17.03.2026 à 11:43
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Les États africains et les BRICS+ De l’attraction à l’illusion L’élargissement des BRICS+ à des États africains nourrit l’espoir d’un rôle plus affirmé du continent dans l’ordre international et d’une alternative aux partenariats occidentaux. Les pays africains y voient avant tout des opportunités économiques et des sources de financement moins contraignantes. Toutefois, malgré un discours critique de l’ordre mondial, les BRICS+ demeurent largement ancrés dans une logique néolibérale. Les ambiguïtés du groupe en matière de démocratie et de droits humains en affaiblissent la crédibilité. Enfin, les rivalités africaines internes risquent de transformer cette dynamique en une illusion stratégique plutôt qu’en un véritable levier de changement. African States and BRICS+ From Attraction to Illusion The expansion of BRICS+ to include African states fuels hopes for a more assertive role for the continent in the international order and an alternative to Western partnerships. African countries see this primarily as an opportunity for economic growth and less restrictive sources of financing. However, despite their critical discourse on the world order, the BRICS+ remain largely rooted in neoliberal logic. The group’s ambiguities on democracy and human rights undermine its credibility. Finally, internal African rivalries risk turning this dynamic into a strategic illusion rather than a real lever for change.
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L’élargissement récent des BRICS à plusieurs États africains marque une étape significative dans l’évolution de l’architecture institutionnelle internationale contemporaine. Longtemps réduit à un rôle périphérique dans les relations internationales, le continent africain acquiert avec cette dynamique une place plus visible dans les coalitions du « Sud global », dont les BRICS+ constituent aujourd’hui une des constellations les plus emblématiques. Ce renforcement de la présence africaine permet au groupe de revendiquer plus légitimement un rôle de porte-voix des intérêts non occidentaux, ambition qu’il affiche depuis plus d’une décennie mais qui demeurait fragile tant que le continent n’y était représenté que par un seul membre, l’Afrique du Sud l’ayant rejoint en 2011, deux ans après sa création.
Créé à la suite de la crise financière de 2008, à partir d’un acronyme imaginé par l’ancien économiste en chef de Goldman Sachs pour désigner les économies émergentes les plus dynamiques du début du XXIe siècle1, le groupe BRIC – sans « S » final pour commencer – réunissait donc initialement quatre États à forte démographie, occupant des positions stratégiques structurantes à l’échelle régionale, et partageant un même objectif : accroître leur influence dans la gouvernance mondiale dominée par les puissances occidentales2. L’admission, à l’initiative de la Chine, de l’Afrique du Sud en 2011 – en dépit d’une taille économique sensiblement inférieure à celle de ses partenaires – répondait moins à des critères strictement économiques qu’à des considérations géopolitiques. Pretoria apparaissait comme un relais indispensable pour donner une dimension véritablement globale à l’initiative, notamment vis-à-vis du continent africain.
Les BRICS manifestent clairement leur intérêt pour l’Afrique lors de leur cinquième sommet à Durban en 2013 explicitement intitulé : « BRICS and Africa: Partnership for Development, Integration and Industrialisation ». La participation d’une quinzaine de chefs d’État africains et la mise en avant d’une coopération centrée sur les infrastructures et l’interconnectivité continentales ont contribué à inscrire durablement une dimension africaine au projet stratégique des BRICS3. À travers cette diplomatie, le groupe a cherché à se positionner comme une alternative crédible aux partenariats traditionnels Nord-Sud, dénoncés pour leurs asymétries structurelles.
La reconfiguration géopolitique accélérée par la guerre en Ukraine, les sanctions occidentales contre la Russie, la montée des rivalités sino-américaines et le recul du multilatéralisme libéral a encore renforcé l’intérêt des États africains pour un élargissement du groupe. Lors du 15e sommet en août 2023 à Johannesburg, l’Afrique du Sud annonçait avoir reçu plus d’une vingtaine de candidatures pour rejoindre le groupe provenant d’États africains, illustrant un engouement rare pour une initiative multilatérale extra-africaine4. Le choix final d’intégrer l’Égypte et l’Éthiopie aux côtés de l’Afrique du Sud au sein des BRICS+ traduit un mélange complexe de considérations économiques, géostratégiques et politiques : importance stratégique du canal de Suez, rôle nodal des Nouvelles routes de la soie5, poids démographique éthiopien, statut d’Addis-Abeba comme siège de l’Union africaine, ou encore, capacités militaires et diplomatiques égyptiennes6.
