31.03.2026 à 14:23
Association étudiante du Cégep de Saint-Laurent
MONTRÉAL, le 24 mars 2026 — Hier soir, à la suite d'une occupation pacifique du pavillon principal du Cégep de Saint-Laurent par des membres de l'association étudiante, l'administration du Cégep a appelé la SPVM.
14 policiers ont encerclé notre campement avec un avis d'éviction un peu avant 19h et ont évincé les étudiants présents qui peignaient des affiches et mangeaient leur souper. Les étudiants sont sortis sans résistance malgré s'être faits bousculés dans la sortie.
Plus tard dans la soirée, la population étudiante et employée du cégep a reçu un MIO de la part de la direction. Celui-ci annonçait la levée des cours du 24 au 27 mars inclusivement et contenant les citations suivantes : « Les événements malheureux d'aujourd'hui amènent la direction à revoir le modèle de gestion de la grève des étudiants et des étudiantes dans un souci de bienveillance et de sécurité pour tous et toutes. [...] Par conséquent, les personnes étudiantes ne sont plus tenues de se présenter au Cégep pour le piquetage quotidien nécessaire à la levée de cours. Nous vous remercions de votre collaboration. » C'est une tentative claire de taire la population étudiante et insinue que nous ne voulons que manquer des cours. Mais nous avons des demandes claires, dont aucune n'a été cédée par l'administration.
Ce matin, en dépit des avertissements de la direction, le piquetage a recommencé dès 5h30.Un campement a été monté vers 6h15 et nous avons atteint une centaine de grévistes vers 7h30. Comme hier, les gens ont collectivement apporté du thé, du café et des pâtisseries.
Des étudiants musiciens ont apporté des instruments, ralliant les grévistes dans une ambiance festive. Une ligne humaine a été formée devant la porte principale pour bloquer l'entrée de la direction. Les étudiants étaient bien habillés et prêts à tenir la ligne pendant aussi longtemps que nécessaire.
Vers 9h15, avec la coopération de la police, les grévistes ont quitté le terrain du cégep pour manifester dans les rues environnantes. Nous avons monté la rue Du Collège, tourné sur Saint-Germain, descendu sur Decelles et sommes retournés au cégep par l'avenue Sainte-Croix. Nous avons scandé des slogans comme « à nous la rue » et autres chants anti-austérité avec un accompagnement musical étudiant. Nous allons continuer à nous exprimer tout aussi haut et fort tant que nos demandes ne sont pas entendues.
***** AU CÉGEP SAINT-LAURENT, ON TIENT LA LIGNE
MONTRÉAL, le 25 mars 2026 — Ce matin, le piquetage au Cégep de Saint-Laurent a recommencé vers 5h du matin. Les étudiants, comme pendant le reste de la grève, sont arrivés avant l'aube pour monter les infrastructures permettant la continuation du piquetage. Hier, la barricade symbolique devant le cégep avait été partiellement construite à l'aide d'une quarantaine de bacs de recyclage du cégep. Ceux-ci ont été déplacés par l'administration pendant la nuit vers l'intérieur du bâtiment dans la Grande salle, lieu auquel les étudiants n'ont toujours pas accès. Dans les mots d'Élisabeth « Zaz » Daragon, membre de l'AECSL, « les bacs de recyclage ont plus de droits que nous. C'est ridicule. » Malgré le froid et le mépris, la population étudiante toujours aussi mobilisée a fait preuve de créativité et de volonté pour reconstruire et même étendre la barricade à l'aide de nouveaux matériaux trouvés sur le campus du cégep.
Sur la ligne de piquetage, des tentes ont été érigées, des tables et chaises ont été amenées et des bannières ont été montées. L'ambiance reste toute aussi festive et militante ; il y a de la musique, de la nourriture, des jeux et des activités. Des pancartes portant des messages anti-austérité décorent la barricade et une planche de contreplaqué récupéré peint avec le nom de l'AECSL en fleurs orne l'entrée au stationnement. Les étudiants sont motivés et prêts à rester aussi longtemps que nécessaire.
Les négociations avec l'administration ont été rouvertes aujourd'hui. Celle-ci a encore une fois demandé à l'AECSL de laisser entrer le personnel administratif et de gestion. Nous avons refusé. L'administration manque de transparence et ne se sent clairement pas redevable envers les étudiants. Mais le cégep sans les étudiants, ce n'est qu'une bâtisse qui croule remplie de bacs de recyclage. Nos revendications sont claires et raisonnables. Nous ne bougeons pas tant qu'elles ne sont pas mises en place.
Source : Association étudiante du Cégep de Saint-Laurent
***** TOUJOURS EN GRÈVE DANS LA PLUIE FROIDE DU MOIS DE MARS
MONTRÉAL, le 26 mars 2026 — La ligne de piquetage au Cégep de Saint-Laurent tient toujours. Suite à la répression policière de lundi et après quatre jours de grève, à travers la pluie et le froid, les étudiants restent mobilisés et vaillants dans leur lutte. La barricade tient et tiendra jusqu'à ce que nos demandes soient entendues.
Ce matin, comme tous les jours, il y avait du café et des viennoiseries pour l'ensemble des grévistes. La musique et les jeux continuent tout autant que la mobilisation étudiante. Des véhicules passants klaxonnent pour montrer leur soutien. De plus, nous avons reçu une visite du Centre de Formation Politique qui a donné un atelier sur la mobilisation en plus des Cols bleus qui ont joué de la musique en solidarité avec notre ligne.
Nous sommes sortis dans les rues manifester vers 13h30. Accompagnés musicalement par des étudiants, nous avons fait entendre notre mécontentement dans la rue sous les applaudissements des passants.
L'administration reste intransigeante face à nos revendications. Nous avons été clairs : nous demandons un local pour du personnel infirmier, le retour des locaux d'étude à la bibliothèque, la conversion des postes précaires en postes permanents et que l'administration prenne position clairement et publiquement contre les politiques austères du gouvernement. Ceci n'est pas déraisonnable. Pourtant, l'administration refuse de céder. Nous sommes prêts à la manifestation du 27 mars à 13 au Square Dorchester et comptons amener un gros contingent d'étudiants pour exprimer nos griefs face à la CAQ côte-à-côte avec nos camarades d'autres associations étudiantes et syndicats.
L'Association étudiante du Cégep de Saint-Laurent tient aussi à prendre publiquement position contre les interventions policières contre la Société générale des étudiantes et étudiants du Collège de Maisonneuve et l'Association générale étudiante du Collège Lionel-Groulx en plus des membres de l'AECSL présents à leurs actions. Il est inacceptable de traiter ainsi des étudiants faisant usage de leurs droits de grève et de manifestation. Cette répression dramatique de la part des forces policières et du gouvernement est un symptôme des problèmes endémiques à cette administration.
***** BILAN DE LA SEMAINE DE GRÈVE DU CÉGEP DE SAINT-LAURENT
MONTRÉAL, le 27 mars 2026 — La semaine de grève de l'Association étudiante du Cégep de Saint-Laurent vient à sa fin. La barricade a été déconstruite et le campement a été levé. Le cégep retrouve son état normal et les activités reprennent dès demain. Nous avons participé aujourd'hui à la manifestation de la CRUES (Coalition de résistance pour l'unité étudiante syndicale) ayant commencé au Square Dorchester à 13h. Notre contingent était fort, composé de plus d'une centaine d'étudiants et accompagné de nos emblématiques musiciens. Nous avons manifesté ensemble avec des délégations du Cégep du Vieux-Montréal, du Cégep de Maisonneuve, du Collège Lionel-Groulx, et bien d'autres, en plus de plusieurs universités, afin de faire entendre nos voix plus fort par leur mise en chœur.
La grande leçon que nous avons apprise de cette grève, c'est que la population étudiante laurentienne est forte, créative et vaillante. Nous avons fait preuve de volonté en nous levant au petit matin pour tenir la ligne de piquetage dès 5h30 et jusqu'à 18h tous les jours. Nous avons fait preuve de ressource en construisant notre barricade à partir de clôtures, de bacs et de palettes récupérés sur le terrain du cégep. Nous avons fait preuve d'inventivité en trouvant des façons de se garder au chaud et au sec tout en restant dehors à la merci des éléments jour après jour. Nous avons fait preuve de solidarité en se tenant les coudes et en organisant des petits-déjeuners et des dîners communautaires. Nous avons fait entendre nos voix à travers des manifestations proches du cégep et loin, au centre-ville avec nos camarades. Nous avons tissé des liens sociaux sur la ligne de piquetage ; nous avons dansé, chanté, joué et manifesté ensemble tout en n'oubliant pas que nous étions présents pour une cause et un combat qui nous rassemblent tous. Nous sortons de cette grève plus forts, plus soudés et prêts à continuer la lutte.
Nous ne perdons pas de vue que l'administration n'a toujours pas cédé à nos demandes. Nous demandons toujours un local pour le personnel infirmier, le retour des locaux d'étude à la bibliothèque, la conversion des postes précaires en postes stables et une prise de position claire et publique contre l'austérité de la part du Cégep. Nous reviendrons le premier mai.
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31.03.2026 à 14:22
Jean-François Delisle
Rien n'illustre mieux la distance qui sépare la classe politique d'une bonne partie de l'électorat que le discours qui sert à justifier les compressions budgétaires, discours tenu par l'actuel ministre caquiste des Finances, Éric Girard. Il s'agit peut-être d'un « budget jetable après usage », comme certains commentateurs l'ont soutenu. Mais il se situe dans la droite ligne de l'ensemble des budgets présentés par les ministres des Finances depuis les années 1980, c'est-à-dire axé pour l'essentiel sur l'équilibre budgétaire, et ce au détriment des mesures sociales et de la justice redistributive.
Présenté un budget « équilibré » et « responsable » est le but ultime de la gouvernance économique néo conservatrice, un objet de fierté de la part de la plupart des ministres des Finances .La qualité de vie de la population pour eux apparaît bien secondaire. C'est ce qui se cache derrière leurs exhortations aux gens à accepter « l'austérité », c'est-à-dire des politiques de pauvreté déguisées en discipline financière.
C'est là une orientation typiquement capitaliste et bourgeoise : les différents gouvernements, tant au fédéral qu'au provincial, suivent cette politique de restrictions budgétaires à divers degrés depuis la décennie 1980. On veut un État minimaliste, qui appuie l'entreprise privée et des dépenses publiques « sous contrôle ». Sans l'avouer, les différents gouvernements qui se sont succédé au Québec depuis 1981 conçoivent plus ou moins la gestion d'État sur le modèle du privé.
La coupure entre une bonne partie de la population et la classe politique est donc flagrante. Le fait que le dernier budget Girard contient certaines mesures comme investir dans les banques alimentaires ne serait pas nécessaire si la pauvreté n'était si répandue. Le gouvernement Legault devra affronter une grève de deux semaines de la part des travailleurs et travailleuses du communautaire, ce qui en dit long sur l'étendue et l'intensité des problèmes que ceux-ci doivent affronter avec des moyens de plus en plus réduits. Il ne faut pas confondre patience et résignation.
Posons-nous la question suivante : dans une entreprise privée, combien d'actionnaires maintiendraient en poste un gestionnaire qui accumulerait des pertes due à des dépenses inconsidérées au détriment des profits ? Éric Girard aurait été vite congédié...
Cette orientation qui sévit depuis trop longtemps provient en droite ligne de l'idéologie managériale, qui s'est imposée depuis 1979, avec l'arrivée au pouvoir des conservateurs de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et surtout des républicains de Ronald Reagan à la Maison-Blanche en 1980. Elle prend pour modèle le fonctionnement de l'entreprise privée et veut importer, du moins jusqu'à un certain point, ses méthodes de gestion dans le secteur public. Dans cette optique, les dépenses publiques sont moins des investissements sociaux que du gaspillage. Ses tenants prônent donc un État minimal et une soumission plus poussée de la main d'oeuvre aux employeurs privés. Nous sommes là en présence d'une rupture, au moins partielle avec le keynésianisme, qui valorisait au contraire les dépenses publiques pour contribuer à maintenir un pouvoir d'achat substantiel de la population et contribuer ainsi à faire rouler l'économie. Évidemment, on ne reviendra pas à la période pré-keynésienne, les programmes sociaux et les investissements publics vont continuer d'exister, mais ils ont subi d'importants reculs depuis plus d'une quarantaine d'années (notamment le système d'indemnisation du chômage).
La population, pour sa part, est relativement insensible à l'équilibre budgétaire. Elle juge le gouvernement sur l'amélioration de ses conditions de vie. Elle croit, avec raison, que si d'aventure un coup de barre s'impose pour rétablir un certain équilibre budgétaire, le parti au pouvoir doit réduire ses dépenses aux bons endroits et avec précaution, guidé par le constant souci de ménager les services publics, ce qui n'est guère le cas actuellement. On n'a qu'à examiner l'état du système hospitalier, le recours toujours plus fréquent aux banques alimentaires et aux friperies, sans oublier la crise du logement due à la complaisance du gouvernement Legault face aux spéculateurs immobiliers. De plus, les baisses d'impôt, si chères aux néoconservateurs, privent le gouvernement de revenus substantiels. On assiste de plus à la sous-prolétarisation d'une bonne partie de la main d'oeuvre.
Dans tout ce contexte, la notion d'austérité ne représente que l'élégant manteau qui dissimule (de plus en plus mal) des politiques de pauvreté. Les inégalités sociales explosent. Les préoccupations que révèle le budget Girard apparaissent très éloignées de celles des électeurs et électrices.
C'est comme le chien qui court après sa queue : « l'austérité » aggrave la pauvreté, car elle prive le gouvernement de revenus essentiels, ce qui compromet l'équilibre budgétaire vu qu'une proportion plus ou moins considérable de gens disposent de peu de moyens pour faire rouler l'économie. Cherchez l'erreur...
Jean-François Delisle
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31.03.2026 à 14:21
Stéphanie Vallée
Alors que des voix s'élèvent en prétendant que le financement du secteur communautaire aurait atteint des niveaux « historiquement élevés » et qu'il faudrait désormais se tourner vers la philanthropie, les travailleuses sur le terrain constatent une réalité toute autre. Derrière les tableaux statistiques, il y a des femmes, très majoritairement, qui portent chaque jour un système abîmé. Elles prennent soin des populations de plus en plus vulnérables, avec des moyens qui restent insuffisants pour répondre aux besoins en croissance constante.
Les besoins explosent plus vite que les budgets
Oui, les montants gouvernementaux ont augmenté ces dernières années. Mais dans nos milieux, personne ne voit d'amélioration durable. Ce que nous voyons, ce sont des détresses plus profondes, des files qui s'allongent et des interventions beaucoup plus complexes qu'il y a dix ans. Les violences faites aux femmes, la crise du logement, la hausse du coût de la vie, l'explosion des problèmes de santé mentale, l'isolement, la pauvreté : voilà ce que les travailleuses du milieu communautaire affrontent chaque jour.
L'argent supplémentaire (lorsqu'il est reçu !) sert en grande partie à éviter l'effondrement, non à répondre pleinement à la demande. Le prétendu « financement en hausse » disparaît aussitôt qu'il entre : loyers en augmentation, assurances plus chères, coûts de fonctionnement qui grimpent, besoin de rehausser des salaires historiquement bas pour retenir des travailleuses au bord du burnout.
Sur le terrain, nous ne voyons pas l'abondance. Nous voyons l'épuisement. Ce n'est pas en multipliant les demandes de financement, par exemple aux nombreuses fondations qui lèvent la main, que les travailleuses arriveront à remplir la mission que leur ont donnée leur conseil d'administration, leurs membres issus des communautés ! Sans compter les nombreuses redditions de comptes qui viennent avec ces subventions par projets et les ententes avec la philanthropie.
Non, ce n'est pas un bon calcul.
La générosité des Québécois mise à mal ?
Certains affirment que le problème serait un manque de dons de la population. Mais les travailleuses du milieu communautaire le savent : les Québécois ne sont pas moins généreux, ils sont plus pauvres. Les loyers avalent une part incontrôlable des revenus, la classe moyenne glisse vers la précarité, et les personnes en situation de vulnérabilité n'ont plus un dollar de marge. De plus, les impôts ne devraient-ils pas suffire au financement du filet social ?
Les organismes ne manquent pas d'appui populaire. Nous le constaterons le 2 avril prochain devant l'Assemblée nationale. Les communautés s'impliquent autrement, elles donnent du temps, participent aux actions collectives. N'oublions pas qu'une personne sur trois aura besoin d'un organisme communautaire au cours de sa vie et s'y impliquera.
La philanthropie ne remplace pas la mission des organismes communautaires AUTONOMES
C'est une drôle d'analyse d'affirmer qu'un financement gouvernemental adéquat menacerait l'autonomie du milieu communautaire autonome, alors que la philanthropie offrirait une liberté accrue. Dans la vraie vie des organismes, c'est tout le contraire.
Les dons privés sont instables, souvent orientés vers des projets qui plaisent aux donateurs plutôt que vers les besoins urgents ou politiques, et exigent une compétition injuste entre organismes. Pour les petites équipes, la philanthropie implique : plus d'administration, plus de reddition de comptes dispersée, plus de recherche de fonds, moins de temps pour la mission. En résumé, comme dans beaucoup de sphères de notre société, plus tu es riche, plus tu as de ressources pour trouver du financement. Le fonctionnement, l'essence même des organismes communautaires autonomes avec leur approche globale, large, axée sur les personnes, force les équipes de travail à prioriser les personnes qui fréquentent leur organisme plutôt que de faire des campagnes de financement ou remplir des demandes aux fondations. Les équipes restreintes sont consacrées au déploiement de leur mission.
En plus, cette charité préconisée est davantage une évasion fiscale. Des personnes riches qui décident ce que la société devrait financer (ce qui veulent financer et comment ils le veulent aussi), au lieu que cet argent soit soumis aux décisions collectives en étant placé, comme il le devrait, dans les coffres de l'État. Alors, quand on parle d'autonomie, c'est de l'autonomie de qui qu'on priorise, celle des organismes communautaires autonomes ou celles des bien nantis ?
Ce dont nous manquons aujourd'hui, ce n'est pas de charité, mais de justice sociale, de solidarité collective et de décisions politiques courageuses.
– Stéphanie Vallée, co-coordonnatrice à L'R des centres de femmes du Québec. Endossent cette lettre, l'équipe de L'R des centres de femmes du Québec et son comité de coordination composé des représentantes de chaque région.
Pages reliées
La solidarité sociale n'est pas un gala de charité, Caroline Toupin, coordonnatrice du RQ-ACA
Milieu communautaire – En déficit de charité ou plutôt de reconnaissance ?, Noémie Barolet et Charles-Philippe Laperrière du Centre communautaire Val-Martin
31.03.2026 à 14:20
Mohamed Lotfi
Depuis mon arrivée au Québec en 1982, je consomme du communautaire. Depuis 1985, je n'ai pas cessé d'en produire. La notion était totalement nouvelle pour moi. J'y ai trouvé non seulement des services et des ressources, mais aussi un espace de création, de liberté et d'épanouissement.
Une manière joyeuse d'habiter le monde. Le communautaire a été ma porte d'entrée dans un Québec qui fut jadis le royaume du communautaire. Aujourd'hui, ce royaume est en train de perdre son trône. Il est, à juste titre, à boutte.
Derrière ce mot, communautaire, il y a encore des visages, des cuisines où l'on sert des repas chauds, des salles paroissiales transformées en refuges, des intervenants pour guider les jeunes vers des chemins moins dangereux. Des maisons bleus pour accueillir des jeunes femmes enceintes. Des intervenantes et des intervenants fatigués mais debout, encore, toujours.
Le communautaire est l'héritier d'un système autrefois porté par l'Église, qui veillait sur ses ouailles en les engageant dans une action à la fois spirituelle et concrète. L'action communautaire au Québec, c'est ce qui a traversé la disparition de l'Église pour continuer de servir le bien commun. Elle porte aussi, incontestablement, une part de l'héritage des Premières Nations. Ce qui relevait au départ du survivre ensemble s'est transformé, grâce au communautaire, en un véritable vivre-ensemble.
En 1994, Jacques Parizeau, au tout début de son mandat comme Premier ministre, plaçait l'action communautaire au cœur d'un projet social. Pour lui, un Québec souverain était un pays foncièrement communautaire. Dans son premier discours d'orientation, marqué par l'enthousiasme, il reconnaissait clairement le rôle essentiel du communautaire dans le tissu québécois. Il ne s'agissait pas d'un simple complément à l'État, mais d'un levier vivant, enraciné dans les réalités locales, capable de rejoindre là où les grandes structures échouent. Un discours conséquent, dans lequel Parizeau annonçait des investissements importants.
Cette reconnaissance n'était pas anodine. Elle traduisait une compréhension fine de ce que le communautaire incarne. Une proximité que les institutions ne peuvent pas toujours offrir. Une souplesse aussi. Là où les politiques publiques sont lentes, les organismes agissent vite. Là où les formulaires découragent, ils accueillent sans condition. C'est aussi là que les nouveaux arrivants peuvent cultiver leur appartenance citoyenne dans leur société d'accueil. Pour moi, le communautaire a été le meilleur remède contre le communautarisme. Contre l'enfermement.
Force est de constater aujourd'hui que le soutien politique à l'action communautaire s'est effrité. Le Québec est en train de se priver de ce qui le distingue profondément, de ce qui lui donnait une forme de souveraineté.
Le communautaire est désormais largement absent des discours politiques et médiatiques. Il est aussi de moins en moins présent dans les choix budgétaires. À titre d'exemple, le budget 2025-2026 ne prévoit qu'environ 22,9 millions de dollars pour l'ensemble du milieu communautaire, alors que les besoins sont estimés à 2,6 milliards. Dans certains cas, on observe même des reculs, comme une diminution de 4,2 millions pour les organismes soutenant l'intégration des personnes immigrantes. Ailleurs, les montants annoncés tiennent davantage du symbole que d'un réel soutien. Quelques millions dispersés entre différents secteurs, parfois à peine quelques centaines de milliers de dollars.
À cela s'ajoute une indexation insuffisante des subventions, bien en deçà de l'augmentation réelle des coûts, ce qui équivaut, dans les faits, à une coupure déguisée. Pendant ce temps, l'État impose des compressions globales et limite la croissance de ses dépenses, ce qui se répercute directement sur les organismes. Même lorsqu'il n'y a pas de coupures franches, il y a un étouffement progressif.
Oui, le communautaire est à boutte. Le slogan claque, brut, sans détour. Il ne cherche pas à séduire, il cherche à réveiller.
Les organismes communautaires répondent à la pauvreté, à l'isolement, à la détresse psychologique, à la violence, à l'insécurité alimentaire. Ils colmatent les brèches d'un système qui craque de partout. Mais leurs moyens, eux, n'ont pas suivi, ou si peu.
Pour avoir été à la fois témoin et acteur, je peux dire que les années 80 et 90 ont été un âge d'or du communautaire. La radio communautaire en portait l'écho, et les anciens regardent aujourd'hui cette époque avec une certaine nostalgie.
Lors d'un colloque tenu les 25 et 26 mars dans le cadre de la Semaine d'actions contre le racisme, Lela Savić, fondatrice, directrice générale et rédactrice en chef de La Converse, évoquait la situation actuelle. Pour elle, « le communautaire n'est pas à boutte, il est brûlé ». Son constat rejoint de nombreux témoignages recueillis ces dernières années. Des intervenants parlent d'épuisement chronique. L'un d'eux confiait que"le plus difficile est de devoir refuser une aide, fermer une liste d'attente, détourner le regard faute de moyens". Ce sont des blessures invisibles, mais profondes.
Le communautaire, ce n'est pas une abstraction. C'est une femme qui trouve enfin un endroit sécuritaire. C'est un jeune qui décroche moins parce qu'un adulte croit en lui. C'est un aîné qui mange chaud. C'est aussi un filet social qui empêche des chutes irréversibles. Quand ce filet s'effiloche, ce sont des vies qui basculent.
Le paradoxe est cruel. Plus les besoins augmentent, plus les ressources stagnent. Le financement est souvent précaire, fragmenté, conditionnel. Beaucoup d'organismes vivent au rythme des projets, des subventions temporaires et de redditions de comptes lourdes. On leur demande d'innover, tout en les maintenant dans une insécurité constante.
Certains sont aujourd'hui au bord du gouffre. D'autres envisagent carrément de fermer. Et ce ne sont pas de petites pertes. Chaque fermeture, c'est un quartier qui perd un repère. C'est une porte qui se ferme pour les plus vulnérables.
Ce qui frappe, c'est le décalage entre les discours et la réalité. On reconnaît l'importance du communautaire, on le cite comme faisant partie du modèle québécois. Mais dans les faits, on participe à son déclin.
Il y a quelque chose de profondément injuste à demander à des gens déjà engagés corps et âme de porter encore plus sans leur donner les moyens de tenir. Le dévouement ne peut pas être une politique publique. La bonne volonté ne remplace pas un financement stable.
Et pourtant, malgré tout, ils tiennent. Par conviction, par solidarité, par attachement à leur milieu. C'est admirable. Mais ce n'est pas durable.
Le slogan dit que le communautaire est à boutte. Il faut l'entendre comme un avertissement, pas comme une fatalité. Derrière l'épuisement, il y a encore une force immense. Mais cette force a besoin d'être reconnue autrement que par des mots.
Revenir à l'esprit de 1994 ne signifie pas céder à la nostalgie. Cela signifie retrouver une ambition. Celle de considérer le communautaire non pas comme un coût, mais comme un investissement. Non pas comme un dernier recours, mais comme une composante essentielle du vivre ensemble.
Le Québec s'est aussi construit à travers ces réseaux d'entraide. Les fragiliser, c'est fragiliser ce que nous sommes.
Alors la question n'est plus de savoir si le communautaire est important. Nous le savons déjà. La vraie question est simple. Sommes-nous prêts à lui donner les moyens de continuer à exister, pour vrai ?
Il y a dans le communautaire des êtres d'exception qui méritent notre reconnaissance. Organiser un gala annuel pour les récompenser, serait la moindre des choses. Une façon de célébrer une des plus belles activités humaines et lui donner une force politique. J'en ai croisé plusieurs lors de ce colloque de deux jours. Un des plus illustre est Mohamed Mimoun, appelé Momo, agent de mobilisation et de développement au Forum jeunesse de St-Michel. À lui seul, cet homme fait le travail d'une armée de fonctionnaires. La communauté lui doit beaucoup. En attendant qu'il reçoive très bientôt je l'espère la médaille de l'Assemblée Nationale, nous saluons tous son travail inestimable auprès des jeunes.
Celui qui m'a le plus impressionné à la fin de ce colloque est un jeune de 17 ans. Il s'appelle Amine Zakaria, formé en journalisme à l'école la Converse, fondée par Lela Savic. Organisme communautaire consacré aux jeunes. Son rap pour clore sa présentation est un hymne à la jeunesse québécoise.
« Je m'appelle Amine, je suis québécois et je vous emmerde ». Cette dernière phrase d'Amine, à elle seule, est la plus belle déclaration d'amour d'un citoyen issu de l'immigration à sa société d'accueil. C'est aussi le fruit d'une action magistralement communautaire.
Mohamed Lotfi
27 Mars 2026
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31.03.2026 à 14:20
Comité de mobilisation de l'ADÉPU
L'assemblée de L'Association des étudiantes et étudiants en philosophie de l'Université de Montréal (ADÉPUM) a voté le 25 mars en faveur d'une deuxième semaine de grève. À travers cette action, nous poursuivons les revendications de l'appel initial à la grève du 23 au 27 mars.
Ces dernières consistent en un soutien à la Coalition de résistance pour l'unité étudiante syndicale (CRUES), qui milite contre les mesures d'austérité qui pèsent depuis 40 ans sur nos établissements postsecondaires. En concordance avec la CRUES, l'ADÉPUM milite également pour une réforme significative de l'aide financière aux études (AFE). Elle demande notamment le retrait du principe de contribution parentale, et que les dépenses de subsistance soient indexées au coût de la vie, car ce que l'AFE prévoit actuellement estloin de correspondre à la réalité vécue par nos membres 1. En outre, nous voulons également augmenter la pression en faveur de la rémunération des stages. Les stages non rémunérés obligatoires à la formation concernent directement notre population étudiante inscrite en enseignement de la philosophie au collégial. Pour cette deuxième semaine, l'ADÉPUM maintient son opposition militante à l'austérité dans le secteur public en solidarité avec le milieu communautaire 2 .
De plus, l'ADÉPUM affirme son opposition à la loi 94, qu'elle juge discriminatoire et antiféministe, considérant additionnellement qu'elle entrave les libertés d'expression et de croyance des travailleur·euse·s dans le secteur public. Nous voulons aussi profiter de cette seconde semaine pour s'opposer aux mesures autoritaires proposées par les projets de loi 1, 3, 7 et 13, qui limitent les droits à la manifestation et à la contestation démocratique. En même temps que le gouvernement nous oblige à travailler d'autant plus fort pour subvenir à nos besoins, il criminalise toute forme d'opposition à sa gouvernance délétère. Nous dénonçons donc avec vigueur l'ingérence dans la contestation dont fait preuve le gouvernement actuel, dans ce que nous considérons comme un effort de museler la voix d'une partie de la population.
C'est afin de souligner notre opposition, de mettre en place des initiatives de sensibilisation et d'éducation, et de cultiver une résistance aux mesures autoritaires et antidémocratiques de la CAQ que l'ADÉPUM a voté une reconduction de la grève pour une semaine supplémentaire. Il s'agira, pendant cette semaine, de mobiliser et de sensibiliser en faveur d'une mouvance sociale plus large et de développer nos liens avec le milieu communautaire.
À cet égard, nous tiendrons une école populaire, qui aura lieu pendant notre semaine de grève supplémentaire. Son but est de discuter d'enjeux qui nous tiennent à cœur et nous inquiètent, en tant que personnes étudiantes, mais aussi de tisser des liens avec les membres des communautés étudiantes, enseignantes et militantes de Montréal. Nous voulons reprendre les moyens de notre éducation entre nos mains, et les partager avec nos communautés.
Cette rupture dans la routine quotidienne nous permettra de cultiver l'esprit critique qu'appelle notre époque politique, esprit critique que le gouvernement actuel tente d'écraser. Nous visons à nous hisser nous-mêmes et nos communautés environnantes à la hauteur des mouvements sociaux qui se préparent au sein du mouvement étudiant québécois, et partout ailleurs au soi-disant Canada, au nom d'une justice sociale qui refuse en amont une telle gouvernance.
Cette grève, pour nous, s'insère dans un contexte plus large. Le financement des études postsecondaires au Canada ne suffit pas à subvenir aux besoins de base des personnes étudiantes auxquelles on chante pourtant les louanges de l'éducation. Ainsi, l'éducation postsecondaire devient une denrée rare dont peu peuvent justifier l'achat. Les personnes étudiantes doivent subir une précarité fabriquée de toutes pièces par des gouvernements qui ne considèrent leurs universités que comme des entreprises privées afin d'obtenir un diplôme désormais incapable de garantir un emploi stable, voire un standard de vie décent.
Un coup d'oeil sur une revendication majeure : financement des études et niveau de vie Alors qu'en Ontario, le gouvernement Ford coupele Régime d'aide financière aux études de l'Ontario (RAFEO), et qu'en Nouvelle-Écosse, le gouvernement Houston coupe jusqu'à l'os dans les budgets des universités, nous nous joignons aux personnes étudiantes qui refusent de subir ces attaques frontales à plat ventre. Nous saluons les manifestations en Ontario tout comme lagrève toute récente des étudiantes et étudiants en Nouvelle-Écosse, la première en son genre dans la province maritime. Ensemble, nous luttons contre les mêmes structures iniques et liberticides qui affectent l'entièreté du pays. En effet, par ce geste de solidarité interprovinciale, nous critiquons les atteintes portées à l'éducation postsecondaire au Canada, qui sévissent depuis des décennies.
Afin de pallier ces coupures, les universités canadiennes dépendent depuis trop longtemps de frais différentiels aberrants payés par les étudiantes et étudiants internationaux. Le modèle montrait déjà ses failles, mais l'année passée, lorsque le gouvernement fédéral a imposé un seuil arbitraire aux nombres de permis d'études octroyés aux étudiantes et étudiants internationaux — en les désignant comme boucs émissaires pour la crise du logement dont il est pourtant responsable — il réduisait d'autant plus la capacité des universités de financer leurs programmes, sans s'adresser à la cause première de la crise en éducation postsecondaire : le sous-financement des universités. Résultat ? Nos infrastructures s'effondrent, les heures d'ouvertures diminuent, nos programmes, lorsqu'ils ne sont pas eux-mêmes victimes des coupures, réduisent le nombre maximum d'inscrits et les frais de scolarité augmentent. Le modèle de financement actuel est insoutenable, d'où les coupures massives qu'annoncent les gouvernements provinciaux. Ce qu'il nous faut, au Québec comme partout au Canada, ce n'est pas l'exploitation continue de nos camarades internationaux ou domestiques, c'est plutôt un investissement massif dans le secteur public, c'est une fin à l'austérité.
La promesse de l'université est de nous éduquer sur le monde et sur nous-même. Un diplôme, nous dit-on, permet à une personne de s'orienter et de persévérer en elle-même comme dans sa communauté. Mais désormais, l'obtention d'un diplôme peine à garantir un emploi stable. Les universités deviennent des bêtes à profit, et ses étudiantes et étudiants — réduits au simple statut de clients — en paient littéralement le prix. Les personnes étudiantes se plient en deux afin de payer leurs études ; au lieu de se découvrir à l'université, elles s'y perdent sous une montagne de dettes, d'emplois à temps-partiel et de stress financier. L'aide financière aux études (AFE), ici comme ailleurs au soi-disant Canada, fait faillite. Nos membres, même s'iels reçoivent de cette aide financière, sont obligés de faire des sacrifices de plus en plus importants afin d'obtenir des diplômes qui leur assurent de moins en moins la possibilité de décrocher un emploi. C'est pourquoi nous demandons une réforme de l'AFE : nous exigeons un standard de vie digne pour nos membres et pour l'ensemble de la société. En effet, toustes méritent une éducation postsecondaire et une vie décente. Voilà un investissement dont un gouvernement démocratique digne de ce nom pourrait se vanter. Mais, au lieu de favoriser le développement de ses citoyens, il pince ses sous pour le secteur public, et déverse ses épargnes dans le secteur privé. C'est un choix qu'il fait sciemment, un très mauvais choix, que nous tenons à critiquer rigoureusement par la reconduction de notre grève.
En toute solidarité, Le comité de mobilisation de l'ADÉPU
Notes 1.Par exemple, le modèle actuel de l'AFE suppose qu'une personne étudiante vivant chez ses parents ait des dépenses mensuelles de 648$, tandis qu'une personne étudiante ne vivant plus avec ses parents compterait des dépenses de 1348$ par mois (https://crues.org/wp-content/uploads/2026/03/Analyse_de_lAFE_final.pdf ). 2 https://aboutte.info/
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31.03.2026 à 14:19
Global Sumud Canada
Global Sumud Canada - membre de la délégation canadienne de la prochaine mission civile vers Gaza - joint sa voix à celles de nombreux acteurs de la société civile québécoise et canadienne pour dénoncer cette censure politique et la dérive répressive qui vise à réduire au silence les voix solidaires du peuple palestinien.
Le 30 mars 2026
Tiohtià:ke/Moonyang/Montréal – Global Sumud Canada, qui rassemble le soutien de plus de 130 organisations de la société civile à travers le Canada, dénonce la censure et l'interdiction d'entrée imposée par les autorités canadiennes à la députée européenne franco-palestinienne Rima Hassan, empêchée de se rendre à Montréal du 29 mars au 2 avril. Cette décision constitue un acte grave de censure politique et une atteinte directe à la liberté d'expression, révélateur d'un climat de plus en plus hostile envers les voix solidaires du peuple palestinien.
Selon les informations dont nous disposons, l'autorisation de voyage électronique de Rima Hassan, pourtant acceptée le 24 mars, a été suspendue arbitrairement à la veille de son départ vers le Canada. Cette décision opaque soulève de graves inquiétudes quant à l'indépendance des institutions canadiennes, face à des pressions politiques, notamment sionistes, qui semblent influencer des décisions relevant pourtant de l'intérêt public et du respect des droits fondamentaux. Global Sumud Canada dénonce les pressions contre la venue de Rima Hassan exercée par deux organisations sionistes qui défendent les intérêts d'Israël au Canada, B'nai Brith Canada et le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA).
Rima Hassan est reconnue internationalement comme une défenseure des droits humains et une voix majeure dans la lutte pour la justice et la libération du peuple palestinien. Dans le cadre de son mandat de députée européenne, elle devait participer à deux conférences publiques à Montréal les 30 et 31 mars, dont l'une aux côtés de la porte-parole de Global Sumud Canada, ainsi qu'à plusieurs rencontres avec des organisations de la société civile et des acteurs politiques engagés.
Il est particulièrement révélateur que cette interdiction intervienne précisément alors que les conférences prévues portaient sur la censure, la criminalisation des solidarités et la montée de l'extrême droite. Le message envoyé par cette décision est qu'au Canada, les voix qui dénoncent les politiques israéliennes et les complicités internationales sont ciblées, marginalisées et réduites au silence.
Le 1er avril 2026, Rima Hassan devait également prendre part à une conférence de presse organisée par Global Sumud Canada en soutien à la prochaine mission civile maritime vers Gaza prévue en avril 2026. Ayant elle-même participé à une mission précédente en 2025, sa présence incarnait un engagement concret pour briser le blocus illégal imposé à Gaza.
En agissant ainsi, le gouvernement canadien confirme une fois de plus sa complicité dans le maintien du statu quo, alors que le peuple palestinien continue de subir des violences coloniales et systémiques, et que les appels internationaux à la justice et à la fin de l'impunité se multiplient. Mais ces tentatives de censure ne feront pas taire le mouvement. Elles confirment au contraire que la mobilisation grandit, qu'elle dérange, et qu'elle est nécessaire.
Global Sumud Canada réaffirme son engagement à poursuivre la lutte pour la justice, la liberté du peuple palestinien et à défendre, ici même, les espaces démocratiques menacés. Même si l'entrée physique de Rima Hassan a été empêchée, sa voix continuera de se faire entendre, notamment à travers la tenue de ces événements à distance.
Parce que chaque tentative de censure renforce notre détermination.
Parce que chaque voix réduite au silence en appelle mille autres.
Par la mer. Par la terre. Dans les rues. Dans les campus.
La lutte continue.
Citation
« L'interdiction d'entrée de Rima Hassan au Canada ne peut être comprise en dehors d'un contexte plus large de répression croissante du mouvement de solidarité avec la Palestine au Canada. Elle s'inscrit dans une dynamique politique où des pressions constantes exercées par des groupes pro-israéliens influencent les décisions publiques, au détriment de la liberté d'expression, du débat démocratique et du droit à la solidarité internationale. Ce deux poids, deux mesures est d'autant plus frappant que des militaires israéliens sont régulièrement invités à intervenir dans des universités et dans les médias au Canada, sans faire l'objet des mêmes restrictions ni du même traitement. » déclare Safa Chebbi, porte-parole de Global Sumud Canada
Global Sumud Canada (GSC) est la délégation canadienne de la Global Sumud Flotilla, un mouvement international d'action coordonnée et non violente — par voie terrestre, maritime et à travers les frontières — visant à mettre fin au siège illégal imposé par Israël à Gaza, à dénoncer les complicités qui permettent la poursuite de l'occupation et à se tenir aux côtés du peuple palestinien.
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31.03.2026 à 14:19
Nick Gottlieb
L'industrie et ses alliés politiques se servent une nouvelle fois des conflits mondiaux pour affirmer que le Canada doit accroître sa production de combustibles fossiles
11 mars 2026 | tiré de Canadian dimension | Photo : Un incendie ravage le dépôt pétrolier de Shahran à Téhéran après que des frappes aériennes israéliennes ont touché le site. Photo gracieusement fournie par OSINTtechnical/X.
« Alors que de graves pénuries d'énergie s'aggravent en Europe, le rôle du Canada en tant que fournisseur mondial d'énergie progressiste et fiable pourrait faire partie de la solution énergétique, déclare un porte-parole d'une coalition citoyenne canadienne. »
« Le statut du Canada en tant que source de combustible politiquement fiable en fait une cible attractive pour les investissements visant à répondre aux besoins énergétiques futurs. »
« Le Canada figure parmi les leaders en matière de fourniture d'énergie fiable… Le Canada s'impose plus que jamais comme un partenaire de choix pour l'Europe ; et l'Europe a tout intérêt à signer des contrats à long terme et à investir massivement au Canada. »
Ces déclarations pourraient donner l'impression d'avoir été faites cette semaine. Mais elles datent de 2022, lorsque l'industrie des combustibles fossiles a lancé une campagne de communication et d'influence bien coordonnée visant à utiliser la guerre de la Russie en Ukraine pour détruire efficacement le mouvement climatique occidental.
L'industrie a considéré l'annexion de la Crimée en 2014 et ses répercussions sur les marchés énergétiques et la politique européens comme une occasion manquée, et elle a passé la décennie suivante à s'assurer d'être prête pour la prochaine crise. Lorsque la Russie a déclenché la guerre, elle était prête, et elle a pu diffuser rapidement un message coordonné à travers ses réseaux d'influence, notamment via les médias, les groupes de réflexion, les associations professionnelles et l'accès direct aux responsables politiques.
Aux États-Unis, l'industrie des combustibles fossiles et la droite ont lancé une campagne accusant le « programme écologique de Biden » et appelant à une expansion radicale de la production de combustibles fossiles. En Colombie-Britannique, nos deux principaux partis se sont affrontés à l'Assemblée législative pour savoir lequel soutenait le plus vigoureusement l'industrie du GNL. En Alberta, le premier ministre Jason Kenney a appelé à l'augmentation de la production pétrolière avec le slogan « Le pétrole de l'Alberta vaut mieux que le pétrole d'un dictateur ». À Terre-Neuve-et-Labrador, le premier ministre Andrew Furey a déclaré que leur pétrole offshore était nécessaire « pour soulager certains de nos partenaires de l'OTAN de la tyrannie de la Russie ».
En bref, l'industrie a réussi à contrôler efficacement la manière dont les effets de la guerre sur l'approvisionnement énergétique mondial seraient discutés et perçus dans la sphère publique. Elle a profité de l'occasion pour faire passer un message clé : que la seule réponse appropriée en Amérique du Nord était d'augmenter de manière agressive la production de combustibles fossiles. Aujourd'hui, l'attaque illégale des États-Unis et d'Israël contre l'Iran a déclenché une nouvelle crise énergétique aux répercussions encore plus importantes. Les représentants de l'industrie, les groupes de réflexion et les politiciens favorables aux combustibles fossiles à travers le Canada tentent de reproduire la même stratégie politique.
Dans les deux jours qui ont suivi l'annonce de la fermeture du détroit d'Ormuz par l'Iran, le ministre de l'Énergie et des Ressources naturelles, Tim Hodgson — qui siégeait jusqu'à récemment au conseil d'administration du géant des sables bitumineux MEG Energy — a déclaré aux journalistes : « Ce que cela [la guerre] signifie concrètement pour notre position dans le monde en tant que superpuissance énergétique et des ressources naturelles, c'est que nous sommes aujourd'hui encore plus importants qu'avant le week-end. » Il a qualifié cette attaque illégale, qui a déjà coûté la vie à plus d'un millier de civils iraniens, d'« opportunité » et a décrit le Canada comme un « producteur d'énergie stable, fiable, prévisible et fondé sur des valeurs ».
La première ministre de l'Alberta, Danielle Smith, n'a pas tardé à réagir non plus, déclarant le 2 mars qu'un nouveau pipeline reliant les sables bitumineux à la côte ouest était nécessaire pour fournir « à nos partenaires commerciaux et alliés […] une source d'approvisionnement stable ».
La CBC contribue à blanchir ce nouveau discours — tout comme l'ancien — sans même ajouter la réserve habituelle « selon les analystes » : « L'escalade de la guerre au Moyen-Orient fait grimper les prix spot du gaz naturel en Europe et en Asie, soulignant le potentiel du Canada à jouer un rôle plus important en tant que fournisseur mondial stable. »
Les conservateurs fédéraux utilisent la situation non pas pour protéger les Canadiens contre les chocs de prix, ce dont le Canada est tout à fait capable, mais pour promouvoir la déréglementation et une expansion radicale des projets d'exportation.
La rhétorique, la stratégie politique et la reprise médiatique sont toutes étrangement similaires à celles de 2022. La dernière fois, l'industrie des combustibles fossiles a remporté une victoire sans équivoque : les subventions aux combustibles fossiles ont doublé, les compagnies pétrolières et gazières ont engrangé des bénéfices exceptionnels records (qui sont allés principalement aux actionnaires aux États-Unis), et la restriction de l'offre de combustibles fossiles a disparu de la boîte à outils de la politique climatique, remplacée par une politique énergétique dite « tout ce qui précède ».
Leur campagne a également donné naissance à une nouvelle forme de nationalisme fondé sur les combustibles fossiles en Amérique du Nord, qui a contribué à la fois à l'ascension de Trump 2.0 en 2024 et au nationalisme ostensiblement anti-Trump et pro-combustibles fossiles de la campagne de Mark Carney.
Malheureusement pour l'industrie, la situation semble un peu différente cette fois-ci pour les clients potentiels susceptibles d'acheter nos produits énergétiques « fiables » et « fondés sur des valeurs ». La demande de GNL en Asie est déjà en baisse. Les partisans ont paradoxalement misé sur le fait que l'excédent d'offre de GNL émergent (avant la guerre) ferait baisser les prix suffisamment pour convaincre les pays asiatiques de construire une quantité énorme d'infrastructures gazières, les enfermant ainsi dans une dépendance vis-à-vis des exportations canadiennes pour des décennies. C'était déjà fragile il y a quelques semaines. Le premier importateur indien de GNL, par exemple, a déclaré en janvier que les prix devraient baisser à 6-7 $/mmBtu pour que la demande indienne de GNL augmente, un prix probablement inférieur au seuil de rentabilité pour les producteurs canadiens, dont les coûts sont élevés.
Mais c'est désormais absurde : les prix spot du GNL en Asie ont augmenté de 50 % pour dépasser les 15 $/mmBtu la semaine dernière.
Le calcul pour les décisions d'investissement en Asie du Sud et de l'Est, et même en Europe, est simple : investit-on dans des infrastructures de combustibles fossiles — coûteuses, exposées à la volatilité des marchés des matières premières, vulnérables aux campagnes de bombardements et aux chocs géopolitiques, et soumises aux caprices de régimes fascistes — ou investit-on dans les énergies renouvelables ?
La décision prise par l'Éthiopie en 2024 d'interdire les véhicules à moteur à combustion interne semble très prémonitoire à la lumière de la crise énergétique de 2026, et elle est probablement révélatrice de la direction que va prendre une grande partie du monde. La Chine, longtemps considérée comme un puits sans fond pour la demande en combustibles fossiles nord-américains, s'engage dans cette direction aussi vite qu'elle le peut, en partie en dépensant des dizaines de milliards de dollars dans un programme de type « prime à la casse » destiné à éliminer progressivement les véhicules à essence et diesel.
La question n'est pas de savoir si la tentative de l'industrie de reproduire sa stratégie de 2022 réussira à ramener le reste du monde vers les combustibles fossiles. Elle n'y parviendra pas. La question est de savoir si l'industrie — un bloc de capitaux intégré et transfrontalier qui s'étend à la fois aux États-Unis et au Canada — réussira à accentuer la progression du « fascisme fossile » au Canada et à lier notre destin au projet moribond d'une hégémonie américaine lubrifiée par le pétrole. C'est là qu'interviennent la gauche canadienne et le mouvement pour le climat. L'industrie a remporté une victoire décisive en 2022 et a consolidé sa position politique au cours des années qui ont suivi. C'est à nous de riposter et de veiller à ce que cette même stratégie ne puisse pas être utilisée pour contraindre le Canada à couler avec le navire américain.
Nick Gottlieb est un journaliste spécialisé dans le climat basé dans le nord de la Colombie-Britannique et l'auteur de la newsletter Sacred Headwaters. Son travail vise à comprendre les dynamiques de pouvoir qui sous-tendent les crises interdépendantes d'aujourd'hui et à explorer les moyens de les surmonter. Suivez-le sur X @ngottliebphoto.
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31.03.2026 à 14:19
Gabriela Calugay-Casuga
Le projet de loi C-12 pourrait entraîner une réduction drastique de l'immigration au Canada, créant ainsi une incertitude dans les secteurs qui dépendent des travailleurs migrants.
19 mars 2026 | tiré de rabble.ca https://rabble.ca/labour/bill-c-12-passed-senate-and-migrant-workers-are-left-in-the-dust/
Le projet de loi C-12, une loi critiquée par les groupes de défense des droits humains pour son attaque contre les migrants, a été adopté en troisième lecture au Sénat la semaine dernière. Cette évolution a été qualifiée de « dévastatrice » par Amnesty International.
Le projet de loi contient une disposition qui donnerait au gouvernement le pouvoir de bloquer les nouvelles demandes d'immigration, de suspendre le traitement des demandes existantes ou de mettre fin à des demandes si cela est dans « l'intérêt public ». Le Conseil canadien pour les réfugiés a critiqué la formulation de cette disposition, la jugeant trop vague et dépourvue de garanties, ce qui pourrait exposer certains groupes à la discrimination. Ces nouveaux pouvoirs pourraient avoir un impact sur toutes sortes de demandes d'immigration, y compris les permis de travail.
Mehak Kapoor, éducatrice en garderie en Ontario et présidente de la section locale 5575 du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP 5575), dénonce la manière dont les coupes dans l'immigration nuisent à la main-d'œuvre. Elle-même immigrante, Mme Kapoor s'est retrouvée dans une situation où elle a dû démissionner et se préparer à quitter le Canada après l'expiration de son permis de travail le 16 mars.
Même avant le projet de loi C-12, les immigrants étaient déjà plongés dans l'incertitude en 2024 lorsque le gouvernement a annoncé un plan de niveaux d'immigration visant à réduire la population d'immigrants.
Le syndicat dénonce les changements apportés par le gouvernement à la politique d'immigration, qui ont créé des conditions dans lesquelles de nombreuses personnes ont dû quitter des emplois où elles effectuaient un travail précieux. Le lieu de travail de Mme Kapoor, la Learning Enrichment Foundation à Toronto, est un exemple de la façon dont l'incertitude liée à l'immigration affecte les services de garde d'enfants. Le SCFP a indiqué qu'environ 20 % du personnel de la fondation sont des travailleurs migrants titulaires de permis de travail temporaires qui expirent cette année. Le syndicat a également souligné que le secteur de la garde d'enfants à travers le Canada dépend de la main-d'œuvre migrante.
La garde d'enfants au Canada a permis à davantage de parents, et plus particulièrement aux mères, de participer au marché du travail. Mais aujourd'hui, les centres de garde d'enfants voient leurs effectifs s'amenuiser.
Jess Tomas, président du SCFP 2484, a souligné que des éducateurs qualifiés sont contraints de partir en raison des changements apportés à la politique d'immigration du Canada.
« Nous manquons cruellement de personnel. Nous ne pouvons pas prendre de congés maladie. Nous ne pouvons pas prendre de vacances. Et pourtant, ces personnes qualifiées qui sont venues ici sont renvoyées chez elles », a déclaré M. Tomas. « Et devinez quoi ? Dans cinq ans, ils vont attirer une nouvelle vague ici. Et nous aurons une nouvelle main-d'œuvre immigrée et migrante invisible qui aura été exploitée puis rejetée. »
ÉCOUTEZ : Gabriel Allahdua sur le bilan du Canada en matière de droits des migrants
Au-delà de l'impact sur la charge de travail des personnes qui restent, Mme Kapoor a déclaré que l'incertitude liée à l'immigration aura des répercussions sur les enfants qui tissent des liens avec les éducateurs.
« Quand on travaille avec des enfants, les relations comptent. Les enfants font confiance à leur éducateur. Les familles font confiance aux personnes qui s'occupent de leurs enfants », a-t-elle déclaré. « C'est tellement déchirant parce que je ne veux pas quitter mes enfants. Ce sont eux qui prononcent leurs premiers mots, font leurs premiers pas, ou apprennent mon nom et m'appellent par mon nom, ou encore quand ils entrent, me voient et courent vers moi pour un câlin. »
Alors que le projet de loi C-12 est sur le point d'être adopté, son impact sur les migrants ne manquera pas de s'ajouter aux effets du Plan des niveaux d'immigration. Lors de la conférence annuelle du CUPE Ontario destinée aux travailleurs des services sociaux, Kapoor et Tomas ont exhorté leurs collègues du syndicat à se mobiliser en faveur des travailleurs migrants. Kapoor a déclaré que le syndicat était important pour elle car il lui apportait un soutien et lui donnait une voix. Elle a ajouté que le travail visant à renforcer la solidarité avec les travailleurs migrants devait se poursuivre.
« Nous devons reconnaître que les personnes qui travaillent avec un permis temporaire sont avant tout des travailleurs. Les droits du travail, la protection sur le lieu de travail et la dignité ne devraient jamais dépendre du statut d'immigration d'une personne », a-t-elle déclaré. « Nous avons besoin de voies claires et équitables vers la résidence permanente, en particulier pour les travailleurs des secteurs essentiels comme la garde d'enfants ou les services sociaux. Si quelqu'un étudie ici, travaille ici et contribue à la communauté, il devrait avoir une réelle opportunité de rester. »
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31.03.2026 à 14:18
Confédération des syndicats nationaux (CSN)
Alors que la montée du prix du pétrole et la guerre commerciale font tanguer l'économie canadienne, l'Alliance interprovinciale de l'assurance-emploi, composée de syndicats et de groupes communautaires pour la défense des sans-emplois dans tout l'Est du pays, exige une réforme majeure de l'assurance-emploi et des mesures urgentes pour soutenir les multiples oublié-es de l'assurance-emploi, et en particulier les travailleuses et travailleurs de l'industrie saisonnière.
Tiré de l'infolettre CSN En Mouvement
Photo :Présence de la CSN au Parlement du Canada.
Une délégation d'une vingtaine de personnes provenant de plusieurs provinces est aujourd'hui à Ottawa afin de livrer un message clair au ministre des Finances : il y a urgence d'agir pour nos régions ! Munis de jarres remplies de cennes noires, les membres de l'Alliance rappellent que mettre fin au « trou noir » de l'assurance-emploi ne coûterait que… quelques cennes.
Un système qui abandonne nos régions
Québec, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse ou Terre-Neuve : partout dans l'Est du Canada, les travailleuses et travailleurs de l'industrie saisonnière se retrouvent chaque année sans revenu pendant plusieurs semaines à cause de paramètres administratifs mal adaptés aux réalités des régions. Pourtant, ces personnes occupent des emplois essentiels à l'économie régionale : pêche, transformation du poisson, foresterie, construction, tourisme, pourvoiries, lutte contre les incendies… Le problème est connu : entre la fin des prestations d'assurance-emploi et le retour au travail, un vide se crée. C'est ce que l'on appelle le « trou noir ».
La coalition réclame une réforme en profondeur de l'assurance-emploi afin d'en élargir l'accès et de mieux contrer les aléas du travail saisonnier. À court terme, elle demande la prolongation et l'amélioration du projet-pilote qui prend fin en octobre 2026 et octroie cinq semaines supplémentaires de prestations aux travailleuses et travailleurs de l'industrie saisonnière. Les différents groupes demandent que cette mesure soit non seulement maintenue, mais pérennisée et bonifiée de 15 semaines. L'Alliance apporte l'argent nécessaire au ministre Champagne
Pour dénoncer l'inaction du gouvernement face à ce problème de longue date, l'Alliance interprovinciale a apporté des cennes noires récoltées auprès des employeurs, des travailleuses et travailleurs et de la population des régions concernées.
« En apportant nos cennes noires au ministre Champagne, on veut rappeler que le problème du “trou noir”, ce n'est pas un problème financier ni une fatalité, mais un manque de volonté politique. Les 15 semaines supplémentaires dont bénéficieraient les travailleuses et les travailleurs de l'industrie saisonnière ne coûteraient qu'une cenne par 100 $ de revenu. Alors, voici les cennes : on attend maintenant l'action politique ! », déclare Fernand Thibodeau, porte-parole de l'Alliance interprovinciale de l'assurance-emploi.
Des travailleuses et des travailleurs laissés pour compte
Sur le terrain, les conséquences sont bien réelles. Des travailleuses et travailleurs de l'industrie saisonnière et des membres de l'Alliance sont venus témoigner pour que les députés comprennent la réalité en région :
« Le système d'assurance-emploi actuel nous abandonne complètement. On exige des heures impossibles à atteindre et on réduit nos prestations avec des calculs injustes. Les travailleuses et travailleurs de la mer méritent mieux », témoigne Mandy Symonds, de la Nova Scotian Seasonal Workers Association.
« On fournit le bois, le poisson et une destination touristique au Québec. On aime notre travail. Tout ce qu'on demande, c'est de pouvoir passer l'hiver dignement », souligne Audrey Boulianne, travailleuse de l'industrie saisonnière à Tadoussac.
« Les travailleuses et travailleurs saisonniers méritent un régime d'assurance-emploi qui tienne compte de leur véritable saison de travail et de la stabilité de l'emploi dans leur région, et non des taux en constante évolution. Il est essentiel de moderniser l'assurance-emploi et d'y ajouter des mesures de soutien en cas de crise pour protéger les communautés rurales et côtières », rappelle Johan Joensen, représentant de Fish, Food and Allied Workers Union (FFAW-Unifor) à Terre-Neuve-et-Labrador.
Une réforme nécessaire pour tous les citoyens
« De moins en moins de travailleuses et travailleurs sont couverts par l'assurance-emploi, alors même que le chômage augmente. Le gouvernement doit régler ce problème. La CSN salue la décision du gouvernement de prolonger les mesures temporaires pour faire face à la crise tarifaire, dont l'octroi de 20 semaines supplémentaires pour les travailleuses et travailleurs de longue durée, mais dénoncent que trop peu y aient accès. Par exemple, les jeunes, souvent les premiers mis à pied, n'ont pas droit à cette mesure », affirme David Bergeron-Cyr, vice-président de la CSN.
« Le régime actuel continue d'exclure celles et ceux qui en ont le plus besoin. Il est temps d'avoir le courage politique de faire une réforme en profondeur », ajoute Olivier Carrière, secrétaire général de la FTQ.
Pour l'Alliance, la question dépasse largement l'assurance-emploi : elle touche à l'avenir des régions. Sans solution, préviennent les organisations, les communautés côtières et rurales continueront de se vider, fragilisant des pans entiers de l'économie canadienne. Aujourd'hui, avec leurs cennes noires, les travailleuses et travailleurs envoient un message simple au gouvernement : les solutions existent, elles sont abordables — il ne manque que la volonté politique.
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31.03.2026 à 14:17
Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS)
Une délégation de l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) s'est présentée aujourd'hui à l'Assemblée nationale pour accueillir les parlementaires et les sensibiliser à une revendication urgente : accorder 10 jours d'absence rémunérés aux personnes victimes de violence conjugale, protégés par la Loi sur les normes du travail.
« En moins de 3 mois, on recense déjà 7 féminicides en 2026 ! Représentant une majorité de femmes, nous sommes inquiet·ète·s. Derrière ces chiffres, des femmes tentaient de survivre à de la violence conjugale. Ce qu'on demande, c'est d'accorder aux victimes le temps nécessaire pour s'en sortir, sans avoir à choisir entre leur sécurité et leur salaire. Qu'attendons-nous pour freiner l'évolution alarmante de ces statistiques ? », dénonce Isabelle Mantha, vice-présidente de l'APTS.
Québec en retard sur d'autres provinces
Aux côtés de l'Alberta, le Québec accuse un retard important. Pourtant, cette mesure déjà éprouvée ailleurs au Canada peut sauver des vies. Elle enlève l'un des obstacles qui empêchent les victimes de passer à l'action en leur permettant de se mettre en sécurité, de consulter des ressources spécialisées ou même de participer à des démarches judiciaires.
« Pour nous, cette revendication dépasse le cadre de nos conventions collectives. Protéger les victimes, syndiquées ou non, c'est l'affaire de toutes et tous. Y compris des employeurs, parce que la violence ne s'arrête pas aux portes du travail », affirme-t-elle.
Rappelons qu'à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, les parlementaires ont voté à l'unanimité pour dénoncer les féminicides et améliorer la prévention. Représentant plus de 68 000 personnes - dont des professionnelles et des techniciennes en santé mentale intervenant quotidiennement auprès des victimes - l'APTS pense qu'il est temps que les élu·e·s transforment ces engagements en actions concrètes.
« Le ministre du Travail nous répond que la mesure serait trop coûteuse. Mais pouvons-nous vraiment mettre un prix sur la vie des victimes et de leurs enfants ? La vie des femmes ne devrait pas avoir à être négociée ! », conclut-elle.
Cette revendication est portée en collaboration avec l'Intersyndicale des femmes.
31.03.2026 à 14:16
Centre des femmes de la basse-ville, Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale (Portneuf-Ouébec-Charlevoix) , Rose du Nord
Le 1er avril, les féministes seront dans la rue pour exiger un meilleur financement à la mission des organismes d'action communautaire autonome et des conditions de travail décentes.
Tiré de Facebook
➡️ ➡️➡️Les femmes représentent 80% des travailleuses du communautaire. Des femmes qui tiennent à bout de bras des organismes sous-financés qui pallient au désengagement de l'état.
Nous sommes à boutte, en colère et mobilisées !
🪧Rejoignez-nous avec vos bannières et pancartes pour cette action de visibilité.
📍Rendez-vous entre 12h15 et 12h45 au coin Langelier et Charest ACTION MIXITE - bienvenue à tout le monde !
Une invitation du Centre des femmes de la Basse-Ville, de ROSE du Nord et du Regroupement des groupes de femmes de la Capitale-Nationale.
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31.03.2026 à 14:16
Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes (CQMMF)
Voici un extrait de l'analyse de la conjoncture présentée aux membres lors du bilan de la 6e action de la MMF au Québec et qui rappelle l'importance d'un mouvement féministe internationaliste.
Tiré de l'infolettre de la CQMMF Coordination du Québec de la Marche Mondiale des Femmes https://mail.google.com/mail/u/0/#inbox/WhctKLcDqcwLcwbckCwXCwcNDnfHjCsNDTQknpbSHFXnQrbTGpFCpLDDnDsDqcxcDMMZJrl
« La conjoncture internationale s'est grandement déglinguée depuis la dernière année. Les attaques aux droits démocratiques et aux droits humains sont en hausse dans plusieurs régions du monde. Les menaces et risques de guerre sont plus nombreux actuellement.
Cette conjoncture désolante nous oblige à poursuivre notre résistance féministe et à répandre nos messages de solidarité envers les femmes et les peuples qui élèvent la voix, qui se rassemblent et se mobilisent.
Pensons particulièrement à nos compagnes de la MMF aux États-Unis qui organisent la résistance aux côtés de l'ensemble des forces progressistes en descendant dans la rue. Par cette solidarité, elles visent à créer un front uni face à la répression. En collaboration avec des groupes de la société civile, elles mènent également une réflexion sur l'inclusion et l'organisation d'une grève générale.
✊Pensons aux femmes iraniennes qui vivent une répression sauvage mais qui continuent à choisir la liberté et la vie.
✊Pensons aux femmes palestiniennes, soudanaises, ukrainiennes, afghanes et à toutes celles qui subissent la violence au quotidien, qui vivent dans la peur et la terreur.
Nous devons continuer à dénoncer les injustices et les attaques subies par les femmes et les populations concernées.
Nous devons développer encore davantage la solidarité internationale féministe en dénonçant les attaques et les abus des régimes autoritaires et hégémoniques… »
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31.03.2026 à 14:14
Tessa Bernier
« Les discours des politiciens s'envolent, mais leurs lois restent. Si on ne se réveille pas à temps, l'ultime legs de François Legault sera une liasse de modifications législatives au profit des pires pollueurs. Les dirigeants de Glencore et d'autres multinationales multimilliardaires ont de quoi se frotter les mains. La CAQ leur offre sur un plateau d'argent, au milieu d'un projet de loi mammouth, des modifications à 61 lois et 13 règlements. »
Et cela sans cris, sans larme, sans inquiétude pour les habitants de la ville. En cachette. On sacrifie + ou - 25 000 (secteur urbain) êtres humains pour des profits qui quittent le pays. Les coûts en santé, en éducation seront payés par nous. Pas par Glencore.
Personnellement, oui j'envisage de déménager de ce quartier maudit. De sacrer mon camp comme je me le fais dire tout le temps par plein de "gentilles personnes" sur les réseaux sociaux quand j'exprime mon inquiétude et mon indignation de ces décisions contre l'avenir et contre les chances égales de tous les enfants du Québec et de tous les habitants du Québec. Il y a donc des citoyens de premier ordre, de 2e ordre et à Rouyn-Noranda on est au dernier niveau d'ordre. On est de l'ordre de l'ordure ? Car il est faux de croire que ce ne sont que les habitants du quartier qui sont à risque. Et les autres citoyens de la ville s'en foutent de toute cette pollution, de cette contamination. C'est pourtant toute la population de Rouyn-Noranda qui l'est ; contaminée. Cependant, tout a augmenté, les loyers, les maisons. Qui voudra de ma maison si elle est près de la fonderie ? Comment on se sort de cette situation ? Comment on protége nos enfants ? Oui jai acheté une maison dans ce quartier en 2023 car j'étais naïve. Je croyais au projet Aeris. Je connaissais des gens de coeur qui travaillaient dans ce projet et ils y croyaient.
En plus, les nouvelles ententes particulières entre le GOUVERNEMENT (qui est sensé nous représenter, qui est sensé prendre soin de ses citoyens, qui est sensé protéger les enfants afin d'assurer un bel avenir à tous ces êtres humains) et Glencore (compagnie Suisse, qui exportent ses profits avec elle, qui enrichie ses actionnaires qui ne voient que des chiffres et non les Monique, les Serge, les Mathieu et j'en passe) sera catastrophique car non seulement l'arsenic ne baissera pas, mais en plus les autres métaux lourds présents pourront aussi être augmentés. Le melting pot de tout cela, les repercussions sur la santé des citoyens de Rouyn-Noranda n'est pas connus, ni documenté précisément. J'ai mal à toute cette perte d'humanité de la part d'un Gouvernement. Qui s'est probablement fait menacer encore une fois d'une éventuelle fermeture et probablement fait offrir de belles opportunités.
L'argent ça nourrit pas le corps. L'argent ne s'ingère pas pour prévenir des cancer. L'argent ça ne se met pas en capsule pour traiter les retard de développement des bébés à naître à Rouyn-Noranda. L'argent ne sauvera pas le monde. L'argent mènera le monde à sa perte.
De cet argent, Rouyn-Noranda ne verra jamais sa couleur. Et nous on s'intoxiquera à petit feu.
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31.03.2026 à 14:13
Claire Charron
Le 4 septembre 2024 à Rimouski, François Legault s'adresse aux élus de la Fédération québécoise des municipalités (FQM) : « Je fais le pari que l'éolien sera payant un jour ; ça veut dire qu'on peut dans les 10-20-30 prochaines années développer en masse d'éolien puis revendre ça à profit. »
M. Legault avoue ainsi implicitement que, depuis les 25 dernières années, tous les gouvernements ayant fait le même pari éolien ont contribué à cumuler plus de $10 milliards de pertes. Hydro-Québec confirme qu'à terme, en 2040, les surcoûts générés par la filière s'élèveront à $25 milliards.(1-2) En confiant le développement éolien à des promoteurs privés, ce sont $695 millions par année qui échappent à notre société d'État et au Trésor public, soit $1,9 million chaque jour ! (3). Dans le contexte où l'éolien est mis de l'avant au nom du développement régional, c'est l'équivalent de priver chacune des 1091 municipalités du Québec de redevances annuelles de $640 000.
Mais il y a pire.
Les 5e et 6e appels d'offres retenus récemment par Hydro-Québec entraîneraient des pertes de plusieurs centaines de millions par année. Depuis la pandémie l'augmentation effrénée du coût des matériaux, du transport, de la main d'œuvre et du capital fait en sorte qu'il en coûte au minimum 13 cents/kWh à Hydro-Québec pour intégrer l'énergie éolienne dans le réseau. La revente à 8 cents/kWh aux ménages québécois et à 5 cents/kWh à la grande industrie explique ce déficit. Le récent contrat de vente d'électricité au Massachusetts, transigé à 9 cents/kWh par année pendant 20 ans, fera économiser aux États-Uniens $150 millions par année sur leur facture d'électricité au détriment des abonnés d'Hydro-Québec qui, depuis dix ans, sont frappés d'une hausse de 10-15 % pour éponger les surcoûts de l'éolien (4). Pire encore.
Au printemps 2026, Hydro-Québec s'apprête à lancer un 7e appel d'offres pour un approvisionnement éolien potentiel de 6 700 MW. Il s'agit de déployer 1 000 éoliennes gigantesques de 690 pieds de hauteur (250 pieds de plus que les éoliennes actuelles) assorties de 5 000 km de nouvelles lignes de transport, et cela dans les zones les plus densément peuplées du Québec et en territoire agricole protégé. Un scénario catastrophe pour les riverains, qui verraient leur milieu de vie transformé en zones industrielles. Non seulement auraient-ils à en subir les nombreux impacts, mais ils devraient, comme tous les Québécois, financer à perte ce projet pharaonique.
Selon l'analyste-expert en énergie Jean-François Blain : « même dans le meilleur des scénarios, les consommateurs se verraient refiler d'ici 10 ans une hausse de 50 % sur leur facture d'électricité. De plus l'attribution à des projets industriels de blocs d'électricité à un tarif inférieur à la nouvelle production d'énergie générerait un manque à gagner de $22 milliards sur 20 ans »(5).
L'ampleur du scandale financier de la filière éolienne n'a d'égal que les besoins criants de la province en santé, en éducation, en logements abordables, en infrastructures routières, en gestion de l'eau, alors que nos lacs et nos rivières sont fortement contaminés, etc. L'adoption sous bâillon, en 2025, de la loi 69, non seulement confirme, mais consolide la participation du privé dans la gestion de nos ressources énergétiques, en plus d'accélérer son emprise sur le territoire. Les promesses d'Hydro-Québec de s'acquitter de la maîtrise du développement éolien, en conformité avec sa mission sociale, devront attendre. (6) Du même souffle, le rôle de la Régie de l'Énergie est amputé au profit de l'État dans sa poursuite d'un agenda énergétique accéléré, rigide et unilatéral, dirigé essentiellement vers un développement industriel énergivore.
Est-il légal d'agir en contradiction des statuts et de la mission d'Hydro-Québec en confiant le développement de nos ressources énergétiques à des firmes privées qui s'approprient la rente éolienne, une richesse collective ? Est-il légal pour les municipalités d'investir l'argent des contribuables, sans leur permission, dans des projets éoliens privés ? (7) Est-il légal d'autoriser des appels d'offres et des contrats déficitaires, de vendre à perte l'énergie nécessaire à notre propre développement ? La filière éolienne ne traîne pas seulement une lourde dette, mais également un lourd déficit démocratique.
Les enjeux énergétiques en lien avec l'occupation du territoire et la qualité de vie des citoyens doivent faire partie d'un débat de société global et inclusif. Un moratoire éolien immédiat s'impose, prévoyant notamment l'abandon de l'appel d‘offres d'Hydro-Québec visant le Sud du Québec. Doit-on cribler la province de structures industrielles démesurées, de la frontière américaine en passant par la vallée du Saint-Laurent jusqu'au rocher Percé ? Bien sûr que non. Sinon adieu la Belle Province, adieu la quiétude, la paix sociale, l'attrait rural ; beaucoup de rêves risquent de s'écrouler à l'ombre des éoliennes. (8)
En attendant de faire des choix éclairés et rassembleurs, il existe des alternatives. Les meilleurs gisements éoliens, bien identifiés, situés à proximité des barrages et des lignes de transmission, ne généreraient pas seulement de hauts rendements, mais également la nécessaire acceptabilité sociale et d'importantes économies d'échelle. Les premiers projets éoliens arrivent à échéance et offrent des centaines de sites dont le potentiel énergétique pourrait être rehaussé sous la responsabilité exclusive d'Hydro-Québec (rachat), en privilégiant les territoires non habités. Renforçons les mesures d'efficacité et d'économie. Rapatrions l'énergie de nos barrages jadis confiés au privé.
Le dictat de l'État, la croissance à tout prix et le culte du profit lié au privé caractérisent le carcan éolien qui étouffe le Québec. Le prochain gouvernement aura t-il la lucidité et le courage de rétablir la démocratie et les contre-pouvoirs, de mettre fin au saccage du territoire, de colmater ce gaspillage éhonté, ce scandale financier sans précédent dans l'histoire du Québec ?
