
26.02.2026 à 13:21
Loïc Le Clerc
Sébastien Lecornu souhaitait faire un petit remaniement, un « ajustement », tout tranquillou sans que ça vire au psychodrame et aux spéculations… mais Rachida Dati ne voulait pas partir. « Je ne suis pas ta boniche », avait-elle lancé au premier ministre. Ambiance. Aussi la date a beaucoup fluctué : « Avant le 22 février », « au plus tôt mercredi 25 février », « entre ce jeudi 26 février et la fin de la semaine », lit-on dans la presse… et finalement, ce jeudi, Rachida Dati a démissionné du ministère de la culture. Elle-même. Elle se la joue maîtresse des horloges et de son magistère. Officiellement, elle entend se dédier toute entière à sa campagne municipale. Or il y a d’autres ministres en campagne et il semblerait qu’ils soient épargnés. Pourquoi eux et pas Rachida Dati ? Pourquoi peut-elle tout se permettre ? On n’y comprend rien. Sûrement encore ce défaut macroniste : être « trop intelligent, trop subtil » pour le commun des mortels.
26.02.2026 à 13:21
Pablo Pillaud-Vivien
Le leader de La France insoumise a organisé une conférence de presse en triant les invités. Une nouvelle sortie de route qui confond critique des médias et clivage entre les méchants et les gentils (avec LFI, selon LFI).
Dans le tumulte des derniers jours, La France insoumise a choisi l’épreuve de force avec les médias. Lors d’une conférence de presse ce mardi, Jean-Luc Mélenchon a assumé de trier les journalistes conviés, n’invitant que des « nouveaux médias » sélectionnés, à l’exclusion des rédactions « traditionnelles » – « le parti médiatique et ses marionnettes ». Devant cet aréopage choisi, il a lancé : « Je n’ai pas de problème avec les médias, ce sont les médias qui ont un problème avec moi ». Manière de renverser l’accusation – mais aussi d’entériner une pratique plus vraiment inédite et toujours problématique : filtrer l’accès à la parole politique en fonction du média, c’est-à-dire en fonction du degré de critique jugé acceptable.
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Au même moment, dans une séquence où elle surjoue la colère, Sophia Chikirou qualifie certains journalistes de « nazis aux petits pieds ». Expression d’une violence inouïe que le goût de la polémique n’excuse pas. On peut contester un traitement médiatique, dénoncer des angles biaisés, pointer des conflits d’intérêts mais assimiler des journalistes à des nazis, c’est autre chose. Ce genre de « point Godwin » abîme durement le débat démocratique.
Depuis plusieurs années, dans de nombreux médias, LFI fait l’objet d’un dénigrement agressif. Le mouvement y est régulièrement présenté comme outrancier, dangereux, incompétent ou carrément factieux. Il est devenu le punching-ball d’une partie du commentaire politique – parfois prompte à s’engouffrer dans des brèches ouvertes par des pôles médiatiques situés à l’extrême droite, notamment dans l’orbite de la sphère Bolloré. Pas toujours : même contestable, la critique peut être étayée, argumentée et fondée. La liberté d’enquêter, y compris sur LFI, n’est pas négociable.
L’accumulation de séquences à charge nourrit le sentiment d’une hostilité systémique à l’égard des insoumis. Mais est-ce ainsi que doit réagir une force politique qui aspire à gouverner ? En démocratie, la presse – même imparfaite et toujours critiquable – est une institution indispensable au débat public. Oui, la presse en France « a mauvaise presse » auprès d’une majorité de la population. Oui, une défiance largement partagée envers les médias existe. Cette défiance est parallèle et équivalente à celle qui touche les acteurs politiques eux-mêmes. Mais on ne peut vouloir capitaliser sur cette défiance. Opposer le peuple lucide à une presse corrompue par le poids de l’argent, c’est jouer avec le feu démocratique.
Opposer le peuple lucide à une presse corrompue par le poids de l’argent, c’est jouer avec le feu démocratique. Choisir ses interlocuteurs voire ses contradicteurs alimentent substantiellement les accusations en faiblesse démocratique du mouvement de Jean-Luc Mélenchon.
