
10.04.2026 à 17:17
Selim Ben Abdallah
La récente condamnation du visage de la lutte antiraciste et de la défense des migrants en Tunisie montre une volonté du pouvoir de s’en prendre aux corps intermédiaires. Elle s’inscrit dans la continuité d’une répression autoritaire d’une opposition morcelée.
Hatem Nafti est chercheur à l’IREMAM, Université d’Aix-Marseille et auteur de plusieurs ouvrages sur la vie politique en Tunisie depuis la révolution.
La militante antiraciste Saadia Mosbah, figure de proue du combat pour la défense des migrants en Tunisie, a récemment été condamnée à huit ans de prison pour « malversations financières ». Cette condamnation est-elle une décision plus politique que juridique ?
Hatem Nafti : C’est assurément une décision politique. La justice tunisienne a perdu toute son indépendance. Après son coup d’État en 2021 au cours duquel il avait dissous le Parlement et s’était arrogé les pleins pouvoirs, le président Kais Saied a supprimé le Conseil supérieur de la magistrature et révoqué arbitrairement 57 magistrats pour avoir une justice à ses ordres.
Il y a une campagne de dénigrement à l’encontre de Saadia Mosbah : elle est accusée par les proches du pouvoir de vouloir « coloniser la Tunisie par des migrants subsahariens ». Cette campagne reprend les mêmes calomnies qui touchent les associations qui viennent en aide aux migrants ou qui luttent contre le racisme en Tunisie. Évidemment, le dossier ne porte pas du tout sur cela, mais sur des supposées malversations financières. C’est pour cela que je parle de procès politique : on laisse dérouler, sur les réseaux sociaux, des mensonges sur la nature de cette affaire, de manière totalement impunie. Tandis que de l’autre côté, on va traquer et condamner, sur la base dudécret 54 (un décret, largement instrumentalisé par le pouvoir, qui punit la diffusion de fausses informations, ndlr), la moindre critique émise à l’égard du gouvernement.
A noter que, à la différence de beaucoup d’affaires similaires, toutes les personnes condamnées ici sont noires, y compris Saadia Mosbah. Et que cela a une incidence sur le déferlement de haine, notamment sur les réseaux sociaux… haine qui reste impunie malgré la loi de 2018 – pionnière dans le monde arabe – qui réprime l’expression raciste.
La justice en Tunisie est-elle instrumentalisée ?
Oui. Et le pouvoir ne s’en cache même pas. Lors de l’affaire dite de « complot contre la sûreté de l’État », (procès géant visant une quarantaine de prévenus dont principalement des opposants politiques, ndlr), on a entendu le président Saied affirmer que tout magistrat qui les innocentera sera complice. La plupart des juges ont obtempéré, et ceux qui ont été récalcitrants ont été mutés ou suspendus.
Que nous dit cet événement du climat politique en Tunisie et de la répression autoritaire du régime de Kais Saied ?
Aujourd’hui, la scène politique tourne exclusivement autour du chef de l’Etat, Kais Saied. Ses pouvoirs sont très étendus, davantage que ceux de Ben Ali ou de Bourguiba. Les défenseurs et défenseuses des droits humains ne font que réagir à ses décisions, notamment par des mobilisations pour libérer les prisonniers d’opinion… Rappelons qu’une bonne partie des dirigeants politiques de toutes les oppositions sont emprisonnés.
Il y a aussi le combat contre le racisme. En 2023, sous l’impulsion de la première ministre italienne Giorgia Meloni, la Tunisie a signé un mémorandum avec l’Union européenne portant sur la gestion migratoire. Le régime de Kais Saied a accepté de jouer les gardes-frontières et cet accord a servi de modèle au pacte migratoire européen qui s’en est suivi, et aux politiques d’externalisation des frontières que mène l’UE.
Chaque année, plusieurs milliers demigrants arrivent en Tunisie depuis l’Algérie et la Libye, et se retrouvent empêchés de partir vers l’Europe. Ils se retrouvent coincés dans un pays sans aucun droit, et victimes du racisme de la population encouragé par le régime. Le pouvoir a popularisé, sur le modèle de l’extrême droite européen, une théorie du grand remplacement des Tunisiens par des migrants. Cette peur a toujours existé mais elle est désormais un sujet politique de premier plan. La situation crée une véritable bombe à retardement : à la fois, on empêche les personnes migrantes de quitter la Tunisie pour l’Europe, et à la fois ils continuent d’affluer… Mécaniquement, leur nombre ne va cesser d’augmenter.
