22.09.2026 à 12:27
Sofía Kortysz Vaz
À Santa Catarina [Etat dans le sud du Brésil dont la capitale est Florianopolis], à moins de deux heures de vol de Montevideo, dans une région où de nombreux Uruguayens choisissent de passer leurs vacances d'été, l'extrême droite brésilienne a trouvé son plus grand soutien. Un conservatisme profondément enraciné, les origines allemandes d'une grande partie de ses habitants, l'influence de l'Église évangélique et la présence d'un nombre inhabituel de milliardaires se conjuguent ici en faveur de Flávio Bolsonaro.
12 septembre 2026 | tiré du site alencontre.org | Photo : Renan Bolsonaro (« 04 »), candidat à la Chambre des députés dans l'Etat de Santa Catarina, au côté du gouverneur de l'Etat Jorginho Mello. https://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-le-sud-du-bresil-la-terre-promise-du-bolsonarisme-foi-famille-armes-et-grand-capital.html
« Tout comme il y a eu un avant et un après le Christ, il y a eu un avant et un après l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, il y a huit ans », a déclaré à Brecha [hebodmadaire uruguayen] un membre du Parti des travailleurs (PT) de Santa Catarina lors d'une réunion de militants favorables au président Luiz Inácio Lula da Silva. « Attention, je ne compare pas Bolsonaro au Christ », a-t-il précisé en souriant.
Lors des élections de 2018, Jair Bolsonaro s'est imposé dans tout le sud du Brésil, mais c'est dans l'État de Santa Catarina qu'il a obtenu ses meilleurs résultats, avec 75,9% des suffrages, contre 24% pour le candidat du Parti des travailleurs, Fernando Haddad. En 2022, il n'a pas obtenu d'aussi bons résultats, mais le défi était plus grand : il se mesurait à l'actuel président, Lula, qui venait d'être libéré. Malgré tout, l'écart entre les deux hommes était très important : 69,2% contre 30,7% en faveur de l'ancien capitaine [Jair Bolsonaro a été capitaine de l'armée dans la seconde moitié des années 1980 avant d'être transféré à la réserve en 1988, il est élu député fédéral en 1990 et réélu six fois].
Lorsque les électeurs de gauche ou du centre évoquent un changement profond depuis l'arrivée de Jair Bolsonaro au Palais du Planalto, ils pensent avant tout à une fracture au sein de la société, dans laquelle s'est installée, sous l'impulsion de la présidence, une culture de la haine de l'autre. Mais il existe sur le territoire brésilien une division antérieure au mandat de Bolsonaro : la polarisation entre un Sud et un Sud-Est riches, d'une part, et un Nord et un Nord-Est pauvres, d'autre part. Le magazine Forbes, qui dresse chaque année le classement des personnes les plus riches de chaque pays, a publié dans son numéro de la semaine dernière, à propos du cas brésilien : « Alors que le Sud-Est concentre la majeure partie de la richesse avec Eduardo Saverin et Jorge Paulo Lemann, le Nord du pays ne compte aucun représentant » parmi les plus puissants. Saverin est cofondateur de Facebook [fortune estimée à 35,6 milliards de dollars en 2025], et Lemann, un ancien joueur de tennis issu d'une famille d'origine suisse [a la double nationalité suisse et brésilienne] a étudié à Harvard et a fait fortune dans la finance [actionnaire majoritaire du groupe Kraft Heinz, Burger King et fondateur de 3G Capital]. Un autre milliardaire du sud est Luciano Hang, propriétaire de Havan, l'une des plus grandes chaînes de supermarchés brésiliennes, qui a eu l'idée ingénieuse de placer des répliques de la statue de la Liberté devant ses magasins en hommage au « rêve américain ». On a vu Luciano Hang en compagnie de Flávio Bolsonaro, candidat présidentiel d'extrême droite pour les élections du mois prochain.
Soixante pour cent des super-magnats brésiliens sont originaires du sud-est du pays, et dans le sud, Santa Catarina apparaît comme leur terre promise : c'est l'État qui compte le plus grand nombre de personnes extrêmement riches par rapport à sa population. Leur culture a imprégné le reste de la société, et de nombreux habitants de Santa Catarina, y compris des travailleurs qui ne feront jamais fortune, regardent les habitants du Nord-Est avec méfiance, voire avec mépris. « Maintenant qu'ils migrent vers le sud, la sécurité commence à vaciller parmi nous », affirment certains d'entre eux, reprenant le cliché de l'immigrant pauvre, coupable de tous les maux. Dans le Nord-Est, « beaucoup de gens ont cessé de travailler pour percevoir des aides de l'État », affirment-ils également. « Ils préfèrent rester dans la rue plutôt que de respecter des horaires », nous a déclaré un chauffeur Uber selon lequel Santa Catarina est l'État qui « fait vivre le pays » et qui « les entretient », en référence aux habitants du Nord-Est. Certains vont même jusqu'à rêver de séparer Santa Catarina du reste du Brésil, à l'instar du mouvement « O Sul é Meu País », créé à Santa Catarina en 1992 avec un objectif clairement sécessionniste. Deux ans auparavant, au Rio Grande do Sul, était née la « República do Pampa », avec un projet similaire. D'autres, dans le Sud, plus réalistes, choisissent de préserver l'unité nationale par intérêt personnel. Lors des célébrations locales du 7 septembre pour l'indépendance du Brésil organisées par l'extrême droite à Florianópolis, un homme s'est exclamé à tue-tête : « Le Sud a de la tête, c'est vrai, mais le Nord a des minerais. » L'Amazonie et l'Etat de Bahia sont en effet les régions du pays qui possèdent le plus de terres rares.