Si l’engouement de l’Afrique pour les BRICS+ est indéniable, en raison notamment de l’attractivité de ce cadre international de concertation et de coopération ouvertement opposé à l’ordre mondial actuel, il n’est pourtant pas exempt d’ambiguïtés, de paradoxes, voire de contradictions. Celles-ci tiennent, d’une part, aux rapports ambigus qu’entretient le projet des BRICS+ à l’idéologie libérale et au marché, son pendant économique et, d’autre part, à l’épineuse question de la démocratie et, plus généralement, de la gouvernance interne et internationale.
Dans ce contexte, il est légitime de s’interroger sur la pertinence de l’intérêt manifesté par les pays africains pour ce regroupement d’États : quels en sont les véritables moteurs, quelles opportunités offre-t-il au continent et quelles limites pourraient comporter l’implication africaine au sein des BRICS+ ? La présente contribution entend démontrer que, si l’attractivité des BRICS+ pour les États africains paraît, de prime abord, évidente, elle ne saurait toutefois occulter une réalité plus complexe, tenant aux orientations idéologiques du groupe ainsi qu’au faible attachement de certains de ses principaux acteurs aux principes fondamentaux de l’État de droit et de la démocratie.
Le rapprochement des pays africains avec les BRICS+ s’explique d’abord par une série d’avantages économiques concrets, dans un contexte marqué par un endettement croissant, une grande vulnérabilité financière et des limites des partenariats avec l’« Occident » ou les institutions de Bretton Woods. Le continent africain, dont les besoins en infrastructures sont estimés par la Banque africaine de développement à près de 130 milliards de dollars par an7, fait face à une contraction de l’aide publique au développement et à un resserrement des conditions d’accès aux financements internationaux. Dans ce contexte, l’intégration ou le simple rapprochement avec les BRICS+ apparaît comme une alternative stratégique pour diversifier les sources de financement et réduire les dépendances structurelles.
L’un des principaux atouts réside dans l’accès potentiel aux instruments financiers de la Nouvelle banque de développement (NDB) créée en 2014 et considérée comme un embryon d’alternative à la Banque mondiale. La NDB, qui a déjà financé plus de 90 projets pour un montant supérieur à 30 milliards de dollars8, attire particulièrement les États africains par ses conditions de prêt plus souples, son absence de conditionnalités politiques explicites et sa volonté affichée d’utiliser davantage les monnaies locales. À terme, cette orientation permettrait de réduire la dépendance au dollar dans les échanges et les emprunts, ce qui constitue une revendication centrale de nombreux gouvernements africains confrontés aux effets déstabilisateurs du renchérissement du billet vert sur leurs dettes9.
De plus, l’appartenance aux BRICS+ – ou même, l’obtention du statut de partenaire – fonctionne comme un signal positif envoyé aux investisseurs, en particulier chinois et indiens. La Chine demeure aujourd’hui le premier investisseur bilatéral en Afrique10, notamment dans les infrastructures, l’énergie, les télécommunications et les transports. L’Éthiopie, par exemple, est devenue l’une des principales destinations des investissements directs étrangers chinois en Afrique de l’Est, bénéficiant de projets phares tels que le train Addis Abeba-Djibouti ou la création de parcs industriels intégrés11. L’intégration aux BRICS+, pour Addis-Abeba, représente un prolongement logique de cette dynamique, susceptible d’aider un pays lourdement endetté à renégocier sa dette ou à attirer de nouveaux capitaux.
Au-delà des avantages économiques immédiats, l’attractivité des BRICS+ pour les pays africains repose également sur la dimension idéologique et normative du projet. En effet, dans leur discours du moins, les BRICS+ se présentent comme les fers de lance de la critique d’un ordre international jugé injuste et fondé sur des rapports de force hérités de la seconde moitié du XXe siècle. Bien que la Déclaration de Kazan, issue du XVIe sommet des BRICS+ en 2024, mobilise paradoxalement l’essentiel du vocabulaire et des concepts promus par les institutions internationales dominées par « l’Occident libéral » – démocratie, droits humains, État de droit, résolution pacifique des conflits, etc. –, on y constate également la revendication d’une refonte de l’ordre international considéré comme verrouillé et inféodé aux intérêts occidentaux12.
