Sociologue, désormais professeur émérite à Sciences Po Lille, Stéphane Beaud vient de faire paraître une biographie de Zinedine Zidane, qui peut aussi se lire comme une synthèse de ses thématiques de travail sociologique : mondes ouvriers, éducation, immigration, football… Dans celle-ci, il revient sur les origines familiales de Zidane – le parcours de son père notamment, l’éducation qu’il a donnée à ses enfants –, sur ses années en centre de formation à Cannes, sa carrière de la France à l’Italie et à l’Espagne, avant d’aborder sa reconversion en tant qu’entraîneur et ses engagements citoyens et sa relation à la nation. Suivant le modèle du livre de Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie , Stéphane Beaud s’attache à mettre en lumière les conditions sociologiques d’une réussite à bien des égards exceptionnelle et improbable. Sur un sujet proche, il vient également de publier : Qu'est-ce que l'actualité sportive ? Un regard sociologique (Bord de l'eau, 2026).
Nonfiction : Zinedine Zidane a déjà fait l’objet de nombreux livres ; qu’est-ce que la sociologie peut apporter à la compréhension de son parcours ?
Stéphane Beaud : Quand on s'attaque à un tel sujet et qu’on commence par lire toutes les biographies qui lui ont été consacrées depuis 1999 – le premier livre est celui écrit par l’écrivain Dan Franck, Zidane . Le roman d’une victoire (Robert Laffont) peu de temps après le sacre mondial de l’équipe de France en 1998 et le dernier est, vingt ans plus tard, la biographie du journaliste Frédéric Hermel (Flammarion) – on est saisi d’un moment de vertige. On se demande bien ce que l’on pourra apporter de nouveau car il faut reconnaître que, le plus souvent, ces biographies de type journalistique sont de bonne facture. Pour comprendre pourquoi j’ai continué de croire en la possibilité de faire une « Sociologie de Zidane », il faut que je fasse un petit détour par l’histoire.
En fait, j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire sociale des footballeurs en écrivant en 2011 ce livre Traîtres à la Nation ? 1 . Là je me suis aperçu de l’intérêt de prendre en compte la dimension sociologique de la trajectoire sportive de ces footballeurs, comme il était indiqué à la fin de l’introduction de ce livre :
« [Il s'agit d’] aller voir ce qui se cache derrière la façade du « footballeur » : son histoire personnelle, familiale et sociale. Pour les sociologues (dont nous sommes) qui considèrent qu’il est important de prendre en compte l’histoire des individus et de leurs groupes d’appartenance, le défi empirique n’est pas mince en matière de football. Il exige un travail de fourmi pour tenter de reconstituer le profil social des joueurs (…) [dans les articles de presse/portraits de footballeurs] s ont évoqués à gros traits la carrière du joueur (le club formateur, le centre de formation, la première équipe pro…), l’ancrage géographique et/ou la trajectoire migratoire de la famille, souvent l’origine sociale du joueur (le père est davantage mentionné que la mère…), parfois la situation matrimoniale des parents (quand les parents sont séparés/divorcés). »
Et je me suis aussi aperçu que ces diverses données biographiques, mises bout à bout mais aussi soigneusement recoupées, pouvaient déboucher sur d’assez riches portraits sociologiques stylisés.
Dans le cas de Zidane, quinze ans plus tard, j’ai remis l’ouvrage sur le métier en décidant cette fois de centrer mon analyse sur deux aspects décisifs de sa socialisation (concept durkheimien clé des sociologues de l’enfance, de l’éducation et de la famille) ; d’une part, sa socialisation familiale – en retraçant par le détail l’histoire de sa famille immigrée kabyle, en particulier l’histoire de son père qui a écrit en 2017 une très belle autobiographie (bizarrement passée assez inaperçue) – et résidentielle (son enfance marseillaise dans la cité de La Castellane, dans les quartiers Nord de Marseille) ; d’autre part, sa socialisation professionnelle au « métier de footballeur » (voir à ce sujet l’ouvrage séminal de Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel , Agone 2016) en particulier celle, décisive, qu’il a connue à l’AS Cannes de 1987 à 1992, entre ses 15 et 20 ans. Ce deuxième point me semble constituer une valeur ajoutée par rapport à ce qui a été écrit sur Zidane depuis vingt ans et j’ai bénéficié ici de la riche relation d’enquête que j’ai pu nouer pendant toute l’écriture de ce livre avec Guy Lacombe qui a été l’un des principaux formateurs de Z.Z. à l’AS Cannes (dont il a dirigé le centre de formation).
L’absence d’entretien avec Zidane ne vous a-t-il pas semblé préjudiciable ou, au contraire, vous a-t-il permis d’éviter une forme d’« illusion biographique » ?
Vous posez là une question essentielle : comment prétendre écrire une petite biographie sociologique de Zidane sans l’avoir rencontré (c’est d’ailleurs ce que Jean-Louis Fabiani a fait avec son Clint Eastwood (2019) et tout récemment avec son Coluche ). N’est-ce pas un peu culotté ou même « fort de café » ? Des lecteurs du Monde, en particulier les plus hostiles a priori à tout travail de type sociologique, se sont engouffrés dans cette brèche après leur lecture de mon interview dans ce journal 2 . En témoignent ces deux extraits de la prose des commentaires en ligne : « C’est fou comme ces sociologues ne peuvent pas s’empêcher de s’accaparer la pensée des autres. Si Zidane a envie de parler de son parcours, il le fera – mais que quelqu’un qui ne l’a jamais rencontré décrive ses émotions, c’est de l’usurpation. » 3 ; « Tout cet "ouvrage" sans avoir rencontré Zidane ! Et Le Monde avec son article... a-t-il obtenu préalablement son avis ? » 4 .
Ceci dit, je répondrai en deux points à votre question. Primo , et c’est l’argument essentiel, Norbert Elias avec Mozart. Sociologie d’un génie (Seuil, 1991) a construit une analyse sociologique solide à partir d’archives privées, de correspondances écrites et des nombreuses traces laissées par l’existence de Mozart. Et en histoire sociale, Carlo Ginzburg, qui vient de décéder, a mis en évidence et promu ce qu’il appelle un « paradigme indiciaire en sciences sociales » 5 . Il a montré que celles-ci peuvent produire des connaissances robustes à partir d’indices fragmentaires, dès lors qu’ils sont soumis à un travail rigoureux d’interprétation. C’est aussi ce que montre Gérard Noiriel dans Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom (Bayard, 2016). Cette tradition nous rappelle que l’objet des sciences sociales n’est pas l’immédiateté du réel, mais la reconstruction raisonnée des processus sociaux à partir de matériaux hétérogènes. Pour résumer, on peut fort bien écrire une sociologie de Zidane sans entretien avec l’intéressé à condition de bien mobiliser et de croiser les nombreuses sources disponibles (cf. l’encadré méthodologique sur les sources à la fin du livre).
Secundo , se demandera le lecteur non connaisseur de cet univers professionnel : pourquoi quand même ne pas avoir rencontré Zidane ? Deux raisons à cela. D’abord je ne pouvais pas, avec ce simple Repères (240 000 signes), avoir l’ambition de faire une vraie biographie sociologique de 400 pages, comme mon ami Michel Pialoux l’a réalisé avec Christian Corouge, ouvrier à la chaîne à Peugeot-Sochaux (Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue , Agone, 2011). Mais j’ai considéré à la réflexion que le matériau biographique recueilli patiemment sur Z.Z. était suffisant pour entreprendre cet essai de sociologisation de sa carrière. Ensuite, je savais, par ma connaissance du milieu du foot pro d’aujourd'hui qu’il est extrêmement difficile d’atteindre des footballeurs les plus illustres. Et tout le monde sait, dans le milieu, que Zidane est particulièrement inaccessible car, depuis la déferlante médiatique de juin-juillet 1998 qui a touché sa famille (et lui), celui-ci se protège énormément des médias ! Et, bien sûr, comment lui donner tort ? Comment ne pas le comprendre ? Enfin pour répondre à votre question sur l’avantage de ne pas céder à l’illusion biographique en ne l’ayant pas rencontré Z.Z., je pense que votre intuition est juste. D’ailleurs j’ai reçu il y a peu un texto d’un éditeur (connu et féru de sciences sociales) qui m’écrit ceci après sa lecture du livre : « À la réflexion, je ne suis pas certain que l'analyse aurait été plus riche si Zidane avait accepté de collaborer. La distance à "l'objet" est parfaite, on le voit par les yeux du sociologue, à distance de lui-même et de l'œil médiatique. C'est très instructif. » 6 .
Dans le même ordre d’idées, on sent une certaine empathie de votre part à l’égard du personnage. Quel est votre rapport à celui-ci ?
L'« empathie » que vous dites ressentir à la lecture de l’ouvrage, je dois l’avouer, me touche. Je crois que, quand on essaie d’être sociologue, on ne peut pas « bien » écrire sur une personne singulière (qu’elle soit célèbre ou ordinaire) sans avoir un minimum d’empathie pour celle-ci. D’ailleurs, a contrario , on voit que certains articles ou biographies sur Z.Z. sont écrits à charge, presque uniquement pour « dézinguer sa statue », « ébranler le mythe », « éclairer sa face sombre », etc. Je cite dans l’introduction du Repères cet extrait d’un article de Libé en 1999 qui me paraît assez caricatural : « Combien de temps encore la légende pieuse du bon fils, bon père, bon époux, bon camarade, bon qu'au foot, et le reste, à quoi bon, survivra à cette indigestion de gloire et de reconnaissance ? ( Libération , 15/11/1999). Dans le même registre, il faudrait pouvoir écrire un livre (et je vais peut-être m’y atteler un jour…) sur la manière dont, pendant des années les Guignols de l’info (sur Canal+) se sont « amusés », en toute impunité et pendant des années, à ironiser lourdement – et même parfois méchamment – à propos de footballeurs ou de coachs parmi les plus connus en France (Jean-Pierre Papin, Aimé Jacquet, Zidane, Deschamps, etc., avec la palme de la méchanceté gratuite pour Franck Ribéry). Ceux-ci étaient constamment moqués pour leurs « fautes de français », leur élocution hésitante, leurs impropriétés de vocabulaire, leur accent régional prononcé (du Forez pour Aimé Jacquet), etc. Bref, moqués et disqualifiés socialement – et pour le dire pour une fois dans le jargon sociologique – du fait de leur « habitus de classe », en quelque sorte fautif, de provinciaux de milieu populaire. C’était bien souvent, il faut le dire, l’illustration parfaite d’un « racisme de classe » à l’état pur. Ce qui par ailleurs, on l’oublie souvent, a pu faire très mal à certains d’entre eux et les atteindre durablement (on sait, par exemple, que Jean-Pierre Papin en a été longtemps affecté et que Franck Ribéry s'est exilé durablement à l’étranger, entre autres parce qu’il ne supportait plus la violence des attaques symboliques qu’il subissait en continu dans l’hexagone).
Pour revenir à Zidane, d’abord, j’ai bien sûr comme téléspectateur admiré son talent sans égal mais, comme j’appartiens sociologiquement à la génération des fans des Platini-Rocheteau-Tigana (années 1975-85), mon rapport à Zidane était plus distant. D’autant plus que mon entrée dans la carrière de sociologue au début des années 1990 est allé de pair, pour moi, avec un sérieux décrochage par rapport au foot 7 . Ensuite, je dois reconnaître que, dès le début de sa notoriété sportive, j’ai pu apprécier son personnage : pudique, discret et modeste, mais aussi capable d’humour et d’auto-dérision comme le montre bien cette scène assez fameuse du documentaire Les yeux dans les Bleus (sur l’épopée de 1998) où, avec l’un de ses amis (Dugarry ?) sur le lit de leur chambre, il se moque de lui (on l’entend parler à l’écran), de sa timidité et de ce qui était alors (cela a bien changé…) sa manière hésitante de parler, qui plus est, « dans sa barbe ».
