05.11.2026 à 16:49
Marc Simard
Le 28 novembre prochain, le groupe trad anarchiste Excavation & Poésie débarque au Cégep de Matane dans le cadre de l'événement Tidelidam !, organisé par l'École de musique de Matane autour des arts traditionnels québécois. Avec son spectacle Y'a d'quoi dans l'air, tiré de son deuxième album, (…)
05.11.2026 à 16:48
Alexandra Parada
Photographie du CDHAL, 2026
L'année 2026 marque les 50 ans d'existence du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL). Notre organisation célèbre fièrement un demi-siècle de travail solidaire et d'engagement auprès des communautés qui luttent pour leurs droits, pour la vie et le territoire à travers les Amériques. C'est depuis 1980 que le CDHAL publie la revue Caminando avec l'objectif d'offrir un espace alternatif et critique d'information sur les luttes sociales et les droits humains en Amérique latine.
Ce contexte festif constitue également l'occasion de réfléchir et de discuter la solidarité internationale à la lumière du chemin parcouru et de l'évolution des défis relatifs aux droits humains. Où en sommes-nous, 50 ans plus tard ? Comment les transformations sociales, économiques et politiques affectent l'organisation de la résistance et de la solidarité ?
Ces questions ont guidé les diverses contributions qui constituent ce numéro. À travers le récit, la recherche, l'art et l'analyse critique, les autrices et auteurs nous éclairent sur les conditions actuelles de la lutte pour les droits et nous permettent également de penser la poursuite de la lutte.
Dans ce numéro, un article met en lumière le conflit et la violence amenés par des projets extractivistes dans des communautés locales en Colombie. Les entreprises extractives, bien souvent canadiennes, agissent en toute impunité, avec la complicité des États. Elles attaquent le tissu social et l'organisation communautaire. Les auteur·ices décrivent aussi les différentes formes de résistance qui se développent, rappelant la force du collectif.
C'est cette même force qui permet aux populations de se défendre et d'agir contre les violences étatiques, à l'instar des disparitions forcées qui affectent notamment le Mexique. Une des contributions de ce numéro en fait état, et nous permet de saisir l'expérience vécue – la perte, le traumatisme, la peur, l'isolement, entre autres – par les proches des personnes disparues. L'article sur le massacre de Rio Negro au Guatemala démontre d'ailleurs l'importance du collectif pour préserver la mémoire face à ces traumatismes et pour résister face à l'oppression.
De tels cas de violence et de résistance se déroulent dans un contexte où l'autoritarisme prend toujours plus de place, rappelant la nécessité de s'organiser, de résister et d'être solidaire. Un panorama latino-américain est présenté dans ce numéro, mettant en exergue la montée de la droite et les conséquences qui en découlent.
Malgré ce contexte global, l'organisation communautaire et la solidarité internationale se présentent toujours comme des moyens de lutte et de résistance contre la violence, le saccage des terres et les attaques contre la vie et les territoires. Les contributions à ce numéro nous le rappellent, notamment à travers la poésie et la métaphore des liens tissés entre les membres d'une communauté, entre les peuples, et entre les luttes.
D'autres articles nous permettent de penser la résistance et ses formes d'adaptation. L'accélération et la violence qui marquent les dernières années poussent les défenseur·ses et les communautés à réimaginer la lutte, notamment à travers le jeu, la joie et les liens humains.
L'ensemble de ces contributions souligne la pertinence de la solidarité internationale et du travail de la société civile. Une entrevue présentée dans ce numéro avec un ancien coordonnateur du CDHAL nous permet de revenir sur un pan de l'histoire de l'organisation. Nous en apprécions ainsi son évolution, mais aussi sa continuité et ses formes d'existence et d'action dans l'avenir.
Dans un monde en transformation et en accélération constante, il est nécessaire de rester solidaires pour comprendre les réalités vécues par les communautés, pour saisir les causes structurelles qui perpétuent les inégalités, pour adapter les moyens de lutte et exiger la justice.
Les réflexions et les discussions doivent se poursuivre, comme nous l'a témoigné la célébration du 50e anniversaire du CDHAL qui a eu lieu en septembre 2026. Un dossier spécial à la fin de ce numéro revient d'ailleurs sur l'événement qui a permis de tisser et renforcer nos solidarités.
À l'heure actuelle, il est nécessaire que les réflexions tiennent compte des contextes et outils mis en place par les nouvelles technologies, et de saisir critiquement les effets qu'ils ont sur les communautés et les personnes vulnérables. L'intelligence artificielle et le numérique reposent sur une infrastructure matérielle, humaine et philosophique qui reproduit les logiques extractives et coloniales de l'industrie minière. Caractérisées par une concentration de pouvoir, les technologies numériques participent grandement à l'érosion de la démocratie et à l'affaiblissement du tissu social. Particulièrement dans un contexte où l'autoritarisme gagne du terrain, elles sont utilisées, entre autres, comme des outils de surveillance des populations et de contrôle de l'information. Nous devons alors multiplier les espaces de résistance et de solidarité et adapter les stratégies de mobilisation pour résister à l'émaillage du tissu social.
Nous remercions chaleureusement toutes les personnes qui ont rendu possible la publication de ce numéro : personnes autrices, illustratrices, traductrices et réviseures. L'ensemble des contributions forment un bel hommage au travail réalisé par le CDHAL depuis 50 ans, et une belle perspective d'avenir pour la solidarité internationale.
Bonne lecture !
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05.11.2026 à 14:56
Rédaction
Le 3 janvier 2026, le réveil a été brutal au Venezuela. Vers 3 heures du matin, ce samedi-là, des avions et des détonations ont commencé à se faire entendre. Le pays subissait une incursion militaire étatsunienne baptisée « Résolution absolue », ordonnée par l'administration de Donald Trump. Les États-Unis ont bombardé des points stratégiques de Caracas, dont Fuerte Tiuna et La Carlota, et d'autres zones du pays, notamment La Guaira et Higuerote.
L'opération, qui visait des installations militaires vénézuéliennes, s'est soldée par un bilan tragique de victimes civiles et militaires. Selon des informations tirées de différents médias ou de témoignages, car on ne dispose d'aucun chiffre officiel, ce bilan s'élève à 81 personnes, dont 32 étaient de nationalité cubaine et faisaient partie du cercle de sécurité du président Nicolás Maduro.
Nicolás Maduro et Cilia Flores ont été enlevés et transférés dans une prison de haute sécurité à New York. Pour certains, cette action représente une « libération » en raison du caractère répressif et antidémocratique du gouvernement Maduro. Pour d'autres, il s'agit d'une intervention étrangère qui viole l'autodétermination et la souveraineté du pays.
L'incertitudePour l'ensemble de la population, les heures qui ont suivi l'attaque militaire ont été marquées par l'angoisse. Les magasins ont été pris d'assaut par des gens pressés de remplir leur garde-manger tant était grande l'incertitude quant à la fin des bombardements.
À Caracas, capitale du pays et centre du pouvoir – et donc de l'attaque –, les files d'attente dans les magasins ont duré des heures. Les citoyennes et citoyens achetaient ce qu'ils pouvaient trouver, quel qu'en soit le prix. Il faut souligner que nous venions de connaitre quelques journées marquées par la hausse du dollar, ce qui affecte directement les revenus de tout le monde. Au Venezuela, bien que le bolivar (Bs) soit la monnaie officielle, l'économie est dollarisée[1] et régie par plusieurs taux de change : celui de la Banque centrale du Venezuela (BCV), le « parallèle » (une moyenne de différents taux), et celui de Binance, utilisé comme indice de référence numérique. Cette variété de prix a fait grimper la valeur du dollar en espèces à des taux qui ont presque doublé celui de la BCV.
Il convient de rappeler que le salaire minimum officiel n'a pas augmenté depuis quatre ans, lorsqu'il a été fixé à 130 Bs, ce qui représente actuellement moins de 0,40 dollar US par mois. Jusqu'à présent, la classe ouvrière reçoit des primes qui représentent environ 180 dollars par mois, mais qui ne se retrouvent pas dans les avantages sociaux légaux (prestations, vacances, etc.).
Un pays sous tutelleDevant le vide du pouvoir, le 5 janvier 2026, la Cour suprême de justice a confié la présidence par intérim à Delcy Rodríguez, jusqu'alors vice-présidente. Delcy Rodríguez a poursuivi une longue trajectoire politique. Elle a assumé des responsabilités stratégiques dans les gouvernements Chavez et Maduro. En 2006, sous Chavez, elle a été durant six mois ministre du Cabinet présidentiel, puis en 2013-2014, sous Maduro, ministre de la Communication et de l'Information. De 2014 à 2017, elle est ministre des Affaires étrangères, première femme à occuper ce poste, où elle s'est distinguée par un discours conflictuel au sein d'organismes internationaux comme l'Organisation des États américains (OEA)[2]. En 2017-2018, en tant que présidente de l'Assemblée nationale constituante, elle a dirigé cet organe plénipotentiaire qui avait été créé dans un contexte de fortes tensions politiques. Depuis 2018, elle est vice-présidente de la République, un poste à partir duquel elle a consolidé son pouvoir interne ainsi que la gestion économique du pays. Elle a aussi dirigé le ministère de l'Économie et des Finances entre 2020 et 2024, où elle a effectué des réformes économiques. Elle a ensuite été ministre des Hydrocarbures en 2024, un poste clé pour le contrôle de l'industrie pétrolière, avant la transition qui a suivi l'attaque étatsunienne. Sans oublier qu'elle est la fille de Jorge Antonio Rodríguez, fondateur de la Ligue socialiste[3], et la sœur de Jorge Rodríguez, l'actuel président de l'Assemblée nationale.
Alors que peu après les bombardements étatsuniens Delcy Rodriguez dénonçait l'enlèvement de Maduro et de son épouse Cilia, elle a déclaré les jours suivants que le gouvernement vénézuélien était prêt à travailler et à collaborer avec les États-Unis.
Actuellement, le pays est dirigé par un gouvernement sous tutelle des États-Unis, dont les représentants ont déclaré à plusieurs reprises qu'ils « décidaient de l'utilisation des ressources de l'industrie pétrolière ». D'un gouvernement qui se proclamait anti-impérialiste, nous sommes passés à un gouvernement tenant un autre discours et engagé dans d'autres actions, qui consistent notamment à accueillir de hauts fonctionnaires de l'administration Trump pour discuter de questions intérieures. Les décisions stratégiques, en particulier en matière économique, sont conçues de telle sorte qu'elles répondent aux exigences imposées par les États-Unis sans contribuer au bien-être des travailleuses et travailleurs ou à l'amélioration de la situation des secteurs économiques et sociaux qui ont subi la crise pendant des années.
Dès les premiers moments de cette période dite de transition, une réforme de la loi sur les hydrocarbures a été approuvée et permet à des entreprises privées, notamment étatsuniennes comme Chevron et européennes comme Repsol, de contrôler la production et la vente de pétrole brut. De même, le secrétaire américain à l'Énergie, Chris Wright, s'est rendu à Caracas pour confirmer que les ventes de pétrole rapportent déjà plus d'un milliard de dollars de recettes destinées, selon le discours officiel, à la remise en état des services publics.
Au départ, Donald Trump, soutenu par le secrétaire d'État Marco Rubio, affirmait que les recettes provenant de la vente de pétrole étaient déposées dans un compte à Doha, la capitale du Qatar. Cependant, elles ont été, dès la fin février selon Chris Wright, versées directement dans des comptes du département du Trésor américain, dans un fonds appelé Foreign Government Deposit Funds (Fonds de dépôt des gouvernements étrangers).
Le gouvernement vénézuélien a indiqué que ces ressources ont été affectées à l'amélioration des services publics qui, tels la santé, l'approvisionnement en eau, le métro de Caracas, l'Internet, l'électricité, sont en très mauvais état depuis des années. On a également annoncé que la Banque centrale du Venezuela injecterait des devises étrangères afin de freiner l'inflation et de stabiliser le marché des changes.
Cependant, aucune de ces ressources n'a été affectée à l'amélioration des droits fondamentaux comme les salaires, les prestations sociales, les retraites ou les pensions, soit les principales revendications de la grande majorité de la population.
Loi d'amnistie et droits de l'hommeLa communauté internationale surveille de près le processus de libération des prisonniers et prisonnières politiques. À ce jour, on estime que plus de 440 personnes ont été libérées, protégées par la loi d'amnistie qui couvre les faits qui se sont produits entre 1999 et aujourd'hui. La mission de l'ONU observe ce processus avec prudence et exige une transparence totale.
Il convient toutefois de noter que cette loi d'amnistie suscite des doutes dans l'opinion publique en raison de la manière dont elle a été présentée, du contexte et du manque de transparence quant à ceux et celles qui en bénéficieraient alors qu'un grand nombre de personnes sont détenues pour des raisons politiques. On estime que si le gouvernement voulait vraiment corriger cette situation, il suffirait de libérer les prisonniers politiques et qu'une loi d'amnistie ne serait pas nécessaire.
Les défis immédiatsPour la Vénézuélienne ou le Vénézuélien moyen, l'intervention étatsunienne n'a pas signifié la fin des problèmes, mais leur transformation. La réalité dans les rues est passée d'un calme général tendu à l'apparition des premiers signes d'actions politiques venant des différentes branches du gouvernement réaffirmant leur soutien à Delcy Rodríguez, ainsi que des mobilisations des étudiantes et étudiants universitaires. Ces derniers exigent l'accélération de la libération des prisonniers politiques et insistent sur la nécessité d'organiser des élections générales, y compris des élections présidentielles, pour légitimer les pouvoirs publics.
De même, des voix s'élèvent parmi les travailleurs et travailleuses de certains secteurs pour réclamer la restitution de leurs droits bafoués, comme le salaire minimum tel qu'établi par l'article 91 de la Constitution (un salaire égal au coût du panier d'épicerie de base), des négociations sur les conventions collectives et d'autres éléments. Cela reflète clairement la perception d'un répit dans la répression, ce qui ouvre la possibilité de passer à l'action politique et syndicale sans risquer d'être criminalisés comme cela était le cas depuis des années.
Ce dernier point est très positif car il donne des signes, encore ténus, d'un regain d'action et de lutte parmi les travailleurs et travailleuses, un secteur fondamental pour dynamiser la scène politique à partir de la base, dans un pays qui est depuis longtemps à la merci des élites. La crise au Venezuela explique également comment le gouvernement et l'opposition traditionnelle de droite se sont entendus pour fonder le régime sur la désorganisation de la classe ouvrière et des mouvements populaires et en les privant de toute possibilité d'avoir leur propre direction. Sur ce point, le parti au pouvoir est d'accord avec María Corina Machado, figure d'opposition tout aussi antidémocratique que Maduro ou Delcy Rodríguez.
Il est dès lors très important de réaffirmer que, compte tenu des difficultés générales subies par le peuple vénézuélien, le gouvernement maduriste et l'opposition traditionnelle sont les deux faces d'une même médaille. À tel point qu'il n'y a actuellement aucune différence politique fondamentale entre Delcy Rodríguez et María Corina Machado, puisque toutes deux se disputent un concours de servilité envers Trump.
Cela soulève sans aucun doute la nécessité que se construise une nouvelle force politique au Venezuela qui soit au service des plus démuni·e·s et des plus pauvres et non à celui des élites habituelles. D'autant plus qu'aux problèmes structurels existants s'ajoute la condition d'un pays néocolonisé par les États-Unis, dont le projet expansionniste ne semble pas vouloir s'arrêter au Venezuela, mais vise également Cuba, d'autres pays d'Amérique latine, le Canada et le Groenland.
Il est clair que Nicolas Maduro et la classe dirigeante psuviste[4] doivent rendre des comptes au peuple vénézuélien pour leur gouvernement corrompu, antidémocratique et répressif qui a, dans une large mesure, transformé le pays en une gigantesque prison, persécutant et emprisonnant critiques et opposants. Cependant, ce ne sont pas les États-Unis qui ont cette obligation morale ni cette autorité légale. Outre leur statut de pays impérialiste, les États-Unis ont à la Maison-Blanche un complice du génocide palestinien qui, au cours de la première année de son deuxième mandat présidentiel, a bombardé plus de six pays[5] et, comme si cela ne suffisait pas, apparait comme un des protagonistes dans l'affaire Jeffrey Epstein.
Dans ce contexte, plusieurs scénarios d'une transition que l'on suppose supervisée et dirigée par les États-Unis sont possibles. Ces derniers ont préféré faire appel à la fratrie Rodríguez, car il semble que, du moins pour l'instant, María Corina Machado ne leur garantisse pas le contrôle interne que leur assure en grande partie le chavisme au pouvoir, en particulier chez les militaires.
Il reste donc à voir si les différents acteurs politiques minoritaires qui ne sont pas liés aux élites tant du gouvernement que de l'opposition dans toute sa diversité sont capables de s'associer aux voix qui commencent à se faire entendre comme celles des syndicats et autres mouvements de lutte. Pourront-ils constituer une nouvelle force politique qui prône avec vigueur une sortie de crise véritablement démocratique et au service des « grandes majorités », c'est-à-dire les travailleurs et travailleuses, les classes populaires, la jeunesse.
Le plus grand miroir dans lequel ces groupes peuvent se refléter pour l'instant se trouve dans certaines régions des États-Unis mêmes, où les travailleurs, les travailleuses et les communautés organisées se sont mobilisés et ont affronté l'autoritarisme de Donald Trump, sa politique anti-immigration agressive ainsi que l'ICE, la force de police répressive.
Par Mely Villalobos, journaliste vénézuélienne
Une économie dollarisée est celle où le dollar américain circule parallèlement à la monnaie locale, ce qui influence les transactions et les politiques économiques. NDLR. ↑ L'Organisation des États américains a été créée en 1948 par les États-Unis et regroupe la plupart des États des Amériques et des Antilles. ↑ Jorge Rodríguez père a été arrêté le 23 juillet 1976 pour sa participation présumée à l'enlèvement de l'homme d'affaires étatsunien et espion présumé de la CIA, William Frank Niehous. Le dirigeant de la Ligue socialiste est décédé alors qu'il était détenu par la Direction des services de renseignement et de prévention, la police politique de l'époque au Venezuela, après avoir été torturé pendant un interrogatoire. ↑ De PSUV, Parti socialiste unifié du Venezuela. NDLR. ↑ L'article a été écrit avant les bombardements contre l'Iran, commencés le 28 février 2026. NDLR. ↑
05.11.2026 à 12:25
Comité de Montreal
Dans la plupart du contenu médiatique produit autour des manifestations françaises des dernières semaines, un cadre clair ressort : les casseurs sont les méchants, alors que les manifestants pacifiques sont les…
04.11.2026 à 18:32
Geneviève L. Latour
Depuis sa création en 2007, le Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick revendique des services d'avortement accessibles pour les femmes et personnes de minorités de genre de la province. Bien qu'une victoire importante en ce sens ait eu lieu le 7 novembre 2024, plusieurs barrières demeurent, et la lutte pour rendre l'avortement réellement accessible dans la province se poursuit.
Le Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick (RFNB) est un organisme francophone rassembleur et inclusif, qui agit en faveur d'une transformation radicale de la société en appuyant les luttes contre les oppressions. Sa mission est de revendiquer l'égalité des genres en faisant de l'action politique, en sensibilisant le grand public et en mobilisant ses membres autour d'enjeux féministes. Le Regroupement défend et promeut les droits et les intérêts des femmes et des minorités de genre francophones du Nouveau-Brunswick.
Une des revendications principales de l'organisme est l'élaboration d'une réelle politique d'accès aux services de santé reproductive et sexuelle dans toute la province selon le cadre d'analyse et de pratiques de la justice reproductive. Selon le collectif SisterSong, la justice reproductive vise à garantir les droits de conserver son autonomie personnelle et corporelle, d'avoir des enfants, de ne pas en avoir, et de faire vivre ses enfants dans des communautés sécuritaires et durables.
Il y a une distinction importante à faire entre la disponibilité et l'accessibilité d'un service. On définit l'accessibilité comme la capacité d'obtenir un service sans barrières ni obstacles. Les services d'avortement sont actuellement disponibles au Nouveau-Brunswick, mais ils ne sont pas pour autant accessibles. Trop souvent, les discussions publiques sur l'amélioration de l'accès à l'avortement dans la province donnent l'impression que cet accès est faible, voire complètement inexistant, ce qui n'est pas le cas. Ce genre d'idées reçues peut en retour empêcher les gens d'obtenir les soins d'avortement dont iels ont besoin.
Retour historique de 1989 à 2024Techniquement, le système juridique a tranché le débat sur l'avortement en 1988, quand la Cour suprême du Canada a décriminalisé l'avortement. Cependant, depuis des décennies, l'accès aux soins d'avortement fait l'objet de discours misogynes, où la priorité n'est jamais mise sur l'autonomie des corps des femmes et des minorités de genre, mais sur le contrôle patriarcal de ces corps. De fait, le Nouveau-Brunswick se démarque par un mouvement anti-choix assez puissant. Que ce soit en raison d'une base religieuse encore très présente, d'une population vieillissante ou de valeurs familiales traditionnelles, cet attachement au mouvement anti-choix se fait également sentir dans l'arène politique, ce qui rend le changement difficile.
En 2014, le premier ministre et chef libéral Brian Gallant fait de l'accès à l'avortement un sujet central de sa campagne électorale. Une fois au pouvoir, il retire une partie d'un règlement qui nécessitait la signature de deux médecins pour avoir accès à un avortement chirurgical. Le Nouveau-Brunswick est aussi la première province au pays, en 2017, à rendre universel et gratuit un l'accès à la pilule abortive. Le gouvernement de Gallant maintient cependant une des restrictions du Règlement 84-20 de la Loi sur le paiement des services médicaux, qui interdit à l'Assurance-maladie de couvrir le coût des avortements chirurgicaux pratiqués en dehors des hôpitaux agréés.
En 2018, les progressistes-conservateurs gagnent les élections provinciales et le premier ministre Blaine Higgs s'affiche ouvertement « pro-vie » (anti-choix). Bien qu'il maintienne que sa position n'influencerait pas la façon dont le gouvernement allait gérer cet enjeu, l'accès à l'avortement se voit considérablement réduit durant ses deux mandats, jusqu'en 2024. Le 6 février 2024, la Clinique 554 de Fredericton, seule clinique privée à pratiquer des avortements chirurgicaux au Nouveau-Brunswick, se voit contrainte de fermer ses portes. Il s'agit du même endroit où, en 1994, le docteur Henry Morgentaler y avait ouvert sa clinique. Le docteur Adrian Edgar explique qu'en l'absence de financement provincial, l'établissement dépendait principalement des dons pour fonctionner puisqu'une partie des avortements pratiqués l'étaient gratuitement pour les patientes les plus démunies.
Pour ces raisons, jusqu'à tout récemment, le gouvernement fédéral retirait de l'argent envoyé au Nouveau-Brunswick pour les transferts en santé, car la province contrevenait à la loi en rendant difficile l'accès à l'avortement. De plus, jusqu'au début 2025, l'Association canadienne des libertés civiles poursuivait le gouvernement provincial en justice sur cette question.
Le 21 octobre 2024, la province du Nouveau-Brunswick élit pour la première fois une première ministre, la cheffe libérale Susan Holt. Moins de trois semaines après son élection, soit le 7 novembre 2024, Holt abroge l'article de loi limitant le remboursement des avortements chirurgicaux effectués en clinique privée. Par contre, bien que l'article de loi ait été abrogé, ça ne change pas les choses du jour au lendemain puisqu'aucune clinique privée n'offre de services de soin d'avortement en ce moment. De plus, il reste encore des barrières géographiques, financières, et linguistiques liées à la stigmatisation et au manque d'information.
Barrières à l'accèsEn ce qui concerne les barrières géographiques, au Nouveau-Brunswick, il faut savoir qu'il n'existe que trois points d'accès à l'avortement chirurgical : aux deux hôpitaux de Moncton, et à l'hôpital de Bathurst, dans le nord de la province. Ainsi, certaines personnes doivent faire plus de six heures de route aller-retour pour obtenir un avortement, ce qui a un impact sur la santé mentale des personnes enceintes.
L'accès géographique limité se traduit également en barrières financières pour plusieurs, en raison des coûts associés au déplacement et à la rareté du transport collectif interrégional dans la province. En plus des coûts de transport s'ajoutent les coûts découlant du fait de prendre congé du travail, de faire garder ses enfants et de loger dans un hôtel.
Le RFNB met également l'accent sur les barrières linguistiques rencontrées spécifiquement par les personnes francophones et/ou immigrantes. Souvent, ces personnes doivent choisir entre recevoir des services en anglais rapidement, ou attendre pour des services en français ou dans leur langue maternelle. Pourtant, recevoir des soins dans sa langue maternelle diminue les risques de complications.
Il ne faut pas négliger les barrières en lien avec la stigmatisation. Au Nouveau-Brunswick, l'avortement demeure un sujet extrêmement tabou, particulièrement pour les jeunes et les personnes 2ELGBTQIA+. Cette stigmatisation permet à certains mythes de se développer et d'être diffusés à grande échelle, et expose les personnes qui interrompent une grossesse à des sentiments de honte et au harcèlement.
Finalement, les personnes en quête de services d'avortement se heurtent également à des barrières en matière d'absence d'information. Très bien référencés sur les moteurs de recherche et financés par des organismes religieux anti-choix, les centres de « crise de grossesse » se déguisent comme des lieux d'information et de soutien, mais ils propagent de fausses informations. Pour contrevenir à cette mésinformation, le RFNB souhaite que les régies de santé et le gouvernement du Nouveau-Brunswick fournissent des informations claires sur l'accès actuel (par exemple, les types d'avortement, le nombre de rendez-vous nécessaires, les limites de la gestation et les points d'accès).
Un travail qui ne fait que commencerSi la barrière législative n'existe plus, le gouvernement doit poursuivre le travail afin de réellement donner accès aux services d'avortement, et ce, aux quatre coins de la province. Cela passera par : l'augmentation des centres de services au sein des hôpitaux, la mise en place de services dans des cliniques communautaires, l'embauche de sages-femmes pour pratiquer les avortements, l'embauche de radiologues pour accélérer l'accès aux échographies, le remboursement des prises de sang et des échographies hors hôpital afin de faciliter le suivi des avortements, et la mise en place de congés de maladie, qui permettront notamment aux personnes enceintes d'accéder aux services d'avortement sans en subir de conséquences économiques. Le RFNB demande donc au gouvernement d'assurer des services universels, gratuits, bilingues et de qualité, pour toutes les femmes et les minorités de genre dans la province.
Geneviève L. Latour est présidente du Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick. Cet article a été écrit grâce au travail de recherche et de vulgarisation produit par l'équipe du RFNB.
Photo : Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick
04.11.2026 à 18:24
Leyla Sall
L'Acadie du Nouveau-Brunswick a acquis le statut de communauté d'accueil d'immigrant·es francophones au début des années 2000. Un tel statut, reconnu par les différents niveaux de gouvernement (fédéral, provincial et municipal), entraîne un changement dans sa trajectoire sociopolitique : d'une minorité nationale, revendicatrice de services en français et protectrice de son identité à prédominance blanche, elle est devenue une communauté d'accueil d'immigrant·es.
C'est principalement un argument démographique et vitalitaire qui est mis de l'avant par les organismes et militant·es de l'immigration francophone [1]. Certes, l'élargissement des francophonies canadiennes minoritaires nécessite l'inclusion d'immigrant·es en provenance de la francophonie internationale, mais ce qui nous intéressera tout particulièrement sera l'inclusion de personnes racialisées au sein de la minorité francophone acadienne. Pour ce faire, la lutte contre la discrimination raciale devient une nécessité : elle permet d'assurer la cohésion sociale et d'éviter la fragmentation de la collectivité. Toutefois, l'Acadie est-elle prête à surmonter les obstacles qui freinent son objectif de faire société dans le contexte d'une diversité ethnoraciale entraînée par l'immigration ? Où en sommes-nous en matière de lutte contre la discrimination raciale ?
Un contrat plus ou moins honoréEn Acadie, l'immigration francophone est perçue comme une panacée permettant de faire face aux forces anglicisantes assimilatrices, au vieillissement de la population et à des taux de natalité en baisse. Les organismes et militant·es acadien·nes considèrent l'immigration de locuteur·rices francophones comme un outil d'élargissement des espaces sociaux francophones et de remplacement des « vieilles mains » dans certains secteurs du marché du travail voraces en main-d'œuvre (industries agroalimentaires, santé, éducation, hôtellerie-restauration, etc.). Le discours est essentiellement quantitatif : il faut hausser le pourcentage d'immigrant·es francophones par rapport au pourcentage d'immigrant·es qui ont l'anglais comme première langue officielle parlée.
L'accueil d'immigrant·es francophones en Acadie du Nouveau-Brunswick et dans les autres communautés francophones en situation minoritaire au pays semble obéir à une logique contractuelle tacite. L'Acadie milite pour une hausse des niveaux de l'immigration francophone et s'attend à ce que les nouveaux et nouvelles arrivant·es s'intègrent dans les espaces francophones existants. Quant aux immigrant.es, ils et elles espèrent vivre, bénéficier de services en français et travailler dans des espaces francophones inclusifs [2].
Le respect d'un tel contrat tacite entre l'Acadie et ses immigrant·es francophones implique une lutte sans relâche contre la discrimination raciale. Il en est ainsi parce qu'un grand nombre d'immigrant·es francophones provient de la francophonie internationale racialisée (Afrique subsaharienne et Afrique du Nord). Toutefois, habituée à assurer sa cohésion sociale grâce à un nationalisme ethnique qui se nourrit d'un discours à prédominance généalogique et patrimonial [3], comment l'Acadie du Nouveau-Brunswick peut-elle honorer les termes du contrat tacite avec ses immigrant·es racialisé·es ? Comment peut-elle bâtir un nouveau modèle de cohésion sociale au-delà de, ou avec, la diversité ethnoraciale ?
Des possibilités d'emploi limitéesL'inclusion des immigrant·es et le développement d'un sentiment d'appartenance à leur communauté d'accueil passent par l'obtention d'un emploi de qualité en français. Or, le travail est l'un des principaux domaines de la discrimination raciale en Acadie et dans les communautés francophones en situation minoritaire du pays (CFSM). En raison du contexte minoritaire, le marché du travail francophone y est exigu. Les immigrant·es se plaignent souvent d'être cantonné·es dans une niche structurelle du marché du travail local, au sein de laquelle sont regroupés les emplois disponibles dans les foyers de soins pour personnes âgées, les garderies, les centres d'appels, la suppléance dans les écoles primaires et secondaires, etc. En raison de la pénurie de main-d'œuvre, la maîtrise de l'anglais n'est pas exigée dans cette niche d'emploi structurelle. Il existe aussi des emplois dans la niche conjoncturelle d'emplois qui regroupe les emplois dans les domaines bancaire et assurantiel. Cette niche conjoncturelle d'emploi a émergé en raison des politiques d'équité en emploi, mais surtout du fait que les employeurs ont compris les avantages qu'ils peuvent tirer du recrutement d'une main-d'œuvre diversifiée du point de vue ethnoracial et culturel.
Il semble donc y avoir une ouverture dans les domaines de l'éducation et de la santé. Cependant, force est de constater que dans ces deux secteurs voraces en main-d'œuvre, les immigrant·es sont souvent surqualifié·es par rapport aux emplois qui leur sont offerts, cela en raison d'obstacles d'accès à la reconnaissance de leurs diplômes, de leurs acquis et expériences ainsi que de la discrimination indirecte, voire systémique.
Une lutte contre la discrimination inefficace ?La concentration des immigrant·es francophones dans des niches structurelles d'emplois et, dans une moindre mesure, conjoncturelle est principalement due à l'inefficacité de la lutte contre la discrimination raciale. Il semble y avoir une confusion entre la lutte contre le racisme, lequel est une idéologie, et la lutte contre la discrimination, qui est de l'ordre des pratiques et des inégalités dans l'accès aux ressources reposant sur des critères illégaux comme l'accent ou la couleur de la peau.
Si la lutte contre le racisme relève plus de l'éducation et de la sensibilisation, la lutte contre la discrimination relève du droit et de la mise en place de mesures positives visant à assurer aux différents groupes un accès équitable aux ressources (emplois, logement, éducation, etc.). Cependant, force est de souligner que, pour le moment, la solution adoptée pour lutter contre la discrimination raciale se résume principalement aux échanges interactionnels. Cela se traduit par de nombreuses formations pour lutter contre les biais inconscients et améliorer les interactions entre immigrant·es racisé·es et membres de la communauté acadienne, qui se retrouvent souvent en position de domination.
Pendant que la lutte contre la discrimination et une meilleure inclusion des immigrant·es se font attendre, la francophonie acadienne accueille de plus en plus d'immigrant·es en provenance de la francophonie racialisée. Toutefois, cette augmentation du nombre d'immigrant·es francophones se traduit, dans les faits, par l'émergence de communautés francophones qui s'organisent sur une base raciale, voire nationale, comme en témoignent les nombreuses associations (marocaine, sénégalaise, tunisienne, congolaise, algérienne, etc.). En conséquence, au lieu d'une francophonie acadienne diversifiée et inclusive, on assiste plutôt à une francophonie constituée de communautés distinctes et juxtaposées.
D'un nationalisme ethnique à un nationalisme civiquePour éviter cette fragmentation, cela nécessite une désethnicisation des rapports sociaux entre la communauté d'accueil et ses immigrant·es francophones souvent racialisé·es. Pour ce faire, l'Acadie devra clairement abandonner son caractère de nation-culture (ou de nation ethnique) pour devenir une nation-contrat [4], ce qui lui permettrait de respecter son engagement en ce qui concerne l'intégration des nouveaux et nouvelles arrivant·es. Une telle transformation représente une épreuve difficile, mais pas impossible.
En effet, le désir de protéger la langue française face à une anglophonie dominante et assimilatrice pourrait faciliter l'émergence d'un nationalisme civique contractuel et inclusif entre l'Acadie et ses immigrant·es. Cette transformation sociétale passe nécessairement par la mise en avant de principes de justice sociale, d'équité et de mesures positives que les principales institutions acadiennes pourront appliquer en s'inspirant des principes d'équité, de diversité, d'inclusion et de décolonisation.
[1] Huot, S., Veronis, L., Sall, L., Piquemal, N. et Zellama, F., « Favoriser la cohésion communautaire dans un contexte de diversité », Ottawa, Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada, 2020.
[2] Iacovino, R., Léger, R., « Francophone minority communities and immigrant integration in Canada : Rethinking the normative foundation », Canadian Ethnic Studies, vol. 45, no 1-2, 2013, p. 95-114.
[3] Landry, M. L'Acadie politique : Histoire sociopolitique de l'Acadie du Nouveau-Brunswick, Québec, Presse de l'Université Laval, 2015.
[4] Schnapper, D., La relation à l'autre au cœur de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1998.
Leyla Sall est professeur de sociologie à l'Université de Moncton.
Photo : Thomas Hawk (CC BY-NC-SA)