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22.09.2026 à 12:28

Des élections au Maroc. Pourquoi faire ?

Mohamed Lotfi

N'y a-t-il pas quelque chose d'obscène dans une mise en scène démocratique qui se joue sur une scène truquée ? Le 23 septembre 2026, un peu plus de quinze millions de Marocains inscrits sur les listes électorales seront appelés à se lever, à marcher, parfois à parcourir des kilomètres, pour glisser un bulletin dans une urne et renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants.

Cela devrait être une fête, puisque c'est le peuple qui parle. Le peuple qui exerce son droit constitutionnel. Pourtant, à l'intérieur même du pays, plusieurs journalistes indépendants observent la mise en scène de cette campagne électorale et arrivent tous à la même conclusion, désabusée, murmurée plus que criée. À quoi servent vraiment ces élections ? Je passerai vite, sur les rituels folkloriques du scrutin marocain, les billets de 200 dirhams qui changent de mains dans l'arrière-salle des cafés, les couscous offerts à l'occasion, les listes de « moubayine » qu'on recrute au poids du portefeuille plutôt qu'au poids des idées. Ce folklore-là, tout le monde le connaît, tout le monde en rit avec cette lassitude particulière qu'on réserve aux histoires qu'on a trop entendues. Ce n'est pas mon sujet. Mon sujet est plus grave, parce qu'il touche non pas aux marges du système, mais à son cœur, la question de savoir ce que ces élections représentent réellement, quand le pouvoir qui les organise avance, sur le dossier le plus sensible de la conscience nationale, dans une direction que la majorité du pays réprouve.

Voilà le paradoxe que personne, dans cette campagne, n'aura le courage de nommer à voix haute, excepté quelques journalistes et chroniqueurs indépendants. Le Maroc a un peuple, dans son immense majorité, viscéralement attaché à la cause palestinienne (pour les marocains, la cause palestinienne est une cause nationale) et un État qui persiste, patiemment, méthodiquement, à consolider ses liens avec Israël, au moment même où Gaza est rayée de la carte à coups de bombes.

L'actualité vient de renforcer cette réalité. Le 16 septembre 2026, soit la veille de l'écriture de ces lignes, sept jours avant le scrutin, le ministère israélien des Affaires étrangères annonçait que Rabat et Tel-Aviv allaient ouvrir des ambassades dans leurs pays respectifs, après une rencontre entre les deux chefs de la diplomatie sous l'égide américaine. La rencontre s'est tenue à New York, entre le ministre israélien Gideon Saar et son homologue marocain Nasser Bourita, à l'invitation de l'ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies, Mike Waltz. Notons, au passage, la pudeur de Rabat. Le Maroc n'a fait aucun commentaire dans l'immédiat. Le silence, ici, n'est pas neutre, c'est une politique. On avance sans le dire, on normalise sans le crier, on espère que la nouvelle se noiera dans le vacarme de la campagne électorale.

Précisons que rien dans les communiqués disponibles, n'indique que l'ambassade marocaine ouvrirait à Jérusalem plutôt qu'à Tel-Aviv, la plupart des pays, y compris ceux ayant normalisé avec Israël, maintiennent leurs représentations à Tel-Aviv, précisément parce que le statut de Jérusalem reste disputé. Mais l'exactitude géographique n'enlève rien à la charge symbolique de la nouvelle. Que le Maroc renforce, élève, officialise ses liens avec l'État hébreu trois ans après le début d'une campagne militaire à Gaza que la plupart des instances des droits humains qualifient de génocidaire, voilà qui suffit largement à nourrir l'ironie amère de la situation. Et l'histoire ne date pas d'hier. Le Maroc et Israël avaient normalisé leurs relations diplomatiques en décembre 2020 dans le cadre des accords d'Abraham, un processus soutenu par Washington. Six ans plus tard, on ne recule pas, on avance, on « élève le niveau », on parle d'« amitié entre les peuples » avec cette langue de bois diplomatique qui prétend décrire une relation d'État alors qu'elle esquive soigneusement la question qui fâche, celle du sang versé, aujourd'hui, à Gaza.

