11.07.2026 à 02:30
Sonia Condesse
En ligne, nos informations privées sont volées, vendues, achetées à grande échelle. Une hémorragie numérique qui menace la sécurité des usager·es en ligne, dans l'indifférence de l'État qui en poursuit la collecte. Mais que se passe-t-il sur le grand internet français ? Ces derniers mois, plusieurs services publics en ligne ont laissé échapper des données personnelles concernant, dans certains cas, plusieurs millions de personnes. En février dernier, France 2 révélait que la Cégedim, (…)
- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / Maïda Chavak, Aïe TechEn ligne, nos informations privées sont volées, vendues, achetées à grande échelle. Une hémorragie numérique qui menace la sécurité des usager·es en ligne, dans l'indifférence de l'État qui en poursuit la collecte.
Mais que se passe-t-il sur le grand internet français ? Ces derniers mois, plusieurs services publics en ligne ont laissé échapper des données personnelles concernant, dans certains cas, plusieurs millions de personnes. En février dernier, France 2 révélait que la Cégedim, éditeur de logiciels pour professionnel·les de santé, a été victime d'un vol de données. Dans le même temps, le Fichier national des comptes bancaires et assimilés (Ficoba) était aussi piraté. En avril, c'est l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) qui signale à son tour une intrusion informatique. On pourrait encore citer d'autres exemples, mais la liste, qui implique à la fois des portails administratifs et des services en ligne privés, est bien longue.
Sur le dark web, nos données se vendent à prix d'or
La plupart du temps, les personnes concernées par ces fuites reçoivent un communiqué de la part de l'organisme victime, contenant quelques excuses, d'éventuelles mises en garde, et des promesses de renforcer la sécurité. En parallèle, sur le dark web, nos données – numéro de téléphone, adresse mail, nom et informations personnelles diverses – se vendent à prix d'or.
Inscrire son 06 – que l'on ne donnerait pas en pleine rue – dans un formulaire en ligne est loin d'être anodin. Si cette information venait à fuiter, elle serait très utile aux « grossistes de la donnée », comme les appelle Nono, salarié de la Quadrature du net, l'association qui lutte contre la censure et la surveillance. Il explique qu'un simple numéro de téléphone permet de recouper beaucoup d'informations personnelles, et facilite ainsi la création du profil détaillé d'une personne, lequel intéressera les publicitaires avides de ciblages toujours plus précis. Nono est catégorique : « Il existe un marché de la donnée personnelle », dont sont exclues les personnes à qui appartient cette matière première – nous.
Une fuite de données à la Fédération française de tir et quelques mois plus tard des propriétaires d'armes à feu figurant sur les fichiers étaient cambriolés
Et s'il y a cybermarchandises, il ne manque plus que le cybermagasin ! Récemment, le média Next alertait sur la création d'un moteur de recherches de données personnelles1 accessible au tout-venant. Quelques mois plus tôt, une émission de « Cash Investigation »2 mentionnait déjà des sites permettant d'acheter des données personnelles irrégulièrement récupérées.
Cette hémorragie de données personnelles est provoquée par des piratages et des intrusions dans des brèches informatiques toujours plus nombreux. En 2025, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) a été notifiée de 6 167 fuites de données, ce qui représente une augmentation de 9,5 % par rapport à l'année précédente – 2024 atteignant elle-même des records en la matière3.
Ce marché n'intéresse pas seulement les publicitaires. Une fois rendues accessibles à tous·tes, les données piratées sont aussi achetées avec des intentions clairement nuisibles. Ne pas prendre ce phénomène au sérieux équivaut à une « mise en danger de la vie d'autrui », selon Nono. Les risques de phishing – qui consiste à utiliser des informations privées pour obtenir la confiance d'une personne et lui soutirer de l'argent par exemple – sont connus. Pour toute personnalité plus ou moins publique, le doxing – exposer une personne cible en dévoilant des informations personnelles au grand jour – constitue aussi une menace sérieuse. Les cas d'usurpation d'identité les plus poussés peuvent aussi pourrir une vie pendant plusieurs mois, voire années. Des personnes ont ainsi été mises en demeure pour des paiements de factures ou d'amendes qui leur étaient étrangères.
La récolte et le stockage des données ne sont pas uniquement le fait des gros groupes privés dont les intérêts financiers sont évidents, c'est aussi un enjeu pour les services de l'État
Aux yeux de la loi, c'est à elles de démontrer n'être pas autrices des actes commis en leur nom. Et pendant ce temps, les dettes s'accumulent. Plus inquiétant encore, en octobre 2025, une fuite de données détenues par la Fédération française de tir a eu lieu, et quelques mois plus tard des propriétaires d'armes à feu figurant sur ces fichiers ont été cambriolés.