L’ambiguïté insoumise mène à l’impasse. Dans un moment où leur place dans le débat public est contestée par de nombreux acteurs institutionnels, médiatiques et politiques, attaquer frontalement l’un des piliers de ce débat est contre-productif. Choisir ses interlocuteurs voire ses contradicteurs alimentent substantiellement les accusations en faiblesse démocratique du mouvement de Jean-Luc Mélenchon.
Les « nouveaux médias » – actifs dans l’espace des réseaux sociaux et souvent unipersonnels – apportent diversité des formats, renouvellement des récits, accès direct à des publics parfois délaissés. Ces acteurs – influenceurs comme ils se nomment eux-mêmes – sont rarement des journalistes, quand bien même ils participent au débat public et à l’écosystème informationnel contemporain. Ils ne sauraient se substituer aux rédactions structurées, où coexistent hiérarchisation de l’information et capacité d’enquête au long cours. Les grands titres, de la presse privée au service public, demeurent des lieux de confrontation d’idées, de production d’enquêtes et de reportages indispensables à la vitalité démocratique. Et ils ne sont pas un bloc homogène.
Dans son programme de 2022, Jean-Luc Mélenchon plaidait pour mettre fin à la concentration des médias et pour l’instauration d’un contrôle citoyen. Son ton est tout autre concernant les créateurs de contenu, comme en témoigne la « brochure collective » des insoumis mise en ligne il y a deux semaines : « Le surgissement des ‘chaînes’ YouTube, TikTok et autres fonctionnent comme un écho de la naissance de la presse d’opinion dans le processus de 1789. Camille Desmoulins, Jean-Paul Marat et le Père Duchesne ont leurs héritiers : femmes et hommes blogueurs, influenceurs, streameurs et autres. » Facebook, Google et X comme outils pré-révolutionnaires ? Mouais…
Instrumentaliser la défiance à l’égard des journalistes ou contourner les médiations critiques, c’est affaiblir un principe dont la gauche a historiquement été l’une des premières défenseuses. Une démocratie privée d’une presse libre, critique et pluraliste n’est plus une démocratie exigeante – elle devient un simple régime d’adhésion.
26.02.2026 à 13:09
Pierre Lebret
Déambulation dans les rues cubaines, à l’heure où la crise énergétique structure désormais toute la vie sociale.
Il est 5h30 du matin a la Finca de Marianao, quartier rural de La Havane. Plus d’électricité. Plus de ventilateur. L’air est irrespirable. La nuit a été lourde, compacte, presque immobile. Dans plusieurs zones de la capitale, les poubelles brûlent depuis trois ou quatre jours pour contenir l’accumulation des déchets. Une odeur âcre s’installe, mélange de chaleur stagnante et de détritus consumés. 6h, nous partons chercher du gaz, mais après quatre heures d’attente, le message transmis est celui de revenir dans dix jours pour avoir droit à une bonbonne.
L’avenue du Prado, l’avenue 23 sont presque vides. La ville semble suspendue, ralentie par l’épuisement. Je marche dans un silence inhabituel, traversé seulement par des visages que je reconnais, des sourires et des regards fatigués.
À Cuba, la majorité de la population attend un changement capable d’alléger le quotidien. Résoudre : un verbe que les Cubains entendent depuis trop longtemps. Le peuple, lucide, dénonce la violence du blocus imposé par les États-Unis. Mais il interroge aussi ses propres dirigeants. Beaucoup reprochent aux autorités leur manque d’anticipation, notamment dans la transition énergétique amorcée timidement dans les années 2010, ainsi que des réformes économiques engagées en pleine pandémie, dont les effets ont aggravé l’inflation et accéléré la précarisation.
À 11h, au Vedado, quartier autrefois animé de La Havane, les rues sont désertes. À 12h30, à Centro Habana, des enfants fouillent les poubelles pour se nourrir. Des images difficilement soutenables dans un pays qui a longtemps fait de l’éducation et des droits sociaux ses fiertés. Les visages portent la désillusion.