Et c'est là que l'ironie devient vertigineuse, presque insoutenable si l'on s'y arrête vraiment. Le roi du Maroc préside le Comité Al-Qods (Jérusalem), cette instance de l'Organisation de la coopération islamique dont la mission officielle est de défendre le statut de Jérusalem et les droits des Palestiniens sur leur capitale. Comment tenir ensemble ces deux rôles, gardien institutionnel de la cause d'Al-Qods d'un côté, partenaire diplomatique de plus en plus assumé de l'État qui occupe cette même ville de l'autre ? On me dira que la diplomatie n'a jamais été affaire de cohérence morale, qu'elle est affaire d'intérêts. C'est vrai. Mais alors, qu'on cesse de nous parler de « cause sacrée » et de « constante nationale » dans les discours officiels, si dans les faits la ligne diplomatique s'accommode si bien de la contradiction.

On me permettra un exercice de contrefactuel, aussi périlleux que nécessaire. Le royaume a toujours, sous Hassan II, entretenu des canaux avec Israël, discrets, feutrés, jamais officialisés au grand jour, gérés dans les coulisses par des hommes de l'ombre plutôt que sur papier à en-tête diplomatique. C'était une politique de la nuance, ni rupture, ni normalisation clinquante. Le monde a changé, dira-t-on, les accords d'Abraham ont changé la donne régionale, il fallait suivre le mouvement. Peut-être. Mais depuis octobre 2023, ce ne sont plus des paramètres géopolitiques abstraits qui sont en jeu. Ce sont des dizaines de milliers de morts, des hôpitaux détruits, des enfants sous les décombres. Dans ce contexte-là, aurait-on vu Hassan II, fin connaisseur des sensibilités de son peuple, aller renforcer publiquement des liens avec Tel-Aviv, quitte à transformer un bureau de liaison discret en ambassade avec fanfare ? J'en doute très sérieusement. Le vieux souverain avait, sur ce dossier précis, un sens de la mesure et du symbole que le régime actuel semble avoir perdu, ou choisi de sacrifier.

Alors pourquoi ce manque de courage ? La réponse, cyniquement, tient en quelques mots. Les accords d'Abraham lient la normalisation à la question du Sahara, la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara en échange de la normalisation avec Israël. C'est un marché. Un marché dont le prix, aujourd'hui, se paie en légitimité populaire. Pendant que la diplomatie s'active à New York, la rue marocaine, celle qui a vu défiler, depuis 2023, des manifestations parmi les plus massives de la région en soutien à Gaza, regarde, encaisse, et retient. Les Marocains ne sont pas dupes. Ils savent lire entre les lignes des communiqués sans signature, ils savent reconnaître un pas de plus vers l'irréversible quand ils le voient.

Revenons donc à la question du titre. Des élections, pourquoi faire ? Si le vote ne porte que sur la répartition locale de la rente, sur des allégeances de circonscription, sur des « familles » de notables qui se transmettent un siège comme un fonds de commerce, les partis en changent, les mêmes noms restent, on l'a vu jusque dans les provinces les plus reculées, alors le scrutin n'est qu'une formalité administrative maquillée en cérémonie civique. Le vrai enjeu national, celui qui touche à l'identité, à la dignité, à la place du Maroc dans le monde arabe et musulman, celui-là ne se discute pas dans l'isoloir. Il se décide ailleurs, dans des salons de New York, entre diplomates, sous « l'égide américaine », loin des quinze millions d'électeurs qu'on convoque le 23 septembre pour élire... quoi, au juste, si l'essentiel se joue déjà sans eux ?

Il faut se souvenir, et c'est peut-être la seule note d'espoir, de ce texte, que les Marocains ont, dans leur histoire, une capacité de résistance discrète mais tenace. On ne les mobilise pas facilement dans la rue, mais on ne les endort pas non plus facilement dans le silence. La défaite électorale cinglante du PJD en 2021, où le parti a perdu plus de 90 % de ses sièges, s'explique en partie, selon plusieurs analyses, par une politique de rapprochement avec Israël à laquelle son électorat était particulièrement hostile, rapprochement pourtant imposé par le palais plutôt que choisi par le parti lui-même. Le message est clair. Même quand la sanction populaire ne peut pas atteindre directement le sommet de l'État, elle trouve toujours un exutoire, un bouc émissaire, une urne où se venger. Ce n'est pas un hasard si le prochain gouvernement, quel qu'il soit, portera le poids de décisions qu'il n'a pas prises.

