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28.04.2026 à 17:39

Japon, la loi des pères

Sophia Marchesin

* Le prénom a été modifié. Depuis le vote au Parlement de la loi sur l’autorité parentale conjointe le 17 mai 2024, Keiko*, quadragénaire originaire de la banlieue d’Osaka, retourne son […]
Texte intégral (2946 mots)

* Le prénom a été modifié.

Depuis le vote au Parlement de la loi sur l’autorité parentale conjointe le 17 mai 2024, Keiko*, quadragénaire originaire de la banlieue d’Osaka, retourne son histoire dans tous les sens. Oui, elle a bien quitté le domicile familial avec son fils de 5 ans.

« J’étais femme au foyer, mon ex-conjoint m’empêchait de travailler et j’ai élevé seule notre enfant. J’incarnais le stéréotype de la Japonaise souriante et soumise à son mari, ce n’était plus possible. » Sans surprise, elle a conservé la garde intégrale de son enfant. Ce qui correspond à la situation de loin la plus courante après une séparation : c’est le parent le plus présent dans l’éducation des enfants qui continue de s’en occuper, comme elle ou il le faisait déjà. Mais cette règle a été modifiée. « Est-ce que mon mari va récupérer ses droits parentaux, est-ce qu’il va reprendre le contrôle sur notre vie ? J’ai très peur des conséquences de la coparentalité. »

Les inquiétudes de Keiko reflètent l’importance des changements liés à la loi proposée par le gouvernement conservateur du Parti libéral-démocrate (PLD), adoptée en mai 2024 mais entrée en vigueur le 1er avril 2026 : désormais, les parents séparé·es bénéficient du partage de l’autorité parentale. Une évolution que les autorités justifient par une participation accrue des hommes aux tâches domestiques.

Cette révolution du droit de la famille suscite néanmoins une forte opposition de la part des féministes mobilisées sur ce sujet (lire l’encadré ci-dessous). « Si les pères sont déjà absents avant une séparation, je ne vois pas en quoi cette loi changera les choses ! », ironise l’avocate Harumi Okamura, figure de proue de l’opposition à la réforme. Dans une société profondément patriarcale, les Japonaises, qu’elles exercent ou non une activité rémunérée, exécutent 80 % des tâches domestiques. La plupart d’entre elles se méfient donc des hommes qui souhaiteraient obtenir l’autorité parentale après un divorce sans renoncer à leur position privilégiée. La défenseuse des victimes de violences s’insurge : « Avec cette réforme, ne risque-t-on pas surtout de créer un système qui oblige des couples très conflictuels à maintenir leurs relations après un divorce ? », s’interroge-t-elle.

Des féministes japonaises sous pression

Dans le débat public, les militantes féministes japonaises sont restées relativement silencieuses sur l’introduction de la coparentalité. La réaction aux discussions parlementaires de 2024 a révélé des dissensions entre celles qui voyaient dans la réforme l’occasion de promouvoir l’égalité femmes-hommes sur le modèle occidental, et celles qui défendaient les droits des victimes de violences intrafamiliales. « Nous avons échoué à créer un mouvement global réunissant toutes les féministes », regrette Chieko Akaishi, présidente d’une organisation nationale qui soutient les mères célibataires. Elle rappelle, nostalgique, qu’en 2019, à la faveur du mouvement MeToo, les féministes s’étaient mobilisées massivement à l’appel de personnalités comme l’écrivaine Minori Kitahara. Des manifestations contre les violences sexuelles baptisées « Flower Demo » avaient eu lieu chaque mois dans tout le pays, avec pour résultat une réforme inédite : l’introduction en 2023 de la notion de consentement dans le Code pénal.
Depuis trois ans, alors que les luttes pour les droits des femmes semblent perdre en intensité, celles qui se disent ouvertement féministes s’exposent de plus en plus à des réactions négatives, voire à du harcèlement. En 2024, au plus fort des débats sur l’autorité parentale conjointe, Chieko Akaishi a reçu des centaines de messages de haine de la part des partisan·es de la réforme. Une mise en garde adressée à celles qui, comme elle, osent briser l’image de la femme japonaise discrète et soumise.

Ce n’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les pères de l’archipel ont commencé à partager l’autorité parentale avec leurs épouses. Jusque-là, ils étaient considérés dans la loi comme des chefs de clan tout-puissants, et leurs épouses comme des subordonnées chargées de l’entretien du foyer et des enfants. Aujourd’hui, lorsqu’une séparation intervient, neuf couples sur dix règlent leurs litiges en dehors des tribunaux pour éviter d’exposer publiquement leur situation familiale : ils décident à l’amiable des modalités de garde, du montant de la pension alimentaire ou du partage des biens.

« Avec cette réforme, ne risque-t-on pas surtout de créer un système qui oblige des couples très conflictuels à maintenir leurs relations après un divorce ? »
Harumi Okamura, avocate

Certaines mères coupent les ponts, mais beaucoup d’hommes prennent d’eux-mêmes leur distance avec leurs enfants ou disparaissent dans la nature sans même demander un droit de visite. La garde alternée, quant à elle, est inexistante. Selon les statistiques du ministère de la Justice, la moitié des enfants seulement continuent de voir leur second parent, une fois par mois ou plus, généralement dans un lieu neutre. Dans les rares cas où les couples ont recours aux tribunaux, les mères obtiennent la garde des enfants dans plus de 90 % des cas. Et si des tensions entre les parents persistent, la rupture de la relation père-enfant est souvent considérée comme la meilleure solution. Car, dans la société japonaise, « le fait de laisser un enfant assister à des disputes est déjà considéré comme une maltraitance », explicite Hisako Watanabe, une pédopsychiatre très connue dans l’archipel, fervente opposante à la réforme. « En cas de divorce conflictuel, il faut donner la priorité à la stabilité psychologique du parent vivant avec l’enfant, élément essentiel pour la sécurisation de ce dernier. » Quitte à éloigner les pères. « C’est leur responsabilité de privilégier le bonheur de l’enfant à leurs propres intérêts », conclut-elle.