S’il fallait attribuer un seul qualificatif à l’ordre international post-1945, ce serait, sans doute, son caractère libéral13. Attractif sur le plan politique, ce leitmotiv libéral a engendré sur le plan économique une société internationale structurellement inégale qui s’est avérée, au fil du temps, incapable de corriger les asymétries politiques et économiques issues de siècles de rapports de domination entre l’« Occident » et le reste du monde14. Pour l’essentiel, les mécanismes internationaux de coopération et le multilatéralisme promus ont échoué à redéfinir les règles d’un jeu international profitable à tous. Au fil des transformations du capitalisme, notamment depuis le tournant obstinément néo-libéral de la fin des années 70, l’ONU, ses organismes spécialisés et toute l’architecture financière international se sont, consciemment ou non, mués, sinon en agitateurs zélés, du moins en accompagnateurs précieux d’un néolibéralisme triomphaliste.
Cette profession de foi libérale s’est traduite par la création, aux accents messianiques, de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ainsi que par un foisonnement de traités d’investissement. Or, « la fin de l’histoire15 » promis par ce modèle n’a pas eu lieu. Son histoire a été précisément celle du renforcement des privilèges de certains et d’un statu quo voire d’une régression pour la majorité. En plus d’avoir contribué à creuser les inégalités économiques entre États, ce modèle économique a aussi engendré des inégalités flagrantes à l’intérieur des États, notamment ceux d’Afrique dont l’ingénierie politique et institutionnelle était trop fragile pour résister à une captation par les élites internes des maigres parts du produit de la croissance restées sur place.
C’est précisément cet ordre structurellement injuste que les BRICS+ contestent et prétendent vouloir subvertir16. Pourtant, leur projet ne propose pas de modèle économique radicalement différent de l’ordre néolibéral dominant dont les puissances fondatrices des BRICS+ ont largement bénéficié. En effet, les progrès économiques réalisés par la Chine et l’Inde ces trente dernières années doivent, pour une grande part, au libre-échangisme, à l’extractivisme et à l’ouverture des marchés internationaux des biens et des services. Il n’est dès lors pas surprenant que, contrairement à d’autres projets alternatifs de coopération portés par le « Sud global » dans les décennies précédant l’ancrage durable du projet néolibéral, les BRICS+ portent une « ambition réformiste » plutôt qu’une « rupture révolutionnaire »17.
Cette posture « réformiste » apparaît dès la Déclaration conjointe du Sommet de Yekaterinburg en 2009 au moment de la création des BRIC18. Dans un contexte éminemment marqué par la crise financière de 2008, la Déclaration des BRIC ne porte curieusement aucune trace d’une critique profonde des déboires du capitalisme financier qui menaçait pourtant directement l’ensemble de l’économie mondiale. C’est que la Russie et la Chine, malgré ou à cause de leur passé « communiste », avaient depuis longtemps engagé leur tournant néolibéral. Quoi qu’il en soit, cette posture qui consiste à dénoncer les effets sans toucher aux causes est pour le moins paradoxale car elle prétend répondre aux dérives de l’ordre néolibéral sans toucher le néolibéralisme.
L’Afrique n’était pas encore représentée dans ce regroupement en 2009. Toutefois, lorsqu’elle fut invitée à rejoindre les BRIC en 2010, pas plus que ses pairs, elle ne remettra en cause l’adhésion à l’idéologie et aux principes du néolibéralisme dominant. Il faut néanmoins replacer ce positionnement dans son contexte historique. Pour rappel, la lutte acharnée contre le régime d’apartheid se fondait sur une adhésion ouverte à une vision anticapitaliste de l’économie et sur une proximité avec le monde socialiste. Bien que cette situation la prédisposait à être plus critique de l’ordre néolibéral, l’African National Congress (ANC) embrassa une approche largement néolibérale de son développement économique à son arrivée au pouvoir en 1994. Les négociations précédant son arrivée aux responsabilités en avaient fait une condition sine qua non. L’Afrique du Sud incarnait alors pour l’Occident la possibilité d’un projet libéral gagnant pour les pays des Suds.
L’ère démocratique qu’inaugure cette arrivée au pouvoir de l’ANC est faite de rapprochement avec les Nords et de reprises, plus ou moins voilées, des poncifs néolibéraux. La présidence de Thabo Mbeki (1999-2008) qui succède à celle de Nelson Mandela consolide cette approche. Ce crédo néolibéral et la foi en un marché salvateur se matérialisent par la conception de projets d’obédience néolibérale pensés à l’échelle continentale tels que le Nouveau Partenariat économique pour le développement de l’Afrique (NEPAD), lancé, de surcroît, avec les pays du G7 en 2001. Il n’est pas anecdotique que l’un des plus grands porteurs du NEPAD soit le président sénégalais Abdoulaye Wade, arrivé au pouvoir sur la base d’un projet néolibéral assumé en 2000. Si l’adhésion aux BRIC survient sous la présidence de Jacob Zuma, ces grandes options idéologiques ne sont pas remises en question, pas plus qu’elles ne le sont sous celle de Cyril Ramaphosa, lui-même homme d’affaires. Les dirigeants des nouveaux États africains, l’Éthiopie et l’Égypte, ayant rejoint les BRICS+ en 2023, ne font pas non plus mystère de leur positionnement néolibéral.
On le voit, cette conviction profonde que les solutions néolibérales classiques constituent la voie à suivre pour le continent africain, moyennant certaines réformes du système, interroge la capacité du projet BRICS+ à représenter une alternative efficace à l’ordre mondial actuel. Cette promesse de subversion est pourtant au fondement de la légitimité dont bénéficient les BRICS+, notamment auprès des opinions publiques du continent africain. Ce divorce entre une prétendue volonté de rupture et la réalité d’une absence de remise en cause idéologique radicale n’est pas sans déboucher régulièrement sur des incohérences dans les pratiques des États membres des BRICS+.
Un exemple illustratif de cette posture est l’attitude sud-africaine récente face aux revendications portées par le « Sud global » pour l’adoption d’un texte international juridiquement contraignant sur les entreprises multinationales et le respect des droits humains et environnementaux. Pour rappel, à la suite de l’adoption, par le Conseil des droits de l’Homme, des Principes directeurs des Nations Unies sur les entreprises et les droits de l’Homme en 2011, l’Afrique du Sud et l’Équateur avaient, en 2014, initié des négociations internationales afin de conclure sur un texte internationalement contraignant. Or, contrastant avec ce narratif, la réalité des investissements et la présence des compagnies sud-africaines, notamment minières, dans plusieurs autres États africains, semblent imposer une approche sud-africaine plus édulcorée sur les obligations des entreprises multinationales en matière de respect de droits humains et de l’environnement. On observe d’ailleurs cette même attitude paradoxale de la part de la Chine et de la Russie à l’égard de ce processus19.
Au-delà des considérations économiques, et ainsi que l’a mis en évidence le président sud-africain Cyril Ramaphosa en établissant un parallèle entre l’esprit des BRICS+ et celui de la conférence de Bandung20, les BRICS+ se font les hérauts d’un projet de refonte de l’ordre international ou, à tout du moins, de sa gouvernance. Ce discours trouve un écho particulier dans de nombreux États africains, ainsi qu’au sein de l’Union africaine, qui dénoncent à juste titre leur sous-représentation au sein des principales instances de gouvernance mondiale – au premier rang desquelles le Conseil de sécurité de l’ONU21 – et revendiquent une capacité d’agir accrue sans être sommés de choisir entre des blocs géopolitiques rivaux. Pour ces pays, la promesse d’un ordre international plus « inclusif » et moins hiérarchisé constitue un argument fort en faveur d’un rapprochement avec les BRICS+. L’adhésion ou la simple proximité avec le groupe devient alors, au moins symboliquement, une manière de s’inscrire dans une recomposition globale perçue comme l’occasion de revendiquer une place plus centrale dans la gouvernance mondiale.
Néanmoins, les nombreuses contradictions entre les postures rhétoriques et les pratiques politiques des dirigeants des BRICS+ sur les questions de politique intérieure et internationale sont connues22. Au cœur du projet des BRICS+ réside une volonté de multipolarité visant à instaurer plus d’équilibre dans l’ordre politique et économique international. À y regarder de plus près, on y retrouve la double dimension de l’aspiration de multipolarité dans l’ordre international contemporain décrite par Amitav Acharya, à savoir la « multipolarité stratégique » d’une part, et la « multipolarité normative » de l’autre23. Selon Acharya, « la multipolarité stratégique » représente, dans certains cas, un objectif recherché par les États. Ceux-ci utiliseraient alors leurs ressources militaires et économiques pour se constituer une sphère d’influence dans un contexte d’équilibre des puissances. Cette multipolarité se traduirait dès lors par l’engagement dans une coopération avec des partenaires, souvent considérés comme plus faibles. En revanche, la « multipolarité normative » ambitionne de défendre l’ordre normatif international et mise sur la coopération entre les États en vue d’atteindre des objectifs communs à l’échelle mondiale. Cette approche considère qu’une coopération renforcée, le respect par tous des principes cardinaux à la base du système international, et l’adoption de normes plus équitables suffiraient à réaliser une société internationale moins asymétrique.
Ramenée aux BRICS+, cette distinction n’est pas nécessairement contradictoire. On voit bien que les aspirations de reconfigurations normatives sont portées, au moins dans les discours, par l’ensemble de ses membres. En revanche, si certains membres du regroupement sont plus désireux d’une « multipolarité stratégique » – la Russie et la Chine notamment –, d’autres sont davantage portés vers une « multipolarité normative ». Les États africains membres du regroupement s’inscriraient plutôt dans cette dernière catégorie. Il est vrai qu’ils bénéficient de moins de moyens pour une politique d’influence que leurs pairs au sein des BRICS+. On ne peut affirmer, par exemple, que l’Afrique du Sud ne cherche pas à s’imposer comme une puissance régionale dotée de sa propre sphère d’influence. Mais elle en est empêchée par différents facteurs tels que son « retard » dû à l’apartheid qui limite son rayonnement à l’échelle du continent, ses difficultés économiques, les scandales politiques intempestifs, ainsi que la forte rivalité que lui opposent d’autres acteurs régionaux tels l’Égypte, le Nigeria, l’Algérie ou encore, le Maroc. Les limites objectives à une hégémonie sont encore plus évidentes pour les autres membres africains des BRICS+ comme l’Égypte ou l’Éthiopie. Ainsi, les ambitions africaines au sein des BRICS+ ne semblent se limiter à la recherche de partenariats économiques et financiers stratégiques sans grande prétention de puissance ou à la défense des piliers de l’ordre normatif international.
C’est précisément là que se révèlent certains paradoxes. Par sa posture rhétorique, le projet BRICS+ déclare son attachement à des principes cardinaux comme la souveraineté et son corollaire, la non-intervention, la défense des droits humains et la démocratie24. Or, eu égard au respect du principe de souveraineté et de non-intervention, l’agression russe de l’Ukraine a mis en lumière la difficulté de concilier sa proclamation incantatoire avec la réalité des faits. En tant qu’un des chefs de file des BRICS+, l’attitude russe a suscité une forme de malaise au sein du groupe, notamment auprès des membres africains. Ainsi, l’Afrique s’est illustrée, lors des votes onusiens relatifs à la condamnation de l’intervention russe en Ukraine, par des abstentions qui, du moins en apparence, tranchent avec son positionnement habituellement plus ferme à l’égard de l’interdiction du recours à la force ou de la non-interférence dans les relations internationales.
Si des raisons parfois légitimes n’ont pas manqué à ces abstentions, elles portent en elles le risque d’un affaiblissement de l’attachement historique du continent à certains principes fondamentaux de l’ordre juridique international25. Il est intéressant d’observer à ce titre la position de l’Afrique du Sud. Si cette dernière a justifié ses abstentions pas le souci d’éviter une escalade et par sa condamnation du « deux poids deux mesures » occidental, il ne fait pas de doute que son appartenance aux BRICS+ la met face à un dilemme et explique davantage son attitude moins encline à s’opposer frontalement à la Russie. Quant à l’Éthiopie, bien que l’adoption de la plupart des résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU sur la guerre en Ukraine se soit faite avant son adhésion aux BRICS+, elle s’est abstenue lors de ces votes. L’Égypte a, quant à elle, voté en faveur desdites résolutions. Sa situation est, néanmoins, tout aussi délicate. Alliée incontestable des États-Unis au Moyen-Orient, elle a historiquement toujours conservé une position de neutralité vis-à-vis de la Russie. Sa posture diplomatique à l’égard de la guerre en Ukraine traduit également ce souci d’équilibre.
Concernant l’attachement des membres des BRICS+ aux principes démocratiques et aux droits humains, il apparaît également qu’une bonne distance sépare les discours et les faits. Cela est vrai pour la plupart des membres du groupe en général et pour ses membres africains en particulier26. La rhétorique des BRICS+ sur les principes de souveraineté nationale, de respect des choix politiques internes et de non-ingérence, constitue un élément structurant de l’attrait des pays africains pour les BRICS+. Dans un continent marqué par des interventions occidentales instrumentalisées, par des ingérences des anciennes puissances coloniales dans leurs affaires intérieures et par des sanctions unilatérales parfois contestables, la promesse formulée par les BRICS+ d’une coopération sans exigences « normatives » explicites peut apparaître comme une alternative plus respectueuse des souverainetés africaines. Les BRICS+ constituent ainsi une plateforme attractive pour les régimes privilégiant une stabilité autoritaire puisqu’aucune conditionnalité en matière de réformes politiques, de droits humains ou de gouvernance démocratique n’est formulée. Cette absence de conditionnalité est souvent perçue positivement, notamment par des dirigeants soucieux de prévenir toute pression extérieure susceptible d’affaiblir leur pouvoir. L’exemple d’Abiy Ahmed, premier ministre éthiopien, passé en quelques années du statut de réformateur libéral nobélisé à celui de va-t-en-guerre sanctionné par les États-Unis, illustre bien comment l’adhésion aux BRICS+ peut servir de levier discursif dans une stratégie nationale de consolidation du pouvoir.
