28.03.2026 à 16:58
Chléo Pelletier
L'hydroélectricité est un élément incontournable de l'imaginaire nationaliste québécois. Souvent présenté comme un fleuron national et une fierté d'ingénierie, le développement de l'hydroélectricité s'inscrit dans un processus d'accaparement des territoires et des ressources par l'État colonial québécois. Cela s'exerce aux dépens des droits des Premiers Peuples, de l'intégrité de leurs territoires et de leurs modes de vie. En quoi l'hydroélectricité est une forme de dépossession coloniale, une autre facette de l'extractivisme au Québec ?
J'ai grandi en France rurale avec l'imaginaire européen fondé sur la Doctrine de la découverte. J'ai longtemps cru aux récits populaires du Québec comme une terre d'accueil chaleureuse sur fond de paysages nordiques. J'apprenais à l'école que l'hydroélectricité était une énergie verte et que l'Amérique du Nord excellait dans ce domaine. Je n'apprenais pas le rôle de la France dans l'établissement de colonies ailleurs que dans les « départements français d'outre-mer » et en Afrique – rôle qui, d'ailleurs, était trop souvent conjugué au passé. Mon imaginaire des peuples autochtones en Amérique du Nord se limitait à Lucky Luke, Pocahontas et Bouba le petit ourson… Oui, c'est assez limitant.
J'ai fait le choix de venir m'installer au Québec et ce choix est venu avec une responsabilité commune à l'ensemble des Québécois·es : celle de reconnaître mon héritage colonial et de constater que j'ai encore beaucoup à apprendre. Je vous partage ici des bribes de mes apprentissages sur l'histoire de l'hydroquébécisme.
Naissance de l'hydronationalisme québécoisC'est à partir des années 1930 que la marche vers l'étatisation de l'hydroélectricité s'enclenche. Alors que la question de la nationalisation de l'hydroélectricité deviendra centrale aux campagnes électorales de Jean Lesage et de Robert Bourassa, avant eux, l'Union Nationale de Maurice Duplessis encourageait la privatisation des ressources hydrauliques. À la demande de ce premier ministre, plusieurs projets hydroélectriques ont vu le jour, avec pour objectif d'alimenter les activités de l'industrie minière, comme avec la centrale Rapide-7 en Abitibi, territoire anicinape. Les Innu·es n'ont pas été épargné·es non plus puisque sous Duplessis est né le projet Bersimis (en 1953) qui a été réservé à Hydro-Québec pour développer ses expertises techniques avant de s'attaquer à d'autres rivières innues pour des projets plus connus, comme Manic-5.
Hydro-Québec s'officialise en avril 1944 [1], et avec lui, l'hydronationalisme québécois. Cela commence par la nationalisation de deux compagnies : la Beauharnois Light Heat and Power et la Montreal Light Heat and Power. En 1960, Hydro-Québec n'est pourtant que responsable de 32,4 % [2] de la production électrique dans la province, ce qui encouragea le parti libéral, lors de son retour au pouvoir cette même année, à nationaliser l'ensemble des autres compagnies hydroélectriques.
En 1962-1963, sous le gouvernement de Jean Lesage, l'ensemble des ressources électriques du Québec passera sous la gouverne d'Hydro-Québec [3]. Dans un contexte d'après-guerre suivi de la Révolution tranquille, la nationalisation de l'hydroélectricité est présentée comme une solution d'avenir. Sous-jacente, se forme cependant l'instrumentalisation de l'hydroélectricité pour affirmer une identité canadienne-française coloniale et pour assouvir le désir de contrôle des territoires du gouvernement libéral.