Que faire pour endiguer l'évasion des données ? La CNIL et Cybermalveillance.gouv.fr nous encouragent à changer fréquemment de mots de passe, à en choisir des plus robustes, à ne fournir que des informations nécessaires et à ne pas enregistrer sur nos appareils celles qui sont sensibles. Comme si la solution, c'était le petit geste individuel et que le problème venait des usager·es, et pas des organismes qui demandent toujours plus d'informations, toujours plus actualisées – y compris les services publics, dont la numérisation nous oblige à cracher nos informations sensibles sur le web. D'autant plus que la directrice de la CNIL en personne, Marie-Laure Denis, a admis qu'il y a « un problème de moyens alloués à la sécurisation des systèmes d'information ». Son rapport annuel pour 2025 souligne que le budget public pour la commission ne progresse pas au rythme des missions qui lui sont confiées.
Au niveau de l'Union européenne, le Règlement général sur la protection des données (RGPD) tient bon – pour le moment. Signé en 2018, ce gros pavé législatif consacre des droits fondamentaux numériques aux usager·es du net : savoir quelles données personnelles sont collectées et détenues, pouvoir les récupérer… Le strict minimum, selon les défenseur·euses de la vie privée sur le web4. Pourtant, un projet de réforme est envisagé. La course à l'intelligence artificielle, avide de toujours plus de data, et les ouins ouins des autorités étasuniennes, n'y sont pas étrangers. En novembre dernier, le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio encourageait ses troupes à faire pression contre ce texte, qu'il juge porteur de « restrictions inutiles et contraignantes ».
On dit souvent que « le meilleur déchet, c'est celui qu'on ne produit pas ». De la même façon, en matière de confidentialité, la meilleure donnée c'est celle qu'on ne collecte pas. Un mantra qui ne semble pas être celui de nos décideurs. Partout, des data centers sortent de terre, malgré les dangers écologiques, environnementaux et sociétaux qu'ils engendrent sur un territoire5. Or, la récolte et le stockage des données ne sont pas uniquement le fait des gros groupes privés dont les intérêts financiers sont évidents, c'est aussi un enjeu pour les services de l'État. En tête de liste : le Fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ), commun à la police et à la gendarmerie nationale. Celui-ci contient les données de toutes personnes ayant eu à faire à la justice, que ce soit en tant que plaignant ou en tant que mis en cause : photos, nom, prénom, adresse, etc.
Il y a quelque chose d'alarmant dans le fait qu'un adolescent soit capable d'entrer dans des systèmes contenant les informations personnelles de près de 70 millions de personnes
Autant d'informations détenues par les services de police qui peuvent contenir au passage des détails intimes, comme une orientation sexuelle, ou une confession, quand la plainte concerne une agression homophobe, islamophobe ou antisémite, etc. On s'attendrait donc à ce qu'un tel fichier soit strictement surveillé et protégé. Or, selon le média en ligne Disclose, chaque policier a accès au TAJ via… son téléphone de fonction !
Pour ne rien gâcher, il semblerait que ce soit un jeu d'enfant de déjouer les systèmes informatiques de l'État. Le pirate de l'ANTS, dont dépend la gestion en ligne de nos documents d'identité, avait seulement 15 ans. Interrogé, il a raconté avec quelle facilité il avait exploité les brèches. Peut-être qu'il se la pète un peu (qui ne le ferait pas à sa place ?) ou peut-être qu'il y a quelque chose d'effectivement alarmant dans le fait qu'un adolescent soit capable d'entrer dans des systèmes contenant les informations personnelles de près de 70 millions de personnes. Un système informatique, ça a des failles ; un marchand de données, ça les exploite. Puisque l'offre suit la demande, plus le marché grandit, plus les failles sont exploitées. Ce grand racket semble réaliser le rêve libertarien : presque aucun contrôle de l'État, une législation fantoche, un marché en pleine expansion. Ne pas mettre les moyens pour protéger nos données, y compris celles qu'il nous a extorquées, rend l'État complice, si ce n'est fournisseur officiel.