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Lors d'un rassemblement bolsonariste à Balneário Camboriú [littéral de Santa Catarina], le candidat au poste de vice-gouverneur de Santa Catarina, Adriano Silva, du Parti Novo [ultralibéral opposé aux droits sociaux et la Bolsa Familia], a évoqué ce contraste entre les régions. « On pourrait même croire qu'ici, nous ne sommes pas au bord d'une crise économique, contrairement à ce qui se passe dans d'autres régions, car ici, nous sommes en pleine croissance », dit-il sans étayer ses affirmations par aucune donnée concrète.
Balneario Camboriú est surnommée Bolsonaro city. C'est là que siège en tant que conseiller municipal le plus jeune des fils de l'ancien président, Renan Bolsonaro, qui se présentera aux élections du 4 octobre pour un siège à la Chambre fédérale des députés. Le « Fils n° 4 Junior », comme on l'appelle, n'est pas le seul membre de la famille à briguer un mandat dans l'État de Santa Catarina. Son frère Carlos se présentera également, quant à lui pour un siège au Sénat. Il sait qu'il a des chances ici [sur la famille Bolsonaro, voir l'article publié sur ce site (alencontre.org) le 25 août 2026].
Le rassemblement bolsonariste s'est déroulé dans un lieu emblématique de la ville, où, au sommet d'une colline, se dresse la statue du Cristo Luz, un Jésus-Christ de 33 mètres, plus haut que le célèbre Christ Rédempteur de Rio de Janeiro. Carlos Bolsonaro figurait parmi les orateurs de l'événement, aux côtés de la sénatrice Carol de Toni [Parti libéral bolsonariste] et du gouverneur Jorginho Mello [Parti libéral] ; « 04 » est resté dans la salle de réunion, au pied du Cristo Luz. À un moment donné, Adriano Silva a tapoté l'épaule de 04 et lui a dit : « Les médias sont agressifs et affirment que tout ce que fait la famille Bolsonaro est mauvais, mais un masque est tombé à Brasilia et a révélé à quel point cette famille a souffert. » Le vice-gouverneur faisait allusion au scandale impliquant le juge de la Cour suprême fédérale Alexandre de Moraes [qui a confirmé, en tant que président du Tribunal supérieur électoral la victoire de Lula en décembre 2022 et qui a mené l'enquête sur le projet de coup d'Etat qui a abouti à la condamnation de Bolsonaro, ce qui l'a fait considérer comme un « allié » de Lula].
Armes Sous la présidence de Jair Bolsonaro, la réglementation relative au port d'armes a été assouplie au Brésil, à tel point qu'en 2020 plus de 4,4 millions d'armes étaient en circulation [sur une population de 7,8 millions]. Lula a ensuite rétabli le contrôle des armes, mais la situation n'est toutefois pas revenue à ce qu'elle était auparavant. L'État de Santa Catarina reste le plus armé du pays, avec environ 25'000 fusils, carabines et fusils de chasse, ainsi que près de 40'000 pistolets entre les mains de civils.
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Ce même discours qui attribue à « la gauche » le contrôle des médias – propagé par l'extrême droite aux quatre coins du monde – s'est également fait entendre lors d'un rassemblement organisé dans la nuit noire, dans un coin perdu de la route menant à Rio do Sul, dans l'État de Santa Catarina. Le lieu était signalé par une pancarte sur laquelle on peut lire : « Chamados para servir », une branche de l'Église évangélique pentecôtiste. Lors de ce rassemblement, la députée régionale Ana Campagnolo [Parti social-libéral de droite affirmée], candidate à sa réélection, a longuement expliqué en quoi « la télévision et la radio sont contre les partisans de Bolsonaro ». Au cours d'une sorte de conférence publique intitulée « L'Évangile en pratique » – qui a duré environ deux heures –, Ana Campagnolo, qui se définit comme « conservatrice et chrétienne », a appelé l'Église évangélique à produire « de la musique et des films de qualité, qui ne soient pas perçus comme chrétiens » afin de contrer efficacement l'influence idéologique de la « gauche ». Aujourd'hui, a-t-elle affirmé, « il n'existe que la musique d'église et la musique pornographique », et la première, plutôt ennuyeuse, n'est pas en mesure de contrebalancer la seconde, a-t-elle suggéré. « Tout est politique. Depuis l'origine, depuis que le Christ a été crucifié, religion et politique sont liées », a-t-elle également expliqué à son public dans le cadre d'une dynamique divertissante consistant à montrer des extraits du Roi lion [film de Disney] pour établir des parallèles avec la Bible. « Lorsque le mur de Berlin et l'Union soviétique sont tombés, on a dit que le communisme avait pris fin, mais non, il s'est réorganisé au sein des mouvements indigénistes, écologistes et féministes, qui ont dressé les Noirs contre les Blancs, les femmes contre les hommes, les homosexuels contre les hétérosexuels », a-t-elle affirmé. Le premier coup a été porté aux écologistes, pour leur vision « erronée » du monde. « Dans la Genèse, selon elle, en substance, Dieu a créé les animaux avant les hommes. C'est pourquoi on ne peut pas affirmer que les plantes, les animaux et les humains sont d'égale importance. Ils le sont tous, mais l'homme est plus parfait car il a été le dernier à être créé. Que la nature soit au centre et non l'homme est un postulat incompatible avec le christianisme. Rien n'est plus important que l'homme, pas même la forêt amazonienne. » Les féministes ont ensuite été prises pour cible : « Car vous pouvez bien éduquer votre enfant, mais ensuite, il va à l'école et tombe sur une enseignante écoféministe athée qui lui dira que, pour des raisons morales, il doit être végétarien. » Il faut également écarter toute volonté de mettre fin au patriarcat, a déclaré la députée en adressant des clins d'œil complices à l'assistance. « Il faut comprendre qu'il s'agit là d'un élément de la société qui a été décrit et prescrit par la Bible, et qu'aucune interprétation philosophique de celle-ci ne peut conduire à vouloir le détruire. »
