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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

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22.09.2026 à 12:49

Chaque jour, des gens risquent tout pour vivre...

Fredy Linus Bouchen, Stéphanie Garneau

Chaque jour, des gens risquent tout pour vivre dignement. La moindre des choses, c'est de comprendre pourquoi.

Fredy Linus Bouchen a traversé cinq frontières pour fuir le Cameroun jusqu'en Europe. L a sociologue Stéphanie Garneau étudie les migrations depuis vingt ans. Ensemble, ils unissent témoignage vécu et rigueur analytique pour expliquer pourquoi, chaque jour, des milliers de personnes risquent leur vie aux frontières.

Les médias diffusent quotidiennement des images de personnes migrantes qui tentent de franchir une frontière, parfois au péril de leur vie. Ces images sont réelles, mais elles sont rarement accompagnées d'un contexte qui permette de comprendre pourquoi ces personnes partent, ce qui rend leurs trajets si dangereux, ou ce que ces histoires disent de notre monde. Sans ce contexte, les préjugés s'installent, les peurs grandissent, et la réalité de la migration reste profondément mal comprise.

C'est ce vide que vient combler Migration, frontières, exil. Ensemble, Stéphanie et Fredy offrent ce que ni la recherche seule ni le témoignage seul ne peuvent donner : une compréhension à la fois rigoureuse et profondément ancrée dans le réel de ce que signifie migrer aujourd'hui. Leur livre démonte les idées reçues, explique les mécanismes d'un système injuste, et montre comment les frontières, loin d'être des réalités naturelles, sont des constructions politiques ayant de trop lourdes conséquences humaines.

Cet essai pose aussi des questions que l'on n'ose pas toujours poser : pourquoi certaines personnes peuvent-elles voyager librement alors que d'autres risquent leur vie pour le faire ? Qui profite de ce système ? Et que pouvons-nous faire, comme citoyen·nes, pour que ça change ? Migration, frontières, exil est un livre nécessaire, qui donne aux jeunes lecteur·rices les outils pour démêler le vrai du faux, comprendre les injustices qui structurent nos sociétés et réfléchir à ce qu'un autre monde pourrait être.

Né à Douala, Fredy Linus Bouchen est technicien en programmation et production et responsable de maintenance. Il a risqué sa vie sur les routes migratoires, du Cameroun à l'Europe. En Espagne, il s'est engagé dans la lutte pour la justice migratoire. Il vit au Québec avec sa famille.a risqué sa vie sur les routes migratoires, du Cameroun à l'Europe. Migration, frontières, exil est son premier livre.

Née en Abitibi, Stéphanie Garneau est sociologue et professeure en travail social à l'Université d'Ottawa. Elle effectue des recherches, enseigne et publie sur les enjeux migratoires depuis vingt ans. Migration, frontières, exil est son premier essai jeunesse.

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22.09.2026 à 12:49

Présidentielle 2027 en France : affronter la possibilité du pire

Edwy Plenel

« Les conditions sociales du fascisme continuent à exister », affirmait Theodor W. Adorno en 1967 dans une conférence prophétique sur « le nouvel extrémisme de droite ». Sa réédition est une opportune invitation à prendre la mesure du péril, confirmé par le succès récent de l'AfD en Allemagne.

Tiré d' Europe Solidaire Sans Frontières 8 septembre 2026 Par Edwy Plenel

[Préface à la réédition du Nouvel Extrémisme de droite de Theodor W. Adorno dans la collection « Champs » des éditions Flammarion publiée dans Médiapart pour sa portée politique présente.].

Nous avons manqué de vigilance. Pourtant nous étions prévenus. Et de longue date. « Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde » : c'est ainsi que fut longtemps traduit le dernier vers de La Résistible Ascension d'Arturo Ui, pièce de théâtre écrite en 1941 dans son exil finlandais par Bertolt Brecht (1898-1956). Pour décrire la mécanique de l'avènement du nazisme, le dramaturge allemand y transforme Adolf Hitler en gangster de Chicago, chef mafieux aussi grotesque qu'impitoyable. « L'Arturo Ui, a-t-il résumé, est une parabole, conçue dans le but de détruire le respect habituel et dangereux devant les grands tueurs. »

Le choix par Brecht d'un décor nord-américain n'est pas innocent. Le 31 octobre 1936, dans un discours prononcé quelques jours avant sa réélection, le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) s'en était pris aux « vieux ennemis de la paix » que sont « le monopole industriel et financier, la spéculation, la banque véreuse », avant de poursuivre ainsi : « Ils avaient commencé à considérer le gouvernement des États-Unis comme un simple appendice de leurs affaires privées. Nous savons maintenant qu'il est tout aussi dangereux d'être gouverné par l'argent organisé que par le crime organisé. »

Voici donc le ventre fécond, dont l'évocation souligne notre actuelle mafiosisation du monde : ce capitalisme criminel, hors la loi, qui, pour survivre, est prêt à jeter aux orties les oripeaux de démocraties affaiblies et déclinantes. Mais, largement popularisée, au point d'être devenue une expression courante, cette traduction bien connue est quelque peu infidèle.

Nulle « bête immonde » dans le texte original brechtien. « Car ce terreau putride est encore fécond ! », propose la plus récente des traductions françaises, qui la fait disparaître. « Le ventre est encore fécond d'où ça sort », suggérait celle qui l'a précédée, chez le même éditeur.