« Instrumentaliser » ? « Identité coloniale » ? « Assouvir » ? Laissez-moi vous partager les paroles de nos politiciens pour justifier mon choix de mots :
« L'État québécois est le point d'appui collectif de la communauté canadienne-française. L'État québécois n'est pas un étranger parmi nous. Allons-nous le comprendre ! C'est à nous. Il est à nous. Il nous appartient et il émane de nous. » [4]
Jean Lesage, premier ministre du Québec (1960-1966)
« Le territoire du Québec est immense et en grande partie inexploré. […] C'est toute l'histoire du Québec qu'il faut réinventer ; c'est le courage et la volonté de nos ancêtres qu'il faut répéter au XXe siècle ; c'est notre territoire qu'il faut occuper ; c'est la Baie James qu'il faut conquérir. Nous avons décidé que le temps en était venu. » [5]
Robert Bourassa, premier ministre du Québec (1970-1976 ; 1985-1994)
Le contexte sociopolitique chancelant de l'après-guerre, accompagné du « règne » de Maurice Duplessis (1936-1939 et 1944-1959), ont été des facteurs menant à intensifier l'instrumentalisation de l'hydroélectricité dans la campagne politique libérale pour en faire une source d'espoir pour l'avenir du Québec. Dans les décennies suivantes, « [l]es paysages patrimoniaux des Eeyouch [entre autres] sont ainsi devenus les décors de ce développement et de l'hydroélectricité, le principal moteur de cette trajectoire nationale » [6].
Une énième stratégie coloniale dissimuléeComme le démontre Caroline Desbiens dans son ouvrage Puissance Nord, les projets hydroélectriques d'envergure au Québec n'ont pas seulement été mis en place pour répondre aux politiques économistes de l'époque, mais également pour établir une « souveraineté culturelle » [7] québécoise dans la province. Effectivement, ces projets ont été mis en place dans des termes de modernité industrielle qui ont fortement modelé le quotidien d'une génération complète d'ouvrier·ères et de leurs familles – Allochtones et Autochtones. L'hydroélectricité au Québec constitue un patrimoine industriel associé non seulement au développement économique, mais également à un ancrage socio-culturel dans les mémoires individuelles et collectives, et dans le reflet de la province sur le plan international. De plus, le harnachement des rivières et leur industrialisation – sans consentement libre, éclairé et continu des peuples autochtones – sont des actes perpétuant le colonialisme de peuplement et les politiques assimilationnistes. Rappelons-le : les Autochtones étaient considéré·es, selon la Loi sur les Indiens, comme mineur·es jusqu'en 1951, iels n'ayant pas le droit d'engager d'avocat, de pratiquer des rituels et cérémonies, ou d'aller à l'université sans perdre leur « statut d'Indien ».
Au fil des années, une portion de plus en plus considérable de la production électrique sera exportée à l'international, à l'instar des ressources minières extraites des sols de l'Eeyou Istchee, du Nunavik et du Nitassinan. La part des États-Unis dans le développement d'Hydro-Québec n'est d'ailleurs un secret pour personne. Dans son ouvrage L'Énergie du Nord [8], le premier ministre Robert Bourassa ne cache pas l'intérêt de son gouvernement pour ce marché florissant, comme en témoigne l'auteur de sa préface, James Schlesinger, économiste américain, fervent de discussions stratégiques militaires.
L'exemple le plus répandu dans l'imaginaire des Québécois·es lorsqu'il est question d'aménagement hydroélectrique est sans doute celui du complexe La-Grande en Eeyou Istchee/Baie-James, sous le gouvernement Bourassa. Signée en 1975, la Convention de la Baie James et du Nord Québécois (CBJNQ) a vu le jour en raison des revendications de la part des Eeyouch qui s'opposaient à l'appropriation de leur rivière par l'État québécois. C'est seulement près de 30 ans plus tard que les Eeyouch ont vu la CBJNQ pleinement mise en œuvre par la « Paix des Braves » [9] en 2002 ; d'ailleurs, aucune entente similaire n'a encore été convenue avec les autres Premières Nations du Québec, hormis les Naskapi·es qui font maintenant partie de cette Convention.