« Ce qui est angoissant, c’est cette incertitude constante », me confie une femme. « Il ne faut surtout pas tomber malade en ce moment », ajoute un autre. Certains évoquent des décès dans leurs familles, en province, où les conditions sont encore plus rudes : « Douze heures de coupure ? Tu es chanceux. À Santiago de Cuba, mon père a passé six jours sans électricité. »
La crise énergétique structure désormais toute la vie sociale. Sans courant, sans gaz, pas de conservation des aliments, pas de transport régulier, pas d’activité économique stable. Les familles cuisinent au charbon, parfois plusieurs jours d’affilée. Les déchets s’amoncellent. Chaque tâche quotidienne devient un défi. Les transports sont suspendus.
Les hôpitaux fonctionnent au ralenti. Lorsque l’électricité s’interrompt, certaines opérations se poursuivent à la lampe torche ou à la lumière des téléphones portables. D’autres sont reportées, annulées. La mortalité infantile augmente depuis plus de dix-huit mois, dans un pays qui affichait encore récemment parmi les meilleurs indicateurs du monde.
Les populations les plus vulnérables sont en première ligne : personnes âgées, malades chroniques, nourrissons — et plus de 30 000 femmes enceintes actuellement suivies par le système de santé. Dans un contexte de pénuries de médicaments, de coupures prolongées et de services hospitaliers sous tension, leur situation suscite une inquiétude croissante.
Les causes sont multiples. Des fragilités économiques structurelles accumulées depuis les années 1970. Une dépendance énergétique jamais véritablement résolue. Des réformes partielles, parfois tardives. Et un blocus américain renforcé, qui asphyxie les capacités d’importation, d’investissement et de financement. Un blocus qui n’est que violence. L’addition de ces facteurs crée un étau dont la population paie le prix.
Dans ce contexte extrême, je rencontre des jeunes qui veulent rester, créer, s’engager. Ils portent des projets artistiques et sociaux pour les enfants, pour les personnes âgées, pour leurs quartiers. Leur engagement est saisissant, émouvant. Mais je croise aussi une jeunesse prudente, parfois résignée, parfois inquiète de parler.
Face à cette urgence, l’aide humanitaire ne peut être une variable d’ajustement diplomatique. Elle ne devrait pas être conditionnée à des considérations politiques. Elle doit répondre à une réalité humaine immédiate.
Des pays comme le Mexique, l’Espagne ou le Chili ont apporté un soutien concret ces dernières semaines. Cet engagement, bien qu’insuffisant pour résoudre la crise structurelle, constitue un signal fort pour la population.
La France, attachée aux principes humanitaires et au droit international, peut et doit jouer un rôle plus affirmé. Apporter une aide d’urgence — médicale, alimentaire, énergétique — au peuple cubain ne revient pas à cautionner un système politique. Il s’agit de répondre à une situation de vulnérabilité manifeste. Il s’agit de solidarité.
Cuba traverse l’un des moments les plus critiques de son histoire récente. Beaucoup n’y croient plus. Beaucoup espèrent encore. Tous ressentent l’usure.
Cuba étouffe. Et avec elle, un peuple pris en étau entre le blocus criminel des États-Unis, des blocages internes — et l’attente d’un geste du monde.
25.02.2026 à 11:32
Pablo Pillaud-Vivien
Cette année, il manque les vaches au Salon de l’agriculture. Et cette absence en dit plus long que tous les discours. Après la dermatose nodulaire contagieuse, derrière les éléments de langage et les déambulations politiques sous haute sécurité, il y a surtout un modèle à bout de souffle.
Le Salon est censé être « la plus grande ferme de France ». Il est devenu le théâtre d’un malentendu national. D’un côté, une mise en scène politique qui persiste à parler de « réarmement productif », de compétitivité, de conquête des marchés. De l’autre, des agriculteurs qui disent leur fatigue, leur colère, leur sentiment d’abandon. La Confédération paysanne et la Coordination rurale ont boycotté le petit déjeuner présidentiel. La FNSEA préfère parier sur la prochaine PAC et la future présidentielle. Les lignes syndicales divergent, mais une chose est sûre : le malaise est profond.