1 Lire « Moteur de recherches de données personnelles : “le recel de datas volées est un crime” », Next (13/06/2026)
2 Voir « Nos données personnelles valent de l'or », France TV (29/05/2026).
3 Lire « La CNIL confirme un record de fuites de données en 2025 et promet plus de contrôles », Next (19/05/2026).
4 Associations et institutions telles que RSF, l'UFC-Que-Choisir, la CNIL ou la Quadrature du net.
5 Lire « Data centers : plus simple, plus vite » et « Sous le nuage, les mines », CQFD n°252 (mai 2026).
11.07.2026 à 02:30
Eliott Dognon
En Albanie, la « révolution des flamants roses » défie le pouvoir du Premier ministre Edi Rama. À l'origine de cette colère, un projet touristique de luxe soutenu par Ivanka Trump et son mari Jared Kushner, devenu le symbole d'un système politico-économique écocidaire à rebours de l'intérêt public albanais. « L'Albanie n'est pas à vendre ! » Chaque jour, des centaines de milliers de personnes venues d'horizons politiques très divers descendent dans la rue pour dénoncer la corruption et la (…)
- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / Odeth, ActualitésEn Albanie, la « révolution des flamants roses » défie le pouvoir du Premier ministre Edi Rama. À l'origine de cette colère, un projet touristique de luxe soutenu par Ivanka Trump et son mari Jared Kushner, devenu le symbole d'un système politico-économique écocidaire à rebours de l'intérêt public albanais.
« L'Albanie n'est pas à vendre ! » Chaque jour, des centaines de milliers de personnes venues d'horizons politiques très divers descendent dans la rue pour dénoncer la corruption et la privatisation de leur pays par des oligarques locaux et étrangers proches du Premier ministre socialiste Edi Rama. À l'origine du mouvement de contestation, le plus massif du pays depuis la fin du communisme en 1991, deux projets touristiques de luxe soutenus par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, et sa fille Ivanka Trump. Annoncés en 2024 sur les réseaux sociaux de la société de Jared Kushner, Affinity Partners, les deux projets sont liés et soutenus par Ivanka Trump, qui en a fait la promotion chez le podcasteur américain David Senra. Le premier prévoit la construction d'un complexe hôtelier de 45 hectares sur l'île de Sazan, ancienne base militaire interdite au public, pour la coquette somme de 1,4 milliard d'euros.
Parmi les 33 espèces d'oiseaux en danger, le flamant rose, devenu symbole de la contestation
Le deuxième, porté par des hommes d'affaires douteux, prévoit plusieurs milliers de chambres d'hôtel, des villas, des centres commerciaux, des piscines, des marinas pour yachts en face de l'île de Sazan, à Zvërnec, collée à la lagune protégée de Narta. Si ces projets sont la goutte d'eau qui fait déborder la lagune, c'est bien le système nécrosé d'Edi Rama, au pouvoir depuis 2013, que la « révolution des flamants roses » entend faire tomber.
L'espace naturel menacé par le projet de Zvërnec, fait de marais salants, de dunes et d'une forêt côtière de pins, offre un corridor de repos à plus de 200 espèces d'oiseaux migrateurs entre leurs zones d'hivernage en Afrique et leurs zones de reproduction en Europe. Parmi celles-ci, 33 sont en danger, dont le flamant rose, devenu symbole de la contestation. « C'est l'un des derniers espaces naturels d'Albanie », s'inquiète Aleksendër Trajçe, directeur exécutif de l'ONG Protection and Preservation of Natural Environment in Albania (PPNEA). « Si l'Albanie entrait dans l'Union européenne, le site ferait partie des aires protégées par le réseau de protection européen de la biodiversité Natura 2000. » En théorie, le delta du Vjosa est déjà protégé par les lois albanaises, mais dès 2015, une loi sur les « investissements stratégiques » est adoptée. Elle entraîne la privatisation de nombreux espaces côtiers, bétonnés à marche forcée, bien souvent sans permis de construire ni études d'impact environnemental. Les modifications de lois sur les « aires protégées » pour y intégrer des clauses d'exception « d'intérêt économique » viennent compléter ce sombre tableau. Résultat : de nombreux espaces sauvages sont détruits et confisqués aux Albanais·es.
Même si le slogan « Ivanka rentre chez toi ! » est déjà le tube de l'été en Albanie, aucun document ne prouve véritablement que la société Affinity Partners du couple Kushner-Trump est à l'origine des projets touristiques de Sazan et Zvërnec. Officiellement, il est porté par Zvërnec South Adriatic Development (ZSAD) via une structure enregistrée aux Pays-Bas, dont les bénéficiaires réels demeurent largement opaques.
« Les citoyens albanais ne voient pas l'argent du tourisme améliorer leurs conditions de vie et les services qu'ils utilisent au quotidien »
Selon plusieurs enquêtes, les frères syriens Mohamad et Ramez Al-Khayyat, basés au Qatar et proches de Kushner, contrôlent le projet. Sur place, ils peuvent compter sur des oligarques locaux aux activités fumeuses comme Artur Shehu, qui fait dans le foncier, ou l'avocat Pëllumb Petritaj, très performant quand il s'agit de falsification de documents. Le groupe Kastrati, conglomérat le plus puissant du pays, est également de la partie. Dans cette affaire, Jared Kushner semble donc n'être qu'un intermédiaire et laisse volontiers le devant de la scène aux proches du Premier ministre : « Depuis son arrivée au pouvoir en 2013, Edi Rama et les membres du Parti socialiste se sont construits tout un réseau d'investisseurs locaux qui contrôlent tous les secteurs de l'économie albanaise », explique Alba Brojka, analyste spécialiste des politiques publiques en Albanie.