Avec son « ça », pronom indéfini, cette variante rejoint le cœur du propos de Brecht : ce mal politique radical ne nous est pas inconnu, il ne nous est ni étranger ni extérieur. D'ailleurs, vous le savez pertinemment, lance-t-il au public dans le sous-titre de sa pièce : « Ce grand hold-up que vous connaissez bien. »

De la genèse du désastre

Bref, l'arrivée au pouvoir de forces autoritaires qui piétinent les droits, musèlent les libertés, discriminent les minorités et congédient l'idéal démocratique, en somme de ces ennemis de l'égalité que nous nommons « extrême droite » et dont les habits mondiaux sont infiniment variés, n'est jamais une fatalité.

Loin d'une catastrophe imprévisible, inimaginable et impensable, elle est le produit d'un processus durant lequel, bien avant qu'elle n'advienne, des indifférences et des aveuglements, des renoncements et des compromissions, des abandons et des capitulations, l'ont accompagnée et facilitée. C'est le sens de ce « résistible » du titre d'Arturo Ui, adjectif auquel Brecht renoncera dans la version du texte postérieure à la Seconde Guerre mondiale, tant l'ascension s'était, hélas, révélée irrésistible.

« Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe », glisse dans son Livre des passages Walter Benjamin (1892-1940), cet autre antifasciste allemand. De lucidité autant que de désespoir, son suicide à Portbou, en Espagne, le 26 septembre 1940, mit fin tragiquement à son échappée hors de l'Europe nazifiée qui devait lui permettre de retrouver, aux États-Unis, son ami exilé Theodor W. Adorno (1903-1969) avec lequel il n'avait cessé de correspondre.

C'est de ce « comme avant », de cette genèse du désastre, des habitudes et des accommodements qui font le jeu et le lit de la catastrophe, que nous parle Le Nouvel Extrémisme de droite, texte prophétique d'Adorno, issu d'une conférence prononcée en 1967 à Vienne, en Autriche, aujourd'hui réédité par la collection de poche « Champs » des éditions Flammarion, dans une traduction d'Olivier Mannoni.

« Les conditions sociales du fascisme continuent à exister », y affirme d'emblée cette figure de l'école de Francfort. Deux décennies après l'effondrement du régime nazi, Adorno se propose de développer « l'idée que les conditions d'existence des mouvements fascistes continuent à être présentes sur le plan social, sinon sur le plan immédiatement politique ».

Lire ce texte aujourd'hui, à près de soixante années de distance, c'est prendre la mesure du long assoupissement ayant précédé l'évidence qui, désormais, nous alarme et nous accable : cette possibilité du pire dont l'États-Unien Donald Trump, le Russe Vladimir Poutine, l'Israélien Benyamin Nétanyahou, l'Argentin Javier Milei et bien d'autres sont les incarnations.

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure.

Nous nous sommes rassurés à trop bon compte. À mesure que les générations suivantes en prenaient conscience, l'incommensurabilité des crimes nazis, au premier chef le génocide des juifs d'Europe, a fait écran, endormant nos vigilances. Face à la monstruosité de la Shoah, le « plus jamais ça » est devenu un « rien ne ressemble, rien ne ressemblera à cela », entraînant une lecture de la catastrophe par la fin, dans l'oubli, voire l'ignorance de l'ordinaire qui l'avait fait advenir.

Ainsi dévitalisés, comme s'ils avaient été vidés de leurs mécanismes intérieurs, les mots « fascisme » et « nazisme » sont devenus des entraves à la lucidité. On les conjure officiellement pour mieux s'aveugler sur leurs renaissances. Encalminés dans l'époque qui les contextualise et les documente, ils ont fini par appartenir à un passé figé dont les commémorations sont autant de mises à distance, qui les enferment dans les vitrines d'une « histoire antiquaire », pour reprendre la formule de Nietzsche dans ses Considérations inactuelles.

Une exigence de ressemblance a servi d'alibi à l'aveuglement : si ce n'est pas tout à fait pareil, s'il n'y a pas de bandes armées comme les sections d'assaut du parti national-socialiste, de croix gammées et de saluts nazis, c'est qu'il n'y a pas de risque de récidive.

Et c'est ainsi, dans la certitude d'avoir conjuré le danger épidémique d'une nouvelle peste brune, que nos gouvernants et nos médias, ces dernières décennies, se sont accommodés de mots et d'actes, d'idéologies et de politiques – notamment sur l'immigration et la sécurité –, faisant la courte échelle aux nouveaux fascismes de ce XXIe siècle dont la progression semble, de nouveau, irrésistible.

Traquer les signaux d'un retour du pire

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure. C'est ce que Theodor W. Adorno n'a cessé de marteler jusqu'à son dernier souffle – il est mort en 1969, deux ans après la conférence de Vienne.

La génération de survivant·es à laquelle il appartenait restait hantée par l'effondrement allemand dont elle avait été témoin et qu'elle n'avait pu empêcher. Comment la barbarie avait-elle pu surgir au cœur de la civilisation ? Pourquoi aucune digue n'avait-elle tenu, jusqu'à permettre le crime contre l'humanité ? Quels ressorts psychologiques ont pu faciliter la perdition de l'homme dans cette haine absolue de l'Autre – le juif en l'espèce –, qui est la négation de sa propre humanité ?