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La bataille contre le Mercosur, parfois encore présentée comme une opportunité stratégique, est symptomatique : il incarne l’impasse d’un libre-échange mondialisé devenu dogme flagellant. Comment peut-on, d’un côté, exiger des agriculteurs français qu’ils respectent des normes environnementales et sanitaires parmi les plus strictes du monde et, de l’autre, ouvrir grand les portes à des importations produites dans des conditions sociales et écologiques incomparables ? Cette concurrence n’est pas seulement déloyale, elle est absurde. On ne peut pas prétendre défendre la souveraineté alimentaire et ratifier des traités pour la dissoudre.
Le problème n’est pas l’échange en soi. Il est dans le n’importe quoi du marché mondial dérégulé : produire toujours plus, toujours moins cher, pour des débouchés incertains, en écrasant les prix ici et en alimentant la surproduction là-bas. Le blé passe de 350 euros à moins de 200 euros la tonne. Les viticulteurs arrachent leurs pieds. Les éleveurs vendent à perte. Produire plus ne signifie plus gagner plus ; cela signifie souvent courir plus vite vers le précipice.
On parle souvent de crise agricole. Il faut parler de crise du métier d’agriculteur. Le nombre d’exploitations s’effondre. Les fermes s’agrandissent, s’endettent, se financiarisent. Un tiers des agriculteurs partira à la retraite dans dix ans. Qui reprendra ? À quel prix ? Avec quel horizon ?
Le Mercosur incarne l’impasse d’un libre-échange mondialisé. Comment peut-on, d’un côté, exiger des agriculteurs français qu’ils respectent des normes environnementales et sanitaires parmi les plus strictes du monde et, de l’autre, ouvrir grand les portes à des importations produites dans des conditions sociales et écologiques incomparables ?
Le revenu moyen, toutes filières confondues, masque des écarts vertigineux. Certains secteurs tirent leur épingle du jeu ; d’autres survivent à peine. Mais au-delà des chiffres, il y a une réalité sociale : des journées sans fin, une pression administrative permanente, une dépendance accrue aux banques, aux coopératives géantes, aux industriels de l’agroalimentaire et à la grande distribution. Le partage de la valeur reste le point aveugle.
La loi d’urgence agricole promise ne résoudra pas les défis et la crise si elle se limite à faciliter l’accès à l’eau, à assouplir les règles sur les phytosanitaires ou à encourager à produire davantage. La question n’est pas seulement quantitative. Elle est structurelle : que produit-on ? Pour qui ? À quel prix ? Avec quel impact écologique ? Avec quelle rémunération digne pour celles et ceux qui travaillent ?
Nous avons besoin d’agriculture. Nous avons besoin d’agriculteurs. Pas d’une agriculture sans paysans, pilotée par des tableurs et des marchés à terme. Pas d’une France qui importerait sa nourriture comme elle importe des biens industriels délocalisés. Pas d’un monde où l’alimentation serait une variable d’ajustement des traités commerciaux.
L’agriculture n’est pas un secteur parmi d’autres. Elle touche à l’intime : à notre culture et à notre santé, à nos paysages, à notre rapport au vivant. Réduire le Salon à un folklore annuel ou à une séquence de communication, c’est passer à côté d’une part essentielle du pays. C’est se fermer la possibilité de comprendre véritablement les Français, leur attachement à leurs territoires, leur inquiétude face au déclassement, leur demande de justice.
Il n’y aura pas de projet politique majoritaire qui ignore le monde agricole. Il n’y aura pas de transition écologique réussie contre les paysans. Et il n’y aura pas de République solide si ceux qui nous nourrissent ne peuvent plus vivre dignement de leur travail.
Cette année, au Salon, les vaches manquent. Mais ce qui manque surtout, c’est un cap.
