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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

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22.09.2026 à 12:16

« Une guerre culturelle » : des livres censurés et des cours sur le climat menacés aux États-Unis

Théo Quintard

Du Texas à l'Oklahoma, les attaques contre l'enseignement du réchauffement climatique se multiplient, entre manuels censurés, pressions des partis politiques locaux et autocensure des professeurs.

San Antonio (États-Unis), correspondance

14 septembre 2026 | tiré de reporterre.net https://reporterre.net/Une-guerre-culturelle-des-livres-censures-et-des-cours-sur-le-climat-menaces-aux-Etats

Aux États-Unis, l'enseignement du réchauffement climatique reste l'objet de controverses. Depuis le prétendu « endoctrinement » dénoncé par Donald Trump en 2017, l'enseignement du climat s'est imposé comme un nouveau front de la « guerre culturelle », résume Glenn Branch, directeur adjoint du National Center for Science Education (NCSE), une organisation de défense de l'enseignement des sciences.

Lire aussi : « Femme », « climat »... Trump interdit des mots dans les articles scientifiques

Selon lui, « les salles de cours sont devenues des champs de bataille » politique et culturel, en particulier dans le système « K-12 » (écoles, collèges et lycées) mais aussi dans les universités, avec « une tentative d'édulcorer la manière dont le sujet est abordé dans les programmes ». Celle-ci reprend de vieux arguments utilisés pendant des décennies contre la théorie de l'évolution de Charles Darwin, selon laquelle les espèces se transforment au fil des générations, notamment sous l'effet de la sélection naturelle.

Des manuels censurés en Floride

En l'absence de système scolaire national, les élèves peuvent être confrontés à des approches radicalement différentes d'un État à l'autre. Si le réchauffement climatique est largement intégré aux référentiels scientifiques, son enseignement varie fortement entre les quelque 13 300 districts scolaires du pays. 78 % des électeurs inscrits pensent pourtant que « les écoles devraient enseigner aux enfants les causes et les conséquences du réchauffement climatique, ainsi que les solutions possibles », selon un rapport publié en juin 2025 par le Yale Program on Climate Change Communication (YPCCC).

En Floride, le département de l'Éducation a exigé que plusieurs éditeurs de manuels scolaires revoient leur copie sur le climat, révèle une récente enquête de la radio locale WUSF et du média spécialisé dans l'éducation The Hechinger Report.

Il « finit par ressembler à une catastrophe sans origine réelle, comme si elle était tombée du ciel »

Dans certains ouvrages, le terme « changement climatique » devient parfois « modifications de l'environnement », tandis que disparaissent des références à son « origine humaine » ou à « l'immense pouvoir politique et économique » de l'industrie des combustibles fossiles.​ Surtout, la communauté éducative redoute l'introduction de cette vision tronquée du réchauffement climatique dans le programme, en cours de révision pour la première fois depuis 2008.

« À force, le changement climatique finit par ressembler à une catastrophe sans origine réelle, comme si elle était tombée du ciel », souffle une lycéenne de la proche banlieue de Miami, ayant requis l'anonymat. Parfois « désemparée par la situation », elle affirme que « près d'un tiers de sa classe » adhère aux théories conspirationnistes de Donald Trump, selon lesquelles le réchauffement climatique serait « un canular ou une invention politique », dans un État où toute référence à ce phénomène a été supprimée des lois en mai 2024.

Des cours sur le climat et l'environnement ont été retirés du tronc commun

Comme l'université de Houston, Texas A&M a, de son côté, décidé de retirer ses cours sur le climat et l'environnement du tronc commun, jugés non « fondamentaux et essentiels » par la loi texane SB 37 de 2025. « À partir de la rentrée 2027, ce ne sera plus qu'une simple option sans importance », se désole Judy Dickey, enseignante au département des sciences de l'atmosphère sur le campus de College Station au Texas.

Cette ancienne météorologue de l'US Air Force y voit « une manière détournée de marginaliser son cours », plutôt que de le supprimer ou d'en limiter explicitement le contenu, sans que cela soit « trop flagrant ». Près de 600 étudiants ont suivi cet enseignement ces trois dernières années ; aujourd'hui, elle espère simplement qu'ils seront encore assez nombreux pour permettre son maintien.