Claude Charron, Comité des riverains des éoliennes de L'Érable (CRÉÉ) Membre de Vent d'élus
(1) Michel Morin, $23 milliards sur 25 ans pour l'éolien déjà en place, JDM, 9 avril 2016 (2) Pierre Couture, $2.7 milliards pour brancher les éoliennes au réseau d'Hydro-Québec, TVA Nouvelles, 28 novembre 2018, (3) IEDM, Les coûts croissants de la production d'électricité au Québec, Youri Chassin, juin 2013 (4) Sylvain Larocque, Électricité : les Américains économiseront $150 millions par année grâce à Hydro-Québec, JDM, 27 novembre 2025 David Descôteaux, Contrat d'électricité au Massachusetts, JDM, 17 janvier 2026 (5) Jean-François Blain, analyste-expert en énergie, Quelle transition ?, février 2026. (6) IREC, La privatisation de l'énergie éolienne et l'impact sur la mission d'Hydro-Québec, Noël Fagoaga, Krystof Beaucaire, mars 2024 (7) IRIS, Énergie éolienne au Québec : une filière en manque de planification et de transparence, Krystof Beaucaire, 26 novembre 2025 (8) Francis Halin, « Ça nous pogne au cœur » : il voit son avenir disparaître dans l'ombre des éoliennes, JDM, 6 mars 2026
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31.03.2026 à 14:13
Regroupement vigilance énergie Québec
Laval, le 28 mars 2026 — Un regroupement de plus de 25 comités citoyens à travers le Québec unit sa voix pour réclamer un moratoire sur le développement éolien, et ce, jusqu'à la tenue d'un BAPE générique sur la filière. (Consultez la liste des membres de cette coalition ici)
Plus de 800 éoliennes pourraient être implantées dans la vallée du Saint-Laurent au cours des prochaines années.
Rassemblements citoyens :
Laval : 28 mars 2026 à 8h30 au Château Royal, 3500 boulevard du Souvenir, Laval En ligne : Image et vidéo en direct sur https://www.facebook.com/rvequebec/ La zone agricole principalement visée
La Montérégie, les Laurentides, Lanaudière, l'Estrie, le Centre-du-Québec et Chaudière-Appalaches sont visés par un appel d'offres éolien prévu en avril. Ces projets concernent majoritairement des territoires agricoles, comme l'illustre l'affiche de la mobilisation.
Les éoliennes projetées sont plus imposantes que celles des premiers parcs en Gaspésie et au Bas-Saint-Laurent, tout en étant implantées plus près des habitations.
« Sommes-nous en train de sacrifier des communautés rurales et des terres agricoles pour une énergie dont la nécessité n'est pas démontrée ? » questionne Janie Vachon-Robillard, du Regroupement vigilance énergie Québec (RVÉQ), qui coordonne l'action des différents comités à travers la province.
Une orientation précipitée et incohérente
Les récentes décisions en matière énergétique ont été prises sans vision d'ensemble ni réelle consultation démocratique : attribution de milliers de mégawatts à des projets industriels, accélération du développement éolien, ouverture accrue au secteur privé et affaiblissement de certains mécanismes d'évaluation environnementale.
Des nuisances et des risques insuffisamment évalués
Il est essentiel d'évaluer rigoureusement les impacts sur la santé humaine et animale, ainsi que sur les sources d'eau potable. Une distance adéquate entre les éoliennes et les habitations doit être assurée afin de garantir une intégration harmonieuse et socialement acceptable.
Sans ces conditions, les projets éoliens risquent de susciter une contestation croissante. Un BAPE générique permettrait de définir un cadre de développement responsable, respectueux des milieux de vie, des paysages, de la biodiversité et des terres agricoles. Le faux motif de la décarbonation
Les comités dénoncent l'utilisation croissante de l'électricité québécoise pour soutenir une expansion industrielle énergivore — notamment les centres de données — alors même que les objectifs de réduction des GES sont repoussés. Dans ce contexte, l'éolien s'ajoute à la consommation d'énergies fossiles plutôt que de s'y substituer.
L'éolien doit servir le bien commun
Les citoyens rappellent que l'électricité québécoise est un bien commun stratégique, essentiel à l'atteinte des cibles climatiques. Les choix énergétiques doivent prioritairement reposer sur :
– la réduction de la demande et la sobriété énergétique – l'électrification des transports et des bâtiments – la protection du territoire agricole et des milieux naturels – le respect des droits des Premières Nations – une planification démocratique et transparente
Ils soulignent également que le partage actuel des revenus de la production éolienne avec des intérêts privés se fait au détriment des finances publiques.
Un mouvement qui s'inscrit dans une mobilisation plus large
Cette demande s'inscrit dans la continuité des revendications formulées le 2 mars dernier par une large coalition d'organisations environnementales, d'acteurs de la société civile et de chercheurs, appelant à un changement de cap dans la planification énergétique du Québec. Elle rejoint également la demande de moratoire sur l'attribution de nouveaux mégawatts à des projets industriels énergivores. Un appel aux partis politiques
Les comités demandent aux partis d'opposition de s'engager à convoquer un BAPE générique sur la filière éolienne avant toute poursuite de son développement.
« Il est impératif de définir collectivement un modèle conciliant décarbonation, justice sociale, viabilité économique et protection des écosystèmes », souligne Jacques Tétreault, porte-parole pour cette mobilisation du RVÉQ.
Les comités réaffirment que les choix énergétiques doivent être faits dans l'intérêt public, de manière démocratique et transparente, et non dictés par des impératifs industriels à court terme.
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31.03.2026 à 14:12
Coalition Halte-Air Saint-Hubert
Longueuil, le 26 mars 2026. - On sait maintenant quand le terminal Porter Airlines va commencer à polluer des dizaines de milliers d'habitants. À partir du 15 juin 2026, avec 40 vols par jour entre 7h et 23h, finis les barbecues tranquilles !
Si la presse a parlé en quelques mots de la pollution sonore, elle n'a pas évoqué ses conséquences sur la santé (maladies cardiovasculaires, troubles du sommeil, risques accrus de maladies métaboliques), ni les répercussions de la pollution de l'air (plomb, particules ultrafines) qui seront largement amplifiées par cette expansion et dont nous avons largement discuté sur nos plateformes en donnant des références scientifiques. À ce jour, il n'existe pas de suivi sérieux de ces polluants à l'échelle locale autour du site. Pas un mot non plus sur les émissions de GES à venir, personne n'y voyant une contradiction flagrante avec les engagements climatiques du Canada, du Québec et bien sûr de l'agglomération de Longueuil. Aucune photo des réservoirs de kérosène de 3.2 millions de litres. Et, bien sûr, pas un mot non plus sur les vols nolisés transfrontaliers existants qui, eux, n'ont pas à respecter les règles d'horaire, mais ajoutent à la pollution sonore et atmosphérique. Seule l'économie semble compter, avec le nombre de prises USB du salon d'attente des voyageurs.
Pourtant, personne ne s'est interrogé sur le fait que le nombre de passagers des vols domestiques sur le grand Montréal n'est pas en augmentation, ayant chuté de 10% par rapport à 2019. Personne n'a confronté le directeur de l'aéroport avec ses déclarations de 2023 où il annonçait l'arrivée de 5 compagnies aériennes : il n'y aura que Porter et, bien sûr, Pascan, dont le nombre de passagers est négligeable (moins de 75 000 depuis Saint-Hubert, selon Statistiques Canada). Le doublement du prix de construction du terminal n'a intrigué personne. Aucune question non plus sur la dépréciation immobilière pour des milliers de riverains. Certain.e.s se voient déjà partir du MET vers le soleil sans comprendre que le monopole de Montréal Trudeau pour les vols commerciaux internationaux n'est pas près de disparaître.
D'ailleurs, Montréal-Trudeau a annoncé des investissements massifs de 10 milliards et sera desservi dès 2027 par le REM, tandis que le fédéral a lancé le TGV entre Montréal et Toronto, destination principale de Porter depuis St-Hubert. Le terminal Porter sera lui desservi par des bus aux 30 minutes, et l'A30 n'est pas près d'être élargie. Heureusement les futurs embouteillages pourront être contournés avec une belle piste cyclable et l'installation d'une station BIXI !
L'aérogare Porter n'est pas un projet de son temps. Il a été conçu par des amateurs qui ont coulé dans le béton le futur éléphant blanc de la Rive-Sud, un "petit Mirabel" comme a déclaré Patrice Roy sur Radio-Canada.
Plus de mille citoyens suivent désormais nos publications sur les réseaux sociaux, et plus de 6000 personnes ont signé notre pétition. Tous les candidats aux élections municipales de Saint-Lambert et de Saint-Bruno étaient opposés au projet du terminal Porter, et le maire de Saint-Bruno a lui-même déclaré qu'il n'y avait pas d'acceptabilité sociale. Il n'y a rien d'étonnant : la consultation publique de 2022 a fait l'objet d'un maquillage politique de la part des élu.es de Longueuil, un maquillage qui a été décrit en détail dans le documentaire COLÈRE CITOYENNE : DÉTOURNEMENT DE L'ACCEPTABILITÉ SOCIALE .
Sans l'appui de différent.e.s élu.es locaux, provinciaux et fédéraux, ce projet n'aurait pas pu voir le jour. Il est temps qu'ils et elles assument les conséquences de leurs actes. Pour les élu.e.s provinciaux, la Coalition Halte-Air Saint Hubert se réjouit de voir que la plupart des élu.e.s de la CAQ qui ont soutenu sans discernement le projet n'osent même pas se représenter. Il est vrai que leur bilan est difficilement défendable.
Le 15 juin 2026 ne doit pas marquer le début d'une dégradation irréversible de la qualité de vie sur la Rive-Sud. La Coalition Halte Air Saint-Hubert continuera de défendre la santé des citoyens, la transparence des décisions publiques et une planification cohérente du transport dans la grande région montréalaise.
Source : Coalition Halte-Air Saint-Hubert Pour information : Courriel : coalition.halteair@gmail.com Site web : http://coalitionhash.qc.lu Facebook : https://www.facebook.com/coalitionhalteairSH Instagram : instagram.com/coalitionhalteairsh/ Twitter : https://x.com/Coalition_YHU Linkedin : http://www.linkedin.com/company/coalition-halte-air-st-hubert
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31.03.2026 à 14:12
Germain Dallaire
Il y a un peu plus d'un an, j'ai publié un article concernant la situation plus que précaire des résident(e)s de la Pointe Langevin située au confluent de la rivière Péribonka et de la petite rivière du même nom. Aujourd'hui, quelques mois avant le renouvellement du décret (pour 10 ans) concernant la gestion des berges de ce qu'on devrait appeler le réservoir Rio Tinto, les résidents de la Pointe Langevin alertent devant leur effacement total du débat public. Ils alertent avant leur effacement tout court.
Rappelons en gros les faits. Du côté nord de la Pointe Langevin arrive la petite rivière Péribonka qui frappe de plein fouet, en sens inverse, la rivière Péribonka. Cette dernière est harnachée depuis les années 50 et son débit est maintenu à un niveau anormalement élevé, particulièrement en hiver. Les effets ravageurs de ce débit élevé sont d'autant plus importants que le niveau du réservoir Rio Tinto est en moyenne dix pieds plus haut que celui du lac avant juin 1926.
Jusqu'en 2018, Rio Tinto réalisait des travaux réguliers permettant de stabiliser un tant soit peu l'érosion de la Pointe Langevin. En 2017, une crue exceptionnelle a provoqué des dégâts importants amenant même Rio Tinto à acheter à sa valeur marchande une propriété au bout de la Pointe. Avant le décret de 2018, Rio Tinto s'était engagé à poursuivre les travaux. Une fois que le décret a été adopté, Rio Tinto a effectué un virage à 180 degrés en se désengageant totalement de ce qui se passe à la Pointe Taillon. Voilà ce que vaut la parole de cette multinationale. Si le Saguenay lac Saint-Jean est un royaume comme aiment bien le dire les bleuets, Rio Tinto en est le roi. Pour cette multinationale, c'est le beurre, l'argent du beurre et même plus. Suffit de rappeler que Rio Tinto profite d'une subvention annuelle de 1,2 milliard aux frais des québécois à cause de son avantage comparatif au niveau de l'électricité, de son exemption touchant les GES et des congés d'impôt. Pour ce qui est du programme de stabilisation des berges, c'est un programme volontaire même si, comme tout monde le sait, il est la conséquence directe du niveau artificiellement élevé du réservoir Rio Tinto. Un programme qui, de surcroît, leur coûte sûrement moins cher que le salaire d'un haut dirigeant de Rio Tinto.
Depuis bientôt dix ans, les résident(e)s de la Pointe assistent impuissants à une érosion constante. Ils voient littéralement le sol se dérober sous leurs pieds. Suite au désengagement de Rio Tinto, c'est la ville de Dolbeau et le Ministère de la Sécurité Publique qui ont pris charge de la situation. Ils ont installé une clôture annonçant une zone dangereuse et Dolbeau a dévalué les propriétés pour aussi peu que 2 000$ pour trois d'entre elles. En 2017, Rio Tinto avait déjà détruit une résidence. En 2019, Dolbeau et le Ministère en ont détruit une autre. Ce printemps, une troisième démolition est prévue.
Rio Tinto, après une phase intense de rencontres avec les notables du coin, a fait connaître son programme pour le renouvellement du décret. La question de l'érosion autour de la Pointe Langevin y brille par son absence. Dire que les résidents sont inquiets est un euphémisme. Ils craignent que le programme de Rio Tinto, fort de l'appui des notables, conduisent à un statu quo jusqu'en 2037, un luxe qu'ils ne peuvent tout simplement pas se permettre. Près de dix ans de stress, ça gruge d'autant plus que la majorité de la vingtaine de résidents est à un âge relativement avancé.
Le Ministère de l'environnement a tenu une consultation préliminaire fin 2024-début 2025. 50% des commentaires portaient sur la Pointe Langevin. Tout est possible avec la CAQ, y compris de ne pas tenir de BAPE et renouveler le décret sur la base du programme produit par Rio Tinto.
Personne n'a les capacités de produire des imposants rapports comme le fait l'armée de communicants bien cravatés et bien gominés mais surtout bien payés par Rio Tinto. Personne… sauf des gens enracinés dans leur milieu qui le connaissent intimement et parlent avec leur cœur. Les résidents de La Pointe sont de cette pâte. Malgré la fatigue et le stress accumulés au cours des dernières années, ils puisent dans leur réserve d'énergie pour alerter la population, les organismes, les élus et les médias de l'injustice qu'ils subissent. Ils demandent à toutes et on tous 1-de refuser de renouveler le décret tant que la situation de Pointe Langevin n'est pas résolue. 2- Changer les règles de fonctionnement du programme de stabilisation des berges pour éviter que Rio Tinto puisse modifier unilatéralement le territoire couvert par le programme.
Leur campagne fonctionne. Il y a des oreilles à l'affût. L'allié de Rio Tinto est le silence et son ennemi principal est le mouvement social. Ils ont obtenu l'appui du Mouvement Onésime-Tremblay, de Climat Québec et d'un bon nombre de citoyennes et citoyens. Les rencontres avec les médias se multiplient. Toutes et tous, nous pouvons faire avancer les choses. Pour plus d'information, vous pouvez aller sur la page Facebook du comité (Érosion Pointe à Langevin) ou encore leur écrire directement à comitépointelangevin@gmail.com.
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31.03.2026 à 14:12
François Véronneau
Quelle tristesse de voir les terres que nos ancêtres ont cultivées avec amour sacrifiées au profit de compagnies privées et étrangères.
Salut mon Grand, J'aurais pu t'envoyer un courriel ou un texto pour te dire la profonde inquiétude qui m'habite. Mais je crois que mon écriture la plus lisible, griffonnée sur cette feuille de papier que tu recevras dans une enveloppe adressée à ton nom, servira beaucoup mieux mon dessein.
Je voudrais d'abord évoquer ces noms d'il y a quelques générations, ceux de tes ancêtres, François-Xavier Véronneau, Ernestine Bernard, Ernest Véronneau ou Théoline Morel, fiers agriculteurs-paysans dans la campagne maskoutaine des XIXe et du XXe siècles. Leur empreinte dans cette terre si fertile est toujours perceptible, indélébile, imprégnée dans le paysage. Comme celui de ton grand-père Laurent, fier défenseur du fait français au Québec, de la souveraineté et de la nationalisation de l'électricité. Jamais il n'aurait oublié sa campagne natale de Saint-Hugues, et ses vallons sinueux le long de la rivière Chibouet. Dès ta plus tendre enfance, j'ai voulu t'initier aux beautés du territoire, te montrer les nombreux profils du mont Yamaska, te faire découvrir le contraste des champs à perte de vue. Marcher aussi dans les boisés où l'érable est roi. Je t'ai appris à reconnaître le chant des oiseaux des prés, le vol caractéristique des rapaces, la majesté des voiliers d'outardes et d'oies blanches. Parcourir en canot le lit sinueux de la rivière Noire.
Mais aujourd'hui mon fils, ce territoire parsemé de villages séculaires et pittoresques, écrin d'un paysage jusqu'ici préservé, est menacé. Hydro-Québec, fleuron de l'hydro-électricité patrimoniale des Québécois, a en effet décidé au printemps 2026 de lancer un appel d'offres afin d'implanter des parcs d'éoliennes dans la vallée du Saint-Laurent. Cette première ronde de soumissions pourrait amener une augmentation de la production d'électricité de jusqu'à 6400 mégawatts (MW) d'ici 2035, dont 675 MW en Montérégie.
À ce jour, trois municipalités de la MRC des Maskoutains sont visées, Saint-Dominique, Saint-Valérien-de-Milton et Saint-Liboire. Une vingtaine d'éoliennes de 6 à 7 MW pourrait y être implantée. Ce sont des promoteurs privés, choisis à partir de soumissions (possiblement Innergex, une entreprise québécoise, ou Invenergy, une entreprise américaine), qui, à raison d'une contribution à 50 % des coûts en partenariat avec la MRC des Maskoutains (également à 50 %) et possiblement les communautés autochtones, seraient les maîtres d'œuvre et les bénéficiaires de ces éventuels projets. Hydro-Québec s'engage de son côté à racheter toute l'électricité produite.
Les éoliennes de 6-7 MW n'ont rien en commun avec les moulins à vent que combattait Don Quichotte… Elles mesurent de 200 à 220 mètres (m) de hauteur totale. À titre de référence, le sommet du mont Yamaska culmine en moyenne à 330 m de hauteur. Le mât de ces géants se dresse à 130 m de hauteur et mesure 7 m de diamètre à sa base. Une fondation en béton armé de plus de 30 à 40 m de diamètre, totalisant entre 600 et 800 m³ de volume, est enfouie sous la surface, et souvent pieutée au roc, pour assurer la stabilité de l'ouvrage. Comme ces éoliennes peuvent projeter des blocs de glace si les pales ne sont pas chauffées en hiver, une zone de sécurité de 417 m de diamètre est souvent établie autour de chacune d'elles. Des chemins d'accès doivent aussi être aménagés pour leur implantation et leur entretien. Enfin, un réseau électrique enfoui relie ces éoliennes au poste de transformation. Bien que les promoteurs s'acharnent à convaincre les autorités chargées de la protection du territoire agricole et les agriculteurs (CPTAQ, UPA)2 de l'absence d'impacts négatifs de leurs futurs parcs éoliens, on peut en douter. Pensons seulement au paysage massacré pour des décennies ; aux restes éventuels des fondations de béton qui contamineront les terres ; aux impacts sur la nappe phréatique, à ceux de la rotation des pales sur la faune ailée et à ceux des infrasons sur les élevages riverains ; à la zizanie entre les bénéficiaires du projet et ceux qui s'y opposent ; à la dévaluation des habitations situées à la limite des distances séparatrices établies ; etc.
Quelle tristesse de voir les terres que nos ancêtres ont cultivées avec amour sacrifiées au profit de compagnies privées et étrangères. Crois-moi, mon fils, l'éolien n'a pas sa place en territoire agricole et habité. J'espère que ma lettre t'aura touché et qu'elle t'aura convaincu de l'urgence de se battre pour empêcher cela. L'intégrité et la beauté de notre territoire en dépendent.
François Véronneau Saint-Pie, MRC des Maskoutains 1-https://www.hydroquebec.com/achats-electricite-quebec/plan-approvisionnement.html 2-Dossiers 451029-451030-451031-45103, Analyse et refus, CPTAQ/Kruger, Jardins de Napierville
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31.03.2026 à 14:11
Guylain Bernier, Yvan Perrier
Dans le conflit de travail au CPE Le Jardin de Robi, le tribunal administratif du travail a déclaré « suffisants » les services à maintenir pour assurer le bien-être de la population pendant « la grève en cours […] pour éviter que ne soit affectée de manière disproportionnée la sécurité sociale ou économique de la population, notamment celle des personnes en situation de vulnérabilité. »
photo CSN De nombreuses travailleuses du Jardin de Robi ont assisté à l'audience.
Ce que la décision prévoit comme services à offrir durant la grève
Durant la présente grève, « [l]es services de garde éducatifs seront offerts trois jours par semaine, les mercredis, jeudis et vendredis de 8 h 30 à 15 h 45 ». Les membres du tribunal mentionnent ceci : « [b]ien que les heures d'ouverture soient réduites et qu'il y ait une absence complète de services les lundis et mardis, l'entente permet aux parents et aux enfants d'avoir une stabilité et une prévisibilité. »
Inspiré par un élan de sagesse douteuse, qui ne déplaira pas au premier ministre du Québec, François Legault et à son ministre du Travail, Jean Boulet, les juges du tribunal administratif ont précisé ceci :
« Cependant, en ce qui concerne un éventuel nouvel arrêt de travail, advenant que la grève actuelle prenne fin, le Tribunal déclare que les services prévus dans l'entente intervenue entre les parties sont insuffisants. »
Nous laissons aux organisations syndicales le soin d'approfondir la portée sociale et juridique de cette décision. Une chose semble claire, une grève de deux jours sur une semaine de cinq jours de travail correspond, minimalement, à un arrêt de travail collectif « amputé » dans sa portée réelle. Il s'agit, à proprement parler, d'une « grève partielle » dont l'efficacité, pour la partie syndicale, est susceptible d'être fortement affectée pour ne pas dire grandement réduite.
Au sujet de l'impact de cette inique Loi 14 sur la Charte des droits et libertés de la personne : S'agit-il d'une nouvelle ère ?
Mais est-ce vraiment une nouvelle ère ou tout simplement un résultat inévitable qui planait depuis quelques décennies ? Chose certaine, la nouvelle ère présumée repose sur des actes concrets de législation, après avoir défini les Chartes canadienne et québécoise des droits et des libertés. D'ailleurs, Guy Rocher (1996) pour nous aider ici, soutient une expansion du droit public (qui gère les relations entre les citoyenNEs et l'État) sur le droit civil (les relations entre les citoyenNEs), y compris une montée des droits et libertés individuels. Cet état de fait se comprend, d'abord, dans la mesure où la vision de la société canadienne (et même québécoise) campe dans l'image d'une société capitaliste néolibérale, qui contribue à définir les rapports entre les personnes et les biens, mais aussi entre les personnes elles-mêmes, à cause de la primauté accordée à la propriété privée et au marché. Cette vision sert les tribunaux et se veut difficile à concilier avec une autre plus collectiviste du droit public, d'où des frictions avec le droit du travail et particulièrement avec les entités collectives, comme les syndicats, lors des négociations de travail. Par ailleurs, cette vision capitaliste de la société est également atomisée, faisant en sorte que « l'intérêt général » est souvent particularisé.
Si Rocher affirmait dans les années quatre-vingt-dix que la Charte canadienne était plus individualiste que la Charte québécoise, qui était alors plus « centrée » entre la personne et la collectivité, il semble donc qu'avec des gouvernements provinciaux successifs davantage favorables à l'idéologie économique en marche, la Charte québécoise tend désormais résolument vers la droite néolibérale qui flirte avec certains aspects de l'idéologie dite illébérale en regard, plus spécifiquement ici, avec la remise en question de certains droits et libertés. Pour conclure
Avec cette décision du tribunal administratif du travail, l'illusion d'égalité entre la partie patronale et la partie syndicale lors d'une grève - illusion postulée par l'idéologie libérale - vient tout simplement de voler en éclats.
Guylain Bernier Yvan Perrier 29 mars 2026 20h15
Référence :
https://www.tat.gouv.qc.ca/uploads/tat_registres/1461070.docx_01.pdf. Consulté le 26 mars 2026.
https://www.tat.gouv.qc.ca/menu-utilitaire/actualites/cpe-le-jardin-de-robi-le-tribunal-declare-suffisants-les-services-a-maintenir-pour-assurer-le-bien-etre-de-la-population-pendant-la-greve-en-cours. Consulté le 28 mars 2026.
Rocher, Guy. 1996. Études de sociologie du droit et de l'éthique. Montréal : Les Éditions Thémis inc., 327 p.
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31.03.2026 à 14:10
Fédération autonome de l'enseignement (FAE)
Le lundi 23 mars 2026, la FAE s'est fait entendre par la Cour suprême du Canada concernant certains éléments discriminatoires de la Loi sur la laïcité de l'État. Cette démarche, entamée en 2019, vise à contester des atteintes aux droits fondamentaux ainsi que la discrimination à l'embauche et à l'emploi, tout en défendant le droit du travail.
Publié le 24 mars 2026 | tiré du site de la Fédération Autonome de l'enseignement (FAE) https://www.lafae.qc.ca/actualites/la-fae-entendue-a-la-cour-supreme-sur-la-loi-sur-la-laicite-de-letat
La FAE conteste également l'opération de dénombrement, menée par le gouvernement Legault quelques mois avant l'adoption de la Loi en 2019, qui visait à recenser le port de signes religieux chez le personnel enseignant par un sondage. Cet événement a créé un sentiment de stigmatisation chez les minorités religieuses.
Au milieu du recours se trouve aussi la clause de droits acquis, qui limite la possibilité pour certaines personnes enseignantes de changer de poste ou d'établissement sans perdre leur droit de porter un signe religieux. Pour la FAE, cette disposition instaure un frein à la mobilité professionnelle et à l'accès à certains postes.
Tout en contestant ces aspects de la Loi, la FAE réaffirme son appui au principe de laïcité de l'État ainsi que son opposition à toute forme d'intégrisme et de prosélytisme.
Pour connaître l'historique de ce dossier, nous vous invitons à consulter la section qui y est consacrée sur notre site Web au https://www.lafae.qc.ca/fae-laicite-faits.
La FAE conteste également l'opération de dénombrement, menée par le gouvernement Legault quelques mois avant l'adoption de la Loi en
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La loi 21 : La Cour suprême me du Canada accepte d'entendre l'appel de la FAEPublié le 23 janvier 2025
La FAE, qui conteste quelques sections de la Loi sur la laïcité de l'État qu'elle considère discriminatoire, sera entendue par la Cour suprême du Canada au cours des prochains mois.
Prenant connaissance de l'annonce ce matin, Mélanie Hubert, présidente, a déclaré que la FAE était « satisfaite » de la décision rendue par la Cour suprême.
La FAE avait entamé cette démarche de contester des pans de la Loi sur la laïcité de l'État (PL 21) à l'hiver 2019. Plus précisément, la FAE conteste notamment deux éléments devant les tribunaux : l'opération de dénombrement orchestrée par le gouvernement Legault quelques mois avant l'adoption de cette loi ainsi que la discrimination à l'embauche, la discrimination à l'emploi et le droit au travail.
Opération dénombrement
En novembre 2018, le ministère de l'Éducation a fait parvenir aux directions d'établissements scolaires un sondage, lequel visait à obtenir des informations quant au port de « symboles religieux » par les employés ainsi que le nombre et la nature de demandes d'accommodements demandés pour des motifs religieux, linguistiques ou ethnoculturels. On cherchait à connaître le nombre exact d'enseignantes et d'enseignants portant des signes religieux. Les minorités religieuses, plus particulièrement les femmes musulmanes portant le voile, avaient ressenti un effet de stigmatisation à la suite de l'opération de dénombrement.
Discrimination à l'embauche, discrimination à l'emploi et droit au travail
Une portion de l'article 27 du PL 21, communément appelée « clause grand-père », vient restreindre, par son libellé, ce droit acquis de porter un signe religieux en précisant qu'il demeurera tant que l'enseignant exercera la même fonction au sein de la même commission scolaire. Ainsi, une personne enseignante qui souhaiterait accéder à de nouvelles fonctions (ex. poste de direction) ou irait travailler dans un autre centre de services scolaire perdrait ce droit. Or, du fait de sa mission, la FAE se doit de protéger tant le droit au travail que l'accès à ce dernier.
Pour des institutions laïques
Afin d'éviter toute confusion, amalgame ou désinformation, la FAE tient à rappeler qu'elle est en faveur de la laïcité de l'État et qu'elle dénonce et s'oppose à toutes les formes d'intégrisme ainsi que de prosélytisme.
Pour rappel, à la suite de l'arrêt de la Cour d'appel rendu en février 2024, concernant la contestation de la Loi sur la laïcité de l'État (PL 21), la FAE a décidé d'en appeler de ce jugement. Ainsi, elle avait alors déposé une requête pour permission d'en appeler à la Cour suprême du Canada.
La FAE a non seulement la responsabilité de défendre les droits de ses membres, à plus forte raison leurs droits fondamentaux, elle a le devoir de le faire. Il faut se méfier de la distorsion qui est actuellement faite des chartes, canadienne et québécoise, et de la facilité avec laquelle les parlements suspendent nos droits fondamentaux en utilisant excessivement les clauses dérogatoires.
Baliser le recours à la dérogation
Les clauses dérogatoires (ou nonobstant) sont incluses dans l'une et l'autres des chartes des droits et libertés (art. 33 de la Charte canadienne et art. 52 de la Charte québécoise) et permettent aux parlements, sous certaines conditions, de supplanter, de contourner ou de suspendre temporairement certains droits de l'une ou l'autre des chartes.
La FAE n'est pas contre l'utilisation des clauses dérogatoires. Elle souhaite néanmoins que leur utilisation soit balisée. Cette utilisation devrait être faite avec parcimonie et de manière exceptionnelle. Un parlement qui y recourt devrait pouvoir démontrer que son objectif est clair et urgent. Là est l'un des principaux écueils du PL 21.
Une situation qui dépasse le Québec... et la laïcité
Si, au départ, la FAE a entamé cette démarche pour, notamment, défendre le droit au travail de ses membres, la banalisation de l'utilisation de la clause dérogatoire par plusieurs parlements provinciaux nous donne malheureusement raison d'être inquiets.
En effet, dans les dernières années au Canada, on a vu plusieurs cas de clauses dérogatoires utilisées sans avoir l'obligation de démontrer un objectif réel et urgent. Par exemple, le parlement ontarien a suspendu la liberté d'association en 2022, alors qu'en Saskatchewan, le parlement a invoqué la disposition de dérogation pour empêcher les enfants de moins de 16 ans de changer de prénom ou de pronom à l'école, sans le consentement de leurs parents.
Qui plus est, juste au sud de nos frontières, des états américains sont venus restreindre, voire dans certains cas interdire, le droit à l'avortement. Des personnes enseignantes risquent maintenant des mesures disciplinaires si elles affichent leur appartenance à la communauté LGBTQ2+, notamment en Floride, alors qu'on est aussi venu interdire, non seulement en Floride, mais aussi dans certains états, de parler des réalités LGBTQ2+ à l'école. Il est évident que le Québec ou le Canada ne sont pas à l'abri de tels reculs des droits fondamentaux. Il est primordial de demeurer vigilants.
Sociopolitique Publié le 23 janvier 2025 La FAE, qui conteste quelques sections de la Loi sur la laïcité de l'État qu'elle considère discriminatoire, sera entendue par la Cour suprême du Canada au cours des prochains mois.
Prenant connaissance de l'annonce ce matin, Mélanie Hubert, présidente, a déclaré que la FAE était « satisfaite » de la décision rendue par la Cour suprême.
La FAE avait entamé cette démarche de contester des pans de la Loi sur la laïcité de l'État (PL 21) à l'hiver 2019. Plus précisément, la FAE conteste notamment deux éléments devant les tribunaux : l'opération de dénombrement orchestrée par le gouvernement Legault quelques mois avant l'adoption de cette loi ainsi que la discrimination à l'embauche, la discrimination à l'emploi et le droit au travail.
Opération dénombrement En novembre 2018, le ministère de l'Éducation a fait parvenir aux directions d'établissements scolaires un sondage, lequel visait à obtenir des informations quant au port de « symboles religieux » par les employés ainsi que le nombre et la nature de demandes d'accommodements demandés pour des motifs religieux, linguistiques ou ethnoculturels. On cherchait à connaître le nombre exact d'enseignantes et d'enseignants portant des signes religieux. Les minorités religieuses, plus particulièrement les femmes musulmanes portant le voile, avaient ressenti un effet de stigmatisation à la suite de l'opération de dénombrement.
Discrimination à l'embauche, discrimination à l'emploi et droit au travail Une portion de l'article 27 du PL 21, communément appelée « clause grand-père », vient restreindre, par son libellé, ce droit acquis de porter un signe religieux en précisant qu'il demeurera tant que l'enseignant exercera la même fonction au sein de la même commission scolaire. Ainsi, une personne enseignante qui souhaiterait accéder à de nouvelles fonctions (ex. poste de direction) ou irait travailler dans un autre centre de services scolaire perdrait ce droit. Or, du fait de sa mission, la FAE se doit de protéger tant le droit au travail que l'accès à ce dernier.
Pour des institutions laïques Afin d'éviter toute confusion, amalgame ou désinformation, la FAE tient à rappeler qu'elle est en faveur de la laïcité de l'État et qu'elle dénonce et s'oppose à toutes les formes d'intégrisme ainsi que de prosélytisme.
Pour rappel, à la suite de l'arrêt de la Cour d'appel rendu en février 2024, concernant la contestation de la Loi sur la laïcité de l'État (PL 21), la FAE a décidé d'en appeler de ce jugement. Ainsi, elle avait alors déposé une requête pour permission d'en appeler à la Cour suprême du Canada.
La FAE a non seulement la responsabilité de défendre les droits de ses membres, à plus forte raison leurs droits fondamentaux, elle a le devoir de le faire. Il faut se méfier de la distorsion qui est actuellement faite des chartes, canadienne et québécoise, et de la facilité avec laquelle les parlements suspendent nos droits fondamentaux en utilisant excessivement les clauses dérogatoires.
Baliser le recours à la dérogation Les clauses dérogatoires (ou nonobstant) sont incluses dans l'une et l'autres des chartes des droits et libertés (art. 33 de la Charte canadienne et art. 52 de la Charte québécoise) et permettent aux parlements, sous certaines conditions, de supplanter, de contourner ou de suspendre temporairement certains droits de l'une ou l'autre des chartes.
La FAE n'est pas contre l'utilisation des clauses dérogatoires. Elle souhaite néanmoins que leur utilisation soit balisée. Cette utilisation devrait être faite avec parcimonie et de manière exceptionnelle. Un parlement qui y recourt devrait pouvoir démontrer que son objectif est clair et urgent. Là est l'un des principaux écueils du PL 21.
Une situation qui dépasse le Québec... et la laïcité Si, au départ, la FAE a entamé cette démarche pour, notamment, défendre le droit au travail de ses membres, la banalisation de l'utilisation de la clause dérogatoire par plusieurs parlements provinciaux nous donne malheureusement raison d'être inquiets.
En effet, dans les dernières années au Canada, on a vu plusieurs cas de clauses dérogatoires utilisées sans avoir l'obligation de démontrer un objectif réel et urgent. Par exemple, le parlement ontarien a suspendu la liberté d'association en 2022, alors qu'en Saskatchewan, le parlement a invoqué la disposition de dérogation pour empêcher les enfants de moins de 16 ans de changer de prénom ou de pronom à l'école, sans le consentement de leurs parents.
Qui plus est, juste au sud de nos frontières, des états américains sont venus restreindre, voire dans certains cas interdire, le droit à l'avortement. Des personnes enseignantes risquent maintenant des mesures disciplinaires si elles affichent leur appartenance à la communauté LGBTQ2+, notamment en Floride, alors qu'on est aussi venu interdire, non seulement en Floride, mais aussi dans certains états, de parler des réalités LGBTQ2+ à l'école. Il est évident que le Québec ou le Canada ne sont pas à l'abri de tels reculs des droits fondamentaux. Il est primordial de demeurer vigilants.
Pourquoi la FAE se rend-t-elle à la Cour suprême du Canada dans ce dossier ?
La FAE savait depuis le début de ce processus que ce dossier pouvait se rendre en Cour suprême du Canada, puisque cette cour est la seule, ultimement, à pouvoir modifier les règles de droit qu'elle a elle-même établies pour l'utilisation des clauses dérogatoires.
Par quels processus démocratiques la FAE a-t-elle décidé d'aller de l'avant dans ce dossier ? Les membres ont-ils été consultés ?
Puisque les droits des membres sont remis en question par le PL 21, la FAE avait l'obligation de les défendre. De plus, le Congrès de 2013 s'est prononcé en faveur de la défense des droits acquis de ses membres, comme des autres travailleuses et travailleurs des secteurs public et parapublic, de porter des vêtements ou des accessoires ayant une connotation religieuse ou culturelle, à moins que ceux-ci ne contreviennent aux règles de base du professionnalisme et de sécurité qui régissent déjà l'exercice des différents métiers et professions concernés.
Enfin, à chacune des étapes, la FAE a fait état de ses démarches au Conseil fédératif et le Comité exécutif, conformément à ses attributions prévues aux Statuts, a pris la décision du recours.
Que sont les clauses dérogatoires ?Les clauses dérogatoires (ou nonobstant) sont incluses dans l'une et l'autre des chartes des droits et libertés (art. 33 de la Charte canadienne et art. 52 de la Charte québécoise) et permettent aux parlements, sous certaines conditions, de supplanter, de contourner ou de suspendre temporairement certains droits de l'une ou l'autre des chartes.
La FAE est-elle contre les clauses dérogatoires ?
Non. Toutefois, les clauses dérogatoires devraient être utilisées avec parcimonie et exceptionnellement. Un parlement qui y recourt devrait pouvoir démontrer que son objectif est clair et urgent.
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31.03.2026 à 14:10
Confédération des syndicats nationaux (CSN)
La CSN dénonce vigoureusement l'intention du gouvernement caquiste d'intégrer le personnel de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) à la fonction publique québécoise, tel que le stipulent des amendements adoptés mardi par la Commission des finances publiques dans le cadre de l'étude du projet de loi n°7.
Tiré de l'infolettre de la CSN En Mouvement https://www.csn.qc.ca/actualites/le-gouvernement-tente-de-museler-le-chien-de-garde-des-droits-de-la-personne-et-de-la-jeunesse/
25 mars 2026
« C'est ahurissant de voir ce gouvernement – l'un des plus impopulaires de l'histoire du Québec – persister à affaiblir l'état de droit et à museler les contre-pouvoirs », s'insurge la présidente de la CSN, Caroline Senneville, qui rappelle au passage que la CDPDJ s'est récemment montrée critique à l'endroit de plusieurs projets de loi controversés du gouvernement, comme la loi constitutionnelle et le projet de loi n°9 sur le renforcement de la laïcité. « En intégrant le personnel de la CDPDJ dans la fonction publique, le gouvernement porte sérieusement atteinte à son indépendance et donc à sa capacité à jouer son rôle de chien de garde et à protéger les enfants et les autres populations vulnérables. »
Constituée en 1976 par la Charte des droits et libertés de la personne, la CDPDJ a notamment pour mission d'assurer la promotion et le respect des principes de la Charte et de faire respecter la Loi sur la protection de la jeunesse et la Loi sur l'accès à l'égalité en emploi dans les organismes publics. Dans l'exercice de son mandat, il arrive couramment qu'elle traite des plaintes et intente des recours contre des ministères et organismes de la fonction publique, en faveur des victimes et dans l'intérêt public, lorsqu'une atteinte aux droits protégés par la Charte leur est reprochée.
« Les membres du personnel de la CPDPJ ne sont pas des fonctionnaires », explique Marie-Iris Légaré, présidente du Syndicat des employé-es de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (SECDPDJ-CSN). « Depuis 50 ans, ils sont nommés par la CDPDJ, un organisme public indépendant du gouvernement. Le travail que nos membres réalisent en vertu du mandat inscrit dans la Charte implique notamment de remettre en question des décisions prises par le gouvernement qui sont contraires aux droits, de relever des dispositions de projets de loi qui ne sont pas conformes à la Charte et de faire valoir les droits de personnes discriminées, exploitées ou dont les droits en protection de la jeunesse n'ont pas été respectés. L'indépendance de la Commission est vitale pour réaliser sa mission. »
Une réforme effectuée sur un coin de table
Cette attaque frontale du gouvernement envers les droits et les libertés individuelles des Québécoises et des Québécois est d'autant plus inattendue en raison de la façon dont celle-ci a été faite selon Jessica Goldschleger, présidente de la Fédération des professionnèles (FP-CSN).
« Une réforme aussi importante, touchant une loi fondamentale comme la Charte québécoise, aurait dû faire l'objet d'une large consultation, dans la transparence, pour permettre à l'ensemble des parties prenantes de commenter la proposition et donner le temps aux membres de la Commission parlementaire de l'analyser, expose Mme Goldschleger. Proposer un tel changement sans avertissement simplement en présentant des amendements lors de la dernière séance d'étude du projet de loi est un autre exemple du mépris de ce gouvernement envers les institutions et les processus démocratiques », conclut-elle.
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31.03.2026 à 14:10
Fédération des employés et employées des services publics (FEESP-CSN)
À peine une semaine après le dévoilement du budget de la CAQ, prévoyant moins de 1% d'investissement en éducation primaire et secondaire publique, la Santé publique de Montréal dévoile une hausse inquiétante de la violence envers les filles dans nos écoles.
Tiré de l'infolettre de la CSN En Mouvement https://www.csn.qc.ca/actualites/la-feesp-csn-denonce-une-situation-intenable-dans-nos-ecoles/ 25 mars 2026
Des chiffres troublants dans le contexte où le personnel de soutien dévoilait, il y a quelques mois, des chiffres similaires concernant la violence subie par le personnel. Manque de ressources ; budget insuffisant ; personnel à bout de souffle et élèves victimes de violence : notre système d'éducation est une poudrière et la CAQ joue avec des allumettes.
« Notre réseau public manque déjà de ressources, dénonce Annie Charland, présidente du Secteur soutien scolaire de la Fédération des employées et employés de services publics (FEESP–CSN). On se remet à peine des allers et retours d'un demi-milliard de l'été dernier. Notre personnel est de plus en plus victime de violence, sous toutes ses formes, et on apprend, sans grande surprise, que la violence envers les filles augmente dans nos écoles. Et la réponse de la CAQ : donner des miettes au réseau ! »
« On l'a dit ; les profs l'ont dit ; les professionnel-les l'ont dit ; les directions le disent, mêmes les élèves le disent : le réseau de l'éducation n'a plus aucun moyen, il n'y a nulle part où couper. Comment voulez-vous qu'on aide les élèves victimes de violence si on n'a pas le personnel suffisant pour même assurer le service de base », poursuit Annie Charland.
La semaine dernière, le gouvernement du Québec se targuait d'octroyer un financement à hauteur de 2,4 % pour l'éducation. Or, en regardant plus attentivement le budget, on constate que seul 0,9 % d'augmentation est prévu pour les centres de services et les commissions scolaires. La balance de l'enveloppe globale de l'éducation est affectée à d'autres programmes ou projets.
« Au-delà du débat de chiffres, on n'a toujours pas les sommes suffisantes pour remplir adéquatement la mission du réseau et aider nos jeunes. Il faut comprendre que, depuis l'arrivée de la CAQ au pouvoir, le réseau de l'éducation est mis à mal. La CAQ le démonte tranquillement, à coups de gel d'embauche, de sous-financement chronique, de laisser-aller de nos établissements et d'improvisation. Il est grand temps que nous passions à autre chose et que les Québécoises et les Québécois aient un gouvernement qui pense à l'avenir et qui investit massivement en éducation. Il en va de la santé et de la sécurité de nos enfants », conclut Annie Charland.
À propos
La Fédération des employées et employés de services publics (FEESP–CSN) représente environ 69 000 membres dans près de 425 syndicats, dont 36 000 travailleuses et travailleurs de soutien dans le réseau scolaire dans 37 syndicats regroupés au sein de notre Secteur soutien scolaire, ce qui fait de la FEESP–CSN l'organisation représentant la vaste majorité du personnel de soutien au Québec.
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31.03.2026 à 14:09
Patricia Bechard
La Suisse s'apprête à restituer au Nigeria 28 bronzes issus de l'ancien Royaume du Bénin, pillés lors de l'expédition britannique de 1897. Cette décision, fondée sur un travail inédit de recherche de provenance, marque une avancée significative dans les politiques de restitution et la reconnaissance des violences coloniales.
Tiré de MondAfrique.
La décision marque un tournant discret mais significatif dans la gestion du patrimoine africain conservé en Europe. Trois musées suisses ont acté la restitution prochaine de 28 objets en bronze issus de l'ancien Royaume du Bénin, aujourd'hui situé dans le sud du Nigeria. Ces pièces, pillées lors de l'expédition punitive britannique de 1897, seront soit physiquement rapatriées vers Abuja, soit juridiquement restituées tout en restant exposées en Suisse sous forme de prêts de longue durée.
Cette double modalité illustre une évolution des pratiques muséales. Elle traduit une volonté de concilier restitution patrimoniale et continuité de l'accès public aux œuvres, tout en reconnaissant explicitement leur origine et les conditions violentes de leur acquisition.
Les objets concernés – défense royale sculptée, cloche d'autel ornée d'un léopard, pendentifs en cuivre et autres artefacts – témoignent de la richesse artistique et symbolique du Royaume du Bénin. Ils avaient été saisis lors d'une opération militaire britannique qui s'était soldée par la destruction de la capitale du royaume et le pillage systématique du palais royal. Par la suite, ces œuvres ont été dispersées sur le marché de l'art européen, intégrant collections privées et institutions muséales.
Longtemps, leur présence en Europe a été considérée comme acquise. Mais depuis plusieurs années, les débats sur la restitution des biens culturels spoliés ont profondément évolué, portés par des revendications politiques, académiques et éthiques.
La restitution annoncée repose sur un travail méthodique de recherche de provenance, mené dans le cadre d'un projet réunissant huit institutions suisses sous la coordination du Musée Rietberg, en collaboration avec des partenaires nigérians.
Ce travail d'enquête visait à retracer l'origine des objets, leur trajectoire depuis leur création jusqu'à leur entrée dans les collections suisses, et à déterminer dans quelles conditions ils avaient été acquis. Ce type de recherche, longtemps marginal dans les musées ethnographiques, est désormais au cœur des politiques de restitution.
Au total, 96 objets issus du Royaume du Bénin ont été identifiés dans les collections des institutions participantes. Parmi eux, plusieurs pièces conservées notamment au Musée d'ethnographie de Genève (MEG), au Musée Rietberg et au Musée d'ethnographie de l'Université de Zurich ont été formellement ou très probablement liées au pillage de 1897.
Sur les neuf objets conservés au MEG, trois ont ainsi été jugés suffisamment documentés pour justifier une restitution. Les autres institutions ont suivi la même logique, en s'appuyant sur des critères de preuve similaires.
Les directrices des musées concernés ont souligné dans un communiqué commun leur responsabilité éthique. Elles ont affirmé leur volonté de participer à la préservation et à la transmission de la mémoire nigériane, tout en engageant un dialogue avec les communautés d'origine. Cette prise de position s'inscrit dans un mouvement plus large de relecture critique des collections européennes.
Parmi les œuvres emblématiques concernées figure la défense d'autel Aken'ni Elao. Sculptée vers 1735, cette défense d'éléphant richement ornée était destinée à un autel royal du palais du Bénin. Elle était associée au culte des ancêtres royaux, où les objets sacrés servaient à honorer les souverains défunts.
L'analyse stylistique et historique attribue cette pièce à la guilde Igbesanmwan, un groupe d'artisans spécialisés travaillant exclusivement pour l'Oba, le roi du Bénin. Transmise de génération en génération jusqu'au règne d'Oba Ovonramwen, dernier souverain avant l'expédition britannique, elle constitue un témoignage rare de la continuité des traditions artistiques du royaume.
Autre objet notable, un masque de ceinture en alliage cuivreux, réalisé selon la technique de la cire perdue. Porté par des initiés de haut rang au sein du palais royal, cet ornement symbolisait le statut et l'autorité. Comme de nombreuses pièces issues du pillage de 1897, il a été rapidement mis sur le marché de l'art à Londres, avant de circuler en Europe et d'intégrer une collection suisse.
Des objets utilisés dans des rituels
La cloche d'autel Eroro illustre également la dimension symbolique de ces objets. De forme quadrangulaire et décorée de bas-reliefs représentant des figures du royaume et un léopard – symbole du pouvoir royal – elle était utilisée dans des contextes rituels. Les recherches ont établi qu'elle datait d'avant 1897, ce qui renforce la probabilité de son acquisition dans le contexte du pillage.
Ces objets ne relevaient pas de la production artistique ordinaire. Dans le Royaume du Bénin, les artisans spécialisés travaillaient sous l'autorité directe du roi. Les bronzes, souvent offerts à des dignitaires ou utilisés dans des rituels, participaient à la structuration du pouvoir et à la transmission de la mémoire royale.
La restitution de ces pièces ne constitue donc pas seulement un transfert matériel. Elle engage une dimension symbolique forte, liée à la reconnaissance des violences coloniales et à la réappropriation d'un patrimoine historique.
Cette démarche s'inscrit dans un contexte international marqué par une multiplication des restitutions. Plusieurs pays européens, dont la France, ont récemment engagé des processus similaires. Le Sénat français a ainsi adopté une loi visant à faciliter le retour d'œuvres acquises dans des conditions contestées pendant la période coloniale.
Le cas du Bénin est souvent cité comme pionnier dans ce domaine. Il a été l'un des premiers pays à obtenir des restitutions significatives de la part d'anciennes puissances coloniales. Cette dynamique contribue à redéfinir les relations culturelles entre l'Europe et l'Afrique, en introduisant des logiques de coopération et de reconnaissance mutuelle.
Au-delà des enjeux juridiques et diplomatiques, ces restitutions interrogent la fonction même des musées. Elles posent la question de la légitimité des collections constituées dans des contextes de domination, et de la manière dont ces institutions peuvent évoluer pour intégrer ces héritages.
En choisissant de restituer ces bronzes, tout en maintenant certains objets en prêt, la Suisse adopte une approche pragmatique. Elle reconnaît la propriété des œuvres par le Nigeria tout en préservant leur visibilité dans les espaces muséaux européens.
Ce modèle hybride pourrait préfigurer les formes futures de circulation du patrimoine. Il repose sur un équilibre entre restitution, coopération scientifique et partage culturel.
Dans ce cadre, la restitution des bronzes du Bénin apparaît comme une étape structurante. Elle ne clôt pas le débat, mais elle en redéfinit les termes, en inscrivant la question patrimoniale dans une perspective de responsabilité historique et de dialogue international.
31.03.2026 à 14:09
Zaz Pitit Dessalines
Face aux intempéries l'imperméable je l'ai revêtu. À contre-courant je me suis débattue. Ma détresse, je l'ai tue.
Les obstacles sur mon chemin se sont accrus. Mourir de chagrin, j'y ai cru quand la source d'inspiration a décru.
La mort en face, je l'ai vue. L'ombre du passé, je l'ai revue. Un pied dans la tombe, je me suis vue, prise au dépourvu, dans cet air de déjà-vu.
J'errais parmi les rebuts de la société, sans but. La mer à boire, je l'ai bu, à mes débuts.
La poussière, plus d'une fois, je l'ai mordue. Mes biens, une fois de plus, j'ai tout perdu. Bien qu'en cours de route, je me suis perdue, me dépasser j'ai dû m'accrocher au fil suspendu.
Sans toit, dans la rue, j'ai vécu. Du mal de vivre, j'ai survécu. Mes peurs handicapantes, je les ai vaincues.
Sous la brume, du chemin, j'ai parcouru pour retrouver, ce qu'hier avait disparu de mon champ de vision incongru.
Aujourd'hui, je me rue sur cette avenue. J'accueille à bras ouvert, sans retenue la lueur d'espoir revenue illuminer ma cour intérieure bien entretenue.
À l'abri des regards inconnus, cette fleur méconnue est parvenue à mettre à nue ce qu'elle est devenue
Dorénavant elle connait sa plus value n'a plus peur des passages occlus. Elle marche la tête haute vers son salut. Elle évolue.
Zaz pitit Dessalines
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31.03.2026 à 12:54
Héloïse Bargain, Éditions Écosociété
De Radio-Canada au Moscow Times en Russie, Héloïse Bargain relate son parcours de journaliste avec un esprit critique abrasif et une verve remplie d'humour. Un reflet souvent peu reluisant de la pratique du journalisme aujourd'hui. Idéalistes s'abstenir.
Le livre Basse-cour - Chronique d'une désillusion journalistique, d'Héloïse Bargain, paraîtra en librairie le 8 avril prochain.
À propos du livre
« Je m'en vais, régurgitant et ravalant ce dont je me suis goinfrée pendant sept ans. J'ai brûlé mon cul et ma jeunesse sur cette chaise en mousse des milliers d'heures pour allaiter le monstre et le spectacle de l'information en continu. [...] Après avoir passé la journée à découper des vidéos d'enfants morts en discutant de bol poké, on finit par rentrer chez nous se brûler un peu plus le cul et l'esprit devant une télé de CHSLD pour se faire accroire qu'on a encore fait "un ostie de bon show" et, même si on le veut, on ne change pas la machine. C'est elle, et elle seule, qui nous avale, nous digère et nous conchie. »
Voici comment s'ouvre le livre d'Héloïse Bargain. Dans un récit abrasif et plein d'humour, elle nous propose une incursion inédite dans les salles de nouvelles pour nous faire vivre de l'intérieur le quotidien d'une journaliste. Partant d'une vision critique d'un journalisme souvent tourné vers le spectacle et l'opinion, un journalisme qui peut aussi manquer, parfois, de rigueur et de sensibilité, Basse-cour raconte les désillusions qui ont jalonné son parcours, du Nouveau-Brunswick au Manitoba, en passant par Moscou.
Publireportages sur des cabanes à patates, passions macabres pour les faits divers, enquêtes impossibles à mener faute de temps, sujets pertinents mis de côté, burn-out (les journalistes sont quatre fois plus exposés à la dépression que le reste de la population)... Comme elle le souligne d'emblée, sa critique est destinée au système médiatique comme entité et non à ceux et celles qui le composent. Les noms et les lieux ont presque tous été changés, mais les anecdotes qu'elle raconte, elles, sont véridiques et illustrent de façon incarnée différentes facettes du journalisme d'aujourd'hui : « Les écrans sont allumés sur de grands tableaux bleus classant dans un top 20, comme aux courses de chevaux, les articles les plus populaires. En tête de course, ce n'était [pas] la fuite des Panamas Papers [...], mais plutôt "Une dame de Sherbrooke trouve un serpent caché dans un ananas" ».
Avec un talent littéraire certain, l'autrice déploie également un bestiaire dans lequel, à défaut d'être elle-même devenue un chien de garde de la démocratie – comme les journalistes aiment se représenter –, elle se reconnaît plutôt dans la musaraigne, un animal qui peut littéralement mourir de peur : en cas de stress intense, son rythme cardiaque s'accélère tellement qu'elle se brise la cage thoracique et meurt sur le coup. De quoi faire un bon topo, d'ailleurs...
À propos de l'auteur
Héloïse Bargain a été journaliste pour Radio-Canada (au Manitoba, en Acadie et à Montréal) ainsi que pour le Moscow Times (en Russie). Après trois démissions et un épuisement professionnel, elle quitte définitivement le métier. Basse-cour est son premier livre.
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31.03.2026 à 12:54
Les Éditions du remue-ménage, Marianne Chbat
Décolonialité et résistances queers coordonné par Marianne Chbat | essai Parution le 31 mars 2026 au Québec | En librairie en Europe Illustration de la couverture pas Isadora Ayesha Lima
Tandis que l'autoritarisme et les discours réactionnaires gagnent du terrain, et que les communautés LGBTQ+ en subissent les violences répétées, la pensée critique se dresse comme un rempart.
Après Sexualités et dissidences queers, ce deuxième tome rassemble des chercheur·es et des militant·es qui inscrivent les résistances queers dans une approche frontalement décoloniale et transnationale. Du racisme sexuel aux effets du colonialisme, de la fragilité blanche à la question de la foi, des expériences de bispiritualités aux solidarités transféministes, en passant par la convergence avec les luttes palestiniennes, cet ouvrage propose un vocabulaire renouvelé pour combattre la haine et construire une réelle solidarité.
Avec des textes de Reem Alameddine, Samya Amrani, Anne C. (Gao Wen) Beaulieu, Marianne Chbat, Fadwa Cherraj, Xan Choquet, Joée Dufresne, Chacha Enriquez, Javi Fuentes Bernal, Siobhan Guerrero McManus, Farah Hafez, Ahmed Hamila, Diane Labelle, Edward Ou Jin Lee, Gwendoline Lüthi, Alexandra Pierre et Élise Ross-Nadié.
Marianne Chbat Marianne Chbat est sociologue, chercheure et militante. Elle est professeure associée à l'École de travail social de l'Université de Montréal et directrice de la recherche au GRIS-Montréal. Elle a fait paraître en 2024 Famille queers. Récits et célébrations.
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31.03.2026 à 12:54
Clara Zetkin, Editions M
Témoin de la montée des fascismes en Italie et en Allemagne, Clara Zetkin est parmi les premières à saisir l'ampleur de la menace. Dès 1923, elle comprend que le fascisme ne puise pas uniquement sa force de la violence, mais aussi de sa capacité à séduire les masses. Les textes réunis dans ce recueil révèlent une pensée aussi ferme que tranchante, forgée par des décennies d'engagement au sein du mouvement ouvrier. Zetkin en tire une leçon troublante d'actualité : là où la peur et l'indifférence l'emportent sur le courage et la solidarité, le fascisme prospère. Un rappel que seule la lutte collective peut vaincre la peste brune.
« Nous ne pourrons combattre le fascisme que si nous comprenons qu'il attire et mobilise de larges couches sociales qui, ayant perdu la sécurité dont elles jouissaient naguère, ont dès lors perdu toute confiance dans le système actuel. »
L'AUTRICE
Clara Zetkin (1857-1933) était une militante socialiste et féministe. Enseignante de formation, elle s'est engagée très tôt dans le mouvement ouvrier et a contribué à la défense des droits des travailleuses. Membre du Parti communiste d'Allemagne et députée du Reichstag, elle a consacré sa vie à la lutte contre le capitalisme, le militarisme et l'oppression des femmes.
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31.03.2026 à 12:54
Editions M, Jodi Dean
En librairie dès mai
Dans les milieux de gauche, on parle aujourd'hui plus volontiers d'allié·es que de camarades. Face à la montée des droites réactionnaires et aux attaques répétées d'un capitalisme néolibéral en crise, Jodi Dean propose de puiser dans la riche histoire des mouvements socialistes du 20e siècle pour élaborer une théorie politique du « camarade ». Avec humour et provocation, elle montre que la camaraderie, par son caractère générique, égalitaire et utopique, constitue une relation essentielle pour combattre le capitalisme racial et patriarcal. Traduit de l'anglais (états-unien) par Isabelle Le Bourdais.
« Camarade est le degré zéro du communisme parce qu'il désigne la relation entre celles et ceux qui sont dans le même camp dans la lutte pour produire des relations sociales libres, justes et égalitaires – des relations sans exploitation. »
L'AUTRICE Jodi Dean est théoricienne politique et enseignante aux Hobart and William Smith Colleges, à New York. Elle a publié et édité plus d'une dizaine d'ouvrages, dont The Communist Horizon en 2012 et Crowds and Party en 2016.
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31.03.2026 à 12:54
Vincent Lucchese
Pour sauver leurs profits, les capitalistes construisent un mythe : que la technologie permettra de revenir sur le réchauffement du climat, expliquent Andreas Malm et Wim Carton, auteurs d'« Overshoot ». Ils dénoncent une propagande funeste relayée jusqu'au Giec.
25 mars 2026 | Tiré de Reporterre https://reporterre.net/Overshoot-l-arnaque-des-capitalistes-pour-decourager-tout-effort-pour-le-climat
C'est une vérité aussi simple que sordide : il serait techniquement tout à fait possible de limiter le réchauffement climatique sous la barre de 1,5 °C et d'éviter ainsi des atrocités et souffrances décuplées dans les décennies à venir. Mais nous ne le faisons pas. Pour préserver les intérêts du capital.
Dit autrement, le capitalisme est fondamentalement incompatible avec la préservation d'un climat viable pour l'être humain. Le constat n'est pas nouveau mais il fait l'objet d'une démonstration limpide, sous un angle original, dans un nouvel essai, Overshoot — Résister à l'idéologie du dépassement (éditions La Fabrique, 2026).
Ses deux auteurs, Andreas Malm, maître de conférences en géographie humaine, et Wim Carton, professeur en sciences de la durabilité, tous deux à l'université de Lund, en Suède, y exposent la manière dont l'industrie fossile, et derrière elle l'ensemble de la classe capitaliste, ont imposé l'idée qu'un dépassement des objectifs climatiques était inéluctable.
« Impératif révolutionnaire »
Ce que l'on appelle dépassement — ou overshoot en anglais — renvoie à l'idée que l'on pourrait sortir temporairement des clous, émettre trop de carbone, dépasser l'objectif de 1,5 °C ou 2 °C de réchauffement mais que cela ne serait pas si grave car on pourrait ensuite faire machine arrière et revenir à un seuil de température viable d'ici 2100.
Comment ? Grâce à des solutions technologiques dont on fait le pari qu'elles seront, un jour, disponibles : élimination technologique du carbone et géoingénierie. Des techniques à l'efficacité hautement spéculative et limitée et aux effets secondaires potentiellement catastrophiques.
Ce narratif s'est pourtant imposé, au point que l'écrasante majorité des scénarios climatiques qui respectent l'objectif de 1,5 °C ou 2 °C en 2100 intègrent aujourd'hui une phase de dépassement. Ce que démontrent Malm et Carton, c'est comment cette « idéologie du dépassement », qui n'a rien d'inéluctable, était la seule solution possible pour le capital pour éviter une crise mortelle.
Car l'urgence climatique et le besoin de décarboner immédiatement nos sociétés sont tels que la seule alternative au dépassement — la solution en réalité la plus rationnelle — impliquerait de remettre en cause toute l'organisation sociale. Ce que l'ONU nomme pudiquement « une transformation en profondeur de nos économies et de nos sociétés ». Et ce que le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) appelle « des transitions systémiques » qui seraient « sans précédent ».
En d'autres termes, écrivent Malm et Carton, analyser notre situation avec lucidité conduit à prendre acte de « l'impératif révolutionnaire » que l'inaction climatique des dernières décennies n'a fait que renforcer. « La révolution — en tant que nécessité logique — est née du retard historique de l'atténuation », résument-ils.
Des scénarios climatiques biaisés
Pour échapper à cette conclusion implacable, la classe capitaliste a construit et martelé un contre-récit, défini par les auteurs comme « antirévolutionnaire ». Ce récit s'est notamment imposé via les biais introduits dans les scénarios climatiques pour 2100, formulés dans les rapports du Giec.
Il est important ici de bien distinguer deux choses. D'une part, les modèles climatiques utilisés par les climatologues, qui utilisent les lois de la physiques et décrivent les liens entre émissions de gaz à effet de serre et évolution du climat. Ils sont un outil scientifique robuste, et nous fournissent aujourd'hui des connaissances climatiques solides et incontestables.
Mais, d'autre part, existent ce que l'on appelle les modèles d'évaluation intégrés souvent mentionnés sous leur acronyme anglais IAM (Integrated assesment models). Ces derniers produisent des scénarios d'évolution de nos émissions jusqu'en 2100, en modélisant l'évolution de nos économies.
Ce que dénoncent Malm et Carton, ce sont les multiples biais induits par l'écrasante majorité de ces modèles, calibrés pour proposer une politique climatique « économiquement optimale ». La plupart intègrent les dogmes de la théorie économique néoclassique et prennent, par exemple, comme hypothèse la recherche de croissance économique continue.
Par construction, ces modèles tendent aussi à privilégier le report des efforts climatiques à plus tard. Car les progrès techniques et la croissance économique sont supposés rendre ces efforts plus efficaces et moins chers à l'avenir. Autrement dit : le cadrage de ces modèles exclut toute option révolutionnaire et rend le dépassement du budget carbone inéluctable. La seule solution pour faire repasser la courbe sous 1,5 °C en 2100 consiste alors à sortir du chapeau des solutions technologiques miraculeuses.
Chantage à la crise
Un autre levier extrêmement puissant a été mobilisé par le capitalisme fossile pour imposer cette idéologie du dépassement : le chantage aux actifs échoués. On appelle par ce terme les investissements, ou les « actifs », devenus irrécupérables car dévalorisés par l'évolution de la situation.
Plus concrètement, dans le cas qui nous préoccupe, les auteurs pointent l'existence de milliers de milliards de dollars d'infrastructures, plateformes offshore, oléoducs, gazoducs, supertankers, centrales électriques, etc. Ces actifs, décrits comme « le plus gros réseau d'infrastructures jamais construit », seraient brutalement dévalués par une politique climatique ambitieuse qui planifierait une sortie rapide des énergies fossiles.
Pire, le capital investi dans l'industrie fossile imprègne l'ensemble du marché des actions et des crédits dans le monde. Les banques, les États et les gestionnaires d'actifs sont bourrés d'actifs fossiles, au point de lier le destin de l'économie mondiale à celle des fossiles.
Il fut donc aisé, dans les années 2010, pour les lobbies de l'industrie fossile, d'agiter le spectre d'un krach global, et de défendre leurs intérêts en évoquant le risque que toute action climatique sérieuse ferait peser sur « le capital commun de la classe » capitaliste. Confrontées à ce dilemme entre sauver le climat et sauver le capital, les classes dirigeantes s'en sont sorties par la pirouette du dépassement.
Vertus anticapitalistes des énergies renouvelables
Un dernier argument crucial permet à Malm et Carton d'exclure toute possibilité de solution pour le climat dans un contexte capitaliste : les énergies renouvelables, solaires et éoliennes, sont incompatibles avec l'impératif d'accumulation du capital.
Dans les années 1990 ou 2000, racontent les auteurs, Total, BP, Shell, Chevron et la plupart des majors pétrolières avaient investi massivement dans les énergies renouvelables, affichant fièrement leur politiques de verdissement. Mais toutes ont brutalement retourné leur veste et tourné le dos aux renouvelables dans les années 2020.
La raison ? L'énergie offerte par le soleil ou le vent n'est, par nature, pas profitable à long terme. Ces énergies de flux sont offertes sans travail humain (une fois amorti l'investissement initial dans le panneau solaire ou l'éolienne), leur coût est voué à fondre, l'électricité tend vers la gratuité et le taux de profit qu'elles génèrent tend vers zéro.
Ce phénomène est aussi logique qu'inéluctable pour les auteurs, qui l'analysent avec leur grille de lecture marxienne, selon laquelle seul le travail humain génère de la valeur. Les énergies fossiles, énergie de stock, nécessitent un travail humain constant pour leur extraction, et ce travail, exploité par le capital, peut produire ainsi de la « survaleur », donc du profit capitaliste.
À l'inverse, les renouvelables sont des énergies de flux, virtuellement infinis, sans travail humain, donc sans exploitation et sans valeur. Si la part de l'électricité provenant des renouvelables devient trop vaste, elle menace de transformer cette électricité en « non-marchandise ». Ce phénomène de « déclin de la valeur » s'accélère dès que solaire et éolien atteignent un quart à un tiers de l'ensemble de l'électricité produite, notent les auteurs.
Organiser le krach contrôlé du capital fossile
Voir des multinationales capitalistes engager une véritable transition énergétique serait donc une impossibilité structurelle. La biomasse ou le nucléaire, en revanche, restent des énergies de stock, nécessitant un travail humain exploitable. Raison pour laquelle ces sources d'énergies auraient les faveurs des classes dominantes, malgré leur faible pertinence face à l'urgence climatique.
La démonstration étayée et pédagogique livrée ici par Malm et Carton a le mérite de mettre en lumière les mécanismes profonds qui précipitent le désastre climatique. Le capitalisme a un besoin vital d'accroître continuellement son taux de profit et le capital fossile, pour maintenir cette course effrénée, a réussi à imposer son idéologie du dépassement.
Pour en sortir, il est urgent d'imaginer une manière d'échouer ces actifs mortifère. Soit, plaident les auteurs : organiser le krach contrôlé du capital fossile, son démantèlement, et déployer une production énergétique renouvelable postcapitaliste.
« C'est l'ampleur herculéenne de cette tâche qui explique que le dépassement continue de s'imposer », concluent-ils, tout en se gardant de livrer une solution clé en main pour mener à bien une telle tâche. Identifier les racines du mal et l'objectif à atteindre, aussi « extrêmement improbable » soit-il, est au moins une première étape pour entretenir l'espoir.
Overshoot — Résister à l'idéologie du dépassement, de Wim Carton, Andreas Malm, éditions La Fabrique, février 2026, 300 p., 22 euros.
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31.03.2026 à 12:54
Francesca Albenese
Dans son dernier ouvrage, "Quand le monde dort. Récits, voix et blessures de la Palestine" (éditions Mémoire d'Encrier, 2025), Francesca Albanese livre un récit poignant de son combat en soutien à la Palestine occupée. À travers une série de portraits de personnes qui ont marqué sa trajectoire personnelle et professionnelle, elle nous invite à sortir de l'indifférence et à agir pour soutenir la cause palestinienne. Nous publions ici l'introduction de l'ouvrage, avec l'aimable autorisation de la maison d'édition Mémoire d'Encrier à qui nous devons sa traduction en français.
Tiré du site de la revue Contretemps.
Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l'ONU sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, est l'une des voix les plus respectées sur le droit international et l'oppression des palestinien·nes. Mais elle est également victime, depuis quelques années, d'une série d'intimidations, de menaces et d'une véritable campagne de harcèlement de la part des gouvernements états-unien et européens.
En février dernier, le gouvernement français, en la personne du ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot, l'a accusée d'être « une militante politique qui agite des discours de haine » et a appelé à sa démission de l'ONU après des propos de la juriste italienne évoquant un « ennemi commun » à l'humanité, responsable d'un « génocide » à Gaza.
C'est lorsque le monde dort que naissent les monstres. Et des monstres, nous en avons déjà beaucoup parmi nous. Le premier d'entre eux : notre indifférence.
Pour la première fois, je me sens véritablement indignée.
Indignée par l'indifférence.
Par la violence de ce génocide, la manière dont il s'est immiscé dans notre quotidien, le constat que certains n'en sont absolument pas affectés alors que d'autres sont dévastés. Je me retrouve, une fois encore, face à des représentants d'État qui – ensemble, et certains plus que d'autres – pourraient mettre un terme à tout cela.
Il suffirait d'un trait de plume.
Cela m'indigne et me déçoit, comme cela m'arrive souvent dans cette salle, de voir la plupart d'entre vous réciter la même comédie de toujours.
Bien sûr, nous condamnons l'attaque du Hamas.
Bien sûr, nous sommes solidaires des victimes israéliennes. Bien sûr, nous demandons la libération des otages.
Mais est-il possible qu'après la mort de quarante-deux mille personnes à Gaza, il y ait encore des gens incapables d'éprouver la moindre empathie pour les Palestiniens ?
Voilà : ceux d'entre vous qui, aujourd'hui, n'ont pas prononcé un seul mot sur ce qui se passe à Gaza montrent que l'empathie a disparu de cette salle.
L'empathie est le ciment qui nous relie les uns aux autres en tant qu'humanité. Et il ne s'agit pas de charité envers les Palestiniens.
Il s'agit du respect de vos fonctions qui impliquent aussi l'obligation, pour vos États, de faire appliquer fermement la Convention sur le génocide afin de prévenir ce crime.
Alors, si nous sommes réellement ici aujourd'hui pour faire respecter le droit international, il n'y a pas d'autre issue que d'imposer des sanctions à Israël et de revoir nos relations diplomatiques, économiques, politiques, militaires et stratégiques avec cet État.
Pour que cela soit le dernier génocide de l'histoire de l'humanité.
Francesca Albanese – Extraits de son intervention à l'Assemblée générale des Nations Unies – 30 octobre 2024
Introduction
La solidarité est une forme politique de l'amour
Je suis devenu à dix ans ce qu'on appelle un réfugié.
Dans ma tête d'enfant, je me demandais qui était
cet ennemi invisible qui a détruit ma vie.
À quoi ressemblait-il ? Était-ce un humain ou un
monstre ? Pourquoi avait-il fait de moi un réfugié ?
Qu'est-ce que je lui avais fait ? D'où venait-il ?
Quelle langue parlait-il ?
— Salman Abu Sitta,Mapping My Return[1]
Ces derniers temps, je me suis souvent surprise à repenser à George Orwell. Son célèbre aphorisme – « la guerre, c'est la paix ; la liberté, c'est l'esclavage ; l'ignorance, c'est la force » – ne m'a jamais semblé aussi actuel, aussi juste que dans le cas de la Palestine et d'Israël.
J'écris ces lignes à un moment particulier de ma vie : les États-Unis viennent de me sanctionner. Depuis le 9 juillet 2025, le Département du Trésor m'a inscrite sur la liste des « ressortissants spécialement désignés », ce qui interdit à tout citoyen ou toute entreprise étatsunienne d'avoir le moindre lien financier avec moi.
