28.03.2026 à 16:16
André Magnan
Bien que le terme « extractivisme » soit le plus souvent utilisé pour désigner les industries minières et fossiles, l'histoire du développement agricole dans les Prairies peut également être interprétée comme une forme d'agro-extractivisme, commençant par la colonisation et la dépossession autochtone, puis par des décennies d'agro-industrialisation et, plus récemment, par la financiarisation des terres agricoles.
Il y a 150 ans, le paysage des Prairies canadiennes a été radicalement altéré par la colonisation européenne, initialement à des fins de développement agricole. La colonisation de l'Ouest, le labourage des prairies et la production de blé destiné à l'exportation étaient au cœur du projet de développement national canadien appelé la Politique nationale, qui a débuté dans les années 1870. Aujourd'hui, l'industrie agricole des Prairies est un moteur économique majeur, avec des ventes de récoltes de 34,5 milliards de dollars et des ventes de bétail de 17,4 milliards de dollars en 2023, principalement grâce aux exportations internationales.
La colonisation, première étapeIl est difficile d'exagérer la portée des changements écologiques radicaux qui ont remodelé les Prairies canadiennes depuis les années 1870. Jusque-là, les vastes régions de ce qui est aujourd'hui l'Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba étaient des prairies indigènes dont les sols n'avaient pas été perturbés pendant des millénaires. Elles abritaient une grande population de bisons et d'autre gros gibier qui soutenaient les modes de vie des peuples autochtones comme les Nêhiyawak, les Nahkawininiwak, les Dakota, les Lakota, les Nakota, les Niitsítapi, les Kanai, les Siksika et les Piikani, et plus tard les Métis. L'effondrement des troupeaux de bisons – provoqué par les impératifs commerciaux de la traite des fourrures – a éliminé une espèce clé des prairies, modifiant à jamais l'équilibre entre les herbivores, les plantes et les humains. Le Canada a signé des traités avec de nombreux peuples autochtones nommés ci-dessus (mais pas tous), les dépossédant de leurs territoires alors qu'ils faisaient face à l'effondrement de leurs moyens de subsistance et à la famine.
Dans les années 1880, et en s'accélérant au cours des deux décennies précédant la Première Guerre mondiale, la colonisation européenne, d'abord pour l'élevage, puis pour la culture du blé, a transformé le paysage des Prairies. En réponse à des incitations économiques, les agriculteur·trices ont radicalement changé l'écosystème des prairies en labourant la terre, en introduisant la monoculture et en exterminant les espèces nuisibles. Au cours des premières décennies du boom du blé, les nutriments accumulés pendant des milliers d'années ont été extraits de la couche arable, dégradant la structure et la fertilité du sol. Les mauvaises pratiques agricoles, en particulier dans les zones les plus arides des prairies, ont contribué au désastre écologique des années 1920 et 1930, lorsque des dizaines de milliers de fermes ont été abandonnées à cause de la sécheresse. Grâce à de meilleures pratiques agricoles, au soutien du gouvernement et à des efforts de réhabilitation, le secteur s'est stabilisé au milieu du 20e siècle. Néanmoins, l'héritage du développement agraire est conséquent : seuls 17 % à 21 % des prairies indigènes de la Saskatchewan sont encore intacts aujourd'hui.
Une machinerie voraceÀ partir des années 1920, le secteur agricole des Prairies connaît une industrialisation rapide, d'abord avec l'introduction de machines agricoles alimentées par des combustibles fossiles, puis d'intrants chimiques, notamment des engrais synthétiques et des pesticides. L'agro-industrialisation a lié l'agriculture à d'autres secteurs industriels clés, notamment l'exploitation minière, les combustibles fossiles et l'industrie manufacturière. Les technologies agricoles ont considérablement augmenté la productivité par travailleur et par acre, mais ont introduit de nouveaux dommages environnementaux.