Son discours s'est conclu par un appel à mettre fin à l'avortement légal, peut-être l'objectif principal de la députée. « Si vous avez un arbre qui risque de tomber sur votre maison, vous n'osez pas l'abattre, car la police environnementale viendrait et vous n'avez aucune idée du montant de l'amende que cela vous coûterait, mais si vous vous rendez dans un établissement de santé public et que vous prétendez à tort avoir été victime d'abus, le médecin va immédiatement vous administrer une injection qui va traverser votre ventre, atteindre le cœur de votre bébé, et celui-ci va subir un arrêt cardiorespiratoire après avoir agonisé de douleur. » La description est ensuite devenue encore plus terrifiante : « Vous serez alors soumise à l'accouchement d'un cadavre, un bébé mort-né verra le jour ou, si votre bébé a moins de mois, ils utiliseront une pince pour démembrer les restes, les morceaux de bébé, et les aspireront. Combien devrez-vous payer pour avoir fait cela ? Rien. »
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La plupart des descendants d'Allemands arrivés au Brésil vivent tant dans le sud-est que dans le sud. Les premiers Allemands à avoir débarqué dans le pays se sont installés dans le Rio Grande do Sul, en 1824. Puis ce fut le tour de Santa Catarina, en 1850. Dans plusieurs localités de ces deux États, la culture germanique est célébrée et préservée. La dernière fête a eu lieu le 2 septembre, à l'occasion de l'anniversaire de Blumenau, commune de Santa Catarina. Plusieurs candidats locaux du mouvement bolsonariste s'y sont rendus pour faire campagne lors de rassemblements qui ont parfois été marqués par des actes de violence. Depuis le début de l'année 2026, deux incidents liés à l'apologie du nazisme se sont produits à Santa Catarina, l'État où la première cellule nazie a vu le jour sur le territoire brésilien, en 1928. En janvier dernier, un homme a été dénoncé pour avoir apposé sur sa voiture un immense autocollant représentant une croix gammée, accompagné de la phrase « Guerre civile maintenant ». En juin, la justice de l'État a confirmé l'acquittement de deux hommes dénoncés pour avoir porté des chapeaux ornés de croix gammées lors d'une fête traditionnelle. Ces dernières années, des événements de ce type se sont multipliés dans cet État où le bolsonarisme pourrait, une nouvelle fois, enregistrer ses meilleurs résultats lors des élections d'octobre 2026.
Le dernier sondage de l'institut Quaest, publié le 24 août, montre que c'est dans les États de Rondônia [capitale Porto Velho] et de Santa Catarina que Flávio Bolsonaro obtiendrait ses meilleurs résultats au premier tour. À Santa Catarina, il recueillerait 45% des voix, contre 20% pour Lula. Dans l'hypothèse d'un second tour entre les deux candidats, un autre institut, Futura/Apex, avait attribué en juin 52,3% des voix à l'extrême-droitier et 23,3% au candidat du PT. En mai, ce même institut avait mesuré le rejet que suscitaient les deux candidats dans cet État : Lula totalisait 70% et Bolsonaro 29%. Dans ce contexte, Lula entame ce week-end une tournée dans le Rio Grande do Sul, le Paraná et l'Etat de Santa Catarina, avec peu de chances de renverser la tendance. (Article publié par l'hebdomadaire uruguayen Brecha le 11 septembre 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
Forum La semaine dernière s'est tenue à Santiago du Chili la Ve Rencontre régionale du Forum de Madrid, une instance qui rassemble les forces d'extrême droite d'Amérique et d'Espagne, sous l'égide de la Fondation Disenso, liée au parti espagnol Vox. Le président chilien, José Antonio Kast, en tant qu'hôte, et son homologue argentin, Javier Milei, ont été les vedettes de la rencontre, mais des représentants du gouvernement américain (son ambassadeur au Chili, Brandon Judd, et la sous-secrétaire d'État Sarah Rogers), la vice-présidente hondurienne María Antonieta Mejía, une députée européenne proche de l'ancien Premier ministre hongrois Viktor Orbán ainsi que des délégués de plusieurs think tanks états-uniens étaient également présents. « Nous sommes sur la bonne voie. Si nous continuons ainsi, nous ne tarderons pas à entrer à La Havane », a déclaré Antonio Kast depuis la tribune du forum. Flávio Bolsonaro n'a pas pu se rendre à l'événement car il était en campagne électorale, mais il a été l'un des plus acclamés et des plus cités par ses compagnons de route. Messieurs Milei et Kast ont tous deux déclaré espérer une victoire du Brésilien aux élections d'octobre afin d'achever d'encercler le « communisme » dans la région.
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22.09.2026 à 12:26
David Montgomery
Alors que les États-Unis étranglent économiquement Cuba, Marco Rubio met en œuvre sur l'île un programme de « conquête des cœurs et des esprits » d'un montant de 100 millions de dollars.
Tiré du site A l'Encontre 11 septembre 2026
Par David Montgomery
(Capture d'écran)
Le 21 juillet, un avion-cargo a atterri à La Havane, transportant la première tranche d'une aide humanitaire états-unienne promise à Cuba d'un montant de 100 millions de dollars. La cargaison comprenait des cartons de denrées alimentaires et des bidons en plastique contenant des produits d'hygiène destinés à 700 familles. Après une séance photo médiatique de l'aide avant le décollage à Miami, la mise en scène de la livraison s'est poursuivie aux abords de La Havane, où Mike Hammer, chef de mission de l'ambassade des États-Unis à Cuba, a rendu visite à certaines des premières familles à recevoir cette aide. Il a ensuite publié ses échanges sur les réseaux sociaux. Les kits d'aide étaient pourvus d'autocollants représentant le drapeau américain et protant la mention, en espagnol : « Don du peuple des États-Unis d'Amérique aux citoyens de Cuba. »
Tout dans ce modeste geste de bonne volonté de la part des États-Unis semble conçu pour gagner le cœur et l'esprit du peuple cubain – et détourner l'attention des politiques états-uniennes qui contribuent à la faim et à la misère que ces colis alimentaires sont censés soulager. La livraison de cette aide est arrivée, comme par hasard, le lendemain de la publication par le Département d'État d'un rapport de 100 pages accusant Cuba de mener « une révolution contre la civilisation occidentale elle-même », afin de justifier l'escalade de la guerre d'agression économique et d'usure menée par les États-Unis.
Pour la fraction de la population cubaine qui a la chance de recevoir un colis d'aide, le riz, les haricots, l'huile de cuisson, le sucre, le dentifrice, le savon et les autres articles ne dureront guère plus de dix jours. Beaucoup n'auront pas d'eau courante pour utiliser le savon, car les coupures d'électricité affectent le réseau d'approvisionnement en eau, et ils devront faire cuire le riz et les haricots au bois ou au charbon de bois dans l'obscurité, car le durcissement des sanctions imposées par l'administration Trump entrave l'accès au combustible, à l'électricité, à la nourriture et à l'argent liquide sur l'île.
Le gouvernement cubain a accepté cette aide, mais ses responsables ont souligné l'hypocrisie du blocus économique états-unien qui est à l'origine de ce besoin d'aide humanitaire. Dans un message publié sur X, le président Miguel Díaz-Canel a déclaré que les États-Unis « ne se heurteront ni à des obstacles ni à l'ingratitude de la part de Cuba, aussi incohérente et paradoxale que puisse paraître cette offre à un peuple que le gouvernement des Etats-Unis lui-même punit collectivement de manière systématique et impitoyable ». « Cent millions de dollars seraient certainement utiles », a fait remarquer en juin le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodríguez, « même si nous devons reconnaître que cela ne représente que cinq jours du coût annuel du blocus [des Etats-Unis] » contre Cuba.
Une boîte de Pandore humanitaire
Cette aide de 100 millions de dollars est source de tensions depuis que le secrétaire d'État Marco Rubio l'a annoncée en mai, alors que les pourparlers secrets visant à satisfaire les exigences des Etats-Unis battaient de l'aile. Dans un discours vidéo en espagnol adressé aux Cubains, Rubio a précisé les objectifs de ces 100 millions de dollars : « Je tiens à vous dire ce que nous, aux États-Unis, vous proposons pour vous aider non seulement à atténuer la crise actuelle, mais aussi à construire un avenir meilleur… La véritable raison pour laquelle vous manquez d'électricité, de carburant ou de nourriture, c'est que ceux qui contrôlent votre pays ont détourné des milliards de dollars, mais rien n'a été utilisé pour aider la population », a affirmé Marco Rubio. « Le président Trump propose une nouvelle relation entre les États-Unis et Cuba. Mais elle doit s'établir directement avec vous, le peuple cubain », et non avec des entités contrôlées par le gouvernement.
Pour contourner les autorités cubaines, le Département d'État a alloué 60 millions de dollars de cette aide à Catholic Relief Services afin qu'elle soit distribuée par l'intermédiaire de son homologue cubain dirigé par l'Église, Cáritas Cuba. Cet argent permettra de fournir des kits à près de 200'000 familles, soit plus de 500'000 personnes, selon l'organisation. La population cubaine s'élève à plus de 9 millions d'habitants. Par ailleurs, le révérend Franklin Graham [président de la Billy Graham Evanglistic Association, sioniste chrétien, partisan inconditionnel de l'Etat d'Israël], un allié du président Trump, a confirmé que Samaritan's Purse, l'organisation évangélique d'aide humanitaire qu'il dirige, prévoit de participer à la distribution d'une partie de cette aide.
