LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
La revue des révolutions féministes

▸ Les 10 dernières parutions

27.07.2026 à 15:15

Les luttes antifascistes face au gouvernement Meloni

Malwenn Cailliau

Le 18 décembre 2025, à l’aube, près de deux cents policier·es sont déployé·es sur ordre du ministère de l’Intérieur du gouvernement de Giorgia Meloni, dans le quartier de Vanchiglia à Turin, […]
Texte intégral (2743 mots)

Le 18 décembre 2025, à l’aube, près de deux cents policier·es sont déployé·es sur ordre du ministère de l’Intérieur du gouvernement de Giorgia Meloni, dans le quartier de Vanchiglia à Turin, dans le nord de l’Italie. En quelques heures, le centro sociale autogéré Askatasuna, fondé en 1996, est évacué.

Les autorités ont décidé sa fermeture en raison de son illégalité alors que des négociations avec la mairie étaient en cours pour régulariser la situation. Au printemps 2026, le quartier était encore sous occupation militaire.

Un centro sociale, en Italie, est un lieu occupé sans autorisation légale : des personnes s’y installent pour vivre et pour mener des actions sociales et politiques. Askatasuna était un centro sociale emblématique. Askatasuna signifie « liberté » en basque, un nom choisi pour revendiquer son positionnement antifasciste et anarchiste. « C’était un lieu géré collectivement. On y faisait des repas solidaires, des activités pour les enfants, du sport, des cours de langue ou encore des concerts à prix accessibles, raconte Valeria*, ancienne activiste du lieu. On était impliqué·es dès le début dans les luttes internationales et antifascistes : la Palestine, la question kurde, les féminismes… Beaucoup de sujets marginalisés ont été portés là pendant des années. »

Dans les jours qui suivent l’expulsion d’Askatasuna, des rassemblements de protestation ont lieu à Turin. Marqués par des affrontements avec la police, ils se soldent par 100 interpellations, 30 mises en examen et des saisies de matériel. À la fin de janvier 2026, une grande manifestation de soutien rassemble entre 20 000 et 50 000 personnes dans les rues de la ville, expression d’un ras-le-bol du durcissement policier et d’une opposition à la nouvelle loi de « sécurité publique ».

Passée en urgence par décret en avril 2025, puis votée définitivement par le Parlement en juin 2025, cette loi marque un tournant sécuritaire assumé. Pour Amnesty International, elle porte atteinte à la liberté de réunion et au droit à un procès équitable tout en criminalisant la solidarité. Dans un contexte de remobilisation collective depuis l’automne 2025, marqué par des grèves nationales et des manifestations de soutien à la Palestine dont l’ampleur ne s’était plus vue depuis les mobilisations contre la guerre en Irak au début des années 2000, cette loi nourrit les craintes d’une dérive autoritaire et d’un recul des libertés publiques. Claudio Novaro, avocat de militant·es d’Askatasuna depuis l’époque des contestations NO TAV, souligne que le parquet italien décrit aujourd’hui les manifestant·es comme « des personnes guidées par un instinct de violence. On retrouve là une catégorie typiquement lombrosienne du XIXe siècle : celle des “ennemi·es de l’État”. »

Aujourd’hui, l’État italien tend à assimiler toute expression de dissensus à une forme de résistance illégale. La critique des autorités devient illégitime et justifie le recours aux violences policière et judiciaire. La désobéissance prend ainsi deux significations : pour les citoyen·nes qui s’opposent aux politiques autoritaires, elle relève d’une responsabilité démocratique ; pour le gouvernement, il s’agit d’un acte portant atteinte à l’unité nationale.

Toute-puissance policière

À Turin, ce processus de criminalisation s’applique à des actes ponctuels, non coordonnés, attribués à une minorité de militant·es. En novembre 2025, une trentaine d’activistes proches d’Askatasuna et de collectifs étudiants font irruption dans les locaux du quotidien socialiste La Stampa, dont le traitement du génocide en Palestine est jugé biaisé et accusé de stigmatiser les personnes musulmanes. Les dégradations sont dénoncées par les autorités. Elles font également polémique au sein du mouvement. Al*, membre du collectif transféministe Non Una Di Meno, d’assemblées antifascistes turinoises et de l’Osservatorio contro i femminicidi, critique « l’action spectaculaire, désorganisée », qui met en danger les personnes minorisées, soulignant que celles-ci « finissent souvent par être tenu·es pour responsables des actions des autres ». Elle oppose à ce recours à la violence le principe de soin collectif sur lequel se basent les mouvements transféministes.

Pour Claudio Novaro, l’action à La Stampa a servi de prétexte aux autorités pour attaquer le centro sociale et faire de Turin un laboratoire de gestion « musclée » du conflit social. Les manifestant·es arrêté·es en 2025 ont « été qualifié·es de terroristes », une criminalisation qui s’accompagne d’amendes administratives, de résidences surveillées et même d’arrestations préventives. « Le rapport entre la police et les procureurs a été complètement inversé : normalement, c’est le parquet qui mène les enquêtes et la police qui exécute les investigations. Là, c’est la police qui sélectionne les personnes mises en examen, qui décide des qualifications juridiques et de ce qu’il faut faire, avant de transmettre le dossier au parquet. Le parquet agit désormais comme l’avocat de la police », souligne M. Novaro.

Un cortège d'une manifestation pro-Palestine passe sur un pont à Gênes, en Italie.
Parmi les mouvements sociaux réprimés en Italie, on compte celui des docker·euses de Gênes, qui empêchent le transit d’armes depuis le port pour résister au génocide en Palestine. Ici, le 22 septembre 2025, des membres de Free Palestine et des ouvrier·es portuaires bloquent le port.
Crédit : R. Arata / IPA / Fotogramma / ABACAPRESS

Épicentre urbain du mouvement NO TAV, le centro sociale Askatasuna était depuis longtemps dans le viseur de la droite et de l’extrême droite locales. Les raisons avancées pour justifier son expulsion masquent mal le fait que cette offensive s’inscrit dans une volonté plus large de surveiller et de criminaliser les foyers de désobéissance civile. Comme l’explique la conseillère municipale turinoise Alice Ravinale (AVS, coalition politique écologiste), l’évacuation d’Askatasuna était prévisible : « Peu de temps après son installation, [Matteo] Piantedosi [ministre de l’Intérieur depuis 2022] a demandé aux préfectures de lui donner le nom de tous les immeubles occupés d’Italie. » L’extrême droite jubile : après le Leoncavallo de Milan, fermé en août 2025, Askatasuna est le deuxième centro sociale de portée nationale à être verrouillé par le gouvernement Meloni. Quelques mois plus tard, en avril 2026, c’est un autre centro sociale, le L38 Squat, à Rome, qui est expulsé par les forces de l’ordre.

Al, bien que critique des modes d’action utilisés par certain·es militant·es, insiste sur le rôle essentiel de la désobéissance civile : « C’est notre responsabilité historique de désobéir au fascisme. » Elle souligne la souffrance de la jeunesse italienne, qui manque d’espaces politiques et ne peut plus « nourrir ses propres idées ». « Les mouvements sociaux sont en danger car l’État vient saper la jeunesse, l’avenir de nos luttes, et tout espace de dissension, y compris les espaces plutôt centristes et modérés. »

« Le rapport entre la police et les procureurs a été complètement inversé. Le parquet agit désormais comme l’avocat de la police. »
Claudio Novaro, avocat

Les habitant·es du quartier, quant à elles et eux, remettent les choses en perspective. « Lorsqu’il y avait des initiatives à mettre en place, les membres d’Askatasuna ont toujours été un soutien important, plus que les institutions », estime Leonardo, propriétaire d’un magasin. Pendant la pandémie de Covid-19, ajoute-t-il, « les occupant·es rendaient de nombreux services aux habitant·es, notamment aux personnes âgées : elles et ils faisaient les courses pour celles et ceux qui ne pouvaient pas se déplacer et les accompagnaient pour retirer l’argent de leur retraite ». Pour Marco, libraire, c’était à Askatasuna qu’on pouvait faire les premiers tests de dépistage, dès 2020, et se procurer les masques chirurgicaux introuvables dans les pharmacies. Des actions d’aide et de soutien étaient organisées avec les écoles du quartier.

Après l’évacuation du centro sociale, les habitant·es ont vu leur quartier complètement militarisé. Gestionnaire d’un café à quelques minutes du centre-ville, Eleonora se rappelle l’atmosphère des journées durant lesquelles la police s’est installée : « C’était absurde, on se sentait assiégé·es. Les gens ne sortaient pas, effrayé·es par cette présence excessive des forces de l’ordre. On nous demandait nos papiers, on vérifiait notre adresse avant de nous laisser passer. »

Un autre mouvement social emblématique a fait l’objet d’une forte répression en Italie ces dernières années : celui des docker·euses de Gênes qui, depuis une décennie, sabotent le transit d’armes via le port de la ville. José Nivoi, leur porte-parole (CALP-USB), a participé à ces actions : « En août et en septembre 2025, nous avons organisé des blocages au port de Gênes en lien avec les luttes internationales contre le génocide en Palestine », raconte celui qui a également participé à la flottille Global Sumud. Un engagement qu’il ancre dans une tradition antifasciste, antimilitariste et pacifiste de plusieurs années.

Le contre-pouvoir judiciaire menacé

Le mouvement d’opposition des docker·euses à l’accostage des navires de guerre commence en 2018, explique-t-il, quand la flotte saoudienne fait escale dans les ports européens pour charger du matériel d’armement pour sa guerre contre le Yémen. Quelques années plus tard, les travailleur·euses portuaires sont accusé·es d’association de malfaiteur·ices par le parquet de Gênes : le juge estime que leur engagement est avant tout issu d’une activité syndicale et classe l’affaire sans suite en 2023. Depuis, la militarisation du port et la répression des docker·euses n’ont fait que s’intensifier. Perla Sardella, enseignante, militante et réalisatrice de Portuali (2024), un documentaire consacré à cette mobilisation, explique ainsi que les travailleur·euses reçoivent régulièrement des amendes exorbitantes (payées par le collectif) : « Les blocages que nous avons menés au port pour la Palestine ont été sanctionnés comme une “atteinte au service public”, comme si l’exportation d’armes en était un ! »

Des personnes font voler de grandes bannières arc-en-ciel les lesquelles il est écrit "Pace".
En 2026, la victoire du « non » au référendum sur la justice a marqué la vie politique italienne. C’est la présidente du Conseil, Giorgia Meloni, accusée de dérive autoritaire par les opposant·es à ce référendum, qui a proposé ce vote. Ici, à Rome, le 18 mars 2026, lors de la cérémonie de clôture de la campagne pour le « non ».
Crédit : Francesco Fotia / AGF via ZUMA Press ABACA

En mars 2026, les Italien·nes ont été invité·es par le gouvernement de Giorgia Meloni à se prononcer par référendum sur son projet de réforme constitutionnelle de la magistrature. Celui-ci visait entre autres à modifier le fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature et à introduire une séparation stricte des carrières entre les magistrat·es du siège (les juges qui rendent les décisions) et les magistrat·es du parquet (les procureur·es qui requièrent l’application de la loi). Bien que présentée comme technique, cette réforme permettait de renforcer le pouvoir de sanction sur les magistrat·es. Dans un pays attaché à une Constitution issue de la résistance au fascisme, ses opposant·es y ont vu une attaque de l’indépendance des juges et de l’équilibre des pouvoirs.