Le Nitassinan – territoire ancestral des Innu·es, qui chevauche en partie le territoire d'application de la CBJNQ – voit pourtant ses principaux axes hydriques drastiquement modifiés, et ce, depuis 1953 avec Bersimis-1. Avant même la création d'Hydro-Québec, d'autres compagnies s'étaient déjà approprié les rivières ancestrales autochtones. Parmi les 11 compagnies hydroélectriques de l'époque, prenons l'exemple de la Shawinigan Water and Power Company. Exerçant son pouvoir sur les territoires atikamekw nehirowisiwok, les installations hydroélectriques que l'on observe le long des routes hydriques des Atikamekw Nehirowisiwok ont commencé à apparaître dans les années 1910 ! [10]
Qu'en est-il aujourd'hui ?À part pour les Eeyouch, les Inuit et les Naskapi·es qui ont, après de longues batailles, réussi à obtenir des ententes à long terme, pour la majorité des autres Premières Nations du Québec, les relations sont encore tendues avec Hydro-Québec.
Et si les mesures de dédommagement permettaient au moins à toutes les communautés autochtones du Québec d'avoir accès à de l'eau potable et à de l'électricité comme pour la population québécoise ? À Kitcisakik, communauté anicinape située à deux heures de Val-d'Or, l'électricité devrait se rendre en 2025, mais il ne serait pas possible de raccorder les maisons à un système d'eau courante sans déménager la communauté [11].
Pourquoi les Autochtones ont-iels à payer l'électricité alors que les centrales qui la fournissent ont été construites sur leurs territoires, la majeure partie du temps sans leur consentement, et ont modifié de façon irréversible leurs modes de vie ?
Alors que la privatisation de l'eau n'est guère acceptable, on peut arguer que la nationalisation de celle-ci dans une province du Canada – pays (néo)colonial – ne l'est pas plus. En effet, parmi les nombreuses stratégies d'assimilation et d'effacement des peuples autochtones au Canada (tels que les pensionnats autochtones, la Loi sur les Indiens, la rafle des années 1960 ou le Livre blanc de 1969), l'accaparement des ressources et des territoires est une stratégie plus discrète, car multisectorielle et continue.
Ces questions sont légitimes à poser, puisqu'elles témoignent directement d'un dysfonctionnement systémique et actuel de notre rapport collectif aux ressources naturelles, mais aussi parce qu'elles mettent en lumière le privilège de l'Hydroquébécois·e.
[1] Hydro-Québec, « 1930-1944 – La marche vers l'étatisation ». En ligne : www.hydroquebec.com/histoire-electricite-au-quebec/chronologie/marche-vers-etatisation.htm
[2] Radio-Canada, « les débuts de la nationalisation de l'électricité au Québec en 1944 ». En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1163359/nationalisation-electricite-hydro-quebec-histoire-archives
[3] Stéphane Savard, « Les communautés autochtones du Québec et le développement hydroélectrique : un rapport de force avec l'État, de 1944 à aujourd'hui », Recherches amérindiennes au Québec, vol. 39, n°1-2, p. 47–60.
[4] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.
[5] Robert Bourassa, La Baie James, Montréal, Les Éditions du jour, 1973, p. 12.
[6] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.
[7] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.
[8] 38—Robert Bourassa, L'Énergie du Nord – La force du Québec, Montréal, Québec/Amérique, 1985, p. 9-22.
[9] 39—Nom officiel : « Entente concernant une nouvelle relation entre le gouvernement du Québec et les Cris du Québec »
[10] Hydro-Québec, « Une rivière fougueuse ». En ligne : www.hydroquebec.com/barrage-gouin/une-riviere-fougueuse.html
[11] Radio-Canada, « La communauté de Kitcisakik aura accès à l'électricité en 2025 ». En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1880301/projet-electrification-animiki-ickote-hydro-quebec
Chléo Pelletier (iel), candidat·e au doctorat en sciences géographiques, Université Laval
Illustration : Elisabeth Doyon
28.03.2026 à 16:41
Quentin Lehmann
Un boom d'exploration minière menace les territoires, la dénationalisation d'Hydro-Québec met en péril l'héritage énergétique québécois et des subventions de plusieurs milliards de dollars sont accordées à des multinationales étrangères. Ces réalités sont le résultat de la nouvelle filière batterie. Faisant appel à l'imaginaire séduisant de l'écomodernisation, ce projet néolibéral et colonial dissimule toutefois des risques importants et reconduit l'exploitation du territoire et du vivant.