Ces interrogations, loin de congédier le passé, le transforment en vigilance au présent. Dès lors, pour Adorno et ses semblables, ce fut une évidence qu'il fallait traquer les signaux, même les plus faibles, d'un retour du pire. Et les traquer en profondeur, bien au-delà des apparences.

C'est pourquoi il moque ici cette « consolation bourgeoise d'ordre quiétiste » qui se rassure par la dénonciation des provocations de groupes néonazis, sans voir que le mal est plus enfoui, niché dans l'imperfection d'une « démocratie qui ne s'est nulle part concrétisée réellement et entièrement », une démocratie « restée formelle », « pas encore, à ce jour, totalement à la hauteur de l'idée qu'elle se fait d'elle-même ».

Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme.

Marie-Andrée Ricard, philosophe

« Je ne veux pas aborder la question des organisations néonazies, dit-il dans une autre conférence célèbre, de 1959, reprise dans Modèles critiques. Je considère que la survie du national-socialisme à l'intérieur de la démocratie est potentiellement plus menaçante que la survie de tendances fascistes contre la démocratie. » Sous l'intitulé « Que signifie : repenser le passé ? », Adorno y martèle, à l'attention d'un public allemand, sa conviction qu'« on veut se libérer du passé à tort parce que le passé auquel on voudrait échapper est encore très vivant ».

Suivront trois autres conférences qui, toutes, développent ce questionnement : en 1960, autour du « désir autoritaire », dans le prolongement d'une enquête parue en 1950 aux États-Unis sur « la personnalité autoritaire » ; en 1962, sous la forme d'un appel « pour combattre l'antisémitisme aujourd'hui » ; et celle-ci, de 1967, cherchant à cerner « le nouvel extrémisme de droite ».

Elles forment un triptyque cohérent, comme le souligne la philosophe Marie-Andrée Ricard, traductrice de la première d'entre elles : « Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme, ou qui tend à tout le moins vers cet ordre antidémocratique et donc aussi potentiellement totalitaire. »

Avant ces conférences à visées pédagogiques et au point de départ des réflexions qui les inspirent, il y a un ouvrage fondateur, coécrit avec Max Horkheimer (1895-1973) durant la guerre, La Dialectique de la raison. Datée de mai 1944, son introduction le présente comme une « tentative de comprendre pourquoi l'humanité, au lieu de s'engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans une nouvelle forme de barbarie ».

À rebours des philosophies du progrès, dont le temps linéaire n'intègre pas les bifurcations régressives, Horkheimer et Adorno interrogent l'autodestruction des Lumières, cet effondrement de la justice et du droit où peuvent s'abîmer les démocraties.

La première des « Notes et esquisses » placées en annexe de ce livre met en évidence la motivation intime des deux auteurs : une colère jamais éteinte contre tous ces beaux esprits, gorgés de certitudes et installés dans leur confort, matériel ou idéologique, qui n'ont pas voulu voir ou, pis, qui n'ont pas craint la montée du nazisme.

Elle s'intitule « Contre ceux qui ont réponse à tout », et commence ainsi : « L'époque hitlérienne nous a appris entre autres choses qu'il est stupide d'être trop malin. Combien d'arguments bien fondés les Juifs n'ont-ils pas avancés pour montrer que Hitler n'avait guère de chance de prendre le pouvoir à un moment où son ascension était déjà si évidente ! Je me souviens d'une conversation au cours de laquelle un économiste affirmait qu'il était impossible de mettre toute l'Allemagne en uniforme, en donnant comme argument que les intérêts des brasseurs bavarois s'y opposeraient. Puis d'autres personnes bien informées prétendirent que le fascisme était impossible en Occident. Par leur bêtise, ces esprits malins ont pourtant facilité la tâche aux barbares. »

Comprendre ce qui nous est arrivé, afin de mieux résister

À moins d'un an d'une élection présidentielle française qui, en 2027, pourrait offrir le pouvoir à l'extrême droite, comment ne pas lire ces lignes sans penser à nos esprits malins contemporains qui, depuis les premières percées électorales du Front national en 1983-1984, n'ont cessé d'en relativiser le danger ?

Quatre décennies durant lesquelles, sous des présidences de gauche comme de droite, ce risque fut successivement minimisé, instrumentalisé, valorisé, banalisé, cajolé, fréquenté, adoubé… Et voici qu'après trois scrutins présidentiels où l'extrême droite a figuré au second tour (en 2002, 2017 et 2022), elle a le vent en poupe, plus que jamais en position de force tant elle est galvanisée par un contexte international favorable aux nouveaux fascismes.

Mais rien n'est inéluctable : l'histoire n'est jamais écrite par avance et l'improbable peut déjouer les scénarios les plus établis. Aussi importe-t-il de comprendre ce qui nous est collectivement arrivé, afin de mieux résister, faire front et faire face dans l'intelligence de nos manques et de nos faiblesses. C'est toute l'utilité de cet essai de Theodor W. Adorno dont les diagnostics sont autant de prophéties.

D'abord, pose-t-il d'entrée, il y a le capitalisme, sa « tendance toujours dominante à la concentration du capital », sa course infinie à l'avidité et à la prédation, cet « illimitisme » qui fut toujours sa marque, dans un désir d'exploitation sans freins ni bornes du vivant, des hommes comme de la nature, et ce règne absolu de la marchandise qui réifie et déshumanise.