Les organisations religieuses sont confrontées à un énorme fardeau logistique qui pourrait ralentir les efforts visant à acheminer l'aide vers les personnes qui en ont le plus besoin. Ces groupes doivent se procurer des camions de livraison et de l'essence dans un pays où les véhicules manquent de pièces de rechange et où l'essence est devenue plus rare et plus chère depuis que les États-Unis ont imposé un blocus sur les carburants en janvier. En effet, les prêtres tentent toujours de distribuer des kits alimentaires similaires à ceux que Marco Rubio avait promis en février dans le cadre d'une aide de 9 millions de dollars destinée à faire face aux dégâts causés par l'ouragan Melissa en octobre dernier. Les autorités cubaines affirment que seule une fraction de cette aide destinée à faire face aux conséquences de l'ouragan, orchestrée par Marco Rubio, avait été distribuée en juillet.
En juillet, lorsque la première livraison de cette nouvelle aide de 100 millions de dollars est arrivée à La Havane, plus de deux mois après l'annonce faite par Marco Rubio, la population était plus désespérée que jamais, en quête d'un répit dans sa lutte quotidienne pour se procurer de la nourriture, de l'eau et de l'électricité. Les gens ont commencé à affluer vers les églises ou à interpeller les prêtres dans la rue, suppliant qu'on leur donne un colis alimentaire.
« L'aide est destinée à tout le monde, mais il n'y en a pas assez », explique le révérend Leandro NaunHung, curé de la paroisse San José Obrero, située à la périphérie de Santiago, la deuxième plus grande ville de Cuba. L'écart entre l'ampleur des besoins et le volume de l'aide « est énorme », note-t-il. Et cette aide sème la discorde et la jalousie. Certaines personnes prétendent avoir plus de bouches à nourrir qu'elles n'en ont réellement, dans l'espoir d'obtenir un colis. Partout où il va, rapporte le révérend, il entend des gens implorer : « Padre, Padre, mon colis, mon colis, mon colis ! »
Tourmenté par les passions et les contradictions déchaînées par ces colis d'aide, Leandro NaunHung a récemment prononcé un sermon comparant les cartons alimentaires états-uniens à la boîte de Pandore. Selon le mythe grec, en ouvrant la boîte, Pandore a libéré toutes sortes de malheurs sur la terre. Dans la version du révérend, le dernier des malheurs, au fond de la boîte, était l'espoir – que l'on ne considère généralement pas comme malfaisant. Il met en garde ses paroissiens contre le fait de s'accrocher à de faux espoirs, tels qu'un colis alimentaire humanitaire, pour résoudre leurs problèmes. « La faim est plus grande que l'aide humanitaire qui arrive », leur dit-il.
Et pourtant, aussi précaire et limitée que puisse être cette aide, NaunHung estime que ses livraisons ne sont pas vaines. « Certains disent que si l'aide n'est pas destinée à tout le monde, alors elle ne devrait être destinée à personne », explique-t-il. Mais « si ne serait-ce que dix personnes peuvent en bénéficier, nous ferons ce travail ». Il ajoute : « Les gens disent qu'ils n'ont jamais vu autant de nourriture d'un seul coup. » (Article publié sur le site The Nation le 10 septembre 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
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22.09.2026 à 12:26
Xavier Abu Eid
Tout en s'aliénant ses alliés traditionnels, Israël renforce ses liens avec une nouvelle vague de dirigeant·es populistes de droite prêt·es à le protéger de toute obligation de rendre des comptes.
16 septembre 2026 | tiré du site de l'Agence media Palestine | Photo : Le président argentin Javier Milei rit aux côtés du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, lors d'une séance extraordinaire de la Knesset organisée en l'honneur de Milei, à Jérusalem, le 11 juin 2025. (Yonatan Sindel/Flash90). https://agencemediapalestine.fr/blog/2026/09/16/pourquoi-lamerique-latine-joue-un-role-cle-dans-limpunite-diplomatique-disrael/
Le 10 août, trois jours seulement après son entrée en fonction, le nouveau gouvernement colombien dirigé par le président Abelardo de la Espriella a officiellement reconnu la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan occupé. Cette annonce a d'autant plus retenu l'attention qu'elle a eu lieu le jour même où la Colombie a été frappée par l'un des plus importants séismes de son histoire récente, qui a fait plus de 300 morts et causé d'importants dégâts dans tout le pays.
Avant même son entrée en fonction, la future administration de de la Espriella avait convenu avec Israël de rétablir pleinement les relations diplomatiques, de transférer l'ambassade de Colombie à Jérusalem, de reprendre les exportations de charbon et de se retirer de la procédure engagée par l'Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice (CIJ), accusant Israël de génocide, ainsi que du Groupe de La Haye. De la Espriella a également annoncé que la Colombie reviendrait sur son projet d'ouvrir une ambassade en Palestine, et s'est engagé à « ne jamais cesser de défendre Israël, car c'est le peuple de Dieu ».
Ces mesures marquent un revirement diplomatique remarquable. Jusqu'à récemment, la Colombie était l'un des exemples les plus évidents d'une tendance très différente en Amérique latine.