Aujourd'hui, le secteur des céréales et des oléagineux des Prairies utilise des méthodes de production intensives en combustibles fossiles et dépend fortement des engrais chimiques et des pesticides. Les moissonneuses-batteuses modernes, qui peuvent se vendre pour plus d'un million de dollars, peuvent récolter 30 acres de blé par heure. Entre 2006 et 2023, les expéditions d'engrais vers les provinces des Prairies ont augmenté de 67 % pour l'azote, 56 % pour le phosphate et 73 % pour la potasse. La superficie des terres cultivées des prairies qui sont traitées avec des herbicides a augmenté de 58 % entre 1991 et 2016, et de 412 % pour les fongicides au cours de la même période, alors que les agriculteur·trices ont planté des cultures plus lucratives et à forte intensité de produits chimiques comme le canola (qui résiste aux herbicides) et les légumineuses. En 2021, le secteur agricole de la Saskatchewan a produit des émissions de 22 millions de tonnes d'équivalent CO2, l'augmentation de l'utilisation d'engrais azotés ayant entraîné une augmentation des émissions du secteur au cours des 30 dernières années [1].
Dans ce modèle d'agriculture industrielle hyperproductive, le secteur est profondément ancré dans les réseaux extractivistes mondiaux, contribuant à de nombreux dommages écologiques locaux tels que la destruction de l'habitat, la perte de biodiversité, la pollution de l'eau, ainsi qu'à la crise climatique.
La financiarisation des terres agricolesDepuis le milieu des années 2000, une logique de financiarisation a pénétré le secteur, approfondissant d'une certaine manière le paradigme extractiviste. En réponse aux turbulences économiques mondiales et aux crises alimentaires, les acteurs financiers canadiens ont commencé à acquérir d'importants portefeuilles de terres agricoles, principalement en Saskatchewan. Les promoteurs ont fait valoir que les investisseurs pouvaient ainsi diversifier leurs portefeuilles, protéger leur patrimoine et obtenir des rendements respectables en achetant des terres agricoles. Les gestionnaires d'investissement ont généralement choisi une stratégie d'investissement passif dans laquelle les investisseurs détiennent les terres et les louent à des agriculteur·trices locaux. Les investisseurs profitent ainsi à la fois des revenus locatifs et des plus-values réalisées avec la hausse de la valeur des terres agricoles, tout en ayant une faible exposition directe aux risques de la production agricole.
Entre 2008 et 2023, la valeur des terres agricoles a augmenté de 114 % en Alberta, de 200 % en Saskatchewan et de 164 % au Manitoba, ce qui a entraîné des rendements toujours plus impressionnants pour les investisseurs. À ce jour, les investisseurs ont acquis environ 1 million d'acres de terres agricoles. Le plus grand propriétaire, Andjelic Land, détient 234 000 acres en Saskatchewan. Parmi les autres acteurs notables, citons Bonnefield, Veripath Farmland Partners, AreaOne et Avenue Living Asset Management (qui investit dans l'immobilier commercial, résidentiel et agricole).
Alors que les investisseurs vantent les pratiques agricoles durables utilisées dans leurs portefeuilles, la durabilité est ici interprétée de manière étroite comme la rationalisation de l'utilisation des intrants et la gestion de la fertilité des sols pour une efficacité maximale. De plus, de nombreux investisseurs s'engagent dans des pratiques de transformation des terres telles que la destruction des forêts au bulldozer et le drainage des zones humides pour maximiser la surface cultivable de leurs terres (et donc la productivité et la rentabilité). Le paysage des Prairies est ainsi transformé en une plateforme homogène pour la production de produits agricoles, effaçant bon nombre des caractéristiques distinctives du paysage agraire passé fait de fermes, de brise-vent et d'habitats naturels qui existaient autrefois à côté de parcelles agricoles productives. Les agriculteur·trices eux-mêmes reconnaissent à quel point la consolidation et la financiarisation ont accéléré le dépeuplement des campagnes.
