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12.10.2026 à 15:42

Effleurer l'avenir. Notes sur le technofascisme

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Autour de Pénétration terminale de Cindy Coutant

- 12 octobre / , ,
Texte intégral (8495 mots)

« L'avenir appartient à ceux qui savent perforer le présent » [1], écrit Cindy Coutant au début de son excellent Pénétration terminale, dernière publication des éditions Audimat. Perforer, c'est traverser ; mais traverser d'une façon bien particulière : traverser en vue d'atteindre, d'arriver – traverser pour arriver. Perforer semble être cet impératif de l'époque que, il y a presque trente ans, un groupe d'auteurs anonymes décrivait ainsi « il faut supprimer le trajet ; il est impératif d'arriver seulement » [2].

Perforer, c'est donc performer afin d'atteindre le plus rapidement, le plus efficacement possible, c'est trouer tout ce qui sépare de la fin, c'est performer l'atteinte. Cette performance ne va pas sans force, sans efficience, sans vigueur, elle est la promesse de la technologie, et des discours qui la sous-tendent relevant d'une « grammaire rigide de la perforation » [3]. Il est question partout dans l'ouvrage de cette rigidité érectile comme imaginaire et cap du technofascisme. Seul un être rigide peut, en effet, « tout défoncer sur son passage » [4] – c'est-à-dire arriver à ses fins. Mais ce passage n'est pas infini, il ne peut être une dérive, liquide ou molle, un détour à jamais inachevé, figures du looser – de l'échoué – qui ne parvient pas. La perforation, la pénétration doivent être terminales. Coutant reprend l'expression à la balistique (une science des balles, une science des projectiles, donc, une science du projet) :

La pénétration terminale désigne la capacité opérationnelle de pénétration d'un projectile durant l'ultime phase de sa trajectoire : précision d'impact, capacité de percée, étendue des dommages selon sa nature anti-personnelle ou anti-matérielle. Si la balistique étudie les trajectoires sous tous leurs aspects, la balistique terminale est la branche scientifique qui étudie le moment où le projectile n'a plus d'options ; lorsqu'il ne corrige plus sa course, ne négocie plus sa vitesse, ne compose plus avec l'espace traversé. La trajectoire est verrouillée, l'horizon se referme en ligne d'impact : le projectile doit défoncer, et qu'il atteigne exactement sa cible ou qu'il la manque, il va le faire. La terminalité est tout à la fois une fin de parcours et le moment où l'action quitte le champ des possibles pour devenir exécutoire [5]

La balistique terminale s'intéresse donc au point de non-retour [6], qui porte mal son nom dans la mesure où ce moment est celui de l'impact, c'est-à-dire de l'arrivée : dans le projet, toute arrivée est un retour, puisqu'il s'agit d'atteindre ce qui a déjà été projeté au préalable, de parvenir là où on s'était imaginé aller, de retourner à ce qui avait été projeté. Et c'est ce qui explique, aussi, pourquoi l'imaginaire du technofascisme, qui est l'imaginaire de la projection par excellence, est un imaginaire nostalgique, réactionnaire : car, d'une certaine manière, tout projet est nostalgique, tout projet est une façon de retourner, retour en forme d'aller vers ce qui avait été prévu. La terminalité est le moment du passage à l'acte, en même temps que la preuve de la capacité à passer à l'acte, à être davantage qu'une pure puissance n'ayant pas éprouvé sa bravoure. La terminalité performe donc cette capacité à passer à l'acte – performance de son actualité en tant que, on va le voir, sujet masculin blanc occidental. La performativité/perforativité, que l'on pourrait à présent désigner par le syntagme perfor(m)ativité, peut apparaître alors comme une forme d'agentivité qui expliquerait certaines violences faites à tout ce qui est hors-norme, comme l'imaginent Véronica Gago et Luci Cavallero :

les féminicides, travesticides, transféminicides, lesbicides répandent l'idée d'un pouvoir absolu au niveau de la quotidienneté. Il n'est pas nécessaire d'avoir du « pouvoir institutionnel », il n'est pas nécessaire d'« être un grand homme », pour exercer ce pouvoir de tuer. Et, pour cela même, cet accès au pouvoir devient si attractif entre pairs. L'accès au gouvernement – au plus grand pouvoir institutionnel démocratique – d'une personne comme Milei, qui revendique de manière sinistre et efficace le pouvoir brutal de « ceux qui n'ont pas de pouvoir » (ceux qui ne sont pas la caste), « libère » un mode d'exercice du pouvoir que nous caractérisons comme passage à l'acte des « discours de haine » émis par l'État [7]

Perfor(m)er sa virilité, sa capacité à atteindre, sa rigidité, passe donc par l'exercice d'une violence envers les corps perçus comme à traverser, à transpercer, comme moyens :

le sujet blanc masculin souverain est héritier d'un corps-projet — qui a la capacité d'agir, de posséder, de s'étendre, de pénétrer. Les sujets secondaires, qu'ils soient infériorisés, subordonnés, voire rendus appropriables, héritent d'un corps-destin, hyperincarné et pénétrable : corps de travail, de service, d'exposition à la violence [8]

Dans un texte certes austère et cependant ici, me semble-t-il, nécessaire, Emmanuel Kant sommait les êtres humains à agir moralement, c'est-à-dire à ne jamais se traiter mutuellement comme des moyens, mais toujours comme des fins :

les êtres raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, c'est-à-dire comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose qui par suite limite d'autant toute faculté d'agir comme bon nous semble [9]