Il serait malhonnête de clore ce texte sans laisser un espace, même bref, à ceux qui défendent une lecture différente. Le pouvoir marocain, et ceux qui le soutiennent, avanceront que la diplomatie n'est pas un plébiscite de rue, que gérer un État suppose de dissocier la solidarité affective d'un peuple des impératifs stratégiques d'une nation, la question du Sahara, la relation avec Washington, la sécurité régionale. Ils diront aussi que le Maroc continue, dans le même temps, d'envoyer une aide humanitaire à Gaza, de porter la voix palestinienne dans les instances internationales via le Comité Al-Qods, et que la coexistence d'une diplomatie pragmatique avec Israël et d'un soutien de principe à la cause palestinienne n'est pas, pour eux, une contradiction insoluble mais un exercice d'équilibriste que d'autres pays arabes, les Émirats, Bahreïn, pratiquent depuis plus longtemps encore sans que cela n'ébranle leurs régimes.

Le débat, en somme, reste ouvert, mais il se joue, hélas, ailleurs que dans les urnes du 23 septembre.

Mohamed Lotfi 17 Septembre 2026

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22.09.2026 à 12:28

Gabon : L'attitude de la France dans la répression sanglante de 2016

Paul Martial

Les autorités françaises tentent d'entraver la justice sur le rôle joué par d'anciens militaires français dans le massacre postélectoral de 2016 au Gabon. Ali Bongo, qui a succédé à son père Omar Bongo, est déclaré vainqueur de l'élection présidentielle de 2016. Tout le monde sait qu'une nouvelle fois, il y a eu inversion des résultats au détriment de son concurrent, Jean Ping, ancien secrétaire général de l'Union africaine. Même les observateurs de l'Union européenne font état d'anomalies importantes lors de ce scrutin.

Un massacre

Lors de la proclamation des résultats, fin août 2016, nombre de personnes descendent dans les rues des principales villes pour exprimer leur colère et sont confrontées à une forte répression. À Libreville, la capitale, les manifestants convergent vers le QG de campagne de Jean Ping.

Dans la soirée, un hélicoptère survole le QG, situé à quelques encablures de la base militaire Charles-de-Gaulle des Éléments français au Gabon (EFG). Il allume son projecteur et ouvre le feu sur les personnes présentes. Dans le même temps, les soldats de la Garde présidentielle enfoncent la porte et tirent à bout portant avec des armes de guerre. Au petit matin, la gendarmerie arrête les survivants. La plupart seront emprisonnés et subiront de mauvais traitements et des actes de torture. De cet épisode sanglant, les ONG de défense des droits humains font état de dizaines de morts et de blessés.

Dix ans plus tard, les familles et les amis des victimes exigent la vérité. Celle-ci se fait toujours attendre, d'autant que le nouvel homme fort du pays, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, n'est autre que l'ancien responsable de la Garde présidentielle. La France impliquée

La France ne pouvait ignorer ce qui se tramait, compte tenu de ses fortes connexions avec les autorités gabonaises. En 2016, c'est un ancien officier qui fait office de conseiller militaire d'Ali Bongo. Certains font également référence au système d'écoute mis en place par la France.

Plus grave encore, des témoins affirment que des Français étaient présents lors de cette fusillade, notamment le pilote de l'hélicoptère. Le journal Marianne donne les noms de Français ayant appartenu à l'armée ou à la Légion étrangère et qui étaient intégrés à la Garde présidentielle à cette époque.

Une plainte a été déposée en France. L'enquête a été confiée aux magistrats de l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité et les crimes de haine (OCLCH). Ces derniers ont demandé au ministère des Affaires étrangères tous les documents liés à cette affaire. Il y en aurait 315, mais Xavier Bigot, un ancien de la DGSE chargé du bureau Afrique au Quai d'Orsay, aurait donné l'ordre, par e-mail, de ne fournir que les pièces en lien avec des victimes françaises, soit seulement 35, entravant ainsi délibérément la justice.