Des modèles alternatifs existentSi le paradigme dominant dresse un tableau plutôt sombre, certains acteur·rices s'efforcent d'imaginer et de mettre en œuvre une vision différente. Le Treaty Land Sharing Network (Réseau de partage des terres issues des traités) met en relation les propriétaires fonciers ruraux (généralement des agriculteur·trices et des éleveur·euses) et les peuples autochtones qui cherchent à accéder à la terre pour des cérémonies et pour la récolte de denrées alimentaires et de médicaments. Ce faisant, le réseau forge de nouvelles relations entre les colons et les communautés autochtones dans un esprit de réconciliation.
Les organisations agricoles et alimentaires progressistes se sont aussi regroupées au sein de la coalition Farmers for Climate Solutions. Un récent forum a permis d'explorer la manière dont l'agriculture et l'élevage des Prairies peuvent devenir des secteurs réellement durables et résilients face au climat. Des chercheur·euses, en collaboration avec l'Union nationale des fermiers, ont élaboré une série de portraits vidéo d'exploitations agricoles agroécologiques dans les Prairies, montrant que des alternatives existent déjà dans un secteur souvent représenté comme monolithique.
Rien n'est inéluctable face à l'hégémonie du modèle agro-extractiviste qui domine aujourd'hui l'agriculture des Prairies. Les coalitions naissantes d'agriculteur·trices, d'éleveur·euses, d'autochtones, de scientifiques et d'acteur·trices de la société civile sont porteuses d'un avenir plus durable et plus juste.
[1] Ce total comprend les émissions à la ferme ainsi que celles associées à la production d'intrants agricoles comme les engrais et la machinerie. Il convient de noter que des pratiques telles que l'agriculture sans labour ont partiellement compensé l'augmentation des émissions en séquestrant le carbone dans les sols, avec jusqu'à 15 millions de tonnes capturées en 2021.
André Magnan travaille à l'université de Régina.
Illustration : Elisabeth Doyon
27.03.2026 à 19:38
Comité de Montreal
Depuis le début de leur mandat, les coupes budgétaires et les restructurations par la CAQ dans le secteur public du Québec ont mené à des services publics sur le bord… Source
27.03.2026 à 14:48
Monalisha Chakraborty
Les enquêtes indiquent que le nombre de femmes migrantes actives est faible, mais cela tient à la manière dont ces enquêtes sont conçues. En réalité, de plus en plus de femmes accèdent au marché du travail en dehors de leur région d'origine. Pourtant, le discours public considère la migration sous un angle masculin, négligeant le rôle économique et les aspirations des femmes.
Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/09/les-femmes-travaillent-mais-ne-se-deplaceraient-pas-que-revelent-les-donnees/?jetpack_skip_subscription_popup
Pendant des décennies, l'histoire de la migration en Inde a suivi un schéma familier : un jeune homme d'une vingtaine ou d'une trentaine d'années originaire du Bihar, de l'Odisha ou de l'Uttar Pradesh monte dans un train à destination d'une ville lointaine à la recherche d'un emploi. La migration de main-d'œuvre en Inde a longtemps été une affaire d'hommes. Les femmes, en revanche, sont considérées comme des personnes à charge, qui déménagent pour se marier ou accompagner leur famille.
… Cette perception persistante a rendu la mobilité professionnelle des femmes largement invisible dans les statistiques sur les migrations et les débats sur le développement.
Le recensement indien classe les personnes comme migrantes si elles sont recensées dans un lieu différent de leur lieu de naissance ou de leur dernière résidence habituelle, cette dernière étant la mesure de mobilité la plus pertinente sur le plan analytique. Le recensement de 2011 a enregistré environ 309 millions de migrantes et 145 millions de migrants, soit une répartition qui se traduit par environ 68% de femmes et 32% d'hommes. Bien que ces chiffres semblent suggérer que la migration en Inde est majoritairement féminine, cette domination numérique masque la réalité selon laquelle la mobilité des femmes est bien plus influencée par les normes sociales que par des choix économiques.