25.02.2026 à 11:29
Pablo Pillaud-Vivien
À Lyon, le premier débat des municipales diffusé sur BFMTV a surtout agi comme un révélateur des faiblesses de Jean-Michel Aulas. Donné largement en tête des sondages (autour de 43% d’intentions de vote), l’ancien président du club de football, l’Olympique lyonnais, a affiché une fébrilité assez gênante à voir. Voulant mettre en cause le maire sortant Grégory Doucet, il s’est emmêlé les pinceaux sur des éléments judiciaires : il a voulu faire le beau, il s’est pris les pieds dans le tapis. Sur le fond, tout était flou : son programme, ses priorités budgétaires ou les contours de l’alliance politique disparate qui le soutient. L’exercice a rappelé une réalité simple : un débat ne fait pas une élection… mais il rappelle cruellement qu’une notoriété, une popularité et des sondages flatteurs ne tiennent pas lieu de colonne vertébrale politique. Mais le pire, c’est que ça ne l’empêchera sûrement pas de gagner.
25.02.2026 à 10:32
Loïc Le Clerc
Faut-il une « coalition des gauches » pour empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir ? Et si oui, dans quelles conditions, avec quelles concessions ? Voilà les questions qui travaillent la gauche espagnole.
En France, alors que la gauche est faible comme jamais dans l’histoire de la Cinquième République, les partis ont mis sur pied le NFP à deux semaines des législatives de 2024. Un accord électoral à l’arrache pour s’épargner le péril RN. En Espagne, où le clivage gauche/droite est très net et très stable – quasi 50/50 –, les prochaines élections législatives doivent se tenir en 2027. C’est donc avec plus d’un an d’avance que les partis de gauche se mettent en ébullition. Et ils ne manquent pas d’idées !
Nos voisins font face à la même menace fascisante : la droite traditionnelle (le PP) vendrait son âme aux néo-franquistes du parti Vox pour retrouver le pouvoir. Dans les sondages, cette coalition pourrait dépasser les 40% des voix – là où la coalition actuelle de Pedro Sanchez est créditée de 39% des suffrages. Le risque d’un basculement d’un gouvernement socialiste/gauche radicale vers un gouvernement droite/extrême droite est bien là.
Pour éviter ça coûte que coûte, l’initiative d’une « coalition des gauches » est venue… d’un Catalan. Et au royaume d’Espagne, ça n’est pas rien. Au Congrès (l’Assemblée espagnole), Gabriel Rufián est le porte-parole du groupe ERC (Esquerra Republicana de Catalunya, le parti de gauche indépendantiste catalan).
*** interlude technique ***
Au Congrès espagnol, on compte 20 partis. Le PP, Vox et l’Union du peuple navarrais composent l’opposition. La majorité du président du gouvernement Pedro Sanchez, elle, est une mosaïque politique faite de 6 partis de gauche nationaux et 11 partis « régionaux », plutôt indépendantistes, plutôt de gauche, mais on y trouve aussi la droite catalane et basque (entre autres, pour plus de détails reportez-vous aux « votes du deuxième débat d’investiture » de 2023).
Depuis 2023, la majorité de Pedro Sanchez tenait à trois sièges près. En octobre 2025, la droite catalane – Junts per Catalunya, présidé par Carles Puigdemont – a rompu son accord avec le gouvernement. C’est dire si la situation est sur un fil…
*** fin de l’interlude ***
Revenons à Gabriel Rufián. Le chef de file des indépendantistes catalans à Madrid « a peur ». Depuis l’été dernier, il travaille sa proposition d’un « bloc de gauche plurinational », une alliance entre tous les partis de gauche de la Péninsule, avec un programme commun et une répartition cohérente des candidatures (on ne met pas un Madrilène à Barcelone et vice versa). Selon lui, pour l’heure, « le compte n’y est pas ». Si les partis partent aux élections comme d’habitude, chacun sur son pré-carré selon ses intérêts propres, ils ne feront pas le poids au Congrès face au monolithe de la droite extrémisée. Il faudrait donc que tous ces partis, qu’ils soient « nationaux » ou « régionaux », s’unissent d’emblée aux élections, sur tous les territoires, pour « gagner des sièges sur Vox, province par province »… