le premier marché d’Europe continentale. Depuis les années 2010, cette nouvelle finance permet de consolider les patrimoines constitués dans d’autres secteurs économiques, voire d’en créer de nouveaux. En 2000, aucune des dix personnalités les plus riches au monde n’était issue de ce secteur ni ne détenait de parts dans un fonds de gestion d’actifs ; par contraste, treize ans plus tard, la situation s’est inversée : parmi les dix plus grandes fortunes mondiales, toutes gèrent au moins un fonds d’investissement, qu’il soit ou non à l’origine de leur richesse.

Ce pôle d’accumulation n’a pu se développer qu’en convainquant les gouvernements des principaux pays de l’intérêt d’autoriser et de favoriser l’installation d’intermédiaires entre les acteurs disposant de capitaux et les activités qui en ont besoin. Pourriez-vous rappeler comment cet effort de conviction a pu être réalisé et comment le cadre en question s’est alors mis en place ?

Ces financiers sont en effet des intermédiaires entre les firmes financières qui collectent l’épargne des ménages (c’est-à-dire principalement les banques, les assurances et les fonds de pension) et les actifs dans lesquels ils les investissent (des entreprises, de l’immobilier, des infrastructures, des actifs naturels, des produits financiers dérivés). Ils gèrent des capitaux qui leur sont confiés par d’autres sociétés financières, lesquelles ont, contrairement à eux, un accès direct à l’épargne. Je propose de les appeler « seconde finance », par distinction d’avec la première, dominante depuis les années 1970 jusqu'aux années 2000 et constituée par les collecteurs d’épargne. Ces financiers sont parvenus à devenir en quarante ans des interlocuteurs pour les États, capables de peser sur l’agenda politique, de participer à la production des lois qui encadrent leur activité et d’influer sur les orientations économiques générales. Lors de la conférence annuelle de l’organisation patronale du capital-investissement en 2017, l’un d’entre eux a résumé l’histoire ainsi : « Dans les années 1980, vous étiez les barbares à la porte de l’économie, vous êtes aujourd’hui au cœur de l’économie. »

Et en effet, la gestion d’actif a été soutenue par une coalition d’acteurs aux intérêts convergents : des pouvoirs publics soucieux de liquider leur participation au sein des firmes françaises, des industriels en quête de renouvellement de leur mode de financement des entreprises, et des collecteurs d’épargne cherchant à externaliser leurs activités de gestion de capitaux pour accroître leurs rendements financiers.

En France, la seconde finance a été soutenue des années 1980 à 2020 par des équipes gouvernementales de tous les bords politiques — du Parti socialiste, des Républicains (anciennement UMP et RPR) et, plus tard, du « centre » (LREM). À la notable exception des fonds de pension qui, en dépit des pressions exercées par le secteur en France, sont restés marginaux, l’État a accédé à la quasi-totalité des revendications de la seconde finance.

Un point sur lequel vous insistez est que le fonctionnement de ce pôle s’est, très vite, largement autonomisé des marchés, et en particulier que l’idée que ceux-ci seraient nécessaires pour déterminer une valeur d’actif fonctionne comme une fiction. C’est le montage seul, montrez-vous, qui détermine une rente, qui peut être partagée entre les différents acteurs. Pourriez-vous en dire un mot ?

Je définis ici la financiarisation comme un certain type de circulation du capital qui bénéficie à des pôles d’accumulation financiers plutôt qu’industriels ou publics, par exemple, et je propose d’en distinguer deux moments. Le premier s’est développé à partir des années 1970 au sein des marchés actions, où de grandes entreprises étaient transformées en actifs financiers dans lesquels investissaient les collecteurs d’épargne eux-mêmes privatisés. Les bénéficiaires de cette période sont les pôles d’accumulation ayant un accès direct à l’épargne : les banques, les assurances et les fonds de pension. Le second moment s’est déployé partiellement sur les marchés, mais surtout hors des marchés organisés, dans des opérations dites « de gré à gré », où des biens qui jusqu’ici échappaient à la financiarisation ont été transformés en actifs : les petites et moyennes entreprises, l’immobilier, la vie quotidienne et finalement le vivant humain et non-humain, ainsi que les infrastructures.

Le pôle d’accumulation de la première finance était organisé autour de la recherche de profit, de l’intensification de la valeur actionnariale, de la défense de la concurrence et de la corrélation des rendements et des risques. Dans ce monde-là, la référence centrale, c’est le marché, et l’économie néoclassique est le paradigme structurant. Dans l’univers de la seconde finance, les acteurs tentent d’étendre le plus loin possible le champ des investissements possibles, ils s’organisent pour externaliser les risques, garantir des mécanismes d’appropriation de rente et maximiser les plus-values réalisables par la spéculation sur les prix. Ces pratiques d’accumulation relèvent finalement d’une logique de rente et d’extension du champ des actifs. Elles sont conduites de manière à maximiser les rendements et externaliser les risques vers les salariés et les usagers, d’un côté, et les investisseurs institutionnels, de l’autre — c’est-à-dire, en dernière instance, les ménages.

Son développement requiert à la fois l’extension des actifs susceptibles d’être acquis ou rachetés, l’augmentation de l’épargne disponible pour y investir, et la possibilité de transférer les risques sur d’autres acteurs (États, ménages…). Comment ces objectifs structurent-ils les attentes de cette deuxième finance vis-à-vis de l’État ?

Les gestionnaires d’actifs partagent un projet d’extension de ce qui peut, dans le monde, être transformé en actifs. Comme on l’a dit, la seconde finance a acquis et acquiert encore des droits de tirage financier sur un nombre croissant de biens nécessaires aux existences contemporaines : les logements, l’immobilier de bureaux, les cliniques, les maisons de soins et de repos, les infrastructures énergétiques, d’approvisionnement, de transport, de télécommunication, mais aussi des infrastructures sociales, comme les écoles ou les hôpitaux, ou des infrastructures de production alimentaires comme les terres agricoles.

En possédant une part croissante des infrastructures de nos sociétés, ces acteurs façonnent nos vies quotidiennes et nous rendent dépendants d’eux pour satisfaire des besoins élémentaires. Ils n’accumulent plus, comme les acteurs de la première finance, en se plaçant en concurrence avec d’autres acteurs sur les marchés financiers pour s’approprier des dividendes, mais en occupant des positions quasi monopolistiques dans la fourniture de produits ou de services nécessaires à la vie sociale. Ces acteurs cherchent à obtenir de l’État des situations de monopole dans certains domaines, ainsi que la prise en charge d’une partie des risques liés à leurs opérations.

Le secteur de la santé en offre un exemple éclairant. À partir des années 2000, on observe un mouvement de concentration des cliniques privées : des fonds d’investissement constituent progressivement des oligopoles se partageant le territoire. Or, les cliniques privées participent, sous conditions d’agrément par l’État, à des missions de service public et sont largement financées par la puissance publique via l’assurance maladie notamment. Plusieurs fonds ont pris position dans ce secteur : Blackstone (Vitalia), LBO France (Médi-Partenaires), Apax Partners (Capio), Bridgepoint (Médipôle Sud Santé) et CVC Capital Partners (Vedici). Cela crée une configuration dans laquelle l’État se dessaisit d’une partie du pouvoir de décision et de gestion, tout en restant le principal payeur. L’Etat devient dérisqueur, c'est-à-dire qu’il assume une part importante des risques financiers liés aux opérations de gestion d’actif.

 

À lire également sur Nonfiction, sur les fonds d'investissement :

Un entretien avec Cyprien Boganda à propos de son livre L'empire du cash. Comment les fonds d'investissement rachètent le monde (Editions de l'Atelier, 2022).

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