Au cours du génocide israélien à Gaza, plusieurs gouvernements de gauche et sociaux-démocrates ont vivement critiqué les politiques israéliennes, ont rappelé leurs ambassadeurs de Tel-Aviv, se sont joints à la plainte déposée par l'Afrique du Sud devant la CIJ et ont fait pression sur la Cour pénale internationale (CPI) pour qu'elle accélère les enquêtes sur les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité présumés commis en Palestine. Certains ont également participé aux réunions du Groupe de La Haye, qui appelait à des mesures coordonnées visant à faire rendre des comptes en réponse aux violations systématiques du droit international par Israël.
Mais les récentes élections ont porté au pouvoir des dirigeant·es de droite, d'extrême droite et populistes dans un nombre croissant de pays, notamment l'Argentine, le Paraguay, la Bolivie, le Chili, le Pérou, l'Équateur, la Colombie et le Honduras. Une tradition diplomatique latino-américaine longtemps ancrée, du moins formellement, dans le droit international s'oriente vers une politique plus transactionnelle : un alignement plus étroit sur Israël et l'adhésion à ses récits politiques en échange d'une coopération militaire et sécuritaire plus approfondie, ainsi que de la perspective de relations plus solides avec Washington.
Des dirigeant·es tels que l'Argentin Javier Milei, le Colombien de la Espriella et le Paraguayen Santiago Peña ont ouvertement adopté un alignement politique étroit avec le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. Le Paraguay, le Honduras et le Guatemala ont transféré leurs ambassades à Jérusalem, tandis que l'Argentine et la Colombie ont annoncé leur intention de faire de même, au mépris du consensus international reflété dans la résolution 478 du Conseil de sécurité de l'ONU.
Aux Nations unies, l'Argentine, le Honduras, le Guatemala et l'Équateur se sont de plus en plus alignés sur Israël, les États-Unis et un petit groupe de soutiens diplomatiques traditionnels d'Israël, tels que Tuvalu et les Îles Marshall.
Pour Israël, le moment choisi pour ce revirement est crucial. Si les décideurs israéliens ont longtemps considéré la question palestinienne avant tout comme une bataille autour de la perception internationale, cette bataille est devenue considérablement plus difficile à remporter, alors que le soutien de l'opinion publique à Israël s'effrite dans une grande partie de l'Europe et aux États-Unis.
Pourtant, alors que la destruction de Gaza et l'accélération de l'annexion de la Cisjordanie occupée ont suscité une condamnation internationale croissante et tendu les relations avec les alliés traditionnels, certaines forces politiques restent déterminées à protéger Israël de toute obligation de rendre des comptes : les mouvements d'extrême droite, notamment les sionistes chrétiens et les figures populistes.
Associés au soutien politique bien ancré dont bénéficie Israël à Washington et aux gouvernements européens qui lui sont favorables, ces forces contribuent à empêcher que cette condamnation ne se transforme en un isolement diplomatique total. L'Amérique latine est aujourd'hui l'un des théâtres les plus évidents où observer le déroulement de cette dynamique.
Des partenaires « fiers d'être sionistes » L'intérêt d'Israël à nouer des alliances avec l'extrême droite latino-américaine repose sur un objectif stratégique central : l'imunité.Se souciant peu du droit international et des droits de l'homme, Israël s'oppose depuis longtemps à toute limitation de son territoire aux frontières de 1967 et a contesté les mesures politiques européennes refusant un traitement préférentiel aux produits fabriqués dans les colonies israéliennes. Il a également privilégié des accords bilatéraux mettant l'accent sur la coopération économique et politique, tout en laissant de côté la question du statut juridique des territoires palestiniens occupés.
Les relations d'Israël avec les pays d'Amérique latine ont souvent reflété cette approche. Son accord de libre-échange de 2007 avec le MERCOSUR, le bloc commercial sud-américain créé en 1991, ne contenait aucune référence explicite aux frontières de 1967. La vague de reconnaissance de l'État palestinien par les pays d'Amérique latine entre 2010 et 2012 a changé la donne, plusieurs pays ayant clairement indiqué que leurs relations avec Israël ne concernaient que le territoire situé à l'intérieur des frontières de 1967.
Ce principe a pris une importance renouvelée pendant le génocide de Gaza et alors qu'Israël s'engageait de plus en plus résolument vers l'annexion de la Cisjordanie occupée. Le Groupe de La Haye a été créé début 2025 pour transformer les déclarations de soutien au droit international en actions contraignantes, principalement en ce qui concerne la Palestine. La Colombie s'est imposée comme l'un de ses principaux participants latino-américains, tandis que les débats menés ailleurs dans la région, notamment au Chili, ont débouché sur des propositions visant à interdire l'importation de produits provenant des colonies israéliennes.
Conjugués aux débats parallèles menés en Europe, aux États-Unis et au Canada, ces développements laissaient entrevoir que la stratégie diplomatique traditionnelle d'Israël commençait à montrer des signes de faiblesse. Ses tactiques habituelles — coopération en matière de sécurité, culpabilité historique liée aux persécutions antisémites et invocation de « droits bibliques » — s'avéraient moins efficaces face aux preuves de plus en plus nombreuses de graves crimes de guerre commis à Gaza.
Dans le même temps, le gouvernement Netanyahu défendait ouvertement des positions que la diplomatie israélienne s'était longtemps efforcée de dissimuler, notamment le nettoyage ethnique de Gaza et le refus permanent d'un État palestinien.