Bref, j’ai toujours pensé que c’était un personnage plus riche et intéressant qu’on ne le disait. Ce qui, au fond, m’a beaucoup intéressé dans l’écriture de ce petit livre, c’était la possibilité d’aller voir de plus près ce qu’il y avait derrière la façade de ce personnage, en apparence taiseux et introverti, pour essayer le faire découvrir comme un peu différent au public. D’où l’idée d’écrire ce chapitre 4 consacré aux « métamorphoses de Zidane », liées en partie à son passage crucial – lent et réfléchi – de joueur à entraîneur entre ses 34 et 40 ans.
Pour résumer ma réponse à la question, à mes yeux, très importante que vous me posez, je crois pouvoir dire, à la réflexion que si Zidane comme personne sociale m’a beaucoup intéressé, c’est certainement parce qu’il a, d’un point de vue sociologique, beaucoup de similitudes avec bon nombre de mes anciens enquêtés qui étaient de sa génération sociale et que j’ai rencontrés lors de mes « terrains » successifs dans la région ouvrière de Sochaux-Montbéliard pendant la période 1988-2000. Ce qui les caractérise, d’un côté, c’est un certain nombre de traits objectifs : fils d’immigrés maghrébins, ayant grandi dans une famille nombreuse, vie en HLM, forte sociabilité masculine, passé scolaire peu mémorable et à terme handicapant, etc., et on va dire que, pour toutes ces raisons, ils apparaissent assez jeunes comme n’étant pas « bien partis dans la vie » ; de l’autre côté, si on prend le temps comme ethnographe de les écouter avec attention, en réussissant à abaisser la barrière de méfiance qu’ils ont érigée avec l’extérieur (« Eux/Nous »), on découvre souvent chez bon nombre (pas tous, évidemment…) de ces garçons de fortes valeurs d’entraide, de solidarité et de générosité mais aussi des formes de pudeur sociale qui les protègent de l’extérieur – c'est-à-dire, au fond comme des personnes sociales attachantes, beaucoup plus complexes et riches que ne le laisse supposer le regard médiatique sur eux, avec cette étiquette de « jeunes de banlieue » qu’on leur met tout de suite sur le dos. J’espère que, à travers la trajectoire exceptionnelle de Zidane, c’est aussi quelque chose que les lecteurs de ce livre pourront ressentir. Dans le même fil de ce que je viens de dire, je conseille vivement à tous les amateurs de Z.Z. de visionner ce très beau documentaire de 2006, Une équipe de rêve du réalisateur strasbourgeois Joseph Letzgus, visible sur Youtube : un document rare et très touchant.
Notes : 1 - Traîtres à la Nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud , en collaboration avec Philippe Guimard (La Découverte). Ce livre, épuisé chez l’éditeur, sera réédité début octobre 2026 aux Éditions du détour. 2 - « Zinédine Zidane garde une conscience politique et sociale qui est intimement liée à son histoire », Entretien avec Anne Chemin, Le Monde , 11/05/2026. 3 - Atticus, 11/05/2026, 16h55 4 - ELIDRISSI1, 12/05/2026, 17h15 5 - Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d'un paradigme de l'indice », Le Débat , 1980/6, pp. 3-44. 6 - Texto, 21/05/2026 7 - Je raconte cela dans cette longue interview , « De la classe ouvrière au football, et retour », in Les Sciences sociales face au football : échanges et perspectives franco-brésilien s, sous la dir. de Carmen Rial et alii , Éditions de l'Association brésilienne d'anthropologie, 2025.
Texte intégral (2862 mots)
Sociologue, désormais professeur émérite à Sciences Po Lille, Stéphane Beaud vient de faire paraître une biographie de Zinedine Zidane, qui peut aussi se lire comme une synthèse de ses thématiques de travail sociologique : mondes ouvriers, éducation, immigration, football… Dans celle-ci, il revient sur lesorigines familiales de Zidane – le parcours de son père notamment, l’éducation qu’il a donnée à ses enfants –, sur ses années en centre de formation à Cannes, sa carrière de la France à l’Italie et à l’Espagne, avant d’aborder sa reconversion en tant qu’entraîneur et ses engagements citoyens et sa relation à la nation. Suivant le modèle du livre de Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie, Stéphane Beaud s’attache à mettre en lumière les conditions sociologiques d’une réussite à bien des égards exceptionnelle et improbable. Sur un sujet proche, il vient également de publier : Qu'est-ce que l'actualité sportive ? Un regard sociologique (Bord de l'eau, 2026).
Nonfiction : Zinedine Zidane a déjà fait l’objet de nombreux livres ; qu’est-ce que la sociologie peut apporter à la compréhension de son parcours ?
Stéphane Beaud : Quand on s'attaque à un tel sujet et qu’on commence par lire toutes les biographies qui lui ont été consacrées depuis 1999 – le premier livre est celui écrit par l’écrivain Dan Franck, Zidane. Le roman d’une victoire (Robert Laffont) peu de temps après le sacre mondial de l’équipe de France en 1998 et le dernier est, vingt ans plus tard, la biographie du journaliste Frédéric Hermel (Flammarion)– on est saisi d’un moment de vertige. On se demande bien ce que l’on pourra apporter de nouveau car il faut reconnaître que, le plus souvent, ces biographies de type journalistique sont de bonne facture. Pour comprendre pourquoi j’ai continué de croire en la possibilité de faire une « Sociologie de Zidane », il faut que je fasse un petit détour par l’histoire.
En fait, j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire sociale des footballeurs en écrivant en 2011 ce livre Traîtres à la Nation ?1. Là je me suis aperçu de l’intérêt de prendre en compte la dimension sociologique de la trajectoire sportive de ces footballeurs, comme il était indiqué à la fin de l’introduction de ce livre :
« [Il s'agit d’] aller voir ce qui se cache derrière la façade du « footballeur » : son histoire personnelle, familiale et sociale. Pour les sociologues (dont nous sommes) qui considèrent qu’il est important de prendre en compte l’histoire des individus et de leurs groupes d’appartenance, le défi empirique n’est pas mince en matière de football. Il exige un travail de fourmi pour tenter de reconstituer le profil social des joueurs (…) [dans les articles de presse/portraits de footballeurs] sont évoqués à gros traits la carrière du joueur (le club formateur, le centre de formation, la première équipe pro…), l’ancrage géographique et/ou la trajectoire migratoire de la famille, souvent l’origine sociale du joueur (le père est davantage mentionné que la mère…), parfois la situation matrimoniale des parents (quand les parents sont séparés/divorcés). »
Et je me suis aussi aperçu que ces diverses données biographiques, mises bout à bout mais aussi soigneusement recoupées, pouvaient déboucher sur d’assez riches portraits sociologiques stylisés.
Dans le cas de Zidane, quinze ans plus tard, j’ai remis l’ouvrage sur le métier en décidant cette fois de centrer mon analyse sur deux aspects décisifs de sa socialisation (concept durkheimien clé des sociologues de l’enfance, de l’éducation et de la famille) ; d’une part, sa socialisation familiale – en retraçant par le détail l’histoire de sa famille immigrée kabyle, en particulier l’histoire de son père qui a écrit en 2017 une très belle autobiographie (bizarrement passée assez inaperçue) – et résidentielle (son enfance marseillaise dans la cité de La Castellane, dans les quartiers Nord de Marseille) ; d’autre part, sa socialisation professionnelle au « métier de footballeur » (voir à ce sujet l’ouvrage séminal de Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail.Au cœur d’un club professionnel, Agone 2016) en particulier celle, décisive, qu’il a connue à l’AS Cannes de 1987 à 1992, entre ses 15 et 20 ans. Ce deuxième point me semble constituer une valeur ajoutée par rapport à ce qui a été écrit sur Zidane depuis vingt ans et j’ai bénéficié ici de la riche relation d’enquête que j’ai pu nouer pendant toute l’écriture de ce livre avec Guy Lacombe qui a été l’un des principaux formateurs de Z.Z. à l’AS Cannes (dont il a dirigé le centre de formation).
L’absence d’entretien avec Zidane ne vous a-t-il pas semblé préjudiciable ou, au contraire, vous a-t-il permis d’éviter une forme d’« illusion biographique » ?
Vous posez là une question essentielle : comment prétendre écrire une petite biographie sociologique de Zidane sans l’avoir rencontré (c’est d’ailleurs ce que Jean-Louis Fabiani a fait avec son Clint Eastwood (2019) et tout récemment avec son Coluche). N’est-ce pas un peu culotté ou même « fort de café » ? Des lecteurs du Monde, en particulier les plus hostiles a priori à tout travail de type sociologique, se sont engouffrés dans cette brèche après leur lecture de mon interview dans ce journal2. En témoignent ces deux extraits de la prose des commentaires en ligne : « C’est fou comme ces sociologues ne peuvent pas s’empêcher de s’accaparer la pensée des autres. Si Zidane a envie de parler de son parcours, il le fera – mais que quelqu’un qui ne l’a jamais rencontré décrive ses émotions, c’est de l’usurpation. »3 ; « Tout cet "ouvrage" sans avoir rencontré Zidane ! Et Le Monde avec son article... a-t-il obtenu préalablement son avis ? »4.
Ceci dit, je répondrai en deux points à votre question. Primo, et c’est l’argument essentiel, Norbert Elias avec Mozart. Sociologie d’un génie (Seuil, 1991) a construit une analyse sociologique solide à partir d’archives privées, de correspondances écrites et des nombreuses traces laissées par l’existence de Mozart. Et en histoire sociale, Carlo Ginzburg, qui vient de décéder, a mis en évidence et promu ce qu’il appelle un « paradigme indiciaire en sciences sociales »5. Il a montré que celles-ci peuvent produire des connaissances robustes à partir d’indices fragmentaires, dès lors qu’ils sont soumis à un travail rigoureux d’interprétation. C’est aussi ce que montre Gérard Noiriel dans Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom (Bayard, 2016). Cette tradition nous rappelle que l’objet des sciences sociales n’est pas l’immédiateté du réel, mais la reconstruction raisonnée des processus sociaux à partir de matériaux hétérogènes. Pour résumer, on peut fort bien écrire une sociologie de Zidane sans entretien avec l’intéressé à condition de bien mobiliser et de croiser les nombreuses sources disponibles (cf. l’encadré méthodologique sur les sources à la fin du livre).