Cette nouvelle filière [1] vise à faire du Québec le futur « leader mondial de l'économie verte » en agençant opportunités économiques et écologie. Malgré la place essentielle qu'occupe Northvolt dans l'économie de la batterie, il n'en représente qu'une simple composante. Il est essentiel de penser le Projet Saint-Laurent, la matérialisation de la vision financière défendue par François Legault dans son ouvrage Cap sur un Québec gagnant : le Projet Saint-Laurent, dans sa globalité pour discerner les liens entre les explorations minières, la création de zones d'innovation et de manufactures de batteries, les agrandissements de ports et d'autoroutes et les promesses de nouveaux barrages hydroélectriques.
Champ libre aux minièresBien que dans le paysage médiatique, le marché québécois de la batterie se limite généralement à Northvolt et aux usines de Bécancour, il est bien plus colossal qu'il ne le paraît [2]. Les grands titres des journaux l'annoncent, une « ruée vers l'or blanc » est en cours au Québec. Le Québec, détenteur de 25 % des réserves de lithium en Amérique du Nord et abritant des réserves d'autres « minéraux critiques et stratégiques » (MCS) comme le graphite, le phosphate, le niobium, le zinc, le nickel et le cobalt, est en proie à une nouvelle vague d'exploration minière. De futures mines menacent tant les territoires eeyouch (cris) et inuit au nord que les territoires nehirowisiw (atikamekw) et anishnabewaki (anishinabeg) au sud. Depuis 2021, ce sont plus de 165 155 nouveaux claims miniers qui ont été enregistrés, ce qui représente un bond de 65 % en deux ans.
Perpétuant et intensifiant le projet extractiviste de l'État québécois, la Coalition Avenir Québec (CAQ) cherche à attirer des géants miniers tels que Rio Tinto en faisant miroiter des promesses de faibles coûts d'exploitation, de subventions et de rentabilité. L'extraction de MCS est essentielle au développement de la filière batterie, puisqu'elle permet une proximité avec les autres industries du même marché. Cette interdépendance prend la forme de minières, comme Nemaska Lithium ou Nouveau Monde Graphite, qui possèdent autant les moyens d'extraction que les manufactures de première transformation pour la batterie.
Pour répondre aux besoins énergétiques industriels et extractivistes, quatre nouveaux barrages hydroélectriques sont annoncés, ainsi que la possibilité pour les entreprises de posséder leur propre circuit d'énergie. Il est aussi question de rouvrir de la centrale nucléaire de Gentilly-2 située à Bécancour. Ce faisant, la voie se dessine pour une privatisation et une croissance importantes dans le domaine énergétique. Accusés de faire du Québec le « Dollarama de l'énergie » pour attirer les multinationales étrangères, François Legault et Pierre Fitzgibbon continuent malgré tout à brader les mégawatts et à menacer le monopole d'Hydro-Québec pour accommoder les industries. Quelques mois après un discours de Fitzgibbon appelant à la sobriété énergétique des ménages, les 1000 mégawatts disponibles pour des projets industriels ont été distribués à des entreprises de la filière batterie et de celle de l'hydrogène vert.
À de nombreuses reprises, les expert·es en énergie de la société civile ont réclamé un dialogue social sur l'avenir énergétique [3]
tout en sonnant l'alarme quant aux futures pénuries d'électricité créées par une nouvelle industrie aussi énergivore. Ces expert·es soulignent aussi les incohérences écologiques, coloniales et économiques implicites à la réalisation de nouvelles infrastructures hydroélectriques. Malgré ces avertissements, la CAQ continue de promettre de l'énergie au plus bas prix en Amérique du Nord aux multinationales étrangères avec comme projet de harnacher de nouvelles rivières.