Mais si de tels arguments restent largement inacceptables en Europe, ils trouvent aujourd'hui un public plus réceptif parmi une nouvelle génération de dirigeant·es latino-américains de droite et populistes, qui semblent prêts à approfondir leurs relations avec Israël, quel que soit son bilan en matière de droits de l'homme ou ses violations systématiques du droit international.
Ce changement est particulièrement visible au Chili, qui abrite l'une des plus grandes diasporas palestiniennes au monde, et dont le nouveau gouvernement a nommé Gabriel Zaliasnik ambassadeur en Israël au début de cette année. Avocat de renom, ancien président de la communauté juive du Chili et défenseur déclaré des intérêts israéliens, Zaliasnik s'est publiquement identifié comme un « fier sioniste » et a évoqué le renforcement des liens entre « le peuple chilien et le peuple juif » — renforçant ainsi l'idée qu'Israël est un État appartenant exclusivement au peuple juif plutôt qu'à tous ses citoyen·nes à parts égales.
Les diplomates étrangers en poste à Tel-Aviv représentent leurs États auprès d'un pays composé à la fois de citoyen·nes juif·ves et palestinien·nes ; ils ne sont pas des émissaires interconfessionnels auprès du « peuple juif ». De même, entretenir des relations diplomatiques avec Israël n'implique pas d'approuver le sionisme ni les lois et pratiques discriminatoires à l'égard des Palestinien·nes. Au contraire, ces pays restent liés par les conventions internationales interdisant la discrimination raciale.
La nomination de Zaliasnik a été fermement soutenue par le président chilien José Antonio Kast, dont l'ascension politique a elle-même marqué une rupture avec une grande partie de la tradition diplomatique récente du Chili. Kast a pris la défense du défunt dictateur Augusto Pinochet, et son père était un membre du parti nazi allemand. Son entourage en matière de politique étrangère comprend également des personnalités ayant des liens institutionnels de longue date avec des organisations pro-israéliennes, comme le conseiller en politique étrangère de Kast, Eitan Bloch, ancien conseiller politique de l'ambassadeur d'Israël au Chili et membre de l'American Jewish Committee.
Considérer Israël comme une exception risque de porter atteinte aux principes mêmes de citoyenneté, d'égalité et de non-discrimination que ces gouvernements prétendent défendre ailleurs. Et la normalisation des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité et de l'annexion affaiblit également un système international sur lequel les États d'Amérique latine se sont historiquement appuyés pour défendre leur propre souveraineté et leur intégrité territoriale.
Des Accords d'Abraham aux « Accords d'Isaac »En avril 2026, Netanyahou et le président argentin Javier Milei ont lancé les « Accords d'Isaac », un nouveau cadre de coopération entre l'Argentine, Israël et ce que leur déclaration commune qualifie de « nations partageant les mêmes valeurs » dans l'hémisphère occidental. L'initiative invoque explicitement les descendants d'Isaac et une « tradition judéo-chrétienne » commune.
Ces accords pourraient apporter à Israël ce qui lui faisait jusqu'alors défaut en Amérique latine : un cadre politique permettant d'approfondir la coopération avec Israël au-delà des relations bilatérales existantes. L'initiative s'inspire des Accords d'Abraham conclus entre Israël et les Émirats arabes unis, le Maroc et Bahreïn. Ces accords ont démontré qu'Israël pouvait étendre ses liens régionaux et son intégration économique sans pour autant résoudre la question palestinienne.
Les accords d'Isaac et d'Abraham partagent donc une caractéristique structurelle importante : ils offrent à Israël une forme de normalisation diplomatique largement détachée du respect du droit international. Bien qu'ils ne parviennent pas à demander des comptes à Israël, les États membres de l'UE, le Royaume-Uni, la Norvège, la Suisse, l'Australie et le Canada continuent d'insister sur le fait que le droit international fournit le cadre permettant de traiter la question de l'occupation israélienne. Plus récemment, le Royaume-Uni, le Canada, la France et d'autres pays ont annoncé des sanctions à l'encontre des colonies israéliennes, des mesures que l'Espagne, l'Irlande, la Belgique et les Pays-Bas avaient déjà prises.
En présentant Israël comme faisant partie d'une civilisation « judéo-chrétienne » commune, les Accords d'Isaac vont d'ailleurs plus loin que les Accords d'Abraham en embrassant explicitement une idéologie religieuse. Un tel cadrage peut trouver un écho auprès de dirigeant·es tels que Milei et Kast ainsi qu'auprès des électorats sionistes chrétiens, mais il est loin de faire l'unanimité en Amérique latine. Ce cadrage s'accorde également mal avec l'inquiétude croissante des communautés chrétiennes face au traitement réservé par Israël aux chrétien·nes palestinien·nes.
L'idéologie n'explique toutefois qu'une partie de ce revirement. Certains dirigeant·es populistes latino-américains semblent également estimer que des relations plus étroites avec Israël peuvent leur ouvrir la voie à une plus grande influence à Washington.