Il se trouve que le ressentiment microfasciste considère toute limite à notre capacité d'agir comme une valeur molle, de gauche, woke, dévitalisée. Dans la logique du projet, de la perfor(m)ance, tout ce qui se dresse sur mon chemin ne peut apparaître que comme moyen, non d'abord au sens d'outil, mais au sens de ce qui se dresse entre moi et ma fin. Tout défoncer sur son passage signifie alors considérer ce qui se trouve sur celui-ci comme moyen terme. Pour reprendre la fameuse équation marxienne de la plus value, on pourrait symboliser la logique du projet par S-M-S', S symbolisant le Sujet, et M le moyen, dans l'optique d'obtenir S'>S. À cet égard, la définition de la souveraineté proposée par Peter Sloterdijk, comme « le pouvoir ou la capacité d'utiliser les êtres humains comme des moyens » [10] me semble cruciale. C'est cela que signifie « supprimer le trajet », pour revenir à une des citations ci-avant. Supprimer le trajet, au sens premier du mot, signifie considérer comme moyen jetable tout ce qui se tient entre moi et ma réalisation. Ce pourquoi « les dirigeants, les hommes politiques et les chefs sont surtout les ordonnateurs d'une cruauté fonctionnelle » [11]. Ou, pour le dire avec Coutant, « la pénétration terminale que le suprémacisme s'arroge est un droit de tout défoncer sur son passage : un droit d'effraction, et un droit de décharge, qui refuse d'être contredit » [12]. Contredire ce droit reviendrait en effet à limiter la puissance, à restreindre la force, à ramollir la rigidité, à contrecarrer le projet, ou encore à empêcher l'avancée, à être obstacle, à faire du progrès une aporie. Le sujet masculin blanc occidental ne veut pas souffrir de l'impasse, de la dead end, tel est le sens de son désir d'immortalité : tuer la mort de la dead end, faire des impasses des avenues, les routes pavées de l'avenir. Pourtant, cette téléologie performative n'est pas un réel à-venir, car toute téléologie est « au fond la négation de l'avenir » [13].

Si chaque sujet viril doit perfor(m)er son agentivité et mener à bien différents projets, cela n'empêche que tous ces projets participent d'un futur unique et incontournable, en tout cas aux yeux des technofascistes, face auquel l'alternative est de s'adapter ou de périr. Pour désigner ce futur nécessaire, ou ce futur déjà-là, cette ultime forme-du-déjà, Coutant emprunte à Brian Massumi l'expression de futurité superlative. Dans Ontopouvoir, celui écrit que

Nous vivons à une époque où ce qui n'a pas eu lieu remplit les conditions pour s'afficher comme une information de première page […]. Nous vivons une époque où ce qui doit encore se produire non seulement se hisse à la une des informations mais prend régulièrement, et de façon tonitruante, plus d'importance que ce qui a effectivement eu lieu. Il fut un temps où hier constituait le fonds de commerce du journalisme. Aujourd'hui, hier peut tout à fait pâlir dans la lumière éclatante des nouvelles de demain [14]

On peut cependant se demander, devant cet apparent renversement,

Comment l'inexistence de ce qui n'a pas eu lieu peut-elle être plus réelle que ce dont on peut maintenant observer l'achèvement et l'accomplissement ?

La menace vient du futur. Elle est ce qui peut se produire ensuite. Le lieu où elle finira par frapper ainsi que son étendue ultime ne sont pas définis. Sa nature présente des contours ouverts. Ce n'est pas simplement qu'elle n'est pas : elle n'est pas d'une façon qui n'est jamais terminée. On ne peut jamais en être quitte. Même si un danger clair et effectif se matérialise dans le présent, nous n'en avons toutefois pas fini. Le potentiel persiste toujours que la suite soit même pire, et que ce qui vient encore après le soit encore plus. L'incertitude de l'événement suivant, potentiel, n'est jamais épuisée dans un événement donné. Il y a toujours un reste d'incertitude, un surplus inépuisé du danger. Le présent est éclipsé par la subsistance d'un surplus constituant un potentiel indéterminé pour un événement suivant qui retourne à toute allure vers le futur et s'auto-renouvelle [15]

Ce surplus impossible à résorber d'une menace inépuisable est ce qui justifie, a posteriori, l'invasion de l'Irak bien qu'aucune arme n'y ait été jamais retrouvé. Comme l'écrit encore Massumi :

L'invasion était bonne parce qu'il y avait, dans le passé, une menace future. Vous ne pouvez pas éliminer un tel « fait ». Le potentiel de menace n'est jamais devenu un danger clair et présent, mais cela ne signifie pas qu'il n'était pas là, d'autant plus réel qu'inexistant. La futurité superlative de la menace non actualisée nourrit, depuis le passé, ce qui vient, dans une course folle au future, qui ne s'arrête pas aux présents qui se produisent. La menace aura été réelle de toute éternité [16]

L'usage du futur antérieur me semble particulièrement remarquable. C'est que ce temps est le mode du futur tel qu'il a déjà eu lieu, fruit d' un « type d'histoire et de rationalité », qui « n'est que l'effet de l'illusion rétrospective d'un résultat historique donné, qui écrit son histoire au « futur antérieur », qui pense donc son origine comme l'anticipation de sa fin » [17]. Ici la menace, c'est-à-dire la potentialité, ce qui n'est pas effectif, aura été consubstantielle au réel, de toute éternité. Le futur antérieur est donc hanté d'une menace permanente, justifiant un état d'exception permanent, ce pourquoi je propose, ailleurs, de l'appeler futur hantérieur [18]. Comme origine anticipant sa fin, il correspond très exactement à ce que Nick Land, pape de la pénétration terminale, nomme causalité retrochronique, lui qui déclarait dans une interview : « il n'y a qu'un seul sujet, à vrai dire, qui a orienté tout ce à quoi je me suis intéressé ces vingts dernières années : l'identité téléologique du capitalisme et de l'intelligence artificielle » [19]. Selon lui, le capitalisme poursuit ses propres fins, mutant, à notre époque, en IA, pour atteindre, téléologiquement, un événement qui donnera rétrospectivement sens à tout notre présent, bien que cette téléologie soit camouflée :

Le capitalisme – c'est-à-dire la téléologie du capital – [...] peut être décrit superficiellement comme l'usurpation de certaines fins dernières humaines par certaines autres ou par une complication téléologique résultant d'une insurrection de l'instrumental.

Tant qu'il ne sera pas admis que le capitalisme tend à réaliser une fin entièrement inventée par lui et grossièrement désignée par Singularité Technologique, la focalisation sur les intérêts humains (statuts, richesses, consommations, loisir) agira comme distraction empêchant cette discussion de commencer.