Pour Zvërnec comme pour d'autres projets avant lui, oligarques et hommes d'affaires ont profité des errements et de la complicité de l'État pour s'accaparer des terres sur lesquelles il y a des conflits judiciaires de propriété. À l'époque communiste tout le territoire appartenait à l'État mais à la chute du régime, la transition ratée vers l'économie de marché entraîne un « retour à la propriété privée [qui] n'a pas été transparent. La loi 7501 a établi le droit à la propriété foncière en fonction du lieu de résidence ou de travail. D'autres lois ont ensuite permis d'indemniser les propriétaires initiaux mais tous ces changements ont entraîné de la confusion et certaines procédures ont été contestées. Aujourd'hui, plusieurs personnes revendiquent un même terrain et certaines contestent les décisions de l'État devant la Cour européenne des droits de l'homme », explique Alba Brojka.
L'économie albanaise repose principalement sur le secteur des services et la plupart des investissements sont liés à l'industrie du tourisme qui représenterait 26 % du PIB du pays. Le but pour le Premier ministre albanais est de s'attirer les grâces des investisseurs locaux et étrangers pour séduire l'Union européenne et les États-Unis avec qui il fayote déjà pour prouver qu'il est vecteur de stabilité. Écarté·es de tous ces projets, les Albanais·es « sont en train de changer leur regard sur le tourisme qu'iels voient comme une fuite en avant sans fin qui a des conséquences sur l'environnement et sur leur propre vie. Les prix des produits de première nécessité augmentent, ceux des locations d'appartements aussi... » explique Aleksendër Trajçe. Et l'opacité est telle que « les citoyens albanais ne voient pas l'argent du tourisme améliorer leurs conditions de vie et les services qu'ils utilisent au quotidien », complète Alba Brojka. Par conséquent, de moins en moins d'Albanais·es peuvent partir en vacances dans leur propre pays, suivant ainsi les dynamiques déjà visibles en Grèce ou en Croatie.
Cette fois-ci, c'est peut-être le Parquet spécial contre la corruption et le crime organisé (SPAK) qui aura raison des projets de Sazan et Zvërnec. L'organisation judiciaire a d'ores et déjà émis vingt mandats d'arrêt à l'encontre d'hommes d'affaires soupçonnés de trafic de drogue et de blanchiment d'argent.
« Derrière la défense d'une lagune, d'une plage ou d'une île, c'est finalement le droit des peuples à décider eux-mêmes de leur avenir qui se joue »
Parmi eux, ce diable d'Artur Shehu a été placé en détention provisoire et 128 millions d'euros issus de la vente de biens immobiliers à Zvërnec ont été saisis sur son compte. « Le SPAK réussit à faire changer la croyance selon laquelle les gens au pouvoir sont intouchables en Albanie », affirme Alba Brojka.
Cela pourrait être un sérieux revers pour Edi Rama dont le peuple réclame la démission. D'autant plus que la diaspora manifeste partout dans le monde et se rend même en Albanie ces dernières semaines pour être aux côtés de leurs camarades. « Derrière la défense d'une lagune, d'une plage ou d'une île, c'est finalement le droit des peuples à décider eux-mêmes de leur avenir qui se joue. L'enjeu réside désormais dans la matérialisation politique de cette lutte : dans un pays sans réel front de gauche radicale face au Parti socialiste de Rama, comment diriger ces revendications populaires vers une réelle politique anticapitaliste et anti-impérialiste ? » conclut le Collectif anticapitaliste albanais (KASh)1.
Si ces projets échouent, ce serait aussi un revers pour Jared Kushner, pas vraiment apprécié dans les Balkans. En décembre dernier, il a déjà été contraint d'annuler son projet de transformation de l'ancien quartier général de l'état-major de l'armée yougoslave, en hôtel de luxe à Belgrade face aux allégations de corruption et à la contestation populaire2. Les déboires de ce dernier ne semblent pourtant pas entamer les appétits impérialistes américains dans la région. En mai dernier, les États-Unis ont poussé le Haut-Représentant pour la Bosnie-Herzégovine (qui a le pouvoir de promulguer et d'annuler des lois dans le pays), Christian Schmidt, à la démission. Celui-ci était défavorable à un nouveau projet de gazoduc qui permettrait d'importer du GNL américain jusqu'en Bosnie-Herzégovine en passant par le terminal de Krk en Croatie3.
1 « Une bataille pour le territoire albanais : ce que révèle la « Révolution des flamants roses », Le Courrier des Balkans (17/06/2026).