Mais il reste difficile de savoir si ce calcul sert réellement les intérêts de leurs pays. L'ancien ambassadeur chilien Jorge Heine a décrit succinctement ce danger dans une interview accordée à Responsible Statecraft : « Dès l'instant où vous vous alignez sur l'une des grandes puissances en concurrence, vous devenez un subordonné. Et vous êtes alors traité comme tel. »
L'expérience récente ne montre guère que l'alignement politique garantisse un traitement favorable de la part de Washington. L'Argentine, le Panama et le Chili ont tous subi des pressions américaines au sujet de leurs relations économiques avec la Chine, malgré leurs efforts pour s'attirer les faveurs de l'administration Trump. Le Chili, par exemple, s'est vu imposer en juillet un droit de douane américain supplémentaire de 12,5 % sur bon nombre de ses exportations.
La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël — comme l'ont fait le Honduras, le Guatemala et le Paraguay en y installant leurs ambassades — marque également une rupture significative avec la tradition diplomatique d'après-guerre de l'Amérique latine. La région a généralement défendu le principe selon lequel un territoire ne peut être légalement acquis par la force. Même les conflits territoriaux les plus acharnés, de la crise du canal de Beagle entre l'Argentine et le Chili au conflit entre le Pérou et l'Équateur, ont finalement été résolus par la médiation, des mécanismes conventionnels et le recours au droit international plutôt que par une annexion unilatérale.
Pour certains gouvernements populistes, cependant, le respect de ces principes semble de plus en plus passer au second plan face à d'autres préoccupations immédiates : l'accès, via Israël, à la cybersécurité et aux technologies militaires afin de renforcer leurs propres dispositifs de répression intérieure.
Ces dernières années, cependant, les pays arabes, notamment le Qatar et l'Arabie saoudite, ont également développé leurs échanges commerciaux et leurs investissements en Amérique latine, en particulier dans les domaines de la logistique, des transports et des infrastructures. Les échanges bilatéraux entre l'Amérique latine et le Conseil de coopération du Golfe ont dépassé les 32 milliards de dollars en 2022, dont plus de 21 milliards provenaient des exportations latino-américaines vers le Golfe. À titre de comparaison, le volume total des échanges entre Israël et l'Amérique latine s'élevait à environ 6 milliards de dollars cette année-là.
Les liens de l'Amérique latine avec d'autres puissances du Moyen-Orient se sont également développés rapidement. À eux seuls, les échanges commerciaux de la Turquie avec l'Amérique latine et les Caraïbes ont atteint 16,4 milliards de dollars en 2025, accompagnés d'une expansion diplomatique remarquable : Ankara a fait passer le nombre de ses missions dans la région de six en 2022 à vingt aujourd'hui, tandis que les liaisons aériennes directes et la représentation commerciale se sont développées en parallèle.
Il n'y a donc aucun argument économique évident justifiant de subordonner la politique moyen-orientale d'un pays aux préférences israéliennes. Les États arabes possèdent un poids économique considérable, tandis que les importantes communautés arabes et palestiniennes d'Amérique latine revêtent une importance politique, commerciale et culturelle qui leur est propre.
Une stratégie à long terme ?Alors qu'Israël renforce sa présence en Amérique latine, l'Autorité palestinienne semble dépourvue d'une stratégie régionale comparable. Les organisations de la société civile et les communautés palestiniennes peuvent se mobiliser contre les tentatives de normalisation des crimes de guerre israéliens, mais elles ne peuvent se substituer à une approche diplomatique palestinienne plus large à l'égard de l'Amérique latine.
Une telle stratégie nécessiterait une coordination beaucoup plus étroite avec les États arabes et musulmans, en particulier ceux qui développent déjà leurs échanges commerciaux et leurs investissements dans toute la région. À tout le moins, les dirigeant·es palestinien·nes pourraient nommer un envoyé spécial pour l'Amérique latine et collaborer avec les gouvernements arabes afin de mettre en place un groupe de travail diplomatique permanent dédié à cette région.
Cela impliquerait également de s'opposer aux gouvernements qui contribuent à normaliser l'annexion par Israël des territoires arabes occupés, notamment Jérusalem-Est et le plateau du Golan syrien. Les gouvernements arabes et musulmans sont en droit de se demander pourquoi des États tels que le Paraguay, la Colombie, le Guatemala et le Honduras devraient bénéficier d'une représentation diplomatique dans les capitales arabes et musulmanes sans subir de conséquences politiques après avoir reconnu ou légitimé les revendications unilatérales d'Israël sur les territoires occupés.
Les oppositions internes au rapprochement avec Israël se renforcent également dans plusieurs pays d'Amérique latine, en particulier là où les gouvernements sont perçus comme contribuant à normaliser les crimes de guerre. La vague actuelle de dirigeant·es de droite et populistes ne façonnera pas indéfiniment l'Amérique latine.
Il n'est pas non plus certain que les efforts de ces dirigeant·es visant à normaliser le déni des droits des Palestinien·nes résisteront aux prochains cycles électoraux. Le calendrier politique à venir pourrait s'avérer décisif : Israël doit tenir des élections le 27 octobre, suivies peu après par les élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre. Ces deux scrutins pourraient recomposer les coalitions politiques qui soutiennent actuellement la stratégie diplomatique d'Israël.
Les gouvernements latino-américains pourraient alors devoir déterminer si les avantages à court terme de cet alignement l'emportent sur leur intérêt national à plus long terme à préserver les règles internationales dont dépendent, en définitive, leur propre souveraineté et leur sécurité.
Source : +972.
Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.
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