LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
Journal en ligne gratuit paraissant chaque lundi matin.

▸ Les 10 dernières parutions

12.01.2026 à 14:47

Représentation

dev

L.L. de Mars [Bande dessinée]

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (7634 mots)

L.L. de Mars nous a confié ses dernières planches. On y suit deux patates colorées qui se rendent à un meeting politique. Mais ce ne sont peut-être pas des pommes de terre et ce n'est peut-être pas non plus exactement le fascisme mais il y a du saucisson et peut-être pas Jésus.

PDF

12.01.2026 à 14:47

Notre héritage n'est précédé d'aucun testament

dev

Une étiquette qui se décolle, le polar, 2e partie A propos de Sicario bébé, de Fanny Taillandier

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (3379 mots)

« Et comment je me débrouille avec ça, maintenant ? » me demandai-je tandis que je cherchais vainement, dans la librairie centrale du gauchisme à Toulouse, le rayon polar. Comment expliquer que, de passage dans cette sympathique capitale de la saucisse et de l'anarchisme, en manque de lecture pour un imminent voyage en train, je me mette en quête d'un genre dont l'étiquette, pourtant, ainsi que je crois l'avoir suggéré dans une première partie, se décolle ?

Je songeai alors à cet excellent et nazérois « Festival de littérature criminelle » qui, au siècle dernier, s'était attiré les remontrances du préfet. Celui-ci accusait la gentille manifestation culturelle, par son seul intitulé, de promouvoir le crime. Voilà qui devrait nous servir de boussole : ce qui mécontente un préfet, incarnation de ce que la raison d'Etat a de plus borné (borné par la bêtise administrative, l'arrogance technocratique, la servilité envers les sommets) a de fortes chances de viser juste, en passant les bornes. Ce que je quêtais donc, c'était un crime et les questions qu'il pose : au lecteur, à la société, au lien social.

Que le crime soit un excellent analyseur social, on le vérifiera à la lecture du livre de Fanny Taillandier, nullement vendu comme « polar » ou « roman noir » et pourtant doté de tous les ingrédients du genre : un braquage en préparation, une montée en tension, une fuite, une fusillade, bref de quoi faire tourner les pages dans la hâte de savoir ce qu'il se passa ensuite. Nulle étiquette autre que « roman » pourtant, qui puisse coller à ce Sicario Bébé qui commence ainsi.

Elle me regardait avec ses yeux profonds, profonds, tellement profonds, j'ai jamais vu un truc pareil. En moi ça faisait comme d'habitude cette sorte de chaleur, mais aussi quelque chose d'autre, de nouveau. Comme une fente lumineuse qui s'ouvre entre deux tours quand le soleil se lève ou décline et qu'on est ébloui, on ne voit que le halo et les deux lignes noires du contre-jour sur le béton. Un truc très grand et peu visible, un truc de ouf.

J'ai dit C'est trop bien.

Djen a pas bougé, à peine frémi, je pense après coup qu'elle hésitait à me croire. Mais je veux dire : c'est pas parce qu'on a le droit d'avorter qu'on est obligé de le faire, on peut aussi se dire allez, ça part de là, et j'ai dit Allez, ça part de là.

(…)

Moi aussi je l'aime, on s'aime depuis qu'on a quatorze ans. Ensuite elle est partie à Langevin où il y a les bac pro plutôt pour meufs, et moi j'ai retapé parce que je voulais partir en électrotech mais ces bâtards du conseil de classe ont commencé direct à me mettre des bâtons dans les roues rapport à ce projet de carrière, comme quoi l'assiduité laissait à désirer, ainsi que mes résultats en sciences. Et derrière de me dire Tu sais, le redoublement c'est une chance, bla-bla, si on fait ça c'est qu'on croit en tes capacités, ou alors si tu veux y a de la place en métiers de la sécurité. Jamais de la vie je vais en sécurité. Pour être le Noir qui va faire le pied de grue à H&M pendant quarante ans en fouillant les sacs des gamines, tandis que les Blancs vont aller voter Bardella ou Zemmour dans les forces de l'ordre, avant de nous tirer dans la tête à bout portant ? On connaît la chanson. Bref, j'ai redoublé, et l'année d'après j'ai réussi à aller en électrotech mais pas à V., à l'autre bout du département. Une zone où y a que des Blancs, d'ailleurs. Dont Bobby, c'est là qu'on s'est connus.

J'ai dû trouver un moyen d'aller crécher là-bas, et c'est Bobby qui m'a dépanné, je dormais chez lui quand on commençait à huit heures parce que la conseillère d'orientation apparemment elle a jamais capté qu'il y avait pas de bus pour se rendre dans ce bled et être à l'heure. Et Djen m'a dit Blaise, faut mettre les chances de ton côté, faut pas rater les cours ; elle avait raison. On s'est donc moins vus ; comme l'amour est un miracle, ça a continué entre nous, par miracle. Faut dire que des meufs, y en a pas à Curie où j'étais, à part la prof d'histoire qui nous faisait aussi les cours de géo, de français et de culture comme ils disent, et qui par ailleurs est assez belle quoique déjà vieille de mon point de vue. Et Djen c'est simple, en carrières sociales à Langevin, y a que des meufs. Depuis on continue à s'aimer.

Tout ça c'était donc le déroulement de mes quatre dernières années, un petit quotidien un peu de galériens comme nous, des bons prolétaires (c'est ainsi que la prof d'histoire les a désignés : ceux qui se font marcher sur la gueule dans le système, et qui doivent s'organiser pour se défendre un tant soit peu d'ici à la révolution – qui adviendra peut-être, a-t-elle nuancé). Et ça aurait pu continuer comme ça jusqu'à l'an prochain, qu'on soit diplômés tous les deux si Dieu veut, mais voilà, Djen qui me dit, un dimanche matin, après avoir passé la nuit en câlin : Blaise, je suis enceinte. Et en moi cette lumière éblouissante entre deux murs noirs.