Pour les enseignants, la crainte d'accusations de militantisme

Malgré le consensus scientifique, des responsables politiques continuent de remettre en cause l'importance de cet enseignement. En janvier, les républicains de l'Oklahoma le présentaient comme « contestable » et exigeaient que « les forces et les faiblesses des théories » dites environnementales soient soupesées — mais leur projet de loi n'a finalement pas été adopté.

Même si aucune loi n'interdit explicitement d'aborder le sujet, certains enseignants hésitent à en parler ouvertement en classe, confient plusieurs de nos interlocuteurs. Non pas par désintérêt de la nouvelle génération, au contraire, mais par crainte d'accusations de militantisme politique et de réactions hostiles des parents, de leur hiérarchie ou de leur communauté. Face à ces pressions, certains établissements s'appuient sur des associations comme le Cleo Institute, en Floride. L'organisation forme les enseignants, leur fournit des ressources pédagogiques et sensibilise les élèves au chaos climatique.

Un « déluge d'informations erronées »

Directrice du Teacher Institute for Evolutionary Science, un programme destiné aux enseignants de sciences, Bertha Vazquez plaide pour un retour à un enseignement fondé sur les preuves scientifiques. « Car au final, le plus grand danger n'est pas l'absence d'enseignement sur le changement climatique, mais le déluge d'informations erronées qui s'abat sur nos enfants et sur nous tous », alerte cette ancienne professeure de sciences dans la région de Miami.

Des États résistent

À l'heure où la Floride et le Texas rendent plus difficile l'enseignement du réchauffement climatique dans leurs établissements, d'autres États adoptent, eux, une position presque diamétralement opposée.

Depuis 2020, le New Jersey encourage un enseignement interdisciplinaire du climat. En cours d'espagnol, une séquence intitulée « El Colibrí y el Cambio Climático » invite les élèves de primaire à suivre la migration des colibris entre le New Jersey et le Mexique. Ils y apprennent notamment le vocabulaire associé à leur habitat et travaillent sur les effets du réchauffement climatique.

À New York, Carolina Castro-Skehan, une enseignante des sciences de la Terre dans un lycée du Bronx, pense ses cours en dehors de la classe. Dans une logique de science citoyenne — où l'observation du milieu local devient elle-même un outil d'apprentissage, elle travaille avec ses élèves pour créer des jardins potagers dans le quartier et ses environs. « Le meilleur enseignement est celui qui favorise l'action, souligne Rajul Pandya, spécialiste de l'éducation climatique informelle et professeur à l'université d'Arizona State. Celui-ci amène les élèves non seulement à acquérir des connaissances, mais aussi à réfléchir à ce qu'ils souhaitent entreprendre. »

Pour lui, un enseignement de qualité sur le réchauffement climatique repose sur quatre caractéristiques : il doit être « actif, interdisciplinaire, social et ancré localement ». Et de conclure : « Le but n'est pas de leur dire quoi penser, mais de leur donner les outils pour comprendre le monde dans lequel ils vivent. »

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22.09.2026 à 12:15

Data centers : même les pro-Trump rejoignent la fronde aux États-Unis

Théo Quintard

Aux États-Unis, la course à l'intelligence artificielle se heurte à une fronde contre les data centers qui rassemble démocrates et républicains. Aussi inédite qu'improbable, cette coalition pourrait rebattre les cartes lors des élections de mi-mandat.

San Antonio (États-Unis), correspondance

16 septembre 2026 | tiré de reporterre.net https://reporterre.net/Data-centers-meme-les-pro-Trump-rejoignent-la-fronde-aux-Etats-Unis

Mar-a-Lago, ses terrains verdoyants, son golf… et bientôt son data center ? À écouter Donald Trump, sa luxueuse résidence floridienne aurait tout intérêt à accueillir l'un de ces centres de données sans âme ni charme, la nouvelle « poule aux œufs d'or » des États-Unis aux yeux du président républicain. À moins de deux mois des élections de mi-mandat (midterms), pourtant, les foyers de contestation se multiplient localement à mesure que pullulent ces immenses bâtiments nécessaires à l'essor de l'intelligence artificielle (IA). Entre réunions publiques parfois très tendues, pétitions et recours juridiques, la contestation prend plusieurs formes.