Certes, il est courant de créditer l’Afrique du Sud d’un fort indice de démocratie. Il y existe une vie politique animée autour d’institutions et de procédures plutôt crédibles. Toutefois, le chômage, la pauvreté et une criminalité endémiques ajoutés à une corruption gangrénant l’ensemble du corps politique et administratif obligent à s’interroger sur la valeur réelle d’une démocratie qui se limite à des procédures formelles, sans emprise transformatrice sur la réalité sociale de la majorité des citoyens. Les récents scandales révélant des connivences entre de hauts responsables politiques, judiciaires et de la police avec des cartels criminels ont mis en lumière ces fragilités. La question d’une inquiétante inclinaison d’une partie non-négligeable de la population sud-africaine pour des solutions non-démocratiques comme le coup d’État est aujourd’hui récurrente dans le débat public sud-africain. De plus, si la grande pauvreté dans laquelle est plongée la majorité de la population sud-africaine ternit sérieusement son bilan en matière de droits humains, ce bilan est encore plus alarmant quand on pense à la situation difficile des migrants africains de ce pays. La xénophobie galopante – avec l’aval à peine voilé des autorités sud-africaines – déteint négativement sur l’image de ce pays dans le reste du continent et discrédite, à bien des égards, ses prétentions de puissance régionale censée incarner des valeurs portées par le « Sud global ».
Les bilans démocratiques de l’Éthiopie et de l’Égypte sont encore moins reluisants. Dans ces pays, les espaces de libertés restent verrouillés et la répression étatique préoccupante27. Il apparaît donc clairement que le regain d’intérêt pour le principe de souveraineté et de la non-intervention dans les discours politiques de la plupart des États du continent, vise surtout à défendre une conception spécieuse de la souveraineté : celle qui justifie une violation par les gouvernements de principes démocratiques et de droits humains élémentaires, sans avoir à rendre des comptes, ni au plan international et encore moins au plan interne. C’est cette conception « poutiniste » de la souveraineté qui a le vent en poupe dans plusieurs régions du continent comme au Sahel. L’admiration assumée et la proximité de certains chefs d’États africains avec le dirigeant russe n’est pas un secret. Il est à craindre que la construction d’un imaginaire alternatif à l’ordre dominant articulé autour d’un groupement tel que les BRICS+ conduits par la Russie et la Chine, provoque en Afrique un relâchement des principes de l’État de droit et de la démocratie.
Bien que la quasi-unanimité des États africains semble vouloir adhérer, ou du moins se rapprocher du groupe, la dynamique africaine vers les BRICS+ met aussi en lumière les profondes divisions internes du continent. Celles-ci se cristallisent notamment autour de la question centrale de la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) dans le but d’intégrer des États membres des BRICS+. Ce dossier, considéré depuis plus de vingt ans comme une priorité diplomatique africaine, est désormais devenu un espace de rivalités entre puissances régionales, rivalités qui se manifestent aujourd’hui au sein même des BRICS+.
Les déclarations des sommets de Pékin (2022)28 et Johannesburg II (2023)29 semblaient encore témoigner d’un soutien unanime au renforcement du rôle du Brésil, de l’Inde et de l’Afrique du Sud dans les affaires internationales, notamment au sein des Nations unies. Cependant, l’élargissement du groupe et l’arrivée de l’Égypte et de l’Éthiopie ont profondément modifié la donne. Alors que Pretoria apparaissait comme le candidat naturel pour représenter l’Afrique en tant que futur membre permanent du CSNU, les nouveaux entrants africains ont exprimé de vives réserves, remettant en question le leadership sud-africain et soulignant l’absence de consensus à l’échelle continentale.
Le désaccord a éclaté au grand jour lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères des BRICS+ à Rio, en avril 2025, qui – fait exceptionnel pour le groupe – s’est achevée sans communiqué final. Selon plusieurs sources diplomatiques30, l’Égypte et l’Éthiopie ont rejeté la formulation proposée par le Brésil et l’Inde, qui visait à soutenir explicitement les ambitions onusiennes des trois « membres fondateurs » (Brésil, Inde, Afrique du Sud). Addis-Abeba et Le Caire ont estimé qu’une mention de l’Afrique du Sud reviendrait à entériner son statut de « représentant naturel » du continent africain, ce qu’ils contestent vigoureusement.
Ces tensions ont pour toile de fond le « consensus d’Ezulwini », adopté par l’Union africaine (UA), qui dispose que le continent doit obtenir deux sièges permanents au sein d’un Conseil de sécurité élargi et que seuls les chefs d’État de l’UA peuvent déterminer quels pays occuperont ces sièges31. Dans les faits, ce consensus masque des rivalités profondes entre les grandes puissances africaines – Afrique du Sud, Égypte, Éthiopie, Nigeria, Maroc, etc. – dont chacune espère obtenir le statut de membre permanent. Ces rivalités africaines au sein des BRICS+ transforment ainsi le groupe en arène de compétition intra-continentale, plutôt qu’en plateforme d’unité stratégique. Les conséquences de cette fragmentation pourraient être lourdes, puisqu’en l’absence de position africaine commune solide, l’objectif d’un renforcement de la voix du continent dans la gouvernance mondiale risque d’être compromis.
Du point de vue interne aux BRICS+, ces divergences affaiblissent la cohésion du groupe et sapent sa capacité à se présenter comme un acteur unifié en faveur d’une réforme du système international. L’incapacité à dégager un consensus sur un enjeu aussi central interroge directement la faculté des BRICS+ à jouer un rôle moteur dans une éventuelle refonte de l’ordre mondial. En parallèle, cette même incapacité offre à la Chine et à la Russie – toutes deux membres permanents du Conseil de sécurité – une marge de manœuvre diplomatique accrue puisque, tant que les candidats africains demeurent divisés, Pékin et Moscou ne sont nullement contraints de clarifier leurs positions sur un élargissement qui pourrait, à terme, affaiblir leur propre influence.
Au terme de cette analyse, on observe que le projet politique et économique derrière la création des BRICS+, en tant qu’il incarne un idéal transformationnel d’un ordre international injuste, jouit d’une force d’attractivité considérable sur le continent africain. Bien qu’à ce jour seulement trois États africains en font formellement partie, les BRICS+ attirent de plus en plus d’États et le projet est crédité de préjugés favorables dans les opinions publiques africaines. Continent décrit comme subissant les relations internationales, la participation africaine aux BRICS+ constitue un levier indéniable d’agentivité. Le Nouvel Ordre économique international (NOEI) que l’Afrique avait appelé de ses vœux aux lendemains des indépendances africaines n’ayant véritablement jamais vu le jour, la reconfiguration des relations économiques internationales que proposent les BRICS+ pourrait enfin contribuer à un changement significatif dans des relations économiques entre l’Afrique et le reste du monde. En posant la question de la justice économique et financière à l’échelle globale, les BRICS+ pourraient contribuer à libérer le continent africain des diktats des organisations économiques et financières traditionnelles. Toutefois, en l’état actuel, le projet des BRICS+ est loin de proposer un changement de paradigme en raison de son rapport ambigu à l’ordre néolibéral et au respect de principes élémentaires de la gouvernance interne et internationale. À cet égard, il y a fort à parier que le principe de compétition structurant l’idéologie néolibérale et que les BRICS+ ne remettent pas véritablement en question, s’accentue au sein du groupe, y compris entre ses membres africains actuels et futurs, comme en témoignent déjà les fortes rivalités entre l’Éthiopie et l’Égypte. Qu’à cela ne tienne, dans un contexte mondial où les principales puissances économiques occidentales ayant dominé l’ordre post-45 semblent aujourd’hui le remettre en cause, il faut espérer que le continent africain saura, avec ou sans les BRICS+, forger une doctrine et des pratiques politico-économiques capables d’incarner les aspirations de liberté, de progrès social, d’égalité ainsi que développer une économie respectueuse de l’environnement ; ce dont rêvent les populations africaines aujourd’hui, comme elles en rêvaient par le passé au moment des Indépendances.
1J. O’Neill, « Building Better Global Economic BRICs », Global Economics Paper, 66, 30 novembre 200.
2A. Acharya, « After Liberal Hegemony. The Advent of a Multiplex World Order », Ethics and International Affairs, 31 (3), p. 271-285.
3L. Habchi, L. Martinet, « The Brics in Africa Ambitions and Realities of an Influential Group », Afrique contemporaine, 248 (4), 2013, p. 13-30.
4V. Kaura, « Expansion of BRICS », Indian Journal of Asian Affairs, 37 (1/2), 2024, p. 165-172.
5La liaison ferroviaire entre Addis-Abeba et Djibouti est l’un des projets importants des Nouvelles routes de la soie. L’Égypte et la Chine établissent quant à eux des projets logistiques visant à optimiser l’efficacité de la Route de la soie maritime qui passe par le Canal du Suez.
6Cet élargissement révèle également les tensions et rivalités qui traversent le groupe. Alors que la Chine et la Russie plaidaient pour une expansion rapide du groupe, le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud ont exprimé des réticences, craignant une dilution de leur influence. En outre, le choix des membres africains n’a pas été neutre : il a ravivé d’anciennes compétitions régionales – entre Pretoria, Le Caire, Addis-Abeba, mais aussi Abuja et Alger.
7Banque africaine de développement, Passer des millions aux milliards de dollars : financer le développement des villes africaines, 2023.
8J. Té-Léssia Assoko, « Le Brésil place Dilma Rousseff à la tête de la banque des BRICS », Jeune Afrique, 27 mars 2023.
9R. Gopaldas, « Africa and the Push Dowards De-dollarisation », NTU-SBF Centre for African Studies, 29 mai 2025.
10« La Chine est le premier pays exportateur vers 28 pays africains – soit deux fois plus qu’il y a 10 ans », Le Grand Continent, 4 septembre 2024.
11W. Jouini, « L’Éthiopie dans les BRICS : géopolitique d’un choix », Le Grand Continent, 22 septembre 2023.
12Notamment portés par la Russie et sa volonté de « dés-occidentaliser le monde » (Voir M. Laruelle, « dés-occidentaliser le monde : la doctrine Karaganov », Le Grand Continent, 20 avril 2024).
13A. Acharya, loc. cit.
14N. Ferguson, Civilization. The West and the Rest, London, Penguin Books, 2012.
15F. Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Paris, Flammarion, 1992.
16Joint Statement of the BRIC Countries’ Leaders (Yekaterinburg, Russia, June 16, 2009. https://infobrics.org/en/document/3
17V. I. Lenine, Marxisme et réformisme. Tome 19 des œuvres complètes, p. 399.
18Joint Statement of the BRIC Countries’ Leaders (Yekaterinburg, Russia, June 16, 2009. https://infobrics.org/en/document/3
19S. Deva, « Treaty Tantrums: Past, Present and Future of a Business and Human Rights Treaty », Netherlands Quarterly of Human Rights, 2022, 40(3), p. 211-221.
20« President Cyril Ramaphosa: Welcome remarks at the BRICS-Africa Outreach and BRICS Plus Dialogue » (www.gov.za/news/speeches/president-cyril-ramaphosa-welcome-remarks-brics-africa-outreach-and-brics-plus)
21« Statement of the AUC Chairperson at the 7th AU-EU Summit » (https://au.int/fr/speeches/20251124/statement-auc-chairperson-7th-au-eu-summit)
22G. Lancereau, « Les 12 thèses de Kazan : rhétorique du nouvel ordre des BRICS », Le Grand Continent, 26 octobre 2024.
23A. Acharya, « Regional security arrangements in a multipolar world? The European Union in global perspective », FES Briefing Paper, December 2004, p. 1–7.
24Voir notamment les paragraphes 6, 7, 8 et 21 de la Déclaration de Kazan d’octobre 2024.
25S. B Traoré, « Disapproving and yet not aligning: African stances on the aggression against Ukraine », Third World Quarterly, 2025, 1–18.
26Rappelons qu’outre l’Éthiopie et l’Égypte qui sont déjà membres, l’Algérie a officiellement déposé une candidature, tandis que l’Ouganda, la RDC, le Gabon, l’Angola ou encore le Zimbabwe ont exprimé leur intérêt.
27IDEA, The Global State of Democracy 2025, Democracy on the Move, Annex A Ranking, p. 125.
28Voir les paragraphes 7 et 8.
29Voir le paragraphe 7.
30« Tensions in BRICS as Egypt and Ethiopia Oppose South Africa’s UN Endorsement », The Voice of Africa, 20 mai 2025.
31Union africaine, The Common African Position on the Proposed Reform of the United Nations: « The Ezulwini Consensus », Ext/EX.CL/2 (VII), 7-8 mars 2025.
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