Je deviens ainsi la première responsable des Nations Unies à être sous le coup d'une telle mesure – je partage désormais le même sort que Vladimir Poutine, l'ayatollah Ali Khamenei ou encore le président vénézuélien Nicolás Maduro – pour le « crime » absurde d'avoir, dit-on, collaboré avec la Cour pénale internationale. La réalité est tout autre : ce que l'on me reproche, c'est d'avoir dénoncé les violations des droits de la personne commises par Israël contre les Palestiniens. Les États-Unis choisissent d'appeler cela « antisémitisme ». Une accusation à la fois infondée et dangereuse, car elle dessert profondément les communautés juives du monde entier et banalise la mémoire ainsi que la réalité de la haine antisémite. Ces sanctions ne sont rien d'autre qu'une punition pour avoir exercé, avec constance, le mandat que m'a confié l'ONU, au moment même où Gaza et les territoires palestiniens occupés subissent des souffrances indescriptibles.
Je n'avais pas prévu, en commençant ma vie, de me retrouver dans un combat contre le pouvoir. Je suis née et j'ai grandi à Ariano Irpino, une petite ville montagneuse du sud de l'Italie, un lieu que peu de gens quittent et où ils sont encore moins à s'y installer. Mon adolescence a été façonnée par un rejet viscéral de l'injustice. Dans le même temps, la violence mafieuse – ses assassinats de juges, d'avocats et de journalistes – a laissé une empreinte indélébile sur moi. Lorsque les procureurs antimafia Giovanni Falcone et Paolo Borsellino ont été assassinés en 1992, la Sicile a éclaté de colère. Les gens ordinaires se sont mobilisés partout à travers le sud de l'Italie contre le crime organisé. J'ai alors compris que la solidarité et le courage sont les moteurs les plus puissants de changement.
À dix-huit ans, après le décès de mon père, j'ai trouvé refuge dans le havre de rationalité que m'offraient les études de droit. Bien qu'un profond sens de la justice sociale ait toujours coulé dans mes veines, l'ordre, la structure et la logique du droit m'ont apaisée. J'ai aussi eu la chance d'avoir une mère forte, toujours présente à mes côtés, qui me tenait la main ou posait simplement la sienne sur mon épaule quand j'en avais besoin.
À l'université, j'ai trouvé ma véritable voie. Je me suis engagée dans un collectif d'étudiants critiques. J'animais la vie culturelle du campus et je représentais mes camarades dans les instances académiques. J'ai été indignée par la décision de mon département de vouloir honorer Giovanni Gentile, ministre de l'Éducation de Mussolini et signataire des lois raciales de 1938 qui ont condamné des milliers de juifs[2] italiens à la mort. J'ai organisé une manifestation, et nous avons gagné : la plaque commémorative prévue pour Gentile n'a pas été installée à la faculté de droit.
Pour subvenir à mes besoins, je cumulais deux, parfois trois petits emplois en même temps, et j'ai tout de même obtenu mon diplôme avec la plus haute mention. Ces années m'ont permis de voyager, d'apprendre l'anglais à l'étranger et de découvrir des horizons bien plus vastes que ceux de ma petite ville. Mais devenir avocate n'a jamais été ma vocation : la notion de « juriste des droits de la personne » n'existait pas en Italie à l'époque, et je n'avais aucune envie de passer le Barreau. Ce qui me motivait réellement, c'était de défendre les personnes privées de leurs droits. Pendant un moment, j'ai rêvé de devenir journaliste, mais ce rêve s'est transformé lorsqu'une généreuse bourse m'a permis de poursuivre des études de droit international et de développement dans une grande ville du sud que j'aimais tant, Lecce
C'est au détour d'un de mes nombreux petits boulots étudiants que j'ai découvert pour la première fois le monde des relations internationales, grâce à un stage au ministère italien des Affaires étrangères. Cette expérience a ouvert la voie à une bourse onusienne, puis à ma première mission à l'étranger : deux années passées au Maroc, où j'ai travaillé tout en vivant pleinement, à la fois comme voyageuse curieuse et comme témoin malgré moi des injustices et atteintes aux droits de la personne. Cette étape m'a donné envie de faire mon doctorat, et j'ai finalement choisi de poursuivre mes études à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres.
Mon passage à Londres a joué un rôle décisif dans ma trajectoire intellectuelle. Alors étudiante de troisième cycle à SOAS, j'ai découvert les approches critiques du droit international et des études sur le développement. Ce fut une révélation, non sans peine. C'est là que j'ai rencontré Edward W. Said – non pas en personne, mais à travers ses écrits. L'Orientalisme[3] et ses autres ouvrages m'ont offert une langue et un cadre pour comprendre la politique de la représentation, la construction de « l'Autre » et les distorsions profondément ancrées dans les récits eurocentrés. Ces idées n'étaient pas toujours confortables, mais elles exerçaient une force irrésistible en dévoilant le monde tel qu'il est.
Edward W. Said – aux côtés d'Antonio Gramsci, autre phare intellectuel dans ma vie – m'a aidée à comprendre comment la culture soutient le pouvoir, et que la résistance doit d'abord commencer par la remise en question des récits que le pouvoir impose. Ces influences ont marqué mon parcours et guidé mes choix. S'en sont suivies quatre années au Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme, vécues entre le monde arabe et l'Asie du Sud-Est. Finalement, je me suis installée en Palestine pour travailler au sein de l'UNRWA[4], l'agence de l'ONU créée en 1949 après la Nakba, la catastrophe de l'expulsion forcée des Palestiniens à la suite de la création de l'État d'Israël en 1948. Je réalisais ainsi un rêve que je portais depuis longtemps.
À Londres, j'avais étudié la question palestinienne à travers le prisme du droit. J'en suis ressortie avec le sentiment d'une injustice à la fois immense et persistante. Juriste onusienne dans la ville occupée de Jérusalem, je me débattais chaque jour avec la dissonance entre les principes du droit international – égalité, justice, dignité – et la réalité brutale des rapports de force. Nulle part ailleurs cet écart n'était plus flagrant qu'en Palestine, où l'inaction de la communauté internationale tournait en dérision le droit qu'elle prétendait défendre. Cette contradiction m'a finalement poussée à quitter l'ONU, tout en poursuivant mes recherches de manière indépendante.
Entre-temps, mon mari Max et moi nous sommes installés à Washington, où est née notre première fille, Leila. Jeune mère, j'explorais la ville et ses contradictions. J'avais mis de côté le droit et la Palestine, et m'étais formée pour devenir professeure de yoga. Mais les bombardements incessants de Gaza – en 2012 puis en 2014 – m'ont brutalement ramenée à la réalité. Avec Leila en porte-bébé, je participais aux manifestations, cherchant à apaiser la culpabilité de ne pas être aux côtés de mes collègues de l'UNRWA et des Gazaouis qui pleuraient leurs proches. Le sentiment d'impuissance était étouffant.
Je me souviens d'un sit-in devant le magasin Target, sur la rue Columbia, où j'ai éclaté en larmes dans les bras de bénévoles de l'organisme Jewish Voices for Peace. Ce fut le début de mon amitié avec nombre d'activistes pacifistes basés à Washington. Parallèlement, je me suis mise à enseigner bénévolement le yoga dans des communautés défavorisées, de la rue Columbia jusqu'à Anacostia. Il n'a pas fallu longtemps avant que, malgré un emploi bien rémunéré mais émotionnellement stérile, mon cœur et mon esprit ne reviennent à la Palestine. Cette fois-ci, ce fut sous l'angle de la recherche à l'université de Georgetown.
Quatre ans plus tard, un nouveau départ : cette fois en Indonésie, où nous avons vécu jusqu'à la naissance de notre deuxième enfant, Giordano. C'est au cours de cette période que mes recherches ont abouti à un livre consacré aux réfugiés palestiniens[5], qui montre l'humanité des Palestiniens, malgré la tragédie de leur histoire.
Pour ces réfugiés, leur « statut » n'est pas qu'une mention juridique ; il incarne l'expérience quotidienne de l'exil, celle de l'arrachement à une patrie qui a bel et bien existé. Très vite, il m'est apparu évident que leur situation ne pouvait être résolue sans d'abord la reconnaissance du droit collectif du peuple palestinien à l'autodétermination. C'est aussi ce que j'ai souligné dans mon tout premier rapport en tant que Rapporteuse spéciale de l'ONU sur les territoires palestiniens occupés.
Dans ce rôle, je cherche à incarner ce qu'Edward W. Said appelait le « témoin véridique ». Pour moi, l'impartialité ne signifie pas l'indifférence : elle implique d'enquêter avec rigueur, de confronter les faits au droit, et de dire la vérité au pouvoir, même lorsqu'elle dérange. En Palestine, cela revient à dévoiler l'asymétrie profonde entre occupant et occupé, colonisateur et colonisé, et à montrer comment des décennies de dépossession ont fini par être norma- lisées par une communauté internationale trop souvent impuissante.
Mon parcours, de ma petite ville du sud de l'Italie jusqu'au cœur du droit international, a été marqué par l'intranquillité, la force de mes convictions et une intolérance viscérale face à l'injustice. Si une leçon se dégage de ce cheminement, c'est bien celle-ci : lorsque nous nous tenons ensemble, avec courage, même face à des pouvoirs solidement ancrés, le changement n'est pas seulement possible, il devient inévitable.
Je suis aujourd'hui la huitième Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits de la personne dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 – et la première femme à occuper ce poste en 30 ans. Ce mandat a été créé en 1993 par la Commission des droits de l'homme (aujourd'hui le Conseil des droits de l'homme) pour documenter et rapporter à l'ONU les violations commises par Israël dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, territoires alors occupés militairement depuis 26 ans déjà.
Cette occupation, qui viole de manière flagrante le droit international, a permis à la puissance occupante d'établir des dizaines de colonies réservées aux seuls citoyens israéliens juifs (une violation grave de la Quatrième Convention de Genève et un crime de guerre au regard du Statut de Rome). Israël a en parallèle déplacé de force des Palestiniens (autre crime de guerre et crime contre l'humanité), exécuté extrajudiciairement des centaines d'entre eux, et arrêté arbitrairement et détenu dans des conditions inhumaines des dizaines de milliers d'adultes et d'enfants (des actes également constitutifs de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité).
Les Palestiniens qualifient depuis longtemps ce régime d'apartheid : d'un côté, un droit militaire imposé aux Palestiniens – des lois rédigées par des soldats, appliquées par des soldats, et révisées dans des tribunaux militaires par ces mêmes soldats ; de l'autre, un droit civil pour les colons israéliens. Il aura pourtant fallu près de trois décennies pour que le mot apartheid circule plus librement à l'échelle internationale.
À titre d'experte indépendante de l'ONU, ma tâche consiste à examiner les faits avec impartialité et à fournir une analyse juridique rigoureuse et étayée de la situation des droits de la personne des Palestiniens au regard des normes internationales pertinentes.
Il convient de rappeler que mon mandat est pro bono et limité à l'examen des violations commises par Israël, en tant que puissance occupante. Lors de sa création, il reposait sur un constat clair : depuis 1967, Israël occupait illégalement un territoire palestinien et y commettait, depuis plus de 30 ans, des violations répétées et documentées. Annexions rampantes, déplacements forcés, exécutions extrajudiciaires… toutes ces pratiques se poursuivent aujourd'hui encore.
Il m'est arrivé aussi d'examiner les violations commises par le Hamas et par les autorités de facto en place. Mais, par définition, ces actes échappent au cadre de mon mandat, qui est centré sur la racine du problème : l'occupation. Le fait central est ceci : Israël maintient une occupation illégale, de type colonial, visant à perpétuer la dépossession, la privation et l'assujettissement du peuple palestinien. Fondamentalement, cette occupation sans fin repose sur le déni du droit du peuple palestinien à l'autodétermination – l'un des droits fondateurs de l'ordre international établi après la Seconde Guerre mondiale.
Face au déni abject de leurs droits fondamentaux, les Palestiniens ont cherché à se libérer par tous les moyens, dont beaucoup sont pleinement légitimes en droit international. L'Assemblée générale de l'ONU elle-même a reconnu le droit des peuples colonisés à résister à une occupation étrangère « par tous les moyens disponibles, y compris la lutte armée ». Mais, comme je l'ai toujours affirmé dans mes fonctions de Rapporteuse spéciale, cela ne signifie en aucun cas que les crimes commis contre des civils puissent être justifiés. J'ai toujours été claire : ceux qui commettent de tels crimes, dont certains groupes armés palestiniens, doivent rendre des comptes devant les institutions appropriées du droit international, et non par le biais d'opérations de vengeance militaire qui ne font qu'accroître la souffrance des populations civiles.
Pour comprendre pourquoi ces opérations de représailles sont particulièrement odieuses dans le contexte palestinien, il faut rappeler qu'Israël a été fondé sur des terres palestiniennes, habitées depuis des siècles par une population qui n'a jamais souhaité vivre sous un régime d'apartheid ni sous une occupation étrangère. Que la Palestine d'alors n'ait pas correspondu aux critères occidentaux de l'État-nation est sans importance : la Charte de l'ONU reconnaît à tous les peuples le droit à l'autodétermination et à un gouvernement représentatif. Or, depuis 77 ans, les Palestiniens se voient refuser ce droit, tout en subissant une occupation militaire indéfinie, une colonisation rampante et une annexion de facto. Ces conditions ne font qu'alimenter le cycle de la violence et éloignent toujours plus la possibilité d'une paix juste.
Malgré cette réalité accablante, la question palestinienne reste au cœur des préoccupations mondiales, en Italie notamment, où ce livre a connu un grand succès dès sa parution. Partout, des milliers de personnes sont venues m'écouter, avides de comprendre la situation et d'agir. Cet enthousiasme est inhabituel pour un récit écrit par une juriste, d'autant plus qu'il traite d'un sujet systématiquement effacé de l'agenda public par une presse docile et par l'idéologie dominante. D'où mon bonheur de savoir que Quand le monde dort rejoindra des lecteurs à travers le monde grâce à ses diverses traductions.
Les États-Unis, de par leur soutien inconditionnel à Israël, demeurent l'obstacle principal à une résolution pacifique. En épargnant Israël de toute sanction internationale – que ce soit par leur veto au Conseil de sécurité ou par leurs milliards de dollars d'aide militaire –, ils ont instauré une culture de l'impunité qui a permis à Israël de perpétrer les pires crimes. Comme je l'ai montré dans mes travaux, cette impunité a conduit à l'irréparable : à Gaza, Israël a pu commettre un génocide, c'est-à-dire la négation ultime du droit d'un peuple à l'autodétermination, et même de son droit à exister.
Ce constat n'a pas été une surprise pour les chercheurs spécialisés. Tous les signes avant-coureurs étaient présents dans la période qui a précédé le 7 octobre 2023, ce jour fatidique où le Hamas et d'autres groupes armés palestiniens ont tué environ 1 200 personnes en Israël et en ont enlevé 252, emmenées à Gaza comme otages. La ségrégation raciale, les déplacements forcés, l'apartheid, les exécutions extrajudiciaires, l'impunité de leurs auteurs tous ces crimes perpétrés à différents moments et contre différentes communautés palestiniennes convergeaient vers un but commun : effacer la présence palestinienne vivante en Palestine, afin de laisser place à un projet sioniste de « Grand Israël ».
Cette tragédie, hélas, était annoncée. Elle résulte de l'échec des États-Unis et de l'Europe à assumer leurs responsabilités au regard du droit international. Selon le droit de la responsabilité des États, un crime tel que le génocide entraîne trois obligations claires pour les États tiers : ne pas reconnaître la situation illégale, ne pas aider à la perpétrer, et coopérer activement pour y mettre fin par des moyens légaux (sanctions, embargos, mesures concrètes). Or ni les États-Unis ni l'Europe n'ont respecté ces obligations. Ils ont continué à entretenir des relations économiques et politiques normales avec Israël, légitimant ainsi son occupation illégale, et se sont refusés à imposer la moindre sanction significative.
Le résultat, tragique, est que le génocide de Gaza est désormais inscrit dans notre histoire : la destruction quasi totale du territoire, le massacre de dizaines de milliers de familles, l'instrumentalisation cynique de l'aide humanitaire, et la tentative désespérée du gouvernement israélien d'expulser définitivement les Gazaouis hors de leurs terres. Tout cela aurait pu être évité, et de nombreux experts en droits de la personne n'ont cessé de le prédire depuis des années.
Pourtant, la répression ciblant à la fois le message que je porte, mes fonctions et ma personne a atteint un niveau sans précédent – à l'image de l'intolérance qui mine de plus en plus le débat sur la question israélo-palestinienne.
Alors, qu'est-ce qui a changé ?
Juste avant mon arrivée en Allemagne, en février 2025, deux événements universitaires auxquels je devais participer ont été annulés sous pression politique. Le premier – un cours prévu à l'Université de Munich – a été supprimé immédiatement. Grâce aux étudiants, j'ai pu tout de même donner le cours dans un centre d'accueil pour réfugiés, indépendant du gouvernement, financé par des fonds privés, dont le directeur courageux n'a pas cédé aux menaces.
À l'Université de Berlin, je devais présenter une conférence avec Eyal Weizman, expert israélien d'architecture médicolégale ; mais l'université avait déjà annulé l'événement public, nous proposant plutôt de tenir l'événement à huis clos. Nous avons refusé : cela n'avait aucun sens de se rendre sur place pour une rencontre accessible uniquement en ligne. Quelques professeurs et étudiants sont parvenus à déplacer la conférence dans un centre culturel qui pouvait accueillir au plus 600 personnes, alors que 1 200 personnes étaient déjà inscrites. L'ambassadeur israélien, la police, plusieurs responsables politiques, un ministre et d'autres figures institutionnelles ont alors exercé de nouvelles pressions : insatisfaits de l'annulation par l'université, ils ont menacé de couper les subventions du centre culturel s'il persistait à nous accueillir. Face au risque de fermeture, le centre a cédé. Le lendemain matin, ses murs étaient recouverts de graffitis par les habituels groupes pro-israéliens : « Albanese antisémite », « Albanese terroriste », assortis d'insultes contre l'ONU et moi-même.
Finalement, la conférence a eu lieu dans les locaux du journal Junge Welt, où il n'y avait de place que pour une centaine de personnes. À l'extérieur, une foule s'était massée. La police avait encerclé le bâtiment avec des agents en tenue antiémeute, matraques et mitraillettes bien visibles. C'est dans ce décor qu'Eyal Weizman et moi avons parlé de la souffrance d'un peuple et de paix.
En Allemagne, comme ailleurs en Europe et de plus en plus ouvertement aux États-Unis, la répression peut être d'une extrême violence. J'ai lu à propos de charges policières contre des étudiants et manifestants de tous âges et nationalités, et j'ai vu, de mes propres yeux, des Palestiniens, mais aussi des Juifs antisionistes, se faire frapper, matraquer, incarcérer.
Le drame est double : ces personnes luttent pour mettre fin à des crimes atroces, tout en exerçant leur droit fondamental à la critique et à la dissidence – droit indissociable de la liberté d'expression, censée être l'un des piliers de nos dites démocraties libérales.
Mais que vaut la démocratie si elle ne laisse aucune place au débat ?
Cette fois-là, aucun membre de nombreux think tanks (groupes de réflexion) rencontrés à Berlin l'année précédente ne s'est présenté. Sur dix-huit délégués d'organismes non gouvernementaux (ONG), seuls trois sont venus.
La veille de l'événement au Junge Welt, une menace d'arrestation est survenue. La police fédérale allemande a contacté les groupes organisateurs pour les prévenir que je risquais d'être arrêtée pour violation des lois allemandes sur l'antisémitisme. Après une nuit blanche, j'ai appelé Max, mon mari, à six heures du matin :
— Je ne sais pas quoi faire, Max… Je sais que ce que je fais est juste, mais je ne veux pas être arrêtée, je n'ai pas vu les enfants depuis trois semaines.
Il m'a répondu, avec son calme habituel :
— Vas-y. Fais ce que tu dois faire. Nous sommes là.
Alors j'y suis allée.
Il a fallu que l'ONU intervienne, rappelant à la police allemande qu'en tant que Rapporteuse spéciale des Nations Unies, je bénéficie de l'immunité diplomatique, et qu'une arrestation serait un scandale sans précédent. Ce n'est qu'à ce moment-là que les choses se sont calmées. L'événement a tout de même eu lieu sous haute surveillance : une vingtaine de fourgons de police étaient stationnés devant le journal, et des policiers en tenue d'assaut encombraient la salle. Je suis entrée souriante, comme si de rien n'était. Je suis montée sur scène, le cœur débordant d'indignation, mais cela ne m'a pas empêchée de m'exprimer clairement, avec précision. À la fin de l'événement, Michael Barenboim, violoniste et professeur à la Barenboim-Said Akademie, a joué aux côtés de musiciens palestiniens. C'était bouleversant. Le lendemain, Melanie Schweizer, une fonctionnaire du gouvernement allemand présente à la soirée, déjà suspendue pour ses prises de position critiques à l'égard de la politique israélienne, a été licenciée.
Tel est le climat de répression que l'on respirait en Allemagne.
L'incapacité de l'Occident à appliquer le droit international à la Palestine, alors même qu'il en est l'un des principaux architectes et garants, montre clairement son désengagement pour une paix véritable. Il maintient l'illusion de son rôle de médiateur, tout en laissant se cristalliser une situation intenable : trois décennies d'un processus de paix sans issue, sous l'égide des accords d'Oslo[6].
Présentés à l'origine comme une voie vers la libération palestinienne, ces accords ont en réalité agi comme un cheval de Troie, permettant le contrôle et le pillage de la société palestinienne. J'ai récemment décrit cette situation comme un continuum carcéral sociopolitique : les Palestiniens sont détenus à la fois « derrière les barreaux » et « au-delà des barreaux », par la contrainte physique, la bureaucratie envahissante et une surveillance omniprésente. Voilà pourquoi je parle des territoires palestiniens occupés comme d'un « panoptique moderne ».
À l'occasion de récents anniversaires politiques, j'ai relu attentivement les déclarations officielles. Ce qui frappe, c'est la volonté de la communauté internationale de maintenir le statu quo, en répétant les mêmes recettes éculées depuis trois décennies. On parle d'ouvrir une « nouvelle voie », « au-delà d'Oslo », sans en reconnaître les failles, en particulier l'incapacité à placer les droits et la dignité des Palestiniens au cœur de toute démarche politique. Voilà qui résume l'air du temps : un mélange d'amnésie, d'aveuglement et de déni.
Le contraste est d'autant plus flagrant quand on observe la réaction internationale face à l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Là, les violations du droit international – l'agression, l'occupation illégale, l'annexion – ont immédiatement suscité une condamnation ferme et une mobilisation rapide en faveur de la justice internationale. À l'inverse, pour la Palestine, le silence est assourdissant.
Cette disparité révèle une profonde dissonance cognitive au sommet des institutions politiques occidentales, ces « grands prêtres de l'empire ». Elle expose aussi les limites du droit international, dont l'application reste tributaire de la volonté des États. Ce double standard mine les fondements mêmes de l'ordre international axé sur les droits de la personne, tel qu'il avait été conçu à l'issue de la Seconde Guerre mondiale.
L'histoire de la Palestine illustre cruellement comment les pratiques internationales peuvent perpétuer l'injustice, même en présence d'un corpus juridique solide. Dans le paysage politique actuel, où les États oscillent entre l'angoisse « post-Oslo », l'oubli volontaire ou la myopie assumée, je tiens à rappeler ceci : la priorité demeure le respect des obligations internationales et non la définition abstraite de ce que devrait être la paix. Mettre fin à l'occupation, stopper la colonisation et bloquer toute annexion : telles sont les exigences inscrites dans le droit international. Car ce que la loi requiert, au fond, c'est de permettre à l'autre de vivre dans la liberté, la sécurité et la dignité. Voilà la justice dans son sens le plus simple.
Le génocide de Gaza fait désormais partie de notre histoire collective, une tache indélébile qui pèsera sur l'humanité et pour laquelle nos petits-enfants demanderont des comptes. C'est dit, c'est fait. La question qui se pose à présent est celle de l'avenir : comment avancer ?
Il m'est souvent arrivé de penser que la Palestine, pour moi, a été comme la pilule rouge du film The Matrix – celle qui révèle la vraie nature du monde. Mon travail, après des années d'étude de la question palestinienne, m'a permis de voir et de comprendre plus clairement le système dans lequel nous vivons.
J'en suis venue à constater le courage qu'il faut pour affronter les rouages de ce système. J'ai vu ce courage se manifester à d'innombrables occasions lors de mes longs voyages, à travers une multitude de visages et d'histoires : représentants officiels, membres de la société civile, chercheurs, intellectuels, travailleurs, syndicats et, surtout, des foules d'étudiants et de gens ordinaires. Des personnes précieuses qui cherchent à faire circuler des propos utiles et à propager l'espoir.
C'est arrivé aux États-Unis, en Australie, en Nouvelle- Zélande, en Espagne, en Norvège, au Danemark, aux Pays-Bas, au Portugal, en Égypte, en Jordanie, au Canada et en Italie. Même en Belgique, où la présence des institutions européennes – parfois plus attachées à leur bureaucratie qu'à leur efficacité – rend souvent l'atmosphère lourde. Ce périple m'a permis de percevoir l'élan qui lie tant de communautés et les pousse à lutter pour la justice, la vérité, la dignité et un avenir plus juste, par-delà les différences.
Ce livre que vous tenez entre vos mains a vu le jour grâce à tous ces compagnons et compagnes de route qui m'ont entourée de près ou de loin. J'ai donc choisi de centrer l'exploration de thèmes que je considère comme fondamentaux pour comprendre l'histoire, le présent et l'avenir de la Palestine sur les récits de dix personnes qui me sont chères. Ces dix personnes, par leur enseignement, leur témoignage ou même simplement leur présence, m'ont guidée sur mon cheminement vers la connaissance de cette terre qui souffre depuis bien trop longtemps.
George, l'un de nos amis les plus proches à l'époque où Max et moi vivions à Jérusalem, nous fera sillonner la ville, ses ruelles, ses recoins, entre les maisons anciennes pleines de charme, les librairies où les livres pour enfants sont désormais confisqués par les soldats israéliens, et les cafés où, il y a quelques années encore, il n'était pas rare de danser aux côtés de jeunes Israéliens – sans uniforme.
Ingrid, une femme européenne qui a choisi la Palestine et qui lui a tant donné, montrera l'exigence de la rigueur dans la pensée et de l'utilisation du cadre juridique de l'apartheid – comme elle me l'avait fait comprendre en 2017, avec une clarté fondatrice.
Eyal, qui a quitté Israël depuis longtemps et estime ne pas avoir le droit d'y retourner tant qu'il ne pourra le faire avec un passeport palestinien, c'est-à-dire celui d'un État unique et démocratique, éclairera sur la complexité des conditions physiques et matérielles qui engendrent un génocide.
Hind, morte à six ans pour le seul fait d'être palestinienne, ouvrira les yeux sur ce que signifie être un enfant dans un pays où, depuis des générations, les mineurs n'ont pas le droit à un nid qui les protège et respecte leurs racines.
Gabor, marqué dès son enfance par les persécutions contre les juifs, révélera l'absurdité de ce que subit aujourd'hui le peuple palestinien et l'illusion de normalité.
Et puis il y a Ghassan, le chirurgien venu de Londres, plongé au cœur de l'horreur innommable de Gaza dans les premiers mois de l'assaut génocidaire ; Malak, la jeune artiste dont l'œuvre illustre la première de couverture, elle qui a fait le chemin inverse, quittant Gaza pour rejoindre Londres, afin de raconter en peinture ce que vit son peuple ; Abu Hassan, qui nous a guidés à travers les lieux marqués par l'oppression que subissent les Palestiniens ; Alon, éminent spécialiste du génocide et ami précieux, qui m'a aidée à mieux comprendre les conflits intérieurs d'un juif israélien qui « voit » les Palestiniens et fait sienne leur cause – car la libération du peuple palestinien de l'apartheid est aussi la clé de la libération des Israéliens eux-mêmes ; et enfin, Max, mon mari, l'une des personnes les plus proches de moi, dans la vie comme dans cette recherche de lucidité que nous aspirons à traduire en action.
Dix personnes, dix récits qui s'entrelacent avec les vies et les visages de beaucoup d'autres – moi-même, les membres de ma famille, la caissière d'un magasin irlandais, ou encore les enfants qui venaient manger les mûres devant notre maison à Jérusalem.
En développant, en ce moment terrible, le germe d'une idée qui me trottait en tête depuis des années – celle d'écrire un livre de « Polaroids de Jérusalem » –, je souhaite aussi raconter ici la Palestine telle que je l'ai vécue : non pas comme une militante, mais comme une personne qui s'en est approchée d'abord par curiosité culturelle, puis avec un regard de juriste.
J'ai voulu interroger, à travers ces récits, à la fois le passé et le présent de la Palestine, dans l'espoir d'imaginer un avenir meilleur pour tous ceux qui partagent cette terre. Mon propos n'est pas d'adoucir la réalité cruelle dans laquelle nous vivons : ces récits sont brutaux, dévastateurs, parfois insoutenables. Certains viennent du cœur même du génocide, d'autres de la position douloureuse de ceux qui, impuissants, ont dû regarder les atrocités de loin.
Et pourtant, au milieu de cette souffrance, j'espère transmettre une conviction : la paix au Moyen-Orient, et en Palestine, reste possible. Cette terre peut redevenir un foyer pour juifs, chrétiens, musulmans et pour tous ceux qui la considèrent comme leur chez eux – quel que soit le nom qu'on lui donne. Mais cette paix ne pourra voir le jour qu'en s'appuyant sur la justice universelle et la responsabilité partagée. Chaque récit de Quand le monde dort offre un regard singulier et complémentaire sur le génocide et sur les erreurs qui nous y ont conduits. Ce sont ces expériences humaines, brutes et authentiques, qui peuvent servir de base à un avenir commun, juste et durable.
Il est temps de se dresser contre la dévastation de Gaza et contre la destruction de ce qu'il reste de la Palestine, et de lutter contre un système international fondé sur la force, au nom d'une soi-disant « paix » toujours invoquée au bénéfice de quelques-uns, et toujours avec des mots servant à travestir la réalité de ce qui est commis – exactement comme Orwell l'avait prophétisé il y a près d'un siècle.
Aujourd'hui, le concept de doublepensée[7] imaginé dans 1984 par le Ministère de la Vérité ne nous paraît plus du tout fantaisiste ; il nous invite au contraire à regarder ce que nous avons vraiment sous les yeux.
Face à ce mal qui se répand, et qui voudrait nous soumettre ou nous abattre, nous devons répondre par la conscience et l'action. Le savoir est une arme essentielle, car la connaissance est notre meilleure défense contre la manipulation, l'exploitation et le mensonge. Et de cette connaissance devrait naître, naturellement, l'action.
Mais alors, quelle issue salvatrice peut encore exister, pour nous tous, pour les Palestiniens comme pour les Israéliens ? Moi, je la vois. Même si ce n'est qu'avec les yeux de l'esprit, je la vois – et je vois aussi les contours du chemin qui pourrait nous y mener. Et je sais que cette vision est réellement partagée : toutes celles et tous ceux qui, depuis le début du génocide, ont reconnu en moi un espoir, une lumière, un point de repère, m'ont donné une force que je n'aurais jamais imaginée. Malgré les plaintes, les menaces de mort, la peur que quelque chose n'atteigne ce que j'ai de plus précieux au monde, lutter pour une cause juste est un appel que plusieurs d'entre nous sont incapables d'ignorer.
Je crois profondément en la possibilité de nous retrouver, ensemble, comme une famille humaine, en redécouvrant le sens vrai et profond de la solidarité. Le mot latin solidum signifie précisément « un tout » : quelque chose d'entier, d'indivisible, de complet – souvent à l'opposé de ce qui est fragmenté ou brisé. Et ainsi, comme un seul corps, nous devrions pouvoir nous unir, nous rencontrer et résister. La solidarité, dans ce sens, devient une « forme politique de l'amour », comme l'a si justement dit la rabbine étatsunienne Alissa Wise.
Le succès de Quand le monde dort ne se mesurera pas au nombre d'exemplaires vendus, mais à sa capacité à susciter un élan collectif en faveur de la justice. J'espère un effet papillon : que, malgré nos fragilités individuelles, nous soyons capables, ensemble, de provoquer une transformation profonde au nom de notre humanité commune.
Sans trahir le message d'Edward W. Said, j'inclus résolument les Israéliens dans ce discours de réhumanisation. Comme les Palestiniens, ils sont pris dans un projet colonial anachronique – avec, bien sûr, des responsabilités et des souffrances incomparables. Mettre fin à la domination des Israéliens juifs sur les Palestiniens serait un acte de réhumanisation. Car nul ne peut opprimer et brutaliser les autres sans perdre lui-même une part de son humanité.
C'est dans la convergence des luttes pour l'émancipation et la liberté – qu'elles soient individuelles ou collectives – que nous devons retrouver notre solidum, notre socle commun. Ensemble, nous pouvons relever tous les défis.
Une chose est certaine : l'avenir dépend du travail que nous accomplissons aujourd'hui. Ce qui importe, c'est d'arrêter immédiatement les injustices passées et de prévenir celles à venir. La responsabilité revient à nous tous – société civile internationale, juristes, étudiants, citoyens du monde – de nous lever et d'utiliser nos voix pour exiger de nos gouvernements qu'ils respectent leurs obligations et défendent l'ordre multilatéral, aujourd'hui plus menacé que jamais.
Lorsque le monde s'endort, c'est à nous, peuples, de le réveiller. Et aujourd'hui plus que jamais, le monde a besoin de cet éveil. Alors faisons du bruit, provoquons la tempête, ou mieux encore – comme on dit chez moi – faisons de l'ammuina[8] !
Bonne lecture,
Francesca Albanese
Notes
[1] Salman Abu Sitta, Mapping My Return : A Palestinian Memoir, American University in Cairo Press, Cairo/Oxford University Press, Oxford, 2016. Sauf mention contraire, toutes les notes de bas de page proviennent de la traductrice.
[2] Est appliquée dans ce livre la règle suivante : on écrit le nom des religions et des adeptes d'une religion avec une lettre minuscule, soit les musulmans, les chrétiens, les juifs, ou l'islam, le christianisme, le judaïsme. (Note de l'éditeur.)
[3] Edward W. Said, L'Orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, Points, Paris, 2015 ; paru originalement en anglais en 1978, chez Routledge & Kegan Paul Ltd, à Londres.
[4] L'UNRWA fournit de l'aide humanitaire et des services essentiels aux réfugiés palestiniens forcément déplacés par la guerre de 1948 en Jordanie, au Liban, en Syrie et dans les territoires occupés de la Palestine. L'UNRWA est financée par les contributions des États membres de l'ONU. Contrairement au HCR (l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés), l'UNRWA ne propose pas de réinstallation dans des pays tiers. Son mandat est lié à la résolution 194 de l'ONU, qui affirme le droit au retour des réfugiés palestiniens.
[5] Francesca Albanese et Lex Takkenberg, Palestinian Refugees in International Law, Oxford University Press, Oxford, 2020.
[6] Officiellement la Déclaration de principes sur des arrangements intérimaires d'autonomie, les accords d'Oslo, signés en 1993, comprenaient entre autres le retrait partiel des forces israéliennes et la négociation ultérieure de certains enjeux d'autonomie palestinienne. Ces négociations, poursuivies jusqu'en 2014, n'ont jamais abouti.
[7] Concept central du roman 1984 de George Orwell, la doublepensée est une forme de contrôle mental et de manipulation idéologique qui désigne la capacité de croire simultanément deux idées contradictoires, tout en acceptant que les deux soient vraies.
[8] C'est un terme issu du dialecte napolitain où fare ammuina signifie un joyeux brouhaha, s'agiter dans le vide, et, parfois, s'agiter pour attirer l'attention bienveillante de ses supérieurs.
31.03.2026 à 12:54
Bruno Marquis
Ni vivants ni morts Federico Mastrogiovanni Traduit de l'espagnol
Cette enquête fouillée qui s'est étendue sur plusieurs années et comprend de nombreux entretiens avec les parents des victimes, des experts, des activistes et des journalistes démontre que la disparition forcée des personnes est au Mexique un outil de pouvoir terriblement cruel et efficace, qui fait taire toute possibilité de contestation. L'auteur de ce très bon bouquin est allé au fond des choses. Le trafic de drogue dont on nous parle tant, nous explique-t-il, n'est qu'un rideau de fumée. Le véritable donneur d'ordres des enlèvements et des assassinats est l'armée, dans le but de créer un « haut niveau de terreur », de faire taire quiconque s'oppose à l'exploitation des matières premières – minières, pétrolières et gazières – et de chasser les populations pour faire place nette. Un autre de ces livres qui nous permet de comprendre bien des choses. Extrait :
Je ne suis pas mexicain, mais je vis et travaille au Mexique depuis des années. J'ai sillonné ce pays, côtoyé ses habitants, en compagnie des personnes les plus banales et parfois les plus marginales. J'ai beaucoup parlé, et écouté encore plus. Tel est mon travail : écouter, puis raconter des histoires, des récits, des expériences, écrire des chroniques. Je me suis intégré à la vie quotidienne de ce pays en partageant la vie quotidienne de nombreux habitants. Et je me suis rendu compte qu'il était littéralement impossible d'ignorer l'ampleur des disparitions forcées, une pratique déjà si évidente, si banalisée, si massive. C'est un danger tellement proche que tous les Mexicains, ainsi que les touristes et les étrangers qui, comme moi, travaillent dans ce pays, le vivent comme un épouvantable cauchemar, dont beaucoup ne se réveillent pas.
Les boeufs sont lents mais la terre est patiente Pierre Falardeau
Le départ de Falardeau, il y a un peu plus de seize ans, a laissé un vide. C'est avec beaucoup de plaisir qu'aujourd'hui encore on revoit ses films et relit ses textes. L'essai « Les bœufs sont lents mais la terre est patiente », qui regroupe des lettres, des articles et des projets de films, écrits pour la plupart après le référendum de 1995, est un véritable délice intellectuel pour tous ceux qui ont apprécié et aimé ce grand cinéaste. Un bon bouquin qu'on se plaît à redécouvrir.
Extrait :
Aujourd'hui, par exemple, je n'ai que mon calice de crayon et une calice de feuille de papier pour m'opposer aux Américains qui bombardent en Irak. C'est dérisoire face aux bombes téléguidées, aux chasseurs supersoniques, aux porte-avions nucléaires. C'est minable face à la parole des criminels qui contrôlent le discours médiatique. Là-bas des gens meurent, des hommes, des femmes, des enfants. Je me sens triste. Je me sens mal. Je me sens vide.
La fin de l'histoire Luis Sepúlveda Traduit de l'espagnol
Les romans de Luis Sepúlveda sont souvent liés à la dictature chilienne d'Augusto Pinochet mise en place avec l'aide décisive des États-Unis en 1973. Ils sont toujours très près de la réalité des événements. « La fin de l'histoire » est un autre très bon roman qui nous fait découvrir ou redécouvrir sur le sujet des réalités qu'on mentionne peu de ce côté-ci de l'Amérique : la Villa Grimaldi, la DINA (la Direction nationale du renseignement), l'Oficina, l'ELN (l'Armée de libération nationale), etc. Comme le dit ce bon et grand écrivain, « la littérature raconte ce que l'histoire officielle dissimule ».
Extrait :
Posant l'Uzi sur ses genoux, Espinoza évoqua alors sa jeunesse, ses rêves similaires, la femme qu'il avait aimée et perdue, le fils perdu lui aussi, et de la pire manière. Quant le cercle de ses camarades s'était réduit autour de lui, il avait reçu l'ordre de partir en exil, d'abord au Mexique puis, un mois plus tard, en Union soviétique, afin de recevoir une formation de cadre militaire de haut niveau. La dictature avait des conseillers américains, et la plupart des officiers du renseignement avaient été formés à l'Escuela de Las Américas, au Panama. Le parti l'avait choisi pour intégrer le service de renseignement de la future armée révolutionnaire. La compartimentation était absolue. Il ne devait pas se soucier de sa famille, car le parti subvenait à ses besoins. Il étudiait depuis deux ans à l'académie Rodion Malinovski, sous la tutelle du colonel du KGB Stanislav Sokolov quand, par le biais d'un autre Chilien tout juste arrivé à Moscou, il apprit le terrible sort qu'avait connu sa famille. Sa femme et leur fils étaient tombés entre les mains d'un commando des Opérations spéciales. Les soldats avaient attaché la mère et l'avaient forcée à assister aux tortures de son fils. Ils ne la touchèrent pas mais transformèrent l'enfant en un amas de chair et de sang, jusqu'à ce qu'il meure au cours d'une session de torture. Alors ils s'étaient occupés d'elle et, après lui avoir arraché le peu d'informations qu'elle pouvait leur donner, l'avaient fait disparaître.
L'Ontario français, quatre siècles d'histoire Paul-François Sylvestre
J'ignore si on utilise ou étudie ce livre d'histoire dans les écoles françaises de l'Ontario, mais si ce n'est pas le cas, on devrait le faire. « L'Ontario français, quatre siècles d'histoire », qui a été publié au cours de la dernière décennie, retrace merveilleusement bien l'histoire de la présence française en Ontario jusqu'à maintenant depuis les premiers établissements de la Nouvelle-France dans les Pays-d'en-Haut. Organisé de façon chronologique, mais aussi thématique, il nous explique avec précision les nombreuses luttes et différents événements qui ont influé et continuent d'influer sur la présence française en Ontario. J'ai beaucoup apprécié que l'on y souligne le rôle fondamental des communautés religieuses en éducation (et dans d'autres domaines aussi), rôle qui a grandement contribué à la continuation du fait français en Ontario.
Extrait :
Pour plusieurs historiens, les États généraux du Canada français constituent un point tournant dans l'identité franco-ontarienne. Il importe d'abord d'examiner le contexte socio-politico-culturel qui a présidé à cet événement des années 1960. Nous avons déjà vu que des Québécois se sont massivement établis en Ontario, notamment dans les comtés de Prescott et Russell, au point où l'élite anglo-saxonne n'hésitait pas à parler d'une « French invasion » ou d'une « Quebec invasion ». Nous avons aussi vu que de nombreuses communautés religieuses envoyaient leurs sœurs et frères du Québec pour œuvrer en Ontario, pour maintenir une vie francophone. Pour leur part, certains évêques ontariens faisaient appel à leurs collègues québécois pour obtenir des curés francophones. Souvenez-vous du cas de Mgr Lynch qui écrivit à Mgr Fabre pour obtenir un curé pouvant desservir les francophones de Toronto (l'abbé Philippe Lamarche : paroisse du Sacré-Coeur).
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31.03.2026 à 12:53
Mohamed Lotfi
. Un fleuve, une histoire et une prédation coloniale des plus abjectes
Le Litani n'est pas qu'un fleuve. C'est une mémoire qui coule, un récit ancien qui serpente entre les montagnes du Liban et les fractures de son histoire. Il traverse la Bekaa, irrigue des terres, porte des vies. Il est, depuis toujours, une promesse de souveraineté dans une région où l'eau vaut parfois plus que le territoire lui-même.
Mais le Litani est aussi une convoitise ancienne. Dès les années 1940, des projets d'ingénierie hydraulique envisagent déjà son détournement vers le sud. Certains plans, élaborés dans le contexte du projet sioniste naissant, évoquent l'idée d'intégrer les eaux du Litani dans un système régional au profit d'Israël, au prix d'un redécoupage territorial. Cette tentation n'a jamais complètement disparu.
Elle trouve aussi un ancrage dans la géographie. Environ trente kilomètres séparent le Litani du bassin du Jourdain. Une distance relativement courte à l'échelle des grands aménagements hydrauliques, qui alimente depuis longtemps les projections stratégiques autour de ces deux systèmes fluviaux.
Aujourd'hui, cette question ressurgit dans un contexte de guerre. Les mots ne sont plus seulement ceux des ingénieurs, mais ceux des dirigeants. Le ministre israélien Bezalel Smotrich a affirmé que le Litani devait constituer une frontière. Une phrase lourde de sens, qui dépasse la seule logique sécuritaire.
Sur le terrain, les faits donnent corps à ces discours. Le ministre de la Défense, Israël Katz, a déclaré récemment que les forces déployées au sol « manœuvraient à l'intérieur du territoire pour s'emparer d'une ligne de défense avancée » jusqu'au fleuve Litani. Depuis plusieurs jours, les communiqués de Tsahal annoncent la destruction de ponts traversant ce cours d'eau, qui s'étend à environ cinquante kilomètres au nord de la frontière entre Israël et le Liban.
Le fleuve devient alors une ligne. Une frontière militaire possible. Un objectif stratégique implicite.
Dans le discours officiel, il s'agit de sécurité. Éloigner une menace. Créer un espace de protection. Mais dans la profondeur de l'histoire, une autre lecture s'impose. Celle d'un territoire convoité pour ses ressources. Celle d'un fleuve qui, parce qu'il est entièrement libanais, représente une richesse rare dans une région marquée par le stress hydrique. Faut-il parler d'un plan explicite visant à relier le Litani au Jourdain
L'histoire montre que cette idée a existé, qu'elle a été formulée, étudiée, puis officiellement abandonnée. Mais les logiques qui l'ont rendue pensable, elles, persistent.
Ce qui se joue aujourd'hui est peut-être moins visible, mais tout aussi déterminant. Contrôler un territoire, c'est aussi contrôler son eau. Et contrôler l'eau, c'est peser sur l'avenir. La litanie du Litani, c'est donc la répétition d'un même récit. Un fleuve qui nourrit, puis un fleuve convoité. Un territoire habité, puis fragilisé. Une justification sécuritaire, puis une réalité stratégique.
Et au milieu, des populations déplacées. Des villages meurtris. Une souveraineté mise à l'épreuve.
Le Litani a déjà été une ligne militaire. Il revient aujourd'hui au centre du jeu, comme si l'histoire refusait de se taire.
Mais un fleuve n'est pas une frontière. Le réduire à une ligne, c'est déjà l'appauvrir. Alors oui, la litanie continue. Elle se répète dans les discours, dans les cartes, dans les conflits. Elle se répète dans cette manière constante de transformer une ressource en enjeu de domination.
La prédation avance rarement à visage découvert. Elle emprunte le langage de la sécurité, du progrès, de la nécessité. Mais elle laisse derrière elle des territoires fragilisés et des peuples sous pression.
Et pourtant, malgré tout, le Litani continue de couler.
Il résiste, comme une vérité qu'on ne peut détourner. Celle que porte chaque Libanaise et chaque Libanais au fond de son cœur et de son âme. Une vérité simple et irréductible. Le Liban n'est pas à vendre.
Mohamed Lotfi 27 Mars 2026
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31.03.2026 à 12:53
Collectif de défense de l'hôpital de Die
Les élections municipales ont montré clairement un désaveu du choix de construire un nouvel hôpital à Chanqueyras.
Mais faut-il pour autant perdre à nouveau plusieurs années, modifier le PLUI, les règlements d'urbanisme, refaire les études de terrains, etc. pour construire un nouvel hôpital à Chamarges ?
Pendant ce temps perdu, notre hôpital n'est pas entretenu, rénové, modernisé et les solutions pour améliorer les conditions de travail et d'accueil du public ne sont pas étudiées. Que coûterait la construction d'un hôpital neuf ?
En utilisant les bases de données de l'ANAP et à partir des éléments donnés lors de l'enquête public pour la modification de la ZAC de Chanqueyras, on peut estimer un montant total minimum de 70 à 80 M€ (études, construction, prestations intellectuelles, parking, voirie, réseaux, etc). L'hôpital qui gère déjà ses deniers au plus proche peut-il avoir les moyens d'investir autant sans baisser ses charges de fonctionnement et donc la qualité de vie des travailleurs hospitaliers et des patients ?
La ville aurait, elle, à financer l'ensemble des équipement publics de desserte routière, mais aussi avec toutes les viabilités en limite de lot : voirie, réseaux d'eaux et incendie, réseau télécom, EDF, GDF.
Pourquoi la ville, donc ses habitants, auraient à supporter les charges de ces investissements pour un service public qui touche tout le bassin de population du Diois ?
Nous voulons encore citer le coût de démolition ou de réhabilitation des bâtiments actuels de l'hôpital, dont il faudrait tenir compte lorsque ceux-ci seraient abandonnés, non chiffré et non chiffrable à l'heure actuel mais bien réel.
La rénovation in-situ aurait l'avantage d'être moins chère (sous réserve d'une étude sérieuse à mener dans les plus brefs délais) d'environ 20% (Source : ANAP).
Un projet bien plus respectueux pour notre environnement à l'heure où la sobriété est de mise et qui aurait aussi l'avantage de laisser la possibilité de relancer des constructions de logements à Chanqueyras et des terres agricoles à Chamarges.
Et enfin l'impact positif sur la vie du centre-ville et de nos commerces serait indéniable, alors qu'à l'inverse une reconstruction décentralisée ne pourrait qu'avoir des conséquences néfastes…
A lire actuellement sur le site de la mairie : L'observatoire du commerce local 2026. On y lit que la fragilisation des centres-villes ne relève pas uniquement des facteurs économiques ponctuels mais constitue un phénomène structurel, associant « baisse démographique, désindustrialisation, pertes de fonctions centrales et dégradation des représentations symboliques de villes ».
Si nous ne sommes pas concernés par la baisse démographique, pour l'instant du moins, à nous de tenir compte des deux derniers facteurs cités, fonctions centrales et représentation symbolique maintenues.
On pourrait encore parler des résidents de l'Ehpad : ils et elles méritent bien mieux qu'un isolement loin de la vie, des cafés et des petits commerces accessibles à pied, loin des autres générations. Les placer à l'écart, les effacer de notre vivre-ensemble est aujourd'hui une ineptie politique, intellectuelle et vitale. La crise du COVID19 en a d'ailleurs montré les pires aspects. C'est de notre condition humaine qu'il s'agit. Quand on sait que 1/3 de la population est âgée de plus de 60 ans (site de la mairie) ça en fait du monde concerné ou prochainement concerné !
Aussi le projet de rénovation intégrale des actuels bâtiments – voire une extension – écologique, créative, moderne, ambitieuse a toute sa place. Si les tutelles hospitalières – et leurs partenaires (Ville, Interco, Département) – s'en donnent les moyens, notamment intellectuels, rénover les actuels bâtiments de l'hôpital serait un projet fédérateur, ambitieux, ouvert sur la ville, accessible, écologiquement exemplaire, bref un outil de travail de qualité pour les soignants et un lieu de soins et de résidence confortable pour les usagers. Tout est encore possible
Ensemble nous sommes forts Envoyez-vous vos questions et vos suggestions
Le Collectif de défense de l'hôpital de Die Collectifhopitaldie26@gmail.com
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31.03.2026 à 12:41
Afrah Nasser
La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février s'est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui contrôlent Sanaa se sont pour l'instant tenus à l'écart tout en soutenant verbalement Téhéran. Une hésitation qui tient autant à des facteurs internes au Yémen qu'aux calculs de la République islamique à ce stade du conflit.
Tiré de orientxxi 25 mars 2026
Par Afrah Nasser
Sanaa (Yémen), le 6 mars 2026. Des milliers de personnes se sont rassemblées sur la place Sabeen, contrôlée par les Houthis soutenus par l'Iran au Yémen, pour protester contre l'assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei lors de frappes aériennes états-uniennes et israéliennes et pour condamner les attaques contre l'Iran. Mohammed Hamoud / ANADOLU / Anadolu via AFP
Le 26 mars 2015, alors que l'Arabie saoudite démarrait son intervention militaire au Yémen, Adel Al-Jubeir, ambassadeur saoudien à Washington, assignait un double objectif à la coalition militaire dirigée par le royaume : rétablir le gouvernement yéménite internationalement reconnu, et mettre fin à l'emprise des houthistes sur Sanaa, débutée en septembre 2014. Onze ans plus tard, le gouvernement yéménite n'a toujours pas été rétabli et les houthistes tiennent la capitale. La guerre perdure, non sous la forme d'un affrontement spectaculaire d'armées en mouvement, mais comme une impasse, un conflit qui refuse de se résoudre et qui continue d'affecter les moyens de subsistance des civils yéménites.
Le Yémen se trouve dans un entre-deux précaire que les diplomates qualifient volontiers de situation de « ni guerre ni paix ». Les grandes offensives qui ont autrefois structuré le conflit se sont pour l'essentiel interrompues depuis la trêve de 2022 qui, bien que n'ayant pas été renouvelée, perdure. Les bombardements saoudiens, qui incarnaient visuellement le conflit, ont en grande partie cessé depuis quatre ans. Pourtant, aucune paix véritable ne s'est matérialisée.
Le pays s'est au contraire installé dans une fragmentation durable. Les houthistes contrôlent Sanaa et l'essentiel du nord-ouest du territoire, administrant un espace conquis au fil des années. Ailleurs, un ensemble de forces alignées sur le gouvernement reconnu internationalement et sur l'Arabie saoudite domine en théorie les régions du sud et de l'est.
Fragmentation du camp anti-houthiste
Pendant une grande partie de la dernière décennie, les forces opposées aux houthistes ont passé moins de temps et d'énergie à lutter contre leurs ennemis qu'à se diviser, et parfois même se battre entre elles. La fragmentation était profonde, accentuée par les priorités divergentes de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Pour l'essentiel, Riyad visait un État yéménite unifié sous l'autorité du gouvernement reconnu, tandis qu'Abou Dhabi semblait privilégier un Yémen fragmenté, notamment avec un sud semi-autonome, voire indépendant. Chacune des deux puissances régionales a ainsi investi dans ses propres réseaux d'alliés.
Abou Dhabi a soutenu plusieurs acteurs, dont le Conseil de transition du Sud (CTS), formation sécessionniste dirigée par Aïdarous Al-Zoubaïdi qu'elle a contribué à créer en 2017, les forces de la Ceinture de sécurité à Aden, les Brigades des Géants d'Abdulrahman Al-Mahrami, les forces de Tareq Saleh, neveu de l'ancien président Ali Abdallah Saleh, ainsi que les unités d'élite hadramies et shabwanies. Riyad, pour sa part, s'est appuyée sur des personnalités liées au parti Islah, dont Sultan Al-Arada, gouverneur de Marib, et Abdallah Al-Alimi Bawazir, ancien chef du bureau présidentiel.
Carte du Yémen montrant les forces en présence et les régions en décembre 2025.
Ces logiques ont donc fragmenté le camp anti-houthiste et détourné le conflit de sa logique initiale. Les structures de commandement se superposaient ou entraient en concurrence, le soutien militaire arrivait de manière inégale et les loyautés politiques demeuraient fragmentées.
Les formations soutenues par les Émirats arabes unis opéraient selon des ordres extérieurs aux institutions étatiques. À l'inverse, les forces soutenues par l'Arabie saoudite demeuraient formellement rattachées aux ministères de la défense et de l'intérieur, en lien notamment avec des réseaux affiliés à Islah. En pratique toutefois, ces structures pro-saoudiennes coexistaient sans réelle intégration, répondant à des parrains et à des agendas politiques variés.
À maintes reprises, ces fractures ont affaibli les tentatives de pression sur les positions houthistes, transformant ce qui aurait pu être des campagnes coordonnées en une succession d'échecs. Ainsi, en 2019, les affrontements entre forces gouvernementales et unités du CTS à Aden ont conduit ces dernières à s'emparer de la capitale intérimaire. En 2020, l'effondrement de l'offensive gouvernementale dans la province d'Al-Jawf, suivi d'une avancée houthiste vers Marib et Shabwah, a mis en lumière l'absence de commandement coordonné.
Évolution et réorganisation des différentes forces
Au début de l'année 2026, toutefois, le paysage intérieur a commencé à évoluer significativement. L'engagement militaire des Émirats arabes unis au Yémen a pris fin après l'échec de leur stratégie visant à étendre le contrôle du CTS vers l'est. L'Arabie saoudite s'y est opposée, consolidant son influence puis remodelant le mouvement sudiste à son avantage.
Ces évolutions ont ouvert la voie à une possible réorganisation des forces yéménites opposées aux houthistes. Cette dynamique s'est notamment traduite par l'annonce de la nomination d'un nouveau gouvernement en février 2026. Toutefois, pléthorique comme il est et incapable d'intervenir pleinement dans l'ensemble des zones hors du contrôle houthiste, celui-ci demeure bien fragile.
Des efforts existent désormais — encore hésitants et inégaux — pour regrouper les différentes formations militaires sous une forme de commandement unifié. Parallèlement, l'Arabie saoudite a renforcé son rôle direct dans la supervision de zones stratégiques clés, notamment Aden et certaines portions de la côte occidentale. Les partisans du CTS restent néanmoins actifs, capables d'organiser des manifestations importantes en soutien à Aïdarous Al-Zoubaïdi, exilé depuis janvier 2026.
L'approche de Riyad porte désormais la marque d'une puissance ayant appris, lentement et à grands frais, les limites de l'usage de la force au Yémen. Pourtant, rien n'est vraiment réglé sur le terrain. Dans le nord, les dirigeants houthistes conservent le pouvoir sur la majorité de la population totale du Yémen. Leur stratégie militaire agressive en mer Rouge au cours des deux dernières années et demie montre qu'ils ne constituent pas une nuisance passagère, mais un enjeu stratégique durable que Riyad et le reste du monde ne peuvent vraiment ignorer.
Depuis novembre 2023, les forces houthistes ont ciblé les routes maritimes commerciales, s'attaquant d'abord à des navires liés à Israël avant d'étendre leurs frappes à des bâtiments associés à des dizaines de pays, souvent sans discrimination. En octobre 2024, elles avaient mené plus de 190 attaques en mer, contraignant plus de 2 000 navires à contourner la zone, perturbant ainsi le commerce mondial. Des dizaines de missiles et drones avaient aussi été envoyés en Israël.
Avant cette phase de projection de la violence, les flux de missiles et de drones houthistes envoyés vers des positions en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis jusqu'en 2022 avaient déjà mis en lumière la vulnérabilité des monarchies du Golfe. La stratégie militaire des houthistes, appuyée sur des transferts de technologie iraniens, a préfiguré la situation actuelle qui, avec les attaques iraniennes et la fermeture du détroit d'Ormuz, a mis au jour les failles béantes du dispositif sécuritaire régional.
Aéroports, infrastructures pétrolières et même, potentiellement, La Mecque demeurent donc à portée d'attaque des houthistes. Pour les Saoudiens, il paraît donc nécessaire de trouver un terrain d'entente avec eux. Pour l'heure, les diplomates et militaires à Riyad semblent moins enclins à lancer une nouvelle offensive qu'à consolider ses positions : unifier leurs partenaires yéménites et renforcer les lignes déjà tenues hors des zones houthistes.
Dès lors, le terrain yéménite demeure, pour l'instant, relativement calme comparé à d'autres foyers de tension au Proche-Orient. Les lignes de front tiennent. La guerre se suspend sans s'achever, tandis que l'économie et la situation humanitaire, malgré leur dureté manifeste, révèlent une certaine capacité d'adaptation de la société.
Face à la guerre contre l'Iran, les hésitations des houthistes
Mais le calme apparent est fragilisé par la guerre lancée le 28 février par les États-Unis et Israël contre l'Iran. Le conflit yéménite pourrait bien, une nouvelle fois, déborder de ses frontières. Les houthistes, interviendront-ils pour soutenir leur principal allié, l'Iran, comme ils l'ont fait en appui à Gaza, ou choisiront-ils la retenue ? S'ils le décident, la mer Rouge pourrait alors redevenir leur théâtre d'action.
À la mi-mars 2026, les appels publics de la nouvelle direction iranienne à fermer le détroit de Bab El-Mandeb ont reçu des réponses ambiguës de la part des dirigeants militaires houthistes. Depuis une décennie, leurs opérations au-delà des frontières semblent certes s'articuler avec les calculs stratégiques de Téhéran. Mais la relation entre les houthistes et l'Iran ne relève pas d'une hiérarchie stricte de type mandataire (« proxy »), mais plutôt d'un réseau souple d'acteurs alliés, unis par une idéologie commune, des intérêts partagés et des mécanismes de coordination régionale.
Cette configuration s'exprime dans le discours offensif des houthistes, qui insiste sur une forme de disponibilité à soutenir Téhéran. Ils multiplient les déclarations et mobilisent des foules importantes, comme lors de la manifestation du 7 mars à Sanaa dénonçant « l'agression américano-sioniste ». Pourtant, ils n'ont pas franchi le seuil d'un engagement total. Leur posture révèle une forme d'ambiguïté stratégique liée à un calcul géopolitique autant qu'interne. Les houthistes ont en effet beaucoup à perdre de la fin d'un statu-quo qui leur est favorable.
Le détroit de Bab El-Mandeb représente pour eux un levier considérable. Une perturbation, même limitée, peut affecter les flux commerciaux et énergétiques mondiaux. Mais toute escalade comporte des risques. Une campagne prolongée contre des cibles israéliennes ou étatsuniennes entraînerait très probablement une riposte d'une ampleur inédite. Les pertes subies par les houthistes — notamment la mort de membres de leur cabinet lors d'une frappe israélienne sur Sanaa en août 2025 — illustrent le coût potentiel d'une telle escalade.
Une partie du calcul se joue aussi à Téhéran. Après l'affaiblissement de plusieurs de ses partenaires régionaux, l'Iran pourrait être peu enclin à compromettre un acteur à la fois solide et stratégiquement utile. Les houthistes occupent en effet une position singulière : résilients, situés à proximité de routes maritimes vitales et capables, s'ils le décidaient, d'exercer une pression bien au-delà du Yémen. Cet atout pourrait bien être mobilisé plus tard, ultime carte gardée en réserve par l'Iran et ses rares alliés.
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31.03.2026 à 12:39
Khadija Mohsen-Finan
Des trois pays du Maghreb, le Maroc se situe le plus fermement du côté des attaques états-uniennes et israéliennes contre l'Iran. Plus surprenante est la position de l'Algérie et de la Tunisie qui, rompant avec leur positionnement traditionnel, cherchent à s'attirer les bonnes grâces du président états-unien Donald Trump.
Tiré de orientxxi 24 mars 2026
Par Khadija Mohsen-Finan
De gauche à droite : le roi du Maroc Mohammed VI, le président tunisien Kaïs Saïed et le président algérien Abdelmadjid Tebboune. Photomontage Orient XXI
La guerre contre l'Iran par Israël et les États-Unis intervient alors que des négociations sur le Sahara occidental sont en cours sous l'égide des États-Unis et de leur président Donald Trump. Washington, qui a déjà reconnu la souveraineté du Maroc sur ce territoire, soutient Rabat dans ce conflit. Par-delà cette première contrainte, le positionnement du Maroc est conditionné par le partenariat stratégique et économique dans lequel ce pays est engagé avec l'administration Trump d'une part, mais aussi avec Israël depuis la normalisation des relations bilatérales en 2020.
Ces paramètres expliquent que Rabat ait condamné les tirs de missiles iraniens contre les pays du Golfe, sans exprimer la moindre réserve sur l'opération lancée contre l'Iran. L'attitude du Maroc paraît d'autant plus cohérente qu'en juin 2025, lors de la guerre dite « des 12 jours » qui avait opposé déjà Israël, puis les États-Unis à l'Iran, Rabat n'avait publié aucun communiqué officiel.
Une hostilité ancienne à la République islamique
L'hostilité du Maroc à la République islamique d'Iran est ancienne. La première rupture entre les deux pays remonte à 1980, lorsque l'Iran de l'ayatollah Ruhollah Khomeiny reconnaissait le mouvement indépendantiste du Front Polisario. La seconde date de 2018, le Maroc avait alors rompu ses relations diplomatiques avec l'Iran, l'accusant de livrer des armes au Front Polisario. Il n'est donc pas étonnant de voir les autorités politiques marocaines qualifier, en mars 2026, d'« abjectes » les frappes iraniennes sur les pays du Golfe, considérant cette agression comme une « violation flagrante de la souveraineté nationale de ces États, inacceptable à leur sécurité et une menace directe à la stabilité de la région. » (1)
Cette position n'est pas partagée par l'ensemble des formations politiques marocaines. Certaines d'entre elles, comme le Parti de la justice et du développement (PJD) ou la Fédération de la gauche démocratique (FGD), ont publié des communiqués condamnant l'attaque contre l'Iran. D'autres ont appelé à des actions, comme le Groupe d'action nationale pour la Palestine qui voulait organiser un sit-in pour « dénoncer l'agression sioniste américaine contre l'Iran ». Mais les rassemblements ont été empêchés par les autorités, tout comme la manifestation du 2 mars à Tétouan, organisée par le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation avec Israël, et qui rassemble des ONG et des partis politiques.
L'opposition à l'attitude officielle du Maroc est également venue du monde religieux. Dans un communiqué signé par plusieurs oulémas marocains, ces derniers ont exprimé leur solidarité avec l'Iran en tant que pays musulman. Le théologien Ahmed Raïssouni, qui avait autrefois cofondé et dirigé le Mouvement unicité et réforme (MUR), véritable matrice idéologique du PJD, avant de présider l'Union internationale des oulémas musulmans (UIOM), a exprimé un positionnement sans ambiguïté : « Je suis avec l'Iran parce qu'ils sont musulmans et parce qu'ils sont opprimés. Je suis contre les agresseurs criminels et leurs alliés (2) ». Même si elles émanent d'une figure paradoxale qui a toujours défendu la séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux dans un pays où le roi est commandeur des croyants, ces déclarations remettent explicitement en cause le positionnement officiel du Maroc dans le camp anti-Iran.
Washington et Tel-Aviv, meilleurs alliés du roi
Mais les autorités de Rabat ne font pas grand cas de ces voix et assument leur posture solidaire des pays du Golfe avec lesquels elles entretiennent des liens solides. Les bénéfices que le Maroc tire de son partenariat avec les États-Unis et avec Israël expliquent l'absence de dénonciation de leurs bombardements. En 2020, Donald Trump reconnaissait la marocanité du Sahara occidental, ouvrant la voie à des changements de positionnement d'autres États, comme l'Espagne ou encore la France sur cette question. C'est aussi l'administration Trump qui multiplie les rencontres en 2026, de manière à clore le conflit en privilégiant l'option marocaine d'une autonomie sous souveraineté marocaine. Elle a aussi soutenu Rabat lors du vote historique du 31 janvier 2026 de la résolution 2797 du conseil de sécurité de l'ONU reconnaissant le plan d'autonomie marocain comme la référence principale d'une solution au conflit.
La contrepartie de ce soutien était la signature par le Maroc des accords d'Abraham en 2020. Dès lors, l'administration Trump considérait ce pays comme un acteur de stabilité au Maghreb et en Afrique, jugé digne d'être récompensé. Le Maroc a été invité par Donald Trump à rejoindre le Conseil de la paix, et devrait également participer à la force internationale de stabilisation à Gaza, en envoyant des soldats sur place.
Ces bonnes manières faites au Maroc ne se limitent pas au dossier du Sahara : les droits de douane imposés aux pays du Maghreb sont nettement plus faibles pour le Maroc (10 %), au lieu de 30 % pour l'Algérie et 25 % pour la Tunisie. Autre signe de distinction, Donald Trump pense transférer le siège du commandement des États-Unis pour l'Afrique (Africom) de Stuttgart à Rabat, qui accueille régulièrement l'exercice multinational African Lion, conduit par Africom. Ces différents gains, auxquels s'ajoutent les investissements états-uniens au Sahara occidental (3), ne peuvent être remis en question par la guerre contre l'Iran.
D'autant que le Maroc est engagé dans une coopération avec Israël, comme l'atteste l'achat d'un système de défense antiaérienne Barak MX (4), ou l'installation d'une usine de drones du groupe israélien BlueBird Aero Systems dans la province de Benslimane, près de Casablanca, qui entrera en service en avril 2026. Ce double partenariat dont bénéficie le Maroc le place naturellement dans le camp des anti-Iran. Face à ses détracteurs, Rabat n'hésite pas à mettre en avant son rôle de médiateur au service des Palestiniens, que ce soit pour débloquer des fonds, retenus par Israël, destinés à l'Autorité palestinienne, ou encore pour permettre à l'aide humanitaire d'entrer dans Gaza, sans grand succès pour l'instant.
Le revirement diplomatique de l'Algérie
Si l'attitude du Maroc s'inscrit dans le sillage des accords d'Abraham, la position algérienne confirme une rupture avec ses principes diplomatiques, et vis-à-vis de l'Iran. Le 1er mars, le ministre algérien des affaires étrangères, Ahmed Attaf, a exprimé « la solidarité totale de l'Algérie avec les pays arabes frères qui ont été victimes d'attaques militaires ». En revanche, Alger n'a pas déploré la mort du Guide suprême Ali Khamenei, alors qu'elle avait réagi, lors de la « guerre des 12 jours », aux bombardements israéliens sur le sol iranien en évoquant « une agression qui n'aurait pas été possible sans l'impunité dont jouit l'agresseur ». Le 13 juin 2025, l'Algérie avait aussi appelé le Conseil de sécurité des Nations unies à « assumer pleinement sa responsabilité de protéger la paix et la sécurité internationales ».
Bien sûr, cette rupture avec Téhéran n'est pas une première. Il y eut un grand moment de froid entre les deux pays, de 1993 à 1999. Alger accusait alors l'Iran de soutenir et de financer les groupes armés islamistes dans le contexte de la décennie noire, et avait rompu ses relations avec Téhéran. Mais le président Abdelaziz Bouteflika les a rétablies en 2000. Ses homologues iraniens Mohammad Khatami et Mahmoud Ahmadinejad s'étaient rendus à Alger en 2004 et 2007. En 2026, Ali Khamenei y était même attendu pour une visite officielle dont la date restait à déterminer.
Ces dernières années, l'Algérie avait défendu le droit de l'Iran d'acquérir la technologie nucléaire à des fins pacifiques. Les relations avaient retrouvé leur niveau de proximité de l'année 1980. Dans le contexte de la guerre entre l'Irak et l'Iran (1980-1988), Alger avait mis en œuvre sa diplomatie en jouant un rôle majeur dans la libération des otages de l'ambassade états-unienne (5), qualifiant l'Iran de « pays tiers ami ». Aujourd'hui pourtant, elle ne condamne pas les attaques israéliennes et états-uniennes.
L'atout gazier ?
Soucieuse de ménager Donald Trump, l'Algérie estime que cette guerre pourrait peut-être lui offrir l'opportunité de se positionner comme acteur économique. Si la guerre au Proche-Orient s'inscrit dans la durée, Alger pourrait profiter de sa proximité géographique avec l'Europe et être tentée d'augmenter sa production de barils afin d'exporter son pétrole vers des pays en difficulté d'approvisionnement. Selon une information du média spécialisé dans les affaires énergétiques Attaqa, reprise par Algérie 360 le 2 mars 2026, le pays pourrait également se positionner en recours gazier stratégique pour satisfaire une demande de plus en plus grande dans le contexte de la guerre en Iran et en Ukraine. Ses ventes de gaz liquéfié destinées au Vieux Continent peuvent s'intensifier, à travers les gazoducs Trans-med et Medgaz qui passent sous la Méditerranée. Une perspective toutefois discutable compte tenu de l'état du secteur gazier et pétrolier et de sa productivité.
Alger espère aussi sortir de son isolement diplomatique et stratégique auquel sa rigidité doctrinale et son incapacité à s'adapter aux évolutions géopolitiques ont largement contribué. Depuis 2021, le pays s'est brouillé avec la plupart de ses voisins : le Maroc en 2021, l'Espagne en 2022 pour reconnaissance de la marocanité du Sahara et la France en 2024pour la même raison. La même année, Alger était en froid avec les Émirats arabes unis (6). Sur son flanc sud, l'Algérie, traditionnellement influente dans les pays du Sahel, a été rejetée par les nouveaux gouvernements issus des coups d'État militaires — Mali, Burkina Faso et Niger —, tandis que ces États se sont regroupés dans l'Alliance des États du Sahel (AES) qui participe à la recomposition de la géopolitique de la région. Enfin, en s'éloignant progressivement de la Russie, son partenaire historique, Alger éprouve des difficultés à peser dans le conflit libyen.
Consciente de cette solitude, le pays a décidé d'opérer un rapprochement avec Washington. Ce choix explique sa non-participation au vote de la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU sur l'autonomie du Sahara occidental ou encore la non-condamnation des bombardements d'Israël et des États-Unis.
Diplomatie « de la retenue » pour la Tunisie
Comme pour Alger, le changement de posture vis-à-vis de l'Iran est de mise pour la Tunisie. Le président Kaïs Saïed s'était en effet rapproché de Téhéran ces deux dernières années. Les deux pays ont exprimé leur volonté de s'engager dans une coopération technologique dans le domaine de l'intelligence artificielle (IA). Le chef de l'État s'est également rendu à Téhéran en mai 2024 suite à la mort du président iranien Ibrahim Raïssi. Lors de la « guerre des 12 jours » contre l'Iran, Tunis avait dénoncé une atteinte à la souveraineté et à la sécurité de la République islamique, une violation flagrante de la Charte des Nations unies et de toutes les lois et coutumes internationales.
Le communiqué du ministère tunisien des affaires étrangères du 1er mars 2026 est radicalement différent : il n'évoque pas l'assassinat du guide Ali Khamenei, ne condamne ni Israël ni les États-Unis — qui ne sont même pas cités — et se contente d'appeler à la sagesse et au retour à la table des négociations.
Mais contrairement à l'Algérie, qui interdit toute manifestation de protestation contre les bombardements de l'Iran, la colère des Tunisiens a pu s'exprimer dans le centre-ville de la capitale au neuvième jour de la guerre. Les participants ont pu agiter des drapeaux iraniens et des drapeaux palestiniens, ainsi que des portraits d'Ali Khamenei. En revanche, Tunis a donné des gages à Washington en arrêtant sept membres de la campagne Global Sumud Flottilla qui a organisé un départ de bateaux pour briser le siège de Gaza à l'été 2025, et s'apprêtait à refaire de même en avril 2026. Ils et elles ont été accusés de « blanchiment d'argent » dans le cadre de la collecte de fonds pour la flottille.