Des campagnes trumpistes aux bastions démocrates, cette mobilisation « populaire décentralisée et rapide » dépasse largement « les clivages politiques et idéologiques », sans pour autant qu'il y ait une « organisation capable de coordonner le mouvement à l'échelle nationale », observe la sociologue Nancy Whittier, spécialiste des mouvements sociaux et de leurs effets sur les politiques publiques et professeure au Smith College (Massachusetts).

Lire aussi : « Un bruit constant » : en Virginie, les riverains des data centers paient le prix fort de l'IA

Le rejet est désormais tel que les data centers suscitent davantage d'hostilité que les centrales nucléaires : 7 Étasuniens sur 10 s'opposeraient à l'installation d'un data center dans leur communauté, selon un sondage de Gallup publié en mai. Même si cette opposition transpartisane reste ancrée chez les démocrates, traditionnellement plus sensibles aux enjeux environnementaux, 63 % des républicains se disent eux aussi opposés à ces centres de données.

« Let Data Reign »

Chantre de l'IA et allié de la première heure des géants de la tech, Donald Trump ne cache pas son agacement face à cette fronde citoyenne. Comme à son habitude, il méprise ses opposants et les accuse de vouloir délibérément finir « arriérés et pauvres », tout en précisant que « la Chine ne pourrait pas être plus heureuse de ce mouvement anticentres de données ». « Let Data Reign [“Vive le règne des data centers”] », écrivait-il encore sur son réseau social Truth Social, fin août, convaincu qu'au pays de l'or noir, les data centers finiront par peser « plus lourd que le pétrole ».

D'après les calculs de Reporterre à partir de la base de données de Data Center Map, les États-Unis comptent près de 4 800 data centers en activité, plus que leurs 17 poursuivants réunis dans cette course mondiale aux data centers — la France en totalise 393, soit douze fois moins que son concurrent étasunien.

Lire aussi : PFAS, « chaleur fatale »... Un projet de data centers destinés à l'IA révolte des riverains

Mère au foyer de cinq enfants dans le comté très rural de Grant, en Indiana, Molly Earley, 49 ans, l'avoue sans fard : en novembre prochain, elle votera démocrate « pour la première fois depuis dix ans ». Alors qu'elle avait soutenu le milliardaire républicain lors des trois dernières élections présidentielles, elle est aujourd'hui persuadée que d'autres électeurs ruraux pourraient, à leur tour, s'éloigner du trumpisme Maga (Make America Great Again), voire « basculer complètement vers le camp démocrate ».

Les sorties à répétition de Donald Trump l'ulcèrent particulièrement et ne font que « témoigner de son décalage avec l'Américain moyen », peste-t-elle. « Depuis que Donald Trump est arrivé au pouvoir, mon parti s'est laissé aller. » Comme Molly Earley, près de 1 Étasunien sur 2 se dit davantage susceptible de voter pour un candidat proposant un moratoire sur les data centers dans son État, selon un sondage publié en juillet par Politico. « Peu de gens basculent radicalement de la droite vers la gauche mais ils commencent à percevoir une certaine pertinence dans les positions du camp adverse », insiste Nancy Whittier.

Dans le comté de Loudoun, en Virginie, certains centres de données ont été construits à quelques pas des maisons. © Nastasia Peteuil / Reporterre

Une alliance improbable

Mi-juillet, l'État de New York est devenu le premier à adopter un moratoire sur les data centers consommant 50 mégawatts ou plus. Sous pression, d'autres États ont depuis infléchi leur position. Au Nebraska, le gouverneur républicain Jim Pillen a signé un décret supprimant les incitations fiscales accordées aux nouveaux data centers. Au Texas, son homologue, Greg Abbott, a suspendu l'avancée des nouveaux raccordements au réseau électrique, le temps de passer au crible plusieurs centaines de projets. Le collectif Data Center Watch recense au moins 75 projets de data centers bloqués ou retardés au premier trimestre 2026, soit autant que sur l'ensemble de l'année 2025.

À Independence (Missouri), McKenna Cobb, 31 ans, est elle aussi montée au front : cette mère de deux enfants, qui ne s'était jamais engagée politiquement, a lancé une procédure de révocation contre un élu favorable à un projet de data center. Sa campagne a porté ses fruits : après avoir recueilli 1 000 signatures, près de 68 % des votants ont choisi de destituer John Perkins lors d'une élection partielle, début septembre.

Cette victoire électorale est aussi celle d'une alliance improbable. D'abord réticente à frapper aux portes ornées de pancartes Trump, elle a fini par sympathiser avec un couple de retraités républicains, au point de leur confier ses enfants quelques heures pour aller militer.

Lors de l'une de ces réunions, elle se souvient encore de cet homme portant un t-shirt « Le socialisme est l'avenir » discuter paisiblement avec un autre portant une casquette « Maga ». Sans occulter les profondes divergences entre les deux partis à l'échelle nationale, notamment sur l'avortement, l'immigration et les droits des minorités, cette mobilisation lui a tout de même permis de « dédiaboliser l'autre camp », souligne-t-elle. « Car au niveau local, on veut tous la même chose : des routes entretenues, des lieux où nous retrouver, une eau de qualité et des factures d'électricité abordables. »

Si les motivations divergent selon les sensibilités politiques, la hausse du coût de la vie (et notamment de l'électricité) fait consensus — une autre promesse de campagne non tenue par Donald Trump : depuis son retour à la Maison Blanche, les prix à la consommation ont augmenté d'environ 5 %.

Factures d'électricité intenables, risques de pénurie d'eau, nuisances sonores, accaparement des terres, défiance envers les géants de la tech et les élus locaux qui leur accordent permis et allègements fiscaux : cette impressionnante liste de griefs ne fait que nourrir la colère des différentes communautés touchées par le développement des data centers.

Une réelle rupture ?

Longtemps acceptés parce qu'ils rapportaient des taxes et créaient des emplois, les data centers sont devenus « une sorte d'incarnation des inquiétudes autour de l'IA », pointe Scott Brennen, directeur du Centre des politiques technologiques de l'université de New York (NYU). Il précise : « Ce sont de gros blocs disgracieux qui matérialisent physiquement des problèmes qui, autrement, resteraient diffus et difficiles à cerner. Contrairement aux débats sur la réglementation de l'IA où le citoyen ordinaire a finalement peu de prise [l'encadrement des chatbots, les obligations de sécurité, etc.], les data centers s'implantent localement, là où les habitants peuvent se mobiliser et peser concrètement. »

« En novembre, je voterai pour le bon candidat, qu'il soit démocrate ou républicain »

La plupart des habitants interrogés par Reporterre en veulent d'ailleurs davantage à leurs élus locaux qu'aux hyperscalers, ces géants technologiques comme Amazon, Microsoft et Google qui exploitent d'immenses réseaux de data centers.

Les élus « sont censés être nos protecteurs » face à la voracité des géants de la tech et à leur soif de profits, mais alors qu'on « leur agite un gros sac d'argent sous leur nez, ils s'aplatissent devant eux et oublient les personnes qu'ils sont censés aider et protéger », fustige Kyle Schmidt, 44 ans, entrepreneur dans le bâtiment. Lui habite une zone rurale très conservatrice près de Sand Springs (Oklahoma), où un projet doit voir le jour à proximité de sa ferme familiale.

Celui qui se définit désormais comme un libertarien — favorable à un État minimal et à une forte protection des libertés individuelles — ressent un dégoût face au système politique et économique qu'il juge « injuste » depuis cette prolifération de data centers partout aux États-Unis. « En novembre, je voterai pour le bon candidat démocrate ou pour le bon candidat républicain, continue le président de la coalition d'habitants Protect Sand Spring Alliance. Tout dépend vraiment de la personne : je suis beaucoup plus attentif à ce qu'ils proposent aujourd'hui qu'auparavant. »

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21.09.2026 à 16:45

(Re)devenir écologiste

Quentin Lehmann

Depuis une dizaine d'années, deux tendances écologistes contradictoires s'intensifient en Occident [1]. D'un côté, les pouvoirs politiques et économiques font de l'écologie un outil discursif pour justifier un renouveau capitaliste marqué par le colonialisme, l'extractivisme et un regain industriel. De l'autre, des mouvements écologistes radicaux ré-émergent autour de la volonté de renverser ces systèmes tout en imaginant d'autres manières d'habiter le monde. Cette polarisation redéfinit les cadres de l'action écologiste et façonnera sans aucun doute l'avenir du Québec.