Le divorce par la fuite

Sur la question de la rupture du lien père-enfant, le pays a longtemps fait l’objet de critiques venues de l’étranger en vertu de la Convention de La Haye, qui prévoit qu’un enfant a le droit d’entretenir des « contacts directs avec ses deux parents ». Et ce n’est donc pas un hasard si la proposition du gouvernement libéral-démocrate (PLD) de réviser le Code civil s’est faite sous la pression de pères occidentaux (lire l’encadré ci-dessous), empêtrés dans des divorces avec des Japonaises, comme Vincent Fichot. L’ancien trader, qui a vécu à Tokyo entre 2005 et 2022, n’a pas revu ses enfants depuis 2018, après le départ précipité de son épouse. Si lui l’accuse de violences sur leur fille, elle, de son côté, relate des faits de violences conjugales. L’épouse de Vincent Fichot a été condamnée par le tribunal correctionnel de Paris à deux ans de prison ferme pour enlèvement après que ce dernier a recouvré l’autorité parentale exclusive devant les tribunaux japonais, en juillet 2025. Tout au long de son parcours judiciaire, l’homme a bénéficié d’une attention médiatique importante. Les partisan·es de la réforme sur la coparentalité ont ainsi trouvé de puissants alliés auprès des pères occidentaux et des médias qui ont relayé leur parole. « Nous ne pouvons que remercier [les médias occidentaux] », souligne Yosuke Sumi, représentant de Kodomo Ombudsman Nihon, une influente organisation proche de l’extrême droite, qui a porté la voix des pères désespérés jusqu’aux Nations unies. C’est finalement à la suite des pressions exercées par le Parlement européen et plusieurs ambassades occidentales que le gouvernement japonais convoque un comité spécial pour proposer un projet de loi en 2021.

L’affaire Vincent Fichot au centre de l’attention médiatique

Marié à Maiko, une femme japonaise avec qui il vivait à Tokyo, le Français Vincent Fichot n’a pas revu ses enfants depuis le jour de 2018 où cette dernière a brutalement quitté leur domicile. Une manière pour elle, comme pour beaucoup de Japonaises, de faire cesser les violences dans un contexte où la loi ne les protège pas.

« Nos disputes étaient violentes, explique l’intéressée dans une interview réalisée pour Le Monde diplomatique en 2024 mais jamais publiée, il menaçait de divorcer, je n’avais pas d’autre choix que de fuir.   L’ancien trader se lance alors dans une lourde bataille judiciaire qui fascine les médias français et européens. « Avec quelle neutralité avez-vous traité cette affaire ? », nous demande-t-elle en colère, s’adressant à l’ensemble des journalistes occidentaux que nous sommes censé·es représenter. Des dizaines d’articles de presse, plusieurs documentaires, des podcasts et même un film (Une part manquante, Guillaume Senez, 2024 ; Romain Duris y incarne le personnage d’un père inspiré par Vincent Fichot) racontent son « combat », sans jamais solliciter le point de vue de son ex-compagne ou de ses avocat·es.

« Nous sommes restés très complaisants et paresseux », confesse Karyn Nishimura, correspondante de Radio France à Tokyo. La journaliste reconnaît qu’elle aussi s’est « laissé entraîner dans une caricature, mettant en avant la figure de parents étrangers, complètement spoliés, jamais fautifs, et qui, à cause de la justice japonaise, se retrouvent dépossédés de leurs enfants ».

Aujourd’hui, Norihisa Takeda, président d’Oyako Net, l’autre grande organisation de parents du pays qui a organisé des manifestations pour soutenir la réforme, affiche une légère déception : « Aucune sanction pénale n’est prévue si un parent ne respecte pas le droit de visite de l’autre parent. Mais j’espère au moins que cette loi empêchera d’autres cas d’enlèvement. » Dans ce collectif de tendance conservatrice, les 700 membres – dont un tiers de femmes – se disent tous·tes victimes du kodomo no tsuresari, « l’enlèvement parental ». Pour les opposant·es à la réforme se joue ici une guerre sémantique. « Les hommes brandissent la notion d’enlèvement à tout va, mais les femmes qui partent brutalement ne le font pas par gaieté de cœur ! », s’étrangle l’avocate Harumi Okamura. Selon des statistiques gouvernementales, 23 % des femmes japonaises arrêtent de travailler après leur mariage et la naissance de leur premier enfant. À la suite d’une rupture, une mère séparée sur deux vit sous le seuil de pauvreté, tandis que la majorité des pères ne paie pas la pension alimentaire. « Au Japon, la pression sociale est telle que les couples font le maximum pour éviter le divorce, explique l’avocate. Souvent les femmes encaissent les violences et craquent quand ce n’est plus possible, quitte à tomber dans une grande précarité. C’est ça la réalité de ce qu’ils appellent les enlèvements ! », tonne-t-elle.

De fait, le divorce par la fuite est une pratique institutionnalisée au Japon : « Je n’ai pas enlevé mon fils, rappelle Keiko, je suis sortie de la mainmise de mon ex-conjoint. Le repas ne lui plaisait pas ? Il hurlait. Je lui demandais de l’aide pour nettoyer la maison ? Il partait dans une énorme colère. J’avais de plus en plus peur. » Comme le confirment les autres témoignages que nous avons recueillis, les femmes japonaises – encouragées par des associations, certains services publics ou des avocat·es bien en peine de leur suggérer d’autres stratégies – sont nombreuses à quitter sans préavis des mariages conflictuels ou des relations violentes. « Il n’existe pas de mesures pour éloigner les agresseurs du foyer, les tribunaux des affaires familiales sont sous-dotés, et le nombre de juges est extrêmement faible au regard des standards européens », explique Noriko Mizuno, universitaire spécialiste du droit de la famille, comptant parmi les rares féministes à avoir soutenu la réforme de l’autorité parentale. Elle espère qu’à la faveur de cette loi, les pouvoirs publics interviendront davantage dans les conflits familiaux afin d’éviter les arrangements à l’amiable qui, selon elle, pénalisent tout le monde.