La France a fermé les yeux sur cet épisode sanglant qui a empêché une alternance démocratique au Gabon. Elle a avalisé les grossiers trucages électoraux pour préserver sa mainmise sur ce pays. Il n'aura échappé à personne qu'en 2016, la présidence française était occupée par un socialiste : François Hollande. Paul Martial

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22.09.2026 à 12:27

Madagascar : la réforme de l'État en panne de courant

Herininahary Mosesy

« Lève-toi et va car dix-mois de junte ont dilué l'appel du 25 septembre ! » C'est le credo de Herininahary Mosesy, Président de l'AOVPM (Observatoire de la Vie Publique de Madagascar). Ingénieur diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers (Paris), titulaire d'un Certificat d'Études Politiques de Sciences Po (Toulouse), et disposant de 30 ans d'expérience internationale en gestion de projets complexes dans plusieurs pays, Herininahary Mosesy livre un bilan sans complaisance de la gouvernance de l'actuel régime et donne quelques pistes pour sortir le pays des ornières.

Tiré de MondAfrique.

La Refondation de la République de Madagascar patauge dans son programme depuis son avènement, le 14 octobre 2025. Elle s'est empêtrée dans les dérives et les travers du régime précédent. Les acteurs aux commandes étant, pour l'essentiel, les mêmes, et les mêmes causes produisant les mêmes effets, on ne s'étonnera pas de ce qui advient : la déception se mesure au nombre de promesses non tenues face aux griefs du 25 septembre 2025. Alors, agissons avant qu'il ne soit trop tard.

« Moïse, lève-toi » ou « Moussa, va » : les croyants au Dieu d'Abraham connaissent bien cette formule, un ordre venu de l'Être qu'ils aiment, pour affronter celui qui personnifie les plaies d'Égypte. De la même manière, toute proportion gardée avec le registre religieux, la Patrie que tout Malgache aime lui ordonne aujourd'hui de réagir face à ce qui, si ce n'est de la gabegie, relève à tout le moins de la pagaille. Il était temps.

Lorsqu'on parle de refondation de la République, on attend une suite d'actions structurées de reconstruction, sur des bases nouvelles, d'un système politique où la souveraineté appartient aux citoyens. Or on s'aperçoit, avec le temps, que l'on stagne. La réorganisation profonde des institutions se trouve bloquée dans une action confuse et sans progrès ; on se retrouve enlisé dans des difficultés que l'on connaît déjà que trop bien. En effet, comme prérequis absolu, la refondation devait commencer par assainir l'État, pour asseoir sa légitimité par l'appropriation citoyenne, et espérer bâtir une vision structurée, avec des actions définies avec précision et hiérarchisées, pour répondre à l'urgence et aller droit à l'efficacité. Le problème est posé.

Un mélange de mesures sociales concrètes et de crises structurelles

Dix mois après le coup d'État, le tableau général montre un mélange réel de mesures sociales concrètes et de crises structurelles non résolues. Il serait malhonnête d'ignorer les améliorations tangibles apportées par le régime actuel : les mesures chiffrées sur les salaires, les bourses et la réforme du carburant, relevées ici et là, sont vérifiables et récentes – ce n'est pas de l'invention. Mais, malheureusement, cela s'arrête là. Derrière cette vitrine coexistent une crise énergétique non résolue, une dette en hausse, une perception de la corruption qui s'est aggravée, et une instabilité institutionnelle persistante.

Face à cette situation, la restauration de l'intégrité, de la transparence et de l'efficacité, là où la gabegie, la corruption et l'improvisation ont trop longtemps régné, devient une condition sine qua non. Il faut une coordination opérationnelle de l'assainissement de l'État, fondée sur un diagnostic holistique. Elle s'appuiera sur une méthodologie et des principes de gouvernance transversaux, avec une matrice des rôles et des responsabilités, un calendrier, un mécanisme de contrôle citoyen, et des indicateurs de résultats publics. C'est seulement l'ensemble de ce dispositif qui garantira l'assainissement d'un État prêt à bâtir sur des fondations saines.

Ce qui a été fait, et ce qui reste à faire

Parmi les réalisations mises en avant par les soutiens du pouvoir figure le salaire des fonctionnaires : une hausse réelle de 14 %, effective depuis janvier 2026, la masse salariale progressant quant à elle de 26 % par rapport à 2025. Quoique modeste, le salaire minimum garanti a lui aussi connu une hausse : il atteint désormais 300 000 Ar (environ 60 €) dans le secteur privé non agricole, même si les syndicalistes soulignent que ce montant reste en deçà du seuil international de pauvreté de 3 dollars par jour.

Du côté des bourses et des équipements étudiants, des hausses respectives de 20 % et de plus de 51 % ont été appliquées, avec, cerise sur le gâteau, un paiement désormais digitalisé via le Trésor. Mais cela reste faible en valeur absolue : un étudiant en L1/L2 touche 26 400 Ar par mois, soit environ 5 €. Enfin, ce qui relève désormais du souvenir : la « captation » des produits pétroliers. Là, il y a un vrai retournement, le pouvoir actuel a mis fin au système de captation de l'importation, jusqu'alors coordonnée par les distributeurs privés (TotalEnergies, Vivo Energy, Rubis/Galana, Axian/Jovena). C'est réel et très récent, mais encore étroit : seulement le gasoil des centrales, pas encore l'essence des stations. Cela ne va d'ailleurs pas sans générer des tensions avec les anciens opérateurs, à Toamasina.

Un effondrement des services publics essentiels

De l'autre côté, on constate un effondrement des services publics essentiels. Sur le volet sécurité, par exemple, la multiplication des disparitions a conduit à décréter un deuil national le 24 juillet 2026 : la situation inquiète plutôt qu'elle ne s'améliore. Et qu'en est-il de l'urgence eau-électricité ? Elle semble remise aux oubliettes, puisque la JIRAMA elle-même ne promet d'amélioration qu'à l'horizon de fin 2026. Au registre du pillage des ressources minières, le mouvement d'amélioration reste partiel, voire confidentiel, avec des lacunes persistantes dans la déclaration des bénéficiaires effectifs du secteur extractif. Bien que classée « modérée », la dette a par ailleurs continué de grimper, atteignant 51,3 % du PIB en 2025 selon le FMI.

Sur le plan institutionnel, deux Premiers ministres en moins de cinq mois, un flou persistant sur le calendrier électoral, et une suspension de l'Union africaine toujours pas levée depuis le 15 octobre 2025 : l'ensemble dessine un régime de transition chaotique.

Enfin, et c'est de loin le signal le plus net, la perte de confiance internationale est flagrante : l'indice de perception de la corruption 2025 est en recul par rapport à l'année précédente, Madagascar passant de la 140e à la 148e place sur 182 pays. Et pourtant, c'était précisément le déclencheur phare des soulèvements de la Gen Z qui ont fait tomber le gouvernement.

Six chantiers pour une vraie refondation

Madagascar sort d'une crise profonde ouverte en septembre 2025, et le pays en reste durablement marqué. Il faut structurer une action de coordination interministérielle autour de chantiers prioritaires, dont le pilotage méthodologique sera assuré par un cabinet ministériel plénipotentiaire, en lien avec les ministères sectoriels concernés.

Six chantiers seront considérés : l'urgence vitale que représentent l'eau potable et l'électricité, l'appareil d'État et la fonction publique, l'éducation politique, le secteur minier, les filières d'exportation stratégiques, et la sécurité aéroportuaire.

1- Priorité absolue : un audit express de la JIRAMA, avec remise en service des centrales stratégiques, sécurisation de l'approvisionnement en carburant et réparation des réseaux d'eau dans les zones critiques. Des solutions transitoires, bornes-fontaines et délestages organisés, seront également mises en œuvre, dans une transparence totale sur l'état du réseau et des dettes. A la clé, des indicateurs de résultat : à 3 mois, les zones prioritaires rétablies en électricité ; à 6 mois, l'eau potable accessible dans tous les bâtiments publics.

2- Dans la fonction publique : un audit exhaustif des effectifs réels, l'élimination des agents fantômes, la rationalisation des structures ministérielles, un moratoire sur les recrutements politiques, et la publication mensuelle des dépenses de fonctionnement de chaque ministère.

3- Sur l'éducation politique : il s'agit avant tout d'outiller le citoyen pour qu'il ne se laisse pas instrumentaliser par des discours trompeurs, du choix entre un État unitaire décentralisé et un État fédéral. Le sujet, porté sur la place publique lors de la Concertation nationale de la jeunesse début août 2026, ravivant une opposition ancienne entre les Hautes Terres et les régions côtières plutôt qu'un débat serein sur l'efficacité de la gouvernance locale. Le risque n'est pas mince, qu'une question de méthode administrative soit détournée en question identitaire, au bénéfice de quelques entrepreneurs politiques et au détriment du peuple. L'éducation politique proposée ici consistera donc à outiller les citoyens, via les antennes régionales, pour distinguer l'enjeu réel du récit identitaire qui cherche à l'instrumentaliser ; à rappeler que ni le statut unitaire ni le statut fédéral ne garantissent à eux seuls la bonne gouvernance, celle-ci dépend d'abord de la reddition de comptes, de la transparence budgétaire et du contrôle citoyen à tous les échelons.

4- Pour le secteur minier : un audit de tous les permis en cours, la suspension des nouveaux permis pendant la transition, la récupération des redevances impayées, et la publication intégrale des contrats et conventions minières.

55- Pour les filières d'exportation stratégiques : un audit des circuits d'exportation (vanille, litchi, girofle, etc.), le renforcement du contrôle qualité, la protection des petits producteurs locaux, et la récupération des taxes impayées.

6- Enfin, pour la sécurité aéroportuaire : l'audit des procédures de contrôle dans les aéroports internationaux, la rotation du personnel compromis, le renforcement technique et la coopération internationale contre les trafics.

Une méthode, pas un remède miracle

Le cabinet consacré à la Refondation s'appuiera sur une méthodologie dont les principaux alinéas sont au nombre de trois.

Une séparation claire des rôles. Le portefeuille Refondation est clairement distingué de l'Exécutif, qui demeure le garant de l'ordre et de la continuité de l'État, ainsi que de l'Assemblée chargée de la rédaction de la nouvelle Constitution, laquelle n'est pas préemptée par le calendrier de l'assainissement.

Un pilotage stratégique tripartite, associant trois légitimités complémentaires : institutionnelle (le Conseil de la transition et les ministères), morale (le FFKM), et populaire (représentants de la jeunesse et de la société civile). Ce modèle garantit qu'aucune réforme ne se fait sans les forces vives qui ont porté le mouvement de 2025.

Une justice transitionnelle, sans amnistie pour la corruption. L'assainissement ne peut être crédible sans traiter le passé : commission d'enquête sur les événements de septembre-octobre 2025, mécanisme de poursuite des détournements avérés, et aucune amnistie pour la corruption systémique ou les détournements de fonds publics prouvés. Compte tenu de la suspension de Madagascar par l'Union africaine, la durée du portefeuille Refondation doit être strictement bornée et jalonnée trimestriellement, afin de permettre une réintégration rapide dans le concert des nations. Dix-huit mois seront ainsi imposés pour traiter les audits, publier les résultats, mettre en œuvre les plans d'assainissement, et faire le bilan public. Un conseil consultatif des forces vives sera expressément chargé d'évaluer publiquement l'action du portefeuille Refondation. Trois collèges (18 à 24 membres) le constitueront : société civile et syndicats, jeunesse et associations étudiantes, secteur privé et expertise technique – avec exigence de parité et de représentativité géographique. Ses livrables : un rapport trimestriel citoyen sur chacun des secteurs surveillés, des mémorandums thématiques ad hoc en réaction aux événements critiques, et un rapport périodique de synthèse, assorti d'un tableau de bord d'indicateurs et de recommandations pour l'après-transition.

En conclusion, cet article propose une méthode et un calendrier pour assainir un État malgache marqué par la déliquescence, le pillage de ses ressources, l'effondrement des services publics essentiels, la dilapidation des deniers publics, et une perte de confiance internationale. Il ne s'agit en rien d'un remède miracle, mais d'un moyen de restaurer les conditions d'une gouvernance crédible, afin que le prochain gouvernement, issu d'élections légitimes, puisse bâtir Madagascar sur des fondations saines. Madagascar mérite mieux que le chaos et la corruption. Madagascar mérite un État digne de son peuple.

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