Secundo, se demandera le lecteur non connaisseur de cet univers professionnel : pourquoi quand même ne pas avoir rencontré Zidane ? Deux raisons à cela. D’abord je ne pouvais pas, avec ce simple Repères (240 000 signes), avoir l’ambition de faire une vraie biographie sociologique de 400 pages, comme mon ami Michel Pialoux l’a réalisé avec Christian Corouge, ouvrier à la chaîne à Peugeot-Sochaux (Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue, Agone, 2011). Mais j’ai considéré à la réflexion que le matériau biographique recueilli patiemment sur Z.Z. était suffisant pour entreprendre cet essai de sociologisation de sa carrière. Ensuite, je savais, par ma connaissance du milieu du foot pro d’aujourd'hui qu’il est extrêmement difficile d’atteindre des footballeurs les plus illustres. Et tout le monde sait, dans le milieu, que Zidane est particulièrement inaccessible car, depuis la déferlante médiatique de juin-juillet 1998 qui a touché sa famille (et lui), celui-ci se protège énormément des médias ! Et, bien sûr, comment lui donner tort ? Comment ne pas le comprendre ? Enfin pour répondre à votre question sur l’avantage de ne pas céder à l’illusion biographique en ne l’ayant pas rencontré Z.Z., je pense que votre intuition est juste. D’ailleurs j’ai reçu il y a peu un texto d’un éditeur (connu et féru de sciences sociales) qui m’écrit ceci après sa lecture du livre : « À la réflexion, je ne suis pas certain que l'analyse aurait été plus riche si Zidane avait accepté de collaborer. La distance à "l'objet" est parfaite, on le voit par les yeux du sociologue, à distance de lui-même et de l'œil médiatique. C'est très instructif. »6.
Dans le même ordre d’idées, on sent une certaine empathie de votre part à l’égard du personnage. Quel est votre rapport à celui-ci ?
L'« empathie » que vous dites ressentir à la lecture de l’ouvrage, je dois l’avouer, me touche. Je crois que, quand on essaie d’être sociologue, on ne peut pas « bien » écrire sur une personne singulière (qu’elle soit célèbre ou ordinaire) sans avoir un minimum d’empathie pour celle-ci. D’ailleurs, a contrario, on voit que certains articles ou biographies sur Z.Z. sont écrits à charge, presque uniquement pour « dézinguer sa statue », « ébranler le mythe », « éclairer sa face sombre », etc. Je cite dans l’introduction du Repères cet extrait d’un article de Libé en 1999 qui me paraît assez caricatural : « Combien de temps encore la légende pieuse du bon fils, bon père, bon époux, bon camarade, bon qu'au foot, et le reste, à quoi bon, survivra à cette indigestion de gloire et de reconnaissance ? (Libération, 15/11/1999). Dans le même registre, il faudrait pouvoir écrire un livre (et je vais peut-être m’y atteler un jour…) sur la manière dont, pendant des années les Guignols de l’info (sur Canal+) se sont « amusés », en toute impunité et pendant des années, à ironiser lourdement – et même parfois méchamment – à propos de footballeurs ou de coachs parmi les plus connus en France (Jean-Pierre Papin, Aimé Jacquet, Zidane, Deschamps, etc., avec la palme de la méchanceté gratuite pour Franck Ribéry). Ceux-ci étaient constamment moqués pour leurs « fautes de français », leur élocution hésitante, leurs impropriétés de vocabulaire, leur accent régional prononcé (du Forez pour Aimé Jacquet), etc. Bref, moqués et disqualifiés socialement – et pour le dire pour une fois dans le jargon sociologique – du fait de leur « habitus de classe », en quelque sorte fautif, de provinciaux de milieu populaire. C’était bien souvent, il faut le dire, l’illustration parfaite d’un « racisme de classe » à l’état pur. Ce qui par ailleurs, on l’oublie souvent, a pu faire très mal à certains d’entre eux et les atteindre durablement (on sait, par exemple, que Jean-Pierre Papin en a été longtemps affecté et que Franck Ribéry s'est exilé durablement à l’étranger, entre autres parce qu’il ne supportait plus la violence des attaques symboliques qu’il subissait en continu dans l’hexagone).
Pour revenir à Zidane, d’abord, j’ai bien sûr comme téléspectateur admiré son talent sans égal mais, comme j’appartiens sociologiquement à la génération des fans des Platini-Rocheteau-Tigana (années 1975-85), mon rapport à Zidane était plus distant. D’autant plus que mon entrée dans la carrière de sociologue au début des années 1990 est allé de pair, pour moi, avec un sérieux décrochage par rapport au foot7. Ensuite, je dois reconnaître que, dès le début de sa notoriété sportive, j’ai pu apprécier son personnage : pudique, discret et modeste, mais aussi capable d’humour et d’auto-dérision comme le montre bien cette scène assez fameuse du documentaire Les yeux dans les Bleus (sur l’épopée de 1998)où, avec l’un de ses amis (Dugarry ?) sur le lit de leur chambre, il se moque de lui (on l’entend parler à l’écran), de sa timidité et de ce qui était alors (cela a bien changé…) sa manière hésitante de parler, qui plus est, « dans sa barbe ».
Bref, j’ai toujours pensé que c’était un personnage plus riche et intéressant qu’on ne le disait. Ce qui, au fond, m’a beaucoup intéressé dans l’écriture de ce petit livre, c’était la possibilité d’aller voir de plus près ce qu’il y avait derrière la façade de ce personnage, en apparence taiseux et introverti, pour essayer le faire découvrir comme un peu différent au public. D’où l’idée d’écrire ce chapitre 4 consacré aux « métamorphoses de Zidane », liées en partie à son passage crucial – lent et réfléchi – de joueur à entraîneur entre ses 34 et 40 ans.
Pour résumer ma réponse à la question, à mes yeux, très importante que vous me posez, je crois pouvoir dire, à la réflexion que si Zidane comme personne sociale m’a beaucoup intéressé, c’est certainement parce qu’il a, d’un point de vue sociologique, beaucoup de similitudes avec bon nombre de mes anciens enquêtés qui étaient de sa génération sociale et que j’ai rencontrés lors de mes « terrains » successifs dans la région ouvrière de Sochaux-Montbéliard pendant la période 1988-2000. Ce qui les caractérise, d’un côté, c’est un certain nombre de traits objectifs : fils d’immigrés maghrébins, ayant grandi dans une famille nombreuse, vie en HLM, forte sociabilité masculine, passé scolaire peu mémorable et à terme handicapant, etc., et on va dire que, pour toutes ces raisons, ils apparaissent assez jeunes comme n’étant pas « bien partis dans la vie » ; de l’autre côté, si on prend le temps comme ethnographe de les écouter avec attention, en réussissant à abaisser la barrière de méfiance qu’ils ont érigée avec l’extérieur (« Eux/Nous »), on découvre souvent chez bon nombre (pas tous, évidemment…) de ces garçons de fortes valeurs d’entraide, de solidarité et de générosité mais aussi des formes de pudeur sociale qui les protègent de l’extérieur – c'est-à-dire, au fond comme des personnes sociales attachantes, beaucoup plus complexes et riches que ne le laisse supposer le regard médiatique sur eux, avec cette étiquette de « jeunes de banlieue » qu’on leur met tout de suite sur le dos. J’espère que, à travers la trajectoire exceptionnelle de Zidane, c’est aussi quelque chose que les lecteurs de ce livre pourront ressentir. Dans le même fil de ce que je viens de dire, je conseille vivement à tous les amateurs de Z.Z. de visionner ce très beau documentaire de 2006, Une équipe de rêve du réalisateur strasbourgeois Joseph Letzgus, visible sur Youtube : un document rare et très touchant.
Notes : 1 - Traîtres à la Nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, en collaboration avec Philippe Guimard (La Découverte). Ce livre, épuisé chez l’éditeur, sera réédité début octobre 2026 aux Éditions du détour. 2 - « Zinédine Zidane garde une conscience politique et sociale qui est intimement liée à son histoire », Entretien avec Anne Chemin, Le Monde, 11/05/2026. 3 - Atticus, 11/05/2026, 16h55 4 - ELIDRISSI1, 12/05/2026, 17h15 5 - Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d'un paradigme de l'indice », Le Débat, 1980/6, pp. 3-44. 6 - Texto, 21/05/2026 7 - Je raconte cela dans cette longue interview, « De la classe ouvrière au football, et retour », in Les Sciences sociales face au football : échanges et perspectives franco-brésiliens, sous la dir. de Carmen Rial et alii, Éditions de l'Association brésilienne d'anthropologie, 2025. PDF
Après un premier round consacré à l’existentialisme funèbre des artistes black metal programmés sur la scène Temple , notre équipe de live-reporters au Hellfest transite d’une longueur de piscine (olympique) sur sa gauche pour rendre compte, sur la scène Altar voisine, d’un plateau death particulièrement relevé et réjouissant.
Si, sur la Temple, comme les lecteurs de notre précédent article l’ont compris, cela ne rigolait pas franchement à gorge déployée, en revanche sur l’Altar on pouvait avoir la confirmation que le death metal, malgré son nom un tantinet agressif, constitue un genre profondément joyeux et vitaliste (du moins pour qui accepte la rupture avec les rythmes et les harmonies de la musique dite pop, et qui accepte la violence formelle comme porteuse de sens dans l’expression de la condition humaine).
Prenez par exemple le concert du groupe Decapitated . Quand on se prépare pour aller voir un groupe de death metal polonais, plus proche du brutal death dissonant que du melodeath harmonique, répondant au doux nom de Decapitated, dont un membre est mort lors d’un accident de voiture (l’histoire ne dit pas si la tête s’est détachée du tronc), et dont le dernier disque, Cancer Culture , vitupère à peu près tout de notre époque, on ne s’attend certes pas à une atmosphère de bal-musette. Pourtant les musiciens, emmenés par leur charismatique nouveau hurleur Eemili Bodde venu de la Finlande voisine, et surtout par le riffing incisif et inspiré de leur guitariste-compositeur Vogg, déploient rapidement un live d’une intensité très positive.
(Decapitated, live au Wacken festival 2025)
Après un départ un peu poussif, la sonorisation prend de l’ampleur (un effet crescendo volontaire ?) tout au long d’un set au light show par ailleurs impeccable de bout en bout. On reste bluffé par la maîtrise affichée par le groupe, par cet équilibre paradoxal entre la raideur et le groove qui constitue le Graal dans le death metal technique. Musiciens comme spectateurs, tout le monde se sépare avec de grands sourires après une heure (trop courte) d’un bel échange d’énergie noire. Cerise sur le gâteau, un groupe dont le batteur s’appelle James Stewart ne pouvait que plaire à nos cœurs cinéphiles.
Le plaisir reste au plus haut avec le concert épique des Britanniques de Sylosis , qui évoluent dans un registre plus rond et mélodique, mais surtout totalement brise-nuques (dans le bon sens du terme). Le public de l’Altar ne s’y trompe pas, enchaîne les mosh parts et les circle pits , et fait une ovation à tous les nouveaux morceaux du groupe de Josh Middleton – il est vrai tirés d’un album, The New Flesh , qui fait déjà figure de point d’orgue de leur discographie.
(Sylosis, clip live de "All Glory, No Valour", 2026)
Là encore, l’impression de puissance provient avant tout, non pas d’un potentiomètre de volume poussé à 11, mais d’une implacable maîtrise vocale et instrumentale. En tout cas, les musiciens n’étaient pas venus à Clisson pour poser du lino, et si un jour vous voulez hacher du bois en cadence avec quelques milliers de personnes, inviter Sylosis à jouer vous facilitera certainement la tâche, tant les nouveaux titres du groupe sont dynamiques, immédiatement lisibles, pleins de contrastes et gorgés de groove .
L’actualité discographique du groupe Blood Incantation est également brûlante, puisque les Américains débarquent à Clisson pour défendre sur scène un récent album audacieux et fortement acclamé, Absolute Elsewhere . Et c’est peu dire qu’ils se sont parfaitement acquittés de leur tâche, puisqu’au bout de trois quarts d’heure, le chanteur émerge de la fumée et des éclairages en contre-jour qui relèguent les musiciens au rang d’ombres chinoises, et prend la parole pour dire : « That’s it… That was our last album. » Effectivement, les deux très longs morceaux du disque, « The Stargate » et « The Message », viennent d’être joués dans leur intégralité.