Bien entendu, l'organisation de la société en vue de répondre aux besoins humains est une perversion dégradée. C'est une proposition que tout réactionnaire serait probablement prêt à admettre. Néanmoins, quiconque considère cela comme une critique du capitalisme n'a pas même commencé à sérieusement mesurer ce que le capitalisme accomplit réellement. Ce qu'il est en lui-même est seulement tactiquement connecté à ce qu'il fait pour nous – ce qu'il nous échange contre son auto-incrémentation. Notre phénoménologie est son camouflage [20]

Nous croyons donc maîtriser le capitalisme, comme système économique pourvoyant gauchement à nos besoins, quand c'est au contraire lui qui use de nous pour atteindre son objectif, la singularité. Dans le délire de Land ou la futurité superlative décrite par Massumi, le futur apparaît comme déjà effectif bien que non encore advenu. Dans les deux cas, « le présent devient un carrefour où se rencontrent ceux qui vivent déjà dans le futur et ceux qui demeureront toujours emprisonnés dans le passé » [21]. Les technophiles préemptent le futur, tandis que les has been, mormons ou gaulois réfractaires sont passifs, spectateurs devant cette causalité silencieuse qu'heureusement Land et ses sbires ont la sagacité de percevoir. Ainsi « le temps n'est pas simplement la ligne tendue entre le passé et l'avenir, une ligne que l'on peut charger de promesses ou ramener à sa nudité. Il est aussi une distribution hiérarchique des formes de vie » [22]. Cette hiérarchie se fait entre deux types d'individus :

Il y a ceux qui vivent dans le temps des événements qui peuvent arriver, le temps de l'action et de ses fins, qui est aussi le temps de la connaissance et du loisir. Ceux-là, de l'Antiquité jusqu'au XIXe siècle, ont été désignés comme hommes actifs ou hommes de loisir. Et il y a ceux qui vivent dans le temps des choses qui arrivent les uns après les autres, le temps rétréci et répétitif de ceux qu'on appelle hommes passifs ou mécaniques, parce qu'ils vivent dans l'univers des simples moyens sans avoir part aux fins de l'action non plus qu'à la fin en soi du loisir [23]

La dichotomie moyen/fin apparaît de nouveau comme le critère essentiel. À certains la capacité à projeter, à se donner des fins, à d'autres la passivité, l'être-moyen, l'être-medium du projet d'un autre, l'être pénétrable, pour reprendre les termes de Cindy Coutant. Cette bipartition rejoint celle qui a été conçue traditionnellement entre sujets pouvant voyager et sujets dont on attend qu'ils restent à demeure. C'est évidemment les hommes qui sont autorisés à voyager, à explorer voire carrément à coloniser, tandis que les femmes sont tenues d'occuper la maison, immobiles et immobilisées (et n'oublions pas qu'avoir un mobile c'est avoir une fin ; la fin, le but, mobilisent – rendent ses poursuivants mobiles et mobilisés). Eric J. Leed forme même, pour caractériser ce voyage traditionnellement conçu comme masculin, le concept de Spermatic Journey, voyage spermatique :

Avec ses promiscuités inhérentes, le voyage sert le Voyage spermatique : il diffuse la semence masculine qui fonde les lignées, et, par extension, les murs, les chemins, les enceintes et les frontières qui contiennent les femmes et contrôlent l'accès des autres hommes aux femmes. La chasteté de Pénélope qui refuse ses prétendants est la condition de l'arrivée finale d'Ulysse, car elle préserve les relations qui définissent le foyer au sein duquel s'enracine l'identité d'Ulysse en tant que roi, mari, père, fils [24]

Le caractère spermatique du voyage permet de comprendre l'engouement technofasciste pour la conquête spatiale, conquête qui désigne aussi par métonymie les femmes séduites. C'est la figure de la ligne droite, de la rectitude – que l'on retrouve dans la direction mais aussi dans l'érection – qui embrasse l'imaginaire à la fois d'efficacité (puisque la ligne droite est mathématiquement le trajet le plus court entre deux points) et d'atteinte (droit au but !). Comme l'écrit Sylvain Venayre, la « raison exprimée par la route s'incarnait depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle dans une figure éminemment masculine : celle de l'ingénieur », « la rationnelle ligne droite, s'opposant aux courbes de la nature, renvoyait à une représentation duelle du monde, la rectitude et la raison étant du côté masculin, les courbes et l'exubérance appartenant au côté féminin » [25]. Claude Lévi-Strauss a justement opposé, par ce qui est devenu une célèbre distinction, les figures de l'ingénieur et du bricoleur. Dans La Pensée Sauvage, il écrivait :

Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l'ingénieur, il ne subordonne pas chacune d'elles à l'obtention de matières premières et d'outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s'arranger avec les « moyens du bord », c'est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d'outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l'ensemble n'est pas en rapport avec le projet du moment, ni d'ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d'enrichir le stock, ou de l'entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L'ensemble des moyens du bricoleur n'est donc pas définissable par un projet [26]

L'ingénieur est l'agent paradigmatique du projet, celui qui se donne une fin puis arraisonne des moyens en vue de l'atteindre. La bricoleur, à l'inverse, dispose d'un ensemble de moyens sans fin, glanés au gré de pérégrinations, de divagations – figure du détour, de la dérive qui s'oppose à la rectitude de l'ingénieur, et, peut-être, aussi, à son érection, car son ambition est plus modeste (et, pourtant, révolutionnaire à certains égards). En ce sens, l'écriture relève du bricolage, puisque nous lisons et collectons des fragments non en vue d'un texte à venir dont on connaîtrait déjà les contours, mais plutôt pour la beauté d'une phrase, l'acuité d'une autre, sans vue particulière ; toute écriture est collage, bricolée, bricollage, dont je voudrais que le texte que l'on est entrain de parcourir soit une illustration. Mais revenons à la rectitude. Dans son dernier cours au Collège de France, Foucault rappelait la gémellité entre celle-ci et la vérité : « est alêthês ce qui est droit (euthus : direct). Cette rectitude s'oppose aux détours et aux replis, qui justement dissimulent cette rectitude. Ce fait d'être euthus, pour ce qui est vrai, s'oppose également à la multiplicité et au mélange qui altère » [27]. Que la rectitude, la droiteté ait à voir avec l'indemne, le pur, permet de comprendre les obsessions raciales et biologisantes des technofascismes, leur peur de la viralité. Car la vérité, droite, vectorise une identité : « par le fait qu'elle est sans détour, sans dissimulation, sans mélange, sans courbure ni perturbation (elle est bien droite), par là-même elle peut se maintenir telle qu'elle est, dans son identité immuable et incorruptible » [28]. Mais Foucault, une fois n'est pas coutume, oublie quelque chose : « euthus a aussi une signification liée au temps : “immédiatement,” “de façon imminente” “sans hesitation”. On embarque sur le droit chemin, qui est aussi la plus courte distance entre deux points, immédiatement, sans perdre de temps » [29]. La rectitude est donc aussi une figure de l'immédiateté, immédiateté non de fait, mais de droit, de désir ; il s'agit, sur le sentier droit, de se mettre en branle immédiatement, sans hésitation – ce serait être ramolli. Le désir technofasciste, en effet, « se charge dans l'angoisse […] de la perte, la jouissance volée, le corps contaminé, l'avenir confisqué. Chaque peur de destruction peut fournir l'affect et l'urgence d'une politique de destruction. Ainsi, ces jours-ci [...] une même eschatologie impatiente se donne à lire » [30]. Cette eschatologie impatiente se nourrit de l'imaginaire de la rectitude, quand la patience est plutôt quiétude face aux serpentes du trajet. Il est de toute façon bien connu que, dans l'imaginaire technocapitaliste, le temps c'est de l'argent ; toute hésitation est perte, part maudite.

Le rapport à un futur perçu comme déjà-là, incarné de façon paradigmatique par les technofascistes et autres « turbovirils », futur impatient et fils d'angoisse, fonctionne à notre époque comme une norme temporelle. Par norme temporelle, j'entends la façon normale de se rapporter au futur, sous la modalité de son effectuation déjà-réalisée, par le prisme téléologique, et par la projection perpétuelle. En effet, si « la mort, c'est l'impossibilité d'avoir un projet » [31], la vie virile et transhumaniste doit se penser comme projet immortel et d'immortalité, projet perpétuel. Quiconque hésite, quiconque habite le temps différemment, sans avoir avec lui un rapport de rentier, sera accusé d'être un mollasson, un oisif, un léthargique, de manquer d'ambition. Ce rapport au temps n'est cependant pas producteur d'une différence (et surtout pas d'une différance, puisqu'il s'agit d'être droit, de ne pas hésiter), mais consolide les identités. Comme l'écrit encore Cindy Coutant, les narratifs technofascistes « ne fantasment [...] jamais une rencontre avec l'autre radical, mais l'avènement d'un autre supérieur, radicalement déjà-là, originellement pur ; ainsi que la reproduction perpétuelle du même » [32]. Cette mêmeté, ce statut quo à l'arrière plan de la prétention à incarner un changement ou un devenir-autre, Ajari la décrit très justement. D'une part « le technofascisme représente […] une politique purifiée de toute dimension populaire. Il s'agit, pour ceux qui ont déjà tout, de figer leur domination dans le marbre, en faisant perdre au reste de la société jusqu'à l'intuition qu'un autre ordre du monde est possible » [33]. D'une autre, dans « l'univers mental technofasciste, on peut rêver de transcender l'humanité, mais nullement la binarité du genre ou les fondements fantasmatiques de la civilisation occidentale, c'est-à-dire les balises les plus rassurantes de l'anthropologie blanche et bourgeoise moderne » [34]. Contrairement à ce que son narratif prétend, le transhumanistes ne donne naissance a aucune nouveauté, mais est garant de l'ordre établi, situation paradoxale que Ajari décrit par le concept d' « archéofuturisme », où il s'agit de soulager une inquiétude existentielle :

Une angoisse caractéristique de la suprématie blanche à travers l'histoire concerne ce que je qualifie de corruption viscérale, à savoir le fait d'être intérieurement mû par un désir qui n'est pas le sien. Le métissage avec les Noirs, l'infiltration de l'Islam en Occident ou la transidentité sont autant de visages de ce péril. Contre cette constance menace d'intime contamination, le technofascisme carapace son contenu civilisationnel en recourant à un formalisme technologique plus agressif. Les transformations historiques que projettent les technofascistes sont toujours somptueusement formelles, mais se préservent de toute altération essentielle, de toute modification de contenu. Les mutations spectaculaires des formes fonctionnent précisément comme une armure qui vise à protéger l'invariance d'un contenu substantiel [35]

Ou, comme le résume Coutant

ce que l'élite technologique cherche à reproduire avant toute chose, c'est l'ordre qui la produit comme élite. La supériorité technologique légitime la domination raciale tandis que l'élection raciale garantit l'accès privilégié au génie technologique, dans une boucle d'auto-validation où chaque terme renforce l'autre dans la perpétuation du même [36]

Comment interrompre, alors, « la boucle de la pénétration terminale, où la race supérieure produit la technologie et la technologie confirme la supériorité raciale » [37] ? Je voudrais proposer, pour conclure, des chemins, des suggestions, non des solutions, pour défaire la boucle, pour s'interdire de la boucler, pour s'empêcher de tourner en rond. Je travaille depuis quelques temps à une forme, l'errance, qui serait comme une interruption de cette boucle, cette récursivité entre projet et atteinte. Parce qu'elle ne projette rien, abandonne l'exercice d'une quelconque puissance, renonce à performer et à perforer (par elle, il ne s'agit guère de traverser, ou bien alors de traverser un medium infini, d'être en permanence de travers), l'errance serait une de ces figures « inutilisables par le fascisme » [38] et particulièrement par sa version contemporaine, le technofascisme. Et parce que Coutant insiste sur le caractère libidinal de ce dernier, c'est une autre figure, anatomique, que je voudrais convoquer. Il s'agit d'un petit organe sans pourquoi, supplémentaire, fragment d'un corps vivant, qui pourtant n'a pas de fonction biologique-reproductive : le clitoris. Comme l'écrit Catherine Malabou, le « plaisir clitoridien n'est pas l'effet d'une percée, d'une pénétration ni d'un coup de poignard. Ce qui veut dire aussi que, si les zones d'extase du réel sont bien aussi des zones de production de sens, celui-ci se manifeste sans saillir, à tous les sens du terme » [39]. Le clitoris est désactivation, désœuvrement de la pénétration terminale. Comme manifestation sans saillie, c'est-à-dire sans relief, il serait aussi une figure de l'horizontalité, qui s'oppose à la verticalité de la hiérarchie, même si la verticalité est peut-être insuffisante pour penser les rapports hiérarchiques [40]. Elle dresse cependant bien l'imaginaire du technofascisme, de la fusée-érectile à la conquête spatiale, on l'a vu. Le clitoris désoeuvre, aussi, la terminalité, car il est sans fonction propre : il n'est pas une figure de la technicité, du moyen en vue d'une fin, il n'est pas une figure du perfor(m)er. Lisons un peu longuement Malabou :

{}

An-arkhia, en grec, désigne littéralement 1' absence de principe (arkhè), c'est-à-dire de commandement. Sans commandement signifie aussi sans commencement. L'arkhè détermine un ordre temporel en privilégiant ce qui vient en premier, dans l'ordre du pouvoir comme dans celui de la chronologie. Anarchie veut dire dès lors sans hiérarchie ni origine. L'anarchie remet en question la dépendance et la dérivation.

Pendant des siècles, « anarchie » n'a signifié que désordre et chaos. Aristote l'a définie comme la situation d'une armée sans stratège. Une armée qui tout à coup s'éparpille, ne sait plus d'où elle vient ni où elle va. […]

La complicité entre clitoris et anarchie tient d'abord à leur destin commun de passagers clandestins, à leur existence secrète, cachée, méconnue. Le clitoris a longtemps été considéré lui aussi comme un fauteur de troubles, un organe en trop, inutile, narguant l'ordre anatomique, politique et social de son indépendance libertaire, de sa dynamique de plaisir détachée de tout principe et de tout but. Un clitoris, ça ne se gouverne pas. Malgré toutes les tentatives de lui trouver des maîtres - autorité patriarcale, diktat psychanalytique, impératifs moraux, poids des coutumes, plomb de l'ancestralité -, il résiste. ll résiste à la domination du fait même de son indifférence au pouvoir et à la puissance.

La puissance n'est rien sans son effectuation, sa performance, comme en témoigne l' application d'une loi, d'un édit, d'un arrêté ou même d'un conseil. La puissance est toujours en attente de son actualisation. Actes, principes, lois, décrets, dépendent à leur tour de la docilité et la bonne volonté de leurs exécutants. Acte et puissance tissent la toile inextricable de la subordination. Le clitoris n'est précisément ni en puissance ni en acte. Il n'est pas cette virtualité immature en attente de 1'actualité vaginale. Il ne se plie pas non plus au modèle de 1'érection et de la détumescence. Le clitoris interrompt la logique du commandement et de l'obéissance. Il ne dirige pas [41]

Le clitoris incarne ainsi l'errance, ce mouvement anarchique, horizontal, sans but. Sans doute nous invite-t-il à d'autres récits, abrogeant les pénétrations terminales, lui préférant les stimulations médiales, formes d'un moyen qui vaut en lui-même et non pour ce qu'il permet d'atteindre (le plaisir, comme le jeu, est sa propre fin) et qui seules ouvrent, sans pénétrer, à l'avenir, car « l'avenir, c'est ce qui n'est pas saisi […]. L'avenir, c'est l'Autre » [42]. À cet organe étranger aux dichotomies acte/puissance et activité/réceptivité correspond une façon d'être, le geste, qui ne se résout pas à la distinction entre action téléologique et passivité spectaculaire, et « présente des moyens qui se soustraient au règne des moyens sans pour autant devenir des fins » [43]. Parmi tous les gestes, la caresse, en particulier, me semble désarmante, parce que

la caresse ne sait pas ce qu'elle cherche. Ce 'ne pas savoir', ce désordonné fondamental en est l'essentiel. Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut devenir nôtre et nous, mais avec quelque chose d'autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir. La caresse est l'attente de cet avenir pur, sans contenu [44]

C'est par un imaginaire du geste, un imaginaire clitoridien, que seront rendus inopérants les désirs de perforer, les désirs de parvenir. À la pénétration terminale, il faudrait alors opposer une caresse sans fin. Caresser sans fin, tel serait, peut-être, une manière d'effleurer l'avenir.

Tristan Pellion


[1] C. Coutant, Pénétration terminale, Audimat, 2026, p. 15.

[2] Anonyme, Relevés provisoires de nos griefs contre le despotisme de la vitesse à l'occasion de l'extension des lignes du TGV, Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, Paris, 1998, p. 23.

[3] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité, p. 21.

[4] Idem, p. 26.

[5] Idem, p. 23.

[6] Qui désigne aussi le moment de l'éjaculation, ce qui renforce l'accointance entre technologique et performance sexuelle exhibée par Coutant.

[7] V. Gago et L. Cavallero, Contra el autoritarismo de la libertad financiera, Tinta Limón, 2025, p. 108. Je traduis.

[8] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité, p. 26.

[9] E. Kant, Fondement de la métaphysique des mœurs, tr. fr. V. Delbos, Delagrave, 1990, p. 149.

[10] P. Sloterdijk, Dans le même bateau. Essai sur l'hyperpolitique, tr. fr. P. Deshusses, Payot&Rivages, 2003, p. 43.

[11] Idem, p. 44.

[12] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité, p. 26.

[13] J. Derrida et M. Ferraris, Le goût du secret. Entretiens 1993-1995, Hermann 2018, p. 26.

[14] B. Massumi, Ontopouvoir. Guerre, pouvoir, perception, tr. fr. T. Drumm, Les Presses du Réel, 2021, p. 309.

[15] Idem, p. 310.

[16] Idem, p. 311.

[17] L. Althusser, Lire le Capital, I, Maspero, 1968, p. 51.

[18] Voir mes « Notes pour une théorie du futur hantérieur » dans l'ouvrage collectif Mark Fisher. Spectres du passé et réouvertures des possibles, à paraître au printemps 2027 aux éditions Tiers Paysage.

[19] N. Land, Remarks to the participants of the Incredible Machines 2014 Conference, March 8, 2014, texte disponible ici : https://incrediblemachines.info/nick-land-the-teleological-identity-of-capitalism-and-artificial-intelligence/. Je traduis.

[20] N. Land, « Romantic Delusion », dans Xenosystems. Fragments, Apostate, 2021, p. 174. Je traduis.

[21] N. Ajari, Technofascisme. Le nouveau rêve de la suprématie blanche, Météores, 2026, p. 27.

[22] J. Rancière, Les temps modernes. Art, temps, politique, La Fabrique, 2018, p. 18.

[23] Idem, p. 20.

[24] E. J. Leed, The Mind of the Traveler : From Gilgamesh to Global Tourism, Basic Books, 1991, p.114, cité et traduit par H. Van Appelgheim, La double peine. Formes et motifs de l'émancipation féminine dans les road movies du cinéma des grands espaces, de 1960 à nos jours, Thèse de Doctorat, Université Sorbonne Nouvelle, 2023, p. 22.

[25] S. Venayre, « Les valeurs viriles du voyage », dans l'ouvrage collectif Histoire de la virilité. Volume II, Le triomphe de la virilité. Le XIXe siècle, Seuil, 2011, p. 314, cité par H. Van Appelgheim page 55 de sa thèse.

[26] C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, 1962, Agora, Paris, p. 31.

[27] M. Foucault, Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres, II. Cours au collège de France, 1984, Seuil, 2009, p. 202.

[28] Idem. Je souligne.

[29] A. Cavarero, Inclinations. A critique of rectitude, translated by A. Minervini et A. Sitze, Stanford University Press, 2016, p. 53. Je traduis, à partir d'un texte déjà traduit dont j'espère que le sens n'aura pas trop dérivé.