Pendant la campagne, les mobilisations sociales à Turin, à Gênes et ailleurs, ont été largement instrumentalisées par la droite et l’extrême droite pour alimenter un discours fustigeant une prétendue « culture de l’impunité » qui régnerait au sein des tribunaux. Matteo Salvini, membre de la Ligue du Nord (extrême droite) et ministre des Infrastructures et des Transports, a par exemple dénoncé la décision du tribunal de Turin de ne pas maintenir en détention trois militant·es arrêté·es après les affrontements dans la ville. Le référendum s’est soldé par un cinglant échec pour le gouvernement Meloni : le « non » l’a emporté avec 53,7 % des suffrages. Environ 61 % des 18–34 ans ont voté contre la réforme. Beaucoup y ont vu un signe d’opposition aux dérives répressives du gouvernement Meloni.

Le renouveau des mobilisations en Italie rappelle que la désobéissance civile et l’activisme peuvent prendre la forme de coalitions mouvantes, où différents éléments (syndicats, collectifs écologistes ou féministes, réseaux antifascistes…) convergent de manière temporaire autour de causes communes. Comme l’écrit la sociologue et politiste Donatella Della Porta, « la politique contestataire naît lorsque des personnes ordinaires, souvent en alliance avec des acteur·ices plus organisé·es, défient les élites, les autorités ou les codes culturels dominants ». Les alliances instables, sans cesse en recomposition, sont capables de produire des effets politiques durables : malgré la répression sécuritaire en cours, une contestation antimilitariste et antifasciste renouvelée réapparaît en Italie et semble avoir de beaux jours devant elle.

La répression des mouvements sociaux, symptôme de la persistance du fascisme

En Italie, fascisme et antifascisme ont toujours évolué conjointement. Après la Seconde Guerre mondiale et la chute de Benito Mussolini, en 1945, le fascisme ne disparaît pas totalement : dès 1946, une amnistie permet la réintégration d’ancien·nes cadres du régime, tandis que certaines pratiques autoritaires se maintiennent au sein des institutions. À partir des années 1960, les mouvements ouvriers, étudiants et antifascistes se mobilisent. En réponse, l’extrême droite néofasciste met en œuvre sa « stratégie de la tension » : attentats et massacres visant à créer
un climat de peur et à justifier le durcissement de la répression étatique. Ces années dites « de plomb » s’achèvent dans les années 1980, mais la lecture sécuritaire du conflit politique perdure.

Les manifestations contre la réunion du G8 à Gênes en 2001 en constituent un moment clé : les violences policières, qui font un mort et de nombreux blessé·es, deviennent une des formes de répression des mobilisations sociales.

Peu à peu et jusqu’à aujourd’hui, la moindre contestation politique est assimilée à une prise de position extrémiste. Cette dynamique s’accompagne d’une criminalisation croissante de la désobéissance civile. Dans les années 2010, le mouvement NO TAV en est un exemple éclatant : surveillance renforcée, poursuites répétées, et accusations de terrorisme contre certains militant·es – qui seront finalement rejetées par la justice.

PDF

27.07.2026 à 14:58

Houria Aouimeur : « J’ai obéi à ma conscience »

SALIHA MHADHBI

Gérée par des organisations patronales, l’AGS (l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés) a versé 26 milliards d’euros à 3,2 millions de salarié·es ces quinze dernières années. […]
Texte intégral (1011 mots)

Gérée par des organisations patronales, l’AGS (l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés) a versé 26 milliards d’euros à 3,2 millions de salarié·es ces quinze dernières années. Dès qu’elle arrive à sa tête, en 2018, Houria Aouimeur découvre de possibles détournements de fonds dont le montant s’élèverait à plusieurs milliards d’euros.

En 2023, elle est licenciée. Pour la Défenseure des droits, il s’agit de « représailles intervenant en conséquence directe de [ses] alertes ». Fin 2023, le conseil des prud’hommes de Paris, saisi en référé, considère qu’elle ne peut bénéficier du statut de lanceuse d’alerte (lire l’encadré ci-dessous) car elle n’aurait fait qu’exécuter son contrat de travail en mettant au jour des irrégularités sur lesquelles son employeur lui avait demandé d’enquêter. Alors qu’en 2024, la Maison des lanceurs d’alerte et la Défenseure des droits l’ont pourtant reconnue comme telle, la cour d’appel confirme en juillet 2025 qu’elle ne peut revendiquer ce statut. Elle se pourvoit en cassation. Aujourd’hui en arrêt pour maladie professionnelle, Houria Aouimeur continue de livrer bataille.

Quand je prends le poste de directrice de l’AGS, cet organisme incarne pour moi la valeur républicaine d’égalité de traitement : les salariés doivent avoir les mêmes droits, quelle que soit l’entreprise. Mais je me rends rapidement compte que j’ai idéalisé les choses. Des lettres anonymes très bien documentées commencent à arriver, qui dénoncent un fonctionnement permettant à certains mandataires de justice de gérer des sommes colossales sans contrôle. Quand je demande les comptes, je découvre notamment des montants classés en perte sans explication. Les enjeux financiers sont énormes, de l’ordre de 7,5 milliards. Là je ne peux plus croire à de simples erreurs, le problème est systémique.

J’aurais pu démissionner. Ça aurait certes été une forme de désertion, mais ça aurait aussi été un moyen de ne pas vivre ce que je vis depuis. Je me suis dit alors que je n’arriverais pas à trouver du travail ailleurs, parce que mes patrons me bloqueraient. Je suis donc restée, avec la ferme intention de remettre les choses en ordre. Dès mon arrivée, je commande deux audits qui révèlent le “favoritisme” mis en place précédemment. En mars 2019, je convaincs ma hiérarchie de déposer plainte pour abus de confiance, corruption et prise illégale d’intérêts.

Très vite, on tente de m’intimider. La porte de mon domicile est dégradée, je reçois des menaces. J’ai peur. Mon fils est hébergé par mon avocat, et mon compagnon et moi devons vivre à l’hôtel, puis déménager à trois reprises. Chaque fois, je porte plainte. Pendant près d’un an, ma hiérarchie me fait protéger par une équipe de sécurité. Ces hommes sont nuit et jour avec moi. Sur le moment ça me rassure, mais avec le recul, je réalise que c’était aussi une façon de me surveiller.
Je commande un second audit pour contrôler les flux financiers anormaux et tenter de savoir où sont passés les milliards d’euros évaporés. En octobre 2019, avec mon équipe, nous déposons de nouvelles plaintes pour abus de confiance, faux et usage de faux. Je mets aussi en place des contrôles. En réaction, la pression s’intensifie : des hommes me suivent à moto, me photographient au restaurant. Je les prends également en photo. Après mon licenciement, j’ai eu honte de m’être tue si longtemps.

Quand je comprends que je vais être licenciée parce que je suis allée trop loin dans mes investigations, je consulte un avocat qui me fait prendre conscience que je suis une lanceuse d’alerte. En février 2023, alors que je n’ai jamais fait l’objet d’un avertissement ou de sanction disciplinaire, je suis licenciée pour faute lourde, soit la faute la plus grave en droit du travail, une faute qui suppose une intention de nuire.

J’ai obéi à ma conscience, à la loi, à l’intérêt général. J’ai fait de la désobéissance institutionnelle en refusant de céder à des institutions qui avaient pour règle tacite : “Ne pas chercher, ne pas parler et savoir s’arrêter.” Et je continuerai à pratiquer ce que j’appelle la désobéissance existentielle : on voudrait me voir disparaître, me taire, mais je continuerai à exister pour mener ce combat. Les investigations poussées de la Maison des lanceurs d’alerte et de la Défenseure des droits aboutissent à deux avis très documentés qui me reconnaissent comme “lanceuse d’alerte victime de représailles”. J’attends que la justice française soit à son tour au rendez-vous. » •

Propos recueillis le 19 mai 2026 par Lucie Tourette, journaliste indépendante.

Lanceur·euse d’alerte, un statut protecteur

Le statut de lanceur ou lanceuse d’alerte s’applique à « une personne physique qui signale ou divulgue, sans contrepartie financière directe et de bonne foi, des informations portant sur un crime, un délit, une menace ou un préjudice pour l’intérêt général ». Défini par la loi Waserman du 21 mars 2022, qui vient élargir le principe posé par la loi Sapin II de 2016, il ouvre une protection légale, dont l’interdiction des représailles, la protection de la dignité personnelle et du droit au travail. L’employeur ne peut ni sanctionner, ni discriminer, ni menacer un·e collaborateur·ice
en raison d’un signalement.

PDF

27.07.2026 à 14:53

Sarah Schulman : « Désobéir ne suffit pas »

Malwenn Cailliau

Autrice de romans lesbiens – surtout des polars – et journaliste bénévole pour la presse gay et lesbienne new-yorkaise dans les années 1980, Sarah Schulman a documenté l’épidémie de VIH-sida bien avant la création […]
Texte intégral (4028 mots)

Autrice de romans lesbiens – surtout des polars – et journaliste bénévole pour la presse gay et lesbienne new-yorkaise dans les années 1980, Sarah Schulman a documenté l’épidémie de VIH-sida bien avant la création d’ACT UP New York, tout en étant serveuse pour payer son loyer. Aux premières loges de l’hécatombe, elle rejoint les rangs du mouvement dès ses débuts, en 1987.

Quelques années plus tard, elle cofonde le groupe d’action Lesbian Avengers (lire « Lesbian Avengers. Allumer la mèche » dans le numéro 17 de La Déferlante, février 2025) avant de se lancer dans l’écriture d’essais, d’autres romans et de pièces de théâtre, ainsi que dans l’enseignement de l’écriture créative à l’université. En 2010, elle rejoint le conseil scientifique de Jewish Voice for Peace (la plus grande organisation juive antisioniste au monde) puis coproduit, en 2012, un documentaire intitulé United in Anger, sur l’histoire d’ACT UP New York.

Avec son essai Let the record show. Une histoire politique d’ACT UP New York (1987–1993), qui vient de paraître en France aux éditions Libertalia, la militante rend accessible l’histoire dense, conflictuelle et stratégique d’un mouvement de désobéissance civile qui, bien que très minoritaire, a forcé de puissantes institutions à agir, en usant de méthodes d’action directe qui influencent encore de nombreuses luttes pour la justice et l’égalité. Sans nostalgie, la sexagénaire se veut passeuse de cette aventure façonnée par la colère, l’urgence ou la célébration des liens, et invite à s’en inspirer pour faire face aux défis politiques actuels.

Des centaines de militants sont allongé·es sur le sol en pleine ville, certains avec des pancartes.
Die-in d’ACT UP lors de la Marche des fiertés, en juin 1993 à New York.
L’essayiste et activiste étasunienne Sarah Schulman a milité activement pour cette association.
Crédit : Donna Binder

Y a‑t-il un moment précis de votre vie où vous vous souvenez d’avoir sciemment désobéi ?

En 1981, avec un groupe de militantes lesbiennes, la Women’s Liberation Zap Action Brigade, nous avons interrompu une audition parlementaire contre l’avortement qui avait lieu au Sénat [à Washington], ce qui nous a valu d’être poursuivies en justice pour « perturbation des travaux du Congrès ». Quelques années auparavant, j’avais déjà été arrêtée par la police avec ma mère lors d’une action contre la guerre du Vietnam. Mais, comme la majorité des gens, c’est sans vraiment le choisir que, toute ma vie, j’ai désobéi.

Quitter sa maison, son pays ou sa petite ville parce qu’on est homosexuel·e, maltraité·e, ou pour s’ouvrir des perspectives, ça passe pour de la désobéissance. Pourtant, c’est juste une manière de refuser que sa vie soit réduite ou détruite. C’est choisir de vivre. Parfois, on dit ou on fait quelque chose qui nous semble évident et nécessaire mais qui provoque de la colère chez les autres, voire des représailles. Aujourd’hui, je travaille avec mes étudiant·es sur des ouvrages palestiniens et je soutiens la lutte pour la libération de la Palestine. Je parle politique avec les étudiant·es, et, même si ce n’est pas mon objectif, cela met en colère certaines personnes de l’université.

Selon vous, la désobéissance, c’est un tempérament davantage qu’une stratégie politique ?