(Blood Incantation, live au Best Kept Secret, 2026)
Là encore, on n’a pas vu le temps passer, tant la proposition musicale de Blood Incantation est ambitieuse et diversifiée. Le pari esthétique du groupe consiste en gros à alterner entre des passages death midtempo bien gras à la Morbid Angel, toutes guitares dehors, et des passages progressifs beaucoup plus aériens, intégrant le clavier à l’avant-plan de l’orchestration et des bends de guitare à la Pink Floyd (dont un passage formidable au milieu de « The Message », visible dans la vidéo ci-dessus à partir de la 28 e minute).
On peut désormais affirmer que cette proposition artistique de durcissement du space rock passe au moins aussi bien sur scène que sur disque (ce qui ne nous semblait pas gagné d’avance), et même que cela confère à l’expérience de concert une dimension aventureuse, presque déstabilisante, qui en fait toute le prix. Il est certain que, pour des oreilles avides de plans instrumentaux intenses et variés, il y avait ici de quoi se régaler en continu.
Que dire alors du menu ultra-copieux servi par les Britanniques de Carcass ? D’abord que l’on se réjouissait de revoir le groupe britannique depuis leur prestation marquante du Hellfest 2014 ( chroniquée ici ). Ou de les « voir » tout court, en fait, puisqu’en 2014, le sol de la scène Altar n’étant pas bitumé, les mouvements effrénés de la fosse avaient fait naître un épais nuage de poussière qui ne s’était jamais vraiment dissipé, empêchant de distinguer davantage que la silhouette des musiciens, et ajoutant encore à l’atmosphère sauvage du moment.
On voulait voir ? On a été servis, lors de l’arrivée sur scène de Jeff Walker, l’emblématique chanteur-bassiste du groupe, qui débarque en pantalon-chemise comme le chef-comptable d’une enseigne d’électroménager qui sortirait d’une quelconque réunion PowerPoint. Certes, l’habit ne fait pas le moine, et on apprécie toujours quand les artistes metal tranchent sur scène avec les clichés folkloriques, mais pour les grands représentants de ce qu’on appelait jadis le gore-grind, le contraste entre le visuel et la musique est saisissant.
Car dès que Walker commence à chanter (ou plutôt à grogner), on retrouve son inimitable style vocal carnassier. Le son est superbe et nous permet même de distinguer, derrière les riffs endiablés des deux guitaristes (dont le cofondateur du groupe Bill Steer, au look un peu plus metal), ce que joue sa basse, souvent peu audible en live .
S’ensuit une heure de tubes non-stop, avec des compositions pour certaines plus que trentenaires, qui soulèvent toujours, sinon la poussière, du moins l’enthousiasme du public. Walker mène avec humour et conviction ce grand-huit musical, et, entre deux aboiements au micro et deux solos de ses comparses guitaristes, passe son temps à jeter à la populace rassemblée à ses pieds, indifféremment, des bouteilles d’eau et des médiators.
(Carcass, live au Hellfest 2026)
La fatigue d’un troisième jour de festival agissant, on avoue avoir ressenti un peu de lassitude en fin de concert. Si notre état de forme personnel a pu influer sur notre perception, une part de notre éreintement était également due à la richesse et à la vitesse des compositions d’un groupe qui, lui, n’a jamais faibli, mais qui pourrait peut-être « aérer » un peu plus son set. Un live de Carcass demeure en tout cas, en 2026, un lieu de haute technicité et de groove ; définitivement death’n’roll .
L’Altar accueille en fin de festival une autre légende britannique du death metal à tendance grind (vélocité extrême, orientation bruitiste, esprit punk), qui partage d’ailleurs une part de son histoire avec Carcass : certains musiciens sont passés par ces deux groupes qui étaient, à la fin des années 1980, parmi les plus radicaux de la scène metal.
Chez Napalm Death, la radicalité est demeurée constante (là où Carcass a un peu arrondi les angles au fil du temps), et elle est également politique : l’esprit punk s’observe ici dans un engagement vindicatif, très à gauche, résolument antireligieux et antifasciste. On pourrait l’ignorer en assistant au concert, tant les paroles des chansons sont indiscernables pour les oreilles non exercées, mais heureusement le chanteur-aboyeur Mark Greenway ne se contente pas d’arpenter la scène de long en large comme un bouledogue enragé en poussant des borborygmes, il a également la présence d’esprit d’expliquer en quelques mots le thème des morceaux pendant les petits temps de pause que le groupe accorde à son public.
(Napalm Death, live au Hellfest 2026)
Au fond, ces temps de pause, le groupe se les accorde aussi à lui-même, particulièrement en ce dimanche 21 juin. Nous sommes à la fin d’une journée particulièrement torride, et la prestation incandescente de Napalm Death ne contribue certes pas à faire baisser la température. C’est d’autant plus admirable de la part des musiciens que leur grind-death est une musique particulièrement intense et technique, très exigeante en énergie.
Arrive cependant le moment fatidique où, aux trois quarts du set, probablement vaincu par la chaleur (ou par l’alcool, ou par les deux), le guitariste John Cooke déclare forfait, victime d’un malaise. Après quelques minutes en coulisse à faire le point, encouragés par les clameurs d’un public ô combien compréhensif, le groupe annonce qu’il revient, courageusement, pour « deux morceaux ». Ce seront deux morceaux de pur grindcore : durée totale, cinquante secondes !
Sacré final pour le concert que l’on pensait être le plus violent de l’édition 2026… C’était juste avant Mayhem. Mais vous avez déjà lu cette chronique ici .
Le Hellfest, la joie de vivre et le death metal sur Nonfiction, c’est également :
https://www.nonfiction.fr/article-5937-on-etait-au-hellfest-2012-metal-et-musiques-extremes-sous-le-soleil-de-satan.htm
https://www.nonfiction.fr/article-11377-hellfest-2022-canicule-fin-du-monde-et-death-metal.htm
Si, sur la Temple, comme les lecteurs de notre précédent article l’ont compris, cela ne rigolait pas franchement à gorge déployée, en revanche sur l’Altar on pouvait avoir la confirmation que le death metal, malgré son nom un tantinet agressif, constitue un genre profondément joyeux et vitaliste (du moins pour qui accepte la rupture avec les rythmes et les harmonies de la musique dite pop, et qui accepte la violence formelle comme porteuse de sens dans l’expression de la condition humaine).
Prenez par exemple le concert du groupe Decapitated. Quand on se prépare pour aller voir un groupe de death metal polonais, plus proche du brutal death dissonant que du melodeath harmonique, répondant au doux nom de Decapitated, dont un membre est mort lors d’un accident de voiture (l’histoire ne dit pas si la tête s’est détachée du tronc), et dont le dernier disque, Cancer Culture, vitupère à peu près tout de notre époque, on ne s’attend certes pas à une atmosphère de bal-musette. Pourtant les musiciens, emmenés par leur charismatique nouveau hurleur Eemili Bodde venu de la Finlande voisine, et surtout par le riffing incisif et inspiré de leur guitariste-compositeur Vogg, déploient rapidement un live d’une intensité très positive.
(Decapitated, live au Wacken festival 2025)
Après un départ un peu poussif, la sonorisation prend de l’ampleur (un effet crescendo volontaire ?) tout au long d’un set au light show par ailleurs impeccable de bout en bout. On reste bluffé par la maîtrise affichée par le groupe, par cet équilibre paradoxal entre la raideur et le groove qui constitue le Graal dans le death metal technique. Musiciens comme spectateurs, tout le monde se sépare avec de grands sourires après une heure (trop courte) d’un bel échange d’énergie noire. Cerise sur le gâteau, un groupe dont le batteur s’appelle James Stewart ne pouvait que plaire à nos cœurs cinéphiles.
Le plaisir reste au plus haut avec le concert épique des Britanniques de Sylosis, qui évoluent dans un registre plus rond et mélodique, mais surtout totalement brise-nuques (dans le bon sens du terme). Le public de l’Altar ne s’y trompe pas, enchaîne les mosh parts et les circle pits, et fait une ovation à tous les nouveaux morceaux du groupe de Josh Middleton – il est vrai tirés d’un album, The New Flesh, qui fait déjà figure de point d’orgue de leur discographie.
(Sylosis, clip live de "All Glory, No Valour", 2026)
Là encore, l’impression de puissance provient avant tout, non pas d’un potentiomètre de volume poussé à 11, mais d’une implacable maîtrise vocale et instrumentale. En tout cas, les musiciens n’étaient pas venus à Clisson pour poser du lino, et si un jour vous voulez hacher du bois en cadence avec quelques milliers de personnes, inviter Sylosis à jouer vous facilitera certainement la tâche, tant les nouveaux titres du groupe sont dynamiques, immédiatement lisibles, pleins de contrastes et gorgés de groove.
L’actualité discographique du groupe Blood Incantation est également brûlante, puisque les Américains débarquent à Clisson pour défendre sur scène un récent album audacieux et fortement acclamé, Absolute Elsewhere. Et c’est peu dire qu’ils se sont parfaitement acquittés de leur tâche, puisqu’au bout de trois quarts d’heure, le chanteur émerge de la fumée et des éclairages en contre-jour qui relèguent les musiciens au rang d’ombres chinoises, et prend la parole pour dire : « That’s it… That was our last album. » Effectivement, les deux très longs morceaux du disque, « The Stargate » et « The Message », viennent d’être joués dans leur intégralité.
(Blood Incantation, live au Best Kept Secret, 2026)
Là encore, on n’a pas vu le temps passer, tant la proposition musicale de Blood Incantation est ambitieuse et diversifiée. Le pari esthétique du groupe consiste en gros à alterner entre des passages death midtempo bien gras à la Morbid Angel, toutes guitares dehors, et des passages progressifs beaucoup plus aériens, intégrant le clavier à l’avant-plan de l’orchestration et des bends de guitare à la Pink Floyd (dont un passage formidable au milieu de « The Message », visible dans la vidéo ci-dessus à partir de la 28e minute).
On peut désormais affirmer que cette proposition artistique de durcissement du space rock passe au moins aussi bien sur scène que sur disque (ce qui ne nous semblait pas gagné d’avance), et même que cela confère à l’expérience de concert une dimension aventureuse, presque déstabilisante, qui en fait toute le prix. Il est certain que, pour des oreilles avides de plans instrumentaux intenses et variés, il y avait ici de quoi se régaler en continu.
Que dire alors du menu ultra-copieux servi par les Britanniques de Carcass ? D’abord que l’on se réjouissait de revoir le groupe britannique depuis leur prestation marquante du Hellfest 2014 (chroniquée ici). Ou de les « voir » tout court, en fait, puisqu’en 2014, le sol de la scène Altar n’étant pas bitumé, les mouvements effrénés de la fosse avaient fait naître un épais nuage de poussière qui ne s’était jamais vraiment dissipé, empêchant de distinguer davantage que la silhouette des musiciens, et ajoutant encore à l’atmosphère sauvage du moment.
On voulait voir ? On a été servis, lors de l’arrivée sur scène de Jeff Walker, l’emblématique chanteur-bassiste du groupe, qui débarque en pantalon-chemise comme le chef-comptable d’une enseigne d’électroménager qui sortirait d’une quelconque réunion PowerPoint. Certes, l’habit ne fait pas le moine, et on apprécie toujours quand les artistes metal tranchent sur scène avec les clichés folkloriques, mais pour les grands représentants de ce qu’on appelait jadis le gore-grind, le contraste entre le visuel et la musique est saisissant.