En 1967, alors que le plein-emploi règne encore, que la révolution numérique balbutie à peine et que l'intelligence artificielle relève de la science-fiction, Adorno voit déjà rôder « le spectre du chômage technologique » et advenir ce moment où « même les gens intégrés au processus de production se sentent déjà potentiellement superflus », autrement dit ce temps de déclassement où « ils se considèrent en réalité comme des chômeurs potentiels ».

Quand il arrive à son point de rupture, devenu capitalisme du désastre tant son insatiabilité mène l'humanité dans une impasse, le capital rencontre cette qualité particulière du fascisme d'être, selon Adorno, « une pratique sans concept ». Il veut dire par là d'être une machine de pouvoir, d'un « pouvoir inconditionnel », habile à capter les masses en les unifiant autour d'un « lexique de l'effroi » et d'un « appel à la personnalité autoritaire ». La nouvelle extrême droite, telle que l'entend Adorno, n'a pas besoin d'une « théorie réellement constituée », seule lui importe son adaptabilité à un objectif unique : la conquête, coûte que coûte, sans foi ni loi, du pouvoir.

Bien avant que les discours d'extrême droite gagnent en hégémonie dans la bataille culturelle, Adorno prédisait que ce serait « le domaine dans lequel ils peuvent essayer, et essaieront à coup sûr, et essaieront encore plus de se déchaîner ».

Considérant la propagande « comme le centre, comme la chose elle-même » du fascisme, il anticipait cette dictature des opinions qui, de nos jours, étouffe à feu lent la démocratie des informations, délégitimant les vérités de fait au profit des mensonges que sont les prétendues vérités alternatives – de croyance, de conviction, d'identité, de communauté, de préjugé, etc.

Mieux encore, Adorno anticipe l'avènement – ou plutôt le retour, car ce fut déjà une caractéristique de la modernité réactionnaire des années 1930, documentée par l'historien Jeffrey Herf – de ce techno-fascisme dont les oligarques de la Silicon Valley californienne sont de nos jours les promoteurs et Elon Musk la figure emblématique.

Il évoque ici cette « curieuse unité de système de démence et de perfection technologique » qu'a déployé le nazisme et, ailleurs, souligne combien le fétichisme de la technique est l'un des traits distinctifs de la « personnalité autoritaire », qui la considère comme une fin en soi, où l'objectif recherché justifie tous les moyens, sans aucune limite morale, sans aucun empêchement éthique.

« La question est de savoir qui est le maître, un point c'est tout » : cette réplique de Humpty Dumpty à Alice dans De l'autre côté du miroir (1871), l'œuvre de Lewis Carroll, pourrait résumer le lien qu'Adorno établit entre la psychologie sociale – la « personnalité autoritaire » – et la dynamique politique – le coup de force transgressif – dans la genèse ininterrompue de l'extrême droite.

« Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle », fait écho Carl Schmitt (1888-1985), ce juriste allemand rallié au nazisme qui théorisa l'état d'exception où s'impose une volonté sans entraves par la désignation d'un ennemi vital. Une stratégie abruptement résumée par l'États-Unien Curtis Yarvin dans un entretien avec Le Grand Continent : « Lorsque vous agissez avec une autorité désinhibée, les choses s'arrangent vite », confie ce cow-boy des « Lumières sombres » trumpistes, connu pour ses propos racistes, esclavagistes et eugénistes.

La démocratie est l'art et l'exigence des limites

À l'inverse, la démocratie est l'art et l'exigence des limites et de la précaution. État de droit, séparation des pouvoirs, droit international, égalité des droits sans distinction de naissance, d'apparence, de croyance : ces principes, aussi brandis que malmenés de nos jours, ne disent pas autre chose que la nécessité d'entraves aux pouvoirs, d'empêchements de leurs abus, de protections des individus, d'autonomie de la société, de respect des oppositions.

Pour les renverser, les fascismes se trouveront toujours de nouveaux boucs émissaires afin de ruiner l'idéal qui fonde cet idéal démocratique, à savoir la proclamation, depuis le XVIIIe siècle, de l'égalité naturelle, ce moteur de toutes les émancipations. Chasse à l'immigré, à l'étranger, au différent, aux minorités, sous toutes latitudes tant l'origine ne protège de rien.

« Il n'y a pas d'habit particulier pour ce moine-là », souligne l'historien états-unien Robert O. Paxton dans Le Fascisme en action (Seuil, 2004), livre écrit sous le choc de la guerre contre le terrorisme qui, après l'attentat du 11-Septembre, ouvrit la voie à la renaissance du fascisme états-unien dont la présidence Trump est l'aboutissement.

Rejoignant l'alarme visionnaire de Theodor W. Adorno, Paxton souligne les « passions mobilisatrices » des actions fascistes dont l'imaginaire défie les forces démocratiques. « On peut définir le fascisme, écrit-il, comme une forme de comportement marqué au coin d'une préoccupation obsessionnelle pour le déclin de la société, pour son humiliation et sa victimisation, pour les cultes compensatoires de l'unité, de l'énergie et de la pureté. »

Anticipant l'avènement ravageur du trumpisme, Paxton recommandait de ne pas se contenter de chercher « des répliques exactes » pour découvrir les signes avant-coureurs d'un nouveau cycle fasciste. Pour sa part, il les discernait « dans des situations de paralysie politique lors d'une crise, dans l'attitude de conservateurs à la recherche d'alliés plus énergiques et prêts à renoncer aux procédures légales et au respect de la loi afin d'obtenir un support de masse via la démagogie nationaliste et raciste ». « Les fascistes, résumait-il, sont proches du pouvoir lorsque les conservateurs commencent à leur emprunter leurs méthodes. »

Nous y sommes. Seule une passion mobilisatrice adverse pourra faire reculer cette ombre qui gagne. C'est la conclusion d'Adorno qui appelle à déployer « la force décisive de la raison », autrement dit à rassembler le plus largement possible dans la défense de l'essentiel. Mais sans illusions ni démagogies, souligne-t-il, c'est-à-dire « en faisant appel à la vérité réellement non idéologique ».

Face aux extrêmes droites, nous dit Adorno, il ne suffit pas de croire que l'on pense politiquement juste. Il faut aussi faire converger et s'efforcer de fédérer toutes les bonnes volontés qui prennent conscience du risque encouru, par-delà les nuances et les divergences qui les traversent ou les opposent.

« La manière dont les choses évolueront, et la responsabilité de leur évolution, c'est de nous qu'elles dépendent en dernière instance », conclut Adorno. Une conclusion qui rejoint la chute d'Arturo Ui :

« Mais vous, levez les yeux, cessez de jacasser Apprenez donc à voir, et enfin agissez. »

À nous toutes et tous d'agir ensemble, dans la certitude de la possibilité du pire.

Edwy Plenel

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22.09.2026 à 12:49

Présidentielle 2027 en France : affronter la possibilité du pire

Edwy Plenel

« Les conditions sociales du fascisme continuent à exister », affirmait Theodor W. Adorno en 1967 dans une conférence prophétique sur « le nouvel extrémisme de droite ». Sa réédition est une opportune invitation à prendre la mesure du péril, confirmé par le succès récent de l'AfD en Allemagne.

Tiré d' Europe Solidaire Sans Frontières 8 septembre 2026 Par Edwy Plenel

[Préface à la réédition du Nouvel Extrémisme de droite de Theodor W. Adorno dans la collection « Champs » des éditions Flammarion publiée dans Médiapart pour sa portée politique présente.].

Nous avons manqué de vigilance. Pourtant nous étions prévenus. Et de longue date. « Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde » : c'est ainsi que fut longtemps traduit le dernier vers de La Résistible Ascension d'Arturo Ui, pièce de théâtre écrite en 1941 dans son exil finlandais par Bertolt Brecht (1898-1956). Pour décrire la mécanique de l'avènement du nazisme, le dramaturge allemand y transforme Adolf Hitler en gangster de Chicago, chef mafieux aussi grotesque qu'impitoyable. « L'Arturo Ui, a-t-il résumé, est une parabole, conçue dans le but de détruire le respect habituel et dangereux devant les grands tueurs. »

Le choix par Brecht d'un décor nord-américain n'est pas innocent. Le 31 octobre 1936, dans un discours prononcé quelques jours avant sa réélection, le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) s'en était pris aux « vieux ennemis de la paix » que sont « le monopole industriel et financier, la spéculation, la banque véreuse », avant de poursuivre ainsi : « Ils avaient commencé à considérer le gouvernement des États-Unis comme un simple appendice de leurs affaires privées. Nous savons maintenant qu'il est tout aussi dangereux d'être gouverné par l'argent organisé que par le crime organisé. »

Voici donc le ventre fécond, dont l'évocation souligne notre actuelle mafiosisation du monde : ce capitalisme criminel, hors la loi, qui, pour survivre, est prêt à jeter aux orties les oripeaux de démocraties affaiblies et déclinantes. Mais, largement popularisée, au point d'être devenue une expression courante, cette traduction bien connue est quelque peu infidèle.

Nulle « bête immonde » dans le texte original brechtien. « Car ce terreau putride est encore fécond ! », propose la plus récente des traductions françaises, qui la fait disparaître. « Le ventre est encore fécond d'où ça sort », suggérait celle qui l'a précédée, chez le même éditeur.

Avec son « ça », pronom indéfini, cette variante rejoint le cœur du propos de Brecht : ce mal politique radical ne nous est pas inconnu, il ne nous est ni étranger ni extérieur. D'ailleurs, vous le savez pertinemment, lance-t-il au public dans le sous-titre de sa pièce : « Ce grand hold-up que vous connaissez bien. »

De la genèse du désastre

Bref, l'arrivée au pouvoir de forces autoritaires qui piétinent les droits, musèlent les libertés, discriminent les minorités et congédient l'idéal démocratique, en somme de ces ennemis de l'égalité que nous nommons « extrême droite » et dont les habits mondiaux sont infiniment variés, n'est jamais une fatalité.

Loin d'une catastrophe imprévisible, inimaginable et impensable, elle est le produit d'un processus durant lequel, bien avant qu'elle n'advienne, des indifférences et des aveuglements, des renoncements et des compromissions, des abandons et des capitulations, l'ont accompagnée et facilitée. C'est le sens de ce « résistible » du titre d'Arturo Ui, adjectif auquel Brecht renoncera dans la version du texte postérieure à la Seconde Guerre mondiale, tant l'ascension s'était, hélas, révélée irrésistible.

« Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe », glisse dans son Livre des passages Walter Benjamin (1892-1940), cet autre antifasciste allemand. De lucidité autant que de désespoir, son suicide à Portbou, en Espagne, le 26 septembre 1940, mit fin tragiquement à son échappée hors de l'Europe nazifiée qui devait lui permettre de retrouver, aux États-Unis, son ami exilé Theodor W. Adorno (1903-1969) avec lequel il n'avait cessé de correspondre.

C'est de ce « comme avant », de cette genèse du désastre, des habitudes et des accommodements qui font le jeu et le lit de la catastrophe, que nous parle Le Nouvel Extrémisme de droite, texte prophétique d'Adorno, issu d'une conférence prononcée en 1967 à Vienne, en Autriche, aujourd'hui réédité par la collection de poche « Champs » des éditions Flammarion, dans une traduction d'Olivier Mannoni.

« Les conditions sociales du fascisme continuent à exister », y affirme d'emblée cette figure de l'école de Francfort. Deux décennies après l'effondrement du régime nazi, Adorno se propose de développer « l'idée que les conditions d'existence des mouvements fascistes continuent à être présentes sur le plan social, sinon sur le plan immédiatement politique ».

Lire ce texte aujourd'hui, à près de soixante années de distance, c'est prendre la mesure du long assoupissement ayant précédé l'évidence qui, désormais, nous alarme et nous accable : cette possibilité du pire dont l'États-Unien Donald Trump, le Russe Vladimir Poutine, l'Israélien Benyamin Nétanyahou, l'Argentin Javier Milei et bien d'autres sont les incarnations.

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure.

Nous nous sommes rassurés à trop bon compte. À mesure que les générations suivantes en prenaient conscience, l'incommensurabilité des crimes nazis, au premier chef le génocide des juifs d'Europe, a fait écran, endormant nos vigilances. Face à la monstruosité de la Shoah, le « plus jamais ça » est devenu un « rien ne ressemble, rien ne ressemblera à cela », entraînant une lecture de la catastrophe par la fin, dans l'oubli, voire l'ignorance de l'ordinaire qui l'avait fait advenir.

Ainsi dévitalisés, comme s'ils avaient été vidés de leurs mécanismes intérieurs, les mots « fascisme » et « nazisme » sont devenus des entraves à la lucidité. On les conjure officiellement pour mieux s'aveugler sur leurs renaissances. Encalminés dans l'époque qui les contextualise et les documente, ils ont fini par appartenir à un passé figé dont les commémorations sont autant de mises à distance, qui les enferment dans les vitrines d'une « histoire antiquaire », pour reprendre la formule de Nietzsche dans ses Considérations inactuelles.

Une exigence de ressemblance a servi d'alibi à l'aveuglement : si ce n'est pas tout à fait pareil, s'il n'y a pas de bandes armées comme les sections d'assaut du parti national-socialiste, de croix gammées et de saluts nazis, c'est qu'il n'y a pas de risque de récidive.

Et c'est ainsi, dans la certitude d'avoir conjuré le danger épidémique d'une nouvelle peste brune, que nos gouvernants et nos médias, ces dernières décennies, se sont accommodés de mots et d'actes, d'idéologies et de politiques – notamment sur l'immigration et la sécurité –, faisant la courte échelle aux nouveaux fascismes de ce XXIe siècle dont la progression semble, de nouveau, irrésistible.

Traquer les signaux d'un retour du pire

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure. C'est ce que Theodor W. Adorno n'a cessé de marteler jusqu'à son dernier souffle – il est mort en 1969, deux ans après la conférence de Vienne.

La génération de survivant·es à laquelle il appartenait restait hantée par l'effondrement allemand dont elle avait été témoin et qu'elle n'avait pu empêcher. Comment la barbarie avait-elle pu surgir au cœur de la civilisation ? Pourquoi aucune digue n'avait-elle tenu, jusqu'à permettre le crime contre l'humanité ? Quels ressorts psychologiques ont pu faciliter la perdition de l'homme dans cette haine absolue de l'Autre – le juif en l'espèce –, qui est la négation de sa propre humanité ?

Ces interrogations, loin de congédier le passé, le transforment en vigilance au présent. Dès lors, pour Adorno et ses semblables, ce fut une évidence qu'il fallait traquer les signaux, même les plus faibles, d'un retour du pire. Et les traquer en profondeur, bien au-delà des apparences.

C'est pourquoi il moque ici cette « consolation bourgeoise d'ordre quiétiste » qui se rassure par la dénonciation des provocations de groupes néonazis, sans voir que le mal est plus enfoui, niché dans l'imperfection d'une « démocratie qui ne s'est nulle part concrétisée réellement et entièrement », une démocratie « restée formelle », « pas encore, à ce jour, totalement à la hauteur de l'idée qu'elle se fait d'elle-même ».

Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme.

Marie-Andrée Ricard, philosophe

« Je ne veux pas aborder la question des organisations néonazies, dit-il dans une autre conférence célèbre, de 1959, reprise dans Modèles critiques. Je considère que la survie du national-socialisme à l'intérieur de la démocratie est potentiellement plus menaçante que la survie de tendances fascistes contre la démocratie. » Sous l'intitulé « Que signifie : repenser le passé ? », Adorno y martèle, à l'attention d'un public allemand, sa conviction qu'« on veut se libérer du passé à tort parce que le passé auquel on voudrait échapper est encore très vivant ».