Dans un communiqué publié le 17 mars, plusieurs organisations, dont la Ligue tunisienne des droits de l'homme, ont dénoncé un recours « abusif » à ces accusations dans des affaires à caractère politique. Pour ces collectifs, l'objectif ne se limite pas à empêcher le départ de navires vers Gaza, mais vise plus largement à affaiblir le mouvement de soutien à la cause palestinienne. Elles accusent également le régime de « s'être contenté pendant des années de discours et de slogans sur les droits des Palestiniens, sans prendre de mesures concrètes pour les soutenir ».
Ces arrestations confirment l'embarras de l'exécutif tunisien. Depuis quelques années, sa diplomatie était quelque peu calquée sur la diplomatie algérienne. En outre, le souverainisme mis en avant par le président Saïed ne lui permet pas de se brouiller avec Donald Trump, l'armée tunisienne étant en partie financée par les États-Unis. Enfin, le pays bénéficie de l'aide financière de certains États du Golfe, en particulier l'Arabie saoudite. Autant dire que Carthage dispose d'une marge de manœuvre étroite et n'a plus d'espace diplomatique et géopolitique pour faire entendre une quelconque singularité. Comme l'Algérie, la Tunisie n'a plus les moyens d'être dans la dissidence diplomatique.
Notes
1. NDLR. Dans un communiqué du ministère des affaires étrangères, de la coopération africaine et des Marocains résidant à l'étranger, 28 février 2026.
2. Jassim Ahdani, « Au Maroc, le cas iranien divise », Jeune Afrique, 5 mars 2026.
3. En août 2025, le département d'État a donné son feu vert à ces investissements avec un premier programme de 5 millions de dollars (4,3 millions d'euros).
4. NDLR. Construit par la coentreprise entre Israel Aerospace Industries (IAI) et la société Rafael (Rafael Advanced Defense Systems).
5. NDLR. Du 4 novembre 1979 au 20 janvier 1981, 52 diplomates et civils états-uniens sont retenus en otage par des étudiants iraniens dans l'ambassade des États-Unis à Téhéran.
6. NDLR. Le gouvernement algérien reproche aux Émirats une politique régionale interventionniste, notamment en Libye, au Mali et au Soudan, des investissements au Sahara occidental et des tentatives d'ingérence dans les affaires intérieures algériennes.
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31.03.2026 à 12:38
Michael Roberts
Ces dernières années, les investissements dans l'intelligence artificielle (IA) ont explosé et ont contribué de façon non négligeable à la croissance américaine. Mais l'économiste Michael Roberts pointe le risque d'une bulle spéculative, potentiellement plus dangereuse que la bulle internet de la fin des années 1990 en raison de son large recours à l'endettement, notamment auprès d'entités non réglementées. En outre, si l'IA conduit à un boom de la productivité, il est à craindre que ce soit au prix d'importantes destructions d'emplois.
Tiré de la revue Contretemps 26 mars 2026
Par Michael Roberts
Les géants du cloud et de la « tech » continuent d'investir massivement dans les centres de données et les puces dédiées à l'IA. Jusqu'à présent, la hausse des investissements liés à l'IA n'est pas particulièrement importante au regard des standards historiques.
Selon une étude de la Banque des règlements internationaux (BRI), à environ 1 % du PIB américain, elle est comparable au boom du pétrole et du gaz de schiste américain du milieu des années 2010 et moitié moins importante que l'essor des investissements informatiques lors de la bulle internet des années 1990. Les booms de l'immobilier commercial et de l'investissement minier observés au Japon et en Australie dans les années 1980 et 2010, respectivement, étaient plus de cinq fois supérieurs en proportion du PIB.
Elle n'a peut-être pas atteint l'ampleur de la fièvre ferroviaire du dix-neuvième siècle, mais elle s'en approche.
L'investissement total dans les technologies de l'information, y compris dans d'autres équipements de technologies d'information et logiciels, a atteint 5 % du PIB, dépassant ainsi son précédent pic, celui atteint en 2000 avec la bulle internet.
Les investissements liés à l'IA prennent diverses formes. La plus directe est l'investissement dans les centres de données, qui hébergent l'infrastructure informatique spécifique nécessaire pour entraîner, déployer et fournir des applications et des services d'IA. Ces dépenses incluent les coûts de construction des installations physiques, ainsi que les dépenses en technologies de l'information et autres équipements électriques nécessaires à leur fonctionnement, notamment les serveurs et les équipements réseau.
Pour aller plus loin | L'économie américaine : la réalité derrière le récit trumpien
Contrairement à la bulle internet, qui a été alimentée presque entièrement par les dépenses des entreprises utilisatrices de technologies d'information, la bulle actuelle est, pour l'instant, portée par les entreprises productrices de technologies de l'information. Mais la situation évolue. Au-delà des centres de données, les investissements liés à l'IA peuvent aussi englober les usines de matériel informatique, qui produisent les puces et matériels spécialisés qui font fonctionner ces systèmes.
Enfin, les avancées en matière d'IA pourraient aussi stimuler plus largement l'investissement dans les produits informatiques, par exemple si l'IA incite les entreprises à moderniser leur matériel informatique ou à acheter de nouveaux logiciels. L'investissement lié à l'IA est donc devenu un moteur important de la croissance économique américaine. Alors que leur contribution était négligeable avant 2022, les dépenses consacrées aux usines de semi-conducteurs et aux centres de données ont contribué en moyenne à hauteur de 0,4 point de pourcentage à la croissance du PIB au cours des trois années suivantes.
On prévoit que les centres de données américains consommeront près de 10 % de la capacité du réseau électrique des Etats-Unis d'ici 2030, soit quatre fois la part prévue pour la Chine. Les États-Unis hébergent environ la moitié des centres de données mondiaux, alors qu'ils ne représentent que 4 % de la population mondiale.
Alors que l'activité manufacturière américaine reste atone, les investissements dans les technologies de l'information ont atteint, en pourcentage du PIB américain, leur plus haut niveau depuis 2001, stimulant fortement l'investissement global et l'activité des entreprises. Bien que ce boom informatique ait été concentré aux États-Unis, il génère aussi des retombées positives à l'échelle mondiale, notamment sur les exportations technologiques asiatiques.
L'investissement total dans les technologies de l'information, qui inclut aussi les dépenses des entreprises en équipements et logiciels facilitant l'utilisation de l'IA, a représenté près de la moitié de la croissance du PIB ces derniers trimestres, contribuant ainsi à limiter l'impact des droits de douane de Trump sur la croissance. Les dépenses annuelles consacrées aux centres de données pourraient augmenter de 100 à 225 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années. Cela porterait la part des dépenses liées aux centres de données dans le PIB entre 0,8 et 1,3 %, contre 0,5 % actuellement.
L'enthousiasme des institutions financières pour le boom des actions liées à l'IA ne faiblit guère. Nvidia, Microsoft et Amazon prévoient d'investir ensemble 60 milliards de dollars dans OpenAI, le concepteur de ChatGPT. Amazon envisage d'investir à elle seule 50 milliards de dollars dans cette entreprise, tandis que SoftBank prévoit d'y investir 30 milliards de dollars supplémentaires. Parallèlement, OpenAI recherche 50 milliards de dollars auprès d'investisseurs du Moyen-Orient.
Les entreprises qui tirent actuellement le boom des investissements dans l'IA ont par le passé opéré avec moins de dette que les autres entreprises. Elles se sont plutôt appuyées sur leurs activités très rentables pour générer les flux de trésorerie nécessaires au financement de leurs investissements. Cependant, ces sociétés ont fortement accru leurs dépenses d'investissement, ces dernières augmentant à la fois en valeur absolue et en pourcentage du chiffre d'affaires. Ainsi, l'ampleur de ces investissements dépasse désormais les flux de trésorerie disponibles.
Le financement par la dette se généralise, augmentant l'effet de levier. Et c'est là que réside le risque d'éclatement de la bulle, si les rendements ne se concrétisent pas ou si les conditions financières se durcissent.
En outre, la rentabilité des investissements dans l'IA est très sensible à la dépréciation fréquente des puces. Cela comprime les marges bénéficiaires et nécessite donc de nouveaux emprunts. Les prêts accordés par des fonds de crédit privés (c'est-à-dire en dehors des banques traditionnelles) aux secteurs liés à l'IA ont connu une croissance rapide, dépassant désormais les 200 milliards de dollars, leur part dans le volume total des prêts en cours passant de moins de 1 % à près de 8 %. Les prêts en provenance de sources non réglementées pourraient tripler d'ici la fin de la décennie.
En outre, de nombreuses entreprises essentielles du secteur de l'IA ne sont actuellement pas cotées en Bourse. Leurs emprunts pourraient avoir des conséquences que nous n'avons pas vues durant la bulle internet.
OpenAI est généralement considéré comme le meneur dans la course à l'IA. Depuis le lancement de ChatGPT en 2022, la start-up a rassemblé 800 millions d'utilisateurs actifs hebdomadaires, soit plus du double du trafic des IA concurrentes développées par Meta Platforms (propriétaire de Facebook) et Alphabet (la maison mère de Google).
Mais cette position dominante implique d'énormes coûts. OpenAI prévoit d'augmenter sa puissance de calcul de 1,9 GW à 36 GW au cours des huit prochaines années et a conclu une série d'accords pour construire des centres de données et acquérir des puces de pointe, ce qui a augmenté ses passifs de 1 400 milliards de dollars. Ses plus importants concurrents, comme Alphabet et Meta, disposent d'activités historiques générant des centaines de milliards de dollars par an sur lesquelles ils peuvent s'appuyer. OpenAI, en revanche, ne peut survivre que tant que ses bailleurs sont prêts à la maintenir à flot.
OpenAI a levé plus de 60 milliards de dollars depuis 2015, dont 41 milliards l'an dernier lors d'une levée de fonds record conduite par SoftBank. Mais l'entreprise s'apprête à épuiser sa trésorerie cette année et, avec une rentabilité qui risque de ne pas être positive avant plusieurs années, la question est de savoir si les investisseurs sont prêts à financer ce géant déficitaire. L'entreprise fait face à un trou de 20 milliards de dollars dans ses comptes cette année, comme plusieurs accords de financement différé conclus avec des fournisseurs tels que Nvidia, Oracle et CoreWeave arrivent à échéance.
Cette situation met la start-up sous forte pression pour trouver de nouveaux investisseurs aux amples ressources financières afin d'assurer son avenir. Cette année pourrait être décisive pour OpenAI. Avec des recettes ne couvrant qu'une fraction de ses coûts croissants, le trou dans ses finances devrait atteindre environ 130 milliards de dollars au cours des deux prochaines années.
OpenAI envisage une introduction en Bourse la valorisant à 100 milliards de dollars. Ce montant serait plus de trois fois supérieur à celle de la plus grosse introduction en Bourse jamais réalisée jusqu'à présent : l'introduction de Saudi Aramco en 2019, d'une valeur de 29,4 milliards de dollars, qui générait à l'époque plus de 1 000 milliards de dollars de recettes pétrolières.
Un éclatement de la bulle de l'IA reste une hypothèse plausible pour 2026. L'effondrement des précédents booms d'investissement a retranché en moyenne un point de pourcentage à la croissance du PIB réel américain.
Comme l'indique la BRI, « si une baisse des investissements dans l'IA devait s'accompagner d'une correction boursière significative, les répercussions négatives pourraient être plus importantes que ne le laissent supposer les précédents booms. Les investisseurs ont privilégié les actions américaines pour s'exposer aux entreprises d'IA et un effet de levier caché pourrait avoir des retombées négatives sur le marché du crédit. Alors que l'IA pourrait donner un coup de pouce durable à la croissance économique, rien ne garantit que ce potentiel se matérialisera ».
Gita Gopinath, ancienne économiste en chef du FMI, a calculé qu'un krach boursier lié à l'IA, équivalent à celui qui a mis fin à la bulle internet, effacerait quelque 20 000 milliards de dollars de patrimoine des ménages américains et 15 000 milliards de dollars supplémentaires à l'étranger, suffisant pour étrangler la consommation et provoquer une récession mondiale.
C'est également l'avis du FMI, qui craint que les entreprises d'IA ne parviennent pas à dégager des bénéfices à la hauteur de leurs valorisations boursières élevées. Même une correction modérée des valorisations boursières liées à l'IA réduirait la croissance mondiale de 0,4 %. « Conjuguées à des gains de productivité totale des facteurs plus faibles qu'attendu et à une correction plus marquée des marchés boursiers, les pertes de production mondiale pourraient s'accroître, concentrées dans les régions à forte intensité technologique comme les États-Unis et l'Asie. »
Mais même si une bulle éclatait et plongeait l'économie américaine dans la récession, celle-ci ne serait peut-être que de courte durée, si l'adoption généralisée de l'IA dans tous les secteurs augmentait fortement la productivité américaine.
De nombreux économistes orthodoxes partagent cet optimisme. Eric Brynjolfsson, économiste à l'université de Stanford, prédit que l'IA suivra une « courbe en J » : dans un premier temps, son effet sur la productivité sera lent, voire négatif, car les entreprises investissent massivement dans cette technologie, avant d'en récolter les fruits. Puis viendra le boom.
On a observé une courbe en J dans la croissance de la productivité manufacturière américaine : celle-ci a chuté au milieu des années 1980, puis, après la récession de 1991, s'est fortement accélérée jusqu'au milieu des années 2000.
Ainsi, d'abord la bulle éclate, puis il y a une récession et enfin il y a une reprise basée sur les applications liées à l'IA, comme ce fut le cas après l'éclatement de la bulle ferroviaire au milieu du dix-neuvième siècle. Cela semble d'ailleurs être la vision de Kevin Warsh, le candidat de Trump à la présidence de la Réserve fédérale. Warsh estime que l'IA va tellement stimuler la productivité qu'elle constituera une « puissante force déflationniste ».
Telle est la théorie de la destruction créatrice, initialement développée par l'économiste autrichien Joseph Schumpeter au vingtième siècle. Sa théorie a récemment été ravivée par les derniers lauréats du « prix Nobel » d'économie, Philippe Aghion et Peter Howitt. Ils affirment que le rythme auquel émergent de nouvelles entreprises aux technologies innovantes et déclinent les entreprises vieillissantes aux technologies obsolètes est positivement corrélé à la croissance de la productivité du travail. « Cela pourrait refléter la contribution directe de la destruction créatrice. »
Mais la « destruction créatrice » comporte deux versants. La productivité augmente, certes, mais seulement après la destruction d'une partie du capital existant. Tout saut d'ampleur de la productivité ne sera possible qu'au prix d'une réduction de l'emploi. Le FMI estime que 60 % des emplois dans les économies avancées seront affectés. Les économistes de Morgan Stanley prévoient que les banques européennes pourraient réduire leurs effectifs d'environ 10 % d'ici 2030. Cette estimation repose sur une analyse de 35 grandes banques qui emploient au total environ 2,12 millions de personnes.
Une telle réduction se traduirait par la disparition d'environ 212 000 postes au cours des cinq prochaines années. D'ores et déjà, certains éléments suggèrent que l'adoption de l'IA affecte les perspectives d'emploi des travailleurs américains, selon une étude réalisée par trois chercheurs de l'Université de Stanford. Cette étude met en évidence « des preuves préliminaires et à grande échelle cohérentes avec l'hypothèse selon laquelle la révolution de l'IA commence à avoir un impact significatif et disproportionné sur les nouveaux entrants sur le marché du travail américain » : depuis 2022, les travailleurs âgés de 22 à 25 ans dans les emplois les plus exposés à l'IA, tels que le service client, la comptabilité et le développement de logiciels, ont connu une baisse de 13 % de l'emploi.
Une économie fondée sur des agents d'IA est en train d'émerger. Des agents d'IA commencent déjà à réserver des voyages et à effectuer de petits achats de manière autonome pour le compte de consommateurs. Bientôt, ils prendront en charge une part plus importante du processus d'achat, même pour les transactions complexes : négociation des prix et des conditions, coordination des livraisons et des retours et transactions avec d'autres agents à très haute vitesse. D'après les prévisions, le marché mondial des agents d'IA, estimé à 5,4 milliards de dollars en 2024, devrait atteindre 236 milliards de dollars d'ici 2034.
Pour les entreprises, cela signifie qu'une part croissante des clients ne seront plus des humains. Il s'agira d'agents agissant pour le compte d'individus, interagissant avec d'autres agents représentant des vendeurs, des prestataires logistiques et des prestataires de paiement. À terme, la majeure partie de la chaîne d'approvisionnement commerciale pourrait s'opérer d'agent à agent.
Mais historiquement, il y a un revers à l'impact de la technologie. Le changement technologique a été le principal moteur de la croissance de l'emploi tout au long de l'histoire. Aux États-Unis, environ 60 % des travailleurs occupent aujourd'hui des emplois qui n'existaient pas en 1940. Dans les années 1840, Friedrich Engels affirmait que la mécanisation entraînait des suppressions d'emplois, mais qu'elle créait également de nouveaux emplois dans de nouveaux secteurs. Dans les années 1850, Marx a clarifié ces deux versants de la destruction créatrice :
« Voici les faits réels, que l'optimisme des économistes déforme : les travailleurs, chassés de l'atelier par les machines, sont jetés sur le marché du travail. Leur présence sur ce marché accroît la quantité de force de travail disponible pour l'exploitation capitaliste… L'effet des machines, présenté comme une compensation pour la classe ouvrière, est au contraire un effroyable fléau… Dès que les machines ont libéré une partie des travailleurs employés dans une branche donnée de l'industrie, les hommes de l'armée industrielle de réserve sont également dirigés vers de nouveaux emplois et absorbés par d'autres branches ; entre-temps, les victimes initiales, durant la période de transition, ne mangent pas à leur faim et pour la plupart d'entre elles périssent » (Manuscrits des « Grundrisse »).
Cela implique que l'automatisation se traduit par une précarisation accrue de l'emploi et une augmentation des inégalités à long terme. Daron Acemoglu, « prix Nobel d'économie » et spécialiste de l'économie de la technologie, est parvenu à des conclusions similaires à celles d'Engels et de Marx :
« Je pense que l'une des choses qu'un économiste doit faire, c'est de garder en tête deux idées contradictoires », explique-t-il. « D'une part, la technologie peut générer de la croissance sans pour autant enrichir les masses (du moins pas avant longtemps). Le progrès technique est le principal moteur de l'épanouissement humain, mais on a tendance à oublier que ce processus n'a rien d'automatique ».
Dans un mode de production capitaliste axé sur le profit et non sur les besoins sociaux, il y a une contradiction. « Modéliser mathématiquement et comprendre quantitativement la lutte entre le capital, qui capte l'essentiel des bénéfices du progrès technologique, et le travail n'est donc pas une tâche facile. » En effet.
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Michael Roberts, « AI and creative destruction », sur son blog The Next Recession, 3 février 2026. Traduit par Martin Anota.
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31.03.2026 à 12:36
Joxe Iriarte Bikila
Le bilan quantitatif de la grève a été clair et sans équivoque : plus de 105 000 manifestant.es dans les capitales des quatre provinces le matin, puis une deuxième vague l'après-midi dans presque tous les villages et villes d'Euskal Herria, impossible à quantifier. Quant aux arrêts de travail, ils ont touché la majeure partie de l'industrie et, de manière inégale, les autres secteurs.
22 mars 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
Le résultat qualitatif est impressionnant. La question du salaire minimum interprofessionnel s'est définitivement imposée dans l'agenda social.
La question du salaire minimum a été le facteur fédérateur, mais les autres revendications (logement, soins, retraites, etc.) n'ont pas été oubliées, elles étaient présentes dans toutes les manifestations. Les revendications des travailleuses du secteur domestique et des services de soins, avec leur dimension racialisée et décoloniale, ont eu un impact important.
Des actions contre la guerre ont eu lieu à Bilbao.
Fait curieux, à Pampelune, l'EHKS-GKS [voir la présentation des organisations ci-dessous.], la CNT (qui ailleurs a participé aux appels à la mobilisation unitaire), la CGT et Anticapitalistas ont choisi de ne pas participer aux manifestations unitaires au nom de l'unité de la classe ouvrière autour d'un ensemble de revendications plus larges. Il convient de noter que le GKS a été très actif dans la grève, mais avec des piquets de grève et des mobilisations en marge du reste du mouvement syndical.
Les attitudes de l'UGT, des CC OO et de Sumar sont grotesques : elles s'opposent à la revendication d'un salaire minimum pour l'Euskal Herria, la considérant comme une revendication non solidaire avec le reste des travailleurs de l'État.
Cette grève a été possible parce qu'il existe en Euskal Herria une majorité syndicale qui comprend que la négociation n'est viable et possible que par la confrontation. Cette attitude la distingue des CC OO et de l'UGT, qui ne savent négocier qu'à la baisse. En effet, le patronat de Confebask a systématiquement refusé de discuter de la question du salaire minimum à 1 500 euros. Et au Parlement basque, le PNV et le PSE ont refusé ne serait-ce que d'inscrire cette question à l'ordre du jour, malgré le soutien social majoritaire dont bénéficiait l'initiative législative populaire présentée par la majorité syndicale (tout comme ils l'ont fait avec le mouvement des retraités et sa demande d'une pension minimale égale au salaire minimum interprofessionnel). Auparavant, ils avaient exigé du gouvernement basque qu'il soumette au Parlement espagnol la proposition visant à ce que le Statut des travailleurs permette aux communautés autonomes, et pas seulement à la communauté basque et à celle de Navarre, d'avoir le pouvoir de fixer le salaire minimum interprofessionnel.
Il convient de mentionner tout particulièrement l'attitude du PNV et du gouvernement basque face à la grève, qui ont privilégié la voie de la négociation plutôt que celle de la confrontation, alors qu'il est de notoriété publique que (tout comme le patronat) ils ont refusé de débattre au sein des institutions des questions relatives au salaire et à la pension minimale. Nous verrons bien ce qu'ils feront lorsque ces questions seront portées devant le Parlement espagnol.
Cette grève a été précédée par l'impressionnante commémoration du 3 mars, anniversaire du massacre de Gasteiz, et du 8 mars, tout aussi impressionnante. Ces trois événements étaient étroitement liés
Il a été important de garder pendant 40 ans dans notre mémoire collective ce qui s'est passé le 3 mars 1976. À cette époque, le mouvement ouvrier a dû faire face à deux problèmes : défendre ses revendications et répondre à la dictature fasciste. Aujourd'hui, nous devons faire face à un problème similaire : lutter pour nos droits, notamment pour garantir un salaire minimum interprofessionnel décent, et répondre aux héritiers du franquisme qui frappent à la porte. Et il n'y a qu'une seule voie : constituer un front unique du mouvement ouvrier et, en même temps, organiser la majorité sociale de ce peuple.
Ceux d'entre nous qui avons participé aux comités de grève et aux vastes initiatives de mobilisation lors de la grève du 30 janvier 2020 ont pu constater l'efficacité et le caractère transversal de son organisation, ainsi que l'importance de la mener non seulement sur les lieux de travail, mais aussi dans l'espace social et au sein des communautés.
Cette fois-ci, nous avons reproduit la même formule. Syndicalistes, salarié.e.s précaires, étudiant.e.s et retraité.e.s, militant.es sociaux de tous horizons, féministes, citoyens et citoyennes engagé.es dans la grève, ainsi que les travailleurs et travailleuses du commerce et de l'hôtellerie, militant.e.s de différents partis politiques (il faut toutefois souligner la contribution active d'EH Bildu, présent dans la plupart des comités de grève et des mobilisations avec ses figures les plus connues pour soutenir la grève générale, au grand dam du PNV)… toutes et tous ensemble, nous avons organisé la grève, élaboré nos arguments, intégré nos revendications propres, tissé des liens de solidarité : en un mot, nous avons fades provinces it peuple. Il faut souligner la participation massive et très active de la jeunesse étudiante à toutes les mobilisations. Une expérience merveilleuse.
Hier comme aujourd'hui, nous pouvons affirmer que ni les libertés politiques ni les améliorations économiques n'ont été des concessions des classes dominantes, mais des conquêtes obtenues au prix de dures luttes.
Cependant, ces acquis ne sont jamais garantis. Ce qui a été obtenu au prix de grands efforts peut être perdu par des contre-réformes et des contre-révolutions si les classes dominantes estiment avoir suffisamment de force pour faire pencher la balance en leur faveur. C'est ce qui s'est produit au cours des vingt dernières années et s'est intensifié après la crise de 2008. C'est ainsi que les portes du tsunami néolibéral se sont grandes ouvertes, emportant comme un torrent bon nombre des acquis sociaux antérieurs.
Nous savons tous et toutes que le pouvoir de la bourgeoisie réside dans la propriété de l'argent et dans le contrôle de l'État. En revanche, les travailleur.es, les syndicats et la gauche sociale et politique ne doivent pas oublier que la véritable source de leur pouvoir réside, fondamentalement, dans la capacité de mobilisation sur les lieux de travail et dans la rue. Et la grève générale est, malgré ses limites, l'un des outils les plus efficaces. À condition, bien sûr, qu'elle ne soit pas considérée comme une action isolée et qu'après la journée de grève, les syndicats ne retournent pas dans leurs quartiers d'hiver ou à leur routine habituelle.
Depuis le début de la crise, nous avons insisté sur le même mot d'ordre et nous n'y renoncerons pas : le capitalisme et ses institutions économiques et politiques ont pris l'initiative et nous ont déclaré la guerre, une guerre sociale, une guerre des classes. Et les partis de gauche, les syndicats et les mouvements sociaux concernés doivent y répondre au même niveau.
La crise, avec ses hauts et ses bas, sera longue, et si elle se résout, ce sera le rapport de forces qui se dispute dans tous les territoires et tous les coins de la planète qui déterminera son issue. Nous ne sortirons pas indemnes de cette situation si nous ne reléguons pas au rebut de l'histoire le système qui a conduit l'être humain et la nature à une situation limite, et si, dans le même temps, nous ne faisons pas des pas déterminés vers la construction d'un autre modèle de société. La lutte — unitaire et large — est, en outre, la manière la plus efficace de faire face au climat de guerre et au fascisme.
La grève générale du 17 mars a été la répétition de ce que nous avons réussi à faire il y a 50 ans à Gasteiz : un mouvement ouvrier (aux côtés du mouvement féministe) affrontant hier le franquisme et aujourd'hui ses successeurs.
Joxe Iriarte, Bikila Joxe Iriarte, Bikila, est membre d'Alternatiba Source – Viento sur, 19 mars 2026 : https://vientosur.info/un-balance-de-la-huelga-general-del-17-de-marzo/ Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78381
Présentation succinte des organisations mentionnées (P. V.)
Anticapitalistas, section espagnole de la IVe internationale. CC OO : Commissions Ouvrières, principal syndicat espagnol, à l'origine combatif et construit dans l'illégalité, aujourd'hui syndicat d'accompagnement plutôt proche du Parti communiste et de Podemos. CGT : syndicat libertaire plus « souple » que la CNT. CNT : syndicat anarchosyndicaliste EH Bildu : Coalition de gauche indépendantiste basque abertzale (nationaliste basque). EHKS : (Euskal Herriko Kontseilu Sozialista) et sa branche jeune. GKS : Scission « communiste », dynamique et sectaire de la gauche indépendantiste EH Bildu PNV : Parti Nationaliste Basque, parti de la bourgeoisie basque, autonomiste, qui domine la vie politique basque. PSE : branche basque du PSOE souvent allié au PNV. UGT : Union Générale des Travailleurs, traditionnellement réformiste et proche du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE). Sumar : Coalition de la gauche gouvernementale.
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31.03.2026 à 12:35
Meriem Laribi
« Les journalistes tués à Gaza sont accusés par Israël d'être liés au Hamas. Au Liban, ils sont accusés d'être liés au Hezbollah. Les bons journalistes doivent être liés à Netanyahou », résume le journaliste français Jack Dion sur son compte X. Ce post entend dénoncer l'alignement occidental massif sur le narratif israélien, notamment dans les médias français.
Tiré d'Agence média Palestine.
Trois journalistes libanais·es ont été assassiné·es dans leur pays et dans l'exercice de leur fonction le 28 mars par une frappe israélienne qui a visé leur voiture dans la région de Jezzine, dans le sud du Liban. Elle s'appelait Fatima Ftouni et travaillait pour la chaîne Al-Mayadeen. Son frère s'appelait Mohammed Ftouni et travaillait comme caméraman. Le troisième était le correspondant vedette d'Al-Manar, il s'appelait Ali Shoieb. Tous trois étaient très admirés et respectés dans leur pays.
Contacté par l'Agence Média Palestine, Jack Dion dénonce la « tuerie invraisemblable de journalistes à laquelle nous avons assisté à Gaza et qui recommence au Liban ». À ce jour, le site Stop murdering journalists compte 318 journalistes et professionnel·les de la presse assassiné·es par Israël à Gaza depuis le 7 octobre 2023 et 21 au Liban.
Sur toutes les chaînes d'information francophones, l'nnonce de l'assassinat des trois journalistes libanais a systématiquement été affublée du fameux « considérés comme proches du Hezbollah », une épithète employée à dessein par Israël afin de décrédibiliser la fonction même de journaliste.
« Les tuer une deuxième fois »
S'il est juste de dire qu'Al-Mayadeen et Al-Manar sont des médias proches du Hezbollah, ajouter cette précision au moment de l'assassinat de leurs journalistes ne peut pas être considéré comme neutre et vise à jeter le discrédit sur leur travail, et par la même occasion contribue à l'effacement de la distinction entre combattants et non combattants. Pour Jack Dion, un ancien du magazine Marianne, cela permet d'accorder un « droit de tuer » sous prétexte d'une affiliation supposée ou avérée à une organisation telle que le Hamas ou le Hezbollah. « Quand bien même ces journalistes seraient liés d'une manière ou d'une autre au Hamas ou au Hezbollah, cela ne donne pas le droit de les tuer, en droit international ça n'existe pas », rappelle-t-il. De son point de vue, il s'agit d'un « argument que l'on ressort pour diaboliser les journalistes dont on parle ». Sans surprise, l'argument est brandi par les autorités israéliennes mais le « plus grave » pour Jack Dion est que cela soit cité tel quel par les médias français qui « globalement reprennent le narratif israélien ». Et d'ajouter : « Il suffit de voir le nombre de représentants israéliens reçus sur les chaînes de télévision et de radios tandis qu'on ne voit presque jamais l'ambassadrice palestinienne alors même que la Palestine est reconnue par la France ».
« Est-ce qu'on a le droit de tuer les journalistes israéliens proches de l'extrême droite israélienne aux propos et actions génocidaires ? Les médias français trouveraient-ils légitime de tuer de tels journalistes », interroge Jack Dion. « Les gens qui sont du côté des Palestiniens, du Liban ou de l'Iran sont considérés comme suspects », estime-t-il, tandis que le côté israélien bénéficie de la « sympathie » des médias français, dénonce le journaliste qui constate qu'il n'y a chez les journalistes français des chaînes dominantes « aucun sens de la solidarité » professionnelle. « Le carnage qui a eu lieu à Gaza et le manque de réaction de la presse française est inexplicable, injustifiable et extrêmement choquant. Nous n'avons pas vu le début d'une critique sur ces pratiques détestables. Les journalistes palestiniens et libanais ne sont pas des terroristes, ce sont des journalistes. Les affubler de cette affiliation est une manière de cracher sur leur tombe et de les tuer une deuxième fois », dénonce Jack Dion.
31.03.2026 à 12:35
Maxime Perriot
L'agression impérialiste des États-Unis et d'Israël, en Iran et au Liban, a déjà provoqué la mort de centaines de personnes. Elle pourrait également engendrer une hausse durable des prix du pétrole et du gaz. Un tel choc pétrolier pourrait accentuer la crise de la dette en cours depuis les années 2020-2022 dans le Sud global. Explications.
Tiré du site du CADTM.
Les créanciers privés ont massivement prêté aux pays du Sud global en 2023-2024
Au cours de l'année 2022, les créanciers privés se sont massivement retirés des pays du Sud Global après la hausse des taux d'intérêt décidés par la Banque centrale européenne et la Réserve fédérale étasunienne. Des taux d'intérêt de plus en plus intéressants leur étaient proposés au Nord, et ils craignaient des défauts de paiement au Sud, la crise de la dette des pays du Sud global ayant déjà débuté en 2020 au moment de la pandémie de Covid-19. Leur retrait massif et rapide avait alors été compensé par les institutions multilatérales. Parmi elles, le Fonds monétaire international a imposé des politiques contraires aux intérêts des populations en échange de prêts.
Les années 2023, et surtout 2024, avaient ensuite vu les créanciers privés – au fil de la baisse des taux d'intérêt au Nord – revenir vers les États du Sud global. Pour preuve, entre 2022 et 2024, les prêts des banques commerciales au secteur public des pays du Sud global ont presque doublé. Même chose pour les titres de dette émis par les États du Sud global sur les marchés financiers, qui sont passés de 70 milliards de dollars en 2022 à 150 milliards de dollars en 2024 [1].
Si la guerre entre l'Iran et les États-Unis dure, cela pourrait impacter durablement les prix du pétrole et du gaz et faire monter le prix des importations des États du Sud global
Si l'agression étasunienne et israélienne venait à durer, le trafic dans le détroit d'Ormuz pourrait être considérablement impacté. La hausse du prix du pétrole, qui est pour le moment spéculative [2], pourrait donc durer car 20% du pétrole consommé mondialement transite par ce détroit. Même chose pour les prix du gaz.
Or, les États du Sud global, notamment ceux d'Afrique subsaharienne, importent proportionnellement plus de produits manufacturés que les autres États, et exportent proportionnellement plus de matières premières. En cas de hausse durable du prix du pétrole, ils seront donc fortement impactés car du pétrole est nécessaire à la production (et au transport) de nombreux produits importés par ces pays. Or, l'inverse n'est pas nécessairement vrai. Par exemple, 19% des exportations de la Côté d'Ivoire sont des fèves de cacao [3], produit non transformé pour lequel la hausse du prix du pétrole n'aura d'impact que sur le prix du transport.
De la même manière, de nombreux pays des Suds importent des engrais qui nécessitent du gaz (azote) pour être produits [4]. Si le prix du gaz augmente durablement, le prix des engrais grimpera, donc celui des importations des pays des Suds également.
Une augmentation du prix des importations sans une hausse équivalente de celui des exportations demanderait aux gouvernements de se procurer davantage de devises fortes – notamment le dollar qui domine le commerce international. Une des manières de le faire est de recourir davantage à la dette, d'augmenter le niveau d'exportations – souvent en accentuant les politiques extractivistes destructrices pour le vivant et les populations locales – ou de se spécialiser toujours plus dans le tourisme.
Réaction des Banques centrales et fuite des capitaux ?
Si l'inflation venait à s'installer au Nord, il est probable que les Banques centrales dominantes (la FED, la BCE et la Banque d'Angleterre) décident d'augmenter leurs taux pour contrer l'inflation. Cela s'est déjà vu en 2022 ou au début des années 1980. Souvent, quand elles prennent ce genre de décision, cela provoque ou participe à une crise de la dette du Sud car les intérêts étant dorénavant plus intéressants au Nord, les capitaux (les créanciers privés) retrouvent de l'intérêt pour prêter aux acteur·ices et États du Nord, quittant peu à peu ceux des Suds.
Si cette hausse des taux d'intérêt par les grandes banques centrales du Nord – qui augmente mécaniquement les remboursements des pays endettés – se combine avec un choc économique qui diminue leurs revenus, alors de nombreux gouvernements des Suds devront rembourser davantage en devises fortes avec moins de revenus. Prenons quelques exemples historiques.
En parallèle de la hausse subite des taux d'intérêt décidée par la Réserve fédérale étasunienne en 1981, les pays des Suds ont dû faire face à une baisse importante des cours des matières premières, dont ils étaient des exportateurs très importants. Ils ont donc dû rembourser plus (car les taux d'intérêt augmentaient) avec moins (car leurs recettes en devises fortes issues de l'exportation de matières premières diminuaient). Résultat, de nombreux pays sont entrés en défaut de paiement et en crise de la dette.
Dans les années 2020 – 2022, même situation avec :
– une baisse des recettes en devises fortes à cause de la crise du tourisme international due à la pandémie de Covid-19 ;
– une hausse des dépenses d'importation (en devises fortes) suite à l'agression de l'Ukraine par la Russie qui a provoqué une hausse spéculative puis réelle du prix du blé et des intrants (importés par de nombreux pays) ;
– une hausse des taux d'intérêt par la FED, la BCE et la Banque d'Angleterre à partir de juin 2022.
Après la crise de 2020 - 2022, un nouveau choc fatal ?
Après la crise de la dette qui a débuté en 2020 – 2022, plusieurs pays sont entrés en défaut de paiement, ou s'en sont approchés. Ils ont fait appel au Fonds monétaire international et à d'autres créanciers multilatéraux comme la Banque mondiale. Ces derniers sont venus compenser le départ des créanciers privés, non sans imposer leurs conditionnalités néolibérales. Le FMI a prêté en échange de l'adoption de plusieurs mesures mortifères par les gouvernements : hausse de la TVA (y compris sur les produits de première nécessité), baisse des subventions publiques aux produits de première nécessité, privatisations, spécialisation toujours plus poussée vers le tourisme et l'exportation de matières premières…
L'année 2020 fut marquée par des prêts massifs du FMI adossés à ces différentes conditionnalités. Par exemple, le Fonds monétaire international a prêté pour 18 milliards de dollars aux pays d'Afrique subsaharienne en 2020 (contre 2,5 milliards en 2019) [5]. Ces prêts se sont poursuivis, dans des proportions plus faibles, dans les années qui ont suivis. Ils sont venus « sauver » les pays en difficultés d'un défaut de paiement prolongé, qui aurait été synonyme de non-remboursements des créanciers privés. Par exemple, la Zambie, le Ghana, ou encore le Sri Lanka en Asie du Sud, sont entrés en défaut de paiement et ont fait appel au FMI.
Le FMI permet donc aux créanciers privés de continuer à être remboursés en imposant des politiques qui vont clairement contre l'intérêt des populations, qui servent les créanciers privés en élevant leur remboursement au rang de priorité numéro une, au détriment des droits humains les plus basiques. L'exemple grec l'a montré au début des années 2010, durant lesquelles la Troïka a imposé à la population des politiques inhumaines qui, entre 2008 et 2014, ont fait augmenter la mortalité infantile de 42,8%, les suicides de 44%, les dépressions de 272,7%, le chômage de 190,5% et… la dette de 36,5% [6].
Précisons que la Chine est totalement complice de la politique du FMI puisqu'elle pousse différents pays, voire les aide directement, comme elle l'a fait avec l'Argentine de Milei, à rembourser le Fonds monétaire international [7].
Ce tableau montre une hausse très importante des créances du FMI envers les pays des Suds entre 2019 et 2024. Or, un nouveau choc qui viendrait frapper les pays des Suds à un moment où ils avaient retrouvé accès aux marchés financiers, serait synonyme d'un énième retour du Fonds monétaire international, à un moment où de nombreux pays des Suds sont déjà très endettés envers cette institution. On pourrait donc craindre un scénario à la grecque avec des politiques d'austérité de plus en plus dures, des conditions de vie de plus en plus difficiles pour les populations, et un approfondissement toujours plus inquiétant du modèle extractiviste exportateur destructeur du vivant.
Cette analyse n'a pas vocation à prédire l'avenir mais à montrer ce qui pourrait arriver si l'agression étasunienne sur l'Iran se prolonge. Elle se base sur les précédentes crises de la dette en tâchant de faire ressortir des points communs, des causes qui reviennent au cours des différentes crises de la dette qui ont marqué les cinquante dernières années.
Notes
[1] Chiffres issus de la base de données de la Banque mondiale, International debt statistics.
[2] C'est-à-dire basée sur des projections des marchés financiers sans rapports avec les quantités de pétrole réellement disponibles aujourd'hui.
[3] Source : OEC, https://oec.world/en/profile/country/civ.
[4] « Vers un nouveau choc pétrolier », Les Échos, 10 mars 2026, https://shows.acast.com/07b210dd-7af5-5b41-b04d-e4eb2a19e708/69b03843c36fc2d58b0d7fac.
[5] Chiffres issus de la base de données de la Banque mondiale, International debt statistics.
[6] Thomas Porcher, L'économie pour les 99%, Stock, 2024.
[7] Sur ce sujet, voir Éric Toussaint, « [Étude] Questions/réponses sur la Chine comme puissance créancière de premier ordre », 29 octobre 2024, CADTM
31.03.2026 à 12:33
Elva Araceli Fabián
Aujourd'hui, l'information est devenue un élément essentiel à notre prise de décision sur n'importe quel sujet, public ou privé, et l'intelligence artificielle associée aux réseaux sociaux, joue un rôle clé dans la création et la diffusion de tout type de contenu. - Collaboration publiée en Français et dans la langue d'origine (Espagnol)
Tiré du blogue de l'auteur.
L'IA et la désinformation : leur impact sur l'opinion publique
Aujourd'hui, l'information est devenue un élément essentiel à notre prise de décision sur n'importe quel sujet, public ou privé, et l'intelligence artificielle associée aux réseaux sociaux, joue un rôle clé dans la création et la diffusion de tout type de contenu. Cependant, cette surabondance d'informations comporte des risques et des biais qui ont un impact direct sur notre vision du monde, l'opinion publique et la participation citoyenne.
Dans ce contexte, dans les démocraties modernes, la confiance envers un gouvernement dépend en grande partie d'une communication assertive, claire et honnête, ainsi que d'une citoyenneté impliquée dans la recoupement et la vérification des informations qu'elle reçoit, au-delà de la viralisation des contenus sur les réseaux sociaux. Une citoyenneté qui exige la transparence, la responsabilité et qui valorise le journalisme de qualité comme élément fondamental pour dialoguer ou, le cas échéant, débattre de l'action politique de ses fonctionnaires publics, ce qui se manifeste de différentes manières, avec une profondeur ou une capacité d'action et d'influence politique variables selon les régions du monde. Sur le seul continent américain, ces facteurs entraînent des crises de représentativité et de compréhension des récits en raison des écarts d'inégalité éducative et technologique qui ont un impact direct sur la formation de l'opinion publique.
L'un des changements les plus significatifs est lié à l'écosystème médiatique numérique qui a permis à l'intelligence artificielle, en particulier à l'intelligence artificielle générative (IAG) en raison de sa capacité d'automatisation massive, d'être utilisée pour créer et diffuser des récits informatifs à l'échelle mondiale à une vitesse sans précédent, ce qui en fait un agent actif qui façonne et redéfinit les dynamiques sociales et politiques. Ces récits ne se contentent pas d'informer, mais peuvent être conçus – via des deepfakes[1] , la micro-segmentation ou des bots génératifs – pour manipuler l'opinion publique.
Dans cette optique, l'IAG n'est pas seulement un outil pratique pour la conception de stratégies de production et de diffusion d'informations, mais aussi un instrument utile pour la création de récits qui positionnent certaines idéologies ou visions du monde, en fonction du dirigeant ou du parti politique au pouvoir. En effet, cette technologie est largement utilisée depuis quelques années pour la création de contenu massif diffusé sur les réseaux sociaux, visant à promouvoir un groupe politique ou un programme gouvernemental donné, notamment lors de processus électoraux, de débats publics cruciaux concernant l'adoption ou la réforme d'une loi, ou encore la compréhension et l'interprétation d'un conflit armé régional ou international, entre autres[2] .
Le problème est d'autant plus flagrant que les citoyens ne s'intéressent guère à la vérification des contenus qu'ils reçoivent. Selon l'étude sur l'état du langage numérique en Amérique latine, à la fin de l'année 2024, un tiers des Mexicains ne savait pas reconnaître une fausse nouvelle, ce qui place le pays, avec le Pérou, parmi les plus vulnérables à ce type de contenu[3] .À l'échelle mondiale, 62 % des « influenceurs » – qui sont devenus des références en matière d'information pour des millions de personnes – ne vérifient pas non plus les informations qu'ils partagent sur leurs réseaux sociaux, selon l'enquête « Derrière les écrans » de l'UNESCO (2024)[4] . Sur le Vieux Continent, seuls 45 % des Européens reconnaissaient que les fausses nouvelles et la désinformation avaient un impact important sur eux (Eurobaromètre, 2024).[5]
D'une manière générale, à l'échelle mondiale, selon le Digital News Report (2025), les médias traditionnels perdent de leur audience face aux réseaux sociaux, où les influenceurs et les créateurs de contenu jouent un rôle prépondérant en tant que références pour la formation de l'opinion publique, étant, avec les acteurs politiques, les principaux diffuseurs de fausses informations. Par ailleurs, la fragmentation de la consommation d'informations soulève de sérieuses préoccupations concernant la désinformation qui, selon les données du rapport, reste élevée, puisque 58 % des personnes interrogées déclarent avoir des difficultés à distinguer le vrai du faux sur Internet, conséquence de la perte de confiance dans l'information depuis la pandémie.
Compte tenu de ces données, se fier aux informations diffusées sur les réseaux sociaux sans procéder au préalable à une vérification constante et approfondie auprès d'autres sources d'information favorise la manipulation délibérée et partiale[6] de la part d'acteurs au pouvoir qui construisent des récits alignés sur leurs intérêts politiques et économiques, au détriment des institutions démocratiques. Cela a accru la polarisation sociale, la discrimination et le rejet de l' t de la différence, comme l'ont montré des sujets liés à la migration, à la diversité sexuelle, à la défense de l'environnement[7] ou aux positions critiques à l'égard du gouvernement en place, qui encouragent la censure, l'autocensure et la violence.
Ainsi, sans accès à des informations vérifiées, se met en place une adhésion collective artificielle, reposant sur des fondements fragiles, basée sur des rumeurs mais dépourvue de vérification solide s'appuyant sur des faits concrets et objectifs ; validant ainsi le principe d'orchestration de Joseph Goebbels : « la propagande doit se limiter à un petit nombre d'idées et les répéter inlassablement, présentées encore et encore sous différents angles mais convergeant toujours vers le même concept. Sans faille ni doute », d'où découle la célèbre phrase « si un mensonge est répété suffisamment, il finit par devenir une vérité », qui repose sur l'idée de la répétition constante pour créer une illusion de vérité.
Elva Araceli Fabián
Titulaire d'un doctorat en sciences sociales, avec une spécialisation en histoire et politique de l'Amérique latine et du Mexique. Professeure-chercheuse à l'Université de Guadalajara, au Mexique. Spécialiste des études sur le journalisme d'investigation, les relations entre la presse et le pouvoir, la liberté d'expression et l'accès à l'information. Membre du réseau @ReddePolitólogas #NoSinMujeres
@Lafabianne sur X
Araceli Fabián sur FB
Notes
[1] Contenus vidéo, audio ou image générés ou manipulés à l'aide d'une intelligence artificielle générative de haut niveau. Ces contenus donnent l'impression qu'une personne dit ou fait quelque chose qui, en réalité, ne s'est jamais produit ou n'a jamais été fait. Cela a des implications en matière de vie privée et de confiance du public (Kietzmann, et al., 2020).
[2] Quelques exemples à l'échelle internationale et de nature géopolitique : le référendum sur le Brexit (2016) ; l'élection présidentielle aux États-Unis (2016) ; l'élection en Turquie (2019) ; la pandémie mondiale de COVID ; l'attaque du Capitole aux États-Unis (2021) ; les élections présidentielles en France (2017 et 2022) et, plus récemment, les récits autour du conflit israélo-palestinien (2023 – aujourd'hui) et l'invasion du Venezuela (2025 – 2026).
[3] Riquelme, R. (28 juillet 2025). Un tiers des Mexicains ne sait pas reconnaître une fausse nouvelle. El Economista.https://www.eleconomista.com.mx/tecnologia/tercio-mexicanos-reconocer-noticia-falsa-20250728-770127.html
[4]ONU (2024, 27 novembre). 62 % des influenceurs ne vérifient pas les informations qu'ils partagent sur les réseaux sociaux. [Communiqué de presse]. ONU https://news.un.org/es/story/2024/11/1534691
[5] Car, P. (19 février 2025). Vérification des faits et modération des contenus. Parlement européen. https://epthinktank.eu/2025/02/19/fact-checking-and-content-moderation/
[6] En raison des algorithmes qui ne sont pas exempts de reproduire les biais présents dans les données avec lesquelles ils sont entraînés, ce qui conduit à des perceptions, des décisions et des actions discriminatoires et exclusives fondées sur le genre, la race ou l'âge. (Piedra-Alegría, 2024).
[7] Planelles, M. (9 janvier 2026). Les 400 coups de Trump à l'environnement mondial : les États-Unis deviennent le super-vilain de la lutte mondiale contre le changement climatique. El País. https://bit.ly/4bqel48
31.03.2026 à 12:32
CADTM
Réunis à Porto Alegre — ville symbole des luttes internationales, riche d'importantes traditions et aspirations démocratiques — des milliers d'activistes provenant de plus de quarante pays des cinq continents célèbrent notre unité dans la diversité, cherchant à faire progresser l'organisation de la résistance et la lutte contre les différentes formes de fascisme, l'extrême droite et l'impérialisme dans sa phase la plus agressive.
Tiré du site du CADTM.
Au cours de cette même semaine, la caravane Nuestra América vers Cuba a eu lieu ; plus d'un million de personnes sont descendues dans les rues en Argentine, luttant pour la mémoire et contre Milei ; des centaines de milliers ont participé à la mobilisation antifasciste au Royaume-Uni et, surtout, la grande et historique manifestation « No Kings » aux États-Unis, où des millions d'Américains se sont rassemblés dans des centaines de villes, déclarant une fois de plus Trump ennemi de l'humanité.
Le système capitaliste-impérialiste traverse une crise profonde et un déclin économique, social et moral marqué. La réponse des puissances impérialistes à ce déclin a été la promotion du fascisme partout, l'imposition de politiques néolibérales, des agressions militaires contre les nations les plus faibles et leur recolonisation.
Dans chaque pays, les menaces fascistes et néolibérales prennent des formes particulières, mais présentent des caractéristiques communes : l'élimination des libertés démocratiques ; la destruction des droits du travail ; l'augmentation du chômage structurel ; le démantèlement de la protection sociale ; la répression des organisations syndicales et populaires ; la privatisation des services publics ; des politiques d'« austérité » qui suppriment tout investissement social ; le négationnisme scientifique et climatique ; l'expropriation des paysans au profit de l'agro-industrie ; le déplacement forcé des populations autochtones pour promouvoir un extractivisme effréné ; des politiques migratoires ultra-restrictives ; et une forte augmentation des dépenses militaires.
L'extrême droite et les forces néofascistes mènent une vaste offensive, instrumentalisant le mécontentement face aux conséquences désastreuses du néolibéralisme afin d'accélérer ces politiques. À l'instar du fascisme classique, elles cherchent à orienter ce mécontentement contre les groupes opprimés et dépossédés : migrants, femmes, personnes LGBTQ+, bénéficiaires de programmes d'inclusion, personnes racisées et minorités nationales ou religieuses. Le nationalisme exacerbé, le racisme, la xénophobie, le sexisme, la haine anti-LGBTQI+, l'incitation à la haine et la banalisation de la cruauté accompagnent l'avancée de l'extrême droite à chaque étape, selon les particularités de chaque pays.
La volonté de concentrer la richesse entre les mains du capital et la recherche effrénée du profit maximal qui sous-tend les politiques de l'extrême droite se manifestent également par l'intensification des agressions impérialistes visant à monopoliser les ressources et à exploiter les populations.
L'impérialisme devient de plus en plus déchaîné, agressif et belliciste ; il piétine le droit international, la Charte des Nations unies et l'autodétermination des peuples ; il impose des sanctions, attaque et bombarde les nations qui ne se soumettent pas à ses diktats ; il enlève et assassine des chefs d'État.
Cela va de pair avec la perpétuation de situations coloniales qui, dans le cas de la Palestine, prennent la forme d'un génocide explicite à Gaza, orchestré par l'État sioniste d'Israël, soutenu inconditionnellement par les États-Unis, avec la complicité d'autres pays impérialistes. En outre, Israël a récemment envahi et bombardé de manière criminelle le Liban et affirme qu'il annexera le sud du pays.
Nous luttons contre tous les impérialismes et soutenons la lutte des peuples pour leur autodétermination, par tous les moyens nécessaires.
L'extrême droite, en plus de sa complicité avec le gouvernement génocidaire de Netanyahu, tisse des liens internationaux, organise des congrès, des think tanks, des déclarations conjointes, un soutien mutuel dans les processus électoraux, ainsi que des programmes de propagande et de désinformation. Elle bénéficie également du soutien direct (ou indirect) des grandes entreprises technologiques, déstabilisant les gouvernements qui résistent à l'impérialisme et amplifiant la propagande réactionnaire dans les espaces numériques.
Les forces qui combattent l'ascension de l'extrême droite sont diverses et présentent différentes analyses, stratégies, tactiques, programmes et politiques d'alliance. L'expérience nous enseigne que, tout en reconnaissant ces différences, il est essentiel d'articuler une lutte unitaire contre nos ennemis. Cette convergence doit inclure toutes les forces prêtes à défendre les classes travailleuses, les paysans, les migrants, les femmes, les personnes LGBTQ+, les personnes racisées, les minorités nationales ou religieuses opprimées et les peuples autochtones ; à défendre la nature contre le capitalisme écocide ; à combattre les agressions impérialistes et coloniales, quelle que soit leur origine ; à lutter pour la fin de l'OTAN ; et à soutenir la lutte des peuples et des gouvernements qui résistent. Il est urgent de partager les analyses, de renforcer les liens et de mener des actions concrètes.
Au-delà de la résistance au fascisme et à l'impérialisme, nous aspirons également à construire les bases pour avancer à partir de convergences sur des aspects centraux et unitaires. Pour combattre l'autoritarisme, il est nécessaire de restaurer, d'élargir et d'approfondir les droits démocratiques fondés sur la participation populaire, du niveau local au niveau national et dans les instances internationales. Nous affirmons la centralité du monde du travail et proposons de promouvoir des initiatives communes pour organiser la résistance mondiale contre les violences fascistes et la précarisation néolibérale. La défense d'un avenir durable exige de s'attaquer directement à l'écocide promu par le capitalisme et par les gouvernements d'extrême droite, qui traitent la nature comme une marchandise et démantèlent la protection environnementale au nom du profit. Nous soulignons l'importance de la réforme agraire comme voie nécessaire vers la souveraineté alimentaire.
Jamais la lutte contre l'impérialisme et le fascisme n'a été aussi urgente et nécessaire qu'aujourd'hui. Cette lutte doit être articulée à l'échelle internationale. La Conférence antifasciste pour la souveraineté des peuples s'engage à poursuivre la lutte sans relâche et à constituer un espace de construction d'unités face à l'ascension de l'extrême droite et aux agressions impérialistes. Face à la barbarie, nous levons la bannière de la solidarité internationale, de la lutte des peuples et d'un avenir socialiste, écologique, démocratique, féministe et antiraciste.
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Nous proposons :
Le Comité international, en coordination avec le comité local, sera chargé d'organiser la planification de la prochaine Conférence et de proposer des critères et des initiatives pour l'inclusion de nouvelles organisations.
Compte tenu de l'existence de nombreuses organisations et associations engagées dans la lutte contre le fascisme et l'impérialisme, nous proposons la création d'un espace de coordination internationale afin d'unifier cette lutte à l'échelle mondiale, ainsi que l'encouragement à l'organisation de conférences antifascistes et anti-impérialistes régionales et nationales, dans le but de tenir une 2e Conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples.
Toutes les organisations participantes à cette Conférence, sauf indication contraire, sont automatiquement signataires de cette déclaration.
Soutenir la construction d'une conférence latino-américaine en Argentine, à une date et selon un format à proposer par la délégation et les organisations argentines, en dialogue avec le comité international.
Soutenir une conférence régionale en Amérique du Nord impliquant des organisations du Mexique, des États-Unis, du Canada, des Caraïbes et de l'Amérique centrale.
Soutenir la Flottille globale Sumud, qui cherche à nouveau à briser le blocus et à dénoncer le génocide à Gaza. La lutte du peuple palestinien — à Gaza et en Cisjordanie — est la cause de l'humanité. Nous soutenons la solidarité active, notamment à travers des initiatives telles que le BDS.
Solidarité avec Cuba face au blocus criminel imposé par les États-Unis et aux menaces contre sa souveraineté. Soutien à toutes les initiatives de solidarité, telles que les récentes flottilles vers l'île.
Condamnation de l'invasion du Venezuela et de l'enlèvement et de l'emprisonnement du président Nicolás Maduro et de la députée Cilia Flores, et soutien à la lutte pour leur libération.
Condamnation de l'attaque militaire contre l'Iran par les États-Unis et Israël. Respect de l'autodétermination du peuple iranien et fin des sanctions unilatérales.
Défense de l'indépendance, de l'autodétermination et de la souveraineté de tous les territoires sous occupation coloniale et impérialiste.
Dénoncer l'ingérence étrangère en Haïti et soutenir la lutte de son peuple.
Soutien à la lutte du Front Polisario pour l'indépendance du Sahara occidental, droit reconnu par l'ONU.
Soutien à la lutte du peuple portoricain pour l'autodétermination et l'indépendance.
Soutien à la rencontre anti-OTAN en Turquie en 2026.
Soutien à la contre-sommet du G7 en France et en Suisse en juin 2026.
Soutenir les initiatives contre le négationnisme climatique, telles que les mobilisations et rencontres écosocialistes en cours d'organisation.
Soutenir et contribuer à la construction du prochain Forum social mondial au Bénin, en août 2026.
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VAINCRE LES FASCISMES ET L'IMPÉRIALISME EST UNE TÂCHE URGENTE DE NOTRE ÉPOQUE
Porto Alegre, 29 mars 2026.
31.03.2026 à 12:18
news.un.org
Tandis que le conflit avec le Pakistan se rapproche des centres urbains afghans, un autre étau se resserre à l'intérieur du pays : celui des décrets imposés par les talibans. Entre guerre régionale et durcissement du régime, les femmes afghanes se retrouvent en première ligne.
Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/29/toutes-les-filles-ont-le-droit-daller-a-lecole-et-autres-textes/
Invitée mardi au point de presse quotidien de l'ONU, Susan Ferguson, représentante d'ONU Femmes en Afghanistan, a dressé depuis Kaboul un constat d'une rare gravité : « Pour les femmes et les filles en Afghanistan, 2026 s'annonçait déjà comme une année extrêmement difficile. Désormais, avec le conflit au Moyen-Orient et les hostilités en cours avec le Pakistan, beaucoup font face à encore plus de traumatismes et de difficultés ».
La veille au soir, une frappe aérienne attribuée aux forces pakistanaises a touché un centre de soins pour personnes dépendantes dans la capitale afghane. « Beaucoup ont été tués et blessés », a-t-elle rapporté, évoquant une scène « dévastatrice » encore visible quelques heures plus tard. La Mission d'assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) a confirmé dans un communiqué que l'attaque avait visé l'hôpital Omid, faisant des dizaines de victimes. La mission onusienne rappelle qu'« en vertu du droit international, les attaques contre les hôpitaux et les installations civiles sont strictement interdites ».
Depuis fin février, l'Afghanistan se retrouve pris dans une double spirale : à l'ouest, la guerre déclenchée par les frappes américaines et israéliennes contre l'Iran ; à l'est, une escalade militaire avec le Pakistan, qui accuse les talibans d'abriter des combattants du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), un groupe armé soupçonné de mener des attaques meurtrières sur le sol pakistanais. Échanges de tirs, frappes aériennes pakistanaises et fermetures de postes-frontières se multiplient. Selon la MANUA, au moins 76 civils ont été tués et 213 blessés dans ces violences avant même le bombardement de lundi à Kaboul.
Déplacements à répétition, vies disloquées
Dans l'est du pays, les chiffres disent l'ampleur du choc. Plus de 64 000 personnes ont été affectées par l'escalade militaire dans quatre districts frontaliers, « un peu plus de la moitié étant des femmes et des filles », selon Mme Ferguson. Certaines ont déjà quitté leur domicile au moins une fois au cours de l'année écoulée, notamment après le séisme d'août 2025 dans l'est du pays.
« Pour beaucoup de femmes, c'est la deuxième, voire la troisième fois qu'elles sont contraintes de fuir au cours de l'année écoulée », a-t-elle souligné. Sur les routes, elles redoutent « la violence ou l'exploitation », tandis que l'accès aux services de base – santé, eau, moyens de subsistance – s'effondre à nouveau.
À l'ouest, une autre vague se profile : celle des retours depuis l'Iran, que l'ONU anticipe dans les semaines à venir. Des femmes seules ou accompagnées d'enfants devraient affluer vers une frontière déjà sous tension en raison de l'offensive israélo-américaine contre Téhéran, obligeant les agences humanitaires à se préparer à un nouvel afflux.
Dans ce contexte, le Programme alimentaire mondial (PAM) a lancé une réponse d'urgence pour plus de 20 000 familles déplacées, distribuant des rations immédiates avant une aide alimentaire ou financière plus durable. L'opération doit s'étendre à huit provinces.
Une crise économique qui frappe d'abord les femmes
À la violence militaire s'ajoute une pression économique croissante. « Les femmes et les filles en Afghanistan ne peuvent tout simplement pas se permettre un nouveau choc économique », a averti Mme Ferguson. Déjà, 10,7 millions d'entre elles avaient besoin d'une assistance humanitaire en 2026. La hausse des prix liée aux conflits régionaux menace désormais l'accès même à la nourriture.
Les ménages dirigés par des femmes, particulièrement vulnérables, sont en première ligne. ONU Femmes tente d'élargir les aides en espèces, de distribuer des kits de première nécessité et de soutenir de petites activités génératrices de revenus. Mais l'agence fait face à un déficit de financement de 50 %.
Un système juridique qui entérine la violence
C'est pourtant sur le terrain des droits que le constat est le plus accablant. Mme Ferguson a dénoncé un récent « décret numéro 12 » qui « supprime formellement l'égalité entre les hommes et les femmes devant la loi » et autorise des formes de violence domestique.
Dans le détail, ce texte permet à des figures masculines – maris, pères – d'exercer une « discipline morale » en dehors des institutions judiciaires, y compris par des châtiments corporels. Il rend aussi l'accès à la justice quasi impossible : pour faire reconnaître des violences, une femme doit présenter des blessures visibles et se rendre au tribunal accompagnée d'un tuteur masculin, potentiellement son agresseur.
« Nous sommes profondément préoccupés par ce décret », a insisté la responsable onusienne, appelant les autorités de facto à respecter les obligations internationales du pays en matière de droits humains.
Les chiffres illustrent déjà l'ampleur du recul : seuls 14% des femmes déclarent avoir accès à des mécanismes formels de règlement des litiges, contre 53% des hommes.
Le risque de l'habitude
Au-delà de l'urgence humanitaire et juridique, Mme Ferguson a pointé un danger plus insidieux, celui de l'accoutumance. « L'un des plus grands risques auxquels sont confrontées les femmes afghanes est la normalisation », a-t-elle averti. « Quand nous commençons à accepter cela comme normal, nous cessons de croire que cela peut changer – et nous cessons de le voir ».
Dans un pays où les femmes sont déjà confrontées à « la crise des droits des femmes la plus grave au monde », selon l'ONU, cette banalisation pourrait s'avérer fatale.
Malgré les restrictions – notamment l'interdiction faite aux employées afghanes d'accéder aux locaux de l'ONU – les agences assurent poursuivre leurs activités, souvent à distance ou via des ONG locales. En 2025, plus de 350 000 femmes ont ainsi pu accéder à des services essentiels grâce à ONU Femmes.
Mais pour combien de temps encore ? Mardi matin, le Conseil de sécurité n'a renouvelé le mandat de la MANUA que pour trois mois, signe des divisions persistantes sur la stratégie à adopter face aux talibans.
Sur le terrain, pourtant, l'urgence ne se négocie pas. « Le changement est encore possible, mais seulement si le monde continue de se tenir aux côtés des femmes afghanes », a plaidé Mme Ferguson.
https://news.un.org/fr/story/2026/03/1158577
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31.03.2026 à 12:17
news.un.org
Qu'il s'agisse de l'affaire Pelicot ou des « dossiers » Epstein, la violence contre les femmes est devenue une « urgence mondiale », a affirmé vendredi à Genève le chef des droits de l'homme de l'ONU, exhortant les États « à enquêter sur tous les crimes présumés, protéger les survivantes et garantir que justice soit faite sans crainte ni favoritisme ».
Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/09/de-pelicot-a-epstein-lurgence-mondiale-de-la-violence-contre-les-femmes/?jetpack_skip_subscription_popup
Selon le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Volker Türk, les affaires Pelicot et Epstein montrent, toutes deux, « l'ampleur de l'exploitation et des abus dont sont victimes les femmes et les filles ».
« Quelqu'un pense-t-il qu'il n'y a pas beaucoup d'autres hommes comme Dominique Pelicot ou Jeffrey Epstein ? », a-t-il demandé devant le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies réuni à Genève.
« Ces abus horribles sont rendus possibles par des systèmes sociaux qui réduisent au silence les femmes et les filles et protègent les hommes puissants de toute responsabilité », a-t-il ajouté.
Dans l'affaire Pelicot, dite des viols de Mazan, Dominique Pelicot est accusé d'avoir drogué son épouse, Gisèle Pelicot, pour la livrer à des dizaines d'hommes recrutés en ligne entre 2011 et 2020. En refusant le huis clos, Gisèle Pelicot a transformé le procès d'une cinquantaine d'accusés en une confrontation publique autour du consentement, de la soumission chimique et de la responsabilité collective.
50 000 femmes et filles tuées en 2024
A l'échelle internationale, l'affaire Jeffrey Epstein a révélé, elle aussi, l'ampleur de réseaux d'exploitation sexuelle dans le monde. Le financier américain a été retrouvé pendu en prison en 2019, avant d'être jugé pour trafic sexuel de mineures.
Deux dossiers distincts, mais une même onde de choc : celle d'un système où l'emprise, les complicités et le silence permettent aux violences sexuelles de prospérer bien au-delà des sphères privées.
Pour le chef des droits de l'homme, « la violence à l'égard des femmes, notamment les féminicides, constitue une urgence ».
Selon le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme (HCDH), environ 50 000 femmes et filles ont été tuées dans le monde en 2024, la plupart par des membres de leur famille.
M. Türk s'est également dit profondément préoccupé par le nombre croissant d'attaques, y compris en ligne, contre les femmes dans la vie publique. Toutes les femmes politiques que je rencontre me disent qu'elles sont constamment confrontées à la misogynie et à la haine en ». Les conflits armés ont presque doublé depuis 2010
Lors de son discours sur la situation des droits de l'homme dans le monde, M Türk s'est également inquiété du recours à la menace et à la force pour résoudre les conflits.
Alors que le nombre de conflits armés a presque doublé depuis 2010, pour atteindre environ 60, les attaques contre les civils ont augmenté de près d'un tiers.
Dans ce contexte de dégradation sécuritaire, il a cité plusieurs foyers de crise où ces dynamiques sont à l'œuvre, du Soudan à la République démocratique du Congo, des territoires palestiniens occupés au Myanmar et au Sahel. Il a appelé à mettre en lumière la lutte pour le pouvoir et les ressources qui alimente les conflits, et les moyens de l'arrêter.
Dans la Corne de l'Afrique, ces préoccupations prennent une dimension particulière. M. Türk s'est inquiété des tensions entre l'Éthiopie et l'Érythrée, qui risquent de s'aggraver encore. Il a appelé toutes les parties à renforcer la protection des civils et à faire preuve de la plus grande retenue.
Répression au Sahel
S'agissant du Soudan du Sud, le chef des droits de l'homme s'est dit « consterné » de voir que les civils sont les premières victimes des attaques militaires aveugles menées par les forces de l'opposition et du gouvernement, y compris les bombardements aériens, et qu'ils sont victimes de violences sexuelles liées au conflit.
Dans tout le Sahel, les défenseurs des droits humains et les journalistes sont arbitrairement arrêtés et détenus, les médias indépendants sont interdits et les partis politiques dissous, dans le cadre d'une réponse militarisée à l'extrémisme violent.
Malgré ces contraintes, certaines transitions politiques récentes illustrent des tentatives de retour à l'ordre constitutionnel. Les élections qui se sont tenues en Guinée en décembre dernier ont marqué une transition vers le rétablissement de cet ordre constitutionnel. « Cependant, de graves violations persistent, notamment la restriction de l'espace civique, les disparitions forcées et les coupures d'accès à l'Internet », a-t-il détaillé au sujet de la situation à Conakry.
Droits fondamentaux menacés en Iran et en Chine
Cette persistance des violations des droits fondamentaux se retrouve également dans d'autres régions du monde, comme en Iran.
Le Haut-Commissaire s'est dit « horrifié » par les indications des récentes peines capitales contre huit manifestants en Iran.
Parmi les personnes condamnées figurent deux enfants. Et 30 autres Iraniens pourraient être exposés à la même sentence. Il a demandé des investigations indépendantes et des procès équitables et il a réitéré son souhait d'un moratoire sur la peine capitale.
Ces préoccupations concernant la protection des droits fondamentaux se manifestent également dans d'autres pays, comme la Chine où les autorités sont invitées « à cesser d'utiliser des dispositions pénales et de sécurité nationale vagues pour réprimer l'exercice pacifique des droits fondamentaux ».
M. Türk a regretté également « l'absence de suivi par les autorités des recommandations précédentes et des mesures de reddition des comptes visant à protéger les droits des Ouïghours et des autres minorités musulmanes du Xinjiang, ainsi que ceux des Tibétains dans leurs régions ».
« Les droits humains sont plus populaires que le populisme »
Lors de ce tour d'horizon de l'actualité des droits humains dans le monde, le Haut-Commissaire s'est inquiété de « la crise économique de longue date » à Cuba, qui a été aggravée par les récentes restrictions américaines sur l'accès au carburant, poussant le pays « au bord de l'effondrement ». « Les enfants atteints de cancer meurent faute de médicaments et de traitements », a-t-il déploré.
Devant le Conseil des droits de l'homme, il a ensuite évoqué la situation des migrants et des populations vulnérables dans d'autres pays. Aux États-Unis, les agents de l'immigration et d'autres agents ont fait usage d'une force excessive lors d'opérations de grande envergure contre des migrants et des manifestants pacifiques, et ont abattu plusieurs personnes au cours de ces opérations.
La question des droits des migrants se retrouve également en Europe, avec des mesures qui pourraient limiter leur accès aux services essentiels.
Face à ces défis mondiaux, le HCDH lancera prochainement une Alliance mondiale pour les droits de l'homme, visant à canaliser l'engagement international.
Selon M. Türk, « les droits de l'homme sont plus populaires que le populisme » et constituent un garde-fou indispensable contre les abus de pouvoir, en protégeant l'État de droit pour « empêcher les puissants de faire tout ce qu'ils veulent ».
https://news.un.org/fr/story/2026/02/1158478
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31.03.2026 à 12:16
Rafia Zakaria
J'ai commencé cette chronique sur le thème de la Journée internationale des femmes (8 mars) par la nouvelle de cet assassinat grotesque, car il incarne le type de femme qui est haïe dans de nombreux pays musulmans, y compris au Pakistan.
Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/19/la-guerre-contre-les-femmes/?jetpack_skip_subscription_popup
Récemment, Yanar Mohammed, pionnière des droits des femmes en Irak et dans le reste du monde musulman, se trouvait devant son domicile lorsqu'elle a été tuée par des hommes armés qui l'ont criblée de balles. Cette militante âgée de 66 ans était revenue en Irak depuis le Canada quelques jours auparavant. Au cours de sa longue et courageuse carrière, Yanar Mohammed avait milité contre les crimes d'« honneur », la violence domestique et l'extrémisme religieux. Elle avait créé des refuges en Irak qui ont sauvé des centaines de femmes de l'exploitation et des abus. Dans une interview accordée en 2022, elle avait évoqué les difficultés persistantes des femmes qui avaient survécu à l'esclavage et aux abus commis par l'État islamique. Selon elle, au moins 10 000 femmes avaient été victimes de l'État islamique.
J'ai commencé cette chronique sur le thème de la Journée internationale des femmes (8 mars) par la nouvelle de cet assassinat grotesque, car il incarne le type de femme qui est haïe dans de nombreux pays musulmans, y compris au Pakistan. Ce n'est un secret pour personne que militer pour la cause des femmes est une activité dangereuse dans ces pays. Yanar Mohammed et d'autres comme elle ont reçu des centaines de menaces de mort. Cette tendance se poursuit. Si vous êtes une femme qui prend la parole pour défendre les femmes dans le monde musulman, des menaces proférées par des hommes apparaissent sur votre compte Instagram, dans vos e-mails, vos SMS, etc. Les militantes apprennent à les ignorer et à les considérer comme l'une des conséquences sinistres du fait de s'exprimer dans une société qui ne veut pas que les femmes s'expriment.
Cela conduit parfois à la mort. Qu'il s'agisse d'une féministe respectée comme Yanar Mohammad ou d'une adolescente star de TikTok comme Sana Yousaf, tuée par un homme chez elle à Islamabad l'année dernière, ce sont les femmes qui sont prises pour cibles. L'existence d'une femme qui ne reconnaît aucun homme comme son supérieur est en quelque sorte une menace trop grande à supporter. Qu'elle critique l'exploitation des femmes par des groupes terroristes comme l'État islamique ou qu'elle repousse des avances, elle est considérée comme une rebelle pour avoir refusé de se plier à la volonté des hommes.