2 « Trump Tower Belgrade : Kushner scraps Serbia hotel plan », DW (16/12/2025).
3 « Entre les États-Unis et l'Europe, la guerre de l'énergie passe par la Bosnie-Herzégovine », Le Courrier des Balkans (26/05/2026).
11.07.2026 à 02:30
Gaëlle Desnos
Du yoga kundalini au néochamanisme, le New Age a quitté les marges pour devenir le creuset religieux du capitalisme contemporain. Le philosophe Raphaël Liogier décrypte cette religion aux Églises multiples, capable d'habiller aussi bien l'émancipation que la réaction. Au début du siècle dernier, Émile Durkheim écrivait : « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d'autres ne sont pas nés. » Au XXIe siècle, tout porte à croire que les nouveaux sont arrivés ! Ils viennent de partout : (…)
- CQFD n°254 (juillet-août 2026) / Jeremy Boulard Le Fur, Le dossierDu yoga kundalini au néochamanisme, le New Age a quitté les marges pour devenir le creuset religieux du capitalisme contemporain. Le philosophe Raphaël Liogier décrypte cette religion aux Églises multiples, capable d'habiller aussi bien l'émancipation que la réaction.
Au début du siècle dernier, Émile Durkheim écrivait : « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d'autres ne sont pas nés. »1 Au XXIe siècle, tout porte à croire que les nouveaux sont arrivés ! Ils viennent de partout : d'Inde, du Japon, d'Amazonie, du Gabon, du Tibet… Et se mêlent joyeusement dans un grand melting pot religieux : le New Age. Cette culture hippie que l'on croyait coincée dans le vortex psychédélique des années 1970 semble avoir quitté les communautés alternatives et les chemins initiatiques de l'Orient pour intégrer notre quotidien. Elle se retrouve désormais sur ce paquet de riz ou cette bouteille de jus de fruits que vous croisez dans les rayons des supermarchés et dont l'étiquette promet « de vous purifier de l'intérieur, presque de vous laver de vos souillures morales, d'entrer en contact avec la nature, si ce n'est même de sauver la planète ». C'est le constat dressé par le sociologue et philosophe des religions Raphaël Liogier dans Souci de soi, conscience du monde (Armand Colin, 2012). Est-ce à dire que les nouveaux dieux ont balayé les anciens ? Le packaging est nouveau mais le produit reste le même, nous a répondu le philosophe. On l'a rencontré un jour de juin brûlant, aux abords de la plage des Catalans. Il nous a expliqué comment le New Age a imprégné l'ordre néolibéral, et comment il est devenu la religiosité de notre temps. Entretien.
Quelle différence faites-vous entre spiritualité et religion ?
« La spiritualité est souvent comprise comme un rejet des institutions prétendant encadrer le rapport au sacré. Ceux qui s'en réclament puisent généralement dans des traditions lointaines, supposément plus authentiques. Le bouddhisme, par exemple, séduit par son image de sagesse sans dogme et sa pratique tournée vers l'expérience directe.
« Je considère que la distinction entre religion instituée et spiritualité libre est piégeuse »
Même si toutes les enquêtes que j'ai pu mener sur les monastères tibétains montrent que ces principes cohabitent très bien avec des formes d'autorité, parfois même fortes.
Pour ma part, je considère que cette distinction entre religion instituée et spiritualité libre est piégeuse. D'abord parce que les courants qui se disent spirituels ont aussi leurs institutions ! Le mouvement de Maharishi Mahesh Yogi2, par exemple, s'est fait connaître pour ses séances de “méditation transcendantale”. Aujourd'hui, la marque est déposée à l'INPI et elle s'est constituée en un vaste réseau de centres de médecine ayurvédique3 et d'écoles.
Par ailleurs, les grandes narrations religieuses ne restent jamais confinées aux institutions qui les portent officiellement. Une Église qui n'aurait aucun écho dans son époque risquerait de se marginaliser. Aussi, les religions travaillent toujours l'imaginaire collectif bien au-delà des communautés de fidèles, des lieux de culte et des textes sacrés. Elles se marchandisent, se psychologisent… On ne manque pas d'exemples de produits culturels inspirés des thèmes spirituels ! Et depuis les années 1990, on a même vu se multiplier les salons consacrés au bien-être et à la spiritualité en Europe et en Amérique du Nord [voir encadré]. Ces vastes foires promeuvent toute une camelote du bonheur, allant du simple gri-gri au stage de bien-être. »
Toutefois, dans les grands monothéismes, les fidèles s'engagent dans un culte unique et leur foi est exclusive. À l'inverse, les pratiques spirituelles sont multiples et chacun semble pouvoir y faire son marché. N'est-ce pas là une véritable incompatibilité ?