Et la gauche tunisienne dans tout ça ? Peut-on comparer l’échiquier politique tunisien à ce que l’on connaît en France ?
En Tunisie, il y a traditionnellement une gauche démocratique et une gauche plus radicale. Mais la gauche n’a jamais pesé très lourd dans l’échiquier politique… À la différence des deux grandes familles politiques que sont les islamistes, réunis entre autres autour du parti Ennahdha, et les héritiers du parti nationaliste, le Destour, qui représente l’ancien régime. En dehors d’eux, il y a un une sorte de magma de partis qui ne se retrouvent ni dans l’un ni dans l’autre, allant du centre-droit à l’extrême gauche.
Une partie de la gauche tunisienne progressiste, les marxistes-léninistes ou les nationalistes arabes, soutient le régime de Kais Saied. Car il a un discours social, parfois quasiment altermondialiste et de gauche. Il a souvent opposé les libertés dites bourgeoises aux libertés sociales et annoncé vouloir purger la classe politique qu’il jugeait corrompue. Cela a plu à une partie de la gauche qui l’a alors soutenu mais qui s’est aussi mise dans l’impasse. Une partie très importante des forces démocratiques, du principal syndicat (l’UGTT) à la Ligue des Droits de l’Homme, a soutenu le coup d’État de Saied en 2021, en pensant qu’il allait les débarrasser des islamistes. Un espoir de courte durée.
Existe-t-il une certaine unité de l’opposition au pouvoir ?
Les oppositions sont divisées en trois blocs plutôt irréconciliables : les islamistes, les forces démocrates qui vont du centre-droit à l’extrême gauche, et enfin le parti de l’ancien régime réuni autour de la figure d’Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre emprisonnée depuis deux ans et demi. Dans ce triangle, chaque sommet est dans l’incapacité de converger avec les deux autres. Il y a une forte opposition au sein même des oppositions, ce qui rend quasi impossible leur unité. Même lorsqu’on essaye de trouver des points communs, comme la demande de libération des prisonniers d’opinion, cela paraît presque impossible – un passé ne passe pas. L’opposition finit complètement morcelée… au profit du régime en place et sans réelle perspective.
10.04.2026 à 14:28
Pablo Pillaud-Vivien
Gauche, primaire, présidentielle : la secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, est l’invitée de #LaMidinale.
10.04.2026 à 14:21
Catherine Tricot
Comment concilier fin du monde et fin du mois ? La hausse vertigineuse des prix de l’essence met sous tension cette double exigence : sauver la planète, ne pas ignorer voire sacrifier le niveau de vie de la majorité des habitants.
Cela vient d’être annoncé : le gaz va augmenter de 15%, tandis que les prix moyens à la pompe dépassent bien souvent les 2,10€ le litre de sans plomb et approchent les 2,50€ pour le gazole. En dehors des grandes métropoles qui ont un bon réseau de transports en commun et qui bénéficient de la densité urbaine pour minorer les distances, ces hausses se traduisent par de très lourdes ponctions dans les revenus. Cela concerne très immédiatement ceux qui habitent loin de leur travail ou sont en horaires décalés, ceux qui travaillent avec un véhicule, les taxis, livreurs, aides à domicile, infirmières… Qu’on se le dise : si une hausse de quelques dizaines de centimes suffit à mettre en péril des millions de ménages, c’est bien que leurs budgets sont déjà à l’os. Le problème est moins celui du prix de l’essence que celui de la pauvreté.