Donc, effectivement, c'est parti de là.

Bobby n'est pas le même genre de mec que moi. Bobby est le genre de mec à pas aimer jouer au foot, ni au basket, ni à n'importe quel sport de ballon, mais à faire des pompes sur les poings dans sa chambre pour se mettre des muscles dans les épaules. Par séries de cent, avec en guise de pause des digressions sur l'autodiscipline comme clé de la réussite. Et c'est aussi le genre de mec à rouler un énorme zder même s'il est sept heures du matin, qu'il éclate à la fenêtre de sa chambre, vue sur le toit du garage et la petite rue encore tout ensommeillée dans laquelle ses parents habitent. Du coup ça le rend encore plus bavard, il enchaîne sur tout et n'importe quoi, tandis que moi je me frotte encore les yeux en essayant de faire la mise au point sur les posters de Tupac Shakur et Sangoku qui décorent ses murs. Il a aussi Pacino dans Scarface, bien évidemment. Ensuite on glisse mon matelas sous son lit, on sort et il finit le splif sur le chemin des cours, donc autant vous dire qu'il brille pas spécialement par ses résultats. Il est plutôt catastrophique, alors qu'en vrai il comprend toujours tout avant tout le monde dès que ça touche à l'électronique, pourtant derrière il en fout pas une. Tout le monde l'aime bien parce qu'il est certes un peu grande gueule mais tou- jours gentil avec tout le monde, le premier à vouloir séparer les gens qui vont se taper, le premier à dire bonjour quand on croise un prof ou autre. C'est le grand dadais que tout le monde prend pour un semi-débile inoffensif, ce en quoi tout le monde se plante, ainsi que la suite le montrera. Bobby est loin d'être inoffensif.

Or donc le gars a été très sympa avec moi quand je suis arrivé dans cette classe de babtous dont la moitié avait l'air interdit juste à voir ma peau ; il m'a demandé comment je m'appelais, m'a montré les bons spots du lycée, et c'est lui qui m'a proposé de venir dormir chez lui quand on commençait tôt. J'ai dit oui et jusqu'à maintenant je l'avais pas regretté. Il mène à l'ordinaire une vie assez normale, avec deux parents, des trucs à manger dans le frigo, une télé, bref j'aimais bien aller dormir chez lui, un endroit cool, un genre de foyer comme j'aurais bien voulu avoir quand j'étais petit. Comme j'aimerais bien donner à mon fils ou à ma fille.

C'est ça aussi le truc.

Parce que passé le premier éblouissement et la grande chaleur de l'amour qui fait naître la vie car l'amour est un miracle, je me suis dit : Oh, con. Putain de con. En effet j'ai quand même assez vite capté que le miracle de la vie risquait de ne pas s'accomplir sans quelques problèmes d'ordre logistique et surtout financier. Ça a commencé directement dans le car du dimanche soir, quand je repartais chez Bobby, après avoir fait un dernier coucou de la main à Djen par la vitre, dans les halètements du gros moteur. Habituel- lement j'aime bien ce trajet, on sort de V. en douceur, on voit les arrière-cours des immeubles, des maisons, des garages ; on prend un tronçon d'autoroute avec l'horizon qui s'élargit, lisières urbaines, lampadaires, puis le presque noir du crépuscule quand c'est l'hiver, sur des champs verts ou marron, des hangars. Ensuite on ne voit plus rien jusqu'à arriver à l'autre ville, où les lumières reviennent aussi en douceur.

En l'occurrence c'était fin février, il faisait déjà bien nuit, même si on sentait qu'on allait vers un mieux. Et cette fois-là ça ne m'a pas bercé du tout ce putain de trajet. J'ai commencé à penser prix des couches, lit-parapluie, petit machin à remonter pour que ça joue une berceuse, j'ai commencé à imaginer Djen qui allait avoir tout le temps la dalle, et puis à me dire, Pas moyen qu'on reste chez sa mère. Non que j'aie quoi que ce soit contre ladite daronne, mais d'une, elle est assez stricte avec Djen et a toujours été claire sur le fait que sa fille n'habiterait pas avec moi avant sa majorité, donc pas de place pour moi ; et de deux, c'est notre bébé, c'est à nous de faire une famille main- tenant – Sois un homme, bon sang, sois un homme Blaise, pas une mauviette – j'ai pas pensé mauviette sur le moment, mais un terme plus clairement homo- phobe donc pas besoin de le répéter à voix haute, d'autant que ce que ça apporte à la présente chou- croute : macache. Et macache c'était aussi, à peu de chose près, ce dont je disposais en termes de pouvoir d'achat.

Je faisais connaissance avec les affres de la parentalité.

Je ne pipai mot de cette situation toute neuve à Bobby pour le moment. Il était remonté comme un coucou, le gars, par ailleurs, car c'était la semaine des conseils de semestre et pour lui, ça ne roulait pas tout droit. Entre deux séries de tractions sur la barre qu'il avait fixée à sa porte de chambre, il déclama des tas de trucs sur cette formation pourrie, À la fin tu vas changer des ampoules dans des parkings pendant quarante ans, génial, tu parles d'une vie, si t'es salarié c'est smic-party, si t'es à ton compte tu bosses comme un chien pour trois kopecks. Lui avait des vues plus hautes sur l'avenir, m'annonça-t-il en pointant son index contre sa poitrine transpirante. Je marmottai Ah oui, en ne cachant pas mon scepticisme.

Tatata, tu verras mon bonhomme. Je vais trouver un truc.

Je lui dis : Tu vas faire quoi ? tu vas aller chouffer pour cinquante balles par jour et te prendre une rafale dans les genoux d'ici six mois ?

Jamais de la vie, tu m'as pris pour un débile ou quoi ? La drogue, le marché est arrivé à saturation de toute façon, yapu de place pour les startupers.

Il prit son paquet de cartes et commença à les mélanger d'une main experte. Il connaissait plein de tours, tellement que les profs lui avaient interdit de se pointer en classe avec son jeu parce que plus per- sonne voulait bosser, tout le monde fasciné par ses passe-passe. Et que la carte que t'as piochée ressort derrière l'oreille du voisin. Et que tu les mélanges, je coupe et elles ressortent par ordre et par couleur. Un champion.

Tu veux te mettre au poker ? suggérai-je me fou- tant à moitié de lui.

Nope, dit-il en faisant passer les cartes d'une main à l'autre si vite qu'elles paraissaient animées d'une vie propre. Je vais trouver plus rapide. T'inquiète. T'as pas la dalle ?

J'avais pas spécialement la dalle dans la mesure où je n'avais pas fumé deux persos chargés comme des poneys dans les deux heures précédentes, ni fait cinquante tractions d'affilée ; néanmoins je descendis avec lui à la cuisine du pavillon de ses parents. Voilà ce que j'aimerais, pensai-je à part moi, un petit pavillon bien tranquille avec une cuisine où le môme pourra descendre au milieu de la nuit quand il sera un grand échalas de dix-sept ans, et un petit jardin derrière où il aura appris à marcher et joué avec un tricycle. J'imaginai même le tricycle, un beau truc rouge. Comme ça si c'est une fille ça lui plaira aussi. Je me demandai combien coûtait un beau tricycle rouge.

Pendant ce temps-là, Bobby avait entrepris de fouiller méthodiquement le frigo et d'en sortir diverses victuailles qu'il destinait à des tartines de pain de mie géantes ; il continuait à déblatérer des trucs à voix basse pour pas réveiller ses parents, et je me vis dans quinze ans, trouver un môme aussi beau que Djen, en train de rafler toutes les courses au milieu de la nuit.

Pourquoi tu me regardes avec ces yeux ronds, dit Bobby, t'as l'air d'une mamie, gros.

Je remballai mes visions, et on remonta s'endormir tandis qu'il jouait sur sa PS4 jailbreakée. Il est hyper fort pour bidouiller des trucs, donc il avait chopé plein de jeux et d'extensions pour zéro centime. Quant à moi, pour zéro centime aussi, je passai la semaine à calculer des trucs dans ma tête, pendant les cours, dérivant depuis les schémas de puissance jusqu'à comment ça se passe au juste un accouchement, et n'écoutant plus que d'une oreille distraite la prof d'histoire qui nous parlait Grand deux, des colonies, un système de domination économique fondé sur une hiérarchie ethnique et raciale au service des colons. Il pleuvait des cordes sur les terrains de basket de la cour.

A-t-on déjà vu un polar commencer ainsi, en s'attardant si longuement sur les émotions d'un potentiel papa de 17 ans ? Ce qui nous accroche pourtant et nous donne envie de connaître la suite comme dans un bon thriller (c'est-à-dire, chose presque impossible à dénicher de nos jours, un récit producteur de « thrills » [secousses, n.d.t.] qu'on n'aurait pas l'impression d'avoir déjà lu ou vu cent fois), cette « tension interne » créant une « émotion passionnante », Taillandier la trouve dans une création aussi réussie sur le plan littéraire qu'efficace sur la plan politique : c'est la voix de ses personnages. Elle réussit en effet à faire parler Djen et Blaise dans une langue qui n'est pas une plate tentative de restituer le langage de leur âge et de leur classe sociale, mais qui sait l'évoquer, dans son inventivité comme dans ses faiblesses expressives, tout en tenant cette oralité à distance par un artifice vraisemblable du récit : on a affaire à de bons élèves, qui ont donc acquis une certaine maîtrise de la langue des maîtres. Donc, ni surplomb, ni singerie gênante.

Ecoutons la voix de Djen qui cherche à se documenter sur l'économie grise, celle des start-upers de la drogue, dans laquelle son chéri espère opérer une razzia. Elle fait comme vous et moi, elle tape dans google :

Un article concluait sur une vue d'ensemble : « Hélas, V., a bien des attraits pour les trafiquants. À la fois nœud autoroutier au milieu de la plaine et bassin d'emploi sinistré, la ville sert de plaque tournante idéale et représente un marché local non négligeable. Les travaux Opération cœur de ville, Territoire zéro chômeur et NPRU aideront peut-être l'action des forces de police. »

C'était gonflé ça, quand même. Si on faisait tout ce boxon de chantiers et démolitions, qu'on délogeait ma Tatie juste pour que la police soit plus confort, j'étais pas sûre de valider. Mais personne ne me demandait mon avis.

Quand, leur forfait accompli, les deux amoureux fuient les dealers qui veulent leur mort pour rejoindre un territoire où on les accueille sans poser de question, elle raconte :

Donc on avait rejoint la ZAD à la nuit tombante, et mangé la soupe de poireaux de la révolution.

Plus tard encore, on écouta Radio classique et j'avais l'impression incongrue d'être dans un film français sur des quinquagénaires qui se cocufient.

C'est grâce à sa capacité à nous faire entrer dans la peau de ces personnages, noire pour l'un, rose et tendue sur le ventre pour l'autre, que Taillandier réussit à nous entraîner dans leur rêve de petite vie de couple en pavillon, cauchemar de la petite bourgeoisie intellectuelle et paradis inatteignable pour Blaise, qui serait mineur isolé s'il n'était adopté par un squatt de sans-papiers, et qui va « devenir père sans avoir été fils », et pour la fille d'une mère isolée : on comprendra qu'il y a beaucoup d'isolement dans ce roman, le collectif secourable ne s'incarnant qu'en dehors des institutions, du côté de grévistes du tri postal et de zadistes. Le plaisir de la lecture n'est nullement gêné par la présence de ces deux réalités contestataires qui, tout en jouant un rôle essentiel, n'existent qu'en arrière-plan, la focale restant centrée sur les émouvantes aventures de ces futurs jeunes parents et l'enchaînement inéluctable au bout duquel Djen et Blaise et leur ami Bobby commettent un crime que les lectrices et lecteurs de Lundi Matin ne manqueront pas d'approuver. Ou comment démontrer, sans avoir l'air d'y toucher, que dans le capitalisme tardif, les rêves, même les plus modestes, ne peuvent se réaliser que les armes à la main. C'est une leçon à retenir par toutes celles et ceux qui peuvent reprendre à leur compte la phrase de René Char dénichée par Djen et citée comme titre de cette partie.