Car dès que Walker commence à chanter (ou plutôt à grogner), on retrouve son inimitable style vocal carnassier. Le son est superbe et nous permet même de distinguer, derrière les riffs endiablés des deux guitaristes (dont le cofondateur du groupe Bill Steer, au look un peu plus metal), ce que joue sa basse, souvent peu audible en live.
S’ensuit une heure de tubes non-stop, avec des compositions pour certaines plus que trentenaires, qui soulèvent toujours, sinon la poussière, du moins l’enthousiasme du public. Walker mène avec humour et conviction ce grand-huit musical, et, entre deux aboiements au micro et deux solos de ses comparses guitaristes, passe son temps à jeter à la populace rassemblée à ses pieds, indifféremment, des bouteilles d’eau et des médiators.
(Carcass, live au Hellfest 2026)
La fatigue d’un troisième jour de festival agissant, on avoue avoir ressenti un peu de lassitude en fin de concert. Si notre état de forme personnel a pu influer sur notre perception, une part de notre éreintement était également due à la richesse et à la vitesse des compositions d’un groupe qui, lui, n’a jamais faibli, mais qui pourrait peut-être « aérer » un peu plus son set. Un live de Carcass demeure en tout cas, en 2026, un lieu de haute technicité et de groove ; définitivement death’n’roll.
L’Altar accueille en fin de festival une autre légende britannique du death metal à tendance grind (vélocité extrême, orientation bruitiste, esprit punk), qui partage d’ailleurs une part de son histoire avec Carcass : certains musiciens sont passés par ces deux groupes qui étaient, à la fin des années 1980, parmi les plus radicaux de la scène metal.
Chez Napalm Death, la radicalité est demeurée constante (là où Carcass a un peu arrondi les angles au fil du temps), et elle est également politique : l’esprit punk s’observe ici dans un engagement vindicatif, très à gauche, résolument antireligieux et antifasciste. On pourrait l’ignorer en assistant au concert, tant les paroles des chansons sont indiscernables pour les oreilles non exercées, mais heureusement le chanteur-aboyeur Mark Greenway ne se contente pas d’arpenter la scène de long en large comme un bouledogue enragé en poussant des borborygmes, il a également la présence d’esprit d’expliquer en quelques mots le thème des morceaux pendant les petits temps de pause que le groupe accorde à son public.
(Napalm Death, live au Hellfest 2026)
Au fond, ces temps de pause, le groupe se les accorde aussi à lui-même, particulièrement en ce dimanche 21 juin. Nous sommes à la fin d’une journée particulièrement torride, et la prestation incandescente de Napalm Death ne contribue certes pas à faire baisser la température. C’est d’autant plus admirable de la part des musiciens que leur grind-death est une musique particulièrement intense et technique, très exigeante en énergie.
Arrive cependant le moment fatidique où, aux trois quarts du set, probablement vaincu par la chaleur (ou par l’alcool, ou par les deux), le guitariste John Cooke déclare forfait, victime d’un malaise. Après quelques minutes en coulisse à faire le point, encouragés par les clameurs d’un public ô combien compréhensif, le groupe annonce qu’il revient, courageusement, pour « deux morceaux ». Ce seront deux morceaux de pur grindcore : durée totale, cinquante secondes !
Sacré final pour le concert que l’on pensait être le plus violent de l’édition 2026… C’était juste avant Mayhem. Mais vous avez déjà lu cette chronique ici.
Le Hellfest, la joie de vivre et le death metal sur Nonfiction, c’est également :
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de 9 élèves de CAP « Agent Accompagnant au Grand Âge » du lycée professionnel Brossaud-Blancho de Saint-Nazaire ; Pierre, chercheur d’emploi ; Serge, retraité de la SNCF.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .
Accompagner le grand âge ( 9 récits des élèves de CAP Agent Accompagnant au Grand Âge, stagiaires en EHPAD )
« Aider pour la douche était difficile pour moi… je l’ai fait, pour les deux genres » (D.) […] Aider pour la douche était difficile pour moi, je n’ai pas été formé pour ça. Je suis jeune, et comme c’est le métier et qu’ils m’ont demandé de faire, je l’ai fait, pour les deux genres. Pour les hommes, c’était facile mais, pour les femmes, c’était dur, je n’avais pas le choix même si la toilette ne faisait pas partie des éléments attendus du stage.
Je me rappelle bien d’une fois, j’étais avec ma tutrice qui m’a laissé cinq minutes, seul, avec monsieur T. pour aller aider un autre résident. Je l’ai assis sur les toilettes en attendant qu’elle revienne, et il est tombé. Quand la tutrice est revenue, j’étais triste car je pensais que c’était ma faute. Elle m’a dit que non, ce n’était pas ma faute.
Ce jour-là j’ai perdu le moral, c’était le seul moment difficile pour moi pendant le stage.
[…] À la fin du stage, la directrice m’a proposé de revenir et de remplacer quelqu’un pour l’été, l’équipe était très contente de mon travail, alors je suis fier de moi. Je suis sur cette filière Agent Accompagnement au Grand Âge, en CAP, en espérant devenir brancardier ou ambulancier, mais je ne voudrais pas travailler en EHPAD.
[ Des élèves de CAP écrivent sur leur stage professionnel .]
« La confiance des gens est importante, il y a une relation qui s’installe petit à petit » (E.)
Par exemple, il y a une dame qui était contente de me voir parce qu’elle avait adopté une fille sénégalaise. Et moi je suis africaine, alors elle me racontait la vie de sa fille et de sa famille, elle parlait de la nourriture de son pays. Elle était très contente parce qu’elle me voyait comme elle. Je n’étais pas étonnée parce que je trouve ça normal, car je connais d’autres personnes d’origine africaine qui vivent avec des parents français.
Quand j’étais là-bas, il y avait une épidémie de gastro. On devait travailler avec des masques et on devait se laver les mains tout le temps pour ne pas attraper le virus.
Ce qui me faisait plaisir, c’était la dame qui m’appelait pour lui donner son verre d’eau, mais c’était juste une raison pour me voir. Elle me disait que j’étais toujours là pour elle et que je l’aidais pour beaucoup de choses dans son quotidien. Et ça, ça me faisait vraiment plaisir parce que c’était mon premier stage. Je me sentais importante pour elle. Je me sentais valorisée. […]
« Je lui ai dit qu’elle n’était pas folle, car tout le monde parle avec des animaux » (T.) […] La chambre que je préférais était celle d’une dame, elle était très drôle quand elle parlait. Elle avait un petit poisson. Un jour, je suis rentrée dans sa chambre. Elle était très heureuse car elle avait 100 ans, mais elle n’était pas en forme ce jour-là. Elle en avait marre car elle pensait que tout le monde la croyait folle parce qu’elle parlait avec un poisson. Je lui ai dit qu’elle n’était pas folle, car tout le monde parle avec des animaux. Moi par exemple, je parle avec mes chats. Mais elle commençait à insulter les gens. J’ai trouvé drôle de voir une résidente insulter, mais aussi triste de voir tout le monde la trouver folle. […]
« J’ai aidé les personnes âgées à manger » (M.) […] Ce que j’ai aimé, c’est quand on scannait les vêtements avec la tablette où étaient écrits le numéro des chambres des résidents et leurs noms. J’ai bien aimé parce que j’ai tout bien fait. J’ai aussi fait du nettoyage, du linge et j’ai aidé les personnes âgées à manger.
Je n’ai pas aimé le linge parce qu’il y avait beaucoup de choses à laver ; en revanche, j’ai apprécié en faire la distribution. C’était agréable parce que quand on rentrait dans les chambres des résidents, parfois on parlait avec eux. On parlait de comment se passaient les journées, s’il ou elle avait bien mangé, et on posait des questions : comment ils ou elles se sentent ? De quelles aides ils ou elles ont besoin ?
Il y avait une résidente qui me parlait d’avant, quand elle était professeur d’espagnol. Elle se rappelait encore des mots en espagnol. À chaque fois que je passais devant elle, je lui disais « Hola ! » Et elle me répondait pareil, même si je ne parle pas espagnol.
« M me L. oubliait souvent où elle habitait, donc je la ramenais dans sa chambre. » (H.) […] L’unité de vie protégée c’est l’endroit où il y a des personnes âgées avec des difficultés. Par exemple, il y avait une dame qui avait la maladie d’Alzheimer. C’était une résidente que j’aimais bien, M me L., elle oubliait souvent où elle habitait, donc je la ramenais dans sa chambre. Elle était tout le temps dans le hall à attendre son mari, mais son mari ne venait pas parce qu’il était en mer, il faisait du bateau. Pour la réconforter, j’essayais de la faire rire. […]
« Elle hurlait tous les jours, elle disait : « Il y a un monstre dans ma chambre ! » J’ai ressenti la peur à mon tour. » (M.) […] Je passais la serpillière dans le salon, à ce moment-là, une dame s’est mise à crier. Elle hurlait tout le temps. Quand je rentrais dans sa chambre, elle sursautait : « Vous m’avez fait peur jeune homme ! » Elle hurlait tous les jours, elle disait : « Il y a un monstre dans ma chambre ! » J’ai ressenti la peur à mon tour.
Je voulais l’aider à se changer les idées, à se promener dans le couloir, de la chambre jusqu’à l’ascenseur. Je n’avais pas le temps de faire ça donc j’en ai parlé aux aides-soignantes.
Je me suis senti triste pour elle et déçu de ne pas pouvoir l’aider, impuissant. […]
[ Un élève lit son texte en public lors de la fête du lycée .]
« La dame m’a dit merci de l’avoir aidée à ne plus crier, elle se sentait entendue par moi » (R.) […] J’ai discuté avec une personne âgée, elle était atteinte d’un cancer partout dans son corps. Elle me l’a dit. Elle hurlait de douleur à n’importe quel moment. J’ai appris qu’elle était journaliste avant. Elle m’a raconté sa vie et je l’ai aidée à ne pas crier partout et tout le temps. Elle en avait marre de crier alors j’ai proposé une chose : lui faire un signe pour qu’elle arrête. Au début, elle n’était pas trop d’accord, elle disait qu’elle ne voulait pas de signe. J’ai dit qu’il fallait arrêter parce que les autres allaient être fatigués et elle a dit : « Ok, mais quel signe ? » Je lui ai proposé de mettre un pouce en l’air pour qu’elle cesse.
Un mercredi, quand je suis entrée dans sa chambre elle criait, j’ai mis le pouce en l’air, elle a arrêté tout de suite et on a commencé à avoir une petite connexion ensemble. Quand j’allais dans le restaurant ou dans sa chambre et qu’elle hurlait, elle s’arrêtait directement. Quand les aides-soignantes arrivaient, ça ne marchait pas. La dame m’a dit merci de l’avoir aidée à ne plus crier, elle se sentait entendue par moi. […] Quand mon stage s’est terminé, elle m’a dit : « Oh non, il faut que tu restes avec moi, j’ai besoin encore de ton aide ! » et moi j’ai dit : « Je ne peux pas vous ramener au lycée, ça va être compliqué et je ne peux pas revenir pour mon prochain stage. Mais peut-être que plus tard je travaillerai dans cet EHPAD et j’espère que vous serez encore là… »
Elle m’a répondu qu’elle n’en était pas sûre et m’a promis d’arrêter de crier. Je ne sais pas si elle l’a fait.