La Silicon Valley du Saint-LaurentUn autre pan du projet concerne la techno-industrie. Les nouvelles « zones d'innovation du Québec » (ZIQ), version locale des technopoles californiennes, ont pour but premier l'établissement et l'essor de la techno-industrie. Les objectifs sont clairs : accroître le passage de l'idée au marché, attirer les investissements privés et étrangers pour favoriser la croissance « propre et durable ». La ZIQ de la Vallée de la transition énergétique, composée de Shawinigan, Trois-Rivières et surtout Bécancour, sera, avec l'aide du gouvernement provincial et conjointement avec l'Université du Québec à Trois-Rivières, le cœur des filières batterie et de l'hydrogène vert, accueillant les plus gros projets d'usines et les centres de recherche de ces deux filières.
Les multinationales automobiles General Motors et POSCO ont déjà amorcé la construction de l'usine de cathodes de batteries Ultimum Cam, à Bécancour. Le projet s'est vu octroyer des prêts totalisant 297,87 millions de dollars par Québec et Ottawa. Suivront les milliards de dollars en prêts déjà promis aux autres « gros joueurs » tels que les partenaires EcoProBM, SK ON et Ford (644 M$), Northvolt (7 G$), Vale (55 M$) et d'autres. Selon Investissement Québec, un total de 15 milliards de dollars d'investissements est prévu pour l'ensemble de la filière – environ 46 % des investissements déjà engagés sont publics. Le rêve de Legault, celui de faire « fructifier » la vallée du Saint-Laurent pour créer notre propre Silicon Valley, est en voie de se réaliser.
En outre, aspirer à devenir la « batterie de l'Amérique du Nord » passe nécessairement par une croissance des importations et des exportations. La CAQ déposait en 2014 une réflexion sur le rôle économique du fleuve, laquelle a mené à son actuel projet économique maritime nommé « Avantage Saint-Laurent [4] ». Le fleuve jouant un rôle central dans la technopolisation du Québec, il est prévu d'agrandir et de moderniser les ports en eau profonde de Salaberry-de-Valleyfield, de Montréal à Contrecœur, de Trois-Rivières, de Bécancour, de Québec, de Baie-Comeau et de Sept-Îles. Ceux-ci sont destinés à favoriser l'exploitation minière du nord du Québec et à permettre la croissance de nouveaux marchés, dont celui de la batterie. De cette manière, le rachat par le gouvernement provincial du parc et du port industriel de LaPrade à Bécancour, au coût de 19 millions de dollars, vise à faciliter l'installation des grandes multinationales de la filière. Dans cette région, l'élargissement de l'autoroute 30 et 55 est aussi prévu, aux frais des contribuables (343 M$), pour le bien de la techno-industrie. Ce phénomène est le même pour le reste du Québec. Uniquement sur le terrain de Northvolt, le financement des activités préalables à l'usine s'élève à 200 millions de dollars pour le Québec.
Balafrer les forêts du Nord par la construction de routes minières, élargir les autoroutes sur les terres arables et bétonner les abords du fleuve sont les revers d'un développement aussi imposant.
Une filière déconnectée des besoinsLa position de chef de file mondial d'un marché « vert » en pleine croissance peut sembler fructueuse aux premiers abords. Cependant, la filière batterie est loin de correspondre aux promesses avancées par ses instigateur·trices.
Pour le Québec, le Projet Saint-Laurent représente un non-sens économique. Comme pour toute nouvelle filière fondée sur l'innovation technologique en fort besoin de croissance, l'attraction de capitaux à haut risque est nécessaire à son développement. S'intégrer à la compétition internationale du marché de la voiture électrique nécessite que l'État québécois octroie aux multinationales de très généreux incitatifs comme des subventions substantielles, des promesses d'aménagements préalables, une proximité géographique, ainsi qu'un accès à de l'énergie renouvelable, fiable et au rabais. Attirer de « gros joueurs », c'est s'inscrire dans les longues chaînes d'approvisionnement mondiales financiarisées et instables, sans avoir de mainmise sur les décisions ni de réelles garanties de retombées économiques locales. Contrairement à ce que prétend la CAQ, qui s'appuie sur le mythe pourtant largement discrédité du ruissellement de la richesse, investir massivement dans ces multinationales étrangères ne profitera pas à toute la société. D'ailleurs, à l'échelle locale, la filière batterie est complètement déconnectée des réalités économiques québécoises. Elle s'impose dans un marché inadapté et enfreint les bonnes pratiques de développement économique régional [5].