Samir nous dit que, dans le genre polar, le cosy crime aurait, en termes d'exemplaires vendus, le vent en poupe. Ces récits où le crime est à peine évoqué et qui sont tout entiers centrés sur l'énigme, sur la recherche du coupable à travers l'élimination successive des fausses pistes et le plaisir du lecteur à découvrir qui va partir en prison ne sont pas sans évoquer un célèbre jeu de société. Et après tout, nous n'avons rien contre le cluedo, ni contre le scrabble d'ailleurs, bien faits, l'un et l'aute, pour animer les soirées en Ehpad (et pourquoi pas sur les Zad et dans les squats ?) Mais il est peut-être inutile de rassembler sous une même étiquett
e ce qui ne parle qu'aux vieux (quel que soit leur âge), et ce qui raconte comment on les a fait vieillir.

Serge Quadruppani

PDF

09.01.2026 à 20:32

Les protestations en Iran assiégées par les ennemis intérieurs et extérieurs

dev

À propos des soulèvements populaires en cours Collectif Roja

- 12 janvier / , ,
Texte intégral (5832 mots)

Ce texte d'intervention a été écrit par le collectif Roja [1] le 4 janvier 2026, au sixième jour des protestations nationales en Iran. Depuis, beaucoup d'événements ont eu lieu – en particulier, la nuit historique du 8 janvier, au douzième jour du soulèvement. La journée a commencé par une grève générale des commerçants, notamment au Kurdistan, à l'appel de partis kurdes. La fermeture des boutiques a coïncidé avec des mobilisations de rue et des mobilisations étudiantes sur les campus à travers tout le pays. Les affrontements avec les forces de répression se sont étendus à des dizaines de villes, de la capitale aux provinces frontalières ; une organisation de défense des droits humains a compté ce jour là des actions de protestation dans au moins 46 villes, réparties sur 21 provinces. À la tombée de la nuit, des images circulant sur les réseaux sociaux ont donné à voir des foules d'une ampleur sidérante, que le maintien de l'ordre ordinaire ne pouvait contenir : un peuple en lutte reprenant la rue comme son bien propre et, dans de nombreux endroits, repoussant la forces de sécurité. Pour beaucoup, cette atmosphère a ravivé la mémoire des mois précédant la Révolution de 1979.

Dans la soirée du 8 janvier, alors que l'appareil répressif de la République islamique vacillait et que la rue échappait à son emprise, le régime a mis en place une coupure quasi totale d'internet. Au moment où nous écrivons, le blackout se poursuit : il s'agit d'empêcher la coordination et la médiatisation des actions, de la répression et des tueries.

Dans le même temps, Trump a réitéré des menaces de représailles si la République islamique intensifiait les mises à mort, tout en – en partie seulement - prenant ses distances avec Reza Pahlavi : il a déclaré ne pas être sûr qu'une rencontre soit appropriée et « qu'il faudrait laisser tout le monde se lancer et voir ce qui en sort ». Cette fixation médiatique sur le « fils du Shah » obscurcit une autre perspective tout aussi réelle et centrale, qu'évoque ce texte : la possibilité d'un scénario vénézuélien, c'est-à-dire, une transition sous contrôle, se contentant d'une simple reconfiguration au sein du régime, ou dit autrement, un changement sans rupture.

I - Le cinquième soulèvement depuis 2017

Depuis le 28 décembre 2025, l'Iran connaît de nouveau une vague de vastes manifestations populaires. Dans les rues du pays, les cris de « Mort au dictateur » et « Mort à Khamenei » résonnent dans en 222 lieux au moins, répartis dans 78 villes et 26 provinces [2]. Ces protestations ne visent pas seulement la pauvreté, la vie chère, l'inflation et la dépossession, mais l'ensemble d'un système politique pourri jusqu'à la moelle. La vie est devenue invivable pour la majorité de la population, en particulier pour la classe ouvrière, les femmes, les personnes queer et les minorités ethniques. L'effondrement brutal de la valeur du rial - surtout après la guerre de douze jours - a contribué à détériorer les conditions de vie. Conjugué aux perturbations quotidiennes des services publics essentiels, comme l'électricité qui connaît des coupures répétées, à une crise environnementale sans précédent (pollution de l'air, sécheresse, déforestation et mauvaise gestion des ressources hydriques), ainsi qu'aux exécutions massives (au moins 2 063 personnes en 2025 [3], cette nouvelle crise a aggravé la situation et propagé dans la société un sentiment généralisé de vivre en sursis.

La crise de la reproduction sociale est au cœur des mobilisations actuelles, et leur horizon ultime est la reconquête de la vie.

Ce soulèvement constitue la cinquième vague d'une série de protestations amorcée avec ce qui a été qualifié de « révoltes du pain » en décembre 2017 (Dey 1396). Ces protestations sont montées en intensité avec l'explosion de la colère populaire face à la hausse du prix de l'essence et à l'injustice en novembre 2019 (Aban 1398), et se sont prolongées avec les révoltes de 2021 (1400), connues sous le nom de « soulèvement des assoiffées », impulsées par les minorités ethniques arabes. Cette vague a culminé avec le soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî » en 2022 (1401) qui, à travers les luttes d'émancipation des femmes et les combats anticoloniaux des peuples opprimés, tels que les Kurdes et les Baloutches, a ouvert de nouveaux horizons. Le soulèvement de janvier 2026 (Dey 1404) marque le retour de la crise de la reproduction sociale, mais cette fois, dans un cadre plus radical et post-guerre.

Ces protestations prennent naissance dans des revendications matérielles. Mais avec une rapidité frappante, elles s'attaquent aux fondements mêmes du pouvoir politique et à l'oligarchie corrompue.

II - Un soulèvement assiégé par des menaces extérieures et intérieures

Les protestations en cours en Iran sont aujourd'hui encerclées de toutes parts par des menaces à la fois extérieures et intérieures.

Un jour seulement avant l'agression impérialiste des États-Unis contre le Venezuela, Donald Trump, sous couvert de « soutien aux manifestantes », lançait cet avertissement : « Si l'Iran tire sur des manifestants pacifiques et les tue violemment, comme à son habitude, les États-Unis d'Amérique viendront à leur secours ». C'est là le vocabulaire bien connu de l'impérialisme, qui prétend « sauver des vies » pour justifier ses interventions militaires - en Irak comme en Libye. Les États-Unis poursuivent aujourd'hui encore sur cette voie : rien qu'en 2025, sept pays ont été la cible d'attaques militaires directes de leur part.

L'État génocidaire d'Israël, qui avait mené avec cynisme son offensive de douze jours contre l'Iran sous la bannière de « Femme, Vie, Liberté », s'adresse cette fois en persan aux manifestantes sur les réseaux sociaux pour déclarer : « Nous sommes à vos côtés ». Toute honte bue, les monarchistes, alliées iraniennes du sionisme, se sont couvertes d'infamie en assumant leur soutien à Israël durant la récente guerre et tentent désormais - par une mise en scène sélective et une manipulation de la réalité - de se présenter à leurs maîtres occidentaux comme la seule alternative possible. Ils ont ainsi lancé une campagne en ligne pour tenter de s'approprier les protestations, en déformant, altérant et parfois en falsifiant les slogans de la rue ; une démarche qui révèle à la fois leur duplicité, leur volonté hégémonique, leur puissance médiatique, et surtout la faiblesse de leur ancrage réel à l'intérieur du pays. Ce courant, sous le slogan Make Iran Great Again, a salué l'intervention impérialiste de Trump au Venezuela, attend désormais l'enlèvement des dirigeants de la République islamique par des « sauveurs » américains et israéliens.

À ce paysage s'ajoutent les campistes se réclamant faussement de la gauche. Ces prétendus « anti-impérialistes » absolvent la dictature de la République islamique en lui prêtant, par pure imagination, un rôle anti-impérialiste. Ils remettent en cause la légitimité des protestations actuelles en affirmant que « se soulever dans les conditions présentes, c'est faire le jeu de l'impérialisme », ne percevant ce mouvement qu'à travers le prisme des conflits régionaux et comme un simple projet américano-israélien. Ce faisant, ils nient la subjectivité politique du peuple iranien et rendent la République islamique politiquement et discursivement intouchables, malgré les massacres et à la répression qu'elle inflige à sa propre population.
« Enragés contre l'impérialisme », mais « terrifiés par la révolution » (pour reprendre la formule séminale d'Amir Parviz Puyan, théoricien communiste et guérillero révolutionnaire, tué en 1971 par le régime monarchique [4], les campistes apportent une réponse réactionnaire à une dynamique réactionnaire. Ils vont jusqu'à nous dire de ne pas mentionner, dans l'espace international, les récentes protestations, les massacres et la répression qui ont lieu en Iran dans une langue autre que le persan, de peur de « fournir un prétexte » aux impérialistes. Comme s'il n'existait, hors de la langue persane, aucun peuple dans la région et dans le monde avec lequel partager un destin commun, des expériences, des liens et des solidarités de lutte. Pour eux, il n'existe pas de sujet politique en dehors des États occidentaux et des enjeux géopolitiques.

Face à ces ennemis, nous réaffirmons la légitimité de ces protestations, pour rappeler l'enchevêtrement des oppressions et la communauté de destin des luttes. Oui, la menace impérialiste contre les populations en Iran et le risque d'une intervention extérieure sont réels. Oui, la réaction monarchiste gagne du terrain au sein de l'opposition iranienne d'extrême droite. Mais tout aussi réels sont le mécontentement accumulé après plus de quatre décennies de répression, d'exploitation et de colonialisme intérieur exercés par l'État iranien contre ses propres peuples, et la révolte populaire de celles et ceux qui, depuis les profondeurs d'un enfer social, mettent leur vie en jeu pour survivre et lutter contre les forces de répression. Nous n'avons d'autre choix que d'affronter ces contradictions.

Nous n'avons pas le droit, au nom de la menace extérieure, de nier la violence exercée contre des millions de personnes en Iran ni de leur refuser le droit de s'y opposer.

Celles et ceux qui descendent dans la rue sont las des analyses abstraites, simplificatrices et paternalistes. Ils luttent au cœur même des contradictions : ils subissent à la fois les sanctions et le pillage de l'oligarchie intérieure ; ils craignent à la fois la guerre et la dictature domestique. Mais ils et elles ne sont pas paralysées par la peur. Ils et elles veulent être des sujets actifs de leur propre destin, et leur objectif, au moins depuis décembre 2017, n'est plus la réforme, mais la chute de l'ensemble du régime.

III - L'extension de la révolte

Les protestations, dont l'étincelle a été déclenchée par la chute vertigineuse du rial, ont d'abord émergé parmi les petits et grands commerçants de la capitale - en particulier dans les commerces de téléphonie mobile et d'informatique, mais elles ont rapidement englobé un spectre large et hétérogène, entraînant dans la rue des commerçants indépendants, des travailleurs salariés, des vendeurs ambulants, des porteurs et des employés de services. Par la suite, ce soulèvement s'est étendu avec rapidité des rues de Téhéran à plusieurs universités, puis à des villes - surtout petites - qui sont devenues récemment les principaux foyers de confrontation.