[30] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité p. 154.

[31] E. Levinas, Le temps et l'autre, PUF, 1983 p. 62.

[32] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité p. 149.

[33] N. Ajari, Technofascisme, ouvrage cité, p. 17. Je souligne.

[34] Idem, p. 29.

[35] Idem.

[36] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité p. 155.

[37] Idem, p. 163.

[38] W. Benjamin, « L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique », Oeuvres, I, tr. fr. M. de Gandillac, R. Rochtliz et P. Rusch, Gallimard, 2000, p. 69, cité par Ajari, Technofascisme, ouvrage cité, p. 57.

[39] C. Malabou, Le plaisir effacé. Clitoris et pensée, Payot&Rivages, 2020, p. 118.

[40] G. Casas, Théorie du feu de camp. Une métaphysique de la hiérarchie sociale, La Tempête, 2026.

[41] C. Malabou, Le plaisir effacé, ouvrage cité, p. 120-121. Je souligne.

[42] E. Levinas, Le temps et l'autre, PUF, 1983 p. 64.

[43] G. Agamben, Moyens sans fin. Notes sur la politique, tr. fr. D. Valin, Payot&Rivages, 2002, p. 68.

[44] E. Levinas, Le temps et l'autre, ouvrage cité, p. 81.

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12.10.2026 à 15:29

Formation accélérée

dev

Texte intégral (1297 mots)

À la naissance d'un mouvement, chacun.e se met à prendre la parole pour la première fois, et comme si c'était là, possible depuis toujours.
Comme si c'était depuis toujours que chacun.e avait en soi cette possibilité de parole, écrasée par le quotidien de la forme de vie domestique du capitalisme, d'interroger son mode d'existence matériel et spirituel.

C'est un fait qui se constate presque à la naissance de chaque mouvement, et qui surprend, et qui émerveille, même si on sait que ça ne durera pas : un mouvement, en tant qu'il ouvre un espace collectif et subjectif au sein d'un autre espace collectif a-subjectif (la société) redonne la parole à l'espace social dans son ensemble.

Il y a de la pensée là où il n'y en avait pas.
De la pensée : une demande qui dépasse la question des réponses objectives qu'on pourra lui apporter.

Dans ce début de séquence, ce qui frappe c'est la mise en commun et en partage d'un tort subi initialement par les premiers auteurs du mouvement : les jeunes et lycéen.nes racisé.es des banlieues, victimes quotidiennes de la violence policière. En s'élargissant, toutes les lycéennes et lycéens font les frais de cette violence dont ils mettent, par la même occasion, à parler. Les lycéen.nes ont appris en quelques jours à quelle police ils avaient affaire, et donc quel État ils avaient comme interlocuteur.

Le fait de subir la violence policière n'est pas un argument d'union politique, mais on aura entendu ces derniers jours des lycéen.nes dire nous pour la première fois, et se repérer comme collectif à la suite d'autres collectifs insurrectionnels : les Gilets Jaunes, les écologistes radicaux, les jeunes racisé.es, les antifascistes, les Algériens.

Ils apprennent très vite cette généalogie de la répression dans laquelle ils s'inscrivent.
Ils se préparent au 17 octobre, dont ils connaissent bien l'histoire.
On ne pourra plus la cacher à présent.

Cela peut surprendre, et cela peut émerveiller en effet : une telle clarté d'esprit.

Dans cette généalogie dont le mouvement lycéen est un nouvel opus, le régime de disparition qui frappe la jeunesse racisée des banlieues rencontre la disparition plus banale et sociale de l'adolescence, la vie sans espace attribué des jeunes gens qui ont grandi de confinement en confinement sur les plateformes, entre la dépression et une certaine connaissance des exigences répressives et castratrices de l'État sous toutes ses formes. Une humiliation existentielle dont parcour-sup est le nom, la déclaration de guerre.

On s'aperçoit qu'on ne savait pas trop où ils étaient. Et que les lycées, les collèges, sont aussi faits pour cacher et faire disparaître la question posée par l'enfance et l'adolescence dans son ensemble, figée par la sociologie, et généralement dépolitisée par la sociologie et la psychologie qui les prend en charge.

On les entend pour la première fois. Je les entends pour la première fois exprimer des questions politiques, s'interroger sur leurs conditions de travail, sur celles de leurs professeurs, sur leur emploi du temps. Sur la différence entre leurs propres conditions de travail, et celles de leurs camarades de Seine-Saint-Denis ou de Normandie. Sur la question même de cette comparaison et de comment s'y rapporter. Ils se projettent dans un mouvement national qui mêle des classes différentes, des garçons, des filles, et des personnes racisé.es et transgenres que la police n'aime pas non plus.

Le mouvement a aussi cet effet bénéfique de transformer instantanément les rapports habituels et de casser les aliénations familiales : ils ne parlent plus pareil avec leurs parents, on devient camarades de lutte, on apprend à se défendre autant qu'à se battre. Les parents ne sont plus inquiets pour eux-mêmes de la vie de leurs enfants, mais sous une autre relation, collective, où les enfants contribuent comme corps actif à la construction sociale – ou autrement : à la possibilité révolutionnaire.
Les lycéen.nes vont de blocus en blocus et ils ne parlent que de ça. On les laisse sortir. Ils ne rentrent plus.

Ils parlent du mouvement et de comment le penser. Ils en parlent comme d'une chose qui leur appartient et qui est considérable. Ils font le tri entre ce qu'ils pensent et ce qu'on leur demande de penser, ce que les médias disent qui n'est pas la vérité. Ils défendent leur mouvement et comment on doit en parler.

C'est un apprentissage instantané. Dans cette vitesse, la question de la violence arrive tout de suite, que la police oblige, que la forme du mouvement oblige à penser. Alors la discussion change un peu de forme. Ils font aussi l'expérience de la duplicité : répéter comme les adultes et leurs parents que la violence des casseurs n'est pas favorable au mouvement, mais sans y croire ; ou bien soutenir les casseurs directement, en reconnaissant qu'ils sont le prolongement du mouvement, sa part active, son bras fort, et que sinon l'État n'entend rien. Et qu'on ne peut pas sérieusement défendre les poubelles de l'État. Ils apprennent à se défendre avec de vrais arguments et à former des slogans.