Des manifestantes japonaises brandissent une banderole et des pancarte en japonais pour protester contre la nouvelle loi sur la coparentalité.
Le 29 mars 2024, à Tokyo, des manifestantes brandissent une banderole sur laquelle il est écrit « Protégez les enfants de la garde alternée après un divorce » pendant un rassemblement pour protester contre la nouvelle loi sur la coparentalité. Dans un pays où les violences patriarcales sont très rarement condamnées, cette réforme fait craindre aux mères japonaises séparées une augmentation du harcèlement et des phénomènes d’emprise après le divorce.
Crédit : Yuichi YAMAZAKI / AFP

Dans ce contexte, la parentalité exclusive en cas de séparation est considérée par beaucoup de mères comme la réponse à une carence institutionnelle. « Je n’ai jamais été frappée, mais j’ai beaucoup souffert. Si je dois négocier la garde avec mon ancien mari, quel juge va m’écouter si je parle de violences psychologiques ? », interroge Mai*, 42 ans, institutrice à Okinawa. Dans son pays, seul·es les auteur·ices de violences physiques et sexuelles sont susceptibles de poursuites pénales. Elle non plus n’a pas porté plainte, par peur des pressions, mais également pour ne pas entacher la réputation de son ex-conjoint.

« On doit cesser de faire l’amalgame entre le divorce et les violences conjugales », clament de leur côté les militant·es pro-coparentalité. « Sinon, même avec la nouvelle loi, à la moindre dispute, on va perdre l’autorité parentale », s’indigne Norihisa Takeda. Le quinquagénaire est accusé de violences conjugales par son ex-femme. « À tort », prend-il la peine de préciser, avant de trancher : « C’est même une stratégie courante des avocats pour justifier les enlèvements. » Des propos à prendre avec des pincettes : 90 % des membres de son collectif font l’objet d’accusations de violences conjugales. Détermination identique chez Yosuke Sumi de l’organisation Komodo, dont la posture s’inscrit dans le mouvement masculiniste. Le sexagénaire, qui a porté plainte une trentaine de fois contre son ex-femme depuis son départ du domicile conjugal il y a dix ans, se justifie : « En tant que mari et père, j’ai la responsabilité morale de corriger les comportements criminels de ma femme et d’éduquer ma fille pour qu’elle ne fasse pas la même chose que sa mère. » Les avocat·es spécialisé·es dans la défense des victimes de violences conjugales s’inquiètent : « Avec la nouvelle loi, le harcèlement judiciaire des ex-maris sur leur ex-femme va s’accroître. C’est l’ultime moyen de garder une emprise sur celles qui leur échappent. »

« Je n’ai pas enlevé mon fils, je suis sortie de la mainmise de mon ex-conjoint. Le repas ne lui plaisait pas ? Il hurlait. Je lui demandais de l’aide pour nettoyer la maison ? Il partait dans une énorme colère. »
Keiko, quadragénaire divorcée

De son côté, le gouvernement, dirigé par le PLD presque sans discontinuité depuis soixante-dix ans, tente de calmer le jeu, au prix d’étranges circonvolutions. « La coparentalité n’est ni obligatoire ni facultative, commente Akiko Ota, conseillère au ministère de la Justice. Les juges prendront leur décision au cas par cas. » Elle précise : « Dans nos campagnes de communication, nous continuerons à inciter les victimes à quitter le foyer avec leurs enfants. » Cette position alambiquée semble contredire l’esprit de la loi, qui ambitionne de donner plus de droits aux deux parents. Mais, soucieux de son image et sensible aux pressions des conservateur·ices comme des observateur·ices étranger·es, le gouvernement japonais a tenté in fine une réforme pour rassurer tout le monde, en ne satisfaisant personne.

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28.04.2026 à 17:04

Visibiliser l’antiracisme en campagne

Annabelle Martella

« Partez d’ici. » Le cri fuse depuis le public : une spectatrice blanche invective une femme noire, seule sur la scène du théâtre municipal de Joigny (Yonne), une commune bourguignonne de 9 000 habitant·es […]
Texte intégral (2938 mots)

« Partez d’ici. » Le cri fuse depuis le public : une spectatrice blanche invective une femme noire, seule sur la scène du théâtre municipal de Joigny (Yonne), une commune bourguignonne de 9 000 habitant·es entourée d’exploitations agricoles.

 

À l’affiche, ce 5 décembre 2025 : Faut qu’ça sorte !, une conférence gesticulée dans laquelle Essé Messan, mère célibataire de 36 ans, retrace son parcours du Togo à Joigny. Elle y partage sa joie de découvrir les mouvements panafricains, lorsque, à 16 ans, elle quitte la ville pour terminer sa scolarité en région parisienne, « histoire de survivre ». Elle y raconte aussi son burn-out et son retour dans l’Yonne pour y élever sa fille. Du off du festival d’Avignon aux maisons de quartiers, la militante se produit dans toute la France depuis trois ans.

Alors qu’elle joue pour la première fois à domicile, Essé Messan transforme sa conférence en une tribune politique corrosive. Depuis la scène, son écharpe orange flamboyant sur ses habits noirs, elle interpelle l’élue municipale présente dans le public et projette une photographie du maire – socialiste – posant avec des masques béninois lors de la célébration du jumelage de Joigny avec la ville de Kilibo, au Bénin. « Une symbolique coloniale en total décalage, alors qu’actuellement le Bénin est dans un processus de récupération de ses œuvres spoliées par la France coloniale », commente quelques jours plus tard l’activiste afroféministe, ulcérée. « Moi, à côté, je suis souvent accusée de “racisme anti-Blancs” et mon collectif est régulièrement boycotté par la municipalité. »

Une femme noire portant une écharge orange parle sur scène. Elle tient un carnet et une plume dans les mains. A coté d'elle, des pancartes didactiques sur le racisme sont disposées sur scène.
Essé Messan, fondatrice du collectif antiraciste Les Voix éclairées, dénonce le racisme
en milieu rural lors de sa conférence gesticulée Faut qu’ça sorte ! à Joigny, le 5 décembre 2025.
Crédit : Lynn S.K. pour La Déferlante

C’est au moment où Essé Messan portait sur scène son plaidoyer qu’une spectatrice a proféré l’invective raciste. Comme un aveu, l’absence de réaction des élu·es résonne avec ce que la dizaine de membres du collectif Les Voix éclairées, fondé par Essé Messan en 2023, nomme « le racisme systémique de la municipalité ». Sollicitée, la mairie de Joigny a refusé de répondre à nos questions. Aux yeux d’Essé Messan, ces élu·es sont à l’image des nombreuses personnes blanches qui refusent de mettre en question le racisme qui façonne la société à leur avantage. En miroir se dessine l’isolement des militant·es antiracistes non blanc·hes dans cette ville pourtant administrée par la gauche, dans une région qui compte de nombreux bastions du Rassemblement national (RN). Le 9 juin 2025, à Montargis, ville située à soixante kilomètres de Joigny et dont je suis originaire, j’animais une table ronde sur les femmes et les minorités en ruralité lors d’un événement antifasciste. J’y ai rencontré Essé Messan et une militante de son collectif. Seules intervenantes non blanches, elles alertaient sur la charge raciale et l’isolement en milieu rural. Devant le public, Essé Messan soulignait que la lutte contre le racisme se cantonne trop souvent aux affrontements électoraux avec l’extrême droite alors que, un an auparavant, le calvaire quotidien de Divine Kinkela, aide-soignante et militante communiste noire de Montargis subissant le harcèlement raciste de ses voisin·es – jets d’excréments, crachats, insultes – avait été révélé par les équipes d’« Envoyé spécial ».

Le racisme en zone rurale, un angle mort statistique

Si nous savons, désormais, que 47 % des féminicides sont perpétrés en milieu rural alors que seul un tiers de la population française y vit, aucune statistique ne permet de mesurer si le racisme s’exprime ou se vit de manière plus forte en milieu rural : ni les sciences sociales ni les représentant·es politiques ne se sont – pour le moment – penché·es sur le sujet en France. À titre de comparaison, une enquête menée par des chercheur·euses de l’université de Leicester (Royaume-Uni) indique que, dans les campagnes britanniques, insultes et harcèlement racistes sont trop souvent tolérés, voire normalisés, dès l’école, et que les victimes, du fait de l’isolement, portent plainte moins fréquemment qu’en ville.

Aussi, rares sont les collectifs ruraux rassemblant une majorité de femmes non blanches pour combattre le racisme et le sexisme. Les Voix éclairées ont tenté de rompre avec cet impensé en publiant une tribune sur leur blog hébergé par Mediapart en 2025. Elles y exposent ce qu’elles considèrent comme les spécificités de l’expérience du racisme en milieu rural : l’« isolement social et culturel, renforcé par des services publics éloignés », l’« absence d’espaces inclusifs » et les « barrières à la mobilité et à l’entrepreneuriat, limitant l’accès à des opportunités équitables ».

Pour porter ces sujets, le collectif a, entre autres, mis en place en 2025 des ateliers d’éducation populaire auprès des jeunes de la Madeleine, un quartier prioritaire de la politique de la ville dans lequel les personnes non blanches sont surreprésentées, et où le taux de chômage atteint 31,8 % (contre 12 % sur l’ensemble de la commune) et le taux de pauvreté 57 %. Pour financer ce programme intitulé « Voie·x d’avenir », Essé Messan a obtenu 3 000 euros de subventions municipales, mais son collectif peine toujours à obtenir l’accès aux locaux municipaux.

Selon Judith Aynès, coordinatrice de la Convergence des possibles – une structure qui met en réseau des associations écologistes et sociales de la communauté de communes –, « la radicalité » d’Essé Messan « crispe » à la mairie. « Beaucoup d’élu·es se sentent agressé·es par ses dénonciations frontales », rapporte cette trentenaire blanche proche de la majorité municipale, qui déclare, elle, soutenir « complètement » le combat des Voix éclairées : « J’essaie de mettre à leur disposition des espaces, de leur ouvrir mon réseau et d’être à l’écoute de leurs critiques. »

« Les racistes se sentent en sécurité ici »

Le racisme façonne pourtant la vie des habitant·es non blanc·hes de Joigny. « Mes deux ados ont des amis noirs et arabes, mais presque aucun blanc », témoigne Elika*, femme noire d’une quarantaine d’années, membre des Voix éclairées. Naël, participant aux ateliers « Voie·x d’avenir », se souvient qu’au collège son frère et lui étaient surnommés « Tajine » et « Couscous ». Quant à Essé Messan, elle ne parvient pas à obtenir son permis, sésame pourtant indispensable dans un territoire où domicile, commerces, structures de santé et services publics peuvent être éloignés de plusieurs dizaines de kilomètres : « Tous les moniteurs d’auto-école m’ont fait des remarques racistes et sexistes. L’un d’eux m’a même dit : “Pour les Noir·es, les Arabes et les Turc·ques, c’est minimum 50 heures.” »

Un groupe de 5 personnes, deux femmes blanches, un homme maghrébin, une femme noire et un autre homme maghrébin, sont en réunion, assises sur des tables ou des chaises.
Des membres du collectif antiraciste Les Voix éclairées et Annabelle Martella, journaliste pour La Déferlante, lors d’une réunion du collectif à Joigny, le 7 décembre 2025.Crédit : Lynn S.K. pour La Déferlante

Être élu·e municipal·e n’empêche pas non plus de subir du racisme – au contraire. Né à Joigny en 1992, Abdelkarim Handichi a été élu en 2020 sur la liste du maire socialiste. Il est aujourd’hui écœuré par la banalisation du racisme dans sa ville. En 2021, alors qu’il tenait le bureau de vote du quartier de la Madeleine pour les élections départementales, il a été agressé par la candidate du RN, à qui cela a valu une condamnation pour menaces et injures racistes. « Et c’est de pire en pire, constate celui qui est aussi directeur d’un supermarché et président de l’Association culturelle des musulmans de Joigny. Les médias comme CNews se sont tellement acharnés sur nous que ça devient la norme. Je me fais insulter de “sale Arabe” dans la rue. » Que la population soit majoritairement blanche pèse dans la balance, explique l’élu : « Les racistes se sentent en sécurité ici. » En octobre 2019, au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté le député lepéniste de la circonscription, Julien Odoul, a agressé publiquement une femme musulmane en la sommant de retirer son foulard. Celle-ci a déposé plainte dans les jours qui ont suivi.

Isolement et contrôle social

Dans un tel climat, faire communauté pour affronter les violences implique de se confronter à des obstacles différents de ceux des centres urbains. Là où la densité de population est faible, le contrôle social est fort : distribuer un tract ou manifester se fait difficilement dans l’anonymat. Soutien des Voix éclairées sans être habitante de Joigny, Flam, 27 ans, autrice du podcast Nola à la campagne – dans lequel elle chronique sa vie de femme noire et queer dans un village de la Drôme –, se souvient que sa participation à la Pride de Valence, il y a quelques années, n’était pas passée inaperçue : « Des ami·es de ma sœur m’ont vue et l’ont immédiatement prévenue. »

« Quand on arrive en famille dans un lieu public, on nous regarde avec insistance, » témoigne Natacha Djedji, doctorante et consultante indépendante en sociologie de la race, qui a grandi dans un village champenois. Elle se souvient que sa mère lui rappelait de prendre sa carte d’identité lorsqu’elle allait se promener dans les vignes, « au cas où » la police la confonde avec une vendangeuse sans papiers. « Ce qui est, évidemment, arrivé », raille la chercheuse, qui vit désormais à Paris, mais qui a adhéré aux Voix éclairées pour soutenir leur combat. « Quand les voisin·es sont blanc·hes, notre parole est souvent disqualifiée. On nous dit qu’on est paranoïaque », ajoute-t-elle. La trentenaire décrit aussi une forte injonction à l’assimilation, comme un piège inéluctable : « Imposée à toutes les personnes racisées, la course à la respectabilité est encore plus forte en milieu rural. On apprend très tôt qu’il faut se faire discret·es pour espérer négocier une petite place. Enfant, pour être acceptée, j’ai développé de la négrophobie à mon égard. »

Organiser des événements antiracistes à Joigny relève, selon Les Voix éclairées, du parcours du combattant. « Certains lieux municipaux ou associatifs jettent nos tracts et refusent d’informer la population de nos actions », s’indignent Naël et Lucie, 24 et 25 ans. En 2021, avec l’accord de la mairie, un collectif écologiste a reconverti une ancienne caserne militaire en tiers-lieu, baptisé La Caserne bascule. Situé à deux minutes en voiture du quartier de la Madeleine, l’endroit peine à s’ouvrir aux initiatives des Voix éclairées. « Majoritairement Blanc·hes, ces militant·es portent des keffiehs, font de l’appropriation culturelle, mais ne s’intéressent pas à nos vécus », ironise Naël, qui se souvient que, « pour s’ouvrir aux habitant·es de la Madeleine », la structure a invité l’association Banlieue Climat, connue pour son engagement mêlant écologie et antiracisme. « Pourquoi aller chercher un collectif citadin alors que, nous, on vit ici ? », s’agace Essé Messan.

Mais pour Sylv, militant·e queer franco­algérien·ne investi·e dans l’écolieu, là encore, « la posture » de la fondatrice des Voix éclairées « crée des tensions, en interne » : des militant·es se sentent « attaqué·es personnellement ». À l’inverse, iel considère que ce collectif « fait bouger les choses et oblige à s’éduquer ». En septembre 2025, l’activiste a créé avec d’autres occupant·es un « espace antiraciste » à La Caserne bascule afin de travailler sur les biais racistes qui imprègnent les usager·es. Une initiative très insuffisante aux yeux d’Essé Messan, qui estime que La Caserne bascule « a pour stratégie de surfer sur une image inclusive ».

Le refus de la fuite et de l’assimilation

Lorsqu’il s’était lancé en politique, Abdelkarim Handichi pensait « changer les choses », convaincu que ses études supérieures et sa réussite sociale « montreraient une autre facette de l’immigration ». Mais, six ans plus tard et alors que le maire (socialiste) vient d’être reconduit, ce Jovinien a rendu son tablier d’élu et envisage de s’installer au Maroc. Vivre ailleurs, en ville ou à l’étranger, est aussi le rêve de Naël, de Flam, ou des enfants d’Elika.

« Imposée à toutes les personnes racisées, la course à la respectabilité est encore plus forte en milieu rural. »
Natacha Djedji, doctorante et consultante indépendante en sociologie de la race

Essé Messan, elle, refuse de partir à nouveau : « Joigny, c’est chez moi. Si des néoruraux peuvent profiter de la campagne, pourquoi ne le pourrais-je pas, alors que j’ai grandi ici ? » Pour aider les personnes racisées à rester, la jeune mère rêve d’ouvrir un lieu où les victimes de discriminations pourraient « se retrouver dans la joie, s’organiser mais, aussi, se reposer ». Elle voudrait que La Caserne bascule « partage ses privilèges » et donc, le lieu. Mais pour mener ces batailles, cette mère célibataire a renoncé à la respectabilité : « Nos réalités ne sont jamais prises au sérieux et, en plus, on devrait rester discrètes ? De toute façon, je suis perçue comme “la femme noire énervée”… Élu·es comme militant·es blanc·hes reçoivent mes critiques personnellement au lieu de s’interroger sur les manières de combattre collectivement le racisme qui structure notre société. »

Dans la boulangerie-café proche de la gare où je l’interviewe un matin de décembre, Essé Messan se retourne plusieurs fois, de peur d’être écoutée. Le coût du combat antiraciste est élevé pour les personnes non blanches en milieu rural, mais la militante a fait un choix : « Faire le jeu de l’assimilation finit par atteindre ta santé mentale, car tu renies des parts de toi-même et, au final, ça ne change rien. Alors autant être radicale. » Seule la sécurité de sa famille pourrait la freiner, dit celle pour qui « rester est un acte politique ».

* Le prénom a été modifié.

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28.04.2026 à 16:29

Stonewall était une émeute

Hélène Giannecchini

En 2022, je suis allée au Stonewall Inn, un bar de New York situé au 53 Christopher Street, à quelques mètres de Sheridan Square, dans le sud de Manhattan. J’avais […]
Texte intégral (3307 mots)

En 2022, je suis allée au Stonewall Inn, un bar de New York situé au 53 Christopher Street, à quelques mètres de Sheridan Square, dans le sud de Manhattan. J’avais poussé les portes de cet établissement avec la sensation de pénétrer dans un morceau de mon histoire queer. Je savais qu’un événement décisif, maintes et maintes fois commenté, avait eu lieu ici, dans la nuit du 27 au 28 juin 1969 : les émeutes de Stonewall.

Le bar n’avait plus grand-chose à voir avec celui où des personnes homosexuelles et trans se retrouvaient à la fin des années 1960. Il avait été refait à neuf et, ce jour de janvier, il était absolument désert. Le lino crissait sous mes semelles, Taylor Swift passait à la radio et une guirlande arc-en-ciel projetait sa lumière synthétique sur des tables en plastique.

Ouvert en 1967, le Stonewall Inn était un bar de Greenwich Village extrêmement populaire, fréquenté majoritairement par des hommes gays. Il faut imaginer une façade de briques très simple, une enseigne lumineuse de plusieurs mètres de haut et deux fenêtres horizontales occultées pour que les clients ne soient pas exposés aux regards des passant·es ni de la police.

À cette époque, les relations homosexuelles étaient illégales dans tous les États-Unis, sauf dans l’Illinois, et on pouvait être arrêté·e lorsqu’on portait plus de trois vêtements ne correspondant pas à son genre. La loi faisait des homosexuel·les des criminel·les ; la science les qualifiait de déviant·es, et la religion en faisait des âmes perdues. Cette triple condamnation exposait les personnes queers à une violence systémique. Beaucoup se cachaient, mentaient à leurs proches, et les bars étaient les rares endroits où il était possible d’être pleinement soi et de vivre son homosexualité.


Des habitués ont raconté qu’ils fréquentaient le Stonewall Inn parce qu’ils pouvaient y danser avec d’autres hommes. La seule possibilité de ces slows interdits valait de braver tous les dangers, de s’exposer à la brutalité de la police et à l’iniquité de la mafia, qui, à cette époque, contrôlait tous les lieux de ce type à Manhattan. Le militant gay Chris Babick se souvient de sa stupeur, quand en entrant dans le bar il a vu pour la première fois des couples de même sexe danser : « Ça m’a mis un coup au ventre. C’était… comme un choc électrique. »

Les client·es du Stonewall Inn n’étaient pas autorisé·es à prendre des photographies dans le bar, pour ne pas causer de tort aux habitué·es qui risquaient beaucoup à être reconnu·es. Mais iels ont décrit l’endroit et c’est grâce à leurs souvenirs que l’on peut reconstituer l’atmosphère : le vigile derrière la porte en chêne blindée, les sommes exigées à l’entrée – 1 dollar en semaine et 3 le week-end –, le vestiaire à côté de l’une des fenêtres, le mauvais alcool que l’on servait. Le bar ne payait pas de mine, et un habitué s’en souvient : « On aurait dit que l’endroit avait été fait dans la précipitation, comme si un garage avait été transformé en cabaret en seulement huit heures et pour moins de cinquante dollars. »


Pourquoi exactement les choses basculent-elles ?


Le bar lui-même était divisé en deux espaces : le premier, avec ses murs peints en noir, est souvent décrit comme une caverne enfumée. Sur le jukebox à 10 cents le morceau, on écoute la musique à la mode, comme les Beach Boys. Le second, à l’arrière du bar, est plus étroit. Les murs sont couverts de lambris et l’éclairage est tamisé. On y passe des morceaux plus doux, comme ceux de la reine de la soul, Carla Thomas. Des client·es ont aussi noté la division raciale de l’endroit : la première pièce était majoritairement blanche, tandis que celle du fond était plutôt occupée par des personnes noires et d’origine portoricaine. D’autres ajoutent que c’est aussi là que les plus marginales d’entre elles se retrouvaient : les jeunes gens à la rue, les « Flame Queens », que l’on pourrait traduire par « folles », quelques travestis et drag-queens, quand elles avaient été tolérées. et, parfois aussi, des lesbiennes.

« Christopher Street nous appartient ! »

Il faut imaginer la chaleur d’un soir de juin à New York. La foule est dense dans le Stonewall Inn. Il est une heure du matin passée, la fête bat son plein. On danse serré·es dans les deux salles, on rit et on discute accoudé·es au comptoir quand la musique s’arrête net et que toutes les lumières se rallument. Les gens se regardent, surpris : est-ce que c’est déjà l’heure de la fermeture ? La nuit aurait filé à une allure si vertigineuse ? Très vite, la foule comprend : les flics sont là et les client·es se préparent à passer un mauvais moment. Certain·es paniquent : un commercial se dit que s’il est arrêté et que ça se sait, sa carrière et sa vie sont foutues ; un jeune travesti qui fêtait son anniversaire a peur que son père, chez qui il vit encore, apprenne qu’il était là et le tue. Les plus habitué·es se contentent de lever les yeux au ciel. « Ça recommence », murmure l’un d’eux. Tous·tes espèrent secrètement ne pas être passé·es à tabac, ne pas être embarqué·es dans le fourgon sous n’importe quel prétexte. La police bloque la porte et demande à voir les papiers d’identité. Les travestis sont placés à part et se préparent à être menottés et arrêtés à cause de leurs tenues qui ne respectent pas les réglementations de l’époque. Tout le monde attend, une longue file se forme dans le bar et la colère commence à se faire sentir. Quelques personnes refusent de donner leurs papiers, d’autres interpellent la police. « Nous n’avons rien fait ! » osent même crier certain·es, « Pourquoi vous nous arrêtez, pour quelle raison ? » Des personnes travesties sont emmenées dans les toilettes pour être brutalement fouillées et « examinées », selon les termes de la police, qui les oblige à se déshabiller. Plusieurs d’entre elles ne se laissent pas faire et repoussent les officiers, des coups tombent et la rage se précise. Les habitué·s sortent un·e par un·e, après s’être soumis·es à un fichage policier systématique.

Mais ce soir-là, contrairement aux autres fois, ils et elles ne se dispersent pas dans la nuit, soulagé·es d’avoir échappé aux cellules sales de la prison du quartier, aux moqueries des policiers, à leurs crachats et à leurs coups. Non, ils et elles ne partent pas. Ils et elles restent devant le bar et attendent de voir si les leurs vont sortir indemnes. La nuit continue d’avancer et une foule de plus en plus compacte se forme devant l’établissement. Ce sont dix, puis trente, puis plus de cent cinquante personnes qui attendent en invectivant la police. Il faut imaginer une masse de jeunes gens en plein milieu de la nuit, leur vigueur et leur colère, la fureur qui les traverse face à l’injustice de la situation. Et puis, il y a ce moment de rupture qu’ils et elles sont certainement en train de vivre : quand le désespoir mêlé de peur et de rage devient une possibilité d’action. Pourquoi exactement les choses basculent-elles ? Quand trouve-t-on la force de se soulever et d’agir après des années de violence subie ?

Les rires fusent, les insultes aussi, on harangue les officiers et, lentement, les choses dégénèrent. À chaque personne menottée qui sort du bar, les réactions sont plus vives. Le premier mouvement décisif a lieu quand une drag-queen pose un baiser provocateur sur le front de l’officier qui la traîne vers le fourgon. Lui, en retour, lui assène un coup de matraque en plein visage. La foule se met à le huer et à crier qu’il faut retourner le véhicule. Des objets commencent à être jetés : des pièces de monnaie d’abord pour ces flics véreux à la botte de la mafia, puis des canettes et des bouteilles. Plusieurs témoignages décrivent ensuite le moment où une lesbienne masculine, une butch dyke, sort particulièrement énervée du Stonewall Inn. La police essaye de la faire entrer dans la voiture de patrouille, mais elle refuse, elle donne des coups, elle les insulte. Ils réussissent à la faire entrer par la portière arrière, mais elle ressort aussitôt et continue à se battre, puis elle se retourne vers celleux qui la regardent et leur lance, le souffle court : « Pourquoi vous ne faites rien ? Pourquoi ? »

Selon le journaliste Lucian Truscott, présent sur place, « c’est à ce moment que la scène est devenue explosive ». Tout dégénère, les officiers paniquent et se barricadent dans le bar, les projectiles se multiplient, certains sont même enflammés, les vitres du Stonewall Inn explosent. Les affrontements durent plusieurs minutes, il y a des blessé·es, la police panique. Des renforts finissent par arriver et, quand le jour se lève, « les débris de verres brillent comme des diamants sur la chaussée. C’était une émeute, pas de doute là-dessus […]. »

« Émeute » : du verbe « émouvoir »

Dans la quasi-totalité des témoignages, comme dans celui que nous venons de citer, les participant·es et témoins de ces nuits utilisent le mot riot, que l’on traduit par « émeute » en français. Ainsi, dans The Stonewall Reader, la militante trans Marsha P. Johnson raconte que, quand elle arrive au Stonewall Inn, « l’émeute a déjà commencé ». Aujourd’hui, certain·es préfèrent parler de « soulèvement » (uprising) plutôt que d’« émeute », arguant que ce terme est celui utilisé par la police et qu’il a tendance à dépolitiser l’événement en le réduisant à une pure expression de violence. Parler de soulèvement permet de mettre l’accent sur la lutte plutôt que sur le désordre. Pour cet article, j’ai choisi de garder le terme historique en m’appuyant sur son étymologie dans sa traduction française : « émeute » vient du verbe « émouvoir ». Une émeute est une émotion collective, provoquant un soulèvement dans le peuple.

Comme le pluriel nous l’indique, les émeutes de Stonewall ne sont pas l’événement d’une seule nuit. Le lendemain, le 29 juin 1969, le bruit circule qu’une émeute a eu lieu cause d’une énième descente de police au Stonewall Inn. Dans les cercles queers et militants, on jubile au récit des événements. Enfin, les personnes homosexuelles ne se laissent plus faire. La façade du bar a été taguée, on peut y lire : « Soutenez la puissance gay » ou « Légalisez les bars gays ». Le soir, de nouveaux attroupements se forment devant le bar, que la police tente d’empêcher. On chante « We are the Stonewall Girls », on scande « Gay Power ! » Les patrons sortent de leur établissement et s’adressent à la foule : « Venez voir ce qu’ils ont fait de l’endroit, ils ont tout détruit. » Les rues alentour se remplissent. Des centaines et des centaines d’homosexuel·les convergent vers le bar, ils et elles n’ont plus peur. Leurs voix montent dans la nuit et l’émotion gagne les passant·es. Certain·es se rappellent la touffeur du soir et la pleine lune qui brillait sur Manhattan. À un moment, iels décident de bloquer Christopher Street à l’angle de Greenwich Avenue. Les klaxons s’ajoutent aux cris. Leur revendication est simple : aucune voiture, aucun bus ne pourra entrer dans la rue s’il ne transporte pas au moins un·e homosexuel·le. La police charge, les manifestant·es ne se démontent pas et, cette fois-là encore, les affrontements durent jusqu’au milieu de la nuit. Les jours qui suivent sont marqués par d’autres rassemblements, par des actes de courage quotidiens : de plus en plus de personnes queers refusent de se laisser intimider, elles renvoient les insultes qu’on leur lance, tiennent tête à celles et ceux qui veulent leur inculquer la honte. Le mercredi suivant les choses flambent une dernière fois avant de se calmer définitivement.

Dans la plupart des témoignages, les personnes trans et les travestis sont cité·es comme celleux qui se sont battu·es avec le plus de conviction et de fureur. On se souvient des noms de Sylvia Rivera et Marsha P. Johnson, mais il y avait aussi tous·tes celleux que l’histoire n’a pas retenu·es et qui, pourtant, ont été d’un courage exemplaire.

Ces jours d’émeute en plein Manhattan marquent le début du mouvement pour les droits des personnes homosexuelles. Dans l’été, le Gay Liberation Front, une organisation politique pour les droits des personnes homosexuelles, se structure et reprend le mot d’ordre scandé par les manifestant·es devant le Stonewall Inn : « Gay Power ! » Il est temps de réclamer des droits. Un an plus tard, en juin 1970, iels organisent la Christopher Street Liberation March pour célébrer le premier anniversaire des émeutes. Iels partent de Sheridan Square, à quelques mètres du Stonewall Inn, et descendent jusqu’à Central Park. Il faut mesurer le courage nécessaire pour défiler à visage découvert, pour vaincre la peur d’être reconnu·e par un·e collègue ou un·e ami·e. Cette marche est l’ancêtre des Gay Pride désormais communément appelées les Prides et, depuis, chaque année, des personnes défilent dans les rues en nous rappelant notre histoire. Sur leurs pancartes, on peut lire « Stonewall était une émeute ».

Rétrospectivement, les émeutes de Stonewall ont été construites comme un événement fondateur ; l’histoire aime les débuts, quitte à effacer ce qui précède. Pourtant, plusieurs actes de rébellion ont eu lieu avant cette nuit du 27 juin 1969. En 1966, à San Francisco, des femmes trans et des drag-queens habituées de la Compton’s Cafeteria se soulèvent contre une descente de police de plus. En 1967, les habitués de la Black Cat Tavern à Los Angeles manifestent à leur tour. Tous ces événements sont sans images. À une époque où les appareils photographiques étaient chers et bien moins répandus, personne n’a capturé ce qui était en train de se passer.

Composer avec les silences

Les photographies sont rares aussi pour les émeutes de Stonewall. Il y a bien celles d’un journaliste du Village Voice, Howard Smith, qui avait aperçu le début des événements de la fenêtre de son bureau et qui a fini barricadé dans le bar avec la police tentant de le protéger. Le reporter Fred McDarrah était lui aussi présent. Il a réalisé des portraits des client·es du bar ; des personnes trans et gays devant la façade après la première nuit d’émeute. Sur les images, iels sourient et posent fièrement. Leur jeunesse me bouleverse. Le même photographe a réalisé des vues à l’intérieur du lieu après les affrontements, mais, du soulèvement lui-même, il ne reste presque rien. Il y a un cliché montrant des jeunes gens criant derrière un cordon de police, mais aucune image de cette butch se battant contre l’officier ni de la drag-queen menottée. Pour connaître ce moment de notre histoire, nous devons donc écouter et lire celles et ceux qui y étaient, recueillir leurs paroles, parfois contradictoires, puisque la mémoire est fragile, et composer avec leurs voix et leurs silences.
Il y a trois ans, j’ai découvert qu’une place du 4e arrondissement de Paris avait été baptisée « place des Émeutes-de-Stonewall ». Je me souviens de ma surprise en découvrant la plaque. Pourquoi est-ce qu’un événement survenu il y a plus d’un demi-siècle à New York donne aujourd’hui son nom à une place parisienne ? C’est certainement parce que Stonewall est devenu un symbole autant qu’un objet de débat. Qui était vraiment impliqué ? Est-ce que Sylvia Rivera a vraiment lancé la première pierre contre la police ? Est-ce pertinent de chercher un grand début à l’émancipation queer et d’écrire l’histoire minoritaire comme on écrit celle des dominants : avec un début et une avancée linéaire, des héro·ïnes et des dates univoques ?


L’histoire aime les débuts, quitte à effacer ce qui précède


Malgré toutes ces questions légitimes, nous aurions tort de croire que le souvenir des émeutes de Stonewall est si bien inscrit dans l’histoire collective qu’il est indestructible.

Le 10 février 2026, des manifestant·es se rassemblent pour protester contre les attaques de l’administration Trump, qui a récemment fait retirer le drapeau LGBTQIA+ du Monument de Stonewall, dans le quartier de Greenwich Village, à New York. EDUARDO MUNOZ / REUTERS
Le 10 février 2026, des manifestant·es se rassemblent pour protester contre les attaques de l’administration Trump, qui a récemment fait retirer le drapeau LGBTQIA+ du Monument de Stonewall, dans le quartier de Greenwich Village, à New York. EDUARDO MUNOZ / REUTERS

Des forces réactionnaires sont à l’œuvre pour réécrire le passé. En février 2025, l’administration Trump a fait enlever le « T » de « LGBT » sur le site officiel du Monument de Stonewall, effaçant ainsi les personnes trans qui ont joué un rôle décisif dans les événements. En février 2026, le drapeau arc-en-ciel qui flottait au-dessus du site a été à son tour enlevé par le gouvernement et remplacé par le drapeau étasunien. Contre ces forces réactionnaires, il nous revient de défendre ce moment de notre histoire collective, de cultiver sa mémoire, de célébrer la force et le courage des personnes réunies ces soirs-là et de nous rappeler que c’est une émeute, un soulèvement, qui a contribué à nous donner nos droits les plus fondamentaux. •Cette réglementation est une interprétation des « Anti-Masquerade Laws » (lois anti-déguisement) du xixe siècle. Porter des vêtements ne correspondant pas
à son genre relevait du déguisement, et était passible de plusieurs jours d’emprisonnement ou d’une amende.

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