« On parle effectivement de religion “à la carte” pour désigner cette manière contemporaine de composer librement son univers de croyances et de pratiques. Un nomadisme religieux, spirituel, culturel qui est l'un des traits caractéristiques du New Age. Ce mouvement repose sur l'idée qu'une vérité universelle traverserait l'ensemble des sociétés humaines et que chaque culture, chaque religion, chaque sagesse historique en aurait conservé une trace. Dans cette vision, il n'y a donc pas d'oppositions irréductibles entre les différentes traditions, puisqu'aucune d'entre elles ne détient, à elle seule, la totalité de la vérité.
« En réalité, le religieux se transforme, se reformule dans une langue nouvelle. »
Ainsi défini, on sent bien le fond commun entre le New Age et les religions monothéistes. Il s'agit toujours de postuler l'existence d'une vérité supérieure qui donnerait sens au monde et à l'existence humaine. Mais là où les monothéismes prétendent entretenir un rapport privilégié avec cette vérité, le New Age, lui, affirme que celle-ci se trouve dans chaque tradition humaine.
On présente parfois les croyances New Age comme le dernier soubresaut du religieux avant son effondrement définitif. Ou au contraire, comme la marque de son retour triomphal. Mais à mon sens, ce qui se joue-là relève moins d'une extinction ou d'une résurgence que d'une recomposition : en réalité, le religieux se transforme, se reformule dans une langue nouvelle. »
En ce sens vous affirmez que le New Age est particulièrement en phase avec notre époque. Qu'est-ce qui, en lui, répond si précisément aux sensibilités et aux attentes d'aujourd'hui ?
« Le New Age était initialement porté par des communautés marginales qui prônaient un retour à la nature contre la société industrielle et consumériste. Mais cette marginalité tenait davantage à un mode de vie qu'à une position sociale : beaucoup de ceux qui la composaient étaient issus des classes favorisées du Nord et étaient passés par les meilleures universités. Dans les années 1980-1990, cette génération est arrivée à maturité professionnelle et a donc réintégré le monde social. Elle est naturellement allée vers les milieux culturels et politiques, mais aussi au cœur de la machine économique, dans la nouvelle économie créative – informatique, internet, médias, publicité. La Silicon Valley est devenue un des foyers majeurs du passage de la spiritualité visant la “création de soi”, propre à la contre-culture bohémienne de la baie de San Francisco, à la “créativité entrepreneuriale”.
En épousant toutes les aspirations fondamentales de la modernité – la figure du soi voyageur, toujours en mouvement, en quête d'expériences nouvelles, d'autonomie, de créativité, de performance et d'épanouissement personnel –, le New Age est ainsi devenu la religion de notre temps. »
Concrètement, sur quels types de croyances repose-t-il ?
« On peut faire remonter la première matrice à l'Europe des Lumières, au XVIIIe siècle. C'est là que l'on commence à concevoir l'autonomie du sujet et l'universalité de l'humanité. Puis, le mouvement romantique du XIXe siècle a fait émerger trois grands motifs : une nature magnifiée, investie d'une profondeur presque sacrée ; une science exaltée, porteuse de promesses illimitées ; et, une tradition idéalisée, conçue comme la dépositaire d'une sagesse ancienne, oubliée de la modernité.
Ces thèmes forment le décor intellectuel et symbolique dans lequel s'est développé le New Age des années 1970 à aujourd'hui. On peut par exemple citer le mouvement raëlien, pour qui le progrès scientifique représente l'une des voies principales du salut de l'humanité en permettant, grâce au clonage, d'accéder à la vie éternelle.
« Le spiritualisme est le décor symbolique dans lequel peuvent se déployer des projets aussi bien émancipateurs que réactionnaires »
Les traditions anciennes sont, quant à elles, réinterprétées à travers des catégories comme celle de “néochamanisme”, un concept si vaste qu'il englobe aujourd'hui toutes formes de religiosité perçues comme “premières”. Enfin, la nature occupe une place centrale dans certaines pratiques alimentaires ou médicinales. Le reiki, méthode de soin d'origine japonaise, prétend ainsi soulager les souffrances et favoriser l'apaisement mental en agissant sur le “souffle vital” qui circulerait dans la nature, mais aussi dans nos corps.
L'influence de ces trois thèmes imprègne toute la culture des sociétés industrielles avancées. Il suffit d'observer la manière dont les publicités mettent en scène des produits à la croisée de la science, qui garantit son efficacité ; de la nature, qui rassure sur son innocuité ; et de la tradition, qui lui confère l'autorité d'un savoir éprouvé par le temps. »
On remarque un attrait particulier pour les sagesses orientales. Comment l'expliquez-vous ?