« Ce n’est pas une blague appropriée pour ce genre de personne ! » (T.) […] À l’USA (Unité de Soin Adapté), on m’a présenté une dame qui s’appelait Simone, elle avait la maladie d’Alzheimer à un niveau très avancé. Cette dame avait la particularité de déambuler avec des chaises, ce qui faisait énormément de bruit. Pendant que nous distribuions le linge dans les chambres en USA, Simone est venue et nous a pris notre chariot à linge, pour déambuler avec et faire un tour. Cinq minutes plus tard, elle est venue nous le rendre car elle avait fini son tour. Cette dame était très mignonne. Elle donnait sa main à la lingère et, comparée à d’autres personnes qui ont la maladie d'Alzheimer, elle n’était pas agressive.
En même temps, j’ai rencontré une autre dame mais je ne savais pas quelle pathologie elle avait. Ce que je savais, c’est qu’elle faisait des onomatopées : « oh oh oh oh » en expirant, et elle le faisait tout le temps. Un jour, il y a eu des travaux, ils changeaient le sol et ils enlevaient les portes pour les raboter. Cela faisait beaucoup de bruit et énervait les résidents. Cette dame avait très peur car elle pensait que c’étaient les Allemands qui débarquaient. Elle avait peur car elle était née pendant la guerre et avait été traumatisée par cela. En plus, les gens qui changeaient le sol lui ont dit que si elle rentrait dans sa chambre elle allait crever. Ce n’est pas une blague appropriée pour ce genre de personne !
« Cette activité leur a plu, et les résidents m’ont même demandé de revenir plus souvent. » (Z.) […] J’ai proposé une animation qui travaillait la mémoire et la maniabilité. Nous avons préparé l’animation en amont, ma tutrice et moi. J’ai imprimé des coloriages divers et variés, et j’ai préparé les bacs avec des ciseaux à bout ronds pour ne pas qu’ils se blessent et des crayons de couleur. Je les ai disposés au milieu des tables pour que chacun puisse se servir en étant autonome.
Ils étaient environ quinze à vingt résidents à l’animation. Chacun devait colorier ou dessiner quelque chose qui leur rappelait leur enfance. Il y avait deux dames qui ont colorié un jardinier, car ça leur faisait penser à quand elles jardinaient avec leur papa, ça leur rappelait des souvenirs. Il y avait aussi un monsieur en fauteuil roulant qui a colorié un basketteur, car c’était son sport préféré et qu’il en pratiquait avant.
Cette activité leur a plu, et les résidents m’ont même demandé de revenir plus souvent. Ce qui m’a fait plaisir, c’est de voir que mon travail a été apprécié, et qu’ils m’en ont fait part en me le disant, et en faisant l’activité avec enthousiasme et envie. Ils étaient souriants et contents de participer à cette animation.
Rechercher un emploi : une contrainte douloureuse et blessante ( Pierre, chômeur et militant )
[…] À l’époque où je cherchais un emploi, Pôle emploi m’avait appris qu’il fallait que mes notes de candidatures soient toujours les plus personnalisées possible. Chaque jour, donc, après une phase de recherches, j’écrivais une lettre de motivation dans laquelle j’expliquais en quelques mots à quel point je connaissais bien l’entreprise visée et en quoi mon profil correspondait tellement à ce qu’elle recherchait… Ça me prenait la matinée entière et souvent le début de l’après-midi. Ensuite il fallait traiter les réponses quand il y en avait, préparer les entretiens et se déplacer pour rencontrer mes éventuels futurs employeurs. Je ne sais pas si on peut considérer ça comme un travail même si, pour rechercher un emploi, il y a effectivement quelque chose à faire, un projet à élaborer. Je subissais plutôt cette activité comme une contrainte douloureuse et blessante qui concentre tout ce que le travail peut avoir de violent.
Je me souviens par exemple du jour où j’ai été convoqué par la mairie de Trignac, la commune où je résidais alors, pour un emploi d’animateur. Je me suis présenté devant la commission de recrutement après avoir franchi une première phase de sélection. Nous n’étions plus que deux candidats. On nous fait patienter. Ma concurrente est une jeune femme avec qui je sympathise. Nous sommes dans la même galère. Mais, plus réaliste, elle me rappelle rapidement qu’un seul de nous deux va s’en sortir. Arrive l’audition : en face de moi, des gens m’observent sans ménagement et me harcèlent de questions. Ils cherchent la faille. Comme si leur seul but était de me déstabiliser. Vers la fin de l’entretien, sentant que tout cela ne débouchera sur rien, je pose la question de la rémunération. Tout juste le SMIC. Tout ça pour ça… Quand je suis rentré chez moi, j’en ai chialé tellement c’était dur. Je n’ai pas été retenu. Pourtant je voulais travailler, je trouvais que ça avait du sens de faire des choses pour l’endroit où je vivais, de peser sur mon environnement, de travailler chez moi.
J’ai ressenti la même violence lorsque j’ai fait des remplacements dans un établissement destiné aux jeunes pris en charge par l’aide sociale. J’avais eu le choix de faire ce remplacement à Nantes ou dans un établissement d’Issy-les-Moulineaux dont j’avais rencontré l’équipe et qui me proposait un CDI. Mais je ne voulais plus retourner en région parisienne. Ça a donc été Nantes où j’ai pris le temps qu’il fallait pour entrer en relation avec ces jeunes dont je devais m’occuper, et comprendre comment fonctionnait l’équipe. Et puis, quand j’ai commencé à être à peu près à l’aise, c’était déjà la fin du remplacement ! Il était 9 heures du soir, c’était fini… Il fallait que je rentre chez moi. Je ne savais pas quand ni même si on referait appel à moi. Quelque chose qui s’était construit s’effondrait tout à coup […]
Je suis particulièrement choqué par cette espèce de foire à l’embauche qui se déroule au début de chaque saison touristique. On appelle ça des « salons de l’emploi ». Des cohortes de chômeurs défilent devant des employeurs qui les jaugent. Je trouve ça assez dégradant. Il y a quelques années, un de ces salons s’est même tenu dans la galerie marchande d’une grande surface… Mais les demandeurs d’emploi ne sont pas une marchandise ! Parmi ceux qui viennent là pour décrocher un job, beaucoup font abstraction de ces circonstances à moins qu’ils n’en aient tout simplement intériorisé la violence symbolique : « C’est comme ça, il faut passer par là… » Pourtant, à force d’être intériorisée, il ne faut pas s’étonner que cette violence ressurgisse décuplée de la part de ceux qui, l’ayant trop subie, finissent par se révolter… […]
Sur Saint-Nazaire, je constate qu’il y a beaucoup de gens qui sont à cheval entre la situation de chômage et la situation d’emploi. Les uns ont un emploi de courte durée ou à temps partiel ; d’autres, âgés de plus de 62 ans, n’ont pas encore validé tous leurs trimestres pour être à la retraite. Ce sont souvent des gens qui travaillent pour des boîtes d’intérim. À Saint-Nazaire, on voit les Chantiers de l’Atlantique, Airbus, General Electric, MAN, Total, etc. Mais on ne voit pas tous les sous-traitants qui représentent une part énorme des emplois dans ces grandes entreprises. Cela crée des quantités de situations différentes. Il y a, par exemple, les travailleurs détachés d’une boîte espagnole. Les gars viennent du Maroc, du Sénégal ou du Pérou. Détenteurs d’un droit de séjour en Espagne, ils ont le droit de travailler avec une entreprise espagnole en France. Quand ils se font licencier, ils se retrouvent sur le carreau. […] C’est la contrepartie du fait qu’à Saint-Nazaire, les très grosses entreprises développent une politique de travailleurs périphériques qui gravitent autour de quelques pôles d’activité. Il faut ajouter à cela l’effet côtier, avec des villes comme La Baule ou Guérande où vit une population âgée et souvent aisée qui a besoin de services à la personne. À l’union locale, je rencontre régulièrement des gens qui travaillent pour des particuliers dans le ménage et dans l’aide à domicile. Avec celui des saisonniers, ce secteur d’activité est un gros employeur. […]
L'aiguillage d'autrefois, c'était de la mécanique ( Serge, agent circulation à la retraite )
Dans les postes d'aiguillage — je veux parler des grands postes surélevés qu'il y avait encore dans les gares il y a 30 ans —, la situation normale, c'était : « Tant de leviers renversés, tous les autres debout ». C'était la position de départ. Un coup d'œil : « C'est bien le cas ?… Ça va. » Et puis, en fonction des trains qui arrivaient, et suivant la voie vers laquelle ils allaient, on avait notre petite gymnastique. Depuis le bureau, on regardait les leviers. « Hop, toc, toc, c'est bon… » Il y avait là une quarantaine de leviers alignés dans une grande pièce vitrée qui surplombait les voies. Ça ressemblait à tout ce que les gens ont pu voir dans les films et qui est resté dans leur imaginaire.
Tous ces leviers se manipulaient dans un certain ordre. Il ne s'agissait pas, par exemple, de tourner une aiguille alors qu'un train pouvait arriver dessus. Pour bouger une aiguille, il fallait que les signaux soient fermés. Donc, on fermait d'abord le signal puis on manipulait l'aiguille. Ce n'est qu'une fois que l'aiguille était tournée qu'on pouvait rouvrir le signal. Pour ça, il y avait ce qu'on appelait une table d'enclenchement mécanique, c'est-à-dire des tringles avec des encoches qui faisaient qu'on ne pouvait pas tourner l'aiguille si le signal n'était pas fermé. Il n'y avait pas moyen de se tromper, sauf si, accidentellement, la tringle se rompait. C'était ce qu'on appelait une rupture d'enclenchement. Mais c'était un accident rarissime qui a pu arriver dix fois peut-être en 80 ans sur l'ensemble du territoire. Les signaux, n'étaient autres que des grandes tôles carrées qui pivotaient ou des bras qui faisaient sémaphore. Le levier entraînait le câble et faisait qu'à 50 m ou à 200 m plus loin, le signal changeait de position pour indiquer par exemple si la voie était libre ou pas. À Saint-Nazaire, ça a existé jusqu'en 1986. Il y avait deux postes. Un qui était à proximité de la gare des voyageurs — le poste 2 —, l'autre qui se trouvait du côté de Penhoët — le poste 1.
[ Un ancien poste d'aiguillage .]
Dans le poste 2, l'agent avait une double fonction : agent-circulation et aiguilleur. Il réglait la circulation, « d’autorité » dans les limites de la gare et, au-delà, en concertation avec les agents des gares voisines. Dans ce poste, des signaux lumineux, sur un grand panneau, lui permettaient de vérifier que les signaux ou les appareils de voie avaient obéi à sa manœuvre, et que le parcours à emprunter était protégé. Le risque : donner accès à deux trains qui auraient pu entrer en collision à l'intérieur de la gare de St Nazaire ou sur les tronçons qui menaient, d'un côté, vers Donges et Savenay ou, de l'autre, vers les stations de la côte. Les leviers, il s'en servait en tant qu'aiguilleur pour tourner les appareils de voie : les aiguilles, les taquets et les signaux mécaniques. […]
Au poste 2, qui commandait la circulation des trains sur les voies principales, la manœuvre des leviers de signaux était souple mais il fallait se servir de ses deux mains pour les manipuler parce qu'il y avait une sécurité à enclencher. Les leviers d'aiguille étaient plus durs parce que, pour faire bouger une aiguille qui est loin, il faut actionner un câble qui court le long de ses gaines et de ses poulies, ou bien des tringles articulées, avec des coudes et des relais. Au pied du poste, il y avait notamment une traversée double, c'est-à-dire un X composé de quatre aiguilles. Celle-là, il fallait forcer un peu pour la manœuvrer. Si ça ne venait pas, 99 fois sur 100, c'était de notre faute. Soit parce qu'on prenait le mauvais levier: une erreur d'inattention… C'était celui d'à côté… Ou bien on avait oublié de relever d'abord un autre levier, ce qui faisait que, par le jeu des enclenchements, le premier ne venait pas. C'était de la mécanique. Quand il y avait une erreur, il suffisait de regarder et on la trouvait immédiatement.