Je pense que la désobéissance, chez moi, est un héritage familial. Dans les années 1970, ma mère nous emmenait, ma sœur et moi, aux manifestations contre la guerre du Vietnam. Son père – mon grand-père – avait fui la Russie à 13 ans par ses propres moyens pour échapper à la violence familiale et à la ségrégation antisémite. Une fois établi aux États-Unis, il a été emprisonné pour avoir refusé de faire son service militaire pendant la Première Guerre mondiale.

Pour écrire mon livre sur l’histoire d’ACT UP, j’ai analysé les interviews de 188 militant·es en me demandant quels étaient leurs points communs. Ce n’était ni l’expérience militante ni la formation politique. Ces personnes partageaient, en revanche, un trait de personnalité : elles ne pouvaient s’empêcher de réagir face à l’injustice. Dans les années 1980, personne ne s’attendait à ce que des homosexuels malades du sida s’organisent politiquement et qu’ils osent, par exemple, intervenir dans une cathédrale pour exiger que l’Église catholique change de discours sur le préservatif, l’homosexualité, l’avortement et l’éducation sexuelle ! Cette poignée de gays et de lesbiennes qui ont fondé ACT UP ne se sont pas dit : « On va désobéir. » Ils et elles étaient surtout très en colère et se sont organisé·es pour exiger ce qui était juste et nécessaire : des traitements, le respect et l’écoute des malades, l’aide médicale universelle et des politiques d’éducation, de prévention et de réduction des risques. Ils et elles ont dénoncé l’abandon de l’État, des familles et du monde de la recherche en refusant de mourir discrètement.

Pourquoi, selon vous, cette minorité dans la minorité homosexuelle a‑t-elle choisi la stratégie de la désobéissance civile ?

À la fin des années 1980, la majorité des jeunes gays qui mouraient en masse n’avaient pas
d’expérience militante : c’était les années disco ! Et même si beaucoup de militant·es de la lutte contre le sida étaient très imprégnés·es de culture révolutionnaire – celle du mouvement de libération gay, des féministes lesbiennes radicales et des étudiant·es sud-américain·es qui avaient fui les dictatures –, ce sont eux, ces jeunes inexpérimentés, qui ont constitué le plus gros des troupes d’ACT UP. Ils étaient malades, désespérés, et luttaient d’abord pour leur vie.

Comme moi, ces jeunes gays étaient nés dans les années 1940 et 1950 et avaient observé la résistance des activistes noir·es que des flics blancs arrêtaient et tabassaient. À cette époque, personne n’imaginait qu’il existait des enfants homosexuel·les. Pourtant, nous savions déjà que quelque chose clochait, et beaucoup d’entre nous, seul·es dans leurs familles, se sont identifié·es à ces militant·es : nous sentions que, nous aussi, nous allions devoir lutter pour avoir le droit d’exister.

« La poignée de gays et de lesbiennes qui ont fondé ACT UP ne se sont pas dit : “On va désobéir.” Ils et elles étaient surtout très en colère et se sont organisé·es pour exiger ce qui était juste et nécessaire. »
Sarah Schulman

Au début de l’écriture de Let the record show, j’ai relu la célèbre Lettre de la prison de Birmingham que Martin Luther King a rédigée en avril 1963 et dans laquelle il expliquait sa théorie de la désobéissance civile non violente : il décrivait exactement ce qu’ACT UP a mis en place [vingt ans après, sans le savoir], ça m’a marquée.

D’où vient ce choix de l’action directe à ACT UP ?

Il vient de la colère et de l’urgence. On se battait pour faire bouger de grosses institutions, et l’omniprésence de la mort nous obligeait à faire vite. Il faut rappeler ce que signifiait mourir du sida : à moins de 25 ans, devenir brutalement aveugle ou dément, avoir ses organes vitaux qui lâchent les uns après les autres. Et c’était assister à cette déchéance, aussi, de ses proches. Ce n’était pas uniquement des gens qui mouraient mais tout un monde qui agonisait atrocement. Des jeunes homosexuels ont refusé de mourir en masse dans la honte : leur désobéissance naît de cette révolte.

À quelles conditions l’action directe permet-elle aux groupes particulièrement vulnérables d’agir ?

Créer du chaos ou crier sa colère sans revendication claire, c’est voué à l’échec et ça met en danger : c’est du gaspillage de temps et d’énergie. C’est un des principaux enseignements de l’expérience d’ACT UP. Le groupe comptait 700 militant·es au plus fort du mouvement mais, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, nous étions extrêmement organisé·es. On savait qui prenait quels médicaments et, donc, combien de temps tiendraient les personnes si elles étaient interpellées par les forces de l’ordre ; on faisait des trainings pour parler aux médias, on avait des avocat·es, on connaissait les risques judiciaires. Et, surtout, nos revendications étaient très précises. Par exemple : dès 1989, ACT UP New York obtient l’accès à des molécules expérimentales pour les malades du sida exclus des essais cliniques.

De nos jours, il y a une demande formulée sur les campus pour que les universités étasuniennes se désinvestissent des entreprises et des universités israéliennes. C’est politiquement difficile à atteindre mais techniquement faisable. Des institutions adoptent ce type de démarche depuis l’époque de l’apartheid en Afrique du Sud, et des universités l’ont fait encore plus récemment contre les énergies fossiles. C’est donc, selon moi, une bonne revendication, une demande gagnable. À l’inverse, un mouvement comme Occupy Wall Street s’est effondré parce qu’il n’avait pas de revendication claire.

Pas besoin d’être en grand nombre pour commencer à agir efficacement. Même en étant deux, on peut organiser des actions qui font la différence et mobiliser plus largement. On peut aussi s’allier avec d’autres personnes sur un point précis alors qu’on n’est pas d’accord avec elles sur le reste. Ces alliances tactiques sont encore plus nécessaires aujourd’hui : tellement de groupes sociaux subissent des oppressions qu’il est impossible d’élaborer une analyse ou une stratégie unique. Il faut une méthode qui permette d’être flexible et de former des alliances efficaces. Notre force repose sur notre capacité à nouer des alliances ponctuelles plutôt que des coalitions politiques : il est vain de chercher à mettre tout le monde d’accord. Plus il y a de personnes qui s’efforcent d’agir depuis l’endroit où elles se trouvent, plus le mouvement gagne en puissance. La démocratie radicale consiste à accepter les différences tout en partageant une vision qui exige la justice pour toutes et tous. Par exemple, aux États-Unis, on peut faire alliance avec les prêtres catholiques contre la police de l’immigration [l’ICE] et contre Donald Trump, même si, probablement, on ne sera pas d’accord sur les droits des femmes et des personnes queers.

ACT UP était très hétérogène politiquement. On partageait une même vision stratégique, tout comme la conviction que le VIH-sida était davantage qu’une simple maladie, une crise politique. Dans un livre publié en 1989, une figure d’ACT UP, Larry Kramer, faisait référence à l’Irgoun, une milice sioniste terroriste d’extrême droite, comme inspiration pour l’action collective des gays contre le VIH-sida. Il ignorait, évidemment, que l’Irgoun était d’extrême droite, mais il considérait leur combat contre « les Arabes » comme une lutte de libération contre l’antisémitisme. Cela n’a pas empêché que, en janvier 1991, ACT UP organise une grande action contre la guerre du Golfe en occupant la gare centrale de New York et en interrompant un programme télé aux cris de : « Fight AIDS, not Arabs ! » (Combattez le sida, pas les Arabes !).

Alors que vous ne vous étiez jamais intéressée à la Palestine, vous avez, à partir de 2009, apporté publiquement votre soutien à la résistance du peuple palestinien. Qu’est-ce qui a fait évoluer votre position ? Est-ce une forme de désobéissance communautaire ?

Cela peut paraître complètement fou aujourd’hui mais j’ai longtemps été très ignorante de l’histoire palestinienne. Au sein d’ACT UP, il y avait nombre de juifs et de juives – le symbole du triangle rose n’est pas apparu par hasard. Comme moi, beaucoup de leadeur·euses du mouvement gay et lesbien étasunien étaient né·es dans des familles rescapées de la Shoah, qui, par homophobie, les avaient rejeté·es. Nous avions grandi dans des environnements qui valorisaient l’action collective et l’engagement contre l’injustice, mais où le sionisme était la norme : nous étions sionistes par défaut, sans même y réfléchir, pensant que c’était une composante de notre judéité.

« Pas besoin d’être en grand nombre pour commencer à agir efficacement. Même en étant deux, on peut organiser des actions qui font la différence et mobiliser plus largement. »
Sarah Schulman

En 2009, à la suite de la parution de mon essai sur l’homophobie familiale, Les Liens qui empêchent (lire notre encadré ci-dessous), j’ai été invitée par une organisation LGBTQ israélienne à donner une conférence à l’université de Tel-Aviv. Je trouvais important de dialoguer dans cet espace que je considérais alors, simplement, comme un espace politique juif. Mais un collègue – lui-même juif, de Turquie – m’a appris l’existence du mouvement Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) lancé par la société civile palestinienne en 2005. J’ai donc écrit à [mes consœurs essayistes juives de gauche] Judith Butler et Naomi Klein, pour les sonder. Judith Butler m’a répondu très vite, en m’envoyant plein de textes à lire pour que je me fasse ma propre idée. J’ai ouvert les yeux sur une réalité que je n’avais pas appris à questionner et j’ai compris que cet appel était justifié : j’ai décliné l’invitation. À la place, j’ai contacté Al-Qaws, un groupe composé de militant·es queers palestinien·nes et, au lieu d’aller à Tel-Aviv tous frais payés, j’ai acheté un billet d’avion pour les rencontrer à Ramallah, et discuter d’actions communes. Omar Barghouti, cofondateur et coordinateur de la campagne BDS, était là aussi. À ce moment-là ont débuté des relations de travail qui durent, maintenant, depuis dix-sept ans. Grâce à ces personnes engagées depuis longtemps pour la justice en Palestine, j’ai pu changer de perspective. J’étais déjà exclue de la communauté juive : j’avais désobéi en étant lesbienne.

On l’a vu en janvier 2021 lors de l’assaut du Capitole par des émeutiers pro-Trump : l’extrême droite peut, elle aussi, s’emparer des méthodes de désobéissance et d’action directe en faisant valoir le caractère populaire de ce type de mobilisations. Comment la gauche peut-elle s’assurer d’éviter des alliances dangereuses ?

La désobéissance n’est qu’une méthode, elle ne se suffit pas à elle-même. L’extrême droite peut l’utiliser mais nos objectifs ne seront jamais les mêmes. Définir des revendications très précises, être clair·es sur le fait qu’on ne conditionne jamais l’extension des droits d’un groupe à la réduction de ceux d’un autre me paraît être une bonne façon de ne pas faire de mauvaises alliances. Par exemple, quand le Michigan Womyn’s Music Festival a décidé, en 1991, d’exclure les femmes trans, j’ai arrêté d’y aller. Pourtant c’était un grand rassemblement lesbien qui avait lieu chaque année.

Finalement, qu’est-ce qui, selon vous, transforme l’action de quelques individu·es en colère en un mouvement qui fait bouger des lignes et inspire au-delà de ses propres rangs ?

C’est une chose qu’on ne peut jamais prévoir ! Quand on lance un mouvement, il peut se passer des années sans que rien ne se produise, et puis, soudain, ça prend parce que c’est le moment. Souvent, ce ne sont ni les pratiques ni la méthode qui ont changé, seulement le contexte. Par exemple, aux États-Unis, les mobilisations étudiantes pour la Palestine ont pris énormément d’ampleur à partir de 2023 avec l’occupation des campus. Les organisations qui sont à l’origine de ces mobilisations existent parfois depuis plus de trente ans. Patiemment, elles ont construit des réseaux militants, produit des analyses et échafaudé des stratégies : tout était prêt.