Dans de nombreux cas, les femmes musulmanes ont été prises pour cible en raison d'interprétations rigoristes de la religion. Sur la base de ces interprétations, la société s'est opposée à la présence des femmes dans la sphère publique et à des postes de direction. La tendance était donc d'utiliser la religion pour imposer des restrictions culturelles. Même celles qui travaillaient hors de leur foyer n'ont pas été épargnées, bien que la toute première femme musulmane, Hazrat Khadija, fût une femme d'affaires.
Les réseaux sociaux regorgent d'abus à l'encontre des femmes.
Des objections similaires ont été formulées à l'encontre des femmes qui choisissaient elles-mêmes leur conjoint ou demandaient le divorce, alors même qu'il existe des interdictions religieuses claires contre les mariages forcés et qu'il est permis à une femme de demander le divorce. Et pourtant, le mariage libre et le divorce sont tous deux cités comme des exemples de « déviation » dans les sociétés patriarcales. Au fil du temps, cependant, les travaux de spécialistes des religions, dont certaines sont des femmes, ont mis en évidence le caractère fallacieux des interprétations rigides de la foi. En conséquence, parmi les Pakistanais instruits, ces vieilles tactiques visant à restreindre les femmes perdent de leur emprise.
Mais la haine est encore bien présente. Les Reels d'Instagram et les clips TikTok regorgent d'insultes, de railleries et de diverses autres formes de haine à l'égard des femmes. Cette année, si des marches sont organisées pour célébrer la Journée internationale des femmes, les réseaux sociaux déborderont une fois de plus d'insultes — se moquant des femmes, prétendant que leurs actions ne sont que de la mise en scène, maudissant celles qui se revendiquent du féminisme, etc. Ces propos jailliront même de la bouche d'hommes qui se croient « progressistes ».
Ces derniers temps, ce qui caractérise le vocabulaire utilisé dans la réaction hostile à l'égard des femmes, c'est qu'il est presque entièrement emprunté à l'Occident. Les hommes pakistanais qui passent beaucoup de temps sur Internet ont été influencés par la misogynie véhiculée par des hommes comme Andrew Tate. Cette nouvelle forme de virulence considère les femmes comme des croqueuses de diamants, stupides et, d'une manière générale, comme des êtres inférieurs. Surtout, elle considère l'oppression des femmes comme essentielle à la suprématie des hommes. Cette nouvelle forme occidentale d'antiféminisme s'appuie sur le sentiment d'impuissance, réel ou imaginaire, des hommes dans un monde occidental où ils doivent redéfinir ce que signifie être un homme.
Même si les hommes pakistanais ne vivent pas dans un monde occidental où les femmes ont accumulé suffisamment de pouvoir économique pour être autonomes, ils ont tout de même adopté les propos haineux que les hommes occidentaux ont à offrir. Cette nouvelle vague a renforcé le discours misogyne existant dans le monde musulman. Ainsi, en cette Journée internationale des femmes, toute Pakistanaise qui publiera quoi que ce soit sur les droits des femmes, sur le fait de s'exprimer haut et fort, sur les problèmes auxquels les femmes pakistanaises sont confrontées face à la militarisation mondiale et à l'oppression locale sera la cible de messages haineux dont le style et le contenu sont empruntés aux misogynes américains et européens.
Tout ce que les femmes pakistanaises peuvent faire, c'est se souvenir de la force de femmes comme Yanar Mohammed qui refusent de se laisser intimider. Elles choisissent de se tenir devant leur foyer, réel ou virtuel, et de dire la vérité.
Rafia Zakaria, 7 mars 2026 rafia.zakaria@gmail.com Rafia Zakaria est avocate et militante des droits humains. Elle tient une chronique pour DAWN Pakistan et contribue régulièrement à Al Jazeera America, Dissent, Guernica et de nombreuses autres publications. Elle est l'autrice de *The Upstairs Wife : An Intimate History of Pakistan* (Beacon Press, 2015). Elle tweete sous le nom @rafiazakaria https://www.dawn.com/news/1979351/the-war-on-women Traduit par DE
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31.03.2026 à 12:15
Yekaterina Neroznikova
Depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, la propagande antiféministe russe s'est radicalisée, amalgamant féministes, personnes LGBTQ+ et « influence occidentale » dans un rejet unifié des « valeurs traditionnelles ».
« Un homme du Daghestan préférerait mourir debout plutôt que de devenir une femme »
Yekaterina Neroznikova, militante des droits humains au sein du groupe de crise Marem (Марем), actif au Caucase du Nord, déconstruit deux thèses antiféministes centrales : que les féministes déstabiliseraient la natalité, et que les femmes seraient déjà surreprésentées dans les institutions d'État. Elle montre comment répression, misogynie d'État et guerre s'imbriquent, et pourquoi les initiatives militantes de base continuent de résister malgré les menaces et les poursuites. [AN]
Femmes, levez la main
Les politiciens russes estiment que les femmes russes n'ont pas besoin du féminisme. Pour eux, c'est comme une maladie : d'abord on arrête de se raser les aisselles, ensuite on prend les hommes en haine, et après on sait ce qui vient – le mode de vie « sans enfants », le séparatisme lesbien et le mouvement antiguerre. On se sert des féministes pour effrayer les femmes et les enfants, sans jamais expliquer en quoi elles seraient si mauvaises.
« Un homme du Daghestan préférerait mourir debout plutôt que de devenir une femme ! Que les femmes des montagnes restent des femmes des montagnes et ne deviennent pas des lesbiennes ! Et personne – ni l'Occident ni quiconque – ne peut mettre la Russie à genoux ! »
Ces mots sont ceux de Gadjimourad Magomedov, directeur de l'École de football de réserve olympique du Daghestan, prononcés trois mois après le début de l'invasion à grande échelle de la Russie en Ukraine, lors d'un rassemblement en soutien aux forces armées russes [1]. Ce court discours illustre d'emblée trois questions de genre qui se sont aiguisées depuis le début de la guerre : la transphobie, renforcée après l'interdiction du changement de genre ; la persécution des personnes LGBTQ+ ; et l'opposition active entre les soi-disant valeurs familiales traditionnelles et l'influence corruptrice de l'Occident, censée dévoyer femmes et enfants russes. Selon les autorités russes et leurs propagandistes, il faut protéger les femmes de l'influence des féministes – nourries par l'Occident, elles n'auraient qu'un seul désir : transformer tout le monde en êtres asexués et sans enfants.
Voici un extrait d'une chronique du poète et publiciste Igor Karaulov :
Le féminisme n'est pas nécessaire en premier lieu aux femmes elles-mêmes. Une femme qui réussit n'insistera pas pour qu'on l'appelle « manageuse », « rédactrice en cheffe » ou « entrepreneuse ». Elle ne verra pas d'inconvénient à ce qu'un homme lui tende la main ou lui ouvre une porte – elle n'y voit rien d'humiliant. Elle ne s'affirmera pas en refusant de se raser les aisselles ; elle connaît de meilleures façons de le faire. Elle apprécie sa féminité. Elle apprécie la virilité chez les hommes et veut leur plaire. Ces exemples montrent que le choix entre « féminisme » et un patriarcat à la Domostroï [2] est une fausse alternative, et qu'il n'est pas obligatoire de choisir l'un de ces deux partis [3].
L'auteur s'adresse aux personnes de 30-40 ans qui ont grandi à l'époque des films érotiques de Tinto Brass [4], où les femmes ne se rasent ni les aisselles ni d'autres parties du corps, ce qui ne les empêche pas d'être féminines et sexy. Pourtant, les histoires de peur autour des « terribles féministes poilues » résonnent encore dans certains cœurs russes. Ce procédé est-il encore efficace après quatre ans de guerre totale, ou faut-il désormais des accusations plus sérieuses ?
Thèse n°1 : les féministes ont volé nos enfants. Ou bien pas ?
Le féminisme est un phénomène visant peut-être à défendre les droits des femmes, mais qui aura de grandes conséquences négatives. Si les droits des femmes sont vraiment développés, les filles ne voudront pas se marier et n'auront pas d'enfants. Voilà le problème. Elles veulent être égales aux hommes. C'est compréhensible. Mais un homme ne peut pas accoucher… Il faut être très prudent avec le féminisme.
Cette déclaration de Vladimir Jirinovski, défunt dirigeant du LDPR (Parti libéral-démocrate de Russie, ЛДПР) [5], est un aveu assez candide sur le « danger » du féminisme. Aujourd'hui, les opposant·es au féminisme dans l'espace public russe le répètent comme une évidence : la femme doit être épouse et mère, rien de plus.
« La chose la plus importante pour une femme est d'enfanter et de prendre soin de ses enfants. La capacité de donner la vie est un précieux don, et la famille est la priorité absolue de l'État. » Tels sont les termes dans lesquels Vladimir Poutine a félicité les Russes le 8 mars 2024. Il a dit à plusieurs reprises qu'avoir des enfants devrait être à la mode et qu'il faudrait prendre exemple sur le Caucase du Nord, où les femmes accouchent plus souvent et plus tôt. Il a cité la Tchétchénie en modèle, où les femmes auraient six enfants et commenceraient presque dès la fin du lycée.
Mais est-ce exact ? Selon les statistiques officielles [6], l'âge moyen de naissance du premier enfant en Tchétchénie est de 23,1 ans, et au Daghestan de 23,4 ans. Les hommes en Tchétchénie contractent leur premier mariage officiel à 30 ans en moyenne, les femmes à 25 ans. Si la Tchétchénie est bien la championne de natalité en Russie, son taux s'établit à 2,67 enfants par femme – et non pas à cinq ou six. Dans les autres républiques du Caucase du Nord, le nombre moyen d'enfants par femme est de 1,86 en Ingouchie et de 1,78 au Daghestan. La natalité est en recul dans le Caucase comme partout dans le pays. Les femmes caucasiennes restent en tête, mais l'époque où elles étaient contraintes d'avoir de nombreux enfants est révolue.
Au Caucase du Nord, le récit de la maternité et du mariage comme vocation première de la femme reste particulièrement prégnant, ce qui explique que nombre de femmes des républiques y soient réceptives. Mais des données officielles fiables sur leurs préférences réelles ne sont guère à attendre prochainement. Ce que les féministes auraient « imposé » à ces femmes se traduit surtout par des exigences accrues envers les hommes : des blogueuses daghestanaises recommandent ainsi de plus en plus souvent aux futures mariées les documents à exiger de leur promis (casier judiciaire vierge, attestation de la clinique de narcologie, absence d'arriérés de pension alimentaire). Les hommes les critiquent régulièrement pour cela, les accusant d'avoir trop d'exigences.
Pendant ce temps, des femmes assassinées par leur partenaire font les nouvelles presque chaque semaine. Les féministes y sont associées – mais uniquement parce qu'elles contribuent à diffuser ces informations. Et malgré les risques, et malgré les arriérés de pension alimentaire dépassant 150 millions de roubles (plus de 70% des mauvais payeurs étant des hommes), les femmes veulent toujours être mères.
Elles continuent d'avoir des enfants malgré la crainte d'en être privées. En cas de séparation d'avec le père, l'enfant peut être soustrait à la mère selon des règles non écrites et des traditions locales : l'enfant est censé rester dans la famille paternelle. Les militantes du projet « Caucase sans mère » reçoivent des dizaines de demandes de femmes qui tentent de retrouver le droit de voir leurs enfants – surtout en Tchétchénie et en Ingouchie. La pratique s'est répandue au point que certains hommes russes enlèvent leurs enfants à leurs ex-femmes et se réfugient avec eux à Makhatchkala ou à Grozny.
Les féministes ont-elles influencé le rapport des femmes à la maternité ? En partie oui, notamment par le travail d'éducation des militantes et des défenseures des droits humains. Le groupe de crise Marem (Марем) informe depuis cinq ans les femmes de leurs droits et les aide à lutter contre les violences [7]. Ce travail peut influer indirectement sur la natalité, car il modifie les priorités des femmes vers une vie de meilleure qualité. Mais il n'a rien à voir avec la propagande du mode de vie « sans enfants » ou avec la haine des hommes que les « folles féministes » instilleraient prétendument. Les études montrent que seulement 2,4% des femmes russes ne veulent absolument pas d'enfants ; celles qui n'en ont pas le doivent avant tout à des problèmes de santé ou à des difficultés à trouver un partenaire.
Et surtout, cinq ans de guerre ne sont pas propices à mettre des enfants au monde. Selon une étude récente, un tiers des Russiennes ont repoussé leurs projets d'enfants jusqu'à la stabilisation de la situation dans le pays [8].
La situation démographique que les autorités russes déplorent depuis le 24 février 2022 pourrait être améliorée par une lutte systématique contre les violences domestiques ; par un travail de réduction de la tolérance sociale envers la violence ; par de meilleures conditions pour les accouchements et pour celles qui les assistent ; par des cours d'éducation sexuelle ; par un soutien en matière de contraception et de planification familiale ; par un accompagnement des femmes dans l'acquisition d'une formation professionnelle leur permettant d'assurer l'avenir de leurs enfants ; et par la construction de villes sûres dotées d'infrastructures accessibles. Tout cela enverrait un signal clair : dans ce pays, je n'ai pas peur de devenir mère.
L'Alliance des initiatives féminines de Russie a publié à l'occasion de la Journée des mères une pétition pour une maternité digne, qui énumère huit revendications essentielles : droit au choix reproductif, maternité et accouchements respectueux, conditions économiques et sociales stables. Ce sont ces enjeux qui méritent attention, plutôt que de rejeter la faute sur les femmes et sur celles qui les défendent.
Thèse n°2 : les statistiques, ou comment les misogynes les manipulent
Les organes du pouvoir d'État sont aux mains des femmes, qui occupent 73% des postes, et dans les tribunaux et les parquets elles représentent 81%. J'ai appelé ce phénomène « l'État profond féministe ».
Ces propos de Vladimir Maslov, délégué à un congrès des pères tenu quelques mois auparavant, exposaient tristement ce qu'il identifiait comme un problème. Ils résument un argument récurrent des opposant·es au féminisme : les femmes sont déjà omniprésentes, la Russie a hérité des meilleures pratiques soviétiques, il serait temps de se calmer.
Ces mêmes amateurs de statistiques omettent cependant de mentionner que dans les organes du pouvoir, les femmes n'accèdent quasi jamais aux niveaux les plus élevés de l'encadrement, durablement occupés par leurs collègues masculins. La Russie compte certes plus de femmes juges que n'importe quel autre pays, mais elles sont pratiquement absentes des sommets : à la Cour suprême, elles représentent moins de 30% des sièges, et seules deux femmes en sont présidentes. À la Cour constitutionnelle, sur dix juges en exercice (sur onze sièges), il n'y a qu'une femme. Dans les tribunaux militaires, en 2024, on comptait 700 juges, dont seulement 17 femmes.
Même si l'on fait fi du fait que les femmes n'accèdent pas aux postes les plus élevés et qu'on se satisfait de leur présence quantitative dans le système, il ne faut pas négliger que les tribunaux n'en deviennent ni plus justes ni plus cléments envers les femmes. À l'inverse, des femmes sont emprisonnées pour des infractions pour lesquelles un homme aurait pu obtenir un sursis. L'École supérieure d'économie (HSE) a récemment observé que les femmes recevraient en moyenne douze mois de moins que les hommes pour un meurtre. Mais les infographies montrent que, dans la plupart des cas, les femmes n'auraient tout simplement pas dû purger de peine de prison : elles agissaient en légitime défense contre un partenaire intime.
C'est précisément en temps de guerre que la condamnation la plus sévère de l'histoire judiciaire russe contemporaine a été prononcée contre une femme : Daria Trepova a écopé de 27 ans de prison pour l'explosion dans un café de Saint-Pétersbourg, qui a coûté la vie au blogueur pro-guerre Vladlen Tatarsky [9]. Une bénévole, Nadin Geisler, qui aidait les réfugié·es depuis le début de l'invasion à grande échelle, a elle aussi failli recevoir la même peine – sa condamnation a finalement été réduite à 22 ans.
Le système ne ménage pas davantage les personnes âgées. Il y a quatre ans, Zarema Mousaïeva, mère âgée de blogueurs tchétchènes de l'opposition, a été traînée pieds nus dans la rue par des agents des forces de sécurité tchétchènes en plein hiver et emmenée de force de Nizhny Novgorod à Grozny [10]. Zarema, qui a du mal à marcher sans aide, est toujours en détention, et le système ne prévoit pas de la libérer, fabriquant sans cesse de nouvelles accusations. Et pourtant, on dit que les femmes sont traitées avec un grand honneur dans le Caucase.
Les femmes : une force que le pouvoir veut contrôler
La guerre est un lourd fardeau pour la Russie, et il devient chaque mois plus difficile d'expliquer aux gens pourquoi ils doivent le porter. Les féministes, avec leurs thèses sur le rejet de toutes les formes de violence, ne cadrent pas avec un récit dans lequel l'État justifie chaque jour l'agression et chante les louanges des « héros de l'OMS » [11].
Les protestations contre la mobilisation ont offert une démonstration saisissante de la menace que les femmes actives font peser sur l'État russe. L'une des manifestations les plus importantes a eu lieu à Makhatchkala en septembre 2022 [12]. Des centaines de femmes de tous âges, nationalités et convictions sont descendues dans la rue pour exiger que leurs proches ne soient pas envoyés à la guerre. L'activité des manifestantes a d'abord pris la police de court : c'est une chose d'affronter un jeune homme à qui on peut tordre le bras, mais que faire d'une grand-mère en pleurs ? Cependant, les forces de l'ordre ont fini par trouver le moyen de les remettre à leur place. Certaines d'entre elles sont encore, aujourd'hui, visitées par des fonctionnaires du Centre E (Direction principale de lutte contre l'extrémisme du ministère de l'Intérieur de Russie) [13].
Qu'observe-t-on aujourd'hui ? On explique aux écolières l'importance de devenir mère. On oriente les adolescent·es vers les prêtres plutôt que vers les éducateurs en santé sexuelle. Les centres de santé féminine se remplissent de documentation antiavortement, et la directrice du fonds « Femmes pour la vie » (« Женщины за жизнь »), financé par l'État, arrache elle-même les brochures sur les différents modes de contraception accrochées aux murs. La littérature féministe est retirée de la vente car elle véhiculerait prétendument une idéologie extrémiste. Pourtant, pour mille roubles seulement, on peut acheter un livre d'Abou Omar Sasitlinski, qui a figuré pendant dix ans sur la liste rouge d'Interpol pour financement du terrorisme et pour des liens avec lequel des personnes ont été envoyées en prison en Russie.
Dans le même temps, les programmes de développement du potentiel des femmes dans les républiques du Caucase du Nord proposent « la création d'ateliers culinaires et de couture pour les filles issues de familles en difficulté », sans jamais mentionner le mot « violence ». Les femmes sont invitées à se regrouper sous la bannière de Russie unie (« Единая Россия ») pour soutenir les « vétérans de l'OMS » et collecter de l'aide humanitaire pour ceux qui ne sont pas encore morts à la guerre. On présente comme des avancées pour les femmes les pharmacies séparées par genre en Tchétchénie et un café réservé aux femmes à Grozny – dirigé, bizarrement, par un homme.
Pourtant, les voix des femmes continuent de se faire entendre, que ce soit pour défendre ouvertement le féminisme – souvent dangereux désormais – ou pour s'opposer, plus simplement, à la violence. Ksenia Goriatcheva, du parti Nouvelles personnes (« Новые люди »), fait passer discrètement des initiatives en faveur des femmes à la Douma d'État et prend la parole pour les victimes de violences. Nina Ostanina soutient prudemment le durcissement des peines pour les violences familiales. Oksana Pouchkina, bien qu'ayant quitté la politique, poursuit son activisme public.
Les initiatives de base, créées par des femmes pour des femmes [14], continuent d'aider malgré la pression. Les militantes de Marem reçoivent encore des menaces anonymes de « défenseurs des traditions », qui les accusent de propager la haine des hommes avec l'argent de l'Occident. Parfois, même les forces de l'ordre comprennent qu'on ne peut pas se détourner de ces problèmes. C'est ce qui s'est passé avec Ayna Mankieva, qui avait fui sa famille en Ingouchie pour échapper aux violences. Elle a été relâchée par un commissariat de Moscou sans être remise à ses proches. Des membres du Conseil présidentiel pour les droits de l'homme et des député·es de la Douma d'État ont pris sa défense, et la police a cessé de la rechercher.
Il reste encore beaucoup à faire. Des drames comme le meurtre d'Ayshat Baïmouradova à Erevan ou la disparition de Seda Souleymaniva en Tchétchénie montrent qu'une femme ayant fui les violences reste une cible facile. Mais il est de plus en plus évident que davantage de personnes refusent de faire comme si rien ne s'était passé – y compris au sein des diasporas nationales. Après le meurtre de Larissa Arsanoukayeva à Nice, des femmes tchétchènes qui avaient gardé le silence pendant des années sont sorties manifester et ont appelé à ne plus ignorer ni étouffer les meurtres de femmes au sein des diasporas.
Alors, la propagande contre les féministes est-elle efficace ? Il est encore trop tôt pour répondre. Mais cinq ans de guerre ont déjà amené de plus en plus de gens à comprendre que le vrai danger ne vient pas des féministes, mais du voisin qui peut tuer sa compagne, sa sœur, son amie, puis partir au front pour échapper aux poursuites et revenir auréolé des honneurs de l'État.
Yekaterina Neroznikova Yekaterina Neroznikova est journaliste et militante des droits humains, coordinatrice et bénévole du groupe de crise Marem (Марем, Russie), qui soutient les femmes victimes de violences domestiques et sexuelles dans les républiques du Caucase du Nord (Daghestan, Tchétchénie, Ingouchie, Ossétie du Nord). Elle a quitté la Russie après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine. Elle fait l'objet de poursuites administratives en Russie pour sa participation à une émission de Radio Free Europe (RFE/RL, désignée « organisation indésirable » en Russie depuis 2024) consacrée à l'enlèvement de Seda Souleymaniva. Source : Posle Media, 11 mars 2026 : posle.media/article/muzhchine-dagestana-luchshe-umeret-stoya-chem-stat-zhenshchinoy Traduit et notes pour ESSF par Adam Novak. https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78333
Notes [1] Discours disponible en ligne (en russe) : vk.com/video-60114953_456239977 [2] Le Domostroï (Домострой) est un guide domestique russe du XVIe siècle codifiant les rôles au sein de la famille sur des bases patriarcales et religieuses strictes. Le terme est devenu synonyme en russe de conservatisme patriarcal extrême. [3] Igor Karaulov, colonne publiée dans Vzglyad, 8 février 2023 : vz.ru/opinions/2023/2/8/1198151.html [4] Tinto Brass (né en 1933), réalisateur italien de films érotiques – Caligula(1979), Miranda (1985) – dans lesquels les corps féminins ne sont généralement pas épilés. [5] Vladimir Jirinovski (1946—2022), dirigeant du LDPR pendant plus de trente ans, décédé en avril 2022. Démagogue nationaliste russe connu pour ses sorties provocatrices. [6] Tochno.st, données sur la Tchétchénie : tochno.st/problems/gender_inequality/regions/chechenskaya_respublika [7] Le groupe Marem (Марем, fondé en 2020) apporte un soutien juridique et psychologique aux femmes victimes de violences domestiques et sexuelles dans les républiques du Caucase du Nord (Daghestan, Tchétchénie, Ingouchie, Ossétie du Nord) ; il aide également à l'évacuation vers des lieux sûrs. Pour une analyse de l'activisme féministe de base en Russie, dont le groupe Marem, voir : « Tisser la résistance féministe en Russie », Europe Solidaire Sans Frontières (ESSF), 2025 : europe-solidaire.org/spip.php ?article75731 [8] Glasnaya.media, « Okolo treti rossiyan otkazalis ot idei rozhat detej iz-za vojny… », 10 septembre 2024 : glasnaya.media/2024/09/10/okolo-treti-rossiyan-otkazalis-ot-idei-rozhat-detej-iz-za-vojny-ekonomicheskoj-i-politicheskoj-situaczii-v-strane-govoritsya-v-issledovanii-niu-vshe/ [9] Daria Trepova a été condamnée en août 2024 pour l'explosion dans un café de Saint-Pétersbourg en avril 2023, qui a tué le blogueur militaire Vladlen Tatarsky (nom réel : Maxim Fomine). [10] Zarema Mousaïeva est la mère d'Abubakar, Baisangur et Ibragim Yangulbaev, blogueurs tchétchènes d'opposition. Arrêtée en janvier 2022, elle est restée depuis lors en détention. En mars 2026, un tribunal tchétchène l'a condamnée à près de quatre ans supplémentaires à l'issue d'un nouveau procès. Voir : The Moscow Times, « Chechen Judge Re-Sentences Zarema Musaeva to Nearly 4 Years in Prison After Retrial », 5 mars 2026 : themoscowtimes.com/2026/03/05/chechen-judge-re-sentences-zarema-musaeva-to-nearly-4-years-in-prison-after-retrial-a92127 [11] OMS : « Opération militaire spéciale » (Специальная военная операция, СВО), euphémisme utilisé par les autorités russes pour désigner l'invasion de l'Ukraine depuis le 24 février 2022. L'utilisation du mot « guerre » est passible de poursuites pénales en Russie. [12] Des centaines de femmes ont manifesté à Makhatchkala les 25 et 26 septembre 2022, au lendemain de l'annonce de la « mobilisation partielle ». La police a utilisé des gaz lacrymogènes et des fourgons ; au moins 250 personnes ont été arrêtées sur les deux jours, dont des journalistes. Pour une analyse du mouvement de résistance féminine antiguerre en Russie, voir : « Résistance féministe en Russie », entretien avec le Mouvement socialiste de Russie (RSD, Secrétariat unifié) et la Résistance antiguerre féministe (FAS, Феминистское антивоенное сопротивление), ESSF, 2023 : europe-solidaire.org/spip.php ?article65904 [13] Le Centre E (Центр « Э », ou Direction principale de lutte contre l'extrémisme, Главное управление по противодействию экстремизму) est un service du ministère de l'Intérieur russe chargé de surveiller et de réprimer les groupes jugés « extrémistes », y compris les militant·es pacifistes, les féministes et les personnes LGBTQ+. [14] Pour un panorama des initiatives féministes de base en Russie dans le contexte de la guerre, voir : « En Russie, les féministes descendent dans la rue contre la guerre de Vladimir Poutine », manifeste des féministes russes, ESSF, 2022 : europe-solidaire.org/spip.php ?article61344 ; et : « Russie — La recherche féministe d'alternatives », entretien avec Anastasia Polozkova et Ella Rossman, ESSF, 2025 : europe-solidaire.org/spip.php ?article77295
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31.03.2026 à 12:14
Dany Moudallal
Dans une région où l'approvisionnement en eau dépend presque entièrement des infrastructures de dessalement, leur mise hors service entraînerait rapidement des pénuries.
26 mars 2026 | tiré du site alencontre.org https://alencontre.org/moyenorient/frappes-iraniennes-le-golfe-confronte-au-scenario-catastrophe-du-choc-hydrique.html
Alors que la guerre entre l'Iran et l'axe américano-israélien déborde désormais les champs pétrolifères et les installations militaires, un seuil bien plus dangereux est en train d'être franchi : celui de l'eau. Les frappes récentes et les menaces de Téhéran visant des usines de dessalement, longtemps considérées comme des infrastructures civiles intouchables, laissent entrevoir une transformation inquiétante de l'accès à l'eau potable en arme de guerre. Les installations de dessalement au Koweït et aux Émirats arabes unis ont subi des dommages indirects suite à des frappes de missiles et de drones iraniens au début du conflit. Par la suite, des usines à Bahreïn et en Iran auraient été délibérément prises pour cible. Nulle part cette vulnérabilité n'est plus marquée que dans les États du Golfe, où la dépendance à l'eau dessalée figure parmi les plus élevées au monde et constitue l'un des piliers de la vie dans une région pauvre en ressources hydriques.
Une région bâtie sur une dépendance fragile
Les premières usines de dessalement ont vu le jour dans le Golfe dans les années 1960 et 1970, au moment où l'essor des hydrocarbures amorçait la transformation économique de la région, avant de connaître une expansion massive dans les années 1990. « Le dessalement est devenu la colonne vertébrale de la sécurité hydrique dans la région, souligne Mohammad Mahmoud, un expert en gestion des ressources en eau à l'Université des Nations unies. Sans le dessalement, une grande partie de la croissance socio-économique du Golfe n'aurait pas été possible. » Avec des précipitations très limitées, l'absence de grands fleuves et une urbanisation rapide, les États du Golfe ont construit leurs sociétés autour de cette technologie. Les chiffres en témoignent : au Koweït, le dessalement représente environ 90 % de l'approvisionnement en eau, contre près de 70 % en Arabie saoudite, tandis que le Qatar et les Émirats arabes unis affichent des niveaux comparables.
Mais cette dépendance s'accompagne d'une vulnérabilité structurelle majeure : une forte concentration des capacités de production. L'essentiel de l'approvisionnement repose sur un nombre limité de grandes installations côtières. En pratique, plus de 90 % de l'eau dessalée provient de quelques dizaines de sites seulement, chacun constituant un maillon critique. Par nature, ces infrastructures sont exposées : implantées en bord de mer, souvent associées à des centrales électriques, elles sont fixes, visibles et difficiles à protéger. Leur proximité géographique avec l'Iran, parfois à seulement quelques dizaines de kilomètres de l'autre rive du Golfe, les rend particulièrement vulnérables aux missiles et aux drones. Dès 2010, la CIA avertissait que la perturbation des installations de dessalement dans la plupart des pays arabes « pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie ou ressource ». Un câble diplomatique américain de 2008, révélé par WikiLeaks, estimait même que Riyad pourrait être contrainte d'évacuer en l'espace d'une semaine si l'usine de Jubail ou ses conduites étaient gravement endommagées.
Une crise aux effets en cascade
« Même si cela reste peu probable, la mise hors service des usines de dessalement entraînerait une série d'effets en cascade », prévient Mohammad Mahmoud. Le premier choc serait celui de la pénurie. Les pays du Golfe ne disposent généralement que de réserves d'eau limitées, parfois de quelques jours seulement. Dans les scénarios les plus extrêmes, de grandes villes pourraient être confrontées à des ruptures d'approvisionnement en moins d'une semaine, contraignant les autorités à instaurer des mesures de rationnement et à prioriser certains usages essentiels, comme les hôpitaux ou la production d'électricité. « Les pays du Golfe devraient se tourner entièrement vers les eaux souterraines, qui sont elles-mêmes non renouvelables et déjà menacées par la surexploitation », poursuit l'expert. Ce basculement vers les nappes phréatiques, déjà sous pression, ne pourrait constituer qu'une solution temporaire.
Des secteurs entiers, de la production alimentaire à l'énergie, pourraient être perturbés. Le dessalement ne se limite en effet pas à l'eau potable : il alimente également les systèmes de refroidissement des centrales électriques et de nombreuses activités industrielles. La crise dépasserait donc rapidement la seule question de l'eau pour toucher l'ensemble de l'économie. D'autant que, comme le souligne Mohammad Mahmoud, « en raison de l'ampleur du déficit hydrique que comble le dessalement, il est impossible de le remplacer à long terme ». La seule réponse viable consisterait à réparer les installations endommagées dans les plus brefs délais ou à en construire de nouvelles, un processus qui pourrait prendre des mois, voire des années, selon l'ampleur des destructions.
La vulnérabilité de ces infrastructures n'est pas purement théorique. Lors de la première guerre du Golfe, à la suite de l'invasion du Koweït par l'Irak en 1990, une grande partie des infrastructures critiques du pays, dont les usines de dessalement, avaient été endommagées, arrêtées ou rendues inopérantes. Fortement dépendant de ce système pour son approvisionnement en eau potable, le Koweït avait vu sa capacité de production chuter brutalement, contraignant les autorités à recourir à des réserves limitées et à des livraisons d'urgence acheminées par navires-citernes. Dans certaines zones, l'accès à l'eau potable avait été sévèrement restreint pendant plusieurs semaines. À l'époque, les pays voisins avaient pu fournir une aide rapide, atténuant en partie la crise. Mais dans un scénario où plusieurs États du Golfe seraient simultanément touchés, une telle solidarité logistique serait beaucoup plus difficile à mettre en œuvre. Les conséquences humanitaires pourraient alors s'avérer bien plus graves, et bien plus durables. (Article publié par L'Orient-Le Jour le 25 mars 2026)
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31.03.2026 à 12:12
Paul Martial
À l'exception d'un missile aperçu dans le ciel égyptien, le continent reste pour l'heure à l'écart du conflit déclenché par les États-Unis et Israël contre l'Iran, tant que les Houthis, alliés du régime des mollahs, préfèrent consolider leur pouvoir dans le nord du Yémen. Le risque de bombardement par leurs forces sur les positions israéliennes de l'archipel de Dahlak et du mont Soira en Érythrée, ou encore sur la base militaire américaine de Djibouti, est donc pour l'instant écarté.
Tiré d'Afrique en lutte.
Conséquences spécifiques
Au Nigeria, où la communauté chiite est importante, le Mouvement islamique du Nigeria a organisé des manifestations dans plusieurs grandes villes du Nord, mais aussi à Lagos et à Abuja. Une partie de cette communauté pourrait se radicaliser, d'autant que le gouvernement a autorisé une présence militaire des États-Unis sur le territoire.
Autre possibilité : la réduction par Dubaï de son soutien en armement aux Forces de soutien rapide du Soudan et à l'Armée nationale libyenne du maréchal Haftar.
La flambée du prix du pétrole inquiète particulièrement les pays enclavés. À cet égard, le Mali est parmi les plus durement touchés : il doit importer bien plus que ses besoins habituels afin d'anticiper les bombardements des groupes islamistes contre les convois de camions-citernes approvisionnant Bamako.
Une économie encore plus fragilisée
À l'exception des exportateurs de pétrole et de gaz — comme l'Angola, le Nigeria ou l'Algérie — susceptibles d'en tirer un bénéfice relatif, la majorité des pays africains subissent une hausse brutale du coût de l'énergie sans disposer de marges de manœuvre, qu'il s'agisse de réserves stratégiques ou de capacités budgétaires. Les crises successives — la pandémie de Covid-19 puis la guerre en Ukraine — ont déjà profondément ébranlé les économies africaines.
Depuis le début du conflit, les monnaies locales sont délaissées au profit du dollar, alourdissant le service de la dette et le coût des importations, ce qui accentue l'inflation. Celle-ci est également nourrie par la désorganisation des chaînes d'approvisionnement, perturbées par le blocage du détroit d'Ormuz.
Répercussions à moyen terme
À moyen terme, les effets risquent d'être lourds. En une décennie, les pays du Conseil de coopération du Golfe ont investi près de 100 milliards de dollars en Afrique dans les domaines des ports, de la logistique, de l'énergie et des technologies. Désormais, ces priorités financières seront réorientées vers la réparation et la reconstruction des infrastructures bombardées par l'Iran.
Les exemples répétés de violation du droit international des grandes puissances affaiblissent davantage l'Afrique et encouragent les ambitions territoriales de certains dirigeants comme Paul Kagamé, Abiy Ahmed en Éthiopie ou Mohammed VI. Ces dynamiques risquent d'accentuer des conflits souvent ignorés par la communauté internationale.
31.03.2026 à 12:12
Paul Martial
L'accord de paix entre la RDC et le Rwanda n'a qu'un but : permettre aux entreprises américaines d'exploiter les richesses minières du Congo.
« Cela va être un miracle », prédisait Donald Trump à propos de l'accord de paix signé le 4 décembre 2025 par Félix Tshisekedi pour la République démocratique du Congo (RDC) et Paul Kagame pour le Rwanda. À défaut de miracle, six jours plus tard, l'AFC/M23, soutenu par l'armée rwandaise, envahissait Uvira, grande ville du Sud-Kivu. Le « puissant et détaillé » accord, selon le locataire de la Maison-Blanche, avait déjà du plomb dans l'aile.
Un accord de paix sans effet
Face à un tel affront, Washington a exigé que les rebelles se retirent d'Uvira, ce qui a été fait en janvier 2026. Cela n'a toutefois pas empêché le gouvernement américain d'adopter des sanctions à l'encontre de quatre officiers supérieurs et de la Rwanda Defence Force, sans que cela ne change grand-chose sur le terrain.
En effet, non seulement la guerre se poursuit, mais elle prend de nouvelles formes avec l'utilisation de drones par les deux camps. Ainsi, Willy Ngoma, porte-parole militaire de l'AFC/M23, a été tué par une frappe aérienne, tandis que les forces rwandaises bombardaient l'aéroport de Kisangani.
Cette intensification du conflit avec les drones accroît les dangers pour les populations civiles. Récemment, une employée humanitaire de l'UNICEF a été tuée à son domicile dans la ville de Goma. Exploiter les richesses minières
Trump ne s'intéresse ni à la paix en RDC, ni à la situation dramatique des populations. Son objectif est de contrer la présence chinoise dans l'extraction des terres rares et de « se faire beaucoup d'argent » grâce au « Cadre régional d'intégration économique (REIF), une initiative bilatérale novatrice qui libère le vaste potentiel économique de la région des Grands Lacs et crée des opportunités pour le secteur privé américain », selon la Maison-Blanche. Pour cela, il faut sécuriser les zones minières. Les États-Unis ont ainsi œuvré à l'ONU pour que la mission principale de la MONUSCO soit désormais d'accompagner le processus de paix de Washington. Et, comme on n'est jamais mieux servi que par soi-même, le nouveau dirigeant de la mission onusienne James Swan est un diplomate américain.
L'idée centrale est de permettre aux entreprises américaines d'exploiter le sous-sol congolais. Un accord a déjà été signé entre KoBold Metals — une entreprise états-unienne soutenue par des milliardaires de la Tech — et les autorités congolaises concernant le gisement de lithium de Manono, le plus grand du monde. Une seconde phase prévoirait l'exploration d'autres gisements de minerais rares sur le territoire congolais.
Les États-Unis pourraient aussi jouer le rôle de receleurs en achetant le coltan produit par la mine de Rubaya, contrôlée par l'AFC/M23 et exporté illégalement vers le Rwanda. Une telle pratique entérinerait de facto l'occupation de l'est de la RDC par les troupes officielles et officieuses de Paul Kagame.
Paul Martial
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31.03.2026 à 12:11
Me. Louimann Maceus
L'organisation d'élections au sein d'un État de droit ne saurait se réduire à une simple formalité technique ; elle est le couronnement d'un édifice institutionnel solide et transparent. Or, force est de constater qu'en Haïti, cet édifice est bâti sur les sables mouvants de l'indécence. Prétendre convoquer le peuple aux comices dans le contexte actuel n'est pas un acte démocratique, c'est une mystification politique.
Port-au-Prince, Haiti, 24 Mars 2026
A- Une Machine Électorale axée sur le Mensonge
C'est une machine qui axée sur du mensonge purement et simplement. Et ils savent qu'ils mentent à la population. Le processus est vicié à sa racine. Comment accorder le moindre crédit à un scrutin dont les bases sont ouvertement frauduleuses ?
L'anomalie des doublons : Avec près de 800 000 cartes électorales suspectes, la sincérité du vote est morte avant même le premier bulletin.
L'exclusion des invisibles : Ignorer le sort de 1,4 million de déplacés internes, arrachés à leur foyer et privés de leurs droits civiques, revient à amputer le corps électoral d'une part essentielle de sa souveraineté.
B- Le Paradoxe de la Faim et du Chaos Sécuritaire
Actuellement Haïti traverse un des moments les plus tristes de son histoire où plus de 5.4 millions de nos compatriotes Haïtiens subissent et connaissent la douleur d'une crise alimentaire aiguë. Ceci étant dit, des familles qui ne peuvent pas se nourrir et nourrir leurs enfants. Mais comment appeler ces familles aux joutes électorales montées préalablement à l'encontre de leurs intérêts ?
Donc l'obsession électorale des dirigeants apparaît comme une insulte à la misère humaine.
La géographie de la peur : Plusieurs départements et communes sont contrôlés par des groupes armés et d'autres sont sur le point d'être contrôlé. Donc dans un pareil cas, comment des élections seront réalisées dans ces localités ?
l'urne devient un accessoire dérisoire. Là où la loi du plus fort substitue celle de la république, nulle élection libre ne peut germer.
Malgré tous ces manquements et zones d'ombres, ces hommes et femmes malhonnêtes et irresponsables continuent à mentir la population sur la tenue des élections matériellement impossible.
C- La Démocratie ne se Résume pas à l'Urne
Il est impératif de rappeler cette vérité fondamentale : si les élections irriguent la démocratie, des scrutins corrompus en sont le poison. Organiser des élections « à tout prix » en 2026, au mépris des conditions matérielles et humaines, n'est pas une quête de légitimité, mais une manœuvre de perpétuation du chaos.
On a toujours pris soin de porter cette clarification à l'organisation des élections à savoir que " La Democratie ne se résume pas à l'organisation des élections, mais un élément de la Démocratie". Autrement dit, il est essentiel d'organiser des élections pour renouveler les personnels politiques, ce qui donne vie à la démocratie, mais cela doit-être un scrutin qui inspire confiance.
En fait, de bonnes élections renforcent et donnent vie à la démocratie, mais le contraire est aussi fatal et chaotique à savoir provoquer des crises politiques manifestées à travers des mobilisations, des oppositions. Donc l'organisation des élections frauduleuses et irrégulières ne fait que détruire la démocratie et renforce la précarité.
Le calendrier annoncé en août et décembre 2026 relève de la pure fiction politique. Persister dans cette voie, c'est sciemment précipiter le pays vers une crise post-électorale d'une violence inédite, dont seuls les manipulateurs de l'ombre tireront profit.
En conclusion, l la refondation de l'État doit précéder la quête des suffrages. Appeler une population affamée aux urnes, sans sécurité ni dignité, n'est rien d'autre qu'une mise en scène tragique destinée à valider un système qui a déjà échoué.
Me Louimann MACÉUS, Av
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31.03.2026 à 12:11
Daniel Campione
Les marches et les manifestations organisées ce 24 mars pour commémorer le début de la dernière dictature ont marqué un tournant en termes d'ampleur et de portée de la mobilisation populaire. Deux éléments interdépendants s'y sont conjugués : d'une part, la condamnation de la dictature et la revendication en faveur des 30 000 disparu·es. Et d'autre part, avec une force non négligeable, le rejet de la politique du gouvernement actuel.
26 mars 2026 | tiré de Rebelion | Sources : Huella del Sur https://rebelion.org/24-de-marzo-el-pueblo-en-las-calles-y-el-arriba-nervioso/
Toutes des marches, d'une ampleur inhabituelle
L'appréciation selon laquelle il s'agissait d'un rassemblement d'une ampleur inhabituelle a été quasi unanime. Toutes les chroniques ont fait état de la place de Mayo bondée. L'Avenue et des rues y convergeant débordaient de monde.
On a même dit que le nombre de participant·es avait dépassé celui de la marche contre le 2×1, en mai 2017. Celle-ci avait déjà fait preuve d'une capacité de mobilisation mémorable.
Une situation similaire s'est produite dans plusieurs autres villes. La manifestation massive de rejet collectif de la dictature a été plus qu'éloquente dans tout le pays. Il en a été de même pour le rejet massif des politiques qu'une minorité de riches et de puissants a une fois de plus imposées au peuple. Accompagné du fort souhait que l'agression actuelle contre les conditions de vie et les valeurs des majorités prenne fin au plus vite.
La mobilisation a revêtu un caractère fédéral. Rosario, Córdoba, Mendoza, Tucumán. Mar del Plata également, avec une affluence remarquable par rapport à la taille de la ville. Il convient de noter que les mobilisations ont été extraordinaires, même dans des circonscriptions qui avaient massivement voté pour Libertad Avanza (le parti fondé et dirigé par Javier Milei) en octobre dernier.
Les marches, à Buenos Aires et dans d'autres villes, ont constitué une illustration de la diversité et de la richesse des organisations de la société argentine.
Des collectifs issus d'une longue histoire et d'autres tout nouveaux. Ceux que nous connaissions de nom mais que nous n'avions jamais croisés. Et ceux que nous croyions disparus. Et chacun est là ; avec des dizaines, des centaines ou des milliers de partisans. Du petit groupe qui anime des espaces locaux au mouvement de masse d'envergure nationale. Avec toutes les possibilités intermédiaires.
Il y avait aussi des milliers de personnes que l'on qualifie à tort de « d'inattendus ». Ils viennent seuls ou en petits groupes familiaux ou d'amis. Il ne s'agit pas de les exalter en tant qu'« indépendants ». Comme si cela constituait en soi un mérite. Il s'agit plutôt de souligner que la mobilisation a dépassé le contingent très nombreux des différentes militances.
Une autre caractéristique, non moins admirable bien qu'évoquée à maintes reprises, est celle de la créativité populaire. Elle s'est en grande partie concentrée sur le lien entre 1976 et le présent, avec des piques adressées au gouvernement de Javier Milei. La fête populaire était bien là. Des troupes de théâtre communautaire, des fanfares carnavalesques (murgas), des groupes de percussion.
C'est une autre grande tradition qui se poursuit ou se reprend. La joie exultante mêlée aux grands drames de notre histoire. Le chant collectif comme vecteur de l'indignation justifiée et des critiques les plus acérées.
Le slogan « Qu'ils disent où ils sont », qui a donné son titre au document et présidé la marche de cette année, revêt de multiples dimensions. Elle s'adresse aux responsables des disparitions qui maintiennent leur « pacte de sang » et emportent leurs secrets sinistres dans la tombe. Et peut-être surtout à l'État, qui, sous les gouvernements successifs, n'a jamais ouvert les archives de la répression.
Les corps restent sans tombe visible, les familles ne peuvent achever leur deuil, la société tout entière n'a pas accès à toute la vérité.
Les preuves en justice sont difficiles à obtenir, l'impunité de nombreux agents de la répression est facilitée par ces secrets et ces silences. C'est pourquoi il faut brandir le slogan « Qu'ils disent où ils sont », une fois et mille fois encore.
Un autre slogan, « Le même plan, le même combat », relie sans intermédiaire la lutte contre la dictature et ses crimes à la confrontation de classes actuelle.
La politique économique de la dictature et celle du gouvernement libéral actuel présentent plusieurs similitudes. L'une est déterminante : toutes deux ont défendu et défendent les intérêts du grand capital local et transnational. Et toutes deux ont été mises en place pour mener à bien une revanche de classe qui ouvrirait la voie à une restructuration sociale globale et durable.
On peut s'interroger sur la pertinence d'un événement indépendant, autour d'un document alternatif à celui sur lequel se sont mis d'accord les organisations de défense des droits humains et d'autres forces. Cet événement a été organisé par la majorité des forces qui composent le Front de gauche et des travailleurs-Unité (FIT-U).
Ce doute n'invalide pas le nœud de la dissidence. Nous faisons référence à l'absence de dénonciation explicite, dans le texte commun, du rôle funeste joué par les syndicalistes et certains secteurs du péronisme. Tant sous la dictature que dans la résistance à Milei.
Cependant, cela ne semble pas invalider complètement la possibilité de converger vers un événement unique. Ni rendre absolument nécessaire l'élaboration d'un document séparé. D'autant plus que la dénonciation des crimes de la Triple A et de la pratique des disparitions forcées avant mars 1976 a bien été intégrée.
La véritable mémoire complète
Le gouvernement et les courants réactionnaires qui l'accompagnent aujourd'hui se retranchent derrière le slogan « mémoire complète ». Ils font valoir qu'on a beaucoup parlé des agents de la répression et très peu des « subversifs ». Ils vont même jusqu'à ramener la question au domaine budgétaire et s'en prennent aux indemnités versées aux anciens prisonniers et aux disparus.
C'est un sophisme. Il suffit de parcourir les médias sous toutes leurs formes pour constater qu'on a beaucoup informé et discuté des actions des organisations armées. Ajoutez-y les dizaines de livres, souvent à ton condamnatoire, consacrés aux actes et aux personnages des Montoneros et d'autres groupes.
Quant au facteur économique, ce n'est que pour des esprits qui considèrent le commerce, le profit et la propriété comme des valeurs exclusives qu'il est concevable que les politiques en matière de droits de l'homme aient été guidées par leurs aspects monétaires.
Pour compléter la mémoire de la vérité, il faudrait l'ouverture déjà mentionnée des archives de la répression. Il faudrait également le jugement et la condamnation des grands capitalistes et des dirigeants de grandes entreprises. Ceux qui ont été à l'origine de la disparition des délégués et déléguées syndicaux et des militants syndicaux.
Jusqu'à présent, très peu de procès ont été intentés contre les meneurs de la destruction ou de la mise au pas par la terreur du secteur le plus combatif de la classe ouvrière argentine. Le gouvernement d'extrême droite a lancé sa vidéo annuelle à l'occasion de cet anniversaire. Au contenu politique toujours détestable s'ajoute cette fois-ci une durée excessive et une monotonie lassante.
L'apologie de la dictature semble être un autre domaine dans lequel le répertoire « libertaire » montre des signes d'usure. Elle ne contient que deux témoignages, extrêmement longs. L'un est celui du fils du colonel Argentino del Valle Larrabure, enlevé par le P.R.T-E.R.P (Parti révolutionnaire des travailleurs — Armée révolutionnaire du peuple) pendant une longue période. Celui-là même que certains secteurs de l'Église veulent ériger en martyr.
L'autre est celui d'une petite-fille retrouvée, Miriam, la numéro 127. Celle qui a choisi de rester du côté de ses ravisseurs. La femme s'est déclarée « revictimisée » par l'État national. Elle a reconnu comme parents ceux qu'elle refuse d'appeler ses ravisseurs. Et elle a qualifié de « terroristes » ses véritables parents.
Tout cela n'a pas beaucoup servi au gouvernement. Les premières évaluations ont fait état d'un faible retentissement sur les réseaux audiovisuels et d'un accueil majoritairement critique.
Du côté de Norita, dans la vie et dans l'histoire, une constatation incontournable s'impose en revanche. La foule s'est rassemblée pour rejeter l'attitude du gouvernement actuel sur tout ce qui touche aux droits de l'homme.
Une attitude qui ne se limite pas au négationnisme, comme on le dit et l'écrit souvent. Elle admet plutôt l'existence des crimes et les revendique comme faisant partie de la « guerre antisubversive ». Celle qui aurait sauvé le pays de l'avènement du communisme et de la destruction qui en aurait résulté.
Tout au plus reconnaît-elle la commission d'« erreurs » et d'« excès ». Une parfaite concordance avec le discours justificatif brandi par le régime dictatorial pour dissimuler la barbarie génocidaire.
Des centaines de milliers de personnes à travers tout le pays ont élevé leur voix dans l'espace public contre les mensonges qui relient un demi-siècle d'attaques contre les classes populaires. Celles perpétrées par la violence physique, mais aussi celles matérielles ou symboliques. Compléter la mémoire, c'est les éviter pour toujours.
Réalisations, continuités et désaccords
Malgré les cinquante années qui se sont écoulées depuis, l'année 1976 n'est pas une simple évocation historique. Elle interpelle le présent et l'avenir. Dans le domaine des droits humains et sur les plans politique, économique, social et culturel.
Il en va ainsi non seulement pour ceux qui ont vécu cette époque, mais aussi pour ceux qui sont nés bien après ces événements. De ceux dont quelques milliers se trouvaient sur les places. Aux côtés de ceux qui étaient jeunes, adolescents ou enfants à cette époque.
Et bien sûr, les géants de la lutte qui ont aujourd'hui près de 90 ans ou plus et qui sont toujours là, comme un témoignage vivant des combats du peuple argentin. Ceux dont l'axe central est tout ce qui touche aux droits de l'homme. Sans compter ceux qui ont eu lieu et se déroulent dans tous les autres domaines.
Ce 24 mars a marqué une défaite sur toute la ligne pour le gouvernement. Jusqu'à présent, la réaction dominante a été le silence.
Peut-être ont-ils été paralysés, ne serait-ce qu'un instant, par la stupéfaction face à l'ampleur et à la force dont ont fait preuve de larges secteurs critiques. Qui ne sont pas en proie à la confusion ou à un pessimisme irréversible face à l'offensive déclenchée par l'administration actuelle et ses commanditaires du grand capital.
Peut-être certains responsables sont-ils conscients que, pour les plus démunis, cela a été un coup de fouet contre la mélancolie et les sentiments négatifs. À un moment où les données peu encourageantes pour l'économie s'enchaînent et où les conflits risquent de s'intensifier.
Comme nous l'avons déjà écrit, des millions d'Argentins et d'Argentines comprennent aujourd'hui pleinement le lien indéniable entre le plan du ministre José Alfredo Martínez de Hoz [1] et celui que met aujourd'hui en œuvre Luis Caputo [2]. En plus d'avoir clairement rejeté la tentative de révision régressive de la période dictatoriale et des luttes des décennies 1960 et 1970.
Le fait de se reconnaître mutuellement dans les rues, la convergence massive lors des manifestations, sont autant de stimuli pour mettre notre tête et notre cœur au service d'une société et d'un monde différents.
Nous savons que le « ils ne passeront pas » ne suffit pas. Il faut de la conscience, de l'initiative, de la réflexion. Des sentiments et des émotions aussi, bien sûr. De la lutte, de l'organisation, la création d'alternatives. Tout cela, lié et démultiplié.
Les immenses marches auxquelles nous avons assisté nous donnent un élan très fort. Un élan qui a besoin de continuité et d'expansion. Ce qui nous conduit à un défi précieux pour l'avenir immédiat. orienté vers l'avenir, vers des utopies réalisables — aussi paradoxal que cela puisse paraître.
[1] José Alfredo Martínez de Hoz (1925–2013) est l'une des figures les plus controversées de l'histoire argentine contemporaine. Le premier ministre de l'économie de la dictature militaire argentine, très lié aux milieux financiers internationaux, qui avait déjà exercé le poste pendant le mandat de José María Guido en 1962-63.
[2] Luis "Toto" Caputo (né en 1965) est l'actuel ministre de l'Économie de l'Argentine sous la présidence de Javier Milei.
31.03.2026 à 12:10
Giorgio Trucchi
Marlon Ochoa, membre du Conseil national électoral, dénonce des fraudes généralisées, des ingérences étrangères et une stratégie visant à l'exclure des institutions. « Ils veulent m'empêcher d'enquêter et faire taire ceux qui s'opposent ».
Les élections du 30 novembre dernier au Honduras resteront dans l'histoire en raison du nombre considérable d'irrégularités dénoncées, ainsi que des actes flagrants d'ingérence étrangère qui ont porté atteinte à la liberté de vote et faussé le résultat final des urnes.
25 mars 2025 | tiré du site Rebelion.org | Sources : LINyM | Photo : Nasry Asfura, candidat conservateur, soutenu par Donald Trump https://rebelion.org/las-elecciones-en-el-punto-de-mira-un-fraude-sistemico-para-recuperar-el-poder/
Des centaines de milliers de votes qui n'ont jamais été comptés, des procès-verbaux électoraux contestés et jamais vérifiés, des recours jamais tranchés, s'ajoutent à l'absence de mesures de sécurité biométriques dans la plupart des bureaux de vote, au piratage du système de transmission des résultats préliminaires, aux pannes répétées et prolongées du système de dépouillement et de la page de scrutin en ligne.
Si l'on ajoute à cela l'ingérence agressive de Washington dans les heures précédant le scrutin, indiquant pour qui il fallait voter et quelles seraient les conséquences en cas de victoire de la candidate progressiste Rixi Moncada (Liberté et Refondation – Libre), ainsi que les menaces du crime organisé visant à favoriser ce même candidat, il est évident que nous sommes face à des résultats électoraux fortement faussés et qui ne respectent en rien la volonté populaire. Une situation dénoncée à maintes reprises par Marlon Ochoa, l'un des trois conseillers de la plus haute instance électorale.
Au cours des mois précédant le scrutin, Ochoa n'avait pas ménagé ses critiques à l'égard de la gestion de ses collègues Ana Paola Hall et Cosette López, liées aux deux partis traditionnels (Libéral et National), dénonçant le complot subversif ourdi par ces groupes de pouvoir économique et politique qui, protégeant leurs intérêts, dirigent depuis plus d'un siècle les destinées du Honduras.
C'est précisément en raison de ses dénonciations publiques de ce qui se passait après le scrutin – avec la proclamation des vainqueurs avant même que le dépouillement des votes ne soit terminé et que tous les recours ne soient tranchés – et pour avoir demandé au ministère public d'enquêter sur d'éventuels délits électoraux, qu'Ochoa a été isolé et, de fait, exclu des réunions plénières du Conseil national électoral (CNE). Une destitution de facto qui ne l'a toutefois pas empêché de continuer à dénoncer les abus, les irrégularités et les graves anomalies.
Une fois que le candidat conservateur soutenu par Trump, Nasry Asfura, a pris la présidence, l'offensive de restauration s'est déchaînée pour mettre fin aux avancées réalisées sous le mandat de la présidente Xiomara Castro. Outre les licenciements massifs dans le secteur public — on estime que plus de 9 000 personnes ont perdu leur emploi en moins de deux mois —, les décrets visant à assouplir et à précariser encore davantage le marché du travail, les déclarations d'état d'urgence économique et fiscale pour faciliter la mise aux enchères et la privatisation des services publics et des biens communs, une véritable chasse aux sorcières s'est déclenchée contre ceux qui ont dénoncé la mascarade électorale.
L'outil choisi par la majorité parlementaire bipartisane est la procédure de destitution, qui vise les hauts responsables institutionnels n'appartenant pas aux deux partis traditionnels, parmi lesquels la présidente de la plus haute instance judiciaire, Rebeca Raquel Obando ; le procureur général, Johel Zelaya ; l'ancien président du Congrès, Luis Redondo ; et, précisément, Marlon Ochoa, qui, parmi les quatre, est celui qui subit le plus les assauts du sectarisme partisan et de l'oligarchie nationale. Confirmant les craintes, ce lundi 23 mars, une large majorité parlementaire a engagé la procédure de destitution contre le procureur Zelaya, le suspendant de ses fonctions.
Au Honduras, lorsque les forces ultraconservatrices s'allient et visent un objectif précis, ce n'est pas seulement l'emploi, la carrière ou l'avenir politique et social d'une personne qui est en jeu, mais sa propre intégrité physique. Les exemples de Berta Cáceres et des quelque 200 défenseurs et défenseuses de la terre, des territoires et des biens communs assassinés, des dizaines de paysans organisés abattus en toute impunité dans le Bajo Aguán, ainsi que des centaines de personnes assassinées, victimes de disparitions forcées ou contraintes à l'exil pour avoir protesté contre les coups d'État et les fraudes électorales, sont là pour témoigner de la dangerosité de la situation.
C'est dans ce contexte de crise institutionnelle et sociale que Marlon Ochoa a accepté de s'entretenir en exclusivité avec Pagine Esteri.
« L'objectif est de rétablir le pouvoir des secteurs les plus conservateurs du pays et de reprendre ainsi le contrôle absolu des institutions. Pour cela, ils doivent nécessairement se débarrasser de tous les fonctionnaires qui font obstacle à leur projet », explique-t-il.
Selon la loi électorale, c'est à Ochoa qu'il revient d'assumer la présidence du CNE en septembre prochain. Une situation que les forces ultraconservatrices veulent éviter à tout prix.
« Ils savent combien d'irrégularités ont été commises, quelles pressions internes et externes ont été exercées par les États-Unis, le crime organisé et les dirigeants du monde des affaires pour manipuler le vote en fonction de leurs propres intérêts. Ils savent également que la première chose que je ferai en tant que président sera de lancer une enquête interne sur les responsabilités de mes collègues et de leurs complices. C'est pourquoi ils veulent m'empêcher de continuer à faire mon travail. Il ne s'agit pas d'un processus politique, ni de justice, mais de persécution et de vengeance », affirme Ochoa.
Les plaintes déposées par le conseiller brossent un tableau inquiétant dans lequel plus de cent mille votes potentiels au niveau présidentiel n'ont jamais été comptés, tandis qu'aux deux autres niveaux (législatif et municipal), on parle de plus d'un million. « Cela signifie qu'il y a des personnes qui occupent des fonctions électives sans avoir obtenu les votes nécessaires pour cela. De plus, les délais pour la destruction de tout le matériel électoral sont accélérés, ce qui rendrait impossible toute enquête future. C'est inacceptable. »
Se réapproprier les institutions et « éliminer » le représentant de l'opposition progressiste au sein de l'appareil électoral signifie également commencer à préparer le terrain pour une nouvelle candidature en 2029 de l'ancien président Juan Orlando Hernández, condamné aux États-Unis à 45 ans de prison pour des délits liés au trafic de drogue et gracié par Trump quelques jours seulement avant les élections.
La procédure de « destitution » débute officiellement par le dépôt d'une plainte contre le fonctionnaire et son acceptation à la majorité qualifiée des deux tiers. Ensuite, l'assemblée plénière devra constituer une commission d'enquête, donner à la personne visée la possibilité de se défendre et parvenir à un verdict final qui nécessitera également les deux tiers des voix.
« Je doute qu'ils suivent la procédure légale, ni qu'ils respectent le droit de présenter des moyens de défense et toutes les preuves de fraude électorale. Ils ne veulent pas que cela soit rendu public et que les gens entendent tout ce qui s'est passé avant, pendant et après le 30 novembre. Ils veulent agir rapidement. Cela s'inscrit dans un plan plus large qui prévoit ma destitution, la délivrance d'un mandat d'arrêt, mon arrestation et mon incarcération, ainsi que mon assassinat. Je dispose d'informations des services de renseignement qui confirment que, dans les plus hautes sphères du bipartisme, on débat actuellement de l'opportunité de me tuer ou non », explique Ochoa.
Depuis son compte X, l'ancien président Manuel Zelaya a lancé un appel à tous les députés qui « croient encore en la démocratie » pour que « ce nouveau et monstrueux coup d'État électoral (…) qui serait comme une déclaration de guerre contre le peuple hondurien » ne se concrétise pas. Il s'est ensuite joint à des centaines de militants du parti Libre qui manifestaient devant le siège du Congrès, où se tenait la session parlementaire, invitant la base du parti à rester vigilante et mobilisée.
Afin de protéger sa vie, Ochoa a demandé au Comité des familles des détenus disparus au Honduras (Cofadeh) de déposer une demande de mesures conservatoires auprès de la Commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH). Si celles-ci sont accordées, l'État devra garantir la protection et la sécurité du bénéficiaire de ces mesures.
« Malgré les menaces et les persécutions, je vais de l'avant et j'affronterai cette épreuve la tête haute, car je n'ai rien à cacher ni de quoi avoir honte. Au contraire, il apparaîtra clairement à tous qu'il s'agit d'un complot, ourdi par ceux qui veulent reprendre le contrôle absolu des institutions et ainsi assurer leurs propres intérêts économiques et politiques », conclut Ochoa.
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31.03.2026 à 12:08
Collectif étudiant pour Cuba
Nous publions une lettre ouverte appuyée par 356 étudiantes et étudiants du Québec adressée au Gouvernement du Canada pour lui demander d'agir immédiatement en soutien avec Cuba. L'initiative est issue d'un groupe étudiant du collège Dawson qui, de retour d'un séjour à Cuba, s'est engagé à agir en solidarité avec la population cubaine. La lettre circule actuellement dans différents établissements collégiaux et universitaires. On peut ajouter sa signature en suivant le lien ici. La rédaction.
24 mars 2026 | tiré d'Alter-Québec | Photo : Arrivée de la Flottille Nuestra America à Cuba cette semaine @ crédit hoto page FB du réseau Table de concertation de solidarité Québec Cuba https://alter.quebec/nous-sommes-avec-le-peuple-cubain-lettre-ouverte-etudiante/?utm_source=Cyberimpact&utm_medium=email&utm_campaign=Les-Actus-dAlter-du-26-mars-2026
Nous, actuel•les et récent•es étudiant•es du cégep, exhortons le Gouvernement du Canada à agir immédiatement et concrètement en soutien à la population cubaine en réponse à l'escalade du blocus économique des États-Unis et la crise du carburant en résultant.
Plusieurs d'entre nous ont eu l'opportunité de se rendre à Cuba dans un cadre scolaire avec l'appui du Collège Dawson et des Offices jeunesse internationaux du Québec. Ces expériences ont grandement élargi nos perspectives sur cet enjeu. Nous avons appris, en partenariat avec des communautés cubaines, étudié avec des organisations populaires et bâti des liens fondés sur le respect mutuel. Aux côtés de nos hôtes et ami•es, nous avons compris que la solidarité n'est pas un slogan. Elle demande de l'action. Elle signifie que nous nous soutenons, au-delà des frontières, en défense de la dignité et la justice de tou•tes.
Nous sommes dévasté•es d'être témoins de l'escalade extrême du blocus des États-Unis contre Cuba, qui a privé le peuple cubain d'accès au pétrole et à d'autres produits de première nécessité. Nos ami•es à Cuba font face à des pénuries alimentaires, des fermetures d'hôpitaux et d'écoles, une absence totale de transport et des pannes d'électricité constantes. Une crise humanitaire a été créée, non pas par une catastrophe naturelle, mais par des politiques d'État. Mettons la solidarité en pratique.
Où est notre gouvernement ? Le Canada entretient depuis longtemps des relations diplomatiques avec Cuba et, comme presque tous les autres pays du monde, a constamment exprimé son opposition au blocus américain qui dure depuis des décennies. Malgré tout, à ce moment crucial, la réponse du Canada a été remarquablement inadéquate en offrant de l'aide alimentaire qui équivaut seulement à moins d'un dollar par personne à Cuba. Mark Carney a insisté à Davos sur le besoin des puissances moyennes comme le Canada d'agir ensemble contre les « grandes puissances » comme les États-Unis. L'absence de réponse du Canada à la pénurie violente et létale imposée sur Cuba par les É-U diffère nettement de ces promesses. C'est le moment de faire de ces paroles des actions.
Appuyés par d'autres groupes de solidarité, nous demandons au gouvernement du Canada de
Envoyer en urgence plus d'aide humanitaire à Cuba, incluant du carburant. Condamner publiquement le blocus et les violations du droit international par le gouvernement des États-Unis. Prendre toutes les mesures nécessaires pour restaurer les vols vers Cuba. Approfondir les liens économiques du Canada avec Cuba. Maintenir et promouvoir sans équivoque le droit des peuples à l'autodétermination autour du monde, incluant les pays d'Amérique latine et des Caraïbes. Nous voulons que le Canada soit un leader sur la scène internationale en se tenant publiquement et matériellement avec le peuple cubain. Nous, la jeunesse canadienne et québécoise, refusons de rester indifférent•es !