Dans les nouveaux postes, c'est de l'électricité, c'est de l'invisible. Maintenant, quand il constate qu'un signal ne s'est pas ouvert, l'agent de circulation a pour premier réflexe de détruire l'itinéraire qu'il vient de tracer et qui ne s'est fait qu'en partie, et de recommencer. Si ça ne marche toujours pas, il doit, comme auparavant, se référer aux consignes réglementaires: de grandes feuilles de papier qui, pour chaque itinéraire, détaillent quels sont les signaux et les aiguilles à actionner. Mais là où, autrefois, on pouvait mettre à peine trois minutes pour résoudre le problème, il a fallu, à partir de 1986, prendre un quart d'heure parce que l'électricité travaille dans notre dos et qu'il faut prendre des assurances sur ce qu'elle fait ou qu'elle ne fait pas. Il faut tout décomposer: est-ce que cette aiguille est dans la bonne position ? Et celle-ci ? Et celle-là ? Et ce signal ? Etc. Tant que ça fonctionne, c'est bon. Mais, au moindre dysfonctionnement, ça prend plus de temps. Depuis les années 2000, c'est l'informatique qui progresse. Et là, s'il y a un bug, c'est la panique… Il faut tout arrêter.
Pour aller plus loin :
L’intégralité des récits des élèves de CAP , Pierre et Serge est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .
Récits de travail au lycée Brossaud-Blancho de Saint-Nazaire
Les chiffres de l' emploi et du chômage à Saint-Nazaire d'après l'Internaute.
Texte intégral (4404 mots)
La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité…
Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.
Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de 9 élèves de CAP « Agent Accompagnant au Grand Âge » du lycée professionnel Brossaud-Blancho de Saint-Nazaire ; Pierre, chercheur d’emploi ; Serge, retraité de la SNCF.
L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire ».
Accompagner le grand âge (9 récits des élèves de CAP Agent Accompagnant au Grand Âge, stagiaires en EHPAD)
« Aider pour la douche était difficile pour moi… je l’ai fait, pour les deux genres » (D.) […] Aider pour la douche était difficile pour moi, je n’ai pas été formé pour ça. Je suis jeune, et comme c’est le métier et qu’ils m’ont demandé de faire, je l’ai fait, pour les deux genres. Pour les hommes, c’était facile mais, pour les femmes, c’était dur, je n’avais pas le choix même si la toilette ne faisait pas partie des éléments attendus du stage.
Je me rappelle bien d’une fois, j’étais avec ma tutrice qui m’a laissé cinq minutes, seul, avec monsieur T. pour aller aider un autre résident. Je l’ai assis sur les toilettes en attendant qu’elle revienne, et il est tombé. Quand la tutrice est revenue, j’étais triste car je pensais que c’était ma faute. Elle m’a dit que non, ce n’était pas ma faute.
Ce jour-là j’ai perdu le moral, c’était le seul moment difficile pour moi pendant le stage.
[…] À la fin du stage, la directrice m’a proposé de revenir et de remplacer quelqu’un pour l’été, l’équipe était très contente de mon travail, alors je suis fier de moi. Je suis sur cette filière Agent Accompagnement au Grand Âge, en CAP, en espérant devenir brancardier ou ambulancier, mais je ne voudrais pas travailler en EHPAD.
[Des élèves de CAP écrivent sur leur stage professionnel.]
« La confiance des gens est importante, il y a une relation qui s’installe petit à petit » (E.)
Par exemple, il y a une dame qui était contente de me voir parce qu’elle avait adopté une fille sénégalaise. Et moi je suis africaine, alors elle me racontait la vie de sa fille et de sa famille, elle parlait de la nourriture de son pays. Elle était très contente parce qu’elle me voyait comme elle. Je n’étais pas étonnée parce que je trouve ça normal, car je connais d’autres personnes d’origine africaine qui vivent avec des parents français.
Quand j’étais là-bas, il y avait une épidémie de gastro. On devait travailler avec des masques et on devait se laver les mains tout le temps pour ne pas attraper le virus.
Ce qui me faisait plaisir, c’était la dame qui m’appelait pour lui donner son verre d’eau, mais c’était juste une raison pour me voir. Elle me disait que j’étais toujours là pour elle et que je l’aidais pour beaucoup de choses dans son quotidien. Et ça, ça me faisait vraiment plaisir parce que c’était mon premier stage. Je me sentais importante pour elle. Je me sentais valorisée. […]
« Je lui ai dit qu’elle n’était pas folle, car tout le monde parle avec des animaux » (T.) […] La chambre que je préférais était celle d’une dame, elle était très drôle quand elle parlait. Elle avait un petit poisson. Un jour, je suis rentrée dans sa chambre. Elle était très heureuse car elle avait 100 ans, mais elle n’était pas en forme ce jour-là. Elle en avait marre car elle pensait que tout le monde la croyait folle parce qu’elle parlait avec un poisson. Je lui ai dit qu’elle n’était pas folle, car tout le monde parle avec des animaux. Moi par exemple, je parle avec mes chats. Mais elle commençait à insulter les gens. J’ai trouvé drôle de voir une résidente insulter, mais aussi triste de voir tout le monde la trouver folle. […]
« J’ai aidé les personnes âgées à manger » (M.) […] Ce que j’ai aimé, c’est quand on scannait les vêtements avec la tablette où étaient écrits le numéro des chambres des résidents et leurs noms. J’ai bien aimé parce que j’ai tout bien fait. J’ai aussi fait du nettoyage, du linge et j’ai aidé les personnes âgées à manger.
Je n’ai pas aimé le linge parce qu’il y avait beaucoup de choses à laver ; en revanche, j’ai apprécié en faire la distribution. C’était agréable parce que quand on rentrait dans les chambres des résidents, parfois on parlait avec eux. On parlait de comment se passaient les journées, s’il ou elle avait bien mangé, et on posait des questions : comment ils ou elles se sentent ? De quelles aides ils ou elles ont besoin ?
Il y avait une résidente qui me parlait d’avant, quand elle était professeur d’espagnol. Elle se rappelait encore des mots en espagnol. À chaque fois que je passais devant elle, je lui disais « Hola ! » Et elle me répondait pareil, même si je ne parle pas espagnol.
« Mme L. oubliait souvent où elle habitait, donc je la ramenais dans sa chambre. » (H.) […] L’unité de vie protégée c’est l’endroit où il y a des personnes âgées avec des difficultés. Par exemple, il y avait une dame qui avait la maladie d’Alzheimer. C’était une résidente que j’aimais bien, Mme L., elle oubliait souvent où elle habitait, donc je la ramenais dans sa chambre. Elle était tout le temps dans le hall à attendre son mari, mais son mari ne venait pas parce qu’il était en mer, il faisait du bateau. Pour la réconforter, j’essayais de la faire rire. […]
« Elle hurlait tous les jours, elle disait : « Il y a un monstre dans ma chambre ! » J’ai ressenti la peur à mon tour. » (M.) […] Je passais la serpillière dans le salon, à ce moment-là, une dame s’est mise à crier. Elle hurlait tout le temps. Quand je rentrais dans sa chambre, elle sursautait : « Vous m’avez fait peur jeune homme ! » Elle hurlait tous les jours, elle disait : « Il y a un monstre dans ma chambre ! » J’ai ressenti la peur à mon tour.
Je voulais l’aider à se changer les idées, à se promener dans le couloir, de la chambre jusqu’à l’ascenseur. Je n’avais pas le temps de faire ça donc j’en ai parlé aux aides-soignantes.
Je me suis senti triste pour elle et déçu de ne pas pouvoir l’aider, impuissant. […]
[Un élève lit son texte en public lors de la fête du lycée.]
« La dame m’a dit merci de l’avoir aidée à ne plus crier, elle se sentait entendue par moi » (R.) […] J’ai discuté avec une personne âgée, elle était atteinte d’un cancer partout dans son corps. Elle me l’a dit. Elle hurlait de douleur à n’importe quel moment. J’ai appris qu’elle était journaliste avant. Elle m’a raconté sa vie et je l’ai aidée à ne pas crier partout et tout le temps. Elle en avait marre de crier alors j’ai proposé une chose : lui faire un signe pour qu’elle arrête. Au début, elle n’était pas trop d’accord, elle disait qu’elle ne voulait pas de signe. J’ai dit qu’il fallait arrêter parce que les autres allaient être fatigués et elle a dit : « Ok, mais quel signe ? » Je lui ai proposé de mettre un pouce en l’air pour qu’elle cesse.
Un mercredi, quand je suis entrée dans sa chambre elle criait, j’ai mis le pouce en l’air, elle a arrêté tout de suite et on a commencé à avoir une petite connexion ensemble. Quand j’allais dans le restaurant ou dans sa chambre et qu’elle hurlait, elle s’arrêtait directement. Quand les aides-soignantes arrivaient, ça ne marchait pas. La dame m’a dit merci de l’avoir aidée à ne plus crier, elle se sentait entendue par moi. […] Quand mon stage s’est terminé, elle m’a dit : « Oh non, il faut que tu restes avec moi, j’ai besoin encore de ton aide ! » et moi j’ai dit : « Je ne peux pas vous ramener au lycée, ça va être compliqué et je ne peux pas revenir pour mon prochain stage. Mais peut-être que plus tard je travaillerai dans cet EHPAD et j’espère que vous serez encore là… »
Elle m’a répondu qu’elle n’en était pas sûre et m’a promis d’arrêter de crier. Je ne sais pas si elle l’a fait.
« Ce n’est pas une blague appropriée pour ce genre de personne ! » (T.) […] À l’USA (Unité de Soin Adapté), on m’a présenté une dame qui s’appelait Simone, elle avait la maladie d’Alzheimer à un niveau très avancé. Cette dame avait la particularité de déambuler avec des chaises, ce qui faisait énormément de bruit. Pendant que nous distribuions le linge dans les chambres en USA, Simone est venue et nous a pris notre chariot à linge, pour déambuler avec et faire un tour. Cinq minutes plus tard, elle est venue nous le rendre car elle avait fini son tour. Cette dame était très mignonne. Elle donnait sa main à la lingère et, comparée à d’autres personnes qui ont la maladie d'Alzheimer, elle n’était pas agressive.
En même temps, j’ai rencontré une autre dame mais je ne savais pas quelle pathologie elle avait. Ce que je savais, c’est qu’elle faisait des onomatopées : « oh oh oh oh » en expirant, et elle le faisait tout le temps. Un jour, il y a eu des travaux, ils changeaient le sol et ils enlevaient les portes pour les raboter. Cela faisait beaucoup de bruit et énervait les résidents. Cette dame avait très peur car elle pensait que c’étaient les Allemands qui débarquaient. Elle avait peur car elle était née pendant la guerre et avait été traumatisée par cela. En plus, les gens qui changeaient le sol lui ont dit que si elle rentrait dans sa chambre elle allait crever. Ce n’est pas une blague appropriée pour ce genre de personne !
« Cette activité leur a plu, et les résidents m’ont même demandé de revenir plus souvent. » (Z.) […] J’ai proposé une animation qui travaillait la mémoire et la maniabilité. Nous avons préparé l’animation en amont, ma tutrice et moi. J’ai imprimé des coloriages divers et variés, et j’ai préparé les bacs avec des ciseaux à bout ronds pour ne pas qu’ils se blessent et des crayons de couleur. Je les ai disposés au milieu des tables pour que chacun puisse se servir en étant autonome.