Il faut d’ailleurs souligner à quel point la transmission et la construction d’infrastructures de lutte sont importantes. Jewish Voice for Peace s’inspire beaucoup d’ACT UP et reproduit des pratiques militantes que je décris dans le livre. Elle a même organisé une immense action à la gare centrale de New York ! Mon objectif en écrivant ce livre était, précisément, de donner de l’inspiration aux militant·es d’aujourd’hui. Sans ça, j’aurais écrit un roman.

Entretien réalisé à Paris le 18 avril 2026.

Sarah Schulman en 7 dates

1958

Naissance à New York dans une famille juive d’origine russe décimée par la Shoah.

1987

Sarah Schulman rejoint ACT UP New York, qui vient d’être créé.

1989

Après Delores, son troisième roman, reçoit le Gay and Lesbian Book Award de l’American Library Association.

23 janvier 1991

L’écrivaine est arrêtée alors qu’elle participe à une occupation de la gare centrale de New York pour protester contre la guerre du Golfe.

Août 1992

Cofonde les Lesbian Avengers qui participeront à Camp Trans, un camp féministe ouvert à toutes les femmes,
y compris les femmes trans.

Janvier 2012

Participe à la première délégation queer étasunienne en Palestine organisée par Al-Qaws, Aswat et Palestinian Queers for BDS.

Septembre 2026

Parution en France de Solidarité, entre fantasme et nécessité, aux éditions B42, dans lequel elle interroge les stratégies permettant de construire des alliances politiques solides.

Lire Sarah Schulman

Voici trois essais de Sarah Schulman traduits en français qui permettent d’appréhender sa pensée. Se décrivant comme romancière « avant tout », elle a publié onze romans et pièces de théâtre mettant en scène des protagonistes lesbiennes. Seuls Après Delores (trad. Thierry Marignac, Éd. Inculte, 2017) et Rat Bohemia (trad. Valérie Leclercq, H&O Éditions, 2002) ont été traduits en français.

La Gentrification des esprits

À travers ses souvenirs, Sarah Schulman analyse la disparition concomitante, dans les années 1980, de la culture queer radicale et des quartiers populaires du Lower East Side à Manhattan. Les ravages de l’épidémie de VIH-sida ont été, écrit-elle, une occasion de gentrifier ce quartier et d’invisibiliser les imaginaires qui le caractérisaient. C’est ainsi que l’histoire sociale et politique du VIH-sida a été effacée. Cet essai témoigne aussi du niveau de tolérance à la violence homophobe et raciste à New York dans les années 1980 et 1990.

Couverture du livre La Gentrification des esprits de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

La Gentrification des esprits. Témoin d’un imaginaire perdu. Paru aux États-Unis en 2012 chez University of California Press, puis en France en 2018 aux éditions B42, traduit par Émilie Notéris.

Le conflit n’est pas une agression

Son essai le plus lu en France, mais aussi le plus « mal lu » selon Sarah Schulman, qui y expose le danger à confondre « conflit » et « agression » et à normaliser l’inversion des responsabilités entre agresseurs et agressé·es. Elle fait référence aux crimes policiers racistes aux États-Unis, à la criminalisation des personnes vivant avec
le VIH ou encore la rhétorique du « droit d’Israël à se défendre » pour justifier la destruction de la Palestine et des Palestinien·nes. « Mes essais sont construits comme des romans, précise-t-elle, il faut les lire en entier pour comprendre mon propos. »

Couverture du livre Le conflit n'est pas une agression de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

Le conflit n’est pas une agression. Rhétorique de la souffrance, responsabilité collective et devoir de réparation. Paru aux États-Unis en 2016 chez Arsenal Pulp Press, puis en France en 2021 aux éditions B42, traduit par Julia Burtin Zortea et Joséphine Gross.

Les liens qui empêchent

Partant de sa propre expérience familiale, Sarah Schulman explique dans cet ouvrage comment l’exclusion, la dévalorisation ou le rejet, exercés par la famille produisent de l’isolement, de la précarité affective ainsi qu’une vulnérabilité accrue face aux institutions. L’autrice sort l’homophobie familiale du cercle privé et en fait un sujet collectif et politique.

Couverture du livre LLes liens qui empêchent de Sarah Schulman aux éditions B42.
Crédit : B42

Les Liens qui empêchent. L’homophobie familiale et ses conséquences. Paru aux États-Unis en 2009 chez The New Press, puis en France en 2024 aux éditions B42, traduit par Élodie Leplat.

PDF

27.07.2026 à 14:43

Quand désobéir à l’ordre colonial tue

Malwenn Cailliau

27 juin 2023, 8 h 19, place Nelson-Mandela à Nanterre. Nahel Merzouk, un adolescent franco­-algérien de 17 ans est abattu par Florian Menesplier, un policier blanc de 38 ans. Filmée par une passante, la scène […]
Texte intégral (3558 mots)

27 juin 2023, 8 h 19, place Nelson-Mandela à Nanterre. Nahel Merzouk, un adolescent franco­-algérien de 17 ans est abattu par Florian Menesplier, un policier blanc de 38 ans. Filmée par une passante, la scène du tir se diffuse rapidement sur les réseaux sociaux.

C’est le choc et la sidération. Les images le prouvent : il ne présentait aucune menace. Nahel Merzouk avait désobéi, comme tous·tes les adolescent·es qui s’essaient au risque avec gourmandise : il conduisait sans permis. C’est sa seule infraction. Mais, pour les garçons non blancs, franchir ces limites est sanctionné par la prison, voire la mort. Désenfantisés, ils sont ciblés, jugés et punis comme leurs pères, privés du droit à l’insouciance.

Deux jours plus tard, je me rends à la marche blanche organisée à l’initiative de la mère de Nahel. Mes lunettes de soleil cachent les larmes que je ne parviens pas à contenir en voyant les jeunes de son quartier fermer le cortège avec leurs grosses motos bruyantes. Une lumière me traverse : même dans la destruction, nous savons rester dignes et flamboyant·es.

Les images de cette mise à mort ont occupé toutes mes pensées, toutes mes discussions, toutes mes nuits de ce début d’été. Après la marche, somnolant dans mon salon baigné de chaleur, j’entends des détonations dehors. Il est près d’une heure du matin. « Ça y est, ça commence ! », dis-je à mon mari. Je suis certaine que certains de mes anciens élèves courent dans la nuit suffocante d’Aubervilliers, ma ville, située au nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. J’écris dans le groupe WhatsApp de la commission antiraciste de Sud Éducation 93. Tous·tes racisé·es, mes camarades vivent dans les villes voisines. Au cœur de la nuit, tous·tes étaient réveillé·es, comme moi, l’esprit inquiet pour ces jeunes qui avaient l’audace de cracher la colère que, tous·tes, nous portions.

J’avais une sensation de déjà-vu. L’automne humide de 2005, lors duquel Zyed Benna et Bouna Traoré étaient morts dans le transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés par peur de la police, avait laissé place à l’été caniculaire, et c’était moi qui, dix-huit ans plus tard, envoyais des messages à mes élèves, comme un écho tardif des appels inquiets de ma mère à ses proches habitant Clichy-sous-Bois. Ma politisation était née exactement là : de cette angoisse dans la révolte.

L’été de l’asphyxie raciste

Début juillet 2023, j’assiste à des audiences de comparution immédiate au tribunal de Bobigny. Quelques jours plus tôt, dans une circulaire publiée le 30 juin, le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, a fait passer la consigne : « La réponse pénale [doit être] rapide, ferme et systématique. » Les procédures sont brutales. Face aux violences policières et judiciaires qui s’abattent sur les jeunes révolté·es, la commission antiraciste de Sud Éducation 93 et la Legal Team antiraciste ont pris l’initiative de créer un groupe d’action contre la répression dans le département. Nous observons les juges, levons des fonds pour payer les avocat·es et nous tenons à disposition des familles des interpellé·es. Nous nous donnons les moyens d’archiver et de témoigner de ces violences d’État.

Entre le 27 juin et le 5 juillet 2023, 3 462 personnes ont été interpellées dans tout le pays. Des jeunes sont envoyés au dépôt pour de la nourriture ou des biens volés. À la fin de l’été, le ministère de la Justice a revendiqué près de 2 000 condamnations, dont 1 787 peines d’emprisonnement ferme ou avec sursis.

Si l’agitation s’est cristallisée, bien évidemment, contre des commissariats, elle a aussi ciblé quelques écoles, des banques, des supermarchés et, parfois, des enseignes de grandes marques comme la boutique Nike au forum des Halles, en plein cœur de Paris. Alors que d’ordinaire les audiences n’ont pas lieu le week-end, samedi 1er juillet, 58 personnes comparaissent devant la 17e chambre du tribunal de Bobigny – 18 sont mineures. Les magistrat·es s’inquiètent de ce qui a été qualifié par la presse d’« invasion », de « razzia » ou de « grand pillage » du magasin Carrefour à Saint-Denis. Ce vocabulaire réactive l’imaginaire colonial, transformant les révolté·es en menace.

Banals et accessibles, ces lieux ont été le théâtre d’une revanche de classe et de race nourrie par la colère, pour les uns, ou par l’effet d’opportunité, pour d’autres, dont les conditions de vie ne cessent de se dégrader. Mais colère, conditions d’existence et racisme sont relégués au second plan dans les salles d’audience : la mécanique judiciaire ignore le contexte, exposant sa blanchité et sa nature bourgeoise.

Combattant les violences racistes, sexistes, sexuelles et enfantistes au sein de l’Éducation nationale, j’ai connaissance de tant de faits hautement plus graves ignorés par les hiérarchies ou la justice. Un goût rance monte et s’installe durablement dans ma gorge. C’est le dégoût.

Lors de ces après-midi passées à prendre des notes, je sors régulièrement marcher sur la dalle cabossée qui sert de seuil au tribunal. J’ai besoin de respirer. Je reviens plusieurs jours d’affilée car nous sommes bien peu à faire face à la machine implacable et, à l’exception du Bondy Blog, lorsqu’ils et elles sont présent·es, les journalistes peinent à saisir ce qui se joue dans les verdicts que rendent les juges.

Un jeune homme échappe à la condamnation : nous applaudissons. Le président du tribunal nous rappelle à l’ordre et menace de décréter le huis clos. Nous savons que notre présence compte, qu’elle est déjà une forme de résistance. Nous nous taisons.

Lorsque les manifestations du racisme atteignent des pics, me revient en tête la longue histoire des luttes anticoloniales. C’est comme ça que je reste debout quand les émotions tanguent : en m’accrochant aux traces laissées par celles et ceux qui ont résisté avant nous. Elles habitent des livres, des mémoires et des lieux. Comment traverser le pont Saint-Michel sans penser au massacre du 17 octobre 1961 ? Ici, on a noyé des Algérien·nes.

Postmémoire

Aucune société ne se débarrasse des mort·es qu’elle a causé·es mais qu’elle refuse de reconnaître. Ils et elles reviennent obstinément dans les slogans, les gestes et les chants des rassemblements. Les héritier·es de l’immigration postcoloniale le savent, consciemment ou non : pour elles et eux, désobéir n’est ni un geste anodin, ni un simple choix. Comme leurs aïeux et leurs aïeules, chaque fois qu’ils et elles s’y sont risqué·es, la mort ou la prison sont apparues à l’horizon. Et pourtant ils et elles n’ont pas pu faire autrement. Héritée de siècles de violences coloniales, la désobéissance des non-Blanc·hes n’a rien d’une mise en scène de la radicalité, d’une romantisation politique comme la gauche révolutionnaire aime à en produire.

Alors que la guerre de libération algérienne touchait au but, Frantz Fanon écrivait dans les Damnés de la Terre : « La décolonisation, qui se propose de changer l’ordre du monde, est un programme de désordre absolu. La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial sera revendiquée et assumée par le colonisé. » Ainsi va le paradoxe : la désobéissance s’impose comme stratégie inévitable alors qu’elle porte en elle un risque mortel pour ceux et celles que l’ordre raciste veut soumettre.

Il existe des violences du passé dont aucune justice n’est venue suturer la blessure. Alors les mort·es demeurent comme des présences inachevées qui continuent de circuler parmi les vivant·es. La chercheuse étasunienne Marianne Hirsch appelle ce phénomène la « postmémoire ». En travaillant sur les enfants de survivant·es de la Shoah, elle décrit la mémoire transmise aux générations qui n’ont pas vécu directement les événements : elle ne passe ni par les récits ni par les archives mais par les silences, les gestes et les peurs des rescapé·es. La postmémoire, c’est grandir dans les effets persistants d’un traumatisme historique.

Rares sont les héritier·es de l’immigration algérienne qui ont appris l’histoire du massacre du 17 octobre 1961 à l’école, et tout aussi rares sont celles et·ceux qui en ont entendu parler dans leur famille. Pourtant, quelque chose de cette mémoire circule dans leur méfiance face à la police, dans leur hypervigilance en manifestation. Le legs du 17 octobre transpire dans les conseils parentaux donnés très tôt aux adolescent·es d’origine maghrébine : ne pas courir, ne pas répondre et laisser ses mains bien visibles lorsqu’on se trouve face à la police. Le silence de la France sur son crime a fait de la mémoire un geste incorporé.

Le coût de la désobéissance des colonisé·es

Mi-octobre 1961, la fédération de France du Front de libération nationale algérien (FLN) avait appelé les Algériens et Algériennes de la région parisienne à manifester pacifiquement dans les rues de la capitale : il s’agissait de dénoncer le couvre-feu raciste qu’avait imposé le 5 octobre le préfet de police Maurice Papon aux dits « Français musulmans d’Algérie », en s’appuyant sur une loi du 3 avril 1955, typique de l’arsenal répressif français déployé contre l’insurrection populaire algérienne, qui autorisait les préfets à mettre en place des couvre-feux locaux. Le 17 octobre, cela faisait douze jours qu’aucun·e Nord-Africain·e ne pouvait circuler librement dans Paris entre 20 h 30 et 5 h 30. L’acte de manifester était politique et réfléchi, s’inspirant des stratégies de désobéissance civile utilisée alors par le mouvement Noir étasunien pour l’obtention des droits civiques et contre la ségrégation raciale.

Ce soir-là, environ 40 000 Algérien·nes quittent les bidonvilles de Nanterre, d’Argenteuil ou d’ailleurs pour rejoindre les grands axes parisiens. Les consignes pour briser le couvre-feu ont été extrêmement strictes : il fallait venir en famille, en habits du dimanche ; interdiction absolue de porter une arme – pas même un canif.

Photo en noir et blanc d'hommes algériens assis à terre, les mains sur la tête, et de policiers avec des matraques en bois qui les surveillent.
Le 17 octobre 1961, à Paris, des manifestant·es algérien·nes sont arrêté·es par la police et mis·es à terre, les mains sur la tête, en marge de la manifestation pacifique contre le couvre-feu instauré le 5 octobre par le préfet de police d’alors, Maurice Papon.
Crédit : Fernand PARIZOT / AFP

La répression est d’une violence extrême. Maurice Papon a obtenu l’aval du général de Gaulle pour user de la terreur. Les forces de l’ordre s’en donnent à cœur joie. C’est un massacre, le plus important d’Europe de l’Ouest depuis la Seconde Guerre mondiale, en plein Paris. La police jette dans la Seine et les canaux de la région parisienne plusieurs dizaines à plusieurs centaines de personnes. Elle en arrête 12 000 autres. Comme en 1942 pour la rafle du Vél d’Hiv, la RATP a mis ses bus à disposition de la préfecture pour transporter les cibles du racisme d’État. Certaines meurent dans le Palais des sports de la porte de Versailles et les casernes du bois de Vincennes, devenues, quelques jours durant, des centres de rétention. Pendant des semaines, on voit jusqu’aux environs de Rouen des corps remonter à la surface de la Seine. La plus jeune des victimes recensées est une collégienne. Fatima Beddar avait 15 ans et son corps a été retrouvé le 31 octobre dans le canal de Saint-Denis. En France, ce massacre occupe une place impossible : c’est un crime d’État dont la République connaît l’existence, mais qu’elle refuse de regarder en face. En 2012, François Hollande a reconnu « une sanglante répression » sans nommer la responsabilité de l’État.

Déni et mensonges coloniaux

Nos fantômes s’épanouissent au creux de ce déni colonial. Ils en ressurgissent régulièrement. Comme ce 9 novembre 2005, lorsque le gouvernement de Dominique de Villepin décrète l’état d’urgence après plus d’une semaine de révoltes urbaines. Il s’appuie sur la loi votée en 1955 contre laquelle les Algérien·nes ont manifesté le 17 octobre 1961. Elle n’avait jamais été appliquée depuis.

À l’été 2023, les longues journées passées au tribunal de Bobigny me ramènent aussi à des moments où j’ai été moi-même exposée à cette répression. Parmi tant d’autres manifestations – contre les crimes policiers, les agressions militaires françaises ou les violences coloniales –, celle du 19 juillet 2014 à Barbès, dans le nord de Paris, est restée gravée dans mon esprit. Depuis onze jours, Israël bombardait Gaza. 343 mort·es, dont 73 enfants, et environ 2 400 blessé·es palestinien·nes étaient déjà recensé·es. Des manifestations contre ce énième massacre commis par l’État israélien s’organisaient dans le monde entier. Mais, le 18 juillet, Manuel Valls, alors Premier ministre, a décidé de les interdire en France, au prétexte d’un supposé assaut de manifestant·es contre la synagogue de la rue de la Roquette (dans le XIe arrondissement) lors d’une marche de soutien aux Gazaoui·es quelques jours plus tôt.

Dans ma vie de jeune militante, c’est la première fois qu’une manifestation est interdite. Mais rien ne pouvait m’empêcher d’y aller. J’avais la même audace que les jeunes d’aujourd’hui. J’ai arpenté mon quartier, le XVIIIe arrondissement de Paris, en contournant les barrages policiers sur les boulevards et en traversant Montmartre à pied pour gagner la station de métro Château-Rouge.

Un·e manifestant·e avec un keffieh brandit devant son visage une pancarte sur laquelle il est écrit "Résister c'est exister" accompagnée de deux drapeaux palestiniens.
Le 9 novembre 2024, à Paris lors d’une manifestation de soutien à la Palestine.
Crédit : Xose Bouzas / Hans Lucas

Nous avons très vite été nombreux·ses à être nassé·es. La chaleur était insupportable. Rapidement, ma bouche s’est asséchée. C’était ramadan et, comme beaucoup d’autres manifestant·es, je jeûnais. Une femme blanche assez âgée marchait difficilement, cherchant un bus. Je me souviens lui expliquer que tout était bloqué. Au même moment, une amie me retrouvait dans la foule soudain secouée d’un mouvement de panique. La pression rendait l’air irrespirable. J’ai saisi la main de la vieille femme pour l’emmener avec nous vers la rue Custine. Nous nous sommes réfugiées, toutes les trois, dans la cour d’un immeuble miraculeusement accessible.

Pendant près d’une heure, nous avons entendu les bruits venus de la rue derrière la porte fermée. Cris, explosions, pas de course résonnant sur le bitume brûlant. Le gaz s’infiltrait jusque dans la cour. J’ai frôlé plusieurs fois le malaise. Contrairement à d’autres, nous avions trouvé un abri et échappé aux arrestations, mais tout est resté comme imprimé dans mon corps.

La rue était à nous

Lorsque mon amie et moi avons quitté cette cour, la manifestation était dispersée. Nous avons rejoint les groupes disséminés aux abords du quartier en marchant vers le Sacré-Cœur avant de redescendre vers la place du Châtelet. Criant des slogans, des mini-cortèges s’étoffaient au gré des rencontres : nous retrouvions toutes celles et ceux qui avaient refusé de disparaître. Ensemble, nous tentions de faire exister, dans les rues, notre refus de ce qui se déroulait injustement à Gaza. À chaque micro-rassemblement, la police rappliquait et nous gazait. Au nord, à l’est et au centre de la capitale, nous avons pourtant formé obstinément des cortèges, jusqu’à l’heure de la rupture du jeûne. La rue était à nous.

Alors que nos vies et nos histoires non blanches constituent, en elles-mêmes, un acte de désobéissance face à l’ordre colonial, nous sommes contraint·es, régulièrement, de braver des interdits très concrets. « To exist is to resist », peut-on lire sur les murs des camps de réfugié·es en Palestine. « La résistance, c’est la voie de l’existence ! », crions-nous aussi.

Neuf ans plus tard, en 2023, c’est encore pour la Palestine que je défie l’ordre raciste qui veut réduire nos voix au silence. Quelques jours après le 7 octobre, le génocide est déjà en germes sous nos yeux. Je suis devenue mère mais, comme en 2014, je n’hésite pas à me joindre aux quelques milliers de personnes qui bravent l’interdiction de manifester, à Paris, le 12 octobre.

Sur la place de la République, je reconnais des visages aimés, dont celui de l’amie de 2014. Nous nous reconnaissons dans la foule. De nouveaux visages sont là aussi : la nouvelle génération, que je contribue à éduquer, est venue, drapeaux palestiniens et keffiehs en main, hurlant sa solidarité avec le peuple palestinien. Sans expérience des manifestations, la majorité ne sait même pas que le rassemblement est interdit. Avec mes amies, je me tiens un peu en retrait pour observer et essayer de guider cette petite foule en cas d’attaque policière. Nous savons ce qui attend les manifestant·es. Nous tentons de transmettre ce que nous savons : placer son keffieh sur sa bouche et son nez pour se protéger du gaz, rester groupé·es et ne jamais céder aux mouvements de panique, garder en vue une rue vers laquelle s’échapper rapidement face à une charge ou pour s’extraire d’une nasse en formation. Finalement la police utilise le canon à eau…

Nous ne sommes pas venu·es par désir d’en découdre mais pour refuser que la solidarité avec le peuple palestinien soit diabolisée et criminalisée. Le 28 octobre 2023, place du Châtelet, le rassemblement exigeant un cessez-le-feu à Gaza est, lui aussi, frappé d’interdiction : 1 359 personnes écopent d’une amende de 135 euros. Ce n’est qu’un mois après le début de la guerre génocidaire qu’une manifestation est finalement autorisée à Paris. Il aura fallu lutter contre le récit politique faisant de tous·tes les Palestinien·nes des terroristes antisémites pour gagner le droit d’être solidaires de leur lutte contre le colonialisme et leur destruction annoncée.

Désobéir nous a permis de tenir la digue. C’est un geste que, comme nos ancêtres, nous n’avons pas le luxe de refuser, un fardeau dont nous n’avons pas la possibilité de nous délester : il est coûteux, risqué, mais nécessaire à notre survie et à notre libération. Il tient à la fois de la stratégie incorporée, de la science et de l’intuition. Il se pratique dans la pleine conscience de nos héritages historiques autant que de nos perspectives futures ; car il s’agit toujours de reconnaître le moment où la prise de ce risque vital en vaut, vraiment, la peine.

PDF

27.07.2026 à 14:35

De Susy Thunder à Martha Root : sur la trace des hackeuses

Malwenn Cailliau

En janvier 2026, une hackeuse allemande connue sous le pseudonyme de Martha Root partage son dernier exploit sur YouTube. Elle prévient son audience en introduction de la vidéo : tout ceci […]
Texte intégral (2678 mots)

En janvier 2026, une hackeuse allemande connue sous le pseudonyme de Martha Root partage son dernier exploit sur YouTube. Elle prévient son audience en introduction de la vidéo : tout ceci est bien réel, et non un film d’action.

La scène se passe au Chaos Communication Congress, à Hambourg (Allemagne), un salon international dédié aux hackeur·euses qui s’est tenu un mois plus tôt. Deux journalistes, Eva Hoffmann et Christian Fuchs, viennent de conclure une présentation de l’enquête qu’elle et il ont mené pour l’hebdomadaire allemand Die Zeit sur un site de rencontres pour suprémacistes blanc·hes baptisé WhiteDate. À leur côté, une troisième personne, habillée en Power Ranger, cette franchise de super-héros populaire chez les enfants dans les années 1990. On comprend qu’il s’agit de Martha Root. Sans un mot, elle se penche vers son ordinateur et partage le contenu de son écran avec la salle. Des rires fusent, puis des cris de joie et des applaudissements. Devant une audience conquise, la hackeuse vient de mettre hors ligne WhiteDate, ainsi que deux autres sites racistes.

Le Chaos Communication Congress (CCC) est un événement annuel majeur de la culture hacker depuis 1984. On y vient pour assister à des conférences et des ateliers sur des thèmes comme la sécurité informatique, la vie privée et les libertés en ligne. Le hacking est un ensemble de pratiques qui consistent à bidouiller, détourner, parfois casser, des outils, en premier lieu dans le domaine du numérique. Elles sont mal connues du grand public, souvent réduites à des actes criminels ou malveillants. Pourtant, l’exploit de Martha Root a vite dépassé les frontières du CCC et les médias spécialisés qui couvrent habituellement le congrès. En France, on a salué « la Power Ranger hackeuse » (Le Parisien) qui a fait tomber un « Tinder pour nazis » (France Info). Sur les réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram, son allure de super-héroïne rose bonbon est aussitôt devenue virale. Martha Root a entretenu sa popularité en partageant cette vidéo YouTube où elle détaille son infiltration de WhiteDate. Tout en niant vouloir jouer les hackeuses de cinéma, elle prend plaisir à donner quelques éléments croustillants : personne n’était au courant de son projet, pas même les journalistes qu’elle accompagnait sur scène. Elle a choisi le costume de Power Ranger pour masquer son identité, sans avoir l’air trop menaçante non plus.

Fortes et vulnérables

En reprenant les symboles virils du hacking – l’épreuve de force, la mise en avant d’un exploit individuel –, Martha Root a prouvé que les hackeuses pouvaient fasciner le grand public autant que leurs homologues masculins. Une démonstration de pouvoir dans un univers numérique aussi dangereux pour les femmes que la vie physique. Les hackeurs sont souvent représentés dans la pop culture comme des justiciers du numérique, parfois dans leur propre intérêt, parfois dans celui des autres. Les exploits des hackeuses, bien moins nombreuses que leurs pairs masculins, trouvent un écho d’autant plus fort à une époque où le Web se referme sur les femmes et les minorités. Nos pratiques en ligne sont en effet concentrées sur une poignée de plateformes privées – Meta (Instagram, Facebook WhatsApp), Alphabet (Google, YouTube), Amazon (Twitch, Prime Video), ByteDance (TikTok), etc. –, lesquelles sont aux mains de milliardaires de la tech comme Elon Musk qui assument leurs idées politiques rances. De plus, nos fils d’actualité sont gangrenés par des intelligences artificielles biaisées. Doit-on hacker pour être enfin respectées ?

Parler des membres de la communauté du hacking, c’est d’abord écouter les histoires qu’elles et ils racontent, mais aussi les histoires qu’on raconte sur elles et eux. La mise en scène y est constante, comme le rappelle la journaliste étasunienne Claire L. Evans, autrice d’un essai sur l’histoire oubliée des femmes qui ont marqué le développement d’Internet : « Une grande part de la culture du hacking consiste à se construire un personnage. Même la vie réelle devient une forme de fiction. »

Figure récurrente dans la pop culture depuis une quarantaine d’années, le hackeur génère des clichés qui reflètent nos espoirs et nos craintes face aux technologies. On l’a longtemps représenté comme un jeune homme en marge de la société, à la recherche de sensations fortes derrière son clavier. Le mythe s’est petit à petit étoffé, inspiré par des figures émergeant dans l’actualité (tels le mouvement Anonymous ou Edward Snowden) et favorisé par la pénétration du Web dans notre quotidien. Autrefois dépeint en lycéen criminel, le hackeur a pu prendre au fil du temps les traits d’un militant politique, d’un entrepreneur mégalomaniaque, d’un espion, d’un génie du mal ou encore d’un Robin des bois du numérique. Mais rarement ceux d’une femme.

Certes, il existe des hackeuses de fiction. Elles partagent certains clichés avec leurs confrères : on les représente jeunes, voire enfantines, à l’image d’Ed, héroïne de l’anime japonais Cowboy Bebop (1998), âgée d’une dizaine d’années. Leur apparence peut être excentrique : dans la série policière étasunienne NCIS (2003), Abby Sciuto arbore un look gothique. Malgré cette dimension fascinante, la plupart du temps, elles sont reléguées au rôle de compagnes de hackeurs, comme Kate, incarnée par Angelina Jolie dans le film Hackers (1995). Car la puissance que leur confère la maîtrise des infrastructures numériques doit être limitée. Dans la série de films Fast and Furious (épisode 7, 2015), la séduisante Ramsey brille en informatique… mais se révèle une piètre conductrice, dans une franchise où la voiture fait la loi. Héroïne de la série de romans policiers suédois Millénium (2005) et de leur adaptation cinématographique aux États-Unis, Lisbeth Salander représente un cas particulier. Elle correspond à la fois à certains clichés du hackeur (son asocialité) et de la hackeuse (son look punk). Elle incarne aussi une fureur, une androgynéité et une bisexualité hors normes pour un personnage féminin. Pour autant, son histoire est aussi celle d’une femme, hélas, comme les autres, marquée par les violences sexuelles, dont elle se venge grâce à ses compétences informatiques. Son rapport au hacking est forcément grave, punitif.

Ruser pour mieux hacker

« Lisbeth est un miroir des hackeuses dans la vraie vie, qui portent fréquemment un message politique dans leurs actions, explique Anne Bellon, chercheuse en sociologie et en science politique, spécialiste des questions numériques. Pourtant, la culture hacking comporte un vrai côté ludique auquel n’ont pas accès les femmes. » Longtemps considérés comme une tâche ingrate, et donc réservés aux femmes, les métiers de l’informatique se sont fortement masculinisés à partir des années 1980 avec la naissance de l’ordinateur personnel. Le numérique représentait alors l’avenir, et il appartiendrait aux hommes. On retrouve les mêmes mécanismes d’exclusion genrés dans les sous-cultures, dont celle du hacking. Pour le média étasunien The Verge, Claire L. Evans a enquêté en 2023 sur le destin de Susy Thunder, reine des « phreakers ». Ce mot-valise issu de la contraction de « phone » (téléphone) et « freak » (marginal, adepte d’une contre-culture) désigne les ancêtres des hackeurs, qui utilisaient les lignes téléphoniques pour commettre des actes plus ou moins illégaux (faire des blagues, passer des appels gratuitement, espionner des conversations, se faire passer pour un·e autre au bout du fil, etc.). En la matière, Susy Thunder fut une pionnière, tombée dans l’oubli à cause d’un parcours qui ne correspond pas à nos clichés sur les hackeurs : ancienne travailleuse du sexe, elle utilisait ses compétences pour se venger d’hommes qui s’étaient mal comportés avec elle, plutôt que pour réaliser des canulars permettant de briller auprès d’une communauté.

« La culture hacking comporte un vrai côté ludique auquel n’ont pas accès les femmes. »
Anne Bellon, chercheuse en sociologie et en science politique

Surtout, elle privilégiait des techniques de manipulation psychologique. Sa voix de femme était un atout à une époque où l’utilisation du téléphone dépendait d’opératrices, qu’elle pouvait facilement imiter. Pas besoin de menace ou de toucher à l’infrastructure technique du réseau téléphonique. Aujourd’hui, on qualifierait ces méthodes de social engineering, qui consiste à exploiter les failles psychologiques d’individus ou les faiblesses d’une organisation. Ces compétences sociales, pourtant essentielles (que ce soit pour récupérer un mot de passe ou copier le comportement d’une cible, par exemple), sont dévalorisées par rapport aux exploits techniques – dans le milieu du hacking, autant que dans le reste de la société.

Pour mieux inclure les hackeuses dans l’histoire réelle ou les représentations fictionnelles du numérique, il faut revoir nos clichés sur le hacking, généralement réduit à l’acte de coder ou de casser illégalement des systèmes. L’anthropologue Gabriella Coleman propose une définition qui va au-delà du code. Hacker, c’est trouver « une technique astucieuse » obtenue grâce à des « moyens non évidents ». Le hackeur ou la hackeuse entretiennent par ailleurs un rapport distant aux technologies, teinté d’humour. D’après le journaliste étasunien Steven Levy, auteur d’un célèbre essai sur le sujet, le hacking est aussi une éthique vis-à-vis des technologies : il s’agit de bidouiller des machines pour améliorer le monde, au travers de valeurs d’ouverture et de décentralisation.

À la recherche de la malice

Il existe enfin des définitions féministes du hacking. La chercheuse canadienne Sophie Toupin le divise en trois pratiques principales : le développement d’infrastructures féministes autonomes, le hacking du corps (un ensemble de pratiques qui interrogent le rapport des techno­logies au corps, au genre et à l’identité sexuelle) et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

« Martha Root a fait émerger quelque chose de très fort, mais qui n’est qu’une toute petite partie de la culture du hacking, explique Bobby Brim, artiste transdisciplinaire et cyberféministe. Les figures pirates, qui réalisent des performances informatiques, sont une seule couche d’un écosystème très riche. Surtout, tous ces projets tiennent grâce à une approche communautaire et des structures affectives. »

En France, des hackerspaces féministes (lire l’enquête de Christelle Gilabert « Techno­féminisme : ni patrons ni maîtres ! » La Déferlante no 19, septembre 2025) diffusent cette approche large du hacking, en ciblant des personnes qui se pensent dépourvues de compétences techniques. « J’aime dire que je pratique le hacking populaire, en référence à l’éducation populaire », explique Ada LaNerd, membre du hackerspace strasbourgeois Hackstub et coparente du collectif Hacqueen, où elle donne des formations d’autodéfense numérique. « Tout le monde dispose d’une expertise sur les technologies, y compris par l’aliénation. Notre but est que chacun·e reprenne le contrôle, en commençant par les systèmes qu’elle ou il fréquente. »

Malgré son manque de diversité, le milieu du hacking est un lieu de subversion des normes. On hacke parce qu’on ne respecte pas les systèmes qu’on nous impose. Il a toujours existé des niches de hackeurs et hackeuses associant cette approche à des réflexions autour du genre et de l’identité sexuelle. Mais les clichés auxquels la pop culture associe le hacking et la miso­gynie bien réelle de ses membres repoussent à la marge la majorité des femmes, personnes queers, racisées et minorisées. Il faut cependant résister à la tentation de l’essentialisme, qui rangerait les hackeuses féministes uniquement du côté du care, de la lutte contre les VSS numériques et des pratiques collectives. La popularité de Martha Root montre bien que la figure d’une super-héroïne masquée, capable de faire un doigt d’honneur numérique à ses ennemis, fait aussi rêver.