Suivront trois autres conférences qui, toutes, développent ce questionnement : en 1960, autour du « désir autoritaire », dans le prolongement d'une enquête parue en 1950 aux États-Unis sur « la personnalité autoritaire » ; en 1962, sous la forme d'un appel « pour combattre l'antisémitisme aujourd'hui » ; et celle-ci, de 1967, cherchant à cerner « le nouvel extrémisme de droite ».

Elles forment un triptyque cohérent, comme le souligne la philosophe Marie-Andrée Ricard, traductrice de la première d'entre elles : « Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme, ou qui tend à tout le moins vers cet ordre antidémocratique et donc aussi potentiellement totalitaire. »

Avant ces conférences à visées pédagogiques et au point de départ des réflexions qui les inspirent, il y a un ouvrage fondateur, coécrit avec Max Horkheimer (1895-1973) durant la guerre, La Dialectique de la raison. Datée de mai 1944, son introduction le présente comme une « tentative de comprendre pourquoi l'humanité, au lieu de s'engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans une nouvelle forme de barbarie ».

À rebours des philosophies du progrès, dont le temps linéaire n'intègre pas les bifurcations régressives, Horkheimer et Adorno interrogent l'autodestruction des Lumières, cet effondrement de la justice et du droit où peuvent s'abîmer les démocraties.

La première des « Notes et esquisses » placées en annexe de ce livre met en évidence la motivation intime des deux auteurs : une colère jamais éteinte contre tous ces beaux esprits, gorgés de certitudes et installés dans leur confort, matériel ou idéologique, qui n'ont pas voulu voir ou, pis, qui n'ont pas craint la montée du nazisme.

Elle s'intitule « Contre ceux qui ont réponse à tout », et commence ainsi : « L'époque hitlérienne nous a appris entre autres choses qu'il est stupide d'être trop malin. Combien d'arguments bien fondés les Juifs n'ont-ils pas avancés pour montrer que Hitler n'avait guère de chance de prendre le pouvoir à un moment où son ascension était déjà si évidente ! Je me souviens d'une conversation au cours de laquelle un économiste affirmait qu'il était impossible de mettre toute l'Allemagne en uniforme, en donnant comme argument que les intérêts des brasseurs bavarois s'y opposeraient. Puis d'autres personnes bien informées prétendirent que le fascisme était impossible en Occident. Par leur bêtise, ces esprits malins ont pourtant facilité la tâche aux barbares. »

Comprendre ce qui nous est arrivé, afin de mieux résister

À moins d'un an d'une élection présidentielle française qui, en 2027, pourrait offrir le pouvoir à l'extrême droite, comment ne pas lire ces lignes sans penser à nos esprits malins contemporains qui, depuis les premières percées électorales du Front national en 1983-1984, n'ont cessé d'en relativiser le danger ?

Quatre décennies durant lesquelles, sous des présidences de gauche comme de droite, ce risque fut successivement minimisé, instrumentalisé, valorisé, banalisé, cajolé, fréquenté, adoubé… Et voici qu'après trois scrutins présidentiels où l'extrême droite a figuré au second tour (en 2002, 2017 et 2022), elle a le vent en poupe, plus que jamais en position de force tant elle est galvanisée par un contexte international favorable aux nouveaux fascismes.

Mais rien n'est inéluctable : l'histoire n'est jamais écrite par avance et l'improbable peut déjouer les scénarios les plus établis. Aussi importe-t-il de comprendre ce qui nous est collectivement arrivé, afin de mieux résister, faire front et faire face dans l'intelligence de nos manques et de nos faiblesses. C'est toute l'utilité de cet essai de Theodor W. Adorno dont les diagnostics sont autant de prophéties.

D'abord, pose-t-il d'entrée, il y a le capitalisme, sa « tendance toujours dominante à la concentration du capital », sa course infinie à l'avidité et à la prédation, cet « illimitisme » qui fut toujours sa marque, dans un désir d'exploitation sans freins ni bornes du vivant, des hommes comme de la nature, et ce règne absolu de la marchandise qui réifie et déshumanise.

En 1967, alors que le plein-emploi règne encore, que la révolution numérique balbutie à peine et que l'intelligence artificielle relève de la science-fiction, Adorno voit déjà rôder « le spectre du chômage technologique » et advenir ce moment où « même les gens intégrés au processus de production se sentent déjà potentiellement superflus », autrement dit ce temps de déclassement où « ils se considèrent en réalité comme des chômeurs potentiels ».

Quand il arrive à son point de rupture, devenu capitalisme du désastre tant son insatiabilité mène l'humanité dans une impasse, le capital rencontre cette qualité particulière du fascisme d'être, selon Adorno, « une pratique sans concept ». Il veut dire par là d'être une machine de pouvoir, d'un « pouvoir inconditionnel », habile à capter les masses en les unifiant autour d'un « lexique de l'effroi » et d'un « appel à la personnalité autoritaire ». La nouvelle extrême droite, telle que l'entend Adorno, n'a pas besoin d'une « théorie réellement constituée », seule lui importe son adaptabilité à un objectif unique : la conquête, coûte que coûte, sans foi ni loi, du pouvoir.

Bien avant que les discours d'extrême droite gagnent en hégémonie dans la bataille culturelle, Adorno prédisait que ce serait « le domaine dans lequel ils peuvent essayer, et essaieront à coup sûr, et essaieront encore plus de se déchaîner ».

Considérant la propagande « comme le centre, comme la chose elle-même » du fascisme, il anticipait cette dictature des opinions qui, de nos jours, étouffe à feu lent la démocratie des informations, délégitimant les vérités de fait au profit des mensonges que sont les prétendues vérités alternatives – de croyance, de conviction, d'identité, de communauté, de préjugé, etc.

Mieux encore, Adorno anticipe l'avènement – ou plutôt le retour, car ce fut déjà une caractéristique de la modernité réactionnaire des années 1930, documentée par l'historien Jeffrey Herf – de ce techno-fascisme dont les oligarques de la Silicon Valley californienne sont de nos jours les promoteurs et Elon Musk la figure emblématique.

Il évoque ici cette « curieuse unité de système de démence et de perfection technologique » qu'a déployé le nazisme et, ailleurs, souligne combien le fétichisme de la technique est l'un des traits distinctifs de la « personnalité autoritaire », qui la considère comme une fin en soi, où l'objectif recherché justifie tous les moyens, sans aucune limite morale, sans aucun empêchement éthique.

« La question est de savoir qui est le maître, un point c'est tout » : cette réplique de Humpty Dumpty à Alice dans De l'autre côté du miroir (1871), l'œuvre de Lewis Carroll, pourrait résumer le lien qu'Adorno établit entre la psychologie sociale – la « personnalité autoritaire » – et la dynamique politique – le coup de force transgressif – dans la genèse ininterrompue de l'extrême droite.

« Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle », fait écho Carl Schmitt (1888-1985), ce juriste allemand rallié au nazisme qui théorisa l'état d'exception où s'impose une volonté sans entraves par la désignation d'un ennemi vital. Une stratégie abruptement résumée par l'États-Unien Curtis Yarvin dans un entretien avec Le Grand Continent : « Lorsque vous agissez avec une autorité désinhibée, les choses s'arrangent vite », confie ce cow-boy des « Lumières sombres » trumpistes, connu pour ses propos racistes, esclavagistes et eugénistes.

La démocratie est l'art et l'exigence des limites

À l'inverse, la démocratie est l'art et l'exigence des limites et de la précaution. État de droit, séparation des pouvoirs, droit international, égalité des droits sans distinction de naissance, d'apparence, de croyance : ces principes, aussi brandis que malmenés de nos jours, ne disent pas autre chose que la nécessité d'entraves aux pouvoirs, d'empêchements de leurs abus, de protections des individus, d'autonomie de la société, de respect des oppositions.

Pour les renverser, les fascismes se trouveront toujours de nouveaux boucs émissaires afin de ruiner l'idéal qui fonde cet idéal démocratique, à savoir la proclamation, depuis le XVIIIe siècle, de l'égalité naturelle, ce moteur de toutes les émancipations. Chasse à l'immigré, à l'étranger, au différent, aux minorités, sous toutes latitudes tant l'origine ne protège de rien.

« Il n'y a pas d'habit particulier pour ce moine-là », souligne l'historien états-unien Robert O. Paxton dans Le Fascisme en action (Seuil, 2004), livre écrit sous le choc de la guerre contre le terrorisme qui, après l'attentat du 11-Septembre, ouvrit la voie à la renaissance du fascisme états-unien dont la présidence Trump est l'aboutissement.

Rejoignant l'alarme visionnaire de Theodor W. Adorno, Paxton souligne les « passions mobilisatrices » des actions fascistes dont l'imaginaire défie les forces démocratiques. « On peut définir le fascisme, écrit-il, comme une forme de comportement marqué au coin d'une préoccupation obsessionnelle pour le déclin de la société, pour son humiliation et sa victimisation, pour les cultes compensatoires de l'unité, de l'énergie et de la pureté. »

Anticipant l'avènement ravageur du trumpisme, Paxton recommandait de ne pas se contenter de chercher « des répliques exactes » pour découvrir les signes avant-coureurs d'un nouveau cycle fasciste. Pour sa part, il les discernait « dans des situations de paralysie politique lors d'une crise, dans l'attitude de conservateurs à la recherche d'alliés plus énergiques et prêts à renoncer aux procédures légales et au respect de la loi afin d'obtenir un support de masse via la démagogie nationaliste et raciste ». « Les fascistes, résumait-il, sont proches du pouvoir lorsque les conservateurs commencent à leur emprunter leurs méthodes. »

Nous y sommes. Seule une passion mobilisatrice adverse pourra faire reculer cette ombre qui gagne. C'est la conclusion d'Adorno qui appelle à déployer « la force décisive de la raison », autrement dit à rassembler le plus largement possible dans la défense de l'essentiel. Mais sans illusions ni démagogies, souligne-t-il, c'est-à-dire « en faisant appel à la vérité réellement non idéologique ».

Face aux extrêmes droites, nous dit Adorno, il ne suffit pas de croire que l'on pense politiquement juste. Il faut aussi faire converger et s'efforcer de fédérer toutes les bonnes volontés qui prennent conscience du risque encouru, par-delà les nuances et les divergences qui les traversent ou les opposent.

« La manière dont les choses évolueront, et la responsabilité de leur évolution, c'est de nous qu'elles dépendent en dernière instance », conclut Adorno. Une conclusion qui rejoint la chute d'Arturo Ui :

« Mais vous, levez les yeux, cessez de jacasser Apprenez donc à voir, et enfin agissez. »

À nous toutes et tous d'agir ensemble, dans la certitude de la possibilité du pire.

Edwy Plenel

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