Les données récentes continuent de mettre en évidence la même tendance. L'enquête périodique sur la population active (PLFS) 2020-2021 montre que 47,9% des femmes ont été classées comme migrantes, contre seulement 14,2% des hommes, une divergence qui s'explique presque entièrement par les mouvements liés au mariage, puisque près de 86% des femmes migrantes ont cité le mariage comme principale raison de leur déménagement.
La migration liée à l'emploi reste extrêmement limitée pour les femmes. Dans l'enquête nationale par sondage 2007-2008, seulement 1,2% des femmes migrantes âgées de 15 à 59 ans ont déclaré avoir déménagé pour des raisons professionnelles, alors que ce chiffre était de 53,9% pour les hommes migrants du même groupe d'âge. Plus d'une décennie plus tard, en 2020-2021, la proportion de femmes migrantes ayant déménagé pour des raisons professionnelles n'avait augmenté que de 1,8%, tandis que la migration liée à l'emploi chez les hommes migrants avait atteint 55,3%.
Au cours de cette période, la participation des femmes au marché du travail a connu des changements importants. Les estimations de l'enquête PLFS montrent que le taux d'activité des femmes est passé de 23,3% en 2017-2018 à 41,7% en 2023-2024. Cependant, comme le soulignent Gupta et Chowdhury (2025), cette augmentation n'est pas due à la croissance du travail rémunéré ou formel, mais à l'augmentation du nombre de femmes considérées comme aides dans les entreprises familiales ou comme travailleuses indépendantes. L'emploi salarié n'a pas suivi le rythme et les revenus réels de la plupart des catégories de travailleuses ont diminué.
Malgré ces contraintes structurelles, la mobilité professionnelle des femmes augmente lentement dans les zones rurales et urbaines de l'Inde. De plus en plus de femmes sortent des rôles traditionnels, recherchent l'autonomie économique et entrent sur le marché du travail en dehors de leur région d'origine. Malgré cela, les politiques et le discours public continuent de considérer la migration sous un angle centré sur les hommes, négligeant les rôles et les aspirations économiques des femmes.
Cette vision persistante a rendu la mobilité professionnelle des femmes largement invisible dans les statistiques sur les migrations et les débats sur le développement. L'incapacité à saisir l'ampleur et la dynamique de la migration professionnelle des femmes, comme l'observent Mazumdar et al. (2013), est au cœur de la négligence générale du genre dans les cadres indiens en matière de migration et de développement.
Cela met en évidence une lacune critique : la sous-représentation persistante des femmes dans les flux migratoires professionnels en Inde.
Main-d'œuvre invisible
L'invisibilité des femmes dans les données sur les migrations explique en partie cet écart. Les données nationales demandent généralement aux personnes interrogées d'indiquer une seule raison principale pour leur migration, ce qui simplifie à l'extrême les expériences migratoires complexes des femmes et masque souvent leur rôle économique. Ces ensembles de données ne comportent aucun mécanisme permettant de saisir les raisons secondaires de la migration. En conséquence, de nombreuses femmes qui déménagent pour des raisons matrimoniales ou familiales finissent par participer à des activités économiques dans leur pays de destination, mais restent invisibles sur le plan statistique. Selon l'enquête PLFS 2020-21, parmi les femmes qui ont migré principalement pour se marier, 33,9% ont un emploi après leur migration [1].
Au-delà des lacunes dans les données, un réseau complexe de normes sociales, de préoccupations en matière de sécurité, de responsabilités domestiques et de structures de travail informelles continue de limiter la mobilité spatiale des femmes…
En outre, 14,3% de ces migrantes mariées travaillaient déjà avant leur déménagement. De plus, comme le travail rémunéré des femmes est souvent informel ou à domicile, ou lié à des tâches familiales non rémunérées (par exemple, le travail agricole, les tâches ménagères ou les soins), les enquêtes nationales ne parviennent souvent pas à enregistrer ou à classer correctement ces activités, ou les personnes interrogées n'identifient pas ces activités comme un « emploi » dans les modules sur la migration.