Les slogans ont dès le départ ciblé l'ensemble du système. La progression du mouvement dépend aujourd'hui plus que jamais de la volonté des classes populaires, des jeunes, des chômeurs, des populations excédentaires, des travailleurs précaires et des étudiantes.

Certains ont rejeté les protestations récentes de manière simpliste sous prétexte qu'elles avaient commencé dans le bazar - souvent perçu comme un allié du régime et une symbole du capitalisme marchand - et les ont déconsidérées en les étiquetant de « petite-bourgeoises » ou « pro-gouvernementales ». Cette méfiance rappelle les réactions initiales au mouvement des « gilets jaunes » en France (2018). Parce que le mouvement émergeait en dehors de la classe ouvrière traditionnelle et des réseaux connus de la gauche, avec la présence d'éléments de droite ou de slogans incohérents, beaucoup avait hâtivement prédit que ce soulèvement glisserait vers une voie réactionnaire. Pourtant, le point de départ d'un soulèvement ne détermine ni son destin ni sa nature. L'étincelle initiale est souvent fortuite, et n'importe quel souffle peut rallumer les braises de luttes solidement ancrées dans le paysage politique iranien. De même, tout soulèvement peut évoluer vers une trajectoire éloignée de ses origines. L'expérience de Dey 1396 montre qu'un mouvement qui débute avec des forces conservatrices intégrées au système peut rapidement se transformer en une opposition généralisée à l'ensemble du régime. Avec les protestations récentes, l'étincelle a jailli du bazar mais s'est très vite propagée aux quartiers populaires urbains de Téhéran et à plusieurs provinces, notamment avec l'entrée en grève des travailleurs des marchés de fruits et légumes de Téhéran dès le cinquième jour.

IV – Les géographies de la révolte

Si le cœur battant du soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî » en 2022 se trouvait dans des régions périphériques comme le Kurdistan et le Baloutchistan, les petites villes des provinces de l'ouest et du sud-ouest du pays sont aujourd'hui l'un des principaux foyers de tension : Hamedan, Lorestan, Kohguiluyeh et Bouyer-Ahmad, Kermanshah et Ilam. Les habitants lurs, bakhtiaris et lak de ces régions subissent de plein fouet les multiples crises imposées par la République islamique : outre la pression des sanctions, ils vivent dans l'ombre omniprésente de la guerre, de la répression et de l'exploitation généralisée, et subissent également l'oppression nationale et la destruction de leur environnement, notamment dans le Zagros. C'est dans cet espace marginalisé qu'a été exécuté Mojahid Korkor (manifestant lur) un jour avant l'attaque israélienne par la République islamique, et où Kian Pirfalak, un enfant de 9 ans, a été tué par balles par les forces de sécurité en 2022.

Contrairement au mouvement Jina qui dès le départ, s'était consciemment étendu sur les lignes de clivage, de genre, de sexualité et d'ethnicité, le conflit de classe est plus marqué dans les protestations actuelles. Jusqu'à présent leur expansion dépend davantage des masses populaires.

Au moment où nous écrivons ces lignes (4 janvier 2025), au moins 17 personnes ont été tuées par les forces répressives de la République islamique, avec des armes de guerre et des fusils à plomb, principalement des minorités ethniques lur (en particulier dans le Lorestan et le Chaharmahal-et-Bakhtiari) et kurdes (surtout à Ilam et Kermanshah). Des centaines de personnes ont été arrêtées (au moins 580, dont au moins 70 mineurs) et des dizaines ont été blessées. Plus le mouvement progresse, plus la violence policière s'intensifie : le septième jour, à Ilam, les forces de sécurité ont attaqué un hôpital pour arrêter les blessés, et à Birjand, elles ont pris d'assaut le dortoir universitaire des femmes. Le nombre de morts continue d'augmenter avec l'intensification des protestations, et il est certain que le chiffre réel dépasse celui officiellement communiqué.

La répartition de cette violence est inégale : la répression est plus sévère dans les petites villes, surtout dans les zones ethniquement minorisées. Les massacres sanglants à Malekshahi (Ilam) ou Jafarabad (Kermanshah) témoignent de cette différence structurelle dans l'oppression et la répression.

Le quatrième jour, le gouvernement a décrété, dans une action coordonnée, la fermeture des commerces et des bureaux dans 23 provinces, sous prétexte du « froid » ou de la « pénurie d'énergie ». Cette décision visait en réalité à briser la propagation du mouvement entre le bazar, l'université et la rue. Parallèlement, les cours a l'université ont massivement été dispensés en ligne pour rompre les liens entre les espaces de résistance.

V – L'impact de la guerre des douze jours

Le régime iranien, pour compenser l'autorité ébranlée par la guerre de douze jours, a de plus en plus recours à la violence. Les frappes massives d'Israël contre des sites militaires iraniens en en juin 2025 ont renforcé la militarisation et la sécurisation de l'espace politique et social, notamment à travers le lancement d'une campagne raciste contre les migrantes afghanes et les citoyennes iraniennes d'origine afghane. Alors que le gouvernement insistait de manière croissante sur la « sécurité nationale », il est lui-même devenu un acteur central de l'insécurité physique (avec une hausse sans précédent des exécutions), de la détérioration des conditions carcérale, et de l'insécurité économique (réduisant drastiquement le pouvoir d'achat des populations).

Du 24 juin 2025, date de la fin de la guerre de douze jours, jusqu'au soir où l'étincelle des protestations a jailli dans le bazar de téléphonie et d'informatique de Téhéran, le rial a perdu environ 40 % de sa valeur. Cette chute n'est pas le simple résultat de fluctuations « naturelles » du marché, mais la conséquence des sanctions et d'un transfert délibéré de la crise du haut vers le bas, par la manipulation de la monnaie nationale par la République islamique.

La guerre de douze jours, combinée à l'intensification des sanctions américaines et européennes et au déclenchement du mécanisme de snapback du Conseil de sécurité, a accru la pression sur la vente de pétrole, le secteur bancaire et financier, réduisant drastiquement les revenus en devises et le budget national - un coût supporté directement par les classes populaires et moyennes.

Nous condamnons sans réserve les sanctions. Il n'en reste pas moins qu'en Iran, elles ont conduit à une concentration toujours plus grande de la devise entre les mains d'une oligarchie militaro-sécuritaire, qui a intérêt à la poursuite des sanctions et au négoce opaque du pétrole. Les devises d'exportation sont pratiquement prises en otage et ne retournent à l'économie officielle qu'en périodes critiques, à des taux manipulés. Même lorsque la vente de pétrole augmente, les revenus, plutôt que de profiter à la vie quotidienne des populations, sont principalement captés par des entités quasi-gouvernementales et un « État parallèle », notamment le Corps des Gardiens de la Révolution.

Dans ce contexte, le gouvernement, pour compenser le déficit budgétaire lié à la baisse des revenus et au non-retour des devises, a supprimé les aides sociales et mis en œuvre des politiques d'austérité. La chute soudaine du rial devient ainsi un outil qui facilite le retour des devises captives et augmente immédiatement les ressources monétaires de l'État, qui est lui-même le plus grand détenteur de dollars. Résultat : une extraction directe des ressources des classes populaires et moyennes, et un transfert des bénéfices du contournement des sanctions et des rentes de change vers une petite minorité. Ce processus aggrave les inégalités sociales et l'instabilité économique et favorise l'explosion de la colère sociale.

La chute de la monnaie nationale doit ainsi être comprise comme un pillage organisé par l'État, dans le contexte d'une économie affectée par la guerre et les sanctions : il s'agit d'une manipulation délibérée du taux de change pour enrichir les réseaux de courtiers liés à l'oligarchie au pouvoir, afin de remplir les coffres d'un État qui a fait de la politique néolibérale de libéralisation des prix un dogme sacré.

Or, les campistes se réclamant de la gauche insistent unilatéralement sur le rôle des sanctions et de l'hégémonie du dollar, présentant les sanctions américaines comme seule cause et racine de la crise actuelle. Ils ignorent ainsi le rôle du gouvernement et de l'oligarchie au pouvoir dans la reproduction de cette situation. De leur côté, les campistes de droite, souvent partisans de l'impérialisme occidental, rendent exclusivement la République islamique responsable de la situation actuelle, niant les effets destructeurs des sanctions.

Ces positions se reflètent mutuellement et chaque camp a des intérêts évidents à les adopter. En réponse au campistes de droites, il est nécessaire de rappeler l'entrelacement des processus d'exploitation et de pillage locaux et globaux. Aux campistes dits de gauche, nous rappelons que s'il est vrai que les sanctions affectent sérieusement la vie des populations - pénurie de médicaments et de pièces industrielles, hausse du chômage, usure psychologique - cela touche uniquement les populations, et non l'oligarchie sécuritaire-militaire, qui amasse d'énormes richesses via le contrôle des réseaux non officiels de change et de pétrole.

VI – Les contradictions

Dans la rue, on entend des slogans contradictoires : certains réclament la chute de la République islamique, d'autres expriment une nostalgie pour la monarchie. Dans le même temps, les étudiantes scandent des slogans ciblant à la fois le despotisme du régime et l'autocratie monarchique.

La présence de slogans en faveur du retour du shah résulte à la fois de contradictions réelles et de la distorsion de la réalité par les médias de droite, en particulier Iran International, devenu la plateforme de propagande du sionisme et des monarchistes, et qui reçoit, dit-on, un budget annuel de 250 millions de dollars de la part de proches du gouvernement saoudien et israélien.

Au cours de la dernière décennie, le territoire iranien a été le théâtre d'un conflit entre deux visions politico-sociales distinctes, chacune ayant développé son propre mode d'organisation contre la République islamique.

D'une côté, une organisation sociale concrète, centrée sur les lignes de clivage de classe, de genre, de sexualité et d'ethnicité, qui a trouvé son expression la plus frappante dans les réseaux interconnectés tissés lors du soulèvement de Jina en 2022, s'étendant de la prison d'Evin à la diaspora. C'est ainsi une unité sans précédent entre des forces diverses qui s'est donnée à voir, allant des femmes aux minorités ethniques kurdes et baloutches, toutes et tous s'opposant à la dictature en défendant un horizon féministe et anti-colonial.

De l'autre, une mobilisation populiste, qui sous le label « révolution nationale », vise à former une masse homogène de citoyennes atomisées via les chaînes satellitaires. Ce projet, soutenu par Israël et l'Arabie Saoudite, cherche à créer un corps dont la tête - le fils du shah déchu - interviendrait ensuite de l'extérieur avec un appui militaire. Les monarchistes, s'appuyant sur de puissants médias, ont orienté l'opinion publique vers un nationalisme extrême et raciste, contribuant à creuser les fractures ethniques et divisant l'imaginaire politique des Iraniennes.

La progression de ce courant n'est pas le signe d'une supposée « arriération » du peuple, mais résulte de l'absence d'un large réseau d'organisations de gauche et d'une force de frappe médiatique trop faible pour créer un contre-discours hégémonique. Cette lacune, parfois produite par la répression et le silence imposé, a laissé le champ libre à ce populisme réactionnaire. Sans un récit puissant de la part des forces de gauche, démocratiques et non-nationalistes, même des slogans universels comme liberté, justice ou droits des femmes peuvent être détournés par les monarchistes, qui masquent leur nature autoritaire derrière un vernis progressiste. Il arrive même que les monarchistes manipulent un vocabulaire à connotation socialiste - c'est que l'extrême-droite envahit également le terrain de l'économie politique.

Avec l'intensification des antagonismes contre la République islamique, les tensions entre ces deux visions du monde se sont accentuées. Aujourd'hui, le fossé qui les sépare est visible dans la répartition géographique des slogans protestataires. Le projet de « retour du Pahlavi » représente un horizon patriarcal fondé sur l'ethno-nationalisme perse et une orientation profondément conservatrice. Là où des réseaux de mobilisation ouvrière et féministe se sont développés, notamment dans les universités et dans les régions kurdes, arabes, baloutches, turkmènes et turques, les slogans pro-monarchie sont rarement présents et souvent accueillis négativement. Cette situation a conduit à des interprétations erronées du mouvement récent, qui est confronté au désintérêt si ce n'est au boycott de certaines forces politiques.

VII – L'horizon

L'Iran traverse un moment décisif. La République islamique se trouve à l'un de ses points les plus faibles de son histoire, en raison à la fois des soulèvements répétés à l'intérieur du pays et des pressions internationales, notamment après le 7 octobre et l'affaiblissement du soi-disant « axe de résistance ». L'avenir de ce soulèvement reste incertain, mais l'ampleur du mécontentement laisse présager que de nouvelles vagues de protestation peuvent surgir à tout moment. Bien que réprimées, les manifestations se poursuivent. Dans ce contexte, toute intervention militaire ou impérialiste affaiblirait les luttes actuelles et donnerait plus de latitude à la République islamique pour accentuer sa brutalité contre les mouvements populaires.

Au cours de la dernière décennie, la société iranienne a reconstruit l'action collective politique par le « bas ». Du Baloutchistan et du Kurdistan lors du soulèvement Jina, aux petites villes du Lorestan et d'Ispahan dans la vague actuelle, des grèves générales des enseignantes et des travailleuses et des travailleurs aux manifestations des infirmières et des retraitées, l'action politique, en l'absence de représentation officielle, s'est déplacée dans la rue, vers les comités de grève et les réseaux locaux informels. Ces actions, bien que réprimées avec violence, restent vivantes dans la société et peuvent à tout moment contribuer à créer une force politique. Ce qui déterminera la durée et l'orientation de ce mouvement, ce n'est pas seulement l'accumulation de colère, mais la possibilité de construire un horizon politique indépendant et alternatif.

Cependant, les luttes pour l'émancipation en Iran sont confrontées à deux menaces parallèles : d'un côté, le risque d'appropriation ou de marginalisation par des forces de droite exilées, utilisant la souffrance du peuple pour justifier les sanctions, la guerre ou l'intervention militaire. D'un autre côté, certains segments de l'oligarchie au pouvoir (militaro-sécuritaire ou réformiste) qui, en coulisses, cherchent à se présenter comme l'option la « plus rationnelle, la moins coûteuse et la plus fiable » à l'Occident - une alternative issue du régime pour le réarranger sans rompre avec le système de domination, à l'image de ce que Trump tentait au Venezuela : contraindre une partie du pouvoir à céder, sans qu'aucune transformation structurelle n'ait lieu. Cette stratégie froide vise à maîtriser la colère sociale, apaiser les tensions avec les puissances mondiales et garantir la continuité d'un ordre qui prive les peuples de leur droit à l'autodétermination.

Face à ces deux courants, la renaissance d'une politique internationaliste de libération est une plus nécessaire que jamais. Cette perspective politique n'est pas simplement une « troisième voie » abstraite, mais un effort pour placer les luttes populaires au centre de l'analyse et de l'action : une organisation par la base plutôt que des scénarios écrits par des dirigeants autoproclamés et de fausses oppositions fabriquées de l'extérieur. Aujourd'hui, l'internationalisme signifie reconnaître le droit à l'autodétermination des peuples tout en combattant toutes les formes de domination, intérieures comme extérieures. Un tel bloc, pour prendre corps, doit s'appuyer sur les expériences vécues, une solidarité concrète et des ressources indépendantes.

Cela implique la participation active des forces de gauche, féministes, anti-coloniales et démocratiques pour une organisation de classe large au sein de la vague de protestations, afin de reconquérir la vie et créer des horizons alternatifs de reproduction sociale. Cette organisation doit également se situer dans la continuité des luttes précédentes, notamment le mouvement « Jin, Jiyan, Azadî », qui a traversé l'Iran en 2022 et qui conserve un potentiel libérateur pour neutraliser simultanément le discours de la République islamique, des monarchistes et des Gardiens de la Révolution, ainsi que des anciens réformistes rêvant d'une transition contrôlée et à une intégration dans les circuits d'accumulation américaine et israélienne dans la région.

La diaspora iranienne se trouve également à un moment particulièrement crucial : elle peut jouer un rôle dans la redéfinition d'une politique libératrice, ou, au contraire, contribuer à reproduire le dualisme épuisé de la « tyrannie interne » contre l'« intervention extérieure », perpétuant ainsi le statu-quo politique. Dans ce contexte, il est nécessaire que les acteurs de la diaspora œuvrent à la construction d'un véritable bloc politique internationaliste, capable de se démarquer clairement à la fois du despotisme intérieur et de la domination impérialiste. Cette position lie l'opposition à l'intervention impérialiste à une rupture explicite avec la République islamique et refuse toute justification de la répression au nom de la lutte contre un ennemi extérieur.

Roja


[1] Roja est un collectif indépendant, de gauche et féministe, basé à Paris. Ce collectif est composé de militantes issues de différentes peuple du territoire iranien : kurdes, hazaras, perses, etc. Notre collectif agit en lien avec les mouvements sociaux en Iran et au Moyen-Orient, mais aussi au sein des luttes qui se déploient à Paris, en résonance avec les mouvements internationalistes, notamment en soutien à la Palestine. Le nom « Roja » s'inspire des significations de plusieurs mots proches dans différentes langues : en espagnol, roja signifie « rouge » ; en kurde, roj renvoie à la « lumière » et au « jour » ; en mazandarani, roja désigne « l'étoile du matin » ou « Vénus », l'un des astres les plus brillants.

PDF
10 / 10
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
AlterQuebec
CETRI
ESSF
Inprecor
Journal des Alternatives
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