Signatures
Pour ajouter son nom et prendre connaissance de la liste
Anna Gueye, Dawson College Mariana Duque Antolinez, Dawson College Emma Blinn-Giroux, Dawson College Cloé Fortin, Dawson College Fatima-Zahraa Sabri , Dawson College Nazim Ousidhoum, Dawson College Mayssam-Al-Janna Yhek, Dawson college Keny Manuel Garcia Morillo, Dawson College Dagmawit Mulugeta, Dawson College Zye Mayo, Dawson College Olivia Scully, Dawson College Shirleyann Rabbitskin, Dawson College Maria Alejandra Acosta Ardila , Dawson College Lucille Sullivan, Dawson College Chloé Cauvin, Dawson College Eva Thomas-Paskal, Dawson College Chloé Cauvin, Dawson College Frederique Turcot, Dawson College Jeanne Soucy, Dawson collège Manuella Abalo, Dawson college Sofia Cherrat, Ahuntsic Nada Bouglouf, Collège Jean-de-Brébeuf Gisèle Brown, Dawson College Rebecca Harvey, Dawson College Rama Kosara, Dawson College Camelia Santana, Dawson College Victoria Ormiston, Dawson College Julian Haldane-Ainsworth, Dawson College Princesse Kifoko Ndoulou Mboussi, Dawson College Samantha Pyndus, Dawson College Leah Sonnenschein, Dawson College Emma Rose Labrecque, Dawson College Sarah Tayeb Dawson College Patrizia Tomarelli, Dawson college Danaé Gamache, Collège O'Sullivan, Collège Jean-de-Brébeuf Jaden Adams Lewis, Dawson College Brandon Moroz, Dawson College Dalila Rodriguez, Dawson College Kayshira Jaunky, Dawson College Xavier Francius, Champlain Regional College – Lennoxville Leysha Joseph Lagredelle, Dawson College Lamis Semmar, Dawson College June Wiggins, Dawson College Mubina Tavakkal Shoh, Dawson college Anthony Nonez, Dawson College Iliana Cesta, Dawson College Nicole Motta, Dawson College Clotilde McComber, dawson college Amelia Miquet, Dawson College Tameem Hartman, Dawson College Edan Matter, Dawson College Gwenyth Fuller, Dawson College Brae Sinclair-Carter, Dawson College Finneas MacDonald, McGill University Chloe Grizenko, Dawson College Hannah Schmidt, Dawson College Mariam Yande Diouf, McGill University (Alumni Dawson College) Vaishnavi Selvarajah, O'Sullivan College Julia Zwicker, Dawson College Liana Renzelli, Dawson College Amalia de Macedo Collins, Concordia University, Dawson alumni Maya Bunbury, Dawson college alumni Maira Jade Paynot, Dawson College Delilah Sparling, Dawson Alexandra Williams, Concordia University Emerson Rheault, recent Dawson College alum Leilah Doyle, Dawson College Loïc Boucher-Dubuc, Champlain College Maïa Baccanale, Cégep de Saint-Laurent Salma Sévigny, Dawson College Agathe Roumy, Cégep de Sainte-Foy Lara Judah, Dawson College Gabrielle Morin, Cégep de Sainte-Foy Cara Herring, Dawson College Rosie Johnson cégep Rosemont Aude St-Arnaud, Dawson College Ashley Maciré Bouchard, Dawson College Suhita Ray, Dawson College Raida Hussain, Concordia University Kiana Cadieux, Dawson College Alumni Jamie Diabo, Dawson College Lupita Johnson, Dawson College Megan Francoeur, Université de Montréal, Dawson College Alumni Juliane Rodrigue, Cégep de Saint-Laurent Érika Lamontagne, Dawson College alumni Olivia McNeill, Concordia University Valerie Reynolds, Dawson College Gabriela Casillas Caro, Cégep du Vieux Montréal Tanika Delmas, Collège Ahuntsic Emma Al-Romhein, Collège Lionel Groulx Natalie el saffarini, Vanier College Jilaurys Gonzalez, Dawson College Alaa Ettaouth, Dawson College Danika Richelle Barrios Azurdia, Vanier College Alison Keomanyla, Dawson College Camila Pereira, Cégep du Vieux-Montréal Yasmine Bouanani, Dawson College Danika Richelle Barrios Azurdia, Vanier College Claire Zhang, Dawson College Danika Richelle Barrios Azurdia, Vanier College Lina Benkhellat, college Lionel-Groulx Allisson Yohana Mendoza Colin, Cégep André-Laurendeau Danika Richelle Barrios Azurdia, Vanier College Maria fernanda Vazquez perez EMS Kiva Williams, Concordia University Magaly Hanna, Dawson College Camila Buitrago Amery Brunache, Cégep Lionel-Groulx Maria Jose Ahumada Lamus/Cégep Édouard Montpetit Billie Barbara Petronzio, Dawson College Niloofar Moazzami, UQAM Dorji Dhatsenpa, Dawson College Lynne Zreik, Dawson College Alessandra Porato, Dawson College Eve Chouinard, Dawson College Tessa Twijuke, Dawson Colleg Élodie Astrid Mambe Fotsing/Dawson College Jowie Nahra, Dawson College Angelica lauro, Dawson College Amaya Hernandez Briel Chaïma Gam, Dawson College Amaya Hernandez Briel, Dawson College Megan Medeiros, Dawson college Sarah-Abigal Blackburn, Dawson Kimberly Howell, Dawson College Luna Duran, Dawson College Rahlyn Rice, Dawson College Thomas Bray Dawson College Yousra Benabdallah, Dawson College Jonah Ostrowski, Dawson College Zaid Dakouri, Dawson College Alessio Tamburini, Dawson College Elizabeth Sbardi Dawson College Maya le, Dawson College Diana Zakutaylo, Dawson College Amir Al-Hafidh Dawson College Marie Emilie Jacqdom, Dawson College Hiba Tahiri, Dawson College Gabriela Rodriguez Abigail Paterson, Dawson College Melanie Charbonneau, Dawson College Muhammad Shamuil Hossain Saadat, Dawson College Diana Rebecca Ponce Zapata, Dawson College Kyla campbell, Dawson college Liane Hatmaker, Dawson College Seong Hyeon Cho, Dawson College Jayden Scarlette, Dawson College Majdik Choudhury, Dawson College Kiarra Findlay-Fraser, Dawson Collège Shalom Obatta, Dawson College Noemis Aguilar, Dawson College David Dominguez Daphnée Hennessy, Dawson College Joshua Musiyazviriyo Dawson College Irini King, Dawson college Sara El Alami Saidi, Dawson College Calvin James, Dawson College Noa Rosengarten,Dawson College Julia Carmelina Fiorilli Dawson College Ro Larochelle, collège Ahuntsic Finnegan Vetrone Kaiah Larin Joseph, Dawson college Alicia Abbou Dawson College Dal Zhong, Dawson College Jena Gianforte, Dawson College Liana Graceff, Dawson College Sophia Dereux, Dawson Bassma Razine, Dawson College Prabhleen Bhatti, Dawson college Exilia Asselin-Yamazaki, Dawson college Eveline Stucky, Dawson College Liantsoa Andriamihamisoa, Dawson College Sarah-Phina Bernard, Dawson College Naomi Lisanu, Dawson College Mia Salvati, Dawson College Natali Petrosyan, Dawson College Emma Vigani, Dawson College Emma Ochoa, Dawson College Yann Devine, Dawson College Kiryl Kaptsevich, John Abbott College Tahmeena Atif Kathir Muthusamy , Dawson College Justin D'Entremont, Dawson College Benji Deltinois, Dawson College Leila Pozzi, UDEM Emily Rivera Gonzalez, Dawson College Dariya Damirzhankyzy, Dawson College Ayyoub Oberoi, Dawson College Yaqoub Oberoi, Dawson college Hiba ben Dawson Camille Lops, Collège Ahuntsic David Garnes-James, Dawson College Nour El-Hage, Cégep de St-Laurent Alejandra Mesa Angel Véronique Liwanag Morrison, Dawson College Daniella Ragasa, Dawson College Carmela Kangah, Dawson College Rasane Berrahil, Dawson Lemoyne Poku, Dawson College Wilhelm Pamba, Université de Sherbrooke (alum) Diana Panaite, Dawson College Sahana Narayanan, university of Massachusetts Amherst Chelsea Sun, McGill University Michael Kontitsis Aya Mimouh, Vanier College Linux Rivera, Dawson College Tessa Chabot, Dawson College Selma Menouar, Dawson College Alyssa Jeria-Dagrain, Dawson College Mira-Théa Rybkin, McGill University Emma Rose Velasquez, Dawson College Noah Bouayed, Dawson College Lara Ramadan Dawson College Aïcha R. Samih, Université de Montréal, Dawson College Alumni Antonia Parra , Dawson college Lulya Andemariam Haile, University of Ottawa Léane Hamel, Cégep Édouard-Montpetit Kyra Sternthal, Dawson college Iriniel Razakamanana, UQAM Sara Aizel, UQAM Camila Abdallah, Dawson College Daniela Gutierrez Fernandez, Dawson College Lucía Desourdy-Fuentes, Dawson College Victoria Dessalines, Dawson college Morgan Dubé, Concordia University Rosée Bruneau-Hapanowicz, Collège de Maisonneuve Fabrice Boursiquot, Cégep de Maisonneuve Nolan Ring, Dawson College Kamea Mancuso, Dawson College Lia Desjardins, McGill University (Dawson Alumni) Rose Flageol, Dawson Collège Nerlyne Sibomana, Dawson College Alia Nahima Denoncourt, Dawson College Matthew Plourde, Dawson College Tayisiya Synychenko, Dawson college Raphaël Boucher, UQAM John Aidan Marrett, Dawson College Celine Ben mohand, Dawson College Jasmine Bryant, Dawson College Brooke Morrison, Dawson College Dania Gario Royal Vale Maro Adjemian, Vanier College Antonia Velasquez Vargas, Dawson College Serena Mingione, Dawson College Tasneem Kaidali, Dawson College Stella Ruiz Dawson college Sarah Cunningham, Trafalgar School for Girls Roxana Krutous Tanoutasi, Dawson College Loredana Gutiérrez Cardona, Marianopolis College Tamara Falduto, Dawson College Sofía Torres Sánchez, Dawson College Basmala Yarjallah El Belghiti, Dawson College Sinann Hunter-Batal, Dawson College Marilou Berlow, Dawson College Rhea Romero Giuliana Concordia university Maria Gurdjekliev, Dawson College Mariam Kassem, College Montmorency Mouadh Absaoui, Dawson College Shamp Sinnathamby, Dawson College Cintra Shiwprasad, Dawson College Esther Wasserlauf, Dawson College Madi Khuyagbaatar Magdali Thormodsgard, Dawson Collage Loudjina Louis, Dawson College Kelly-Ineza Karake, Dawson College Emma Rose Tremblay, Dawson College Mani Sadeghi, Dawson College Emmanuelle Adou Barsovska, Dawson College Vielot Cassandre Dawson collège Dorlicas Makuikila, University of Toronto Rayane Ben Taleb, Dawson College Malka Gibbs, Dawson College Zaynab Ben Mekki, Concordia University Noura Aljouma, Dawson College Philipe Lao, Dawson College Phoenix Breau-Elliott, Dawson college Sofia Giuliano, McGill University Veronica Vasilieva, Dawson College Ivanka Ramos Diaz, Dawson College Reshawn Metabie — Concordia University Trinity Neeposh, Algonquin college Anthony Beaudoin Rodriguez, Dawson College Kitenge Kayembe McGill University, Dawson graduate Juliana Gomez, cégep Lionel-groulx Marco Salazar, Dawson college Luciana Mendez Torres, Dawson College Fatih Amin, Dawson College Océanne Damour, Dawson College Enrique Aranda, Dawson College Kevinbir Singh Pannu, Dawson college Erfan Eftekhar Tabrizi, Dawson College Farouk Msallati, Dawson College Alexandru Ionescu, Dawson College Jahera Pambuh, Dawson College Kaoutar Ahchouch, Dawson College Emrik Blondin, Dawson College Alexey Solovyev, Dawson college Eleonora Komvopoulou, Dawson College Bade Aktepe, Dawson College Lyla Baghdadi, Dawson college Aryan Narayanswamy, Dawson College Noyemi Mirzakhanyan, Dawson College Anne Orellana-Olivera, Cegep Saint-Laurent Elliot Monter Gonzalez, école secondaire Eulalie Durocher Tesfa Peterson, Concordia University Castro Arellano David, Dawson College Leïssa Taïna François, Dawson College Emily Chénier Dawson College Zeinah Aloklah, Collège Bois de Boulogne Devina Kachorin, Dawson College Alicia Brind'Amour-Rousse, Dawson College Talia Forgues Dawson college Atika Ume Fazal, Dawson College Ikram Bourema, Dawson College Ezekiel Montoya Desjardins, Dawson College Alisone Czesak, cégep de Maisonneuve Diana Joseph-Thibodeau, Dawson College Sara Aquel, College Montmorency Yuting San, Dawson College Layla kosara, concordia university Helene Draganic, Université de Montréal Ugo Bourassa, Dawson College Thenral Nadarajah, Dawson College Olivier Deschênes, Université de Montréal Lucia Taylor-De Leon, McGill University Sophia El Bakir, McGill University Olivia Helguero, Mcgill University Mathéo Andrade Rubio, Dawson College Lilia El Mernissi, Cegep lionel-groulx Ludovic Boisclair-Châteauvert, Collège Montmorency Cynthia Gallant, Montmorency College Paola Mora, cégep Marie-Victorin Yasmine Ibn El Farok/collège Lionel Groulx Yasmine Elmasser, Dawson College Riadh Haicheur, Collège Bois de Boulogne Lilia El Mernissi, Cegep Lionel-Groulx Adam lahlafi collège Bois-de-Boulogne Moulay Mehdi Hafidi Kenza Soltani , College Montmorency Jana Dahan, Université de Montréal Wadly Collège Ahuntsic Juan Felipe Mesa, Université de Montréal Katherine Maria Sideris Paulino , Concordia University Gabriel Mabuila-Thalu, Cégep Saint-Laurent Avril Cabrera, collège Montmorency Nicolas Eric Razafintseheno, Dawson College Kaya Striefler, Dawson College Sierra Frigon, Dawson College Nihal Kerrouche, Dawson College Dominic Delgado Estrada, UQAM Shelden I. Jean-Michel, Dawson College Jaël Ambroise, Collège Montmorency UniversityLisa Similhomme, McGill Charles-Edouard Bistodeau, McGill University Oliver Justicia-Acosta, Dawson College Alexandre Labrie, Université de Montréal
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31.03.2026 à 12:08
Léon Crémieux
Les élections municipales ont eu lieu en France les 15 (premier tour) et 22 mars (second tour). La confusion qui en ressort, à un an de la présidentielle, est signe d'un morcellement du bloc central et de la droite qui risque surtout de produire un glissement vers l'extrême droite et, face à cela, un éclatement des forces du Nouveau Front populaire (NPF) qui compromet la construction d'une alternative unitaire.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières 28 mars 2026
Par Léon Crémieux
Chaque parti politique est désormais obsédé par la préparation des élections présidentielle et législatives qui, sauf accident de parcours, auront lieu à partir d'avril 2027. Donc, chaque responsable politique – et surtout chaque futur candidat présidentiel –, dans l'impatience d'en finir avec les années Macron, vient de tirer le bilan de ces élections municipales en affirmant, chacun avec autant de certitude, que celles-ci confortent sa stratégie politique pour préparer l'échéance institutionnelle majeure de 2027. Ces élections municipales avaient donc comme vocation obligatoire, à leurs yeux, d'être un « tour de chauffe » et, dans les entrailles de leurs résultats, chaque parti a voulu lire l'augure de sa propre réussite en 2027. Il en suit une cacophonie depuis une semaine, entre et au sein de beaucoup de partis, avec de nombreux éclairages contradictoires des résultats.
La spécificité des élections municipales en France
Il est pourtant étonnant de prétendre tirer « une leçon » de ces élections – et encore moins la légitimation d'une stratégie pour 2027 –, car les élections municipales ont leurs propres caractéristiques et, de plus, le bilan en est largement mitigé pour les uns comme pour les autres. Il n'y a pas « une leçon » des élections municipales.
En France, les élections municipales (l'élection de conseils municipaux dans les communes) a lieu tous les six ans, dans chacune des quelque 34875 communes du pays. Ces communes sont issues d'un découpage opéré lors de la Révolution française de 1789, essentiellement calqué sur la carte des paroisses catholiques de l'époque. Depuis 1884, chacune élit un conseil municipal, plus ou moins nombreux selon l'importance de la commune, et un maire. En Europe, un tel nombre de communes est exceptionnel (l'Etat espagnol, l'Allemagne et l'Italie ont entre 8000 et 10000 communes). Mais 32000 d'entre elles ont moins de 3500 habitants, dans les zones rurales qui ne rassemblent plus que 20,8% de la population française. 33173 communes ont eu leur maire élu au premier tour le 15 mars, donc essentiellement dans ces zones rurales où, deux fois sur trois, il n'y avait qu'une seule liste « sans étiquette ».
L'abstention croissante
Les affrontements de listes politiques et leur dénouement concernent donc essentiellement les communes de plus de 3500 habitants qui regroupent 69% de la population dans 3189 villes.
Avant toute chose, il faut aussi souligner la progression constante de l'abstention, à toutes les élections en général, aux élections municipales en particulier. Il y a eu 42.7% d'abstentions cette année, la participation étant en chute constante depuis des décennies : elles étaient inférieures à 30% jusqu'en 1997 ; en 2014 elles n'étaient encore que de 37,8%. Toutes les élections en France (régionales, européennes, municipales) ont désormais un taux d'abstention croissant, soit autour d'un électeur sur deux. Seule l'élection présidentielle connait une participation plus importante, mais l'abstention y progresse aussi régulièrement, plus d'un électeur sur quatre en 2022. De plus, d'après des études de l'INSEE, plus de 10% du corps électoral n'est pas, ou ne croit pas être, inscrit sur les listes électorales.
La seule exception notable dans cette courbe de l'abstention a été en 2024 les élections législatives anticipées (qui ont suivi la dissolution décidée par Macron) et qui avaient abouti à la victoire des listes du Nouveau Front populaire : les abstentions étaient tombées de 53% en 2022 à seulement 33% lors des deux tours de cette élection. La large mobilisation présente lors de cette élection a été évidemment en décalage avec la prise de distance grandissante d'avec les processus électoraux. Pour ces municipales-ci, l'abstention a été plus forte chez les jeunes de 18 à 25 ans (56%), de 25 à 34 ans (60%), l'électorat ayant un revenu inférieur à 1250€ (60%).
L'érosion des résultats du Parti socialiste et des Républicains
L'autre point particulier de ces élections est le décalage [retard] entre la crise profonde des partis traditionnels (le Parti socialiste et les Républicains) au niveau national depuis 10 ans et le maintien de leur implantation dans les institutions locales. Mais l'érosion est bien présente.
Si l'on se réfère aux vingt dernières années, dans les villes de plus de 30000 habitants, les Républicains sont passés de 102 mairies (120 avec les « divers droite ») en 2014 à 48 (97 avec les « divers droite ») en 2026. Même phénomène pour le PS qui passe de 98 mairies (106 avec les « divers gauche ») en 2008 à 30 en 2026 (52 avec les « divers gauche »). La baisse tendancielle des deux vieux partis traditionnels est donc évidente. Par ailleurs, il faut souligner que les « divers gauche » et « divers droite » tendent petit à petit à être aussi importants que les maires affiliés aux Républicains ou au PS.
Pour sa part, le « bloc central » macroniste (Horizons, Renaissance, Modem) avec 43 mairies maintient le poids qu'avait déjà le centre droit dans les années 80 (Modem de Bayrou ou UDI de Borloo). Ce qui est notable est que ce courant « macroniste », depuis 2017, ne s'est pas structuré comme un parti national et a été incapable de supplanter les partis traditionnels au plan local.
Dans ces villes de plus de 30000 habitants, le RN a gagné 12 mairies et la France insoumise 6 (le PCF lui-même maintient 19 mairies – 25 en 2014). Donc pour ces villes moyennes et grandes, on note une perte lente, mais progressive, pour les Républicains et le Parti socialiste.
Les Républicains et l'éclatement du « bloc central »
Ces élections ont lieu à deux tours et les listes peuvent fusionner entre elles ou se maintenir si elles ont rassemblé plus de 10% des voix.
Bruno Retailleau, président des LR, a pu se féliciter au soir du second tour en déclarant que « les Républicains et leurs alliés remportent le plus grand nombre de voix et d'élus. Nous sommes toujours la première force politique locale en France ». Pour invoquer de tels chiffres, il faut mobiliser les résultats dans toutes les villes de plus de 3500 habitants où, en effet, la droite affiche l'élection de 1267 maires et 8,7 millions de voix. Le PS et les « divers gauche » affichent eux seulement 829 mairies, mais 9,2 millions de voix.
Les LR ont du mal à masquer un sérieux échec dans les grandes métropoles, Paris, Lyon, Marseille. Les Républicains ne peuvent avoir comme trophées que l'élection de trois maires du « bloc central », soutenus par LR : Jean Luc Moudenc à Toulouse (membre du petit groupe de France audacieuse, proche du parti Horizons d'Edouard Philippe), celle de Thomas Cazenave à Bordeaux, macroniste de la première heure et de Antoine Armand à Annecy, tous deux membres de Renaissance (le parti de Macron). La plus grande ville dirigée par un Républicain est Clermont Ferrand, 24e ville de France, 146000 habitant.es.
Rachida Dati perd à Paris. Martine Vassal était largement distancée par le Rassemblement national à Marseille et une union autour du socialiste Benoit Payan. Echec aussi à Lyon où le Jean Michel Aulas, ancien président du club de football de l'Olympique Lyonnais, soutenu par toute la droite, a été battu par le maire sortant écologiste Grégory Doucet, dont la liste avait fusionné avec celle de LFI. Enfin, à Nice, alors que le macroniste Estrosi était soutenu officiellement par LR, Retailleau disait clairement son refus de le soutenir, le renvoyant dos à dos avec Éric Ciotti, ancien président des LR, transfuge vers l'extrême droite et aujourd'hui allié du Rassemblement national avec son nouveau petit parti UDR. Plusieurs élus LR du Sud-Est comme le maire de Cannes ont marqué clairement leur soutien à Éric Ciotti.
Donc le discours triomphaliste de Retailleau, « LR premier parti de France » (LR a rassemblé 4,8% à la présidentielle de 2022 et 4,3% aux législatives de 2024) sert à Retailleau et à la direction LR pour justifier la marche en avant annoncé au Bureau politique du parti : la désignation d'un candidat LR (soit directement Retailleau, soit par une primaire interne), à la suite de quoi, le parti proposerait peut-être une primaire commune à LR et aux partis du bloc central (Renaissance et Horizons ). Cette position s'oppose à celle de l'autre dirigeant principal du parti, Laurent Wauquiez, qui voudrait clairement s'ouvrir à une primaire intégrant le parti d'extrême droite Reconquête (Knafo/Zemmour), petit parti membre du groupe ENS du Parlement européen avec l'AfD allemande et les antisémites et anti-Roms du MHM hongrois.
La vraie leçon concernant les LR est que ce parti, déjà lourdement affaibli, sort de ces élections clairement fragmenté, sous-estimant le faible poids électoral de leur parti pour une présidentielle, face à Horizons, à Edouard Philippe et aux restes de Renaissance d'un côté, au RN de l'autre. Tout cela pour une organisation de plus en plus poreuse aux thèmes du RN et à aux alliances avec l'extrême-droite. Être supplétif d'une candidature Edouard Philippe ou une peau de chagrin qui s'effiloche face au RN sont les deux risques qui menacent les Républicains, qui se voit néanmoins comme un axe de rassemblement avec le « bloc central » des macronistes.
Dans ce camp du centre droit macroniste et de la droite, ont compte près d'une dizaine de prétendants, déclarés ou non, pour la présidentielle, voulant tous (il n'y a pas de femmes candidates pour l'instant dans ce courant) tourner la page de Macron, espérant chacun couvrir le même espace politique qui avait permis la victoire surprise, en 2017, d'Emmanuel Macron. Dans tous les cas, le bloc central et la droite n'ont pas encore trouvé les moyens de ne pas se présenter éclatés en 2027.
Le Rassemblement national
Le Rassemblement national n'a pas « renversé la table « lors de ces élections municipales, mais avec son allié UDR d'Éric Ciotti. Il a gagné 57 mairies dans les 3060 villes de plus de 3500 habitants, contre 9 en 2020. Son poids local est encore dérisoire par rapport à son poids dans les élections nationales, mais il a franchi un réel palier. La victoire à Nice est symbolique, mais a du mal à gommer l'échec subit à Marseille et à Toulon où un très bon score de premier tour laissait espérer une victoire. Le RN s'est heurté à un front de la droite à Toulon et à un front de la gauche à Marseille. Reste un seul élu RN dans une ville de plus de 100000 habitants, Louis Aliot à Perpignan.
Cependant, le RN progresse dans son ancrage institutionnel, notamment dans le Var et la région du Nord avec plusieurs communes moyennes gagnées et désormais ces résultats peuvent permettre l'élection de plusieurs sénateurs [1]. C'est un pas de plus dans une normalisation où le parti grignote des voix sur la droite, l'image la plus spectaculaire étant la place prise par son candidat à Marseille, Frank Alisio, rassemblant 35% des voix au premier tour, trois fois plus que la candidate LR, Martine Vassal, qui apparaissait pourtant favorite des sondages quelques mois avant l'élection.
Au total, là encore, malgré tout, ces résultats montrent la spécificité des Municipales et le décalage entre les résultats réels et les commentaires de Jordan Bardella qui les présentait comme « l'expression d'un basculement profond (…) la fin d'un vieux monde à bout de souffle ». Le RN poursuit sa course vers l'élection présidentielle avec Bardella ou Le Pen, si elle n'est pas déclarée inéligible cet été. Les élections municipales ont montré à la fois la banalisation de ce parti néofasciste (et la banalisation aussi assumée par la droite du petit parti Reconquête, de Sarah Knafo et Éric Zemmour) et la porosité croissante de la base électorale de la droite dure et de l'extrême droite.
L'éclatement des composantes du Nouveau front populaire
Le vrai problème manifesté par ces élections municipales est le franchissement d'un pas supplémentaire dans l'éclatement des composantes du Nouveau front populaire.
Les élections municipales ont toujours été le socle le plus solide, le maillage de la vie politique institutionnelle en France (ce sont essentiellement les conseillers municipaux qui élisent le Sénat), et chaque parti traditionnel a toujours voulu « soigner » sa présence à ce niveau. La France insoumise ne s'était, jusque-là, pas préoccupée de sa présence municipale. Après sa victoire au sein de la gauche avec la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES) en 2022, LFI avait essayé de négocier des accords avec ses partenaires socialistes, écologistes et PCF pour obtenir au moins un poste de sénateur aux élections de la même année. Son faible poids dans les conseils municipaux et une logique boutiquière des dirigeants de ses partis alliés aboutit alors à un refus et l'évincement maintenu de LFI du Sénat.
En 2020, la France insoumise n'avait que deux maires dans des villes de plus de 5000 habitants. Au-delà de cette première raison de peser fortement en 2026, la stratégie annoncée de la France insoumise était de faire de ces élections un tremplin pour la candidature de Jean-Luc Mélenchon en 2027. La conséquence fut le choix de présenter plus de 500 listes labellisées LFI dans toutes les villes de plus de 100000 habitants et dans 80% des villes de plus de 30000 habitants, en collant aux zones où les présidentielles et les législatives avaient donné les meilleurs résultats. C'était donc clairement un choix d'appareil, mais lié aussi avec une stratégie pour 2027 visant à faire jouer au maximum le rapport de force pour s'imposer comme la seule candidature pouvant passer le premier tour. Il n'était donc pas question pour Mélenchon de présenter à nouveau des listes NFP. Les campagnes de LFI furent, sur des bases radicales reprenant le programme du NFP, une affirmation sans démarche unitaire.
Pour le PS, le choix était diamétralement opposé. Essayer de s'appuyer sur la force restant à ce parti au niveau de son implantation locale pour lui redonner une visibilité nationale et construire un rapport de force suffisant, soit pour une candidature socialiste autonome en 2027 ( avec la possibilité d'un choix Parti socialiste-Place publique avec Raphaël Gluksmann), soit pour participer à une primaire de la gauche avec les autres composantes du NFP (sans Mélenchon) comme cela a été proposé à Tours en janvier 2026 par une annonce commune d'Olivier Faure, Marine Tondelier, Clémentine Autain, François Ruffin.
Parallèlement à ces préparatifs, les semaines précédant les élections municipales ont vu la multiplication de forces centrifuges. A côté du dispositif mis en place par LFI, le reste des partis du NFP ont construit des alliances à géométrie variable, selon les configurations locales. Mais alors que les Ecologistes et le PCF laissait la porte ouverte à des alliances au second tout avec la France insoumise face à la droite, la direction du Parti socialiste, sous pression de la droite du parti (Jérôme Guedj et François Hollande, notamment), affirmait « aucun accord national au second tour avec la France insoumise », rejetant LFI hors de la gauche « respectable » (tout en laissant la possibilité d'accords locaux à bas bruit). Cela venait après que les dirigeants du PS ont multiplié les dénonciations de la France insoumise, reprenant l'ignoble campagne de la droite après la mort du néonazi Quentin Deranque et la multiplication de la dénonciation de Mélenchon comme antisémite.
La droite du parti semblait donc avoir scellé la ligne du parti, imposant à Faure de fermer la page du NFP et même d'écarter une primaire ouverte à gauche avec des forces comme les Ecologistes et l'Après (qui elles avaient refusé à l'Assemblée la ligne de « salut public » du PS, de soutien aux budgets des gouvernements Lecornu et avaient voté plusieurs fois la censure).
Marseille et Paris semblaient à l'échelle des municipales représenter cette ligne d'unité du NFP sans LFI puisque l'unité de toutes les autres composantes (Ecologistes, PCF et Après) était réalisée derrière Emmanuel Grégoire à Paris et Benoit Payan à Marseille.
La France insoumise semblait donc mise sur la touche de ces élections et la physionomie du reste de la gauche unie semblait donner du crédit aux partisans d'une recomposition d'une unité de la gauche « à l'ancienne » sous domination sociale-démocrate. Malgré tout, des dynamiques militantes unitaires se sont construites, par exemple à Saint-Denis ou à Toulouse.
Les résultats du premier tour des municipales et les jours qui ont suivi ont démenti ce scénario. Si le PS avait engrangé de bons résultats, la percée spectaculaire était venue de LFI qui gagnait Saint-Denis, plus grande commune de la région parisienne, était en nette position de l'emporter à Roubaix, arrivait en tête de la gauche à Toulouse, notamment. Les listes faisaient plus de 10% dans 60% des communes de banlieue, dans 96 villes. Ces très bons résultats locaux réduisaient à néant la campagne de presse de la réaction et faisaient apparaître LFI comme une force populaire locale, une composante essentielle à gauche.
La France insoumise, renversant sa position d'isolement du premier tour, a proposé nationalement la fusion avec les autres listes de la gauche pour réaliser un « front antifasciste », en pratique pour battre la droite. Malgré la décision de la Direction du PS, les accords PS/LFI se multiplièrent dans de nombreuses villes, comme Toulouse, Nantes, Tulle, Limoges, Clermont-Ferrand, signés dans plusieurs cas par des socialistes proches de Hollande et Guedj comme à Tulles et à Nantes. Toute la campagne et le positionnement du PS semblaient s'écrouler comme un château de cartes et l'unité de la gauche se reconstruire. Mais surtout, le Parti socialiste donnait le tournis à ses propres électeurs à qui la plupart des dirigeants du parti avaient répété qu'il était impossible de s'allier avec le parti de Mélenchon. A Paris et à Marseille, les têtes de listes socialistes refusèrent la fusion des listes. A Marseille, ce refus semblait incompréhensible alors que la liste du socialiste Benoit Payan ne devançait celle du Rassemblement national que de 1,6%, que la liste LFI avait rassemblé 11,94% et que, dans tous les cas, de nombreux électeurs de la candidate LR (12,41%) se reporteraient sur le RN au second tour donnant la mairie à l'extrême droite. Malgré le refus sectaire de Benoit Payan, la France insoumise eut l'intelligence de préférer retirer sa liste, même sans fusion, plutôt que d'offrir la ville au RN.
Mais le plus grave évidemment est que, au total, les divisions de la campagne de premier tour, le déferlement d'une campagne haineuse contre la France insoumise et une forte mobilisation de la droite auront empêché la victoire du candidat insoumis à la tête de listes fusionnées à Toulouse et à Limoges et un pourcentage réel d'électeurs du PS n'auront pas suivi le mouvement. Il faut noter que ce n'est qu'après le premier tour, à Toulouse par exemple que les syndicats (CGT, FSU, Solidaires) ont appelé à voter pour la liste fusionnée à gauche. Ces fusions et le retrait volontaire de LFI à Marseille auront permis des victoires à gauche comme à Nantes et à Lyon. Mais la majorité des listes fusionnées LFI/ PS furent battues, permettant une nouvelle offensive au sein du PS pour verrouiller toute démarche d'unité à gauche.
Au total, LFI aura gagné son pari d'implantation locale en gagnant les élections dans 8 villes, dont 7 de plus de 30000 habitants, essentiellement dans les banlieues populaires de la région parisienne, dans le Nord et autour de Lyon.
Cependant, cette campagne aura mis la gauche sur des rails qui ne peuvent que la faire dérailler en 2027. Non seulement les principaux partis de la gauche ne voient leur action des prochains mois que sur le terrain institutionnel, avec la préparation électorale de 2027, sans aucune campagne commune sur les questions sociales ou démocratiques. De plus l'éclatement des partis de gauche a largement freiné la construction de démarches unitaires avec le mouvement social et syndical. La différence avec juin/juillet 2024 est évidente de ce point de vue. Sur la question électorale, un triste jeu symétrique est en train de se jouer. Olivier Faure vient de refuser publiquement « tout accord national entre le PS et LFI pour la présidentielle et pour les législatives ». Une déclaration inimaginable il y a deux ans et démoralisante pour des dizaines de milliers de militant-e-s du mouvement social et syndical qui voient arriver le RN en 2027. Du côté de la France insoumise, toutes les déclarations qui ont suivi le deuxième tour écartent toute référence au NFP, détaillant la marche du parti vers la présidentielle et appelant les courants de gauche à la rejoindre sans proposer aucune démarche commune des partis du NFP.
La voie semble donc fermée à la construction d'une unité à gauche sur des bases de rupture avec les politiques d'austérité et aucun levier social n'apparait pour l'instant pouvant inverser les dynamiques centrifuges, alors que les classes populaires subissent encore de nouvelles attaques avec l'augmentation du coût de la vie dues à la spéculation sur les produits pétroliers et qu'à l'arrière-plan, les crises climatique et écologiques, sanitaires et sociales ne cessent de s'aggraver, boostées notamment par les guerres moyen-orientales ou est-européennes, les rivalités inter-impérialistes et la course aux armements. C'est donc malgré tout une nécessité impérieuse, face à la victoire programmée de Bardella/Le Pen que de construire une telle alternative unitaire de rupture avec les politiques capitalistes libérales, construction qui nécessiterait la mobilisation unitaire de toutes les forces du mouvement ouvrier et démocratique comme cela a pu se réaliser en 2024, il y a à peine deux ans.
Léon Crémieux
P.-S.
• Article écrit pour la revue Viento sur :
• Communiqué par l'auteur. Inter-titres et mise en forme par la rédaction d'ESSF.
Notes
[1] Le Sénat comprend 348 sièges. Il est élu au suffrage indirect par 162'000 grands électeurs, à 95% délégués issus des conseils municipaux, plus les autres élu·e·s régionaux, députés, sénateurs.
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31.03.2026 à 12:07
Alliance pour la République Écologique et Sociale (APRÈS)
Le deuxième tour des élections municipales démontre que l'union de la gauche et des écologistes est la seule issue pour battre la droite et l'extrême droite dont l'alliance est aujourd'hui en marche dans les urnes.
22 mars 2026 | tiré du site Europe solidaire sans frontières https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78398
Le risque de l'extrême droite est ce soir plus grand que jamais. Le RN et ses supplétifs l'emportent ce soir dans plusieurs dizaines de communes dont Nice, La Seyne-sur-Mer, Vierzon.
Mais la progression des forces xénophobes, trumpistes et néofascistes n'est pas inéluctable. L'APRÈS remercie les électeurs et électrices qui ont barré au RN le chemin des mairies à Marseille, à Toulon et tout particulièrement à Nîmes reconquise par la gauche unie.
L'APRÈS se félicite du rassemblement de toute la gauche et des écologistes, dans l'unité la plus large de LFI au PS, qui l'emporte ce soir à Lyon, Nantes, Grenoble, et de nombreuses autres villes, ainsi que de la défaite de la droite à Paris.
L'APRÈS, qui présentait pour la première fois des candidat.es dans ces municipales salue les très bons résultats de Luce Troadec à Valenciennes. Demain ce sont plus d'une centaine d'adhérent.es de L'APRÈS qui exerceront des mandats d'adjoints au maire ou siègeront dans les conseils municipaux, et qui agiront concrètement pour l'unité d'action et pour des politiques qui répondent à la crise sociale, écologique et démocratique.
L'APRÈS, soutien de l'unité là où elle était présente, regrette encore une fois qu'une telle unité ne se soit pas réalisée partout. Ces élections font la démonstration qu'il n'existe qu'un choix possible pour la victoire de la gauche et des écologistes, celui de l'unité la plus large.
Si la pression du peuple de gauche à l'union entre les deux tours a permis de sauver de nombreuses villes, les fusions bricolées en 48 heures et la poursuite des invectives entre théoriciens et praticiens des « deux gauches irréconciliables » coûteront chers aux habitant.es de Toulouse, Clermont-Ferrand, Poitiers, Limoges, Brest, Tulle et d'autres villes encore où la gauche échoue.
Le taux d'abstention encore très élevée aujourd'hui, surtout chez les jeunes et les catégories populaires, les plus malmenées par les politiques libérales qui ne croient plus en la politique pour changer leur vie, est une alarme pour la démocratie.
À partir de demain, jusqu'aux élections de 2027, l'avenir du pays se jouera entre l'extrême droite et la gauche. Les forces de la gauche et des écologistes viennent de montrer que leur unité était possible et conduisait le plus souvent à la victoire.
La situation est maintenant trop grave pour que les divisions l'emportent. Il faut dire halte à la guerre des gauches ! Il faut cesser les controverses stériles et construire l'union, écrire une nouvelle page de transformation, de progrès social et de justice écologique. C'est notre responsabilité face à l'alliance de la droite et de l'extrême droite.
En avant pour une candidature commune de la gauche et des écologistes en 2027 !
Bagnolet, le 22 mars 2026, 23 h 00.
L'APRÈS
Pour signer l'appel : « Maintenant arrêter les conneries ! » : https://clementine-autain.fr/il-faut-arreter-les-conneries/
P.-S. • Publié par L'APRÈS le 23 mars 2026 : https://www.l-apres.fr/arr_tons_les_conneries
31.03.2026 à 12:07
Sinistra Anticapitalista
Mobilisons-nous maintenant pour renverser le gouvernement, mettre fin à la guerre et au réarmement, et reconquérir les droits civils et sociaux dont la classe ouvrière a été privée !
24 mars 2026 | tiré d'europe solidaire sans frontières https://europe-solidaire.org/spip.php?article78413
Le résultat du référendum balaye le projet séditieux du gouvernement Meloni. Les 15 millions de « NON » au référendum de confirmation (53,5 %) l'ont emporté avec plus de 2 millions de voix d'avance et un écart de sept points de pourcentage sur les « OUI ».
Le taux de participation de 59 % des électeurs et électrices marque une rupture avec la tendance à l'abstention, notamment lors des derniers référendums. Les votes « NON » correspondent à peu près au total des votants aux référendums proposés par la CGIL en 2025 sur la précarité, les marchés publics et la citoyenneté. Évidemment, c'est l'appel à la mobilisation lancé par la campagne pour le « oui », en particulier par les forces politiques de droite, qui a contribué de manière décisive à ce résultat.
Ce résultat a toutefois renversé les prévisions politiques de la majorité de droite, qui avait fortement souhaité ce référendum, sûre de sa victoire. La réforme constitutionnelle du CSM a été adoptée par le Conseil des ministres et votée sans qu'aucun amendement n'ait été approuvé lors des deux lectures parlementaires. Lors du second vote, la réforme de la Constitution a été approuvée à la majorité absolue des parlementaires dont dispose la majorité de droite, sans aucune tentative d'atteindre la majorité qualifiée des deux tiers, qui aurait empêché le référendum populaire ; au contraire, c'est précisément les parlementaires de droite qui ont été les premiers à demander ce référendum, car ils auraient voulu boucler rapidement cette étape de leur projet subversif.
Le premier volet, qu'ils pensaient avoir mené à bien et qu'ils persistent encore aujourd'hui à poursuivre, concernait l'autonomie différenciée des régions, rejetée pour l'essentiel par la Cour constitutionnelle, mais que le gouvernement continue de mettre en œuvre en signant des accords d'application avec les régions. Le deuxième volet aurait justement été celui de la subordination de la magistrature au pouvoir exécutif, avec la division du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), l'introduction du tirage au sort de ses membres magistrats et la création d'une Haute cour disciplinaire également désignée par tirage au sort, parallèlement à une autre proposition de révision constitutionnelle déjà déposée au Parlement qui proposait ouvertement de subordonner les magistrats instructeurs au gouvernement. Le troisième volet aurait consisté à transformer la république parlementaire en une forme essentiellement présidentielle, le « premierministériat », qui prévoirait l'élection directe du chef du gouvernement, ainsi qu'une réforme électorale fortement majoritaire, avec l'introduction d'une prime majoritaire pouvant atteindre 60 % pour les coalitions obtenant 40 % des voix, voire seulement 35 % dans le cas d'un second tour. Un projet qui s'inscrit dans la tradition du fascisme et de la Loge P2, celle d'une bourgeoisie en quête d'impunité et obsédée par la « gouvernabilité » et la répression des mouvements sociaux et des revendications des opprimés et des exploités.
Aujourd'hui, le vote populaire marque un sérieux revers pour ce projet. En 2022, les forces politiques de droite avaient remporté la majorité parlementaire avec plus de 12 millions de voix (et un taux de participation de 64 %, supérieur même à celui des référendums d'aujourd'hui), auxquelles il faut ajouter les près de 3 millions de voix de Più Europa, Italia viva et Azione, qui s'étaient elles aussi largement prononcées pour le OUI. Aujourd'hui, ces forces s'arrêtent à 13 millions de voix, face aux 15 millions de NON. Ce chiffre témoigne d'un autre fait incontestable : le Parlement actuel n'est pas représentatif de l'électorat populaire et devrait donc être dissous et de nouvelles élections organisées au plus vite.
Le Parlement n'est pas représentatif pour deux raisons.
La première tient à la loi électorale en vertu de laquelle il a été élu. Une loi qui, par le biais de circonscriptions uninominales, instaure un système électoral majoritaire, grâce auquel les forces de droite, bien qu'ayant recueilli environ 44 % des voix, ont obtenu la majorité absolue des sièges, ce qui leur a permis d'adopter une réforme constitutionnelle, élément fondamental de leur programme électoral, rejetée par le référendum. Il est donc nécessaire de procéder à une réforme électorale qui réintroduise un système électoral proportionnel, dans lequel la répartition des sièges au Parlement soit proportionnelle aux voix obtenues aux urnes.
La deuxième raison concerne l'action du gouvernement, qui, ces dernières années, a considérablement détérioré les conditions de vie et de travail de larges couches de la population, par la poursuite des politiques d'austérité capitaliste, en adoptant des mesures sécuritaires qui ont restreint les libertés des travailleurs et des travailleuses, des migrant·e·s, des femmes et de quiconque tente de remettre en cause l'ordre établi. Pendant ce temps, les salaires continuent de perdre de leur pouvoir d'achat et la sécurité des travailleurs et travailleuses est toujours moins assurée. Le jour même du référendum, on a appris qu'un jeune ouvrier avait été écrasé par un engin industriel dans la région de Padoue.
Le mouvement de solidarité avec la Palestine qui s'est manifesté l'automne dernier a été un premier signe fort du déclin du consensus autour de la droite au sein des masses ; il a vu la participation à des manifestations et à des grèves de nombreux travailleurs et travailleuses (notamment dans certains secteurs comme l'éducation et les transports), mais surtout de très nombreux jeunes, dont le vote a été déterminant lors du référendum. Seule la myopie des directions des partis et des syndicats a empêché ce mouvement de continuer à s'exprimer au cours des mois suivants, mais il est clair que quelque chose couve sous la cendre en termes de disposition à la mobilisation et de volonté d'un changement radical. Nous l'avons également constaté lors des mobilisations contre le projet de loi Bongiorno sur la violence à l'égard des femmes et lors de celles des 8 et 9 mars.
Samedi prochain, le 28 mars, aura lieu à Rome une importante manifestation nationale contre la guerre et le réarmement, qui s'inscrit dans le cadre de la mobilisation mondiale Together No Kings, avec des manifestations également au Royaume-Uni et aux États-Unis, organisée par une nouvelle génération d'activistes et de militants sociaux, ceux et celles de la Global Sumud Flotilla, qui s'apprête à repartir le lendemain, du réseau Stop Rearm Europe, du réseau A pieno regime contre les mesures sécuritaires et des nombreuses forces sociales et politiques de la gauche de classe qui animent les conflits et les mobilisations en cours aujourd'hui en Italie. Ce sera une occasion décisive de montrer dans la rue la véritable opposition aux droites réactionnaires, une opposition qui part des luttes pour reconstruire une perspective politique radicalement alternative, différente de celle du soi-disant « camp large » des oppositions parlementaires, subordonnées à la bourgeoisie néolibérale et qui, lorsqu'elles étaient majoritaires, ont posé les bases de la mise en œuvre des politiques de droite aujourd'hui portées par Meloni et ses acolytes.
Seule la mobilisation de masse peut vaincre à la racine le projet néofasciste de la droite. Le résultat du référendum populaire d'aujourd'hui et le succès de la manifestation de samedi prochain doivent constituer la base d'une reprise des luttes sociales, de la reconquête des salaires, de la sécurité et des droits sur les lieux de travail, de la réhabilitation des services publics à commencer par l'école et la santé, de la construction de la paix et de la solidarité entre les peuples et entre les classes ouvrières à l'échelle mondiale, pour vaincre les politiques de réarmement et de guerre, contre les rois et les tyrans !
La direction nationale de Sinistra Anticapitalista
P.-S. • Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro.
Source - Anticapitalista, 24 mars 2026 : https://anticapitalista.org/2026/03/24/il-voto-popolare-boccia-il-progetto-eversivo-della-destra/
31.03.2026 à 12:05
Collectif
Une soixantaine de journalistes ont publié une tribune pour se « désolidariser de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient ». Nous la relayons ici.
Nous sommes journalistes, reporters, photojournalistes pigistes et de médias indépendants, exerçant en France et à l'international. Depuis les attaques conjointes lancées par les États-Unis et Israël sur l'Iran, ainsi que la guerre enclenchée au Liban depuis le 2 mars, nous assistons, indignés, à une couverture médiatique défaillante, lacunaire, déséquilibrée et, trop souvent, complaisante envers certains récits officiels. Une défaillance qui ne date pas d'hier et qui s'inscrit dans une longue histoire de conflits perpétuels, notamment au Liban Sud, dans les territoires palestiniens occupés et à Gaza, où le traitement médiatique reste systématiquement le même : simpliste, orienté et répétitif, donnant l'impression d'un “nouveau” conflit à chaque escalade alors qu'il s'agit en réalité d'une continuité tragique ignorée ou minimisée.
Nous demandons qu'à une guerre asymétrique ne soit pas apposé un traitement médiatique asymétrique.
Sans essentialiser l'ensemble des médias, force est de constater que trop de journaux, de magazines, de chaînes de télévision et de radios produisent une lecture partielle de cette actualité pourtant majeure, aux conséquences humaines, politiques et géopolitiques considérables.
Nous ne comprenons pas les choix éditoriaux concernant les invité·es convié·es à commenter ces événements. Trop souvent, les plateaux sont occupés par des intervenant·es insuffisamment qualifié·es pour analyser des situations d'une telle complexité. Couvrir ces conflits exige pourtant une connaissance fine du terrain, une maîtrise des contextes historiques et une capacité à mobiliser des analyses géopolitiques rigoureuses.
Nous dénonçons également un manque criant de pluralisme. Les prises de parole de représentants israéliens sont fréquentes, parfois hégémoniques, alors même que le chef du gouvernement fait l'objet d'un mandat d'arrêt international. Dans le même temps, les représentants politiques des autres parties impliquées sont marginalisés, disqualifiés ou absents des grands espaces de débat. Cette asymétrie dans l'accès à la parole contribue à orienter la perception du public et à appauvrir la compréhension du conflit.
Nous condamnons fermement les commentaires de plateau qui, sous couvert d'analyse, relèvent trop souvent de prises de position approximatives ou idéologiques. Ils participent à une déshumanisation des victimes, réduisant les morts iraniens, libanais et palestiniens à des données chiffrées, déconnectées de toute réalité humaine, sociale et historique.
Nous souhaitons également attirer l'attention sur les usages sémantiques profondément différenciés selon les parties concernées. Là où certains « meurent », d'autres sont « tués », voire « assassinés ». Là où certaines opérations sont présentées comme des « frappes préventives », d'autres sont immédiatement qualifiées d'« attaques ». Ces choix lexicaux ne sont pas neutres : ils hiérarchisent implicitement les vies et orientent la lecture morale des événements.
De la même manière, le recours au terme « évacuation » pour désigner des déplacements massifs de populations civiles mérite d'être interrogé. Lorsqu'ils sont contraints, organisés sous la menace ou dans un contexte de bombardements, ces déplacements relèvent, en droit international humanitaire, de transferts forcés, voire de déportations. L'article 49 de la Quatrième Convention de Genève interdit explicitement « les transferts forcés individuels ou massifs, ainsi que les déportations de personnes protégées hors du territoire occupé », sauf impératif absolu de sécurité, une exception strictement encadrée et dont l'interprétation ne saurait être extensible à des politiques de déplacement généralisé.
Nous nous indignons de voir certaines informations émanant des autorités américaines ou israéliennes reprises sans distance critique, parfois en temps réel, tandis que des faits documentés concernant des violations du droit international imputables à ces mêmes acteurs sont systématiquement relativisés, minimisés ou entourés de doutes excessifs. Cette asymétrie dans le traitement de la preuve fragilise la crédibilité du travail journalistique.
Nous sommes également préoccupés par la multiplication de chroniqueurs et chroniqueuses présents non pas pour établir des faits, mais pour exprimer des positions idéologiques. Ce glissement brouille la frontière entre information et opinion, au risque de transformer certains espaces médiatiques en chambres d'écho ou en instruments de légitimation politique.
En ce sens, nous appelons nos consœurs et confrères exerçant dans les rédactions télévisées, radiophoniques et de presse écrite à large audience à se montrer à la hauteur de leurs responsabilités. Leur engagement est encadré par des principes clairs, notamment ceux énoncés dans la charte de Munich : recherche de la vérité, vérification des faits, indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques, refus de la manipulation.
Nous les appelons à sortir de l'écueil de l'autocensure, qu'elle soit imposée, intériorisée ou structurelle, qui conduit trop souvent à tordre, simplifier ou édulcorer l'information. En agissant ainsi, c'est le droit fondamental des citoyennes et des citoyens à une information libre, complète et honnête qui est compromis.
Informer, ce n'est pas relayer. Informer, ce n'est pas hiérarchiser les vies. Informer, ce n'est pas choisir ses mots au service d'un récit dominant.
Informer, c'est donner à comprendre, avec rigueur, honnêteté et courage.
Aujourd'hui plus que jamais, face à des conflits d'une gravité extrême, notre responsabilité collective est engagée.
La liste complète des signataires est consultable ici.
31.03.2026 à 12:04
Necati Mert Gümüş
Un an après l'arrestation du maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu, où en sont l'opposition et la lutte contre l'autoritarisme d'Erdoğan en Turquie ? Ont-elles été durablement vaincues ou peut-on espérer une relance prochaine des luttes démocratiques et populaires ?
Tiré du site de la revue Contretemps.
Ce 19 mars 2026 marque le premier anniversaire de l'arrestation d'Ekrem İmamoğlu, maire d'Istanbul et figure centrale du champ politique d'opposition en Turquie. Cette année a été une épreuve pour les oppositions politiques et civiles en Turquie puisque cette séquence temporelle s'inscrit une phase de glissement autoritaire que certains chercheurs nomment comme le passage d'un « autoritarisme compétitif » vers un « autoritarisme hégémonique »[1].
À partir d'une analyse des modes d'action de répression du gouvernement central gouverné par le Parti de la justice et du développement (AKP) et répertoires d'action de l'opposition politique et civile[2] depuis le 19 mars 2025, l'enjeu est ici de questionner si ce basculement autoritaire a conduit à une neutralisation durable des forces d'opposition ou s'il a généré de nouvelles formes de résistance.
19 mars : vers une reconfiguration de l'espace politique par le démantèlement de l'opposition
Le processus de démantèlement de l'opposition – entendu ici comme une stratégie gouvernementale visant à évider l'espace politique de toute alternative électorale crédible – s'est cristallisé autour d'une offensive ciblée contre Ekrem İmamoğlu. Cette séquence s'est articulée en deux temps : d'abord, une disqualification administrative le 18 mars, par l'annulation de son diplôme de licence par l'Université d'Istanbul, rendant caduque sa capacité juridique à briguer la présidence.
Ensuite, une phase de neutralisation judiciaire le 19 mars, marquée par son arrestation et celle de nombreux cadres de la Municipalité métropolitaine d'Istanbul ainsi que d'élus d'arrondissements affiliés au Parti républicain du peuple (CHP – social-démocrate, kémaliste). Cet usage du système judiciaire à des fins politiques (lawfare)[3] a rapidement dépassé le cadre stambouliote pour prendre une dimension nationale, se traduisant par une vague d'arrestations et de mises sous tutelle par la révocation des maires élus de ce parti visant l'ancrage territorial du principal parti d'opposition.
Le ciblage de l'administration İmamoğlu ne relève pas d'une simple contingence politique ; il visait à démanteler un modèle de gouvernance municipal alternatif. Ce dernier, fondé sur des politiques sociales redistributives et des mécanismes de démocratie participative, entrait en contradiction directe avec le paradigme néolibéral, conservateur et descendante de l'AKP. En outre, İmamoğlu avait structuré une stratégie de mobilisation électorale transpartisane, capable de neutraliser les clivages partisans à l'échelle locale[4].
Pour briser cette dynamique, l'exécutif a eu recours à l'institution du kayyum (administrateur public nommé par l'État). Cette pratique d'exception, systématisée dès 2015 dans les municipalités administrées par le parti pro-kurde (Parti démocratique des peuples – HDP) dans le Sud-Est du pays, a ainsi été étendue aux municipalités CHP, majoritairement à l'ouest du pays. En réponse à cette menace d'éviction institutionnelle, les rassemblements sur la place Saraçhane initialement impulsés par les organisations étudiantes et les structures du CHP, ont muté en un mouvement social multidimensionnel, trouvant des résonances immédiates dans les espaces publics physiques, numériques et au sein de la communauté internationale.
En dépit du durcissement répressif, les acteurs de la contestation ont fait preuve d'une plasticité remarquable en hybridant des modes d'action conventionnels ou traditionnels et des registres plus innovants. En dépit du durcissement répressif, les acteurs de la contestation ont fait preuve d'une plasticité remarquable en hybridant des modes d'action conventionnels et des registres plus innovants. Ce renouvellement du répertoire d'action s'est manifesté, lors des mobilisations du 19 mars, par le recours à la performance artistique et au registre de la dérision comme vecteurs de désacralisation du pouvoir.
Parallèlement, une stratégie de pression économique s'est structurée : d'une part, par un boycott général impulsé par les organisations étudiantes s'inspirant des mobilisations serbes en janvier 2025 – et, d'autre part, par un boycott sélectif orchestré par le CHP visant les conglomérats médiatiques pro-gouvernementaux (ex : Turkuvaz, Albayrak, Demirören, Dogus, Agence Anadolu). Sur le plan institutionnel, l'organisation des urnes populaires (dayanışma sandıkları) ouvert à tous les citoyens lors des primaires présidentielles du CHP a permis de réaffirmer une légitimité démocratique à Ekrem İmamoğlu face à l'arbitraire judiciaire.
Enfin, la lutte s'est déplacée sur le terrain technologique : l'usage de l'intelligence artificielle est devenu un outil de contournement de la censure numérique dans le cadre d'une logique de contrôle algorithmique des voix dissidentes, notamment sur la plateforme X, lequel est propriété d'Elon Musk qui a une proximité affichée avec les courants de la droite radicale mondiale[5].
Modes d'action répressives du pouvoir : Instrumentalisation de l'appareil judiciaire et stratégies de cooptation
L'action du gouvernement repose sur une double logique. En premier lieu, elle procède d'une instrumentalisation systématique du pouvoir judiciaire, structurée par un régime de gratifications pour les magistrats s'alignant sur les impératifs du pouvoir. La promotion d'Akın Gürlek – procureur pivot dans les procédures visant les gouvernements locaux de l'opposition à Istanbul – au poste de vice-ministre de la Justice le 11 février 2026, illustre cette logique de récompense symbolique et fonctionnelle.
Cette ingénierie institutionnelle s'avère opérationnelle : on dénombre, depuis janvier 2025, l'ouverture de sept procédures judiciaires distinctes visant directement Ekrem İmamoğlu. Cette tactique semble à fonctionner car depuis janvier 2025, sept procès judiciaires contre ce dernier. La pluralité des procédures engagées contre Ekrem İmamoğlu entre janvier et octobre 2025 témoigne d'une stratégie de harcèlement juridique couvrant l'ensemble du spectre pénal. Les chefs d'accusation se répartissent en trois axes principaux :
– atteintes à l'ordre public et sûreté de l'État (aide délibérée à une organisation terroriste, menace et ciblage d'agents de la lutte antiterroriste et espionnage politique ou militaire) ;
– immixtion dans le champ judiciaire et administratif (tentative d'influence sur les fonctions judiciaires, injure à fonctionnaire et falsification de documents officiels),
– criminalisation de la gestion municipale (abus de pouvoir, corruption, entrave à la passation de marchés publics et inexécution d'obligations administratives).
Parallèlement à la judiciarisation, le gouvernement déploie une stratégie de coercition visant à neutraliser la représentation politique de l'opposition et à pallier l'érosion constante du soutien électoral de l'AKP depuis une décennie. Cette dynamique se manifeste par des transferts de députés et d'élus locaux vers le parti au pouvoir, souvent obtenus sous la menace de poursuites judiciaires. Entre 2023 et janvier 2025, l'AKP est parvenu à transférer 14 députés issus de formations nationales-conservatrices tels que le Bon Parti (IYIP), le Parti de la démocratie et du progrès (DEVA) et le Parti du Futur[6], le Nouveau parti de la prospérité (YRP) et du CHP.
À l'échelle locale, cette stratégie vise à enrayer le « désancrage » territorial de l'AKP, devenu manifeste lors des élections municipales de 2024 où le parti a, pour la première fois, été relégué au second rang national. Depuis ce scrutin, seize maires et des dizaines d'élus locaux ont démissionné du CHP ; parmi eux, quatorze maires ont rejoint les rangs de l'AKP. La dimension coercitive de ces ralliements est documentée par des cas de menaces explicites : ainsi, un élu de l'arrondissement de Bayrampaşa a dénoncé avoir reçu, en guise d'intimidation, un message téléphonique comprenant une lettre de démission pré-remplie, des menaces de mort et une photographie de menottes[7]. Si le CHP tente de freiner cette hémorragie en intégrant à son tour 14 députés issus de petites formations d'opposition, il peine à stabiliser son socle d'élus locaux face à la pression de l'appareil étatique.
Une autre dimension de l'offensive gouvernementale repose sur une stratégie de division de la principale force d'opposition. L'exécutif semble instrumentaliser les clivages internes au CHP, en s'appuyant notamment sur les réseaux évincés lors du dernier renouvellement de la direction en 2023, liés à l'ancien président Kemal Kılıçdaroğlu. Cette dynamique s'est traduite par une multiplication de recours juridiques par ces groupes contestant l'irrégularité des instances électorales au sein du CHP, ouvrant ainsi la voie à une immixtion judiciaire inédite.
Même si la possibilité de destitution de la direction centrale du CHP est empêché, un tribunat local d'Istanbul a ordonné la destitution d'Özgür Çelik, président de la fédération stambouliote, et de son bureau et a nommé comme un administrateur provisoire, Gürsel Tekin, ancien président de la fédération locale et proche de l'ancienne direction. Paradoxalement, cette stratégie d'ingérence semble avoir produit un effet de ralliement au profit d'Özgür Özel. Le nouveau président du CHP depuis 2023 a consolidé son leadership lors des 21e et 22e congrès extraordinaires (avril et septembre 2025), où il a été réélu en élargissant significativement sa base de soutien parmi les délégués, transformant ainsi une menace de scission en un plébiscite interne.
Répertoires d'action des forces d'opposition fragmentées
Suite à l'effervescence du 19 mars, la dynamique contestataire a connu un reflux estival, laissant place à une stratégie de mobilisation institutionnalisée par le CHP sous le label de « Rassemblements pour le respect de la volonté nationale ». Ce choix tactique révèle le « piège de la légalité » dans lequel se trouve l'opposition : contrainte de naviguer entre le risque de criminalisation — le pouvoir assimilant tout appel à l'action directe à du « terrorisme » — et le risque d'épuisement du mouvement par la banalisation de la protestation.
L'observation participante de ces rassemblements met en lumière une ritualisation rigide qui s'écarte des formes classiques de la manifestation pour s'apparenter à une mise en scène politique descendante. Le dispositif spatial renforce cette hiérarchie : au sein d'un périmètre urbain sous contrôle policier strict, le public se voit assigner une posture de réception passive face à une scène d'où émanent les discours officiels.
J'ai observé deux rassemblements : l'un à Istanbul, l'autre à Bruxelles. Ces rassemblements sont organisés dans la place centrale sous le contrôle de forces de police. Les fédérations locales après leurs marches de rue et les alliées (souvent des partis de gauche tels que Parti ouvrière de Turquie-TIP, parti de gauche – SOL) font leur entrée au lieu de rassemblement avec les slogans sous applaudissements. Les discours commencent avec la lecture de la lettre d'Ekrem İmamoğlu depuis sa cellule, continue ensuite avec le discours du président du CHP, Özgür Özel axé sur les procès contre le CHP, les injustices et inégalités structurelles, la crise économique.
L'interaction collective se limite à une fonction acclamative (applaudissements, slogans tels que « Erdogan démission », « Droit, Loi, Justice »), à une dimension numérique, où l'unique action intéressant par les participants réside dans la diffusion en direct de l'événement sur les réseaux sociaux par leur téléphone. Cette ritualisation culmine et se termine avec le chant collectif d'une chanson – intitulé Yiğidim, aslanım (tr : mon courageux, mon lion) – qui est dédié à l'origine à Mustafa Kemal Atatürk (fondateur de la République de Turquie) mais attribué à Ekrem İmamoğlu, ce qui crée un rapport émotionnel entre ce dernier et le public en lui rendant un héros de la lutte qui subit du mal de l'adversaire. Ce format, s'il préserve une visibilité médiatique, semble toutefois neutraliser le potentiel disruptif du mouvement social.
Jusqu'au 15 mars 2026, le CHP a orchestré 96 rassemblements, dont la moitié s'est tenue à Istanbul, l'autre dans diverses provinces anatoliennes, complétée par une séquence internationale à Bruxelles. Cette prédominance du meeting marque l'abandon progressif d'autres répertoires d'action, tels que la pétition – malgré le succès symbolique de la campagne pour la libération d'İmamoğlu ayant recueilli 25,1 millions de signatures – ou le boycott économique. La direction du parti semble désormais exclusivement indexée sur la temporalité électorale des scrutins à venir.
Cette mutation est illustrée par l'institutionnalisation précoce de la candidature d'Ekrem İmamoğlu : dès juillet 2025, un bureau de campagne présidentielle a été établi afin de structurer son programme et campagne électorales. Parallèlement, le renouvellement du programme du parti, opéré à la veille de l'année 2026, dessine les contours d'un « renouveau démocratique » fondé sur une citoyenneté active et un renforcement des politiques redistributive et sociale.[8] En l'absence d'un programme électoral qui est en construction, le CHP utilise de plus en plus ses rassemblements pour diffuser des promesses électorales sectorielles.
Parallèlement à son ancrage national, le CHP déploie une stratégie de paradiplomatie active visant à rompre son isolement international. Cette démarche cherche à transformer le soutien « discursif » des gouvernements européens en une coopération politique et institutionnelle concrète avec les sociales-démocrates et libérales du continent. L'organisation de la réunion de l'Internationale socialiste à Istanbul en mai 2025 a constitué un jalon symbolique de cette action, favorisant notamment l'implication du gouvernement espagnol dans la campagne transnationale « Free İmamoğlu ».
Au-delà des instances partisanes, le CHP investit les réseaux de gouvernements locaux européens pour mobiliser des appuis au sein des municipalités démocrates[h1] . Cette stratégie de légitimation par l'extérieur vise à édifier un contre-pouvoir diplomatique capable de faire pression sur le gouvernement turc, tout en élargissant le périmètre de reconnaissance internationale du parti comme alternative crédible de gouvernement.
Au sein de l'espace civil, trois dynamiques d'action collective se sont émergés depuis un an. Premièrement, on observe une prolifération de réseaux de solidarité visant à décloisonner les sphères civile et politique. le « Réseau de solidarité familiale » (Aile Dayanışma Ağı) organise des rassemblements hebdomadaires sur la place Saraçhane, place symbolique des manifestations de 19 mars, associant des figures publiques aux familles de prisonniers politiques pour maintenir une visibilité médiatique sur la question carcérale. Parallèlement, la « Plateforme de solidarité universitaire » (Üniversiteli Dayanışma Platformu) déploie des stratégies de défense face à la judiciarisation de la vie étudiante, ciblant particulièrement l'accompagnement des militants victimes d'expulsions ou de sanctions disciplinaires consécutives aux mobilisations du 19 mars.
Cette dynamique de solidarité s'articule également à une échelle transnationale. Aux États-Unis, la « Plateforme du 19 mars » s'est donné pour mission de documenter et de diffuser les mécanismes de l'autocratisation turque en langues étrangères, s'adressant directement à l'opinion publique internationale. Enfin, le « Mouvement pour une Turquie démocratique » (Demokratik Türkiye Hareketi), fondé dans le sillage des arrestations, structure des actions de soutien symbolique et matériel, à l'image de ses campagnes épistolaires destinées aux responsables politiques, journalistes et avocats incarcérés. Ces initiatives témoignent d'une volonté de maintenir un lien social et politique malgré l'atomisation imposée par le pouvoir central.
La deuxième dynamique réside dans le mouvement étudiant qui, après avoir agi comme une force motrice lors des mobilisations du 19 mars, semble désormais marquer le pas. Si la résistance opiniâtre des universitaires[9] et étudiants[10] au sein de l'Université de Boğaziçi (Istanbul) contre les pratiques autoritaires du recteur nommé par le président Erdogan, demeure un pôle symbolique majeur, elle illustre également les difficultés du mouvement étudiant à se structurer en une force politique nationale et coordonnée. En février dernier, les étudiants de cette université ont lancé un mouvement en mettant en place des gardes contre la fermeture de leur bureaux associatifs dans le campus du sud.
Toutefois, ces poches de résistance, bien que persistantes, peinent à s'articuler avec d'autres secteurs civils et politiques, restant confinées à des enjeux de défense des libertés académiques, sans parvenir à une montée en généralité politique à l'échelle nationale.
Enfin, une troisième dynamique s'affirme à travers la persistance de vagues de grèves et de débrayages, en dépit d'un cadre néolibéral de plus en plus répressif[11], et d'un taux de syndicalisation contestataire encore limité. Si les grandes centrales syndicales n'avaient pas relayé les appels à la grève générale lors des mobilisations du 19 mars, l'aggravation de la crise économique contraint désormais même les organisations les plus institutionnalisées à l'action. À titre d'exemple, la confédération des syndicats d'ouvrière de Turquie (Türk-İş, plus d'un million d'adhérents) a dû engager des mouvements de grève dans le secteur public en juillet 2025. Parallèlement, la Confédération des syndicats ouvriers révolutionnaires (DİSK, plus de 250 milles adhérents) a organisé, en fin d'année, une marche symbolique d'Istanbul à Ankara pour la revalorisation des salaires.
Un trait marquant de cette conflictualité en 2025 réside dans le rôle moteur des travailleuses, particulièrement au sein des secteurs du textile, de l'agroalimentaire et de la santé[12]. Cette tendance s'est confirmée en janvier 2026 avec le conflit social dans les entrepôts de l'enseigne Migros. Ce mouvement a essaimé à l'échelle nationale, déclenchant des grèves de solidarité et sur ce même modèle dans les centres logistiques d'autres géants de la distribution réputés proches du pouvoir, tels que BİM ou A101.
Conclusion
Au terme de cette année écoulée depuis le 19 mars 2025 en Turquie, le processus de neutralisation de l'opposition apparaît inachevé. Si le gouvernement central a intensifié ses dispositifs répressifs, les résistances politiques, civiles et syndicales manifestent une résilience notable.
Il me semble qu'un paradoxe semble s'installer : d'un côté, une fragmentation persistante des luttes qui peine à produire une convergence des fronts social et politique ; de l'autre, une érosion de l'hégémonie de l'AKP qui ne parvient plus à élargir sa base électorale malgré son contrôle de l'appareil d'État. Les sondages d'opinion corroborent ce constat de stagnation des blocs politiques malgré le mécontentement populaire croissant envers le gouvernement. Selon un sondage d'opinion en janvier 2025 de l'institut ASAL, une majorité de la société (54 %), se prononce désormais en faveur d'élections anticipées, majorité que l'on retrouve dans plusieurs enquêtes convergentes.
C'est la raison pour laquelle le futur de la Turquie se jouera lors des prochaines échéances électorales, qui reste un mécanisme capable de trancher le dilemme entre l'installation de l'autoritarisme hégémonique et la possibilité d'une restauration démocratique. La longue année de la démocratie turque continuera jusqu'à ces élections.
Notes
[1] Berk Esen, From Competitive Authoritarian to Hegemonic : Berk Esen on the Decline of Turkish Democracy and the Prospects for Its Revival, Review of Democracy, 13 août 2025, https://revdem.ceu.edu/2025/08/13/competitive-authoritarian-hegemonic/.
[2] Charles Tilly, The Contentious French (Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1986).
[3] Kemal Büyükyüksel, « Turkey's Brazil-Style Lawfare Means Harder Authoritarianism », Jacobin, 5 janvier 2026, https://jacobin.com/2026/01/turkey-brazil-lawfare-authoritarianism-imamoglu.
[4] Necati Mert Gümüş, « L'arrestation d'Ekrem Imamoglu : quand Erdogan tente d'éliminer toute possibilité d'alternance », The Conversation, 24 avril 2025, http://theconversation.com/larrestation-dekrem-imamoglu-quand-erdogan-tente-deliminer-toute-possibilite-dalternance-254654.
[5] Necati Mert Gümüş et Théo Malçok, « Pikachu, icône inattendue de la contestation en Turquie », The Conversation, 4 juin 2025, http://theconversation.com/pikachu-icone-inattendue-de-la-contestation-en-turquie-257569.
[6] Le parti du futur est fondé par ancien premier ministre Ahmet Davutoglu et et le Parti DEVA par ancien ministre des Affaires étrangères Ali Babacan, écartés lors de l'erdoganisation du parti gouvernemental.
[7] Diken. « CHP'li belediye meclis üyesine kelepçeli tehdit mesajı », 12 juillet 2025. https://www.diken.com.tr/chpli-belediye-meclis-uyesine-kelepceli-tehdit-mesaji/.
[8] Si ce nouveau programme réalise une critique de « l'économie de rente » inhérente au système néolibéral turc, son orientation demeure ancrée dans un paradigme développementaliste classique, sans proposer de rupture systémique radicale.
[9] Tuğçe Yılmaz, « Boğaziçi University Resistance Left Three Years behind : “We Are Standing up for an Ideal” », Bianet, 5 janvier 2024, https://bianet.org/haber/bogazici-university-resistance-left-three-years-behind-we-are-standing-up-for-an-ideal-290174.
[10] Burcu Nur Binbuğa, « Student protests at Boğaziçi University against Turkey's authoritarian regime », Third World Quarterly 0, no 0 (14 octobre 2024) : 1‑18, doi:10.1080/01436597.2024.2407394.
[11] Cemal Burak Tansel, « Authoritarian Neoliberalism and Democratic Backsliding in Turkey : Beyond the Narratives of Progress », South European Society and Politics 23, no 2 (2018) : 197‑217.
[12] Cihan ÇELİK. « Grev ve direnişlerle geçen bir yıl ». ekmek ve gül, 8 mars 2026. https://ekmekvegul.net/gundem/grev-ve-direnislerle-gecen-bir-yil.
31.03.2026 à 12:04
Pierre-Antoine Donnett
La Chine va probablement sortir grande gagnante de l'enlisement des États-Unis en Iran, car elle en profitera pour approfondir ou renouer des liens avec des voisins désemparés par la pénurie énergétique qui s'annonce. Pour sa part l'armée américaine aura durablement perdu d'énormes quantités d'armes et de munitions et dangereusement dégarni sa présence militaire en Asie de l'Est avec pour conséquence une capacité de dissuasion potentiellement en chute libre
Tiré de Asialyst 26 mars 2026
Par Pierre-Antoine Donnett
Une vedette iranienne croise à proximité de navires commerciaux à l'embouchure du détroit d'Ormuz. DR.
Depuis le début du conflit, la Chine a observé une extrême prudence en se tenant prudemment à l'écart, ses dirigeants constatant jour après jour avec gourmandise le double échec de l'Amérique : Donald Trump a piteusement sous-estimé la capacité de résistance du régime des mollahs et il n'a pas anticipé les conséquences économiques désastreuses pour le monde d'une guerre qu'il est peut-être en voie de perdre.
L'enlisement de l'Amérique en Iran est ce dont la Chine rêvait. Il laissera des traces catastrophiques, qu'elles soient économiques, politiques, géopolitiques et sécuritaires.
Au premier jour du conflit, le président américain avait de façon péremptoire annoncé une guerre courte dont l'Amérique et Israël sortiraient vainqueurs. Plus de trois semaines plus tard et des milliers de cibles iraniennes détruites, le constat est tout sauf celui-là : l'armée américaine a déversé sur le sol iranien d'énormes quantités de munitions, missiles et bombes qui font craindre un épuisement de ses stocks tandis que l'image des États-Unis sur la scène internationale, déjà passablement écornée, s'est encore davantage dégradée.
Au fur et à mesure que l'escalade se poursuit au Moyen-Orient d'où les États-Unis ne semblent pas prêts à se retirer, sauf à concéder une défaite cuisante, la planète fait face à la perspective d'une grave crise énergétique qui touche déjà de plein fouet les alliés de l'Amérique et l'Asie, pris au piège d'un conflit pour lequel ils n'ont jamais été consultés.
Certes l'économie chinoise déjà affaiblie souffrira aussi. Mais outre le fait que la Chine avait constitué d'importantes réserves de précaution en hydrocarbures, des bateaux battant pavillon chinois sont autorisés à traverser le détroit d'Ormuz – ce qui n'est pas un hasard – et elle pourra compenser, partiellement au moins, la pénurie à venir par des achats plus importants de pétrole et de gaz russes.
Pourquoi la Chine se réjouit-elle de l'enlisement des États-Unis en Iran
Cette crise permet à la Chine de se présenter une fois de plus aux yeux du monde comme un pilier de la stabilité mondiale par opposition à une Amérique déstabilisatrice qui, de plus, fait fi du droit international à l'image de ce que fait la Russie en Ukraine.
Par ailleurs c'est peut-être sur le plan militaire – et par ricochet géostratégique – que les gains attendus sont les plus importants : de nombreux experts militaires sonnent l'alerte sur le fait que l'armée américaine perd en Iran une bonne partie de ses stocks d'armes et munitions qu'il faudra des années pour reconstituer. Un sujet ultra-sensible scruté avec la plus grande attention par Pékin.
La conséquence principale est limpide : la dissuasion militaire américaine contre la Chine perdra d'autant de sa crédibilité pour les années à venir, avec en arrière-plan la volonté obsessionnelle du président Xi Jinping de s'emparer de Taïwan, peut-être dès 2027.
Du fait de la guerre en Iran, la « pénurie de munitions aux États-Unis est plus grave que vous ne le pensez, » titrait le Wall Street Journal le 20 mars, en expliquant que « le conflit avec l'Iran nous rappelle de manière urgente que les États-Unis ont besoin d'une base industrielle de défense capable de mener une guerre de haute intensité contre leurs adversaires, en particulier la Chine. »
« La guerre en Iran pourrait affaiblir la puissance militaire américaine pendant des années. Elle engloutit les munitions et épuise une marine déjà mise à rude épreuve, » renchérit l'hebdomadaire The Economist dans son édition du 18 mars.
Ce dernier rappelle non sans pertinence des propos du vice-président américain J.D. Vance lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en 2024 : « Nous vivons dans un monde de pénurie […] Nous ne produisons pas assez de munitions pour soutenir une guerre en Europe de l'Est, une guerre au Moyen-Orient et une éventuelle crise en Asie de l'Est. »
« M. Vance […] avait raison. La guerre que son patron, Donald Trump, a lancée en Iran va accentuer la pression sur les forces armées américaines déjà surchargées, les laissant moins bien préparées à un conflit en Asie, » souligne The Economist.
Les stocks d'armes et de munitions américaines s'épuisent rapidement
Selon l'hebdomadaire qui cite une analyse de trois experts militaires du Payne Institute of Public Policy spécialisé dans les enjeux énergétiques mondiaux, les États-Unis ont probablement utilisé plus de 11 000 munitions de différents types au cours des seize premiers jours de l'opération baptisée Epic Fury.
Au cours des six premiers jours de la guerre, alors que les avions américains devaient rester à distance, le Center for International Strategic Studies (CSIS), un groupe de réflexion basé à Washington, estime que plus de 1 000 munitions et missiles « à longue portée, » rares et coûteux, dont plus de 300 missiles de croisière Tomahawk, ont été tirés. A cela s'ajouteraient des centaines d'autres missiles à moyenne portée, ainsi que des missiles anti-radiations qui ont pour cibles les radars de défense anti-aérienne alors que les stocks de toutes ces munitions sont limités, bien que les chiffres précis soient secrets, ajoute The Economist.
Un problème encore plus grave concerne la défense aérienne. Les salves initiales de missiles balistiques et de drones iraniens ont épuisé une partie importante des intercepteurs américains. Au cours de la première semaine de la guerre, les États-Unis auraient tiré quelque 140 intercepteurs Patriot PAC-3 MSE et plus de 150 intercepteurs de haute altitude THAAD alors que les stocks étaient déjà faibles car les États-Unis auraient déjà tiré un quart de leur stock de THAAD en 2025 pour défendre Israël contre les frappes iraniennes, selon ce même média.
Seule une poignée de drones, de ravitailleurs et d'avions de chasse américains ont été perdus à ce jour en Iran. Mais un autre problème de première importance est à prendre en compte : l'usure des matériels, explique encore The Economist pour qui « c'est particulièrement vrai pour la marine américaine. »
Les États-Unis possèdent 11 porte-avions, mais seuls quelques-uns sont disponibles à un instant T. Deux d'entre eux — l'USS Abraham Lincoln et l'USS Gerald R. Ford — participent à l'opération Epic Fury, tandis que l'USS George H.W. Bush serait en route. Le Ford est en mer depuis près de 270 jours. À la mi-avril, il battra le record du plus long déploiement de porte-avions depuis la guerre du Vietnam. Dans deux mois, s'il est toujours déployé, il battra également le record établi par l'USS Midway en 1973.
« La tension est palpable, » pour la marine américaine, estime l'hebdomadaire. Le USS Ford a subi un incendie de 30 heures ce mois-ci, laissant plus de 600 marins sans couchette, rapporte le New York Times. De tels déploiements gigantesques se feront sentir longtemps après la fin de la guerre. « C'est comme conduire une voiture à 320 km/h pendant des mois, sans vidange d'huile, » explique Joe Costa, ancien responsable du Pentagone aujourd'hui à l'Atlantic Council.
Le rythme actuel des opérations risque d'entraîner des « lacunes dans la couverture des porte-avions » avec pour conséquence probable que les États-Unis ne pourront plus déployer de porte-avions dans certaines régions du monde pendant deux ou trois ans, explique Stacie Pettyjohn du think tank Center for a New American Security (CNAS). Le personnel est également épuisé.
Le coût à venir pour la dissuasion américaine de la guerre en Iran
Pour Mike Horowitz, ancien responsable du Pentagone, les points positifs pour l'armée américaine sont de trois ordres : l'évaluation sur le terrain de nouvelles armes moins coûteuses telles que le Low-cost Uncrewed Combat Attack System (LUCAS), un drone inspiré des Shaheds iraniens, l'expérience de combat acquise par les forces américaines qui représente « un énorme facteur de différenciation entre les États-Unis et la Chine » dont l'armée n'a aucune expérience de combat depuis 1979 et, enfin, l'utilisation par les États-Unis, pour la première fois à grande échelle, de systèmes modernes d'aide à la décision basés sur l'intelligence artificielle, pour des tâches telles que le ciblage, le commandement et le contrôle.
Mais ce faisant, le processus même de test de nouvelles armes et d'acquisition d'expérience au combat comporte également un risque. « Nous dévoilons nos tactiques à la Chine, » déclare M. Costa. « Si les Chinois ont une idée de nos tactiques et du temps que cela prend, ils utiliseront ces informations s'ils décident d'envahir Taïwan. »
Enfin, la guerre en Iran cannibalise les forces américaines en Asie – une unité expéditionnaire des Marines a ainsi été détournée du Japon ainsi que des éléments d'un système THAAD de Corée du Sud qui s'ajoutent à un groupe aéronaval basé au Japon – tout en érodant l'état de préparation des unités qui pourraient être nécessaires en Asie de l'Est en cas de conflit dans les années à venir.
Avec Epic Fury, il « n'y a pas de quoi enjoliver cette situation, » affirme Tom Karako, un autre expert du CSIS pour qui « [l]'ampleur des dépenses récentes en munitions et la dégradation des capacités de défense antimissile des États-Unis pourraient bien compromettre la dissuasion dans le Pacifique pour le reste de cette décennie. »
Dans son édition du 23 mars, le Financial Times souligne que Taïwan craint que la guerre en Iran n'épuise les stocks de missiles de croisière à longue portée qui seraient essentiels pour aider les États-Unis à repousser toute invasion chinoise, rendant ainsi le pays plus vulnérable.
Le quotidien des affaires britannique estime que les États-Unis ont tiré des centaines de missiles dits « Joint Air-to-Surface Standoff Missiles » (JASSM) au cours des semaines de conflit au Moyen-Orient, ainsi que des missiles Tomahawk lancés depuis des navires. « Ces deux types de missiles seraient cruciaux dans tout conflit concernant Taïwan, car ils peuvent être tirés depuis une distance hors de portée des défenses aériennes ennemies, réduisant ainsi le risque pour les avions ou les navires d'attaque, » précise le journal, qui cite des experts américains et taïwanais.
« Ma préoccupation première est que les forces américaines épuisent une grande quantité de munitions dont on suppose qu'elles auraient besoin pour contrer une attaque contre Taïwan […] Tout ceci sape la dissuasion, » déclare un haut responsable taïwanais de la défense au Financial Times.
Si les États-Unis « consacrent trop de temps à d'autres [théâtres d'opérations] au point d'y déployer trop de moyens, cela finira par créer un véritable déséquilibre, » explique un autre responsable taïwanais de la sécurité nationale.
L'inquiétude des alliés des États-Unis en Asie
Or « toutes ces munitions avaient été acquises en vue d'un conflit avec la Chine, et elles seraient absolument cruciales dans ce conflit, » affirme Eric Heginbotham, expert des questions de sécurité asiatique au célèbre MIT, spécialiste des scénarios de guerre entre les États-Unis et la Chine. « Personne n'avait vraiment prévu d'utiliser une grande partie de ces stocks dans une guerre sans rapport avec cet objectif, ou dans une guerre choisie, surtout d'une telle ampleur, » ajoute-t-il, cité par le même quotidien.
Le Pentagone ne précise jamais publiquement pour quels conflits il acquiert certaines armes mais, pour le Financial Times, les analystes militaires américains s'accordent sur l'importance des missiles utilisés contre l'Iran, y compris le JASSM, sur un théâtre de guerre tel que pourrait être une invasion militaire chinoise de Taïwan.
« De grandes quantités de missiles de croisière à longue portée et à capacité de pénétration seraient cruciales dans de nombreux scénarios de conflit entre les États-Unis et la Chine, » juge ainsi Tyler Hacker, chercheur spécialisé dans les frappes à longue portée au Center for Strategic and Budgetary Assessments, un groupe de réflexion sur la défense, basé à Washington.
Les estimations des experts concernant le stock total de JASSM des États-Unis varient entre 3 500 et 6 500. Les munitions à longue portée telles que le JASSM ou le Tomahawk constitueraient l'outil le plus important pour les forces américaines afin d'essayer d'épuiser l'arsenal de missiles de la Chine dans la phase initiale d'un conflit.
Selon les estimations publiées à la mi-mars par le Center for Strategic and International Studies (CSIS), les forces américaines ont tiré 786 missiles JASSM et 319 missiles Tomahawk au cours des six premiers jours de la guerre contre l'Iran — ce qui représente plusieurs années de production dans les deux cas.
L'amiral Samuel Paparo, commandant en chef des forces américaines dans la région indopacifique, avait averti il y a plus d'un an que l'utilisation de munitions ailleurs avait un coût pour la préparation des États-Unis dans la région indopacifique. La région « est le théâtre le plus exigeant en termes de quantité et de qualité des munitions, car [la Chine] est l'adversaire potentiel le plus redoutable au monde, » avait-il déclaré en novembre 2024.
Le New York Times n'est pas en reste dans la critique de l'opération américaine en titrant dans édition du 13 mars « comment une guerre en Iran pourrait profiter à la Chine et bouleverser l'Asie. »
« Les responsables américains affirment depuis des années qu'ils accorderaient la priorité à la région indopacifique. Aujourd'hui, ils déploient des navires de guerre, des missiles et des systèmes de défense aérienne pour une guerre au Moyen-Orient, » explique le grand quotidien américain.
« La guerre en Iran — qui a à peine deux semaines — met déjà à rude épreuve la promesse de sécurité des États-Unis dans une région que les chefs militaires américains ont qualifiée de « notre théâtre d'opérations prioritaire, » estime le journal qui cite des responsables militaires américains. « À plus long terme, les responsables et les analystes [américains] suggèrent que la guerre affaiblira l'influence américaine, renforcera les arguments chinois sur le déclin américain et accélérera une course aux armements entre les puissances moyennes, » ajoute le New York Times.
Le quotidien insiste sur les contradictions internes à l'administration américaine que révèle l'opération Epic Fury. A commencer par une promesse non tenue de faire de l'Asie la priorité absolue des États-Unis.
Taïwan fera-t-elle les frais de l'opération Epic Fury ?
Lors d'une conférence sur la sécurité régionale à Singapour en novembre 2025, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth avait souligné que les États-Unis resteraient concentrés sur la région. « Personne ne devrait douter de l'engagement des États-Unis envers nos alliés et partenaires de la région indopacifique […] Nous continuerons à soutenir nos amis, » avait-il déclaré. Une promesse que ces dirigeants en Asie pourront estimer trahie, d'autant plus que des pays comme la Corée du Sud et le Japon verront des livraisons d'armes promises probablement retardées.
Illustration de cette inquiétude : le 10 mars, le président sud-coréen Lee Jae Myung a expliqué à son cabinet que quand bien même son gouvernement s'oppose au redéploiement des défenses aériennes basées dans son pays, dont les batteries de défense anti-aérienne de haute altitude THAAD qui constituent le fleuron de l'arsenal américain, « nous ne pouvons pas obtenir tout ce que nous voulons sur cette question. »
La guerre en Iran, a-t-il ajouté, met clairement en évidence la nécessité d'une plus grande autonomie. « Si nous dépendons des autres, il arrive que cette dépendance s'effondre, » a-t-il déclaré. « Il faut toujours réfléchir à ce que l'on fera s'il n'y a pas de soutien extérieur. »
« Le retrait des défenses aériennes de Corée envoie un signal désastreux à un moment où Séoul s'inquiète déjà énormément de l'engagement chancelant de l'administration Trump envers l'Asie, » juge Ely Ratner, ancien secrétaire adjoint à la Défense chargé des affaires de sécurité en indopacifique sous la présidence de Joe Biden.
Le Japon se trouve lui aussi dans une position précaire, situé à proximité de Taïwan. Plus de 90 % du pétrole japonais transite par le détroit d'Ormuz. Une crise économique associée à une crise militaire est particulièrement lourde de sens pour Tokyo.
« Ce serait un cauchemard, » a déclaré Tsuneo Watanabe, chercheur senior à la Fondation Sasakawa pour la paix à Tokyo. « Le Japon reconnaît que tout peut arriver sous M. Trump […] Nous devons envisager le pire scénario, » a-t-il souligné, cité par le New York Times.
Parmi ceux qui attendront plus longtemps les armes américaines promises figure bien sûr Taïwan où certains craignent que la guerre n'aggrave une situation déjà difficile, affaiblissant la dissuasion américaine en raison de pénuries de munitions, et rendant plus difficile pour le gouvernement taïwanais de justifier un budget de défense plus important contesté par l'opposition pour acheter davantage d'armes américaines.
« Cela affectera inévitablement les livraisons, » déplore Shu Hsiao-huang, chercheur à l'Institut de recherche sur la défense nationale et la sécurité, un groupe de réflexion soutenu par le ministère de la Défense de Taïwan. « Nous avons déjà connu des retards, » ajoute-t-il. « Les moyens et ressources militaires américains ne peuvent pas être déployés à deux endroits à la fois, » a déclaré Chen Kuan-ting, député taïwanais et membre de la Commission des affaires étrangères et de la défense nationale de l'Assemblée législative. « Déployer les principaux moyens militaires en Asie et y faire face au principal concurrent des États-Unis correspond davantage aux intérêts américains, » affirme-t-il, cité par le quotidien Japan Times le 13 mars.
Xi Jinping renforcé face à Donald Trump
Reste aussi le fait qu'une guerre violant toutes les règles du droit international comme celle en Iran peut donner à Pékin plus de latitude pour affirmer ses revendications territoriales en mer de Chine du Sud et surtout contre Taïwan.
« Si la présence militaire américaine en Asie-Pacifique s'affaiblit, vous pouvez imaginer les conséquences. Qui en tirera profit ? » a déclaré Li Yihu, membre du parlement chinois, aux journalistes à Pékin dans des propos inhabituellement francs ce mois-ci début mars à l'issue de la réunion annuelle de l'Assemblée nationale populaire, le parlement chinois. Avant d'ajouter de manière sibylline : l'armée américaine s'étire à l'extrême à un moment où « la puissance de l'Armée populaire de libération se développe rapidement. »
« À présent, avec la guerre en Iran qui s'éternise et les États-Unis si distraits […] voici une très bonne opportunité[pour la Chine], » relève de son côté Yun Sun, du Stimson Center à Washington pour qui l'agression américaine contre l'Iran sert en outre les objectifs de propagande de la Chine.
Dans ce registre, la direction chinoise y trouvera aussi des gains pour la poursuite de sa politique du sourire en direction du Sud-Global car, comme l'affirme le quotidien japonais Nikkei Asia le 19 mars, avec « la guerre de Trump contre l'Iran, [les États-Unis] s'aliènent les pays du Sud, » une région où « la confiance perdue dans l'ordre mondial dominé par l'Occident sera difficile à regagner. »
Un marqueur de l'évolution de la situation sera à n'en pas douter l'atmosphère qui présidera au prochain sommet entre Xi Jinping et Donald Trump, un rendez-vous prévu initialement fin mars mais que le 47è président américain a reporté.
La guerre en Iran « donne à la Chine davantage de poids dans ses négociations avec Washington, » estime Gedaliah Afterman, expert de la Chine et du Moyen-Orient à l'Institut Abba Eban pour la diplomatie et les relations étrangères en Israël, cité par le New York Times.
Il fait peu de doutes que si ce sommet, reporté à la mi-mai, a bien lieu à Pékin, la posture de son hôte chinois s'en trouverait renforcée par la déroute en marche de l'Amérique en Iran. Il tentera d'obtenir de Donald Trump des concessions, en particulier sur le dossier du soutien américain à Taïwan. Depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, le président américain prend en permanence des décisions qui servent les intérêts bien compris de la Chine.
Par Pierre-Antoine Donnet
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31.03.2026 à 12:03
Sébastien Raineri
Dans un contexte de tensions accrues en Asie de l'Est, marqué par l'intensification des activités militaires chinoises et l'incertitude croissante entourant l'avenir du détroit de Taïwan, le Japon a entrepris un réarmement inédit de l'archipel étiré des Ryūkyū, à l'extrémité occidentale de son territoire, une série d'îles longtemps perçues comme périphériques.
Tiré de The asialyst.
Aujourd'hui se fait donc jour une bascule, renforcée par l'atmosphère délétère sinon exécrable qui préside aux relations du Japon avec son puissant voisin chinois, avec pour contexte un renforcement des installations militaires qui, pour Tokyo, s'impose dans ces îles désormais placées au cœur des préoccupations stratégiques régionales.
À un peu plus de cent kilomètres de Taïwan, Yonaguni, Ishigaki ou Miyako ne sont plus seulement des territoires isolés aux paysages préservés, elles constituent aujourd'hui des points d'ancrage essentiels dans la redéfinition de la posture militaire japonaise.
Le Japon a donc engagé un renforcement rapide de ses capacités de défense, en particulier dans son flanc sud-ouest. Sous l'impulsion du gouvernement de la Première ministre Sanae Takaichi, cette évolution traduit à la fois une adaptation à la montée des risques et une inflexion plus profonde de la doctrine stratégique du pays, longtemps contrainte par son héritage pacifiste.
Déploiement de missiles, multiplication des infrastructures militaires, intensification de la coopération avec les États-Unis : autant de signaux d'un repositionnement qui, s'il se veut dissuasif, redessine en profondeur les équilibres régionaux.
Dans cette recomposition, les îles proches de Taïwan apparaissent comme une ligne de front potentielle autant qu'un laboratoire de la transformation en cours. Leur militarisation progressive, à la fois rapide et tangible, offre un prisme particulièrement révélateur des choix auxquels le Japon est aujourd'hui confronté, entre impératif de sécurité, contraintes diplomatiques et réalités locales.
Un tournant stratégique : du pacifisme contraint à la dissuasion active
Pendant des décennies, la posture militaire du Japon s'est construite dans les limites étroites imposées par sa Constitution pacifiste, adoptée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, largement sous la dictée des Américains. Si les Forces d'autodéfense (le nom donné à l'armée japonaise) ont progressivement élargi leur champ d'action, notamment à partir des années 1990, leur rôle demeurait fondamentalement défensif, inscrit dans une logique de retenue stratégique et de dépendance vis-à-vis du parapluie sécuritaire américain. Ce cadre, longtemps considéré comme intangible, apparaît aujourd'hui profondément reconfiguré.
L'évolution s'explique d'abord par une transformation rapide de l'environnement régional. Les autorités japonaises décrivent désormais la situation sécuritaire comme « la plus sévère et la plus complexe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, » selon les mots du ministre de la Défense Shinjiro Koizumi.
Cette appréciation repose sur une série d'indicateurs convergents : multiplication des incursions aériennes chinoises, intensification des activités navales en mer de Chine orientale, et démonstrations de force répétées autour de Taïwan. En 2023, la force aérienne basée à Naha dans l'île d'Okinawa a ainsi été mobilisée 401 fois (soit 60 % des interceptions nationales), principalement en réponse à la présence à proximité d'appareils chinois, signe d'une pression constante aux marges du territoire japonais.
Dans ce contexte, la question taïwanaise constitue un point de cristallisation majeur. Située à seulement 110 kilomètres au sud de l'île de Yonaguni, l'île démocratique apparaît aux yeux de Tokyo comme un élément indissociable de sa propre sécurité.
La perspective d'un conflit impliquant la Chine et les États-Unis, allié central du Japon, en cas de tentative d'invasion de Taïwan par l'armée chinoise, soulève le risque d'un embrasement régional susceptible d'entraîner directement l'archipel.
C'est dans ce cadre que Sanae Takaichi a évoqué, à l'automne dernier, la possibilité théorique d'un engagement des Forces d'autodéfense aux côtés d'autres pays en cas d'attaque contre Taïwan, une déclaration qui a provoqué une réaction immédiate et virulente de Pékin, suivie de mesures de rétorsion économiques et d'une rhétorique menaçante.
Officiellement, Tokyo continue d'affirmer la continuité de sa position, refusant de commenter des scénarios spécifiques et rejetant toute accusation de changement doctrinal. Mais dans les faits, la logique à l'œuvre s'éloigne du strict cadre défensif pour s'inscrire dans une stratégie de dissuasion plus active.
Le déploiement prévu de missiles sol-air à moyenne portée sur l'île de Yonaguni, à l'horizon 2030-2031, en constitue une illustration tangible. Capables d'intercepter avions et missiles sur un rayon d'environ 50 kilomètres, ces systèmes visent à renforcer la capacité du Japon à répondre rapidement à une menace dans son environnement immédiat.
Cette montée en puissance s'inscrit dans un mouvement plus large de redéploiement vers le sud-ouest, souvent désigné comme un « southwestern shift. » Elle s'accompagne du déploiement de systèmes antimissiles PAC-3, de l'installation d'unités de guerre électronique capables de perturber les communications adverses, et du renforcement des capacités de surveillance dans l'ensemble de l'arc des Ryūkyū. À Yonaguni, cette transformation est particulièrement visible. L'île qui était autrefois marginale est devenue un point nodal du dispositif japonais, intégrant radars, unités militaires et infrastructures susceptibles d'accueillir des opérations avancées.
La coopération avec les États-Unis constitue un autre pilier de cette évolution. Des exercices récents ont ainsi simulé le déploiement rapide de matériel militaire depuis Okinawa vers Yonaguni, dans l'hypothèse de la création d'une base opérationnelle avancée en situation de crise. Cette intégration croissante reflète une volonté de renforcer l'interopérabilité des forces alliées, tout en inscrivant la défense du Japon dans une architecture régionale plus large.
Pour les autorités japonaises, cette stratégie relève d'une logique préventive. « Le déploiement peut contribuer à réduire le risque d'une attaque armée contre notre pays, » affirme Shinjiro Koizumi, rejetant l'idée selon laquelle ces mesures alimenteraient les tensions régionales. Cette position s'inscrit dans une conception classique de la dissuasion, afin de rendre le coût d'une agression suffisamment élevé pour en décourager l'initiative.
Reste que cette inflexion marque une rupture notable avec la prudence qui caractérisait jusqu'ici la politique de défense japonaise. Sans renoncer formellement à ses principes pacifistes, le Japon en redéfinit progressivement les contours, en intégrant plus explicitement la possibilité d'un conflit régional dans sa planification stratégique. Dans cette transition, la frontière entre défense et projection, entre dissuasion et escalade, apparaît de plus en plus ténue.
Tensions, dépendances et fractures locales
Au-delà des considérations stratégiques et des équilibres régionaux, la montée en puissance militaire dans les îles du sud-ouest japonais s'incarne dans des réalités locales complexes, parfois contradictoires. À Yonaguni, Ishigaki ou Miyako, la transformation du paysage sécuritaire redéfinit en profondeur les conditions de vie, les équilibres économiques et les perceptions du risque au sein de communautés jusqu'ici relativement préservées.
À Yonaguni, cette évolution est particulièrement palpable. Avec moins de 1 500 habitants, l'île voit sa démographie et son activité économique profondément influencées par la présence croissante des Forces d'autodéfense. Les militaires et leurs familles représentent désormais environ un cinquième de la population locale, contribuant au maintien des commerces, des écoles et des services publics.
Dans un contexte de déclin démographique, cette présence est perçue par certains comme une forme de stabilisation, voire de revitalisation économique. Mais cette dépendance croissante à l'égard de l'institution militaire suscite également des interrogations. L'économie locale, autrefois tournée vers la pêche, l'agriculture ou un tourisme discret, tend à se restructurer autour des besoins liés à la défense.
Certains habitants redoutent une forme de spécialisation contrainte, qui rendrait l'île vulnérable aux fluctuations des politiques nationales. L'abandon de projets de coopération économique avec Taïwan, notamment l'ouverture de liaisons maritimes directes, illustre ce basculement vers une logique prioritairement sécuritaire.
À ces enjeux économiques s'ajoute une inquiétude plus diffuse, liée à la perspective d'un conflit. La proximité immédiate de Taïwan, régulièrement théâtre d'opérations d'intimidation et de démonstrations de force chinoises, alimente un sentiment d'exposition directe.
Les exercices militaires, les survols d'appareils étrangers ou encore les tirs de missiles à proximité des eaux japonaises ont contribué à ancrer l'idée que ces îles pourraient constituer des cibles en cas d'escalade régionale. En 2022, plusieurs missiles balistiques chinois sont ainsi tombés non loin de zones de pêche actives, contraignant temporairement les activités locales et renforçant le sentiment d'insécurité.
Cette perception du risque s'accompagne d'un stress quotidien, souvent exprimé par les habitants. Pour certains, la médiatisation croissante de Yonaguni comme « première ligne » face à la Chine modifie profondément le regard porté sur leur territoire. « Nous sommes constamment présentés comme un endroit dangereux, » confie une résidente, évoquant une forme de dégradation symbolique de l'image de l'île.
Les fractures apparaissent également au sein même des communautés. Si l'accueil initial des forces japonaises avait été validé par référendum en 2015, les extensions successives du dispositif militaire alimentent désormais des divisions.
Une partie des habitants soutient le renforcement de la présence militaire, perçu comme une garantie de sécurité face à la montée des tensions régionales. D'autres dénoncent au contraire une fuite en avant, estimant que l'accumulation d'infrastructures militaires accroît le risque d'être pris pour cible plutôt qu'elle ne le réduit.
Ces divergences se cristallisent autour de projets concrets. Les plans d'évacuation en cas de crise, par exemple, suscitent scepticisme et inquiétude. Selon les estimations gouvernementales, l'évacuation de plusieurs dizaines de milliers de personnes depuis les îles les plus exposées pourrait prendre plusieurs jours, un délai jugé irréaliste par certains habitants au regard de la rapidité potentielle d'une escalade militaire. D'autres projets, comme l'extension des infrastructures portuaires ou la construction d'abris, se heurtent à des oppositions locales, notamment pour des raisons environnementales.
Enfin, cette militarisation ravive une mémoire historique encore vive dans l'archipel d'Okinawa. Le souvenir de la bataille de 1945, qui fit près de 200 000 morts dont une large proportion de civils, nourrit une sensibilité particulière aux questions de défense et de sécurité. Pour certains habitants, l'idée que leur territoire puisse à nouveau devenir un théâtre d'opérations militaires fait écho à un passé traumatique, renforçant les réticences face à l'intensification actuelle des dispositifs de défense.
Un basculement d'ampleur doctrinal, opérationnel et territorial
Reste que l'évolution récente de la posture stratégique du Japon dans son flanc sud-ouest illustre un basculement d'ampleur, à la fois doctrinal, opérationnel et territorial. Sous l'impulsion du gouvernement de Sanae Takaichi, l'archipel s'éloigne progressivement du strict cadre du pacifisme hérité de l'après-guerre pour adopter une approche plus proactive de sa sécurité, fondée sur la dissuasion, l'anticipation des crises et le renforcement de ses capacités militaires.
Ce repositionnement constitue une inflexion maîtrisée, rendue nécessaire par la dégradation perçue de l'environnement régional et par la montée en puissance – y compris sur le plan militaire – de la Chine.
Dans cette recomposition, les îles de Yonaguni, Ishigaki et Miyako apparaissent comme des espaces stratégiques clés, à la fois avant-postes de la défense japonaise et zones de friction potentielles. Leur militarisation accélérée répond à une logique claire : sécuriser les approches maritimes, surveiller les activités chinoises et se préparer à un scénario de crise autour de Taïwan.
À l'échelle régionale, ce tournant japonais contribue à reconfigurer les équilibres en Asie de l'Est. S'il vise avant tout à renforcer la capacité de dissuasion de Tokyo et à consolider son alliance avec les États-Unis, il s'inscrit aussi dans une dynamique plus large de rivalité stratégique avec Pékin. Dans ce contexte, la question de Taïwan demeure le principal point de tension, cristallisant les risques d'escalade tout en structurant les choix politiques et militaires des acteurs concernés.
Le Japon de Sanae Takaichi se trouve ainsi engagé dans une redéfinition de sa puissance et de son rôle régional, et doit simultanément composer avec les contraintes de son héritage pacifiste, les attentes de ses alliés et les inquiétudes de ses propres citoyens. Entre affirmation stratégique et gestion des fragilités internes, l'équilibre reste, à ce stade, aussi nécessaire que précaire.
Par Sébastien Raineri
31.03.2026 à 12:02
Noor Alyacoubi
Noor Alyacoubi, 27 ans, traductrice et coordinatrice médias dans un centre de recherche, n'a pas quitté Gaza depuis les premiers jours de la guerre entre le Hamas et l'État hébreu. La jeune femme rend compte à « L'Orient-Le Jour » du quotidien dans l'enclave depuis le cessez-le-feu.
Tiré d'À l'encontre.
À Gaza, les histoires se ressemblent, par centaines de milliers. Elles ne peuvent être toutes racontées. Mais parfois, une histoire sort du lot et résume à elle seule le poids de tant d'autres.
Je suis tombée sur les appels à l'aide de Mohammad Abou Ouda en parcourant Instagram. Dans une courte vidéo, il demandait de l'aide, espérant que quelqu'un, quelque part, puisse attirer l'attention sur l'aggravation de son état de santé. Sa voix était calme, faible, saccadée ; il arrivait à peine à parler. Son message était simple : il avait besoin d'un traitement qui n'est plus accessible à Gaza.
Âgé de 31 ans, ce père de famille vit avec les conséquences de graves blessures depuis février 2024. Dans l'une de ses vidéos, il explique qu'il a été blessé alors qu'il tentait de rejoindre sa voiture – sa seule source de revenus – en vue de fuir avec sa famille au moment où les chars israéliens avançaient vers leur domicile dans le quartier d'al-Amal, à Khan Younès, dans le sud de Gaza.
Lorsqu'il est revenu à lui, ses dents lui sont tombées dans les mains, son nez était fendu, sa mâchoire brisée, son corps et ses yeux remplis d'éclats d'obus. Avec personne à proximité capable de l'atteindre ou de lui porter secours, Mohammad a compris qu'il devait se battre seul pour survivre. Il a commencé à ramper vers l'Hôpital européen, parcourant près de sept kilomètres malgré ses blessures.
Les médecins ont par la suite diagnostiqué chez lui un empoisonnement causé par l'explosion. Depuis, il souffre de graves et complexes complications, notamment d'une insuffisance rénale et d'ulcères gastriques. Il continue en outre de souffrir d'une perte d'audition, de douleurs nerveuses, d'infections, de difficultés à mâcher et de graves problèmes digestifs.
Son état de santé l'empêche de retrouver une vie normale. Mohammad ne peut plus travailler pour subvenir aux besoins de sa famille ni assumer ses responsabilités quotidiennes en tant que mari et père. Même les tâches routinières, comme transporter des bidons d'eau jusqu'à son abri – une corvée quotidienne essentielle pour la plupart des familles à Gaza en raison des pénuries d'eau persistantes –, peuvent aggraver ses douleurs. Il ne lui est plus possible de parcourir de longues distances à pied.
Récemment, Mohammad a renouvelé ses appels en ligne face à sa situation qui s'est encore dégradée. Malgré le cessez-le-feu, il ne peut accéder à des soins médicaux adéquats ni acheter les médicaments nécessaires, faute de disponibilité et de prix abordables. Il n'a pas non plus obtenu l'autorisation de se faire transférer hors de Gaza pour y recevoir des soins, ce qui le laisse pris en étau entre une maladie qui s'aggrave et des options de traitement limitées.
En partageant son histoire, Mohammad espère attirer l'attention sur son cas et avoir une chance de recevoir un traitement spécialisé indisponible dans la bande de Gaza. Sa réalité reflète celle à laquelle sont confrontées de nombreuses autres personnes. Malgré un soi-disant cessez-le-feu, d'innombrables personnes continuent de subir des souffrances profondes et souvent invisibles. Parfois, la guerre ne finit pas. Elle se poursuit simplement de manière plus discrète, plus intime.
– Publié par L'Orient-Le Jour le 26 mars 2026.
31.03.2026 à 12:02
Jonathan Shamir
En aidant Israël à démanteler ce qui reste des contraintes juridiques internationales, la guerre contre l'Iran précipite la dissolution de la question palestinienne.
Tiré d'À l'encontre.
En 1993, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou – alors député à la Knesset – travaillait sur A Place Among the Nations, un texte fondateur de son idéologie politique. Dans cet ouvrage, rédigé à un moment où la cause palestinienne revenait à l'ordre du jour international alors que s'amorçait un processus de partage [Accords d'Oslo], Netanyahou cherchait à recadrer le conflit en une lutte civilisationnelle plus large afin de justifier le refus d'Israël. « L'OLP [Organisation de libération de la Palestine] est un cheval de Troie panarabe […] que les Arabes tentent depuis plus de vingt ans de faire accepter à l'Occident », écrivait-il. Netanyahou soutenait que la Palestine était un symptôme, et non la cause, de l'hostilité des Arabes et des musulmans envers Israël, et que négocier tout compromis territorial avec l'OLP serait vain alors que ce sont en réalité des puissances extérieures qui tiennent les rênes : d'abord l'Union soviétique et l'Égypte, puis l'Irak. Dans ce récit, c'était Saddam Hussein qui était « le problème numéro un du Moyen-Orient et d'Israël ».
Mais au moment de la publication du livre [avril 1993], la guerre du Golfe [la première : du 2 août 1990 au 28 février 1991] et les sanctions qui s'ensuivirent avaient déjà éliminé toute menace que l'Irak aurait pu représenter. Désormais, il manquait cruellement au récit de Netanyahou un marionnettiste convaincant pour présenter un « acteur » régional comme étant le « problème numéro un ». Netanyahou trouva la solution avec l'Iran. Tout au long des années 1990, il commença à présenter le soutien accru de l'Iran au Hamas [créé en 1987], au Jihad islamique palestinien et au Hezbollah [créé en 1982 dans le contexte de l'occupation israélienne du sud Liban] comme la preuve que les négociations sur la solution à deux États, fondées sur des concessions territoriales, n'apporteraient pas la paix. « L'Iran est aujourd'hui le centre du terrorisme mondial », écrivit-il en 1996. À cette époque, il prêchait déjà devant le Congrès américain que l'Iran était « le plus dangereux » des régimes du Moyen-Orient. Comme l'Irak avant lui, l'Iran servait désormais à sortir la question palestinienne du cadre colonial pour la placer dans celui de la civilisation – la retirant de la table des négociations pour la jeter sur le champ de bataille.
Aujourd'hui, trois décennies après avoir pour la première fois présenté l'Iran comme le moteur du ressentiment anti-israélien, Netanyahou a enfin obtenu sa guerre. Israël présente ce conflit comme une défense contre une menace existentielle, mais comme toujours, ce qui le motive, c'est la volonté de réprimer et d'occulter la question palestinienne. Vu sous cet angle, la guerre contre l'Iran révèle une fois de plus l'intérêt le plus fondamental d'Israël, qui est resté inchangé depuis des décennies : traiter la question palestinienne selon ses propres modalités, que ce soit par le biais du système d'apartheid ou d'un génocide pur et simple. Netanyahou prouve une fois de plus qu'il préférerait redessiner la carte du Moyen-Orient plutôt que de repousser les frontières d'Israël – préférant réduire Téhéran et Ispahan en cendres plutôt que de céder un seul dunam en Cisjordanie.
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La guerre d'Israël contre l'Iran constitue un excellent moyen de faire avancer l'érosion du droit international, qui avait récemment commencé à montrer son potentiel en tant que mécanisme de contrainte à l'égard d'Israël. Alors que le droit international a traditionnellement servi plutôt qu'entravé Israël, les atrocités infligées à Gaza depuis le 7 octobre 2023 l'avaient réouvert comme terrain de contestation. En décembre 2023, l'Afrique du Sud a engagé une procédure pour génocide contre Israël devant la Cour internationale de justice (CIJ). Et en janvier 2024, la CIJ a rendu des ordonnances contraignantes exigeant d'Israël qu'il prévienne le génocide des Palestiniens à Gaza. En juillet 2024, la Cour a rendu un avis consultatif déclarant illégale l'occupation par Israël du territoire palestinien et enjoignant à Israël – décision rendue en octobre 2025 – de faciliter les opérations de l'Office de secours et de travaux des Nations unies (UNRWA) dans les territoires palestiniens occupés. En novembre 2024, la Cour pénale internationale a émis des mandats d'arrêt à l'encontre du Premier ministre Benyamin Netanyahou et de Yoav Gallant, alors ministre de la Défense. Depuis lors, des organisations de base ont mobilisé le droit international pour empêcher la complicité des États et des entreprises et poursuivre des soldats à titre individuel pour leur implication dans des crimes de guerre. Malgré les lacunes du système juridique international – tant au niveau du droit lui-même que de son application qui est sélective –, le génocide de Gaza a contribué des Palestiniens à plaider en faveur d'une extension de sa portée afin d'englober pleinement la Nakba en cours. Cela a incité certains États du Sud à prendre des mesures pour combler le déficit d'application.
Mais ce projet de revendication venant de la base se heurte à une opposition venue d'en haut. Des juristes militaires américains présentent la guerre menée par Israël contre Gaza comme un précédent juridique pour les futures guerres des États-Unis, y compris leurs attaques contre l'Iran (The New Yorker, article de Colin Jones, 25 avril 2025). Des juristes israéliens soutiennent quant à eux que le seuil de déclenchement d'une guerre – qui n'a de toute façon guère inhibé Israël – doit être considérablement abaissé (Just Security, 6 mars 2026, article de Yuval Shany et Amichai Cohen). Tant sur le plan juridique que sur le plan pratique, l'intransigeance des États-Unis et d'Israël n'a suscité guère plus qu'un haussement d'épaules de la part des alliés européens complices – en grande partie grâce au succès d'Israël dans la fabrication du bouc émissaire iranien. Lorsque le Conseil de sécurité de l'ONU a finalement adopté une résolution (11 mars 2026) sur la guerre contre l'Iran, il s'agissait d'une condamnation sans appel de la riposte iranienne contre les alliés américains dans le Golfe. Israël a profité de cette complaisance pour tenter d'instaurer un monde de non-droit de facto – où il peut opérer librement dans toute la région en tant que puissance militaire dominante, et où il dispose enfin de la marge de manœuvre qu'il désire pour régler la question palestinienne sans contestation ni compromis.
En effet, dans le chaos d'un ordre juridique en déliquescence, Israël a intensifié ses campagnes de brutalité contre les Palestiniens. Dans la bande de Gaza, il a réimposé le siège quasi total qui avait précédemment déclenché l'alerte internationale, exacerbant la pénurie déjà dramatique de nourriture, de logement, de carburant et de gaz, ainsi que de fournitures médicales. L'armée israélienne a faussement affirmé que « les quantités substantielles de marchandises qui sont entrées depuis le début du cessez-le-feu représentent quatre fois les besoins nutritionnels de la population », et que « par conséquent, les stocks existants devraient suffire pour une période prolongée ». La situation humanitaire est aggravée par le fait qu'Israël a interdit (27 février 2026) à 37 organisations humanitaires d'opérer à Gaza à compter du 1er mars. (Une seule de ces organisations, World Central Kitchen, fournit environ un million de repas par jour.)
Sous le couvert de la guerre, comme l'a signalé Maya Rosen (JewishCurrents,19 mars 2026, « Under Cover of War, Israel SpeedsUp Seizures of Palestinian Land »), Israël a également accéléré sa confiscation de terres palestiniennes en Cisjordanie occupée et renforcé son bouclage dans cette région, en installant de nouveaux barrages routiers et en fermant des points de contrôle. Les colons, quant à eux, restent libres d'abuser de leur propre liberté de mouvement pour attaquer des dizaines de communautés, soit avec l'approbation tacite, soit avec le soutien actif de l'armée. En conséquence, au cours des premières semaines de la guerre, les colons ont tué en moyenne un Palestinien tous les deux jours, et les attaques n'ont pas cessé depuis. Dans ce climat de terreur, les habitants des villages palestiniens de Duma, al-Shqarah, al-Khirbe et al-Aqaba ont pour la plupart fait leurs valises et sont partis, tandis que des ordres venus d'en haut ont également déclenché et consolidé des déplacements ailleurs.
Ces « succès » ne font que confirmer l'hypothèse défendue de longue date par Netanyahou, selon laquelle la création d'ennemis civilisationnels offre à Israël un moyen idéal de poursuivre la colonisation de la Palestine sans s'exposer à la surveillance qui l'accompagne, notamment en affaiblissant la menace dissuasive que représente l'Axe de la Résistance. Et tant qu'aucune contestation significative ne s'opposera à cette stratégie, Israël est susceptible de la répéter, s'efforçant sans cesse d'esquiver la question palestinienne en inventant un nouvel épouvantail. En réalité, ce processus a déjà commencé. Avant même la dernière guerre, qui a éclaté alors que l'Iran était déjà considérablement affaibli, le rôle d'ennemi existentiel d'Israël commençait à être attribué à un nouvel « axe sunnite radical » composé de la Turquie et du Qatar. En particulier, depuis deux ans, les milieux politiques et médiatiques israéliens se sont donné beaucoup de mal pour qualifier la Turquie notamment de « menace existentielle » (Israel Hayom, 29 juillet 2025), de « nouvel Iran », de « monstre des Frères musulmans » (vidéo de Naftali Bennett, ancien Premier ministre, 19 février 2026), et lui ont même donné, au sein de l'armée israélienne, le surnom d'« axe Ikhwan », en référence à l'idéologie des Frères musulmans qui, selon eux, anime la Turquie et le Qatar. Le 23 janvier dernier, Amit Segal, l'un des journalistes les plus éminents d'Israël, a déclaré : « D'ici dix ans, voire moins, le régime sunnite d'Ankara, qui soutient le terrorisme, tentera de prendre le contrôle du Moyen-Orient. Lui aussi aura des mandataires, et lui aussi tentera d'encercler Israël… il n'est pas encore trop tard pour agir. » [Amit Segal a illustré son post sur X par une photo réunissant Erdogan et Khamenei, voir ci-dessus.]
Netanyahou et ses alliés directs ne sont pas les seuls à promouvoir ce discours. Compte tenu de la popularité que Netanyahou a acquise grâce au discours sur l'Iran, les chefs de l'opposition se précipitent pour inventer le prochain ennemi. Pour ces politiciens, le soi-disant « Qatargate » – le scandale dans lequel des collaborateurs de Netanyahou auraient reçu de l'argent de représentants de Doha – a offert l'occasion de faire d'une pierre deux coups. Dès que l'affaire a éclaté, c'est le chef de l'opposition Yair Lapid qui a proposé le projet de loi (2 février 2026) visant à désigner le Qatar comme État ennemi (malgré sa médiation inlassable en faveur d'un cessez-le-feu et d'un accord sur les otages), et le héros sioniste libéral Yair Golan qui a rallié (9 février 2026) des politiciens européens contre la Turquie et le Qatar.
La cible d'Israël cette fois-ci est encore moins convaincante. La Turquie possède la deuxième plus grande armée de l'OTAN et se présente à l'Europe comme un rempart contre les migrants, tandis que le président turc Recep Erdogan entretient des liens personnels étroits avec le président américain Donald Trump et a même pris place au sein de son Conseil de la paix. Compte tenu de sa position pro-occidentale, la Turquie n'envisage guère de déclencher une guerre avec Israël. Mais Israël se soucie moins de la plausibilité de ses revendications que de leur effet, et depuis des décennies, sa stratégie d'externalisation lui a permis à la fois de consolider sa position de puissance militaire dominante dans la région et d'imposer des faits accomplis meurtriers sur le terrain en Palestine. Il reste à voir si cette stratégie continuera de fonctionner avec les anciens alliés d'Israël en Occident ou s'il devra se tourner davantage vers de nouveaux partenaires aux prétentions encore moins libérales, tels que l'Inde et les Émirats arabes unis. Quoi qu'il en soit, le projet israélien visant à s'approprier la Palestine ne manquera pas de continuer à alimenter l'avènement d'un ordre international fondé sur la loi du plus fort. Lorsque les États et les institutions internationales légitiment la guerre menée par Israël contre son dernier ennemi imaginaire, ils accélèrent la mise en place de ce monde.
– Article publié sur JewishCurrents, le 24 mars 2026 ; traduction par la rédaction de A l'Encontre.
31.03.2026 à 12:01
Sylvain Cypel
Comme il advient chaque fois après l'assassinat d'un nouveau dirigeant iranien, l'euphorie et le sentiment de toute-puissance sont remontés de plusieurs crans au sein de la population israélienne lorsqu'a été annoncé celui d'Ali Larijani. Les dirigeants, eux, ont débordé de lyrisme. Israel Katz, le ministre de la Défense, a clamé que le chef du Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne, perçu par beaucoup comme le nouvel « homme fort » du régime après la disparition d'Ali Khamenei, a « rejoint les membres vaincus de l'axe du mal dans les profondeurs de l'enfer ». Benjamin Netanyahu s'est voulu moins lyrique et plus projeté vers l'avant. « Nous avons accompli des exploits historiques. Nous sommes désormais une puissance redoutable, quasi mondiale », a-t-il lancé.
Tiré d'À l'encontre.
Le spécialiste des questions de sécurité du journal israélien Haaretz, Amos Harel, est dubitatif. L'assassinat de Larijani, note-t-il dans un article publié le 18 mars, peut être vu comme un « succès militaire » qui s'ajoute aux nombreux autres en Iran, au Liban et ailleurs. Selon lui, depuis juin 2025, plus de la moitié des hauts dirigeants iraniens, le guide suprême et ses conseillers, les hauts responsables militaires, les scientifiques du nucléaire, etc. ont été tués. Mais il s'interroge : certes, l'Iran est affaibli, mais à y voir de plus près, quel bénéfice les Israéliens en ont-ils tiré ? Depuis vingt ans, ils ont tué tous les chefs successifs du Hamas. Celui-ci n'a pas disparu. Mohammad Deif et les frères Sinwar ont été exécutés, et le Hamas perdure. Il en va de même du régime iranien, qui est amplement plus fort que le Hamas. Et il faut bien constater que « le régime de Téhéran a fait preuve d'une résilience et d'une volonté de poursuivre le combat remarquables », conclut-il.
Information dominée
Ce n'est pas le discours qui convient à Benjamin Netanyahu, ni celui que l'immense majorité des Israéliens veut entendre. On connaît le dicton : la première victime des guerres, c'est la vérité. Dans le cas d'Israël, la communication officielle est, sans surprise, très contrôlée. Pas tant parce que la censure militaire est une importante tradition israélienne, mais surtout parce que M. Netanyahu impose une information qui se résume quasiment à ses seules directives, tant il est parvenu à réunir autour de lui, depuis le 7-Octobre, une coalition d'affidés à sa dévotion et une garde rapprochée très limitée. Ron Dermer, son ex-ministre des Affaires stratégiques et ex-ambassadeur à Washington, en est la figure de proue. Benjamin Netanyahu vient de le rappeler au gouvernement pour gérer le dossier libanais. C'est avec lui et quelques rares autres conseillers qu'il partage ses projets et ses interrogations. Et ce groupe domine l'information comme la communication.
Difficile, dans cette situation, de connaître les débats au sein d'un gouvernement peu informé et transformé en organe d'application de décisions prises ailleurs en petit comité. Il en va de même, à un moindre degré, avec l'état-major et les services de renseignements intérieurs, M. Netanyahu ayant choisi sans consultation de mettre à leur tête des personnes qui lui doivent tout. Résultat : la population est tenue à distance d'une information globalement très maîtrisée, à de rares exceptions près (comme le Haaretz). De fait, nombre des informations sur les positions des uns et des autres en Israël sont souvent issues de médias étrangers, essentiellement américains et britanniques, où des dirigeants israéliens s'expriment alors généralement sans divulguer leur identité.
Sur quoi portent les débats dans les hautes sphères aujourd'hui ? Le premier dilemme auquel est confronté Israël, selon ces informations « off », est de s'être potentiellement enferré dans une situation où, si la détention des 440 kilogrammes d'uranium enrichi dont disposaient les Iraniens avant l'attaque de juin 2025 a aussi survécu à leurs nouveaux bombardements, l'enjeu nucléaire peut devenir plus menaçant encore qu'il n'était sous Ali Khamenei. Après l'assassinat du « guide » iranien, indique la correspondante à Jérusalem du Guardian, un « ex-haut responsable du renseignement israélien » lui a déclaré : « Avec Khamenei, on savait presque tout de son processus décisionnel » et « il n'a jamais pris la décision de foncer à tout prix » sur l'obtention de la bombe A. Et de s'interroger : « Que fera son fils Mojtaba ? » Lui ou quelqu'un d'autre en position de diriger l'Iran « pourrait très bien se procurer une bombe dès maintenant ».
Le Guardian cite aussi Yoav Rosenberg, ex-numéro deux du département de la recherche du renseignement militaire israélien, pour qui « le pire scénario de cette guerre serait qu'elle se termine sans qu'Israël soit parvenu à éradiquer l'arsenal nucléaire iranien. La situation serait pire qu'auparavant ». Car la campagne massive menée par Israël ne serait qu'une victoire à la Pyrrhus. Et il serait plausible de voir un régime iranien humilié mais toujours en place chercher par tous les moyens à fabriquer une bombe A, perçue par lui comme seul moyen de se préserver d'une nouvelle guerre occidentale à son encontre. S'il parvenait cette fois à se procurer ne serait-ce qu'une bombinette, même si le régime n'en use pas, cette guerre serait forcément perçue comme un fiasco des Occidentaux.
La troisième inquiétude en Israël porte sur l'évolution de cette guerre. Un jour Trump laisse entendre que les États-Unis s'apprêtent à mener une longue guerre contre l'Iran : « Peu importe le temps que cela prendra, ou le prix à payer. » Une semaine après, il assure que la guerre s'arrêtera « assez vite ». Le lendemain, il évoque à nouveau une « capitulation » iranienne. Bref, le discours est si contradictoire, si confus, qu'il donne le sentiment que Trump ne sait pas lui-même où il va, en Iran ou ailleurs. À ce jour, l'alliance américano-israélienne semble sortir renforcée. Mais demain ?
Le troisième débat porte sur les objectifs de cette guerre. « Nous créons les conditions optimales pour la chute du régime », a déclaré Netanyahu le 12 mars. Un regime change donc, comme disent les Américains. Mais pour la première fois, il a envisagé la possibilité d'un maintien du régime actuel en Iran et de l'impossibilité de le renverser par les seules frappes aériennes. « Après tout, un régime doit s'effondrer de l'intérieur », a-t-il poursuivi. Certains diront que le Premier ministre israélien, à ce stade, ne pouvait rien faire d'autre qu'admettre une évidence de plus en plus diffuse de par le monde, aux États-Unis en particulier, et aussi parmi les spécialistes israéliens de l'Iran. Le sentiment grandit désormais : « L'espoir de renverser le régime reposait sur un optimisme excessif » et « Israël est forcé d'abaisser ses attentes », écrit, le 13 mars, Amos Harel.
Dans le Washington Post, David Ignatius, un très respecté commentateur américain des enjeux internationaux, introduit depuis longtemps dans les milieux sécuritaires israéliens, dit avoir conversé avec « quelques hauts responsables (qui) commencent à exprimer leurs inquiétudes face à l'escalade et la durée indéterminée de l'attaque contre l'Iran ». Ils semblent être vraisemblablement issus des milieux du renseignement. L'idée exposée par Donald Trump, d'une « victoire totale » et d'une « capitulation sans conditions » de l'Iran à l'issue de cette guerre, estiment ces analystes, est illusoire. Les réponses iraniennes sur le terrain le confirment. Le journaliste cite un « responsable israélien » selon lequel « personne ne peut souhaiter une histoire sans fin ». « Bien sûr, poursuit-il, nous souhaitons renverser le régime, mais cela n'est pas notre seul objectif. L'Iran ne capitulera pas, mais il peut envoyer des signaux pour accepter un cessez-le-feu. » Un cessez-le-feu que, visiblement, l'interlocuteur de David Ignatius appelle de ses vœux.
Ce responsable israélien anonyme craint par-dessus tout une évolution de type Gaza, où Israël se retrouve à poursuivre une guerre et une occupation sans objectifs clairs. « Aller au sol », comme disent les militaires ? Des opérations conjoncturelles d'un ou deux jours, peut-être. Mais au-delà, s'interrogent nombre d'observateurs israéliens, ce serait le bourbier garanti. Israël n'est pas parvenu à « éradiquer le Hamas » sur une bande de terre de 365 km2 où vivent 2,5 millions de Gazaouis. L'Iran est un pays de 1,5 million de kilomètres carrés, 3740 fois plus grand que Gaza, et une population de 93 millions d'êtres, soixante-six fois plus importante…
Enfin – et c'est un dernier thème très débattu en Israël –, David Ignatius note que les propos de son interlocuteur, « résumant les analyses de services de renseignements américains et israéliens », convergent sur deux points. Un : « On ne voit personne capable de renverser le régime » en Iran. La pire crainte de ces milieux sécuritaires est que Donald Trump a « clairement indiqué qu'il visait l'anéantissement du régime iranien (…), mais semble ne pas avoir le moindre plan concret pour atteindre cet objectif louable ». Deux : « Le risque que Netanyahu ordonne des opérations terrestres d'envergure au Liban pour achever la destruction du Hezbollah. Nous ne voulons pas nous enliser dans un bourbier », lui a dit son interlocuteur.
Ces idées moroses quant au résultat final de la guerre ne disent cependant rien de ce que pensent M. Netanyahu et son entourage, ni de la perception de la population israélienne. Au gouvernement, à l'état-major et dans les services de sécurité, on continue d'assurer l'opinion que la guerre « existentielle » en Iran atteindra ses objectifs – hormis peut-être le renversement du régime, comme l'a admis le Premier ministre israélien. Pour le reste, un thème est aujourd'hui sur le devant de la scène : s'emparer du Liban-Sud au moins jusqu'à la rivière Litani, pour garantir le retour des Israéliens qui ne veulent plus revenir vivre dans le nord d'Israël tant qu'il n'aura pas été sécurisé face au Hezbollah. Autrement dit, repousser sa présence d'au moins 30 kilomètres.
« L'armée israélienne devra rester au Liban-Sud même après la fin des combats afin d'y maintenir des positions dominantes et de sécuriser la zone frontalière. (…) Nous n'avons pas confiance dans le gouvernement libanais. La responsabilité de la sécurité des résidents israéliens doit incomber entièrement à l'armée israélienne », a déclaré Asaf Langleben, chef du Conseil régional de Haute-Galilée. Et malgré les diverses tentatives de médiation européennes, en particulier française (d'ailleurs refusée par Israël), le site d'information israélien YNet indiquait, le 16 mars, que l'armée resterait « aussi longtemps que nécessaire ».
Le même jour, Israël a commencé d'envoyer ses forces au sol, pour y « raser l'herbe », comme ils disent, au Liban-Sud. L'opération est « ciblée et limitée », a annoncé le porte-parole de l'armée. Pour cela, il a fallu mobiliser, en plus des soldats d'active, 110 000 réservistes. Israel Katz, le ministre de la Défense, a été plus précis. Il s'agit de « détruire l'infrastructure terroriste des villages frontaliers proches de la frontière libanaise, exactement comme cela a été fait contre le Hamas à Rafah, à Beit Hanoun et dans les tunnels à Gaza ». Limitée, donc… comme à Gaza. Les craintes que peuvent avoir certains milieux sécuritaires israéliens, Benjamin Netanyahu et son entourage n'en ont cure. Car leur manière de voir, très prisée par les Israéliens, est très différente de la doxa guerrière usuelle.
Divergences
Selon le célèbre adage de Clausewitz, « la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens ». Eh bien, pour Benjamin Netanyahu, c'est la politique qui est la continuation de la guerre par d'autres moyens. D'abord on frappe, dès qu'on le peut. On s'empare du maximum de terrain, entre autres bénéfices. Ensuite, on décide. Si on peut prendre plus, on avance. Si on doit reculer, alors que ce soit le moins possible. Si on doit revenir à la situation initiale, on le fait. Il y aura d'autres occasions à l'avenir. Aujourd'hui, une fois « l'herbe rasée », on pourra s'installer jusqu'au Litani. Si ça échoue, ce sera désagréable, mais on verra quoi faire. Et on reviendra dès qu'on le pourra. L'essentiel est de toujours garder l'initiative. Et d'user de la force, d'abord la force. Dans le passé, Israël a déjà occupé une frange de territoire de taille mouvante au Liban-Sud durant vingt-deux ans, de 1978 à 2000, avant de s'en retirer. Le coût politique était alors jugé trop important pour la population israélienne. Mais l'ambition d'y retourner un jour n'a pas disparu.
L'occasion se présente de nouveau aujourd'hui, et M. Netanyahu sait qu'il dispose d'un soutien indéfectible de la population juive israélienne dès qu'il s'agit de guerre et de sécurité. Selon un sondage de l'Institut israélien pour la démocratie, publié le 9 mars, 93 % des Juifs israéliens soutiennent les attaques de leur pays contre l'Iran. Un chiffre qui est similaire à ceux sortis des sondages sur la guerre menée à Gaza. On voit là combien les Israéliens, comme chaque fois qu'une guerre est engagée, la soutiennent quasi sans faille. On observera aussi, au passage, combien la société israélienne peut être différente dans ses attitudes de l'américaine. Le dernier sondage Reuters indique que seul un quart des Américains (27 % précisément) soutient la guerre contre l'Iran. Ainsi donc, si cette guerre est « un événement sans précédent – la première guerre israélo-américaine conjointe » –, les Israéliens montrent qu'ils ne sont pas forcément « le 51e État des États-Unis », comme on l'entend souvent dire. « Les divergences entre les objectifs de Trump et de Netanyahu sont de plus en plus manifestes », note le Guardian.
Elles l'étaient en réalité depuis le départ. Ce qui explique l'attitude des deux sociétés. L'américaine aurait pu soutenir une intervention ponctuelle et peu coûteuse avec un Trump proclamant rapidement « victory ». Pas un blocage du détroit d'Ormuz et ses conséquences. L'israélienne, elle, est maintenue dans un état qui mêle des phases d'euphorie triomphante à d'autres alimentant les peurs, qui toutes deux amènent au soutien massif à l'ambition du Premier ministre israélien : « changer la face du Moyen-Orient » par le glaive. Benjamin Netanyahu sait comme personne jouer de la peur et de l'oubli. Lorsque la guerre des douze jours contre l'Iran (13-24 juin 2025) prit fin, il déclara à ses compatriotes : « Nous avons écarté deux menaces existentielles : celle d'anéantissement par armes nucléaires et la menace d'anéantissement par 20 000 missiles balistiques. Si nous n'avions pas agi immédiatement, l'État d'Israël aurait rapidement été confronté au danger d'anéantissement. » Huit mois plus tard, ces menaces avaient à ce point réapparues qu'il fallait reprendre cette guerre au centuple. La guerre décide bien de la politique, et non l'inverse : les Israéliens ont été éduqués dans cet état d'esprit depuis leur enfance. (Publié dans L'Orient-Le Jour le 21 mars 2026)
31.03.2026 à 12:00
Noa Shpigel
Des juristes militaires ont déclaré que ce projet de loi, sur lequel la Knesset pourrait se prononcer cette semaine, enfreignait le droit international. Le député Gilad Kariv a déclaré qu'il « exposait clairement les commandants de l'armée israélienne à un risque juridique ».
Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Ben Gvir portant un badge en forme de nœud coulant à la Knesset, décembre 2025 © Amit Segal sur X
La Knesset pourrait se prononcer cette semaine sur un projet de loi controversé visant à imposer la peine de mort aux Palestiniens reconnus coupables de terrorisme.
Ce projet de loi, présenté par des députés du parti d'extrême droite Otzma Yehudit, devrait faire l'objet d'un deuxième et d'un troisième vote dans les prochains jours, avant que la Knesset ne suspende ses travaux pour les vacances de Pâque le mois prochain.
Des responsables militaires et des représentants de divers ministères ont maintes fois mis en garde la commission contre les problèmes que soulève le projet de loi, même après que son libellé a été assoupli. L'armée israélienne a averti que le projet de loi violait le droit international et pourrait conduire à la délivrance de mandats d'arrêt à l'étranger contre ses commandants.
Les discussions sur le projet de loi doivent se poursuivre cette semaine au sein de la commission de la sécurité nationale de la Knesset. Le président de la commission, Tzvika Foghel, député d'Otzma Yehudit, a refusé de préciser quand son parti soumettra le projet de loi au vote.
En janvier, Tchelet Feigenson, juriste militaire au sein de la division Judée-Samarie de l'armée israélienne, a averti que si le projet de loi, qui s'applique aux actes commis dans les territoires occupés, était adopté, Israël pourrait être accusé d'annexion de facto.
« Nous pensons qu'il n'est pas juste de faire avancer ce projet par le biais d'une loi de la Knesset, car les tribunaux militaires ont déjà le pouvoir d'appliquer la peine de mort », a-t-il déclaré à la commission. Les Palestiniens de Cisjordanie sont soumis à l'autorité militaire israélienne.
Feigenson a fait remarquer que la disposition du projet de loi interdisant toute réduction de peine enfreint l'article 75 de la Convention de Genève, qui stipule que les condamnés ont le droit de faire appel d'une condamnation à mort et que le commandant militaire peut réduire la peine. Selon Feigenson, cette loi obligerait les commandants militaires à choisir entre le respect de la législation israélienne et celui du droit international.
Gilad Kariv, membre de la commission et du parti démocrate de centre-gauche, a fait part de ses inquiétudes concernant la disposition du projet de loi exigeant que la peine de mort soit exécutée dans les 90 jours suivant le verdict, sans possibilité de clémence, la qualifiant d'« incompatible avec la position du ministre de la Justice ».
Dans une lettre adressée au procureur général militaire Itay Offir, M. Kariv a averti que la loi obligerait l'armée israélienne à violer le droit international, exposant ses commandants à « un risque juridique évident et les exposant à des poursuites dans des pays étrangers et devant des tribunaux internationaux ».
Le professeur Amichai Cohen, expert en droit international à l'Institut israélien pour la démocratie et à l'Ono Academic College, a déclaré à Haaretz que le droit international n'interdit pas la peine de mort, mais qu'il n'autorise pas l'élargissement de la liste des infractions passibles de cette peine. Le projet de loi actuel augmente le nombre d'infractions passibles de la peine capitale et réduit les exigences procédurales pour son application.
Cohen a également souligné que la loi proposée viole les traités internationaux et pourrait signifier une annexion de facto. Bien qu'il ait déclaré que la Knesset et le gouvernement s'engagent de toute façon dans cette voie, il a qualifié le projet de loi de « nouveau clou dans le cercueil ».
L'article 75 n'est pas la seule disposition de la Convention de Genève qui serait violée par cette loi, a déclaré Cohen. « L'article 7 interdit les peines cruelles, et les tribunaux américains ont interprété la pendaison — telle que suggérée dans le projet de loi — comme une peine cruelle. » C'est pour cette raison, a-t-il ajouté, que les États-Unis appliquent la peine de mort par des méthodes autres que la pendaison.
M. Cohen a également souligné que le projet de loi comporte une discrimination inhérente, même si elle n'est pas formelle, car il ne s'appliquerait en pratique qu'aux Palestiniens et aux citoyens arabes d'Israël. « Même si un Juif était accusé d'un acte terroriste mortel, il est peu probable que la loi lui soit appliquée, car l'application de la loi en Israël exige que l'acte terroriste soit commis avec l'intention de "nier l'existence de l'État d'Israël". »L'armée israélienne (IDF) et le ministère de la Défense ont refusé de commenter.
Traduction : AFPS
31.03.2026 à 11:56
Democracy now !
« Un lanceur d'alerte de l'ICE, s'exprimant publiquement pour la première fois, affirme que l'ICE enfreint la loi en raccourcissant dangereusement la formation »
26 mars 2026 | tiré de Democracy now ! https://www.democracynow.org/2026/3/26/ryan_schwank_ice_whistleblower
Democracy Now ! reçoit Ryan Schwank, un lanceur d'alerte de l'ICE qui dénonce la manière dont l'agence a considérablement réduit ses normes de formation pour les nouveaux agents. Schwank a travaillé comme avocat et formateur juridique à l'ICE en Géorgie jusqu'à sa démission le mois dernier. Schwank affirme avoir reçu des ordres secrets lui enjoignant d'enseigner aux stagiaires de l'ICE à violer la Constitution en pénétrant dans des domiciles sans mandat judiciaire. Il explique également que les tactiques d'arrestation violentes utilisées par les agents de l'ICE, comme celles observées à Minneapolis, ne devraient être employées que dans certaines circonstances : « Ces mesures ne devraient être prises qu'en cas de nécessité absolue, lorsqu'il s'agit de choisir entre la sécurité publique et le recours à la force contre un individu. »
NERMEEN SHAIKH : Alors que le président Trump déploie des agents de l'ICE dans les aéroports à travers le pays, nous recevons un lanceur d'alerte qui dénonce la manière dont l'ICE a considérablement abaissé ses normes de formation pour les nouveaux agents. Ryan Schwank a travaillé comme avocat et formateur juridique pour l'ICE en Géorgie jusqu'au mois dernier, date à laquelle il a démissionné. Fin février, Schwank a témoigné devant le Congrès.
RYAN SCHWANK : Dès mon premier jour, j'ai reçu des ordres secrets m'enjoignant d'enseigner aux nouveaux cadets à violer la Constitution en pénétrant dans des domiciles sans mandat judiciaire. Au cours des cinq derniers mois, j'ai vu l'ICE démanteler le programme de formation, supprimant 240 heures de cours essentiels d'un programme de 584 heures, des cours qui enseignent la Constitution, notre système juridique, le maniement des armes à feu, le recours à la force, les arrestations légales, la détention appropriée et les limites de l'autorité des agents. Par exemple, ils ont supprimé toutes les instructions juridiques concernant l'usage de la force. Cela signifie que les cadets n'apprennent pas ce que signifie être objectivement raisonnable, la norme même que la loi leur impose de respecter lorsqu'ils décident d'utiliser ou non la force meurtrière. Notre travail en tant qu'instructeurs consiste à leur enseigner si bien qu'ils puissent prendre des décisions en une fraction de seconde sur ce qu'ils peuvent et ne peuvent pas faire dans des situations de vie ou de mort. Pourtant, au nom de la production en série d'un flux incessant d'agents, la direction du DHS a supprimé les examens théoriques et pratiques dont nous avons besoin pour savoir si les cadets peuvent exercer leur métier en toute sécurité et dans le respect de la loi — tout cela pour satisfaire une administration qui exige qu'ils forment des milliers de nouveaux agents avant la fin de l'année. Le DHS a déclaré au public que les nouveaux cadets recevaient toute la formation nécessaire pour exercer leurs fonctions, et qu'aucun contenu ou norme essentiel n'avait été supprimé. C'est un mensonge.
AMY GOODMAN : C'était Ryan Schwank, ancien avocat de l'ICE et formateur juridique, qui témoignait devant la commission de surveillance de la Chambre des représentants. Il a démissionné le mois dernier de l'agence et se joint à nous maintenant. Ryan, merci beaucoup d'être avec nous. Vous avez dit beaucoup de choses dans votre témoignage. Mais je voudrais revenir sur le fait qu'on vous a demandé de ne pas noter les instructions parce qu'elles étaient inconstitutionnelles, afin que vous gardiez une trace de ce que vous enseigniez aux cadets de l'ICE. Expliquez-nous exactement cela, et pourquoi vous avez finalement démissionné.
RYAN SCHWANK : Bonjour. Merci de m'accueillir. Donc, pour répondre à votre question, j'ai démissionné parce qu'il est impossible, compte tenu de la façon dont l'académie est gérée actuellement, de garantir que les personnes qui en sortent diplômées soient capables d'exercer leurs fonctions en toute légalité, en toute sécurité et d'une manière qui respecte les exigences constitutionnelles applicables aux forces de l'ordre aux États-Unis.
Et quand j'ai dit qu'on m'avait demandé de ne rien mettre par écrit, quand on enseigne à l'Académie fédérale des forces de l'ordre, et, en réalité, si l'on dispense un quelconque enseignement dans le domaine de l'application de la loi, on essaie de conserver des registres détaillés de ce qui a été enseigné exactement, du matériel remis aux étudiants, de la manière dont le processus ou la procédure leur a été expliqué, de l'approche étape par étape, car on veut pouvoir revenir plus tard et dire : « OK, cela a fonctionné ou non », et s'il y a une question sur la qualité de la formation ou sur la nature de la formation du cadet ou du diplômé du programme, de pouvoir dire : « Voici ce que nous leur avons enseigné. Voici ce qui a été enseigné à cette classe en particulier. »
Et les instructions que nous avons reçues étaient d'enseigner cette note de service publiée par le directeur, Todd Lyons, en mai 2025, qui autorisait les agents à pénétrer dans les domiciles sans mandat judiciaire, mais de ne mentionner nulle part dans nos dossiers que nous avions modifié le contenu du matériel, car le matériel de formation destiné aux cadets stipule que cela n'est pas autorisé. Il stipule que les types de mandats qu'ils tentaient d'utiliser, les mandats administratifs, ne confèrent pas ce qu'on appelle le pouvoir de perquisition, alors que, selon le quatrième amendement de la Constitution, il faut disposer de ce pouvoir pour pénétrer dans un espace privé. Ainsi, nous enseignions officiellement aux cadets qu'ils ne pouvaient pas pénétrer dans un domicile à l'aide d'un mandat administratif, tout en leur apprenant secrètement qu'ils le pouvaient.
NERMEEN SHAIKH : Et, Ryan, pourriez-vous expliquer — vous avez déclaré lors de votre témoignage devant le Congrès que les cadets n'étaient pas formés à faire preuve de « raisonnabilité objective ». Pourriez-vous expliquer ce que cela signifie, puis dire ce qu'on leur apprenait à faire, par exemple, dans les aéroports ?
RYAN SCHWANK : D'accord, je vais diviser cela en deux parties. Parlons d'abord de la « raison objectivement justifiée ». Ce concept découle d'une affaire jugée par la Cour suprême, Graham c. Connor, vers 1989. C'est l'affaire dans laquelle la Cour suprême a examiné comment déterminer si les policiers peuvent être tenus responsables de l'usage de la force contre un individu. Et la Cour a conclu que la manière de mesurer cela est la protection offerte par le quatrième amendement contre les saisies, qui s'applique lorsque la police vous arrête ou vous saisit en recourant à la force. Si quelqu'un vous tire dessus, vous frappe avec une matraque, utilise une forme de force contre vous pour vous empêcher de bouger, il s'agit d'une saisie au sens du quatrième amendement.
La Cour a donc déclaré que ce qu'il faut essentiellement faire, c'est se demander : un autre agent, se trouvant à la place de l'agent en question, celui qui a utilisé la force — un autre agent, disposant des mêmes informations, des mêmes faits, prendrait-il la même décision ou parviendrait-il à une décision objectivement similaire ? Et c'est là le principe fondamental qui sous-tend toute la législation sur le recours à la force aux États-Unis : il s'agit de l'arrêt Graham c. Connor. C'est le fondement sur lequel tout repose.
Il y a eu des décisions ultérieures qui l'ont modifiée, qui l'ont développée, mais c'est l'élément fondamental, cette idée que si vous êtes policier et que vous recourez à la force, vous pouvez être tenu responsable d'usage excessif de la force si ce que vous avez fait est ce qu'un autre policier, agissant de manière objectivement raisonnable — c'est-à-dire en restant calme, rationnel et sensé dans sa prise de décision — n'aurait pas fait, aurait examiné et déclaré : « Oh, oui, non, ce n'est pas la bonne façon de faire. Ce n'est pas… ce n'est ni approprié ni acceptable », n'est-ce pas ? Et dans une certaine mesure, quand on parle de raisonnabilité objective, ce dont on parle vraiment, c'est : comment un jury va-t-il interpréter cela ?
Et maintenant, pour en venir à votre question sur la sécurité aéroportuaire, je ne peux pas vous dire ce qu'on enseigne aux cadets en matière de sécurité aéroportuaire, car cela ne fait pas partie du programme de formation. Pour être franc, les agents de l'ICE sont formés et instruits pour être des agents des forces de l'ordre procédant à des arrestations sur la base de mandats civils, et pour être des agents de détention gérant des centres de détention pour les personnes faisant l'objet d'une procédure d'expulsion, ou encore pour gérer, essentiellement, les procédures de liberté conditionnelle pour les personnes qui ne sont pas en détention pendant leur procédure d'expulsion. Rien dans leur formation n'est directement lié à leur travail dans les aéroports. Je ne peux donc pas vous dire ce qu'on leur a appris à faire dans ce domaine, car cela ne fait pas partie de leur formation. Autrement dit, ils n'ont aucune formation en la matière.
AMY GOODMAN : Alors, Ryan Schwank, comment leur enseignez-vous cela, alors qu'ils voient à la télévision des gens arrachés de leur voiture, des gens battus, des gens abattus ? Comment cela s'accorde-t-il avec ce qu'on leur enseigne lors de leur formation, et avec le type de personnes que l'ICE attire aujourd'hui ?
RYAN SCHWANK : Merci. C'est une bonne question. Commençons donc par un aspect en quelque sorte tabou de toutes les forces de l'ordre, non seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier. Les forces de l'ordre agissent en tant que représentants du système judiciaire du pays auquel elles sont affectées, et elles exercent le monopole de la force de l'État. Donc, quand on parle de quelqu'un qui est blessé, voire tué par les forces de l'ordre, ce n'est pas intrinsèquement hors du domaine du possible lorsque les forces de l'ordre agissent, n'est-ce pas ? Les agents des forces de l'ordre pourraient théoriquement mener n'importe laquelle de ces actions, qui doivent être légales et appropriées. La question n'est pas : « Peuvent-ils le faire ? » La question est : « Quand le font-ils ? »
Quand s'agit-il d'une mesure ou d'une action appropriée ? Et dans un environnement de formation idéal, ce qu'il faut faire, c'est les former à comprendre que ces choses ne doivent être faites qu'en cas de nécessité, lorsqu'il s'agit de choisir entre la sécurité publique et le recours à la force contre un individu, ou lorsqu'il est nécessaire de procéder à une arrestation et qu'il s'agit de la forme de force la moins coercitive possible, en règle générale.
AMY GOODMAN : Il ne nous reste que 30 secondes, Ryan.
RYAN SCHWANK : Désolé. Je vais faire plus vite, alors. Et puis, ce qu'on leur enseigne à l'académie, ce sont des applications pratiques de la force, mais comme cela n'a aucun fondement juridique, cela reste un peu dans le vague. On leur dit : « Vous pouvez utiliser votre matraque.
Vous pouvez utiliser votre spray au poivre. Vous pouvez utiliser votre arme à feu. Mais vous devez faire preuve de raison en le faisant », sans jamais leur expliquer concrètement ce que cela signifie.
AMY GOODMAN : Nous tenons à vous remercier vivement de votre présence parmi nous, Ryan Schwank, ancien avocat de l'ICE et formateur juridique, qui a démissionné le mois dernier et est devenu lanceur d'alerte. Il vient de témoigner devant le Congrès.
31.03.2026 à 11:55
Chris Brooks
Partout dans le pays, les agents de la TSA mènent une mobilisation de type « guérilla » : une grève sauvage partielle et illégale pour protester contre la fermeture des services publics, qui les oblige à travailler depuis des semaines sans être payés.
26 mars 2026 | tiré du site Jacobin magazine | Photo : Malgré l'énorme désagrément que représente le fait de faire la queue pendant des heures, de nombreux Américains semblent sympathiser avec la grève sauvage des agents de la TSA. (Allen J. Schaben / Los Angeles Times via Getty Images) https://jacobin.com/2026/03/tsa-wildcat-strike-airports-shutdown
C'est un cliché courant dans la culture américaine : des gens assis dans des parcs ou sous leur porche, buvant à même des bouteilles enveloppées dans des sacs en papier brun. À quoi sert ce sac en papier ? Il impose un choix. Un policier qui voit quelqu'un boire à même un sac brun doit choisir entre mener une enquête plus approfondie et prendre des mesures, ou fermer les yeux. Fondamentalement, c'est ce mince vernis qui fournit au policier une dénégation plausible suffisante pour choisir la seconde option. Le policier n'a pas vu l'étiquette. Il ne savait pas ce que la personne buvait. Et comme l'agent avait d'autres priorités plus urgentes, il a choisi de ne pas enquêter davantage.