« L'éloignement constitue sans doute l'un des ressorts essentiels de la fascination exercée par les sagesses orientales. Les traditions les plus proches de nous, celles dans lesquelles nous avons grandi, on ne les supporte plus. À l'inverse, plus une tradition paraît lointaine, plus elle semble extraordinaire. Cette distance favorise également une grande liberté d'interprétation ! Lorsqu'une tradition demeure mal connue, chacun peut plus aisément y projeter ses propres attentes et ses représentations.
Mais la popularité de ces sagesses repose aussi sur le fait qu'on les suppose enfouies dans un passé immémorial. Les religions dites “premières” sont ainsi perçues comme plus proches des origines de l'humanité. C'est ce qui explique la fascination contemporaine pour le chamanisme, auquel est associée l'image d'une religion plus authentique, opposée à la rigidité des grands monothéismes. On prête à cette tradition un caractère polythéiste en raison de la multiplicité des esprits ; une dimension écologique, liée aux animaux, aux éléments et aux forces naturelles ; une conception immanente du sacré, enracinée dans la terre et le vivant ; enfin, une forte dimension corporelle, puisque l'expérience spirituelle passe par la transe et l'extase. Ainsi, le chamanisme cesse d'être rapporté à des contextes culturels précis – la Sibérie et la Mongolie en l'occurrence –, et devient une catégorie appliquée à des traditions extrêmement diverses. On parle de chamanisme aborigène, sioux, navajo ou encore celte. »
Une fascination qui vire souvent à l'exotisation…
« Tout à fait. Je parle d'ailleurs d'une “hypertrophie” de l'autre, le préfixe “hyper” signifiant en grec “plus que”. L'autre n'est plus perçu pour ce qu'il est, mais pour davantage que ce qu'il est : il est une figure idéale, chargée de tous les mystères ou les vertus que l'on souhaite lui attribuer.
« Pour bénéficier des revenus liés au tourisme, les communautés en viennent à s'auto-exotiser, à produire elles-mêmes l'image folklorisée que l'on se fait d'elles »
On le contraint, de ce fait, à excéder sa propre identité pour correspondre à l'image que l'on projette sur lui. Et s'il ne se conforme pas, on le soupçonne d'être inauthentique, de ne pas être suffisamment fidèle à sa culture.
Cette hypertrophie de l'autre n'est pas sans conséquences ! Dans la mesure où les voyageurs détiennent les ressources économiques, ils disposent aussi d'un pouvoir considérable sur les populations qu'ils rencontrent. Pour bénéficier des revenus liés au tourisme, les communautés en viennent à s'auto-exotiser, c'est-à-dire à produire elles-mêmes l'image folklorisée que l'on se fait d'elles. »
Donc le New Age, c'est un truc de riches blancs ?
« Je dirais qu'il y a une division mondiale du travail religieux. D'abord, il y a le spiritualisme, qui est le système de croyances hégémonique. Il concerne surtout les individus fortement dotés en capital économique et symbolique, qui privilégient des pratiques individualisées de bien-être et de transformation de soi : régimes alimentaires, yoga, méditation, développement personnel, etc. Ce modèle se rencontre principalement dans les sociétés du Nord, mais aussi parmi les classes aisées du Sud. Dans les pays musulmans, par exemple, il peut prendre la forme d'un néosoufisme4.
Deux autres polarités se définissent par rapport au spiritualisme. La première, que l'on peut qualifier de “charismatique”, regroupe les mouvements pentecôtiste ou évangélique, particulièrement présents au sein des populations modestes du Nord et dans les pays du Sud. Faute de pouvoir accéder pleinement au modèle individualisé du bien-être, les fidèles trouvent dans l'intensité émotionnelle de la communion avec le groupe une autre forme d'accomplissement. La seconde polarité se développe parmi des groupes qui se sentent dépossédés, insuffisamment reconnus ou marqués par des traumatismes historiques, comme la colonisation. Typiquement, le fondamentalisme constitue une réponse identitaire à un ordre dominant auquel on ne parvient pas à s'intégrer.
Mais ces deux polarités tendent elles aussi à se “New Agiser” ! Puisque le spiritualisme est largement porté par des Blancs occidentaux, qui occupent une position dominante dans l'ordre économique et symbolique mondial, il finit par “travailler” toutes les autres croyances. Le mouvement charismatique, par exemple, accorde une importance aux guérisons, aux émotions et à l'expérience mystique. Même certains groupes fondamentalistes comme Daech reprennent des motifs New Age : valorisation d'une alimentation pure, critique de la société industrielle et consumériste, exaltation d'un mode de vie supposément authentique, etc. »
Vous l'avez dit, dans les années 1970, le New Age sonne d'abord comme une promesse de rupture avec l'ordre établi. Pourtant, il a depuis été largement absorbé par le capitalisme et, plus troublant encore, certains de ses courants semblent être franchement réactionnaires. Comment l'expliquez-vous ?