En vérité, le Québec fait face à une importante pénurie de main-d'œuvre, le rendant inapte à combler les milliers d'emplois promis sans mettre en danger les secteurs existants. À cela s'ajoutent le manque de recherche universitaire sur les technologies de la batterie et l'inexistence d'un marché local pour celles-ci, ce qui remet en cause la volonté de développer les expertises québécoises en innovation. D'autre part, depuis les fermetures de grosses industries telles qu'Electrolux, Belgo et Rio Tinto Alcan, les régions concernées sont parvenues à rétablir une certaine vitalité grâce à un processus de diversification économique. L'effet boomtown créé par l'arrivée d'une techno-industrie mondialisée met à risque l'autonomie économique de ces régions. Elle oblige d'importantes dépenses d'adaptation pour les municipalités tout en menaçant la pérennité des PME, le tout sans promesse de stabilité à long terme. Suivre aveuglément ce modèle d'économie extractiviste, mondialisée et dominée par des multinationales étrangères mène ni plus ni moins à un horizon d'aliénation économique.
L'économie d'abord, l'environnement… jamaisEncore une fois, les projets économiques sont privilégiés au détriment des enjeux écologiques. Effectivement, au-delà du manque de considération pour la biodiversité, les aberrations se multiplient lorsqu'on considère les réalités écologiques de la filière batterie. Ses porteur·euses la défendent en invoquant leurs efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais il ne faut pas se laisser duper. La réduction des émissions, bien que cruciale, ne reste qu'un seul des facteurs de l'équation environnementale. Loin d'être une solution miracle aux crises écologiques, le développement de l'industrie de la voiture-solo électrique aggrave d'autres enjeux socio-environnementaux et ne fait que déplacer les émissions de carbone dans d'autres pays et secteurs de production.
L'effet de verrou (lock-in) se comprend comme une dépendance pérenne à un sentier, à sens unique, issu de choix technologiques, institutionnels, organisationnels et économiques. Ainsi, en continuant d'investir dans le tout-à-l'automobile, les décideur·euses verrouillent à long terme le maintien du mode de vie de banlieue et de ses répercussions : l'étalement urbain, la bétonisation des terres arables, le définancement des transports collectifs, les dépenses dans les infrastructures autoroutières, la substitution du parc automobile, l'urbanisme tout-à-l'auto et la destruction des écosystèmes. Ces externalités du marché de l'automobile créent aussi leur propre verrou et entravent les autres sentiers possibles, soit le transport collectif, la densification, la décroissance, ou encore l'urbanisme à échelle humaine. Ces verrous justifient aussi d'autres choix écocidaires en donnant carte blanche à une nouvelle industrie extractiviste et automobile spoliatrice. Cette version de la transition énergétique empêche de remettre en question nos modes de production et nos rapports aux territoires. Rappelons qu'aucune technologie ou innovation ne fera de la croissance verte une stratégie viable, ni même « durable ».
Le clientélisme avant la démocratieLe processus de développement de la filière batterie est, de plus, entaché par des incohérences et des atteintes récurrentes aux procédures démocratiques. Ce phénomène s'illustre notamment par la déconcertante servilité de la CAQ face à l'industrie automobile. Annoncé dans la foulée d'un accord passé sous secret industriel, Northvolt Six est aujourd'hui le plus gros investissement public-privé de l'histoire du Québec. Paradoxalement, le projet ne respecte presque aucune bonne pratique démocratique existante pour encadrer les projets privés de ce type.