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On le sait, ces hausses ont pour origine la guerre en Iran et les tensions sur l’approvisionnement. Pourtant, les barils achetés à prix d’or ne sont pas encore dans les stations. Comme toujours, chaque hausse est appliquée par anticipation – et non l’inverse – pour le plus grand bénéfice des compagnies pétrolières. Selon une enquête du Financial Times et un rapport de Greenpeace, rien qu’au mois de mars, les compagnies pétrolières européennes ont réalisé un sur-profit de 2,5 milliards d’euros – 870 millions d’euros de bonus pour le seul TotalEnergies. Pour ce qui concerne Total, ces bénéfices sont logés dans des paradis fiscaux et, depuis des années, cette société ne paie plus d’impôt sur les sociétés en France. À ces profiteurs de guerre s’ajoutent les spéculateurs et les très bien informés : 15 minutes avant l’annonce du cessez-le-feu par Donald Trump, une nouvelle fois des millions de barils ont été échangés en deux minutes pour bénéficier de la probable baisse des cours. La suspicion d’un délit d’initié est majeure.
Dans une telle situation qui compromet l’activité et les revenus, cinq pays européens (l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, le Portugal et l’Autriche) ont demandé à la Commission européenne de taxer les bénéfices exceptionnels réalisés par les entreprises énergétiques. La France ne s’est pas associée à la demande. Sans doute, une fois encore, le gouvernement français a-t-il voulu défendre les intérêts de Total, en faisant mine de les confondre avec ceux du pays. Insoumis et communistes réclament le blocage des prix à la pompe. Dans l’urgence, c’est une mesure simple et efficace. Elle est un premier pas dans une stratégie qui doit intégrer l’immédiat, le court terme et le moyen terme.
À court terme, il faut mettre en place des mesures d’aides ciblées qui ne reposent pas entièrement sur les finances publiques, c’est-à-dire en bloquant et récupérant les marges des compagnies pétrolières. À moyen terme, cette politique d’aide doit être orientée vers l’électrification des usages. C’est-à-dire l’exact contraire des décisions prises par l’UE.
À court terme, il faut mettre en place des mesures d’aides ciblées qui ne reposent pas entièrement sur les finances publiques, c’est-à-dire en bloquant et récupérant les marges des compagnies pétrolières. Quelques courtes semaines doivent permettre de mettre au point ces mécanismes. On peut prendre appui sur les chèques énergies et en redéfinir leur périmètre afin d’intégrer des critères de métiers et de localisations. Des aides aux TPE-PME doivent faire mieux qu’un prêt à 3,8% !
À moyen terme, cette politique d’aide doit être orientée vers l’électrification des usages. C’est-à-dire l’exact contraire des décisions prises par l’UE qui vient d’assouplir les règles qui visaient à accélérer l’électrification du parc automobile. Les reculs sur les aides à l’isolation des logements, la baisse des dotations aux collectivités locales, le quasi abandon du leasing social (la location de véhicule électrique à 100 euros par mois) sont la version française de ces errements et reculs européens concernant l’écologie et la politique industrielle. L’annonce par EDF d’un fonds doté de 260 millions pour accompagner cette électrification n’est qu’un symbole. Les besoins se comptent en milliards et dizaines de milliards. Les économistes Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz, auteurs d’un rapport pour Élisabeth Borne en 2023, chiffrent les besoins de la transition énergétique à 66 milliards d’euros nets en moyenne par an sur sept ans. Au niveau européen, le rapport Draghi préconise un investissement en faveur de l’écologie de 300 milliards d’euros annuels, sur cinq ans.
Ces décisions sont incontournables. Telle est la stricte réalité : le prix de l’essence restera supérieur à ses cours initiaux et probablement au-dessus des deux euros le litre. Et c’est pour une part, souhaitable : le pétrole tue la planète, son coût ne peut être banalisé. Il faut en sortir, au plus vite. La gauche doit tenir cette double exigence d’une aide immédiate et d’une grande politique d’électrification.
10.04.2026 à 14:19
Loïc Le Clerc
Ce vendredi, la proposition de loi autorisant à faire travailler les employés le 1er mai sera débattue à l’Assemblée. L’objectif étant que la loi change dès cette année. Gabriel Attal, chef de file de cette affaire, se la joue populiste et vient au secours des boulangers et des fleuristes « pour qu’ils puissent bosser. Tout simplement. » Car, dit-il, « les boulangers et fleuristes n’ont pas le droit d’ouvrir leur boutique le 1ermai », contrairement aux McDo… Super modèle ! La CGT dénonce le mensonge : le boulanger ou le fleuriste ont parfaitement le droit d’ouvrir leur commerce le 1er mai, ce sont leurs salariés qui bénéficient de ce jour historiquement férié et chômé (dans le monde entier). Le macronisme est un séisme dont on ne sait le nombre de répliques qui nous attendent encore…
09.04.2026 à 14:28
Pablo Pillaud-Vivien
Quatre cosmonautes rejouent en ce moment une vieille histoire : celle d’Ulysse, entre départ et retour, puissance et déracinement. À travers Artemis II, la conquête spatiale révèle moins un rêve d’empire qu’une condition humaine faite d’errance et de dépendance.
Ils sont quatre, enfermés dans une capsule, suspendus à plus de 400 000 kilomètres au-dessus de nos têtes. Ils tournent autour de la Lune sans s’y poser, comme une promesse différée. La NASA appelle cela « Artemis II ». Dix jours de voyage, près de 700 000 kilomètres parcourus, une trajectoire en forme de fronde : partir, contourner, revenir.
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Mais qu’est-ce qui fascine les dizaines de millions de spectateurs qui les regardent en live ? Sûrement pas l’action, ni même la technique ou seulement l’exploit. C’est autre chose : nous sommes avec eux. Dans cette nacelle, il y a nous tous.
Depuis la Terre, nous regardons ces images – la Lune en surplomb, la Terre réduite à une bille fragile – et quelque chose se déplace. Les cosmonautes s’éloignent plus loin que n’importe quel humain ne l’a jamais fait. Ils voient toute notre planète d’un seul regard. Nous aussi, par procuration. Et pourtant, ce n’est pas eux qui partent : c’est nous qui les envoyons. Nous avons construit la fusée, décidé la mission, projeté notre désir d’ailleurs. Cette capsule, c’est une condensation du monde, de ses savoirs, de ses budgets, de ses puissances.
Dans une conférence lumineuse, le penseur américain Daniel Mendelsohn rappelait que le voyage d’Ulysse raconté dans L’Odyssée d’Homère est toujours double : partir, mais aussi revenir ; à la fois conquérant et déraciné. Ulysse n’est pas seulement le héros qui explore ; il est aussi celui qui erre, qui dépend des autres, qui n’est jamais complètement chez lui. C’est ce que rejoue Artemis II.
Dans le silence spatial, sans gravité, sans sol, sans horizon stable, l’humain redevient ce qu’il est fondamentalement : un corps vulnérable, dépendant, déplacé. Un migrant. Pas au sens administratif. Au sens existentiel.
D’un côté, une mission de puissance : tester, maîtriser, préparer la conquête. L’objectif est clair : retourner sur la Lune, s’y installer durablement, ouvrir la voie à Mars. De l’autre, une expérience d’exil. Dans cette capsule, les cosmonautes dorment comme des chauves-souris, accrochés dans le vide, loin de tout. Ils dépendent d’un fil invisible qui les relie à la Terre. Ils ne possèdent rien, sinon leur trajectoire. Ils sont à la fois colons et migrants.
Artemis est un programme de puissance. Il s’inscrit dans une compétition internationale, dans une projection de souveraineté, dans une volonté d’appropriation symbolique – et déjà matérielle – de l’espace. Nommer des cratères, cartographier, préparer l’installation. Comme si la Lune était déjà une extension naturelle de nos territoires.
Mais en même temps, il y a une autre vérité plus fragile. Dans le silence spatial, sans gravité, sans sol, sans horizon stable, l’humain redevient ce qu’il est fondamentalement : un corps vulnérable, dépendant, déplacé. Un migrant. Pas au sens administratif. Au sens existentiel. Quelqu’un qui traverse, qui n’appartient pas, qui doit négocier avec un environnement hostile, qui transporte avec lui ses souvenirs – comme ce moment où les cosmonautes dédient un cratère à une disparue, emportant leurs morts avec eux.
Si Artemis II fascine autant, ce n’est pas seulement parce que c’est grand et inhabité. C’est aussi parce que c’est une image politique de nous-mêmes. Une humanité capable de se projeter comme empire et en même temps condamnée à sa fragilité.