Pour comprendre ce clivage, il est essentiel de relire l'histoire écologiste avec un regard critique. Cela fait plus de cinquante ans, depuis la publication du rapport Meadows en 1972, que des lanceur·euses d'alerte attirent l'attention sur les catastrophes écologiques en cours. Depuis, des interventions de toutes sortes se sont multipliées au nom de l'écologie et des courants de pensée souvent contradictoires ont émergé.

C'est en réponse au premier mouvement écologiste anti-industriel né durant les années 1960 que les pouvoirs politiques occidentaux ont tenté de trouver des solutions aux problèmes écologiques. Cette période interventionniste a vu naître des ministères de l'environnement et des politiques visant à encadrer la croissance économique, sans toutefois en remettre en cause les fondements. À partir de la fin des années 1970, avec l'avènement du néolibéralisme, la situation est renversée. L'économie de marché néoclassique passe de la principale cause à l'unique solution faisant des enjeux écologiques une nouvelle externalité à internaliser.

Dans la foulée des années 1990, les pouvoirs politiques et économiques répondent aussi aux problèmes écologiques par l'institution du « développement durable ». Cette idéologie cornucopienne [2] étouffera les mouvements écologistes radicaux tout en laissant la place à un mouvement environnementaliste réformiste, axé sur les changements climatiques et soucieux d'accompagner plutôt que de contester les pouvoirs économiques.

Malgré l'annulation de certains projets et l'obtention de quelques cadres réglementaires arrachés par les mouvements sociaux et la société civile, la destruction de notre monde se poursuit. Aujourd'hui, la majorité du mouvement mise surtout sur la transition socio-écologique, l'innovation social-démocrate et le citoyennisme pour transformer nos systèmes. En continuité avec le développement durable et le système économique néolibéral, ces paradigmes d'action ont le même défaut de désirer des changements sans mettre radicalement en cause les rapports de domination et sans constituer de contre-pouvoir politique et économique.

Ce demi-siècle de réformisme ne nous a pas permis de sortir de l'impasse actuelle : les crises écologiques s'exacerbent, le pouvoir économique et politique des corporations se renforce, l'impérialisme extractiviste s'accentue, et l'écologie en devient le principal pantin. Cette lecture historique de l'évolution de l'écologisme en Occident, mais surtout de sa réappropriation par le capitalisme, met ainsi en lumière les insuffisances du mouvement.

Dépasser l'environnementalisme

En 2019, l'indifférence des décideur·euses politiques envers les revendications du mouvement Fridays for Future a nourri un terreau fertile pour l'émergence de nouvelles formes de lutte. Depuis la pandémie, un double mouvement s'est mis en place : une écologisation des mouvements radicaux traditionnels (mouvements anarchistes, féministes radicaux, communistes, révolutionnaires, autonomistes, etc.) et une radicalisation de nombreux écologistes [3].

Des mouvements comme les Soulèvements de la Terre ou Ende Gelände incarnent en Europe cette dynamique en expérimentant depuis quelques années de nouvelles modalités d'action [4]. Cette transformation du mouvement environnementaliste modéré et réformiste vers un mouvement écologiste radical s'observe aussi au Québec. Elle s'incarne par l'intensification des actions, l'intégration plus large d'un vocabulaire théorique anticapitaliste et anticolonialiste, la solidarisation avec d'autres luttes et le changement d'interlocuteur des nouvelles organisations militantes.

Ce dernier élément est exceptionnel. Historiquement, les mouvements environnementalistes revendiquent presque exclusivement des changements aux gouvernements et se contentent de dénoncer les pratiques des corporations. Ce nouvel écologisme privilégie quant à lui des actions directes de masse ciblant les infrastructures économiques des entreprises. Il fait l'usage de nouvelles tactiques, tel que le désarmement. Jusqu'alors tabou dans une majorité de cercles écologistes, ce mode d'action s'inscrit dans la pratique luddiste, syndicaliste et anarchiste du sabotage d'infrastructure. Cette transformation marque le passage d'une posture revendicatrice de « quémandage » à la volonté explicite d'incarner un contre-pouvoir matériel au transformer nos systèmes. En continuité avec le développement durable et le système économique néolibéral, ces paradigmes d'action ont le même défaut de désirer des changements sans mettre radicalement en cause les rapports de domination et sans constituer de contre-pouvoir politique et économique.

Ce demi-siècle de réformisme ne nous a pas permis de sortir de l'impasse actuelle : les crises écologiques s'exacerbent, le pouvoir économique et politique des corporations se renforce, l'impérialisme extractiviste s'accentue, et l'écologie en devient le principal pantin. Cette lecture historique de l'évolution de l'écologisme en Occident, mais surtout de sa réappropriation par le capitalisme, met ainsi en lumière les insuffisances du mouvement.

Reconsidérer nos intentions

Plus le temps avance, plus l'ampleur de la catastrophe écologique (extinction de masse, crises alimentaires, migrations forcées) contraste avec la modestie des pratiques dominantes du mouvement environnementaliste (lettres ouvertes, innovation technologique, consultations publiques, manifestations encadrées). Cette dissonance croissante appelle à élargir nos horizons de lutte.

Il faut avant tout reconsidérer nos objectifs et reconnaître les causes politico-économiques sous-jacentes de la catastrophe en dépassant les analyses strictement techniques ou uniquement écologiques. L'économie capitaliste, le culte de la croissance et du matérialisme, les relations de pouvoir asymétriques, ainsi que les systèmes d'exploitation et d'extraction coloniaux sont les racines de ces nombreuses crises. Intervenir de toutes les manières possibles sur celles-ci devrait être la priorité stratégique de nos mouvements.

Cela pourrait commencer par la remise en question de la propriété privée de la terre, l'expropriation des multinationales et la socialisation territorialisée des moyens de production. On peut aussi penser à la gestion collective et démocratique des communs, au remplacement du libre-marché par des mécanismes participatifs ou à la décentralisation des pouvoirs politiques en collaboration avec les communautés autochtones. Ces quelques perspectives post-capitalistes devraient cependant toujours se réfléchir dans une logique de substitution aux systèmes dominants, plutôt que seulement dans une logique de juxtaposition.

Faire mouvements

Au Québec, nous avons une économie du Nord global profitant de la mondialisation néolibérale, mais aussi une économie fondée sur des logiques extractivistes semblables à celles des pays du Sud. L'exploitation extractiviste est un pilier central du capitalisme et du colonialisme : sans elle, ces systèmes vacillent. La matérialité des infrastructures extractivistes (leur omniprésence sur le territoire et la vulnérabilité de leurs chaînes logistiques) constitue une opportunité d'intervention radicale tant locale qu'internationale. Cette réalité particulière nous permet d'envisager le mouvement écologiste local comme une force pouvant provoquer des pertes financières critiques à l'existence de plusieurs corporations industrielles mondialisées.

En s'assumant pleinement, un tel front écologiste pourrait alors devenir l'une des forces majeures pour déstabiliser les pouvoirs économiques dominants et désamorcer les crises. Dans cette perspective, lutter contre l'accaparement des terres, en soutien au mouvement Land Back, ne relève pas seulement d'un objectif moral, mais représente une stratégie de lutte clé. Opposer à l'économie de marché une résistance matérielle et symbolique, tout en bâtissant des alternatives pour habiter et vivre autrement le territoire. L'écologisme comme force politique peut incarner un souffle régénérateur, ravivant les flammes d'un mouvement radical et ouvrant la voie à des utopies réelles.

[1] Ce texte se concentre sur l'écologisme et l'environnementalisme en Occident, soit dans les pays colonisateurs ou profitant du colonialisme. Il serait faux de prétendre que l'hypothèse et la lecture écologistes proposées dans ce texte s'appliquent aux Suds, surtout lorsque l'on considère les logiques coloniales et impérialistes de centre-périphérie centrales aux crises écologiques.

[2] Renvoie au mythe de la corne d'abondance, ici cela signifie une croyance en des ressources illimitées et en des innovations permanentes pour résoudre l'ensemble des problèmes rencontrés par l'humanité.

[3] Voir Robineau C. Pour une sociologie des écologistes radicaux. Quelques éléments programmatiques. e-cadernos CES [Internet]. 15 déc 2020 ;(34).

[4] Ces modalités d'action sont nouvelles dans le mouvement écologiste contemporain et occidental, mais pas dans l'histoire de toutes les luttes.

Quentin Lehmann est diplômé en science politique, étudiant à la maîtrise en sciences de l'environnement à l'UQAM, militant dans les milieux écologistes anticapitalistes et chargé de la mobilisation jeunesse au Front commun pour la transition énergétique.

Illustration : Élisabeth Doyon

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