Le gouvernement caquiste cumule déjà une longue liste d'irrégularités, entre le boycottage délibéré du Bureau d'audiences publiques pour l'environnement (BAPE), la discréditation publique des inquiétudes citoyennes, les attaques directes contre les journalistes préoccupé·es, la rapidité de la mise en place des travaux préalables et les documents publics lourdement caviardés. Les fonctionnaires du ministère de l'Environnement en sont même arrivé·es à dénoncer la « commande politique » passée par le ministre en négligeant consciemment sa mission « l'instant d'un dossier ». Ces enjeux peuvent se résumer à trois aspects structurants et d'ailleurs récurrents lors de l'implantation d'une nouvelle industrie au Québec [6] : le consensus discret et opaque entre le gouvernement et les entreprises pour accélérer les processus de mise en place, le monopole des entreprises privées sur l'expertise et la mise en œuvre des projets, et enfin l'exclusion des acteur·trices tier·ces (société civile, Premières Nations) dans les décisions qui les concernent. Cette logique de développement économique clientéliste réitère aussi un passé extractiviste et colonial nuisant aux espoirs de réconciliation. En limitant les pouvoirs de l'État, des municipalités, des Premières Nations et des citoyen·nes face à cette techno-industrie puissante et mondialisée, la CAQ trace les contours d'une dystopie libérale.
Les changements climatiques, une occasion d'affairesLe Projet Saint-Laurent est une hydre capitaliste dont la filière batterie n'est qu'une des têtes. En plus des autres zones d'innovation du Québec, comme la zone DistriQ pour l'informatique quantique et Techtrum pour le numérique, d'autres villes comme Rouyn-Noranda, Longueuil et Rimouski réclament aussi leur ZIQ afin de développer leur industrie. En même temps, le marché de l'hydrogène vert et des bioénergies se développe malgré les avertissements des expert·es sur cette filière. Chacun de ces projets se rapporte à une même idéologie : « faire de la lutte contre les changements climatiques un levier majeur de développement économique et de rayonnement international [7] ». Assimiler l'écologie à la croissance économique reconduit inévitablement l'exploitation du territoire et du vivant. Dans un monde où les ressources sont limitées et en voie d'être épuisées, une prospérité sans croissance devrait, tout au contraire, être au cœur de la transition à effectuer.
[1] Nous pourrions ajouter ici les filières de l'hydrogène vert et des technologies de pointe quantique et numérique.
[2] Pour plus de détails, consulter la cartographie disponible en ligne : Quentin Lehmann, « Projet Saint-Laurent : le Québec comme Batterie de l'Amérique du Nord », Praxis. En ligne : praxis.encommun.io/cn/epwKENV_Fbo4v7WEO6pHIJ48ZYw/
[3] Voir notamment les quatorze revendications du Manifeste pour un avenir énergétique juste et viable, signé par des regroupements de la société civile. Ministère des Transports du Québec, « Avantage Saint-Laurent : La vision maritime du Québec », juin 2021.
[4] Ministère des Transports du Québec, « Avantage Saint-Laurent : La vision maritime du Québec », juin 2021.
[5] Voir Frédéric Laurin, « Critique économique du mode de développement de la filière batterie au Québec », Institut de recherche sur les PME, novembre 2023. En ligne : fredericlaurin.com/batteries/.
[6] Marie-José Fortin et Yann Fournis, « Une participation conflictuelle : la trajectoire territoriale des mobilisations contre le gaz de schiste au Québec », Participations, vol. 13, no 3, janvier 2016, p. 119-144.
[7] Gouvernement du Québec, « Plan pour une économie verte 2030 », juin 2023.
Quentin Lehmann est diplômé en sciences politiques et étudiant à la maîtrise en sciences de l'environnement à l'UQAM, militant dans le groupe L'Écothèque et chargé de projet responsable de la mobilisation jeunesse au Front commun pour la transition énergétique.
Illustration : Elisabeth Doyon
28.03.2026 à 16:27
Serigne Sarr
par Sérigne Sarr, correspondant à Dakar Ils ont dissous les partis politiques. Ils ont muselé la presse. Ils ont jeté des journalistes en prison. Ils ont prolongé leur propre mandat jusqu'en 2030 sans consulter personne. Et maintenant, par décret, le 13 mars 2026, ils s'attaquent au dernier (…)