Alors peut-être que la véritable question n’est pas « Irons-nous à nouveau sur la Lune ou quand y vivrons-nous ? » Mais « Qui serons-nous quand nous y irons ? » Des colons reproduisant les logiques d’appropriation terrestre ? Ou des migrants conscients de leur humanité commune ? Ulysse ne conquiert jamais vraiment : il survit, apprend et raconte. Dans la nuit cosmique, c’est peut-être cette seconde figure qui nous attend.
09.04.2026 à 13:48
Loïc Le Clerc
« S’il y a des projets qui sont poussés par des gens que j’aime bien, c’est d’une évidence sans nom que si je trouve le projet pertinent, je vais saucer le projet […] Si un projet est proposé par quelqu’un d’extrême droite, ben non ! » Deux phrases et le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) explose en plein vol. Ces mots sont de la streameuse Ultia, membre de la « commission d’attribution du fonds d’aide à la création sur les plateformes sociales », fonds qui sert à financer des influenceurs et autres youtubers. L’extrême droite hurle à la propagande gauchiste et les menaces se multiplient. Le CNC cède. Ultia est exclue sans préavis de la commission pour manquement à son « obligation de neutralité » et tout le fonds se voit suspendu. Symptôme d’une force publique qui ne sait pas comment gérer l’ascension du RN. Un tapis rouge pour 2027.
08.04.2026 à 12:01
Pablo Pillaud-Vivien
Après avoir menacé de rayer l’Iran de la carte, Donald Trump annonce un cessez-le-feu et repousse une nouvelle fois son ultimatum. Mais on ne banalise pas une menace d’anéantissement sans en payer le prix : à force d’escalade, le recul devient lui-même instable.
Cette nuit, Donald Trump a annoncé un cessez-le-feu avec Téhéran, tout en repoussant de deux semaines l’ultimatum qu’il avait lui-même fixé. Mais cet ultimatum n’avait rien d’un simple levier diplomatique : il formulait explicitement la menace de bombardements massifs contre les infrastructures vitales de l’Iran – énergie, eau, usines, ponts – avec, en toile de fond, l’idée assumée qu’un pays entier pourrait être « rayé de la carte » en quelques heures.
À cela, le ministre des affaires étrangères français Jean-Noël Barrot répond : « Tout ce qui est excessif est insignifiant ». Non, justement. Cette formule ne décrit pas la situation : elle l’évacue. Elle permet de traiter la menace comme un simple excès de langage, une outrance sans conséquence – et donc de s’autoriser à ne rien faire. Mais c’est l’inverse : ici, l’excès n’est pas insignifiant, il est structurant.
Que signifie donc le recul apparent de Trump ?
À première vue, il semble confirmer une mécanique désormais bien identifiée, résumée par une formule ironique : TACO — Trump Always Chickens Out (Trump finit toujours par se dégonfler). Trump menace, dramatise, puis recule au dernier moment. Mais ce serait une erreur de s’arrêter là.
Car ce qui a été dit ne disparaît pas avec un cessez-le-feu. Quand un président des États-Unis explique qu’une civilisation pourrait « disparaître en une nuit », il ne s’agit plus d’une outrance : il formule une stratégie et assume que l’anéantissement d’une société est une option. Il banalise une logique de génocide.
On aurait tort de minimiser cela au nom du style Trump, de son goût pour la démesure et les outrances. Car c’est précisément ainsi que fonctionne sa politique : déplacer la frontière du dicible pour rendre pensable puis acceptable ce qui, hier encore, relevait de l’impossible. Dans ce cadre, le cessez-le-feu n’efface rien. Il suspend.
Car cette parole s’inscrit dans une escalade continue de la menace. Depuis des semaines, la mécanique est la même : promesses de destruction totale, ultimatums publics, dramatisation maximale. Chaque déclaration poussée plus loin que la précédente. Chaque menace appelle une surenchère.
À mesure que cette spirale s’emballe, une contradiction apparaît. Trump s’est construit une image de chef imprévisible et brutal. Dans les faits, il recule souvent. Il menace, puis diffère. Il annonce, puis reporte. Mais que devient cette logique quand la menace atteint le niveau d’un anéantissement civilisationnel ?