Suivant les âges, les traditions politiques de leurs familles, les jeunes gens essaient de trouver comment donner à la violence sa place dans la situation. Elle est immanente, et on le sait. C'est la question même de l'immanence de la violence à chaque mouvement politique qui se pose, comme forme par laquelle peut passer, justement, ce plus que ça ; cette demande qui dépasse le besoin ; cette expression qui dépasse le compte du nombre de ventilos par établissements. Ils apprennent à manier intérieurement et à élaborer la question de cette violence dont ils sentent qu'elle fait l'intraitable de tout mouvement, le nerf, et qu'il n'est pas sûr qu'on puisse s'entendre dessus. Ils apprennent à ne pas défendre ouvertement le recours légitime à la violence. Ils se demandent dans quelles circonstances on se retrouve avec un casier judiciaire.

Ils distinguent et se distinguent des discours ambiants et des manipulations :
la violence policière et la violence des casseurs instrumentalisée par les médias et le gouvernement ; ils font le détail de cette cartographie qui est la leur, puisque c'est leur mouvement. C'est à eux de le raconter.

Ils peuvent même repérer ceux qui sont là parce que c'est la trend : un mouvement, par définition, pose la question de la place de chacun et ce qu'il vient faire là, sa nécessité, ou son absence de nécessité. Ceux qui « en profitent ». Faire l'apprentissage d'un mouvement, c'est aussi faire l'expérience bizarre que la question vendue par les adultes des nécessités objectives ne suffit pas, et qu'on peut vouloir et demander autre chose, voire rien.

A côté, on aura vu passer sur des boucles signal, des conflits entre parents qui veulent briffer leurs enfants pour empêcher les tirs de mortiers…

À demain.

Chloé Mareste
Photo : Bernard Chevalier

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12.10.2026 à 15:18

Sous les pavés la plage

dev

Texte intégral (3129 mots)

Quelques poèmes lycéens et deux calligrammes en formes de citron et de guillotine.

MERCI

Un beau matin
Des élèves ont dit non merci
Pas de chauffage en hiver
Des salles trop chaudes en été
Non merci
Des professeurs fatigués
Absents
Non remplacés
Pronote pour surveillant
Non merci
Alors ils sont allés dehors

Un deux trois soleil
Coups de matraque
Sont arrivés des gants de fer
D'un bleu qui donne le cafard
Ils avaient des casques
Les lycéens des pancartes
Ils avaient des boucliers
Les lycéens des portables
Les oiseaux se sont envolés

Des larmes ont coulé
Une main arrachée
Des yeux crevés
Des dents cassées
Des filles étranglées
Et devant leur télévision
Des gens très raisonnables
Ont regardé les enfants tomber
Et se sont écriés
En voilà une bonne leçon

Le lendemain matin
On a réparé les vitres
On a lavé le sang
On a remis les tables droites
Et sur Pronote il était écrit

Absence injustifiée

Les élèves sont ressortis
Avec un peu moins d'enfance
Et ont dit un peu plus fort
Non merci


PLUS TARD

Quand j'étais petite
On me demandait
Ce que je voulais faire quand je serai grande
Je répondais actrice
Astronaute
James Bond
Footballeuse
Maintenant plus tard
C'est l'année prochaine
Faire ses vœux
Soigner son dossier
Sa lettre de motiv
Penser aux débouchés
Plus tard
Il fera cinquante degrés
Une IA fera mon travail
Je paierai très cher
Une chambre très petite
Je cotiserai
Pour une retraite
Que je verrai peut-être
On me dit surtout
De pas m'inquiéter
De profiter de ma jeunesse
De sortir un peu
De me détendre
De pas me prendre la tête
Alors aujourd'hui
J'ai fermé les cahiers
Et pour une fois
Plus tard
C'est maintenant

UNE CLASSE QUI SE TIENT SAGE

Que devient une jeunesse
Qu'on empêche de vivre ?

Qu'on confine à coups de Zoom
Pronote et Parcoursup
8 h 19 h
On est au lycée
Ou en garde à vue ?
LBD au bahut
CRS à la Sorbonne

Voilà une classe qui se tient sage
jeunesse mise en laisse
rentrer à l'heure
ne pas fumer
ne pas boire sur les quais
ne pas dormir ailleurs
ne pas rentrer au petit matin
être raisonnable
ne pas faire de vagues

Et pourtant
Les bouches dans les cages d'escalier
Les derniers métros ratés
Les photos floues à trois heures du matin
Les sweats échangés
Les prénoms au feutre sur les bras
Les mains qui se cherchent sous les pulls
Les drapeaux noués autour des épaules
Les slogans sur les sacs
Les Free Gaza criés jusqu'à perdre la voix
Les lendemains sans sommeil
Et cette idée tenace
Que la vie peut être autre chose

Et quand sonne l'heure
On la balance en heures de colle

On est très sérieux quand on a dix-sept ans

NOUS LES PETITS

nous les petits
nous les bicots
nous les macaques
nous les casseurs
nous les barbares

Nous à qui l'on dit
travaillez
travaillez
travaillez
quand on nous prive
de professeurs

Nous les racailles
nous les petites
nous les idiotes
nous les salopes
nous les furies
nous les barbares

Nous les mauvais prénoms
nous les mauvaises adresses
nous à qui l'on dit
attendez
attendez
attendez
vous avez bien
toute la vie devant vous
nous qui n'avons pas
l'âge de voter
mais déjà celui
de la garde à vue
vous qui nous faites
la leçon
vous qui n'avez
rien retenu

LA PANCARTE ET LE TERRITOIRE

On vise le bac
La BAC nous vise
404 PROF NOT FOUND
On voulait apprendre, pas speed-run le burn-out
Nos emplois du temps sont plus chargés
Que le casier de Marine Le Pen
35 °C par classe
Mais le problème c'est nos téléphones
Un prof pour trente-cinq élèves
Cinq CRS pour un élève
Macron bz ta prof, pas les nôtres
Éduquez vos flics
“Bismillah c'est les ténèbres”

Hungry ?
EAT THE RICH
FEED THE STUDENTS
La jeunesse dorée emmerde Bolloré
5 € le plateau ? Autant boire de l'eau
Financez les lycées plutôt que des génocides
Vous armez le pays
Et désarmez notre avenir
On est en souffrance
Dans cette sous-France
Stop Parcoursup ou on vend des stups
Et si vous avez des sous
On a des idées
MANQUE 2 PROFS : SAVA FINIRE PART CE VOIRE
Tu nous la mets à l'envers
On te la Mai 68
Recyclez les déchets
N'en faites pas des ministres
On bloque tout parce qu'on nous laisse rien
La banlieue influence Paname
Paname influence le monde