Ils étaient environ quinze à vingt résidents à l’animation. Chacun devait colorier ou dessiner quelque chose qui leur rappelait leur enfance. Il y avait deux dames qui ont colorié un jardinier, car ça leur faisait penser à quand elles jardinaient avec leur papa, ça leur rappelait des souvenirs. Il y avait aussi un monsieur en fauteuil roulant qui a colorié un basketteur, car c’était son sport préféré et qu’il en pratiquait avant.
Cette activité leur a plu, et les résidents m’ont même demandé de revenir plus souvent. Ce qui m’a fait plaisir, c’est de voir que mon travail a été apprécié, et qu’ils m’en ont fait part en me le disant, et en faisant l’activité avec enthousiasme et envie. Ils étaient souriants et contents de participer à cette animation.
Rechercher un emploi : une contrainte douloureuse et blessante (Pierre, chômeur et militant)
[…] À l’époque où je cherchais un emploi, Pôle emploi m’avait appris qu’il fallait que mes notes de candidatures soient toujours les plus personnalisées possible. Chaque jour, donc, après une phase de recherches, j’écrivais une lettre de motivation dans laquelle j’expliquais en quelques mots à quel point je connaissais bien l’entreprise visée et en quoi mon profil correspondait tellement à ce qu’elle recherchait… Ça me prenait la matinée entière et souvent le début de l’après-midi. Ensuite il fallait traiter les réponses quand il y en avait, préparer les entretiens et se déplacer pour rencontrer mes éventuels futurs employeurs. Je ne sais pas si on peut considérer ça comme un travail même si, pour rechercher un emploi, il y a effectivement quelque chose à faire, un projet à élaborer. Je subissais plutôt cette activité comme une contrainte douloureuse et blessante qui concentre tout ce que le travail peut avoir de violent.
Je me souviens par exemple du jour où j’ai été convoqué par la mairie de Trignac, la commune où je résidais alors, pour un emploi d’animateur. Je me suis présenté devant la commission de recrutement après avoir franchi une première phase de sélection. Nous n’étions plus que deux candidats. On nous fait patienter. Ma concurrente est une jeune femme avec qui je sympathise. Nous sommes dans la même galère. Mais, plus réaliste, elle me rappelle rapidement qu’un seul de nous deux va s’en sortir. Arrive l’audition : en face de moi, des gens m’observent sans ménagement et me harcèlent de questions. Ils cherchent la faille. Comme si leur seul but était de me déstabiliser. Vers la fin de l’entretien, sentant que tout cela ne débouchera sur rien, je pose la question de la rémunération. Tout juste le SMIC. Tout ça pour ça… Quand je suis rentré chez moi, j’en ai chialé tellement c’était dur. Je n’ai pas été retenu. Pourtant je voulais travailler, je trouvais que ça avait du sens de faire des choses pour l’endroit où je vivais, de peser sur mon environnement, de travailler chez moi.
J’ai ressenti la même violence lorsque j’ai fait des remplacements dans un établissement destiné aux jeunes pris en charge par l’aide sociale. J’avais eu le choix de faire ce remplacement à Nantes ou dans un établissement d’Issy-les-Moulineaux dont j’avais rencontré l’équipe et qui me proposait un CDI. Mais je ne voulais plus retourner en région parisienne. Ça a donc été Nantes où j’ai pris le temps qu’il fallait pour entrer en relation avec ces jeunes dont je devais m’occuper, et comprendre comment fonctionnait l’équipe. Et puis, quand j’ai commencé à être à peu près à l’aise, c’était déjà la fin du remplacement ! Il était 9 heures du soir, c’était fini… Il fallait que je rentre chez moi. Je ne savais pas quand ni même si on referait appel à moi. Quelque chose qui s’était construit s’effondrait tout à coup […]
Je suis particulièrement choqué par cette espèce de foire à l’embauche qui se déroule au début de chaque saison touristique. On appelle ça des « salons de l’emploi ». Des cohortes de chômeurs défilent devant des employeurs qui les jaugent. Je trouve ça assez dégradant. Il y a quelques années, un de ces salons s’est même tenu dans la galerie marchande d’une grande surface… Mais les demandeurs d’emploi ne sont pas une marchandise ! Parmi ceux qui viennent là pour décrocher un job, beaucoup font abstraction de ces circonstances à moins qu’ils n’en aient tout simplement intériorisé la violence symbolique : « C’est comme ça, il faut passer par là… » Pourtant, à force d’être intériorisée, il ne faut pas s’étonner que cette violence ressurgisse décuplée de la part de ceux qui, l’ayant trop subie, finissent par se révolter… […]
Sur Saint-Nazaire, je constate qu’il y a beaucoup de gens qui sont à cheval entre la situation de chômage et la situation d’emploi. Les uns ont un emploi de courte durée ou à temps partiel ; d’autres, âgés de plus de 62 ans, n’ont pas encore validé tous leurs trimestres pour être à la retraite. Ce sont souvent des gens qui travaillent pour des boîtes d’intérim. À Saint-Nazaire, on voit les Chantiers de l’Atlantique, Airbus, General Electric, MAN, Total, etc. Mais on ne voit pas tous les sous-traitants qui représentent une part énorme des emplois dans ces grandes entreprises. Cela crée des quantités de situations différentes. Il y a, par exemple, les travailleurs détachés d’une boîte espagnole. Les gars viennent du Maroc, du Sénégal ou du Pérou. Détenteurs d’un droit de séjour en Espagne, ils ont le droit de travailler avec une entreprise espagnole en France. Quand ils se font licencier, ils se retrouvent sur le carreau. […] C’est la contrepartie du fait qu’à Saint-Nazaire, les très grosses entreprises développent une politique de travailleurs périphériques qui gravitent autour de quelques pôles d’activité. Il faut ajouter à cela l’effet côtier, avec des villes comme La Baule ou Guérande où vit une population âgée et souvent aisée qui a besoin de services à la personne. À l’union locale, je rencontre régulièrement des gens qui travaillent pour des particuliers dans le ménage et dans l’aide à domicile. Avec celui des saisonniers, ce secteur d’activité est un gros employeur. […]
L'aiguillage d'autrefois, c'était de la mécanique (Serge, agent circulation à la retraite)
Dans les postes d'aiguillage — je veux parler des grands postes surélevés qu'il y avait encore dans les gares il y a 30 ans —, la situation normale, c'était : « Tant de leviers renversés, tous les autres debout ». C'était la position de départ. Un coup d'œil : « C'est bien le cas ?… Ça va. » Et puis, en fonction des trains qui arrivaient, et suivant la voie vers laquelle ils allaient, on avait notre petite gymnastique. Depuis le bureau, on regardait les leviers. « Hop, toc, toc, c'est bon… » Il y avait là une quarantaine de leviers alignés dans une grande pièce vitrée qui surplombait les voies. Ça ressemblait à tout ce que les gens ont pu voir dans les films et qui est resté dans leur imaginaire.
Tous ces leviers se manipulaient dans un certain ordre. Il ne s'agissait pas, par exemple, de tourner une aiguille alors qu'un train pouvait arriver dessus. Pour bouger une aiguille, il fallait que les signaux soient fermés. Donc, on fermait d'abord le signal puis on manipulait l'aiguille. Ce n'est qu'une fois que l'aiguille était tournée qu'on pouvait rouvrir le signal. Pour ça, il y avait ce qu'on appelait une table d'enclenchement mécanique, c'est-à-dire des tringles avec des encoches qui faisaient qu'on ne pouvait pas tourner l'aiguille si le signal n'était pas fermé. Il n'y avait pas moyen de se tromper, sauf si, accidentellement, la tringle se rompait. C'était ce qu'on appelait une rupture d'enclenchement. Mais c'était un accident rarissime qui a pu arriver dix fois peut-être en 80 ans sur l'ensemble du territoire. Les signaux, n'étaient autres que des grandes tôles carrées qui pivotaient ou des bras qui faisaient sémaphore. Le levier entraînait le câble et faisait qu'à 50 m ou à 200 m plus loin, le signal changeait de position pour indiquer par exemple si la voie était libre ou pas. À Saint-Nazaire, ça a existé jusqu'en 1986. Il y avait deux postes. Un qui était à proximité de la gare des voyageurs — le poste 2 —, l'autre qui se trouvait du côté de Penhoët — le poste 1.
[Un ancien poste d'aiguillage.]
Dans le poste 2, l'agent avait une double fonction : agent-circulation et aiguilleur. Il réglait la circulation, « d’autorité » dans les limites de la gare et, au-delà, en concertation avec les agents des gares voisines. Dans ce poste, des signaux lumineux, sur un grand panneau, lui permettaient de vérifier que les signaux ou les appareils de voie avaient obéi à sa manœuvre, et que le parcours à emprunter était protégé. Le risque : donner accès à deux trains qui auraient pu entrer en collision à l'intérieur de la gare de St Nazaire ou sur les tronçons qui menaient, d'un côté, vers Donges et Savenay ou, de l'autre, vers les stations de la côte. Les leviers, il s'en servait en tant qu'aiguilleur pour tourner les appareils de voie : les aiguilles, les taquets et les signaux mécaniques. […]
Au poste 2, qui commandait la circulation des trains sur les voies principales, la manœuvre des leviers de signaux était souple mais il fallait se servir de ses deux mains pour les manipuler parce qu'il y avait une sécurité à enclencher. Les leviers d'aiguille étaient plus durs parce que, pour faire bouger une aiguille qui est loin, il faut actionner un câble qui court le long de ses gaines et de ses poulies, ou bien des tringles articulées, avec des coudes et des relais. Au pied du poste, il y avait notamment une traversée double, c'est-à-dire un X composé de quatre aiguilles. Celle-là, il fallait forcer un peu pour la manœuvrer. Si ça ne venait pas, 99 fois sur 100, c'était de notre faute. Soit parce qu'on prenait le mauvais levier: une erreur d'inattention… C'était celui d'à côté… Ou bien on avait oublié de relever d'abord un autre levier, ce qui faisait que, par le jeu des enclenchements, le premier ne venait pas. C'était de la mécanique. Quand il y avait une erreur, il suffisait de regarder et on la trouvait immédiatement.
Dans les nouveaux postes, c'est de l'électricité, c'est de l'invisible. Maintenant, quand il constate qu'un signal ne s'est pas ouvert, l'agent de circulation a pour premier réflexe de détruire l'itinéraire qu'il vient de tracer et qui ne s'est fait qu'en partie, et de recommencer. Si ça ne marche toujours pas, il doit, comme auparavant, se référer aux consignes réglementaires: de grandes feuilles de papier qui, pour chaque itinéraire, détaillent quels sont les signaux et les aiguilles à actionner. Mais là où, autrefois, on pouvait mettre à peine trois minutes pour résoudre le problème, il a fallu, à partir de 1986, prendre un quart d'heure parce que l'électricité travaille dans notre dos et qu'il faut prendre des assurances sur ce qu'elle fait ou qu'elle ne fait pas. Il faut tout décomposer: est-ce que cette aiguille est dans la bonne position ? Et celle-ci ? Et celle-là ? Et ce signal ? Etc. Tant que ça fonctionne, c'est bon. Mais, au moindre dysfonctionnement, ça prend plus de temps. Depuis les années 2000, c'est l'informatique qui progresse. Et là, s'il y a un bug, c'est la panique… Il faut tout arrêter.