Soyons clairs : un sac en papier brun recouvrant une bouteille d'alcool ne constitue pas une véritable protection juridique. Boire en public dans de nombreux endroits constitue une violation des lois sur les contenants ouverts et l'ivresse publique. Mais il y a tout de même une leçon précieuse à tirer ici : l'application de la loi est discrétionnaire.
Et la tactique du sac en papier brun, qui permet un déni plausible, va au-delà de l'alcool et de la bière. Elle s'applique également aux actions syndicales. Et cela est actuellement sous les yeux de tous, alors que des milliers d'agents travaillant pour l'Administration de la sécurité des transports (TSA) se déclarent malades dans le cadre d'une grève sauvage partielle, spontanée et ascendante, qui défie le gouvernement et la loi.
Les lois fédérales interdisent les grèves des fonctionnaires fédéraux et peuvent être extrêmement sévères. Les fonctionnaires fédéraux qui font grève s'exposent à des poursuites pour crime, à des peines de prison et à des amendes de plusieurs milliers de dollars. En fait, si vous êtes fonctionnaire fédéral, vous pouvez être officiellement inscrit sur une liste noire vous interdisant de travailler pour le gouvernement fédéral simplement pour avoir revendiqué votre droit de grève ou même pour être membre d'un syndicat qui revendique ce droit.
Pour obtenir de véritables droits de négociation collective, les fonctionnaires fédéraux ont dû s'opposer directement à ces contraintes.
C'est difficile à imaginer aujourd'hui, mais il y a eu une vague massive de grèves dans le secteur public dans les années 1960 et 1970. Au cours de ces deux décennies, des centaines de milliers de travailleurs du secteur public se sont mis en grève, souvent au mépris de leur syndicat et de leur patron. Les postiers ont obtenu le droit de négocier collectivement en 1970 après que deux cent mille travailleurs de base se sont illégalement mis en grève lors de la plus grande grève sauvage de l'histoire des États-Unis. « On peut affirmer sans risque de se tromper que ce sont les grèves qui ont donné naissance au mouvement syndical des employés publics », a écrit Joe Burns, auteur de Strike Back : Using the Militant Tactics of Labor's Past to Reignite Public Sector Unionism Today.
Depuis l'ère du New Deal, la norme qui s'était imposée aux États-Unis, établie et maintenue grâce à l'action collective, voulait que le gouvernement se montre conciliant : laisser les fonctionnaires fédéraux faire grève et intervenir pour imposer un règlement du conflit. Mais la vague de grèves des années 1960 et 1970 a pris fin brutalement en 1981 lorsque les négociations sur les salaires et les conditions de travail ont échoué entre l'Organisation professionnelle des contrôleurs aériens (PATCO) et l'Administration fédérale de l'aviation.
C'était l'époque de Ronald Reagan et d'une classe patronale en pleine ascension. Même si la PATCO était l'un des deux seuls syndicats à l'avoir soutenu lors de la présidentielle, Ronald Reagan a licencié onze mille contrôleurs aériens et leur a interdit de travailler à nouveau pour le gouvernement fédéral. En faillite et ayant perdu son agrément, la PATCO a été le premier d'une longue série de syndicats détruits par l'offensive explosive des employeurs lancée à cette époque.
Des milliers d'agents de la TSA se mettent en arrêt maladie dans le cadre d'une grève sauvage partielle, spontanée et ascendante, qui défie le gouvernement et la loi.
Des décennies plus tard, les fonctionnaires fédéraux subissent toujours les conséquences des attaques de Reagan contre le mouvement syndical, ce qui explique pourquoi tant d'entre eux continueront à travailler, même dans des conditions extrêmes et sans salaire. Mais tout le monde a ses limites.
Les cinquante mille employés de la TSA qui assurent la sécurité dans les aéroports de notre pays travaillent sans salaire depuis le 14 février, date à laquelle un arrêt partiel des services publics est entré en vigueur à la suite d'un bras de fer entre démocrates et républicains sur les réformes des opérations de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement), telles que l'obligation d'utiliser des mandats judiciaires signés et l'interdiction pour les agents de porter des masques. Des centaines d'agents de la TSA ont démissionné, mais des milliers d'autres se font simplement porter malades — en substance, ils mènent une grève partielle de facto à l'échelle nationale. Et comme elle n'est pas sanctionnée par leur syndicat, il s'agit d'une grève sauvage.
Au cours de la semaine dernière, le taux d'absentéisme au niveau national de la TSA s'est élevé à environ 12 % des effectifs, mais dans certains aéroports à fort trafic, ce chiffre est bien plus élevé : plus de 40 % aux aéroports George Bush Intercontinental et William P. Hobby à Houston ainsi qu'à l'aéroport international Hartsfield-Jackson d'Atlanta, et plus de 30 % à l'aéroport JFK de New York. Dans ces villes, les temps d'attente pour passer les contrôles de sécurité peuvent aller de trois à six heures.
Les « sick-outs »(grèves du zèle déguisées en arrêts maladie) sont des actions syndicales courantes menées par les travailleurs du secteur public, en particulier par les policiers, qui sont souvent empêchés de faire grève par les lois locales et étatiques et qui ont surnommé cette tactique la « grippe bleue ». Même si leurs actions sont très perturbantes, les agents de la TSA ne font pas de piquet de grève devant les aéroports, ils n'ont pas voté officiellement pour mener ces actions, et leurs syndicats n'ont pas appelé leurs membres à ne pas se présenter au travail. Les travailleurs maintiennent le mince prétexte d'être malades — sans doute malades de travailler pendant des semaines sans être payés — et, à l'instar d'un policier en patrouille face au sac en papier, le gouvernement fédéral choisit de fermer les yeux.
« La grève de la PATCO n'était pas un scénario de “grippe bleue”, c'était une grève explicite et organisée par un syndicat de fonctionnaires fédéraux au mépris de la loi, car ils pensaient que leur action collective suffirait. Ce ne fut pas le cas », a déclaré Harris Freeman, professeur de droit du travail et de l'emploi au Labor Center de l'université du Massachusetts à Amherst. « Ce que font les agents de la TSA, c'est de l'organisation de type guérilla. C'est une lutte des classes asymétrique menée par les travailleurs contre le gouvernement fédéral. Et ils y parviennent dans une certaine mesure, car jusqu'à présent, le gouvernement fédéral n'a pas publiquement menacé de représailles, et le grand public est largement solidaire des agents de la TSA qui ne se présentent pas à un travail pour lequel ils ne sont pas payés. »
Malgré l'énorme désagrément que représente le fait de faire la queue pendant des heures, beaucoup de gens semblent sympathiser avec les agents de la TSA — et rejettent l'essentiel de la responsabilité sur le Congrès et la Maison Blanche. Les chaînes d'information locales à travers le pays ont fourni des témoignages illustrant le sentiment de la population grâce à des interviews de voyageurs dans la rue, qui font la queue depuis des heures.
« Payez la TSA ! C'est important de payer la TSA ! », s'est exclamé un voyageur auprès de CBS19 à Tyler, au Texas. « J'aimerais que chaque sénateur, chaque membre du Congrès, puisse faire la queue ici », a déclaré un autre.
Donald Trump a réagi à la grève « sac en papier » de la TSA en déployant des agents de l'ICE dans les aéroports à travers le pays, malgré leur manque de formation et leur propension à recourir à une force excessive. Contrairement aux agents de la TSA, les employés de l'ICE sont payés. Et bien qu'il n'y ait pas de piquet de grève officiel, les agents de l'ICE sont utilisés comme remplaçants temporaires. Ou, dans le jargon syndical : les agents de l'ICE sont désormais des briseurs de grève.
Compte tenu de leurs contraintes, ne vous attendez pas à entendre ce genre de discours de la part des syndicats qui représentent les fonctionnaires fédéraux. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'ils n'ont pas de mots durs à l'égard du déploiement d'agents de l'ICE par Trump. Everett Kelley, président de l'American Federation of Government Employees, qui représente les employés de la TSA, a réagi vivement, affirmant que les agents de la TSA « méritent d'être payés, et non remplacés par des agents armés et non formés qui ont montré à quel point ils peuvent être dangereux ».
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À la mi-juin, la ministre de l'Emploi et de la Famille, Patty Hajdu, demandait au Conseil canadien des relations industrielles (CCRI) d'organiser et de superviser l'envoi d'un document aux travailleurs et travailleuses de Postes Canada. Il s'agissait d'un bulletin de vote au moyen duquel ces employé-es devaient décider individuellement s'ils et elles acceptaient la dernière offre de leur employeur que leur syndicat avait rejetée. Si les travailleurs et travailleuses, malgré la position de leur syndicat, acceptaient l'offre de l'employeur, le syndicat subirait un coup fatal. Ce ne fut heureusement pas le cas : plus de 70 % des employé-es ont voté contre[1].
Le droit de grève attaquéCette offensive antisyndicale s'est inscrite dans l'approche des gouvernements libéraux fédéraux en matière de droit de grève. Ces derniers ont régulièrement eu recours à des tours de passe-passe juridiques pour priver les travailleurs et travailleuses de leurs droits de négociation collective, alors que ces droits sont désormais protégés par la Charte canadienne des droits et libertés. Ils ont dû être astucieux, car la jurisprudence canadienne a considérablement évolué sous la pression des défenseurs et défenseuses des libertés civiles, des syndicats et des comités internationaux qui ont maintes fois constaté que le Canada violait les normes internationales. Cela nécessite quelques explications.
Une série d'affaires liées à des restrictions du droit de grève a conduit les syndicats devant la Cour suprême du Canada en 1987. Ils lui ont demandé si la garantie de la liberté d'association récemment instaurée empêchait un gouvernement de leur retirer le droit de négocier collectivement, droit qui permettait aux travailleurs et travailleuses de refuser collectivement de travailler, c'est-à-dire de faire grève. La Cour a répondu par la négative : la liberté d'association n'empêche pas les gouvernements, à l'issue d'un processus législatif approprié, de supprimer le droit de grève prévu par la loi. L'offensive contre les travailleurs du secteur public, minutieusement documentée par Leo Panitch et Donald Swartz dans leur livre From Consent to Coercion (Du consentement à la coercition, 1984, non traduit), a ainsi reçu un encouragement judiciaire certain. Les syndicats et leurs partisans et partisanes ont riposté. Finalement, en 2015, la Cour suprême du Canada est revenue sur sa décision au motif qu'elle n'était plus d'actualité. Les gouvernements ne pouvaient donc pas utiliser leur pouvoir législatif pour retirer aux travailleurs et travailleuses le droit de grève qui leur avait été conféré par une loi dûment promulguée. Ces derniers et dernières peuvent désormais saisir les tribunaux et demander aux juges d'empêcher un gouvernement de tenter de les priver de ce droit.
Ce droit de grève exécutoire n'est pas un nouveau droit. Il s'agit du droit prévu par les lois sur les relations du travail dans l'ensemble du pays. Ces lois autorisent un syndicat accrédité en tant qu'agent de négociation des employé-es à mener une grève, à condition de satisfaire à une série d'exigences procédurales coûteuses et dilatoires. Elles n'autorisent pas les syndicats à utiliser ce pouvoir à des fins politiques, mais uniquement à des fins économiques limitées. Elles n'autorisent pas non plus les syndicats à faire grève pour soutenir des personnes en grève légale ailleurs. Ces lois n'accordent aucune protection statutaire aux travailleurs et travailleuses non syndiqués en matière de grève. La Cour suprême du Canada n'a pas indiqué qu'elle approuvait l'un ou l'autre de ces droits. La seule chose qui a changé, c'est que le droit de grève, plutôt limité et promulgué pour la première fois en 1944, peut désormais être invoqué devant les tribunaux.
De fait, il s'agit d'une avancée juridique positive, car le gouvernement fédéral ne peut plus agir de manière arbitraire comme il l'a souvent fait par le passé. Il ne peut plus supprimer un exercice légal du droit de grève qui le dérange, qui remet en cause l'idéologie dominante ou qui lui cause des difficultés politiques, en convoquant à la hâte une session parlementaire extraordinaire pour ordonner le retour au travail des grévistes. S'il souhaite interférer avec une grève en cours, désormais protégée par la Charte, il doit recourir à la clause dérogatoire. Cela pourrait lui coûter cher sur le plan politique, car les électeurs et les électrices pourraient considérer qu'il agit à l'encontre de l'esprit de la Charte à laquelle les Canadiens et Canadiennes sont attachés selon les sondages. De plus, le gouvernement fédéral ne peut recourir à la clause dérogatoire pour se protéger car il a déjà déclaré qu'il ne l'utiliserait pas. Cela a poussé les gouvernements libéraux récents, qui n'ont pas perdu leur désir de s'en prendre au droit de grève chaque fois qu'ils en ont l'occasion, à créer de nouveaux outils juridiques pour parvenir à leurs fins.
Le droit de grève contournéLe gouvernement fédéral s'appuie sur une sorte d'argument insignifiant du type « couper les cheveux en quatre » ou « compter les anges sur la tête d'une épingle ». Il prétend simplement appliquer le Code canadien du travail, alors qu'en réalité il supprime le droit de grève dont jouissent les travailleurs et travailleuses relevant de sa compétence. Il peut ainsi prétendre qu'il n'utilise pas son pouvoir législatif pour ignorer la loi qui le régit. Or, il applique la loi telle qu'elle est rédigée. Il cherche dans le Code canadien du travail des dispositions qui donneraient à un organisme indépendant, créé pour en superviser le fonctionnement, le pouvoir discrétionnaire de mettre fin à des impasses en ordonnant le déploiement d'un processus de règlement autre que la négociation collective pour mettre un terme à un conflit présumé irréductible. Le gouvernement, en tant que tel, n'attaquera pas le droit de grève protégé par la Charte canadienne des droits et libertés, mais appliquera la loi qui donne aux travailleurs et travailleuses le droit de grève.
Mission accomplie ! Les gouvernements libéraux ont ainsi trouvé les armes dont ils avaient besoin. Ils ont d'abord utilisé un article de loi oublié : l'article 107 du Code canadien du travail. Cette disposition confère au ministre responsable le pouvoir de saisir le CCRI du conflit lorsqu'il le juge opportun et nécessaire au maintien de la paix sociale. C'est ce qu'a fait Steven MacKinnon, alors ministre du Travail, en août 2024, quand il a déclaré qu'aucun autre moyen ne pouvait mettre fin au conflit opposant le syndicat des Teamsters à la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (CN) et au Canadien Pacifique à Kansas City. Les négociations duraient depuis plus d'un an et demi et avaient donné lieu à plusieurs arrêts de travail. Lorsque le CCRI a reçu la demande de M. MacKinnon, il a décidé que la guerre économique devait cesser et qu'une ou un arbitre devait régler le conflit. La même chose s'est produite dans les ports de Colombie-Britannique, où les négociations, commencées en mars 2023, se sont poursuivies jusqu'en novembre 2024, ainsi que dans les ports de Montréal et de Québec, où les conflits ont duré encore plus longtemps. Au cours de ces longues négociations, les syndicats avaient exercé leur droit de grève de manière sporadique, ce qui avait incité les employeurs à tenter de faire déclarer « essentiels » les travailleurs et travailleuses et donc de limiter leur droit de grève. Quand cela n'a pas fonctionné, les employeurs ont prétendu que les syndicats menaient une grève illégale. Ce deuxième argument a également été rejeté par les tribunaux. Les employeurs ont alors mis les travailleurs et travailleuses en lockout et fait appel à des briseurs de grève. Le ministre a saisi le CCRI qui a imposé un règlement. Le droit de grève des travailleurs et travailleuses a été contrecarré par l'application du Code canadien du travail et non par une mesure législative contraire à la Charte.
Le conflit à Postes CanadaLa ministre Hajdu, récemment nommée, a trouvé dans le Code canadien du travail une autre disposition susceptible d'être utilisée pour restreindre la liberté d'association et le droit de grève alors qu'il y avait une grève à Postes Canada. Les négociations entre Postes Canada et le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) trainaient en longueur. L'ancien ministre du Travail, Steven MacKinnon, qui avait d'abord géré ce conflit, était intervenu après une grève légale de cinq semaines. Il avait alors ordonné au CCRI de suspendre le droit de grève des travailleurs et travailleuses. Admirez le tour de passe-passe juridique : MacKinnon n'a pas supprimé le droit de grève protégé par la Charte. Il a simplement demandé qu'il soit suspendu par un organe indépendant et non par le corps législatif. C'est d'une subtilité déconcertante. Le syndicat a trouvé le ministre astucieux et a demandé à un tribunal de déclarer cette démarche illégale. L'issue de ce litige n'est pas encore connue. Pendant ce temps, le droit de grève du syndicat a été suspendu pendant 90 jours. Ce délai est arrivé à échéance en mai 2025, bien après la période de Noël, et les travailleurs et travailleuses ont alors exercé leur droit de grève conformément à la loi. La nouvelle ministre responsable, Patty Hajdu, a alors invoqué l'article 108.1 du Code canadien du travail. Mais avant cela, il y a eu une importante intervention judiciaire. MacKinnon a eu recours à l'article 108 du Code canadien du travail pendant la suspension du droit de grève des postiers. Cette disposition a été très rarement utilisée. Elle permet à un ministre du Travail de mettre en place une commission d'enquête industrielle, ce que MacKinnon a fait.
Le rapport du commissaire KaplanEn décembre 2024, l'avocat et arbitre William Kaplan a été chargé de rédiger un rapport sur l'état du conflit et les chances d'une résolution négociée. Il a également été chargé d'évaluer la viabilité économique de Postes Canada, question soulevée par l'employeur pour justifier sa position intransigeante lors des négociations. Le commissaire devait formuler des recommandations sur la manière de parvenir à une solution. Il a jugé qu'il était peu probable que la libre négociation permette de résoudre les problèmes, surtout après avoir constaté que Postes Canada se trouvait dans une situation financière désespérée. Cela signifiait évidemment qu'il considérait que l'employeur avait raison de rejeter les demandes de ses employé-es syndiqués et qu'il fallait soutenir les efforts de la direction pour relancer l'entreprise. Cela suggérait que les membres du STTP devaient avaler une pilule amère. Le STTP a présenté une série de plans pour aider Postes Canada à améliorer sa situation financière et à rétablir certains services. Selon le syndicat, tout le monde y gagnerait. Le commissaire Kaplan a rejeté ces suggestions. Son rapport a aidé Postes Canada à formuler son offre finale, selon laquelle les membres du syndicat devaient faire d'importantes concessions pour assurer la pérennité de l'entreprise. C'était une offre que le STTP ne pouvait pas accepter, ce que Postes Canada et le ministre savaient pertinemment. Par la suite, la nouvelle ministre responsable, Mme Hajdu, a autorisé Postes Canada à présenter cette offre directement aux membres de l'unité de négociation.
L'individu contre le collectifCe type de disposition, qui permet à un employeur de présenter sa dernière offre à des salarié-es individuellement, n'est pas propre à la juridiction fédérale. Le fait qu'elle figure dans des lois conçues pour promouvoir la négociation collective par un syndicat témoigne du profond antagonisme entre la classe dominante et l'organisation ainsi que l'action collective des travailleurs et travailleuses, même si la classe dominante a dû accepter le syndicalisme. Elle ne cesse de promouvoir l'individu au détriment du collectif. Elle donne d'une main, mais reprend en douce une partie de ce qu'elle a donné.
Un principe, non formulé, fonde ces dispositions qui permettent à un employeur de présenter sa dernière offre directement aux employé-es. Même si, en droit, les travailleurs et travailleuses ne sont pas partie prenante de toute convention collective, ils et elles doivent avoir le pouvoir d'outrepasser les droits du syndicat en tant que mandataire légal et responsable de la signature et de l'application de la convention collective.
Si les données montrent que les travailleurs et travailleuses soutiennent généralement leur syndicat lorsqu'on leur présente une offre finale, le simple fait que le processus remette en question le respect de l'autorité du syndicat et la légitimité de son autonomie peut conduire les syndicats à faire des concessions qu'ils n'auraient pas faites autrement, simplement pour éviter l'utilisation du droit statutaire de soumettre les dernières propositions de l'employeur directement aux membres de l'unité de négociation. Cela a un effet dissuasif sur la position de négociation des syndicats. C'est un autre obstacle à la libre négociation collective.
L'antisyndicalisme du gouvernement CarneyLa ministre Hajdu a froidement et délibérément permis à Postes Canada, un employeur intransigeant, d'utiliser cet outil antisyndical. Il est indéniable que les gouvernements libéraux, qu'ils soient dirigés par Justin Trudeau ou Mark Carney, recourent fréquemment à des manœuvres juridiques pour harceler les syndicats et restreindre le droit de grève.
Bien entendu, les syndicats s'opposeront à ces tentatives, orchestrées par des avocats, de faire échec à l'esprit de la loi. Le syndicat des Teamsters et le STTP ont d'ailleurs déjà engagé des poursuites judiciaires. D'autres suivront. J'ai enseigné le droit du travail pendant de nombreuses années et je pense qu'il serait illusoire de prédire la réaction des juges. Ils aiment souvent être formalistes, c'est-à-dire suivre les règles telles qu'elles sont écrites, même si elles sont contraires aux sensibilités sociales. Les manipulations du Code canadien du travail sont comparables à celles des fraudeurs fiscaux, car elles reposent également sur des règles strictes et sur une distinction formelle, mais insoutenable dans les faits, entre les sociétés et leurs administrateurs. Cela permet aux riches de cacher leur argent et de le blanchir. Cette adhésion rigide à une lecture littérale de la loi, au détriment de son esprit et des deniers publics, a conduit le président étatsunien Barack Obama à reconnaitre que les pratiques d'évasion fiscale des plus riches étaient immorales mais pas illégales et qu'il n'y pouvait pas grand-chose. Il en va de même lorsque les gouvernements des libéraux cherchent à échapper à leurs obligations en invoquant les articles 107, 108 et 108.1, ignorant ainsi leurs propres déclarations en faveur du respect des syndicats et de la légitimité de la libre négociation collective.
Les syndicats soutiendront que des dispositions telles que les articles 107, 108 et 108.1 permettent au gouvernement d'échapper à l'obligation que la Cour suprême lui a imposée de respecter le droit de grève et qu'il ne devrait donc pas y recourir. Mais certains tribunaux, estimant qu'il n'est pas de leur ressort d'annuler des lois dûment promulguées, peuvent décider qu'ils doivent accepter le recours à ces lois. Ce type de lecture littérale du droit statutaire est courant.
Ces astuces juridiques sont peut-être légales, mais elles sont délibérément antisyndicales. Peut-être les tribunaux finiront-ils par statuer que le gouvernement des libéraux a abusé des articles 107, 108 et 108.1. Rappelons qu'il a fallu 28 ans pour que les syndicats obtiennent le droit de grève protégé par la loi. Si maintenant le droit de grève est sournoisement dilué, les dégâts seront peut-être ultimement très importants.
L'idée circule que les syndicats devraient être contenus alors que les capitalistes font face à une crise majeure du type de capitalisme qu'ils veulent maintenir. L'affaiblissement systématique des droits durement acquis par les travailleurs et travailleuses du fédéral, tel que le droit de grève, s'inscrit dans une campagne de retour à une époque antérieure où les syndicats n'étaient pas légalement ou politiquement reconnus comme un contre-pouvoir nécessaire pour compenser les avantages et les privilèges du patronat.
Ce mépris délibéré des intérêts des travailleurs et travailleuses, en particulier lorsque des syndicats librement choisis les défendent, se reflète dans la composition même du gouvernement Carney. Le Canada n'a jamais eu de ministre du Travail, mais il a eu de nombreux ministres chargés de ce portefeuille. Toutefois, le gouvernement Carney semble accorder moins d'importance aux questions du travail que les gouvernements précédents. C'est la raison pour laquelle il y a maintenant un secrétaire d'État au travail, l'avocat et chef d'entreprise John Ruccellai. Un secrétaire d'État doit faire montre de leadership spécifique sur des questions ou des priorités spécifiques dans le cadre d'un portefeuille plus important d'un ministre. En d'autres termes, c'est un laquais au service d'un membre du cabinet plus haut placé. Lorsque le gouvernement a cherché à mettre fin au conflit entre Postes Canada et le STTP, la ministre Hadju était la plus haut placée au cabinet. Elle est considérée comme très compétente, car son ministère semble exiger une grande variété de compétences et de connaissances. Son mandat comprend en effet les tâches précédemment accomplies sous la direction d'un ministre spécialisé, ainsi que celles attribuées au ministre de la Famille, de l'Enfance et du Développement social, au ministre des Aînés, au ministre des Services aux citoyens et au ministre de la Diversité, de l'Inclusion et des Personnes handicapées.
Officiellement, elle est ministre de l'Emploi et de la Famille. Les emplois sont bien sûr occupés par des individus, et ce qui importe à ces personnes, ce sont leurs conditions de travail. En associant les questions du travail collectif et individuel à celles de la diversité, de la famille, des enfants et des citoyens, le message est clair. Le titre « Emploi et famille » souligne que le gouvernement est là pour aider les personnes vulnérables, les enfants, les personnes âgées, les demandeurs et demandeuses de citoyenneté démunis ainsi que les travailleurs et travailleuses. Si ce mandat comprend les responsabilités de l'ancien ministre du Travail, qui mettait l'accent sur la négociation collective et le syndicalisme, la consolidation de ces responsabilités en un ministère chargé de veiller sur les individus indique que le gouvernement Carney souhaite minimiser l'importance de la collectivité autant que faire se peut.
ConclusionToute allusion à l'importance de l'histoire des luttes collectives menées par les travailleurs et travailleuses en tant que classe contre l'exploitation des individus par les capitalistes dans la formation de notre économie politique est enterrée aussi profondément que possible. Tout est fait pour que la relation entre les détenteurs de capital et les travailleurs et travailleuses ne soit pas perçue comme différente de tout autre type de question sociale, comme les conflits familiaux, le bien-être ou les questions de citoyenneté. On ignore délibérément les classes sociales. La relation travail-salaire est controversée, car elle reflète une lutte directe entre deux classes, à la différence des autres problèmes sociaux du ministère d'Hadju.
Le Premier ministre Carney se présente comme l'homme politique d'un Canada nouveau, plus prospère et plus souverain. Quels que soient ses projets et ceux de son gouvernement, il ne veut certainement pas que la classe ouvrière fasse trop de progrès ni qu'elle ait son mot à dire sur le type de société que nous pourrions vouloir. Ses attaques contre les travailleurs et travailleuses syndiqués du fédéral s'inscrivent dans la lignée de l'approche hostile du gouvernement Trudeau et visent à affaiblir davantage le pouvoir de la classe ouvrière. Sa tentative de marginalisation des syndicats, de leurs valeurs et de leur action est délibérément dévalorisante. Il veut renforcer l'influence du patronat et répéter à la population que des travailleurs et travailleuses cupides l'empêchent de profiter des services fournis par les acteurs privés, le gouvernement et les partenariats public-privé. C'est précisément parce que les syndicats ont un certain pouvoir politique lorsqu'ils font la grève qu'ils sont considérés comme le véritable ennemi de « Build, baby, build[2] » (« Construis, bébé, construis »).
La classe ouvrière a déjà eu affaire à des ennemis plus coriaces. Elle saura se défendre. Elle l'a toujours fait.
Par Harry Glasbeek, professeur émérite et chercheur principal à la faculté de droit Osgoode Hall de l'Université York de Toronto, auteur de nombreux articles et livres, dont Class Privilege. How Law Shelters Shareholders and Coddles Capitalism (2017), Capitalism. A Crime Story (2018) et Law at Work. The Coercion and Co-option of the Working Class (2024)
Cet article est une traduction adaptée par André Frappier de l'article paru dans Canadian Dimension le 7 juillet 2025 et intitulé « How the Liberals are eroding workers' Charter-protected rights. Legal tactics and the federal assault on collective bargaining » . ↑ « Build, baby, build » : l'expression reprend le « Drill, baby, drill » (« Fore, bébé, fore ») lancé par des républicains en campagne électorale en 2008 en faveur de l'industrie pétrolière. Au Canada, elle signifie « Plus d'oléoducs, plus de mines, plus d'infrastructures ». Harry Glasbeek, « The ‘elbows up' campaign for a Canada the left does not want. In the race to rebuild Canada, ideas and ideology matter » (« La campagne du “coude en l'air” dont la gauche ne veut pas. Les idées et l'idéologie comptent dans la course pour reconstruire le Canada »), Canadian Dimension, 12 juin 2025. ↑
28.03.2026 à 16:58
Chléo Pelletier
L'hydroélectricité est un élément incontournable de l'imaginaire nationaliste québécois. Souvent présenté comme un fleuron national et une fierté d'ingénierie, le développement de l'hydroélectricité s'inscrit dans un processus d'accaparement des territoires et des ressources par l'État colonial québécois. Cela s'exerce aux dépens des droits des Premiers Peuples, de l'intégrité de leurs territoires et de leurs modes de vie. En quoi l'hydroélectricité est une forme de dépossession coloniale, une autre facette de l'extractivisme au Québec ?
J'ai grandi en France rurale avec l'imaginaire européen fondé sur la Doctrine de la découverte. J'ai longtemps cru aux récits populaires du Québec comme une terre d'accueil chaleureuse sur fond de paysages nordiques. J'apprenais à l'école que l'hydroélectricité était une énergie verte et que l'Amérique du Nord excellait dans ce domaine. Je n'apprenais pas le rôle de la France dans l'établissement de colonies ailleurs que dans les « départements français d'outre-mer » et en Afrique – rôle qui, d'ailleurs, était trop souvent conjugué au passé. Mon imaginaire des peuples autochtones en Amérique du Nord se limitait à Lucky Luke, Pocahontas et Bouba le petit ourson… Oui, c'est assez limitant.
J'ai fait le choix de venir m'installer au Québec et ce choix est venu avec une responsabilité commune à l'ensemble des Québécois·es : celle de reconnaître mon héritage colonial et de constater que j'ai encore beaucoup à apprendre. Je vous partage ici des bribes de mes apprentissages sur l'histoire de l'hydroquébécisme.
Naissance de l'hydronationalisme québécoisC'est à partir des années 1930 que la marche vers l'étatisation de l'hydroélectricité s'enclenche. Alors que la question de la nationalisation de l'hydroélectricité deviendra centrale aux campagnes électorales de Jean Lesage et de Robert Bourassa, avant eux, l'Union Nationale de Maurice Duplessis encourageait la privatisation des ressources hydrauliques. À la demande de ce premier ministre, plusieurs projets hydroélectriques ont vu le jour, avec pour objectif d'alimenter les activités de l'industrie minière, comme avec la centrale Rapide-7 en Abitibi, territoire anicinape. Les Innu·es n'ont pas été épargné·es non plus puisque sous Duplessis est né le projet Bersimis (en 1953) qui a été réservé à Hydro-Québec pour développer ses expertises techniques avant de s'attaquer à d'autres rivières innues pour des projets plus connus, comme Manic-5.
Hydro-Québec s'officialise en avril 1944 [1], et avec lui, l'hydronationalisme québécois. Cela commence par la nationalisation de deux compagnies : la Beauharnois Light Heat and Power et la Montreal Light Heat and Power. En 1960, Hydro-Québec n'est pourtant que responsable de 32,4 % [2] de la production électrique dans la province, ce qui encouragea le parti libéral, lors de son retour au pouvoir cette même année, à nationaliser l'ensemble des autres compagnies hydroélectriques.
En 1962-1963, sous le gouvernement de Jean Lesage, l'ensemble des ressources électriques du Québec passera sous la gouverne d'Hydro-Québec [3]. Dans un contexte d'après-guerre suivi de la Révolution tranquille, la nationalisation de l'hydroélectricité est présentée comme une solution d'avenir. Sous-jacente, se forme cependant l'instrumentalisation de l'hydroélectricité pour affirmer une identité canadienne-française coloniale et pour assouvir le désir de contrôle des territoires du gouvernement libéral.
« Instrumentaliser » ? « Identité coloniale » ? « Assouvir » ? Laissez-moi vous partager les paroles de nos politiciens pour justifier mon choix de mots :
« L'État québécois est le point d'appui collectif de la communauté canadienne-française. L'État québécois n'est pas un étranger parmi nous. Allons-nous le comprendre ! C'est à nous. Il est à nous. Il nous appartient et il émane de nous. » [4]
Jean Lesage, premier ministre du Québec (1960-1966)
« Le territoire du Québec est immense et en grande partie inexploré. […] C'est toute l'histoire du Québec qu'il faut réinventer ; c'est le courage et la volonté de nos ancêtres qu'il faut répéter au XXe siècle ; c'est notre territoire qu'il faut occuper ; c'est la Baie James qu'il faut conquérir. Nous avons décidé que le temps en était venu. » [5]
Robert Bourassa, premier ministre du Québec (1970-1976 ; 1985-1994)
Le contexte sociopolitique chancelant de l'après-guerre, accompagné du « règne » de Maurice Duplessis (1936-1939 et 1944-1959), ont été des facteurs menant à intensifier l'instrumentalisation de l'hydroélectricité dans la campagne politique libérale pour en faire une source d'espoir pour l'avenir du Québec. Dans les décennies suivantes, « [l]es paysages patrimoniaux des Eeyouch [entre autres] sont ainsi devenus les décors de ce développement et de l'hydroélectricité, le principal moteur de cette trajectoire nationale » [6].
Une énième stratégie coloniale dissimuléeComme le démontre Caroline Desbiens dans son ouvrage Puissance Nord, les projets hydroélectriques d'envergure au Québec n'ont pas seulement été mis en place pour répondre aux politiques économistes de l'époque, mais également pour établir une « souveraineté culturelle » [7] québécoise dans la province. Effectivement, ces projets ont été mis en place dans des termes de modernité industrielle qui ont fortement modelé le quotidien d'une génération complète d'ouvrier·ères et de leurs familles – Allochtones et Autochtones. L'hydroélectricité au Québec constitue un patrimoine industriel associé non seulement au développement économique, mais également à un ancrage socio-culturel dans les mémoires individuelles et collectives, et dans le reflet de la province sur le plan international. De plus, le harnachement des rivières et leur industrialisation – sans consentement libre, éclairé et continu des peuples autochtones – sont des actes perpétuant le colonialisme de peuplement et les politiques assimilationnistes. Rappelons-le : les Autochtones étaient considéré·es, selon la Loi sur les Indiens, comme mineur·es jusqu'en 1951, iels n'ayant pas le droit d'engager d'avocat, de pratiquer des rituels et cérémonies, ou d'aller à l'université sans perdre leur « statut d'Indien ».
Au fil des années, une portion de plus en plus considérable de la production électrique sera exportée à l'international, à l'instar des ressources minières extraites des sols de l'Eeyou Istchee, du Nunavik et du Nitassinan. La part des États-Unis dans le développement d'Hydro-Québec n'est d'ailleurs un secret pour personne. Dans son ouvrage L'Énergie du Nord [8], le premier ministre Robert Bourassa ne cache pas l'intérêt de son gouvernement pour ce marché florissant, comme en témoigne l'auteur de sa préface, James Schlesinger, économiste américain, fervent de discussions stratégiques militaires.
L'exemple le plus répandu dans l'imaginaire des Québécois·es lorsqu'il est question d'aménagement hydroélectrique est sans doute celui du complexe La-Grande en Eeyou Istchee/Baie-James, sous le gouvernement Bourassa. Signée en 1975, la Convention de la Baie James et du Nord Québécois (CBJNQ) a vu le jour en raison des revendications de la part des Eeyouch qui s'opposaient à l'appropriation de leur rivière par l'État québécois. C'est seulement près de 30 ans plus tard que les Eeyouch ont vu la CBJNQ pleinement mise en œuvre par la « Paix des Braves » [9] en 2002 ; d'ailleurs, aucune entente similaire n'a encore été convenue avec les autres Premières Nations du Québec, hormis les Naskapi·es qui font maintenant partie de cette Convention.
Le Nitassinan – territoire ancestral des Innu·es, qui chevauche en partie le territoire d'application de la CBJNQ – voit pourtant ses principaux axes hydriques drastiquement modifiés, et ce, depuis 1953 avec Bersimis-1. Avant même la création d'Hydro-Québec, d'autres compagnies s'étaient déjà approprié les rivières ancestrales autochtones. Parmi les 11 compagnies hydroélectriques de l'époque, prenons l'exemple de la Shawinigan Water and Power Company. Exerçant son pouvoir sur les territoires atikamekw nehirowisiwok, les installations hydroélectriques que l'on observe le long des routes hydriques des Atikamekw Nehirowisiwok ont commencé à apparaître dans les années 1910 ! [10]
Qu'en est-il aujourd'hui ?À part pour les Eeyouch, les Inuit et les Naskapi·es qui ont, après de longues batailles, réussi à obtenir des ententes à long terme, pour la majorité des autres Premières Nations du Québec, les relations sont encore tendues avec Hydro-Québec.
Et si les mesures de dédommagement permettaient au moins à toutes les communautés autochtones du Québec d'avoir accès à de l'eau potable et à de l'électricité comme pour la population québécoise ? À Kitcisakik, communauté anicinape située à deux heures de Val-d'Or, l'électricité devrait se rendre en 2025, mais il ne serait pas possible de raccorder les maisons à un système d'eau courante sans déménager la communauté [11].
Pourquoi les Autochtones ont-iels à payer l'électricité alors que les centrales qui la fournissent ont été construites sur leurs territoires, la majeure partie du temps sans leur consentement, et ont modifié de façon irréversible leurs modes de vie ?
Alors que la privatisation de l'eau n'est guère acceptable, on peut arguer que la nationalisation de celle-ci dans une province du Canada – pays (néo)colonial – ne l'est pas plus. En effet, parmi les nombreuses stratégies d'assimilation et d'effacement des peuples autochtones au Canada (tels que les pensionnats autochtones, la Loi sur les Indiens, la rafle des années 1960 ou le Livre blanc de 1969), l'accaparement des ressources et des territoires est une stratégie plus discrète, car multisectorielle et continue.
Ces questions sont légitimes à poser, puisqu'elles témoignent directement d'un dysfonctionnement systémique et actuel de notre rapport collectif aux ressources naturelles, mais aussi parce qu'elles mettent en lumière le privilège de l'Hydroquébécois·e.
[1] Hydro-Québec, « 1930-1944 – La marche vers l'étatisation ». En ligne : www.hydroquebec.com/histoire-electricite-au-quebec/chronologie/marche-vers-etatisation.htm
[2] Radio-Canada, « les débuts de la nationalisation de l'électricité au Québec en 1944 ». En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1163359/nationalisation-electricite-hydro-quebec-histoire-archives
[3] Stéphane Savard, « Les communautés autochtones du Québec et le développement hydroélectrique : un rapport de force avec l'État, de 1944 à aujourd'hui », Recherches amérindiennes au Québec, vol. 39, n°1-2, p. 47–60.
[4] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.
[5] Robert Bourassa, La Baie James, Montréal, Les Éditions du jour, 1973, p. 12.
[6] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.
[7] Caroline Desbiens, Puissance Nord – Territoire, identité et culture de l'hydroélectricité au Québec, Québec, Les Presses de L'Université Laval, 2015, p. 38.
[8] 38—Robert Bourassa, L'Énergie du Nord – La force du Québec, Montréal, Québec/Amérique, 1985, p. 9-22.
[9] 39—Nom officiel : « Entente concernant une nouvelle relation entre le gouvernement du Québec et les Cris du Québec »
[10] Hydro-Québec, « Une rivière fougueuse ». En ligne : www.hydroquebec.com/barrage-gouin/une-riviere-fougueuse.html
[11] Radio-Canada, « La communauté de Kitcisakik aura accès à l'électricité en 2025 ». En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1880301/projet-electrification-animiki-ickote-hydro-quebec
Chléo Pelletier (iel), candidat·e au doctorat en sciences géographiques, Université Laval
Illustration : Elisabeth Doyon
28.03.2026 à 16:41
Quentin Lehmann
Un boom d'exploration minière menace les territoires, la dénationalisation d'Hydro-Québec met en péril l'héritage énergétique québécois et des subventions de plusieurs milliards de dollars sont accordées à des multinationales étrangères. Ces réalités sont le résultat de la nouvelle filière batterie. Faisant appel à l'imaginaire séduisant de l'écomodernisation, ce projet néolibéral et colonial dissimule toutefois des risques importants et reconduit l'exploitation du territoire et du vivant.
Cette nouvelle filière [1] vise à faire du Québec le futur « leader mondial de l'économie verte » en agençant opportunités économiques et écologie. Malgré la place essentielle qu'occupe Northvolt dans l'économie de la batterie, il n'en représente qu'une simple composante. Il est essentiel de penser le Projet Saint-Laurent, la matérialisation de la vision financière défendue par François Legault dans son ouvrage Cap sur un Québec gagnant : le Projet Saint-Laurent, dans sa globalité pour discerner les liens entre les explorations minières, la création de zones d'innovation et de manufactures de batteries, les agrandissements de ports et d'autoroutes et les promesses de nouveaux barrages hydroélectriques.
Champ libre aux minièresBien que dans le paysage médiatique, le marché québécois de la batterie se limite généralement à Northvolt et aux usines de Bécancour, il est bien plus colossal qu'il ne le paraît [2]. Les grands titres des journaux l'annoncent, une « ruée vers l'or blanc » est en cours au Québec. Le Québec, détenteur de 25 % des réserves de lithium en Amérique du Nord et abritant des réserves d'autres « minéraux critiques et stratégiques » (MCS) comme le graphite, le phosphate, le niobium, le zinc, le nickel et le cobalt, est en proie à une nouvelle vague d'exploration minière. De futures mines menacent tant les territoires eeyouch (cris) et inuit au nord que les territoires nehirowisiw (atikamekw) et anishnabewaki (anishinabeg) au sud. Depuis 2021, ce sont plus de 165 155 nouveaux claims miniers qui ont été enregistrés, ce qui représente un bond de 65 % en deux ans.
Perpétuant et intensifiant le projet extractiviste de l'État québécois, la Coalition Avenir Québec (CAQ) cherche à attirer des géants miniers tels que Rio Tinto en faisant miroiter des promesses de faibles coûts d'exploitation, de subventions et de rentabilité. L'extraction de MCS est essentielle au développement de la filière batterie, puisqu'elle permet une proximité avec les autres industries du même marché. Cette interdépendance prend la forme de minières, comme Nemaska Lithium ou Nouveau Monde Graphite, qui possèdent autant les moyens d'extraction que les manufactures de première transformation pour la batterie.
Pour répondre aux besoins énergétiques industriels et extractivistes, quatre nouveaux barrages hydroélectriques sont annoncés, ainsi que la possibilité pour les entreprises de posséder leur propre circuit d'énergie. Il est aussi question de rouvrir de la centrale nucléaire de Gentilly-2 située à Bécancour. Ce faisant, la voie se dessine pour une privatisation et une croissance importantes dans le domaine énergétique. Accusés de faire du Québec le « Dollarama de l'énergie » pour attirer les multinationales étrangères, François Legault et Pierre Fitzgibbon continuent malgré tout à brader les mégawatts et à menacer le monopole d'Hydro-Québec pour accommoder les industries. Quelques mois après un discours de Fitzgibbon appelant à la sobriété énergétique des ménages, les 1000 mégawatts disponibles pour des projets industriels ont été distribués à des entreprises de la filière batterie et de celle de l'hydrogène vert.
À de nombreuses reprises, les expert·es en énergie de la société civile ont réclamé un dialogue social sur l'avenir énergétique [3]
tout en sonnant l'alarme quant aux futures pénuries d'électricité créées par une nouvelle industrie aussi énergivore. Ces expert·es soulignent aussi les incohérences écologiques, coloniales et économiques implicites à la réalisation de nouvelles infrastructures hydroélectriques. Malgré ces avertissements, la CAQ continue de promettre de l'énergie au plus bas prix en Amérique du Nord aux multinationales étrangères avec comme projet de harnacher de nouvelles rivières.
La Silicon Valley du Saint-LaurentUn autre pan du projet concerne la techno-industrie. Les nouvelles « zones d'innovation du Québec » (ZIQ), version locale des technopoles californiennes, ont pour but premier l'établissement et l'essor de la techno-industrie. Les objectifs sont clairs : accroître le passage de l'idée au marché, attirer les investissements privés et étrangers pour favoriser la croissance « propre et durable ». La ZIQ de la Vallée de la transition énergétique, composée de Shawinigan, Trois-Rivières et surtout Bécancour, sera, avec l'aide du gouvernement provincial et conjointement avec l'Université du Québec à Trois-Rivières, le cœur des filières batterie et de l'hydrogène vert, accueillant les plus gros projets d'usines et les centres de recherche de ces deux filières.
Les multinationales automobiles General Motors et POSCO ont déjà amorcé la construction de l'usine de cathodes de batteries Ultimum Cam, à Bécancour. Le projet s'est vu octroyer des prêts totalisant 297,87 millions de dollars par Québec et Ottawa. Suivront les milliards de dollars en prêts déjà promis aux autres « gros joueurs » tels que les partenaires EcoProBM, SK ON et Ford (644 M$), Northvolt (7 G$), Vale (55 M$) et d'autres. Selon Investissement Québec, un total de 15 milliards de dollars d'investissements est prévu pour l'ensemble de la filière – environ 46 % des investissements déjà engagés sont publics. Le rêve de Legault, celui de faire « fructifier » la vallée du Saint-Laurent pour créer notre propre Silicon Valley, est en voie de se réaliser.
En outre, aspirer à devenir la « batterie de l'Amérique du Nord » passe nécessairement par une croissance des importations et des exportations. La CAQ déposait en 2014 une réflexion sur le rôle économique du fleuve, laquelle a mené à son actuel projet économique maritime nommé « Avantage Saint-Laurent [4] ». Le fleuve jouant un rôle central dans la technopolisation du Québec, il est prévu d'agrandir et de moderniser les ports en eau profonde de Salaberry-de-Valleyfield, de Montréal à Contrecœur, de Trois-Rivières, de Bécancour, de Québec, de Baie-Comeau et de Sept-Îles. Ceux-ci sont destinés à favoriser l'exploitation minière du nord du Québec et à permettre la croissance de nouveaux marchés, dont celui de la batterie. De cette manière, le rachat par le gouvernement provincial du parc et du port industriel de LaPrade à Bécancour, au coût de 19 millions de dollars, vise à faciliter l'installation des grandes multinationales de la filière. Dans cette région, l'élargissement de l'autoroute 30 et 55 est aussi prévu, aux frais des contribuables (343 M$), pour le bien de la techno-industrie. Ce phénomène est le même pour le reste du Québec. Uniquement sur le terrain de Northvolt, le financement des activités préalables à l'usine s'élève à 200 millions de dollars pour le Québec.
Balafrer les forêts du Nord par la construction de routes minières, élargir les autoroutes sur les terres arables et bétonner les abords du fleuve sont les revers d'un développement aussi imposant.
Une filière déconnectée des besoinsLa position de chef de file mondial d'un marché « vert » en pleine croissance peut sembler fructueuse aux premiers abords. Cependant, la filière batterie est loin de correspondre aux promesses avancées par ses instigateur·trices.
Pour le Québec, le Projet Saint-Laurent représente un non-sens économique. Comme pour toute nouvelle filière fondée sur l'innovation technologique en fort besoin de croissance, l'attraction de capitaux à haut risque est nécessaire à son développement. S'intégrer à la compétition internationale du marché de la voiture électrique nécessite que l'État québécois octroie aux multinationales de très généreux incitatifs comme des subventions substantielles, des promesses d'aménagements préalables, une proximité géographique, ainsi qu'un accès à de l'énergie renouvelable, fiable et au rabais. Attirer de « gros joueurs », c'est s'inscrire dans les longues chaînes d'approvisionnement mondiales financiarisées et instables, sans avoir de mainmise sur les décisions ni de réelles garanties de retombées économiques locales. Contrairement à ce que prétend la CAQ, qui s'appuie sur le mythe pourtant largement discrédité du ruissellement de la richesse, investir massivement dans ces multinationales étrangères ne profitera pas à toute la société. D'ailleurs, à l'échelle locale, la filière batterie est complètement déconnectée des réalités économiques québécoises. Elle s'impose dans un marché inadapté et enfreint les bonnes pratiques de développement économique régional [5].
En vérité, le Québec fait face à une importante pénurie de main-d'œuvre, le rendant inapte à combler les milliers d'emplois promis sans mettre en danger les secteurs existants. À cela s'ajoutent le manque de recherche universitaire sur les technologies de la batterie et l'inexistence d'un marché local pour celles-ci, ce qui remet en cause la volonté de développer les expertises québécoises en innovation. D'autre part, depuis les fermetures de grosses industries telles qu'Electrolux, Belgo et Rio Tinto Alcan, les régions concernées sont parvenues à rétablir une certaine vitalité grâce à un processus de diversification économique. L'effet boomtown créé par l'arrivée d'une techno-industrie mondialisée met à risque l'autonomie économique de ces régions. Elle oblige d'importantes dépenses d'adaptation pour les municipalités tout en menaçant la pérennité des PME, le tout sans promesse de stabilité à long terme. Suivre aveuglément ce modèle d'économie extractiviste, mondialisée et dominée par des multinationales étrangères mène ni plus ni moins à un horizon d'aliénation économique.
L'économie d'abord, l'environnement… jamaisEncore une fois, les projets économiques sont privilégiés au détriment des enjeux écologiques. Effectivement, au-delà du manque de considération pour la biodiversité, les aberrations se multiplient lorsqu'on considère les réalités écologiques de la filière batterie. Ses porteur·euses la défendent en invoquant leurs efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais il ne faut pas se laisser duper. La réduction des émissions, bien que cruciale, ne reste qu'un seul des facteurs de l'équation environnementale. Loin d'être une solution miracle aux crises écologiques, le développement de l'industrie de la voiture-solo électrique aggrave d'autres enjeux socio-environnementaux et ne fait que déplacer les émissions de carbone dans d'autres pays et secteurs de production.
L'effet de verrou (lock-in) se comprend comme une dépendance pérenne à un sentier, à sens unique, issu de choix technologiques, institutionnels, organisationnels et économiques. Ainsi, en continuant d'investir dans le tout-à-l'automobile, les décideur·euses verrouillent à long terme le maintien du mode de vie de banlieue et de ses répercussions : l'étalement urbain, la bétonisation des terres arables, le définancement des transports collectifs, les dépenses dans les infrastructures autoroutières, la substitution du parc automobile, l'urbanisme tout-à-l'auto et la destruction des écosystèmes. Ces externalités du marché de l'automobile créent aussi leur propre verrou et entravent les autres sentiers possibles, soit le transport collectif, la densification, la décroissance, ou encore l'urbanisme à échelle humaine. Ces verrous justifient aussi d'autres choix écocidaires en donnant carte blanche à une nouvelle industrie extractiviste et automobile spoliatrice. Cette version de la transition énergétique empêche de remettre en question nos modes de production et nos rapports aux territoires. Rappelons qu'aucune technologie ou innovation ne fera de la croissance verte une stratégie viable, ni même « durable ».
Le clientélisme avant la démocratieLe processus de développement de la filière batterie est, de plus, entaché par des incohérences et des atteintes récurrentes aux procédures démocratiques. Ce phénomène s'illustre notamment par la déconcertante servilité de la CAQ face à l'industrie automobile. Annoncé dans la foulée d'un accord passé sous secret industriel, Northvolt Six est aujourd'hui le plus gros investissement public-privé de l'histoire du Québec. Paradoxalement, le projet ne respecte presque aucune bonne pratique démocratique existante pour encadrer les projets privés de ce type.
Le gouvernement caquiste cumule déjà une longue liste d'irrégularités, entre le boycottage délibéré du Bureau d'audiences publiques pour l'environnement (BAPE), la discréditation publique des inquiétudes citoyennes, les attaques directes contre les journalistes préoccupé·es, la rapidité de la mise en place des travaux préalables et les documents publics lourdement caviardés. Les fonctionnaires du ministère de l'Environnement en sont même arrivé·es à dénoncer la « commande politique » passée par le ministre en négligeant consciemment sa mission « l'instant d'un dossier ». Ces enjeux peuvent se résumer à trois aspects structurants et d'ailleurs récurrents lors de l'implantation d'une nouvelle industrie au Québec [6] : le consensus discret et opaque entre le gouvernement et les entreprises pour accélérer les processus de mise en place, le monopole des entreprises privées sur l'expertise et la mise en œuvre des projets, et enfin l'exclusion des acteur·trices tier·ces (société civile, Premières Nations) dans les décisions qui les concernent. Cette logique de développement économique clientéliste réitère aussi un passé extractiviste et colonial nuisant aux espoirs de réconciliation. En limitant les pouvoirs de l'État, des municipalités, des Premières Nations et des citoyen·nes face à cette techno-industrie puissante et mondialisée, la CAQ trace les contours d'une dystopie libérale.
Les changements climatiques, une occasion d'affairesLe Projet Saint-Laurent est une hydre capitaliste dont la filière batterie n'est qu'une des têtes. En plus des autres zones d'innovation du Québec, comme la zone DistriQ pour l'informatique quantique et Techtrum pour le numérique, d'autres villes comme Rouyn-Noranda, Longueuil et Rimouski réclament aussi leur ZIQ afin de développer leur industrie. En même temps, le marché de l'hydrogène vert et des bioénergies se développe malgré les avertissements des expert·es sur cette filière. Chacun de ces projets se rapporte à une même idéologie : « faire de la lutte contre les changements climatiques un levier majeur de développement économique et de rayonnement international [7] ». Assimiler l'écologie à la croissance économique reconduit inévitablement l'exploitation du territoire et du vivant. Dans un monde où les ressources sont limitées et en voie d'être épuisées, une prospérité sans croissance devrait, tout au contraire, être au cœur de la transition à effectuer.
[1] Nous pourrions ajouter ici les filières de l'hydrogène vert et des technologies de pointe quantique et numérique.
[2] Pour plus de détails, consulter la cartographie disponible en ligne : Quentin Lehmann, « Projet Saint-Laurent : le Québec comme Batterie de l'Amérique du Nord », Praxis. En ligne : praxis.encommun.io/cn/epwKENV_Fbo4v7WEO6pHIJ48ZYw/
[3] Voir notamment les quatorze revendications du Manifeste pour un avenir énergétique juste et viable, signé par des regroupements de la société civile. Ministère des Transports du Québec, « Avantage Saint-Laurent : La vision maritime du Québec », juin 2021.
[4] Ministère des Transports du Québec, « Avantage Saint-Laurent : La vision maritime du Québec », juin 2021.
[5] Voir Frédéric Laurin, « Critique économique du mode de développement de la filière batterie au Québec », Institut de recherche sur les PME, novembre 2023. En ligne : fredericlaurin.com/batteries/.
[6] Marie-José Fortin et Yann Fournis, « Une participation conflictuelle : la trajectoire territoriale des mobilisations contre le gaz de schiste au Québec », Participations, vol. 13, no 3, janvier 2016, p. 119-144.
[7] Gouvernement du Québec, « Plan pour une économie verte 2030 », juin 2023.
Quentin Lehmann est diplômé en sciences politiques et étudiant à la maîtrise en sciences de l'environnement à l'UQAM, militant dans le groupe L'Écothèque et chargé de projet responsable de la mobilisation jeunesse au Front commun pour la transition énergétique.
Illustration : Elisabeth Doyon
28.03.2026 à 16:27
Serigne Sarr
par Sérigne Sarr, correspondant à Dakar Ils ont dissous les partis politiques. Ils ont muselé la presse. Ils ont jeté des journalistes en prison. Ils ont prolongé leur propre mandat jusqu'en 2030 sans consulter personne. Et maintenant, par décret, le 13 mars 2026, ils s'attaquent au dernier (…)
28.03.2026 à 16:25
Jean Philippe Sapinski
Le discours de la dépendance à l'extractivisme est omniprésent au Nouveau-Brunswick, conséquence directe de la position dominante des entreprises et de la famille Irving. Contre le déni de la crise climatique du gouvernement Higgs et son projet de transition énergétique fondé sur la croissance « verte », le mouvement de contestation populaire doit prendre l'offensive.
Le secteur extractiviste, qui comprend la coupe forestière, la pêche, l'agriculture, l'extraction de gaz de schiste, l'extraction minière et la première transformation du bois d'œuvre et des pâtes et papiers, comptait pour 7 % du PIB provincial et pour 20 % de la valeur des exportations en 2023. À cette extraction directe s'ajoute la raffinerie Irving Oil de Saint-Jean, la plus grande au pays, qui s'inscrit dans le circuit mondialisé de l'extractivisme fossile en traitant plus de 300 000 barils de pétrole par jour, importés en majorité des États-Unis et du Proche-Orient. Cette seule raffinerie compte pour 1 % du PIB provincial et représentait plus de 60 % des exportations du Nouveau-Brunswick en 2023, presque entièrement à destination des États-Unis. Ce sont donc au total plus de 8 % du PIB et 80 % des exportations de la province qui sont directement liées à l'extractivisme (comparativement à 4,4 % du PIB et 40 % des exportations au Québec).
Dans tout État dépendant de l'extractivisme, les entreprises de ce secteur disposent d'un poids politique démesuré. Au Nouveau-Brunswick, c'est la famille Irving qui contrôle la plupart des secteurs extractifs. À partir de la scierie JD Irving fondée à Bouctouche en 1882 par son père James D. Irving (1860-1933), Kenneth C. (KC) Irving (1899-1992) a créé un conglomérat industriel qui est aujourd'hui non seulement le plus gros joueur de l'industrie forestière provinciale, mais aussi l'un des principaux acteurs dans le transport, la construction navale, l'agriculture, la construction, la vente au détail et, jusqu'à récemment, les médias. KC Irving a aussi fondé Irving Oil en 1929, propriétaire de la raffinerie de Saint-Jean et du port en eaux profondes Canaport dans la même ville, en plus d'une autre raffinerie en Irlande et d'un réseau de distribution d'essence, de propane et de mazout dans les provinces maritimes. Troisième élément du Groupe Irving, la compagnie Ocean Capital est active dans le secteur de la construction, du ciment et de l'acier. La famille Irving, avec une richesse estimée à plus de 10 milliards de dollars, figure parmi les plus riches du Canada depuis plusieurs décennies. Jusqu'à récemment, on disait qu'au Nouveau-Brunswick, aucune décision politique d'importance n'allait de l'avant sans son approbation.
Le discours sur le « développement » économique de la province découle directement de cette dépendance à l'industrie extractive, et en particulier des intérêts de la famille Irving. Le premier ministre Blaine Higgs, cadre retraité d'Irving Oil, a partiellement levé le moratoire sur l'exploration et l'extraction de gaz de schiste en 2019, et exprime régulièrement dans les médias son soutien à cette industrie. Plus récemment, le PDG du Conseil économique du Nouveau-Brunswick Gaëtan Thomas faisait aussi la promotion du gaz de schiste en affirmant que l'exportation vers l'Europe augmenterait le revenu moyen, qu'on pourrait offrir de meilleurs services sociaux et que les entreprises de la province deviendraient plus concurrentielles. En 2021, devant un comité de l'Assemblée législative, les représentants de JD Irving justifiaient l'épandage aérien du très nocif glyphosate sur les forêts de la province en insistant sur la dépendance aux exportations pour maintenir le niveau de vie de la population. Ce ne sont là que quelques exemples du discours qui prévaut au Nouveau-Brunswick, qui cantonne la province à sa fonction de réservoir de ressources à extraire et qui renforce sa position périphérique dans l'économie continentale, au bénéfice d'une minorité fortunée.
Résistance à l'extractivisme fossileLe militantisme du premier ministre Higgs contre la taxe carbone et pour l'expansion de l'extractivisme fossile ne laisse aucun doute quant au déni de la crise climatique de son gouvernement. Or, chaque fois qu'il est question de gaz de schiste ou de terminaux méthaniers, la réaction de la société civile est immédiate, notamment sous forme de lettres ouvertes dans les médias. La résistance populaire à l'extractivisme fossile remonte au début des années 2010, alors que l'opposition au gaz de schiste s'est organisée au sein du Réseau environnemental du Nouveau-Brunswick, puis autour de l'Alliance anti-gaz de schiste du N.-B. Fait marquant de l'histoire militante de la province, les différentes communautés culturelles – Mi'kmaq, Peskotomuhkati, Wolastoquey, francophone et anglophone – ont milité côte à côte de façon continue jusqu'au changement de gouvernement en 2014 et à l'obtention du moratoire qui a suivi. Ce sont ces mêmes réseaux militants qui ont contribué à l'abandon du projet d'oléoduc Énergie Est en 2017, qui visait à transporter le pétrole brut de l'Alberta jusqu'au port Canaport de Saint-Jean pour l'exporter vers l'Europe, et qui se sont aussi opposés activement aux projets de terminaux méthaniers à St-Jean et à Goldboro, en Nouvelle-Écosse.
Quelle transition ?Grâce à ces mobilisations, le caractère problématique des énergies fossiles est aujourd'hui largement reconnu par le public. Ainsi, même si son discours de déni perdure, le gouvernement provincial propose une stratégie de transition énergétique fondée sur une certaine croissance dite « verte » comme au fédéral : électrification des transports, construction de parcs éoliens privés, développement de petits réacteurs nucléaires à Pointe Lepreau et conversion en 2030 de la centrale au charbon de Belledune à la « biomasse », c'est-à-dire aux granulés de bois. On voit aussi beaucoup d'intérêt pour la soi-disant « économie de l'hydrogène ». Le directeur du Port de Belledune rêve d'utiliser des petits réacteurs nucléaires pour produire de l'hydrogène « vert » (de source non émettrice) sur le site du port en vue de l'exportation.
Mais à qui profitent toutes ces propositions, plus ou moins réalistes, qui perpétuent l'extractivisme ? D'abord à l'industrie minière et aux multinationales qui produisent le cuivre, le lithium, les métaux rares, l'acier et le ciment nécessaires aux éoliennes et à l'électrification. Mais ensuite, localement, à l'élite extractiviste de la province : les granulés de bois sont produits par l'industrie forestière qui mise d'ailleurs sur l'exportation du produit. L'hydrogène, même « vert », s'avère être une stratégie de conversion et de transport de l'énergie utilisée pour produire de l'essence synthétique « carboneutre [1] », évitant ainsi la dévalorisation du capital fossile et la faillite des entreprises qui le contrôlent – dont Irving Oil. Les petits réacteurs nucléaires seraient utilisés pour « décarboner » l'extraction des sables bitumineux. Ainsi, cette transition, dont l'impact climatique pourrait s'avérer grave, s'inscrit pleinement dans la stratégie des grands intérêts extractivistes.
On passe d'un extractivisme à un autre, tout en protégeant les intérêts des puissants. La dynamique centre-périphérie se perpétue : d'une part, le centre doit continuer de croître à tout prix, et d'autre part, on sacrifie les zones périphériques, tant leurs écosystèmes que les personnes qui y vivent. Les bases d'un mouvement socio-environnemental fort ont pourtant déjà été jetées au Nouveau-Brunswick par les luttes contre le gaz de schiste et Énergie Est. Les deux patriarches de la famille Irving, Arthur et Jim, sont décédés en mai et juin de cette année, ce qui ajoute au déclin de la famille qui a déjà vendu ses parts dans Canaport LNG en 2021 et dans sa filiale média Brunswick News en 2022. Aujourd'hui, les rumeurs veulent qu'elle cherche à se départir de la raffinerie de St-Jean. Le contexte est donc propice pour développer un projet de transition écologique réelle, ancrée dans la réalité de l'urgence climatique autant que dans la justice sociale et la souveraineté autochtone, qui poserait une véritable alternative à la transition par en haut qui a cours aujourd'hui.
[1] Le gaz carbonique qu'on capturerait aux sources émettrices est mélangé à l'hydrogène pour reconstituer un hydrocarbure qui puisse circuler dans les infrastructures fossiles existantes.
Jean Philippe Sapinski est professeur à la Maîtrise en études de l'environnement à l'Université de Moncton.
Illustration : Elisabeth Doyon
28.03.2026 à 16:16
André Magnan
Bien que le terme « extractivisme » soit le plus souvent utilisé pour désigner les industries minières et fossiles, l'histoire du développement agricole dans les Prairies peut également être interprétée comme une forme d'agro-extractivisme, commençant par la colonisation et la dépossession autochtone, puis par des décennies d'agro-industrialisation et, plus récemment, par la financiarisation des terres agricoles.
Il y a 150 ans, le paysage des Prairies canadiennes a été radicalement altéré par la colonisation européenne, initialement à des fins de développement agricole. La colonisation de l'Ouest, le labourage des prairies et la production de blé destiné à l'exportation étaient au cœur du projet de développement national canadien appelé la Politique nationale, qui a débuté dans les années 1870. Aujourd'hui, l'industrie agricole des Prairies est un moteur économique majeur, avec des ventes de récoltes de 34,5 milliards de dollars et des ventes de bétail de 17,4 milliards de dollars en 2023, principalement grâce aux exportations internationales.
La colonisation, première étapeIl est difficile d'exagérer la portée des changements écologiques radicaux qui ont remodelé les Prairies canadiennes depuis les années 1870. Jusque-là, les vastes régions de ce qui est aujourd'hui l'Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba étaient des prairies indigènes dont les sols n'avaient pas été perturbés pendant des millénaires. Elles abritaient une grande population de bisons et d'autre gros gibier qui soutenaient les modes de vie des peuples autochtones comme les Nêhiyawak, les Nahkawininiwak, les Dakota, les Lakota, les Nakota, les Niitsítapi, les Kanai, les Siksika et les Piikani, et plus tard les Métis. L'effondrement des troupeaux de bisons – provoqué par les impératifs commerciaux de la traite des fourrures – a éliminé une espèce clé des prairies, modifiant à jamais l'équilibre entre les herbivores, les plantes et les humains. Le Canada a signé des traités avec de nombreux peuples autochtones nommés ci-dessus (mais pas tous), les dépossédant de leurs territoires alors qu'ils faisaient face à l'effondrement de leurs moyens de subsistance et à la famine.
Dans les années 1880, et en s'accélérant au cours des deux décennies précédant la Première Guerre mondiale, la colonisation européenne, d'abord pour l'élevage, puis pour la culture du blé, a transformé le paysage des Prairies. En réponse à des incitations économiques, les agriculteur·trices ont radicalement changé l'écosystème des prairies en labourant la terre, en introduisant la monoculture et en exterminant les espèces nuisibles. Au cours des premières décennies du boom du blé, les nutriments accumulés pendant des milliers d'années ont été extraits de la couche arable, dégradant la structure et la fertilité du sol. Les mauvaises pratiques agricoles, en particulier dans les zones les plus arides des prairies, ont contribué au désastre écologique des années 1920 et 1930, lorsque des dizaines de milliers de fermes ont été abandonnées à cause de la sécheresse. Grâce à de meilleures pratiques agricoles, au soutien du gouvernement et à des efforts de réhabilitation, le secteur s'est stabilisé au milieu du 20e siècle. Néanmoins, l'héritage du développement agraire est conséquent : seuls 17 % à 21 % des prairies indigènes de la Saskatchewan sont encore intacts aujourd'hui.
Une machinerie voraceÀ partir des années 1920, le secteur agricole des Prairies connaît une industrialisation rapide, d'abord avec l'introduction de machines agricoles alimentées par des combustibles fossiles, puis d'intrants chimiques, notamment des engrais synthétiques et des pesticides. L'agro-industrialisation a lié l'agriculture à d'autres secteurs industriels clés, notamment l'exploitation minière, les combustibles fossiles et l'industrie manufacturière. Les technologies agricoles ont considérablement augmenté la productivité par travailleur et par acre, mais ont introduit de nouveaux dommages environnementaux.
Aujourd'hui, le secteur des céréales et des oléagineux des Prairies utilise des méthodes de production intensives en combustibles fossiles et dépend fortement des engrais chimiques et des pesticides. Les moissonneuses-batteuses modernes, qui peuvent se vendre pour plus d'un million de dollars, peuvent récolter 30 acres de blé par heure. Entre 2006 et 2023, les expéditions d'engrais vers les provinces des Prairies ont augmenté de 67 % pour l'azote, 56 % pour le phosphate et 73 % pour la potasse. La superficie des terres cultivées des prairies qui sont traitées avec des herbicides a augmenté de 58 % entre 1991 et 2016, et de 412 % pour les fongicides au cours de la même période, alors que les agriculteur·trices ont planté des cultures plus lucratives et à forte intensité de produits chimiques comme le canola (qui résiste aux herbicides) et les légumineuses. En 2021, le secteur agricole de la Saskatchewan a produit des émissions de 22 millions de tonnes d'équivalent CO2, l'augmentation de l'utilisation d'engrais azotés ayant entraîné une augmentation des émissions du secteur au cours des 30 dernières années [1].
Dans ce modèle d'agriculture industrielle hyperproductive, le secteur est profondément ancré dans les réseaux extractivistes mondiaux, contribuant à de nombreux dommages écologiques locaux tels que la destruction de l'habitat, la perte de biodiversité, la pollution de l'eau, ainsi qu'à la crise climatique.
La financiarisation des terres agricolesDepuis le milieu des années 2000, une logique de financiarisation a pénétré le secteur, approfondissant d'une certaine manière le paradigme extractiviste. En réponse aux turbulences économiques mondiales et aux crises alimentaires, les acteurs financiers canadiens ont commencé à acquérir d'importants portefeuilles de terres agricoles, principalement en Saskatchewan. Les promoteurs ont fait valoir que les investisseurs pouvaient ainsi diversifier leurs portefeuilles, protéger leur patrimoine et obtenir des rendements respectables en achetant des terres agricoles. Les gestionnaires d'investissement ont généralement choisi une stratégie d'investissement passif dans laquelle les investisseurs détiennent les terres et les louent à des agriculteur·trices locaux. Les investisseurs profitent ainsi à la fois des revenus locatifs et des plus-values réalisées avec la hausse de la valeur des terres agricoles, tout en ayant une faible exposition directe aux risques de la production agricole.
Entre 2008 et 2023, la valeur des terres agricoles a augmenté de 114 % en Alberta, de 200 % en Saskatchewan et de 164 % au Manitoba, ce qui a entraîné des rendements toujours plus impressionnants pour les investisseurs. À ce jour, les investisseurs ont acquis environ 1 million d'acres de terres agricoles. Le plus grand propriétaire, Andjelic Land, détient 234 000 acres en Saskatchewan. Parmi les autres acteurs notables, citons Bonnefield, Veripath Farmland Partners, AreaOne et Avenue Living Asset Management (qui investit dans l'immobilier commercial, résidentiel et agricole).
Alors que les investisseurs vantent les pratiques agricoles durables utilisées dans leurs portefeuilles, la durabilité est ici interprétée de manière étroite comme la rationalisation de l'utilisation des intrants et la gestion de la fertilité des sols pour une efficacité maximale. De plus, de nombreux investisseurs s'engagent dans des pratiques de transformation des terres telles que la destruction des forêts au bulldozer et le drainage des zones humides pour maximiser la surface cultivable de leurs terres (et donc la productivité et la rentabilité). Le paysage des Prairies est ainsi transformé en une plateforme homogène pour la production de produits agricoles, effaçant bon nombre des caractéristiques distinctives du paysage agraire passé fait de fermes, de brise-vent et d'habitats naturels qui existaient autrefois à côté de parcelles agricoles productives. Les agriculteur·trices eux-mêmes reconnaissent à quel point la consolidation et la financiarisation ont accéléré le dépeuplement des campagnes.
Des modèles alternatifs existentSi le paradigme dominant dresse un tableau plutôt sombre, certains acteur·rices s'efforcent d'imaginer et de mettre en œuvre une vision différente. Le Treaty Land Sharing Network (Réseau de partage des terres issues des traités) met en relation les propriétaires fonciers ruraux (généralement des agriculteur·trices et des éleveur·euses) et les peuples autochtones qui cherchent à accéder à la terre pour des cérémonies et pour la récolte de denrées alimentaires et de médicaments. Ce faisant, le réseau forge de nouvelles relations entre les colons et les communautés autochtones dans un esprit de réconciliation.
Les organisations agricoles et alimentaires progressistes se sont aussi regroupées au sein de la coalition Farmers for Climate Solutions. Un récent forum a permis d'explorer la manière dont l'agriculture et l'élevage des Prairies peuvent devenir des secteurs réellement durables et résilients face au climat. Des chercheur·euses, en collaboration avec l'Union nationale des fermiers, ont élaboré une série de portraits vidéo d'exploitations agricoles agroécologiques dans les Prairies, montrant que des alternatives existent déjà dans un secteur souvent représenté comme monolithique.
Rien n'est inéluctable face à l'hégémonie du modèle agro-extractiviste qui domine aujourd'hui l'agriculture des Prairies. Les coalitions naissantes d'agriculteur·trices, d'éleveur·euses, d'autochtones, de scientifiques et d'acteur·trices de la société civile sont porteuses d'un avenir plus durable et plus juste.
[1] Ce total comprend les émissions à la ferme ainsi que celles associées à la production d'intrants agricoles comme les engrais et la machinerie. Il convient de noter que des pratiques telles que l'agriculture sans labour ont partiellement compensé l'augmentation des émissions en séquestrant le carbone dans les sols, avec jusqu'à 15 millions de tonnes capturées en 2021.
André Magnan travaille à l'université de Régina.
Illustration : Elisabeth Doyon