« Si ce côté spectaculaire peut créer un imaginaire enviable et que cela attire de nouvelles personnes vers des hackerspaces, c’est tant mieux, affirme Demo, qui a créé le hacklab transféministe FluidSpace à Marseille, en 2021. L’une de nos grandes problématiques dans les milieux féministes, qu’ils soient cyber ou non, c’est qu’on y perd la joie d’être ensemble, ou juste de faire des choses drôles. Personnellement je suis toujours en recherche de la malice dans mes pratiques. » Au FluidSpace, on s’initie à la programmation, à la bidouille informatique ou à la création de jeux vidéo amateurs, mais on apprend aussi à créer son propre fanzine, à imprimer des stickers ou à pratiquer le « circuit bending », c’est-à-dire à ouvrir des jouets électroniques pour en détourner les usages. Qu’il s’agisse de s’amuser ou de se former, le but est le même : retrouver une forme d’agentivité. Pour hacker une plateforme en ligne, une machine, ou changer la société, il faut d’abord la démonter.

Apprendre à hacker

Si l’on veut s’initier au hacking dans un contexte féministe, on peut pousser la porte d’un hackerspace ou d’un hacklab, comme le FluidSpace (Marseille), le Hackstub et le collectif Hacqueen (Strasbourg), ou le Bib (Montpellier). Ces lieux proposent souvent des ateliers thématiques et du matériel pour apprendre les bases de la programmation ou de la bidouille informatique.

Le collectif À Tisser, un projet de recherche collaboratif et participatif sur les mouvements féministes francophones en lien avec internet, propose une liste plus complète de hackerspaces, collectifs ou lieux trans et cyberféministes en France.

Le Guide d’Autodéfense Numérique, écrit par un collectif d’anonymes, est disponible gratuitement en ligne.

Pour des ressources féministes, les sites des associations de lutte contre les cyberviolences sexistes (Echap, Stop Fisha, Féministes contre le cyberharcèlement) proposent aussi de nombreux tutos concrets.

PDF

27.07.2026 à 11:23

Non-représentation d’enfant : le combat des mères protectrices

Anne-Laure Pineau

Sa voix s’étrangle au micro quand elle raconte son histoire et celle de sa fille. « En quelques heures, j’ai tout quitté : ma carrière d’ingénieure en aéronautique, ma famille, mes ami·es, […]
Texte intégral (3421 mots)

Sa voix s’étrangle au micro quand elle raconte son histoire et celle de sa fille. « En quelques heures, j’ai tout quitté : ma carrière d’ingénieure en aéronautique, ma famille, mes ami·es, ma maison avec jardin […]. J’ai dû fuir un pays qui non seulement ne croit pas les enfants, ne les protège pas, mais leur impose, par décision judiciaire, de vivre avec l’agresseur qu’ils désignent et de continuer à vivre un véritable enfer. […] J’ai dû tout quitter, vivre cachée, simplement pour que les viols sur ma fille s’arrêtent. »

Ce 21 mai 2026, Priscilla Majani est auditionnée dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire portant sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales et la situation des parents protecteurs, notamment des « mères protectrices ». Forgée aux États-Unis, cette expression désigne les mères qui se battent pour protéger leurs enfants d’un père violent, voire incestueux, et se voient poursuivies en justice pour avoir soustrait leur enfant à son autorité.

Cette commission d’enquête historique a été lancée entre février et mai 2026, sur proposition du député Christian Baptiste (Socialistes et apparentés). Elle a auditionné 121 personnes, parmi lesquelles Maryse Le Men Régnier, présidente de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Civiise), et son prédécesseur Édouard Durand, des spécialistes de la protection de l’enfance, des associations de lutte contre l’inceste, et plusieurs mères protectrices, comme Priscilla Majani. Leurs témoignages, bouleversants, ont trouvé dans cette commission une caisse de résonance à la mesure de leur détresse.

Dysfonctionnements judiciaires

La vie de Priscilla Majani s’est effondrée il y a quinze ans. Cela faisait plusieurs mois qu’elle partageait la garde de sa fille de 5 ans avec son ex-mari – rencontré quand elle avait 18 ans et lui 45. Un jour de janvier 2011, l’enfant évoque auprès de sa grand-mère puis de sa mère des faits de violences sexuelles et de viols de la part de son père. L’ingénieure militaire a confiance en l’État : elle porte plainte pour viol. Trois jours plus tard est énoncé un classement sans suite, faute de preuves suffisantes. Une issue courante dans ce type de dossiers : sur les 178 300 personnes majeures mises en cause pour agression sexuelle ou viol sur mineur·e entre 2017 et 2024, 116 700 étaient non poursuivables.

Priscilla Majani refuse de remettre son enfant à son père, multiplie les démarches, consulte un spécialiste au sein de l’unité des jeunes victimes de l’hôpital Trousseau à Paris, qui adresse un signalement. Le tribunal correctionnel de Toulon ne le prend pas en compte. Son opiniâtreté finit par se retourner contre elle. Un mois après sa plainte, en février 2011, elle est interpellée à son domicile, mise en garde à vue puis placée sous contrôle judiciaire avec une convocation à comparaître un mois plus tard. Elle sera jugée pour non-­représentation d’enfant, fait passible d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende. Un délit qui peut remettre en question la garde et l’autorité parentale du parent dit « fautif ». L’enfant peut alors être confié·e au deuxième parent en garde exclusive, si ce parent n’a pas été jugé et reconnu coupable de violences envers l’enfant ou de violences conjugales. La fuite à l’étranger devient pour Priscilla Majani la seule solution. Elle quitte la France et s’organise une vie illégale, plus safe pour son enfant. Un banal contrôle routier en Suisse met un terme à sa « cavale » de onze ans, en février 2022.

Son arrestation ne fait pas les gros titres, mais son procès en 2023 devient vite un symbole. L’opinion est alors marquée par les affaires MeToo Inceste, dans le sillage de la sortie en 2021 de La Familia grande (Seuil), de Camille Kouchner. La cour d’appel d’Aix-en-Provence accuse Priscilla Majani de s’être « placée dans la toute-puissance, en s’arrogeant le droit de disposer de la vie de l’enfant du couple au mépris total des droits du père » et la condamne à deux ans et neuf mois de prison ferme. À titre de peine complémentaire, la cour a prononcé une interdiction de quitter le territoire national pendant trois ans, ainsi que la privation de ses droits civiques, civils, et de famille pour la même période. En réparation du préjudice moral, Priscilla Majani est condamnée à verser 30 000 euros à Alain Chauvet, son ex-époux et père de leur fille. Aujourd’hui majeure, cette dernière a toujours confirmé les dires de sa mère. Sur Instagram, des personnalités, comme les comédiennes Eva Darlan et Corinne Masiero, partagent le message « J’aurais fait comme elle. » Le Collectif féministe contre le viol lance une pétition qui recueille plus de 40 000 signatures pour demander sa libération.

Une justice sexiste et infantiste

L’histoire de Priscilla Majani est loin d’être un cas isolé. L’ampleur du phénomène dépasse sans doute de loin la statistique officielle : plus de 800 condamnations pour non-représentation d’enfants sont prononcées contre des mères chaque année. Dans les faits, les « mères protectrices » qui mènent bataille devant la justice voient très souvent la garde de leurs enfants leur être retirée, au profit du père. En 2021, un recensement national des « mères protectrices » a établi un constat alarmant : 60 % des enfants de 2 à 3 ans et 87,5 % des enfants de 4 à 5 ans étaient confié·es aux pères potentiellement incestueux.

Pour maintenir les pères dans l’exercice de leur domination, un autre outil que le délit de non-représentation d’enfant est parfois mobilisé par leurs conseils et les experts judiciaires : le syndrome d’aliénation parentale (SAP), qui a pour effet de décrédibiliser les femmes devant les juges des affaires familiales. Selon cette théorie masculiniste, les mères influencent leur enfant pour le ou la détourner de l’autre parent, entre autres en portant contre ce dernier des accusations de violences sexuelles. Théorisé par le pédopsychiatre étasunien Richard Gardner dans les années 1980, le concept de SAP a été considéré comme « à proscrire » par la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes Laurence Rossignol en 2018, et unanimement rejeté par les institutions médicales. Mais, comme le soulignent nombre de professionnel·les, il influence toujours des acteur·ices de la justice – juges, avocat·es, expert·es. Ces biais sexistes rendent prompt·es à accuser les mères de manipulation. Les biais infantistes – ces discriminations systémiques que subissent les enfants en raison de leur statut de mineur·es – font que peu de crédit est accordé à la parole de l’enfant.

Un traitement judiciaire inhumain

« En France, la pédocriminalité reste culturelle parce que la domination masculine reste culturelle. […] L’État fabrique l’illégalité. Pour ces mères, obéir devient un danger, désobéir un délit », a expliqué la journaliste Romane Brisard, autrice du livre Inceste d’État (Stock, 2025), dans le cadre de son audition à la commission d’enquête. Une affirmation sur laquelle s’accordaient dès janvier 2024 des expert·es de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui ont exhorté la France à « agir de toute urgence pour protéger les enfants des abus sexuels au sein de la famille et s’attaquer aux traitements discriminatoires et aux violences subies par les mères qui tentent de protéger leurs enfants de la prédation sexuelle ». Cette annonce choc a produit ses effets : en février 2025 une proposition de loi est déposée au Sénat, portée par la sénatrice socialiste Laurence Rossignol, proposant d’aménager le délit de non-représentation d’enfant. « Depuis plus de quinze ans, c’est un outil juridique utilisé par les pères pour poursuivre des violences post-séparations », souligne aujourd’hui la sénatrice, qui rappelle que les femmes représentent 80 % des condamné·es. Son texte, qui proposait de rendre obligatoire l’audition du ou des enfants dans les enquêtes, préfigure ce à quoi la commission d’enquête parlementaire pourrait conclure.

« Il y a dans le combat des mères protectrices quelque chose de l’ordre
de la désobéissance civile. »
Gwénola Sueur, sociologue

Avocate toulousaine spécialisée dans la défense des victimes de violences sexuelles, physiques et psychologiques, Myriam Guedj Benayoun reçoit chaque semaine des appels de mères protectrices. Pour ces dossiers « toujours très violents », la justice marche sur la tête, accuse-t-elle. Et ce, malgré des avancées récentes censées protéger les enfants de leurs parents violents : ainsi, selon la loi du 18 mars 2024, si un·e parent est poursuivi·e ou mis·e en examen pour avoir commis des violences incestueuses ou conjugales, l’autorité parentale, le droit de visite et d’hébergement sont suspendus jusqu’à décision du juge d’instruction ou du juge des affaires familiales.

« Malheureusement, ce qui fait consensus à l’Assemblée ou dans les réunions scientifiques parisiennes ne se vérifie pas sur le terrain, dans les commissariats ou les tribunaux des petites villes, soutient l’avocate, qui accompagne de nombreuses femmes – parmi lesquelles Priscilla Majani. Quand les personnes viennent me voir avant de porter plainte pour des violences sur leurs enfants, quand elles n’ont pas médiatisé l’affaire sur les réseaux sociaux, alors nous pouvons mettre en place des stratégies pour que la justice ne les fasse pas passer ensuite pour un parent hystérique (si vous êtes une femme). »

« Il y a dans le combat des mères protectrices quelque chose de l’ordre de la désobéissance civile », explique Gwénola Sueur, sociologue spécialiste de l’aliénation parentale. Son binôme de recherche à l’université de Bretagne-Occidentale, Pierre-Guillaume Prigent, considère que ces femmes sont enfermées dans un continuum de violences conjugales et institutionnelles : « Celles qui ne savent pas encore que le système risque de se retourner rapidement contre elles l’apprennent dès le dépôt de plainte. D’autres agissent contre leur instinct de protection et ne se rendent pas de suite au commissariat, attendent avant de ne pas confier l’enfant à leur agresseur potentiel. »

« Derrière chaque mère réduite au silence, il y a une société qui préfère gérer les conséquences du traumatisme plutôt que de prévenir la violence. »
Sophie Abida, initiatrice du Mouvement des mères en révolte

Ce binôme de recherche a étudié la façon dont le recours au concept du syndrome d’aliénation parentale s’est insinué dès les années 1990 dans les procédures de protection de l’enfance et a pesé dans les décisions des magistrat·es, du fait du manque de recherches sur les mécanismes des violences intrafamiliales. En outre, retrace Gwénola Sueur, « les groupes de pères séparés et divorcés, des associations de défense de l’aliénation parentale et des défenseurs de cette théorie – comme le médecin Paul Bensussan [expert psychiatre agréé près la Cour de cassation] – n’ont pas rencontré d’obstacles pour atteindre les travailleurs et travailleuses sociales ou proposer des formations à l’École de la magistrature », précise-t-elle.

Au téléphone, l’émotion de Cynthia (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille) est aussi palpable que sa détermination : cela fait plus de quatre ans qu’elle ne vit plus avec son fils, confié un temps à l’Aide sociale à l’enfance avant d’être remis en 2023 à la garde d’un père pourtant visé par une instruction pénale pour des violences à son égard. Une procédure pour violences conjugales avait précédemment été ouverte, sans qu’elle aboutisse à une condamnation. Après que son fils eut fait état de violences, une enquête avait été ouverte auprès de la brigade des mineurs suite à un dépôt de plainte, les faits ont ensuite reçu la qualification pénale de viol. Une première injonction de police demande alors la non remise de l’enfant au père. Cynthia ne remet pas l’enfant, elle est mise en garde à vue pour non présentation d’enfant en mars 2022 (ce qui sera classé sans suite). En mai 2022 des blessures anales sur l’enfant avaient bien été constatées par l’unité médico-judiciaire. Des preuves indéniables qui pourtant ne suffisent pas à retirer l’enfant de la garde de son père : après la constitution de partie civile de Cynthia du 26 août 2022, une information judiciaire est ouverte et reste en cours. Dans le cadre de sa garde à vue, la mère protectrice est expertisée par un psychiatre – mandaté par un policier et non par un·e magistrat·e. Dans le rapport que nous nous sommes procuré, elle est qualifiée de « personnalité de type paranoïaque » dans un contexte de « relation de couple pathologique ». Deux expertises psychiatriques indépendantes ultérieures, dont l’une ordonnée par le juge des enfants, ont conclu à l’absence de pathologie chez Cynthia. Il a par ailleurs été constaté que le rapport psychiatrique initial comportait des passages repris de contenus publiés sur Wikipédia. Cynthia se sent humiliée. La décision du 29 août 2023 — qui accorde l’autorité parentale exclusive au père avec un droit de visite bimensuel à Cynthia dans un espace de rencontre, reprend l’existence de classements sans suite antérieurs, sans mentionner qu’une information judiciaire concernant les faits dénoncés sur l’enfant était toujours en cours.

Mères en révolte

Quelques mois après qu’elle nous a accordé une interview pour cette enquête, Cynthia a été convoquée à son tour à la commission d’enquête parlementaire. « Je suis une femme, je suis une mère ; je suis une femme noire. Demain, c’est la commémoration de l’abolition de l’esclavage sur mon île, la Martinique. Voici ce que je ressens : je me sens comme mes aïeules. Mon enfant est considéré comme un bien meuble que l’on a pris et déménagé, tandis que moi, je n’ai pas d’existence. Je n’ai plus d’existence », a‑t-elle dit pendant son audition. L’avocate de Cynthia, Florence Fekom se dit abasourdie devant ces vies saccagées par un traitement judiciaire « inhumain et dégradant » qu’elle va jusqu’à qualifier « de torture ».

« Notre position, c’est de croire l’enfant et le parent protecteur », explique Emmanuelle Huet, juriste pour l’association de protection de l’enfance L’Enfant bleu – qui reçoit de plus en plus de mères protectrices (et jusqu’à présent un seul père protecteur). « Une fois qu’il y a une expertise en défaveur de la maman et que le juge des affaires familiales a donné des droits au parent accusé de violences, il n’y a jamais ou presque de retour en arrière », regrette-t-elle. Dans les services, la résignation a gagné nombre de professionnel·les : « Désormais, quand un nouveau dossier de maman désenfantée arrive, c’est le désespoir qui règne… mais nous continuons de nous battre », explique la juriste, qui considère que le rôle des lanceuses d’alerte est capital pour le combat des mères protectrices.

L’espoir, c’est ce qui fait encore tenir Sophie Abida, initiatrice du Mouvement des mères en révolte. Quand elle accepte de nous parler, elle rentre de voyage : elle a déposé sur le plus haut sommet de l’Atlas les doudous de ses quatre enfants, de 11, 9, 8 et 5 ans, qu’elle n’a pas vus depuis février 2023. « On m’a retiré mon autorité parentale, je n’ai même plus de visite médiatisée, j’ai un droit de communication d’une heure par semaine pour parler à mes quatre enfants, c’est comme un parloir. »

De mère du quotidien, elle est devenue mère par correspondance, après avoir tenté de défendre ses enfants qui faisaient état de violences physiques et sexuelles et de privations de la part de leur père : « J’ai assisté en direct à une machine judiciaire qui s’est retournée contre moi et mes enfants. » Si elle sait que silence et discrétion sont une stratégie choisie par nombre de ses sœurs de lutte, Sophie Abida informe chaque jour ou presque les 60 000 abonné·es du compte Instagram @justicepourmes4enfants. « Dans les derniers jugements, on me dit que je suis un danger car je continue à prendre la parole », dit-elle. C’est d’ailleurs par cela qu’elle a entamé son audition à la commission d’enquête sur l’inceste, en indiquant que la partie adverse s’était empressée d’en informer le juge des affaires familiales chargé du dossier. Sans baisser les yeux, elle a détaillé son parcours judiciaire ponctué d’injustices trahissant des biais sexistes et racistes. « Derrière chaque mère réduite au silence, il y a une société qui préfère gérer les conséquences du traumatisme plutôt que de prévenir la violence. Comme le rappelait Nelson Mandela, on ne peut juger de l’âme d’une société qu’à la manière dont elle traite ses enfants. » Une audition qui a ébranlé la présidente de la commission d’enquête, Maud Petit (majorité présidentielle). À La Déferlante, la députée confie : « Après avoir écouté ces femmes, j’ai pensé aux enfants : on ne les croit pas, on les place dans des institutions qui vont les revictimiser, on les arrache à leurs parents protecteurs… Je ne pouvais que faire ce constat : la France n’aime pas ses enfants. » Une conclusion amère qui tombe au moment où la France est ébranlée par la mort de Lyhanna (lire l’encadré ci-dessous), symbole des failles de la justice à l’égard des mineur·es victimes de violences sexuelles. Peut-être ces ondes de choc permettront-elles enfin d’écouter les enfants et les mères qui les protègent.

Une enquête percutée par l’actualité

Cet article a été écrit pendant l’hiver 2025, avant le début des travaux de la commission (par laquelle plusieurs de nos interlocuteur·ices ont été auditionné·es) qui aura accouché de recommandations, comme la dépénalisation de la non-représentation d’enfant, l’instauration d’un statut du parent protecteur, la mise en place d’une ordonnance de sûreté pour les enfants victimes avec hébergement chez le parent protecteur, la prise en considération du refus de l’enfant
de voir son parent, quel que soit son âge, la pénalisation du contrôle coercitif, l’obligation d’enquête dans le cas
de plainte pour violences incestueuses, l’inscription dans la loi de l’interdiction du recours au syndrome d’aliénation parentale, la mise en place d’une veille législative pour que les magistrat·es appliquent le droit, et la mise en place d’un Vendôme de la protection des mineur·es.

PDF

27.07.2026 à 11:09

Mayara Ferrão : un album de désoubli généré par IA

Malwenn Cailliau

Sur les images de Mayara Ferrão, les femmes noires ou autochtones s’embrassent, se marient entre elles, élèvent des enfants ou posent pour des portraits de famille. Des scènes de vie […]
Texte intégral (1104 mots)

Sur les images de Mayara Ferrão, les femmes noires ou autochtones s’embrassent, se marient entre elles, élèvent des enfants ou posent pour des portraits de famille. Des scènes de vie lesbiennes qui semblent se dérouler dans le Brésil esclavagiste du XIXe siècle.

D’abord publiées sur son compte Instagram en 2024, puis exposées aux Rencontres de la photographie d’Arles à l’été 2025, ces « clichés » montrent des événements qui n’ont en réalité jamais existé.

Née en 1992 au Brésil, cette artiste visuelle, photographe et directrice artistique travaille à la croisée des archives, de la photographie et de l’intelligence artificielle (IA). Dans son Album de désoubli, elle comble les lacunes de l’iconographie dominante et rend leur place à des moments qui ont pu avoir lieu mais n’ont pas été photographiés ou dont les traces n’ont pas été conservées.

Pour les rendre visibles, Mayara Ferrão se heurte d’abord aux limites de l’intelligence artificielle. Les scènes qu’elle cherche à produire – des femmes noires heureuses, amoureuses ou entourées de leur famille – sont largement absentes des bases de données qui nourrissent les algorithmes. Faute de références, ces derniers peinent à les fabriquer. L’artiste entreprend alors son propre travail de « création d’archives ». Elle rassemble des références visuelles de femmes noires et autochtones, étudie les photographies du XIXe siècle et rédige des requêtes extrêmement précises décrivant les corps, les vêtements, la lumière ou encore les cadrages.

C’est grâce à ce travail conjugué de recherche documentaire et d’entraînement d’une IA qu’elle parvient à faire émerger des histoires absentes des archives. « Que ces scènes aient eu lieu ou non, ce n’est pas la question, écrit-elle sur un des cartels qui accompagnaient son travail à Arles. Le pouvoir de l’imagination suffit à les justifier. »

En regardant ces images, on comprend que l’enjeu n’est pas de produire de faux souvenirs mais d’élargir nos représentations et d’enrichir notre imaginaire collectif. De donner une visibilité à des vies que l’histoire a effacées. Et de rappeler qu’un vide dans les archives n’est jamais la preuve que des vies n’ont pas existé.

Deux femmes noires s'embrassent sur un chemin de terre boueuse au Brésil au dix-neuvième siècle. Image générée par IA.
Image générée par IA. Crédit : Mayara Ferrão
3 images générées par IA. A droite, la première représente deux femmes noires brésiliennes du dix-neuvième siècle devant la mer. La deuxième, à gauche, représente deux femmes noires brésiliennes du dix-neuvième enlacées regardant la caméra. La dernière, en dessous, représente deux femmes noires brésiliennes du dix-neuvième en train de s'embrasser. L'image est découpée en forme de cœur.
Images générées par IA. Crédit : Mayara Ferrão
Images générées par IA. Une galerie d'images représentant des femmes noires brésiliennes du dix-neuvième en train de s'embrasser après s'être mariées.
Images générées par IA. Crédit : Mayara Ferrão
Deux femmes noires brésiliennes du dix-neuvième siècle s'embrasse, assises sur une même chaise. Image générée par IA.
Image générée par IA. Crédit : Mayara Ferrão
Une galerie d'images de femmes noires brésiliennes du dix-neuvième siècle, enceinte, avec un enfant, ou avec un serpent. Images générées par IA.
Images générées par IA. Crédit : Mayara Ferrão
Portrait de famille du dix-neuvième siècle de deux femmes noires brésilienne et leur petite fille. Sous la photo, une légende en brésilien : "Nous existions et notre amour fut célébré." Image générée par IA.
Image générée par IA. Crédit : Mayara Ferrão
3 cartes postales, dont le dos de deux d'entre elles représentes deux femmes noires brésiliennes du dix-neuvième siècle en train de s'embrasser. Sur la dernière, il est écrit un texte en brésilien. Images générées par IA.
Images générées par IA. Crédit : Mayara Ferrão
Deux jeunes femmes noires du dix-neuvième siècle sont allongées et enlacées sur une plage brésilienne. Image générées par IA.
Image générée par IA. Crédit : Mayara Ferrão
PDF
10 / 10
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