On ne sort pas facilement d’une promesse de destruction totale. Reporter un ultimatum n’efface pas la menace : cela la maintient, cela la prolonge, cela la rend plus pesante encore. Plus la parole est extrême, plus le coût politique du recul est élevé. Car Trump ne parle pas seulement à ses adversaires. Il parle à sa base. Une base nourrie de virilisme politique, de fantasmes de toute-puissance, et désormais d’une rhétorique quasi religieuse où le président se présente comme investi d’une mission supérieure. Dans cet univers, reculer n’est pas une option ; ce serait une humiliation.
Pour un pouvoir construit sur la démonstration permanente de force, sur la domination, sur l’idée d’un chef qui ne cède jamais, la fuite en avant devient presque inévitable. Autrement dit : plus Trump menace, moins il peut durablement ne rien faire. C’est toute la dangerosité du moment.
La question n’est donc plus de savoir si Trump bluffe ou non. Elle est de comprendre que son propre dispositif politique le pousse à transformer la menace en réalité. Car les mots deviennent des pièges et les menaces deviennent des trajectoires. Et c’est ainsi que l’irréversible commence.
08.04.2026 à 12:00
Pablo Pillaud-Vivien
Cinq pays européens veulent relancer une taxe sur les superprofits pétroliers, en pleine flambée des prix de l’énergie. L’Espagne, l’Allemagne, l’Italie, le Portugal et l’Autriche. Mais pas la France, sûrement fidèle à sa doctrine de ne pas froisser les rentes de ce qu’elle pense être ses champions comme TotalEnergies. Une position d’autant plus indéfendable que, comme le rappelle l’économiste Gabriel Zucman, les profits de la guerre, logés dans des holdings, peu ou pas distribués, donc largement soustraits à l’impôt, enrichissent massivement une minorité déjà sous-taxée, tandis que les États prétendent ne plus avoir les moyens d’agir. Le scandale est là : au moment même où l’Europe hésite à faire payer les profiteurs de crise, la France organise leur protection fiscale, laissant filer des milliards. Super et pas merci Macron, une fois de plus.
07.04.2026 à 13:08
Catherine Tricot
Dominique de Villepin multiplie les longs entretiens à la radio, à la télé : l’actualité internationale lui offre une place de choix. Mais le 27 mars à la Sorbonne, il a déroulé un projet et un programme sur le « moment France » et, assurément, installé sa candidature à la présidence de la République.
Ce vendredi, Dominique de Villepin quitte la question internationale pour se concentrer sur la France. Dans le grand amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, Dominique de Villepin a livré un discours fleuve d’1h30. Le cadre lui convient. Devant une foule étudiante dense, il peut faire chanter la langue française, convoquer les références littéraires et intellectuelles – Nerval et Michelet –, évoquer la grande histoire de France, appeler les figures longilignes de Giacometti. L’homme est heureux se présente en authentique héritier du gaullisme. Il n’hésite pas à parler de ses erreurs (le CPE, les révoltes en banlieue) ou de sa traversée du désert : il reprend les figures obligées du candidat qui, forcément, a souffert et a tout surmonté. Villepin inscrit ses pas dans ceux « des grands chênes » de la République, aujourd’hui « abattus » : Richelieu, Clemenceau, Blum, de Gaulle, Mitterrand, Chirac. Il y a de la gauche et il y a de la droite, mêlées dans le service de l’État et de la France. Pour la grandiloquence on est rassasié. C’est son style et comme chacun sait, le style, c’est l’homme.
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Il est « venu [nous]parler de la France, pas de la nouvelle France, je n’y crois pas ; pas de la France de souche. Non, de la France tout court. Universelle et humaniste. Que nous voulons défendre et protéger ». Il se veut « fidèle aux mémoires et ouvert à l’avenir ». Pour Dominique de Villepin, c’est le sens de son engagement mais, il le croit, c’est surtout ce que les Français attendent. Pour lui, ce qui compte et comptera, ce qui nous unit, c’est la France, son passé et son avenir. À la toute fin seulement de son intervention, il consentira à parler un peu du « concret » tout en moquant cette exigence de journalistes qui en « oublient l’essentiel ».
Mais avant, Villepin aura dépeint une France qui « s’efface chaque jour un peu plus ». Il évoque dans une litanie de petits riens, cet essentiel qui s’est perdu, « le bonheur commun », celui qui s’inscrivait dans « le premier article, de la première constitution de la première république ». L’ancien premier ministre identifie ce qui, selon lui, constitue les principaux enjeux du temps : le réchauffement climatique, « la guerre qui s’étend parce que la force supplante le droit », le populisme identitaire, l’emprise sur les esprits des réseaux sociaux et de l’IA. Il est grave : « Si la France laïque et républicaine tombe, c’est une idée universelle qui recule ». Dans ces alertes, on retrouve le Villepin de 2003.
Dominique de Villepin fait de la politique. Il est rosse avec ses adversaires. Il étrille Gabriel Attal au sujet du droit international ; il récuse Bruno Retailleau et son dénigrement de l’État de droit ; il renvoie Édouard Philippe, jamais nommé mais bien visé, au bilan du macronisme.
Il se découvre quand il énonce les « nœuds gordiens » qu’il faut couper pour affronter les défis : stagnation économique, refus de réformer vraiment (ce qui, faute de précision, sonne très à droite), stagnation de l’État. Il dit : « L’État est partout dans les procédures et de moins en moins dans la vie réelle ». Il nous voit prisonniers de fantômes, du passé colonial qui pèse dans le regard porté sur la jeunesse. Il veut sortir de « la société des colères » et son cortège de ceux qui pensent ne pouvoir être entendus que dans la violence. Enfin, il évoque le défi des déficits.
Pour Dominique de Villepin, notre histoire est celle « d’un blocage social lié à l’effondrement du droit, de la sécurité sociale, de l’école », les piliers de notre République. Son action, il pense l’organiser autour de la dignité (comme Hollande), de l’unité et de la souveraineté. Il les décline avec dextérité et imagination. Mais il reste très évasif dans les mises en œuvre. Par exemple, il revient sur les retraites en parlant de la nécessité de construire un consensus mais, plus loin, au sujet des moyens de sa politique, il évoque la création d’un fonds de pension souverain. On peut en déduire qu’il propose de revenir sur la retraite par capitalisation. À ce stade, rien n’est précisé. C’est en sortant de l’ambiguïté que Villepin s’exposera.
Dominique de Villepin fait de la politique. Il est rosse avec ses adversaires. Il étrille Gabriel Attal au sujet du droit international ; il récuse Bruno Retailleau et son dénigrement de l’État de droit ; il renvoie Édouard Philippe, jamais nommé mais bien visé, au bilan du macronisme qui subit les plus terribles saillies : « Échec de la ruse, du dogmatisme et du paternalisme ; échec de la gesticulation en politique étrangère ». Il ne faut pas en douter, Villepin se situe à droite et c’est à ce camp qu’il s’adresse en premier. Une droite qu’on avait oubliée, celle d’avant sa sortie progressive de la République, d’avant Sarkozy – son ennemi de toujours Son discours peut porter au-delà de la droite. Il fait un pari, celui de parler depuis les hauteurs à un peuple démoralisé. Il entend lui redonner confiance en évoquant son lointain et proche passé. Dominique de Villepin a du talent et cette fois il se sent prêt. Jean-Luc Mélenchon n’est plus seul à pouvoir parler grand – quand il le veut.
07.04.2026 à 12:04
Loïc Le Clerc
Depuis 2020, la pétition s’est institutionnalisée : l’objectif est désormais d’atteindre au plus vite les 100 000 signatures pour que la pétition soit mise en Une du site de l’Assemblée et qu’un rapporteur soit nommé. Le bingo étant le seuil des 500 000 signatures, forçant la conférence des présidents de l’Assemblée à discuter d’un éventuel débat dans l’hémicycle. On s’attend donc à ce que la très décriée « loi Yadan », qui vise à criminaliser l’antisionisme et la contestation de la politique d’Israël, subisse cette forme de pression populaire. La pétition est ici et elle a déjà dépassé, en moins de deux mois, les 400 000 signatures. En 2023, la pétition demandant la dissolution de la BRAV-M (263 000 pétitionnaires) n’a abouti à rien ; en 2025, celle contre la loi Duplomb (2 millions de signatures !) n’a en rien empêché la promulgation de la loi. Si les manifestations ne servent à rien, que les élections ne sont pas suivies d’effets et les pétitions balayées, que dire de notre démocratie ?