Parmi les femmes qui ont émigré pour trouver un emploi, 68,4% ont actuellement un emploi, 10,7% sont indépendantes et 4,9% effectuent des tâches familiales non rémunérées. Près de 29,1% des travailleuses migrantes effectuent des tâches domestiques, collectent gratuitement des marchandises et cousent pour leur foyer, tandis que 86% d'entre elles occupent des emplois sans contrat écrit et sans accès aux prestations sociales.
Mazumdar et Neetha (2011) montrent que de nombreuses migrantes sont employées dans des tâches ménagères telles que le nettoyage, la cuisine ou les soins, reproduisant ainsi les rôles traditionnels des sexes, même sur les marchés du travail urbains. Le chevauchement entre le travail rémunéré et non rémunéré souligne à quel point les frontières du travail des femmes restent floues. Même lorsque la migration est motivée par des besoins économiques, le travail effectué par les femmes est souvent sous-évalué et sous-estimé. Au-delà des lacunes dans les données, un réseau complexe de normes sociales, de préoccupations en matière de sécurité, de responsabilités domestiques et de structures de travail informelles continue de limiter la mobilité spatiale des femmes, confinant leur participation économique au niveau local.
L'enquête PLFS montre que, sur le plan démographique, la plupart des femmes migrantes sont âgées d'une trentaine d'années et que la majorité (72,2%) sont actuellement mariées. Le retard scolaire est une autre caractéristique déterminante, 40,2% d'entre elles n'ayant jamais été scolarisées et 19,3% n'ayant étudié que jusqu'au niveau primaire. Ce faible niveau d'éducation limite souvent l'accès des femmes à des emplois formels et mieux rémunérés, les confinant à des emplois peu rémunérés et genrés tels que le travail domestique, le nettoyage ou les soins, des rôles qui reflètent les responsabilités ménagères.
De plus, comme le soulignent Chandrasekhar et Sharma (2014), les marchés du travail urbains restent largement mal préparés à la migration indépendante des femmes, offrant un soutien limité en matière de garde d'enfants, de transports sûrs ou de logements abordables. Ces obstacles interdépendants, enracinés dans des normes de genre profondément enracinées et dans la persistance de l'informalité, limitent les moyens de subsistance des femmes à des espaces très localisés. Ils rendent également la mobilité et le travail des femmes à travers l'Inde largement invisibles. Variations régionales
Alors que les statistiques nationales continuent d'afficher un faible taux de migration féminine à des fins professionnelles, un examen plus approfondi des chiffres au niveau des États révèle une situation plus nuancée. Derrière ces faibles chiffres nationaux se cache un paysage marqué par des contrastes régionaux frappants. L'Inde présente un clivage nord-sud marqué et persistant en matière de migration féminine à des fins professionnelles, qui reflète des différences plus larges entre les régions en termes de normes de genre, de marchés du travail et de structures familiales. Les données du PLFS 2020-21 indiquent que les États du nord enregistrent toujours des niveaux très faibles de migration professionnelle chez les femmes, où les déplacements continuent d'être principalement motivés par le mariage [2]. Les attentes culturelles profondément enracinées et les contraintes patriarcales continuent de limiter la mobilité économique des femmes dans cette région.
L'Inde présente un fossé nord-sud marqué et persistant en matière de migration professionnelle des femmes, qui reflète des différences plus larges entre les régions en termes de normes de genre, de marchés du travail et de structures familiales.
Le contraste est frappant dans la ceinture sud, où des États comme l'Andhra Pradesh (3,3%), le Tamil Nadu (3,5%), le Telangana (3,4%) et le Kerala (2,7%) affichent une augmentation progressive mais constante de la migration des femmes à des fins professionnelles [3]. Ces mouvements sont étroitement liés à l'expansion des opportunités dans le secteur des services, en particulier dans les domaines des soins infirmiers, de l'hôtellerie, du textile et des soins à la personne. Les normes de genre relativement progressistes de la région, le niveau d'éducation plus élevé des femmes et la diversification des économies ont collectivement permis une plus grande mobilité.
La migration de main-d'œuvre féminine reste faible dans la région orientale également, bien que le Bihar ait enregistré une légère augmentation depuis l'enquête nationale par sondage menée de juillet 2007 à juin 2008. Cette augmentation semble être due à la détresse économique croissante et aux possibilités d'emploi limitées au niveau local, qui obligent souvent les femmes à migrer fréquemment pour trouver du travail, accompagnant souvent les hommes dans des centres urbains éloignés.
Il est intéressant de noter que les États du nord-est constituent une exception notable à la tendance nationale. Collectivement, la région enregistre 7,6% de migration féminine pour le travail, un phénomène rare dans le paysage migratoire indien. Cette tendance est particulièrement prononcée dans les États du Mizoram (7,7%), du Meghalaya (6,4%) et du Sikkim (5,3%), et elle est exceptionnellement élevée dans l'État du Manipur (33,1%). Cette divergence reflète des normes plus égalitaires en matière de genre, un taux d'alphabétisation plus élevé chez les femmes et un manque d'opportunités d'emploi, aggravés par des troubles politiques périodiques qui ont souvent contraint les femmes de ces États à migrer hors de la région.
L'ouest de l'Inde affiche des niveaux modérés de migration féminine pour l'emploi, tandis que les grands centres urbains tels que Delhi (8%) se distinguent par des taux de migration féminine relativement élevés. Bien que Delhi ait toujours été une destination majeure pour les migrant·es, les données PLFS (2020-2021, 2022-2023) montrent que la participation des femmes à la population active dans la ville est parmi les plus faibles en Inde. La pandémie et l'effondrement des emplois dans le secteur non organisé ont accentué ce déclin. La plupart des femmes étant confinées à des emplois informels peu rémunérés et précaires (Mani 2023) et les préoccupations persistantes en matière de sécurité limitant leur mobilité (Singh et al. 2023), nombreuses sont celles qui quittent désormais Delhi à la recherche d'un meilleur emploi ailleurs.
Figure 1 Migration des femmes à l'échelle des États pour des raisons professionnelles
Parmi les principaux États de destination, le Tamil Nadu (12,1%), le Maharashtra (11,8%), le Karnataka (7,6%), l'Andhra Pradesh (6,8%) et le Telangana (6,2%) représentent la plus forte proportion de femmes migrantes à la recherche d'un emploi. Les centres urbains du sud, tels que Bengaluru et Chennai, sont devenus des pôles d'attraction pour cette nouvelle vague de migrantes, qui sont de plus en plus nombreuses à travailler dans les usines de confection et les textiles, le secteur de l'hôtellerie, mais aussi comme domestiques et aides-soignantes.
La baisse des revenus ruraux, les difficultés croissantes de l'agriculture et la diminution des possibilités d'emploi dans les campagnes ont poussé de nombreuses femmes à chercher des moyens de subsistance en dehors de leur district et de leur État d'origine.
Le Kerala, avec 5,5%, est également une destination notable, en particulier des districts tels que Ernakulam et Kottayam, où les femmes sont employées dans le secteur des services, les usines de contreplaqué, la confection et la fabrication de briques. Delhi, avec 2,4%, reste également une destination urbaine clé. Bien que la plupart des femmes migrent au sein de leur propre État, les États du sud continuent d'attirer un nombre important de femmes du nord-est, du Bengale occidental et de l'Odisha.
Les données révèlent en outre une plus grande mobilité chez les femmes urbaines, qui représentent environ 68,7% de l'ensemble des femmes migrantes actives. La baisse des revenus ruraux, les difficultés croissantes de l'agriculture et la diminution des possibilités d'emploi dans les campagnes ont poussé de nombreuses femmes à chercher des moyens de subsistance en dehors de leur district et de leur État d'origine. Ce mouvement n'est pas toujours visible dans les chiffres officiels, car il s'effectue en grande partie par le biais de canaux de migration informels et à court terme, mais il marque un changement important dans le paysage du travail rural en Inde.
Figure 2 Principaux États de destination ayant une forte proportion de travailleuses migrantes
Pénurie de données
L'un des défis urgents pour comprendre les migrations en Inde est le manque de données fiables et actualisées. Après l'enquête nationale par sondage de 2007-2008 et le recensement de 2011, il a fallu plus d'une décennie pour que le pays publie un autre ensemble complet de chiffres dans le cadre de l'enquête PLFS 2020-2021. Le prochain recensement, prévu seulement en 2026-2027, signifie que ce vide de données persistera pendant encore un an.
L'Inde a besoin de données sur les migrations qui soient plus dynamiques, plus fréquentes et plus réactives à l'évolution des schémas de mobilité.
Même le recensement présente des lacunes dans la saisie des migrations liées au travail, en particulier pour les femmes. S'il recueille des informations détaillées sur la participation au marché du travail, il ne les intègre pas aux informations sur les migrations, ce qui rend difficile de déterminer si les migrantes ont actuellement un emploi et la nature de leur travail.
Les économistes soulignent depuis longtemps que les données sur les migrations en Inde sont fragmentées et incomplètes. Les enquêtes nationales ne parviennent souvent pas à saisir la mobilité saisonnière, circulaire et à court terme, et ont tendance à se concentrer principalement sur les migrant·es enregistré·es ou de longue durée, négligeant les vastes flux de mouvements ruraux et informels. Cela conduit à une grave sous-estimation de la main-d'œuvre mobile en Inde.
Le problème est aggravé par le fait que les estimations de migration de l'enquête PLFS ont été recueillies pendant la pandémie de Covid-19, alors que les confinements et les migrations inversées ont considérablement perturbé les schémas de mobilité. En conséquence, même ce dernier ensemble de données offre un aperçu déformé d'un phénomène profondément complexe et dynamique. Dans ce contexte, la migration de main-d'œuvre féminine reste encore plus sous-représentée en raison de sa nature informelle et souvent invisible.
La voie à suivre
Pour remédier à cela, les prochaines enquêtes pourraient inclure une colonne « raison secondaire » dans le calendrier migratoire afin de refléter les motivations multiples et interdépendantes qui sous-tendent les décisions de mobilité des femmes, réduisant ainsi les erreurs de classification. Le fait de savoir si une personne avait un emploi avant de migrer, son statut professionnel actuel et la nature de son travail aiderait à suivre les trajectoires économiques associées à la migration, telles que les changements sectoriels, les variations de revenus et les changements de statut professionnel.
En outre, l'obtention d'informations plus complètes et nuancées sur le travail rémunéré et non rémunéré des femmes pourrait réduire la sous-déclaration de la participation des femmes au marché du travail. De plus, s'appuyer sur des données décennales est insuffisant pour un pays qui connaît des transitions rapides sur le marché du travail. L'Inde a besoin de données sur la migration qui soient plus dynamiques, plus fréquentes et plus adaptées à l'évolution des schémas de mobilité.
Remédier au faible niveau de migration de la main-d'œuvre féminine n'est pas seulement une question de statistiques. Cela nécessite un cadre migratoire sensible au genre qui élargisse l'accès des femmes à la formation professionnelle, à des logements sûrs, à des services de garde d'enfants abordables et à des transports sûrs, et qui contribue à la création d'un marché du travail plus équitable et plus inclusif.
Monalisha Chakraborty Monalisha Chakraborty est professeure adjointe à l'Institut d'études du développement de Madras, à Chennai. https://www.theindiaforum.in/economy/women-work-not-move-what-do-data-say Traduit par DE
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