« Le spiritualisme est le décor symbolique dans lequel peuvent se déployer des projets aussi bien émancipateurs que réactionnaires. Le “féminin sacré”, par exemple : en associant les femmes à l'intuition, au soin, au lien au corps, à la nature et aux cycles, ce courant semble vouloir réhabiliter des qualités longtemps dévalorisées. Mais c'est en réalité une vision essentialiste des rôles de genre dans laquelle les femmes sont moins libérées qu'assignées, reconduites à une nature supposée éternelle. De même, la célébration de la nature peut nourrir des projets émancipateurs comme des idéologies autoritaires.
« Le New Age n'est pas un programme politique, c'est un décor »
Déjà dans l'Allemagne nazie, le slogan “Blut und Boden” (“sang et sol”) rattachait le peuple allemand supposé “aryen” à une terre, à la paysannerie et à un ordre naturel présenté comme sain. La société était alors pensée comme un organisme qu'il fallait protéger contre des éléments jugés étrangers ou “dégénérés”.
Cela peut paraître surprenant qu'une culture valorisant la nature, l'écologie ou le bien-être, puisse glisser à ce point à droite. Mais c'est là tout l'enjeu : le New Age n'est pas un programme politique, c'est un décor, un répertoire de thèmes spirituels, esthétiques et culturels, une scène. Et sur cette scène peuvent se jouer des scénarios très différents : émancipateurs ou réactionnaires. »
Au printemps dernier, les murs de Marseille se sont recouverts d'affiches annonçant l'organisation d'un Salon du bien-être et des arts divinatoires. Avec un dossier sur le New Age dans les tuyaux, CQFD ne pouvait décemment pas laisser passer une occasion aussi providentielle ! Aller zou : on pose ce livre de Bakounine, on ouvre grand ses chakras et on part, le cœur pur, découvrir ce que la prometteuse expression « arts divinatoires » peut bien signifier.
Sur place, le bric-à-brac insolite qui s'entasse sur les étals des exposants nous tourne un peu la tête. Sans grande conviction, on s'approche d'un stand de talismans protecteurs et tripote quelques pierres sacrées. Comme dans n'importe quel marché, les exposants harponnent les passants et proposent des démonstrations gratuites. Les pendules partent à 15 euros l'unité et les jeux de tarot à 25 euros. Dans l'allée des médiums, on se laisse tirer les cartes comme on goûterait à une tapenade d'olive verte : « Votre journal coulera, augure une diseuse de bonaventure à qui on a demandé de lire l'avenir de CQFD. Mais pas avant cinq ou six ans ! » Foutue Cassandre…
On dévie vers un espace aménagé pour accueillir des mini conférences. Au programme, des ateliers aux intitulés baroques : « Bob Lazar et les soucoupes volantes », « La vie après la vie : séance contact défunts », « Booster sa vie personnelle ou professionnelle par les cinq éléments de la médecine traditionnelle chinoise »… Un homme tente d'expliquer à un auditoire distrait comment débarrasser son habitat des mauvaises ondes : « On ne vous dira pas ça ici, mais la sauge, ça ne sert à rien ! » assure-t-il, expert. On lui demande s'il intervient chez les professionnels. « Tout à fait, j'ai déjà fait une boucherie par exemple. Le plus incroyable, c'est qu'ensuite, elle a doublé son chiffre d'affaires ! » Exactement ce qu'il faut à CQFD ! L'enthousiasme retombe toutefois lorsqu'il annonce 500 euros pour « nettoyer » nos locaux « sur photo ». Les énergies voyageraient-elles en pièce jointe ? On est moyennement convaincus. D'autant que quand on se confie sur la santé économique du journal, il nous gratifie d'un conseil douteux : « Vous avez pensé à mettre de la pub ? »
On commence à saturer, mais la conférence suivante vient de démarrer. Un homme enturbanné débite à vitesse grand V : « Ne pas avoir peur, ne pas se mentir, croire en soi et avoir la foi ! Demandez à l'univers et vous recevrez ! Débarrassez-vous de vos blocages ! » On hésite : c'est peut-être une parodie ? « Vous, madame, que voulez-vous ? » lance-t-il en pointant du doigt une spectatrice intimidée. Elle bredouille qu'elle essaie d'avoir un enfant depuis quatre ans. Le prophète se redresse, triomphant : « Elle veut des enfants, mais ça fait quatre ans qu'elle n'y arrive pas ? Elle nous ment, on ne met pas quatre ans à avoir des enfants si on demande assez fort à l'univers ! » Aller, c'en est trop pour nous. L'univers comprendra qu'on a eu quelques blocages. Dans le métro du retour, on reprend notre lecture anarchiste : « Si Dieu existait, il faudrait l'abolir. » Bakounine est notre prophète.