Écoutez les lycéens d'outre-mer
93 !!! 1312 BANLIEUE ANTIFA
Nos blocus, c'est notre 49.3 à nous
CACA PIPI TALISTE
On est très sérieux quand on a 17 ans
Je pense donc je gêne
Arrêtez de tout interdire
On arrive pas à tout désobéir

Je suis tellement en colère
Que je n'aurai jamais assez de pancartes pour l'exprimer

On crie SOS, ils envoient les CRS
Le point commun entre un flic et un pédo ?
Ils se tapent des mineurs
Le coût de l'avenir ?
Un bras !
Des moyens
Pas des moignons
Mais que fait la police ?
Ça crève les yeux
J'viens pas au lycée en pièces détachées
On veut prendre en main notre avenir
Pas se la faire arracher

ARTICLE 19
Les États parties prennent toutes les mesures législatives, administratives, sociales et éducatives appropriées pour protéger l'enfant contre toute forme de violence, d'atteinte ou de brutalités physiques ou mentales […]
Convention relative aux droits de l'enfant
20 novembre 1989

Quand les jeunes montrent leur présent
Les imbéciles regardent la poubelle qui brûle
Nos poubelles mieux protégées que nos enfants
On sait où on va et ce qu'on veut
C'est tellement la merde
Qu'on ne sait même plus
Pour quoi manifester
Macron
EXPLOSION

DEVANT

Devant les lycéens
La police
Devant la police
Bally Bagayoko

Bally Bagayoko
Celui qu'on traitait de sauvage
De grand singe
De mâle dominant
Maire de Saint-Denis
Maire des grands
Maire des petits

Il s'est mis devant

Devant les boucliers
Devant les hommes casqués
Qui avançaient avec leurs bâtons
Comme de parfaits civilisés

Il a crié
Arrêtez
Arrêtez

Ils ont lancé les gaz

Arrêtez

LE PROCHAIN DORMEUR

On leur apprend Rimbaud
Un trou de verdure
Une rivière
Un jeune homme couché dans l'herbe
On leur explique
Qu'il faut attendre la fin
Qu'au début
On croit qu'il dort
Alors ils lisent
Vibrent
Soulignent
La sonnerie retentit

Dans la rue
Une fille tombe
Elle se relève
Cette fois

Un garçon tombe
Et se relève aussi
Cette fois

Combien de fois encore
Avant qu'un matin
L'un d'eux reste au sol
Et qu'on nous explique
Que rien ne permettait de prévoir
Que personne ne pouvait savoir
Que personne
Bien sûr
Ne voulait en arriver là

FAIRE ATTENTION

J't'ai toujours dit
D'faire attention
D'bien travailler
D'pas traîner
D'rentrer avant la nuit
J'voulais que tu aies
Une vie plus facile que la mienne
Alors quand tu m'as dit
Que tu allais bloquer ton lycée
J'ai dit non
Puis j'ai vu les images
Et j'n'ai plus su très bien
Ce qu'il fallait craindre
Que tu y ailles
Ou que tu n'y ailles pas

CITRON

Un soleil citronné
brillait dans le ciel vert
Il n'était pas encore mûr
On l'a coupé
Quelque chose s'est ouvert
Le jus a coulé sur les doigts
Un pépin est tombé
On a pressé
Puis pressé encore
Il semblait toujours
qu'il restait quelque chose
Une goutte
Un peu de pulpe
On aurait pu s'arrêter là
Mais personne ne s'arrêtait
Alors on a pressé encore
À la fin
la peau s'est retournée
Quelqu'un a dit
Encore

G U I L L O T I N E

Quand je les vois, ces beaux messieurs
Avec leurs airs de grands seigneurs
Parlant de sans-dents, gens de rien
Qui prennent nos sous pour leur dessert
Et nous font payer le couvert
« Allez, serrez-vous la ceinture ! »
Sans renoncer à leurs dorures,
L'envie de faire une Luigi
Me prend et trouble ma conscience
Mais voici qu'au fond de la rue
Un chant s'élève, inattendu

ha !
ha !
ira
ça
ira
ça
ah
Ah

C'est un salaud qui ici gît
Son départ sera nos vacances

SOLIDE AIR

Quand les portes étaient fermées
les ascenseurs bloqués
On a vu s'ouvrir des mondes

Des étoiles dans les yeux
Une bouteille de Champomy
Des bulles qui montent à la tête
Des éclats de rire
Et cette joie qu'on n'attendait plus

Combien de raclures de bidet
Ont occupé l'espace ces dernières années
Et voici qu'un brin de vérité surgit
Hors des agendas
La vérité sort de la bouche des enfants
Dit-on
Pourquoi chercher à les faire taire

Moi je suis du côté
De celles et ceux qu'on met à terre
Même plaqués au sol
Ils ont encore du ciel
plein la tête

Jeunesse déter
Un lycée appelle
Un autre répond
Depuis des années
On parlait de convergence
Et voici que ça vient de la base
Sans mot d'ordre
Sans attendre la permission
Et que c'est bon
De les voir tenir tête
À tous ceux qui leur disaient non

JOIE COLLECTIVE

Liesse
On crie on saute on danse
C'est comme si on avait gagné la coupe du monde
Mais en mieux
C'est comme si notre candidat avait gagné à la présidentielle
Mais en mieux
C'est comme tomber amoureux
Mais pas d'une personne
De toutes les personnes
Aimer son prochain comme soi même
C'est ça
Il y a que ça
C'est comme réussir un examen
Mais en mieux
C'est comme une fête foraine où y'a pas de perdant
C'est comme nager avec des baleines ou des dauphins
Voir la barrière de corail et caresser les nuages
C'est comme un arc en ciel
C'est comme croquer dans un citron
Comme faire pipi dans les orties
Enfant sauvage et libre
Courir sans s'arrêter
Être à sept dans une Renault 5
Ou à cinq sur une banquette arrière
Les cuisses qui collent
Pleurer de rire
Aller au cinéma
Faire l'amour l'après-midi
Se réveiller sans réveil
Passer des heures tête contre tête allongé dans l'herbe
Avoir besoin que du vent
Dévaler une pente
Ne pas se poser de questions
Désirer que le présent
Se perdre dans la musique
Vibrer
Écouter les oiseaux
Mettre sa main dans le sable
Jouer du kazoo
C'est comme destituer le Président
Mais en mieux

photo : Bernard Chevalier

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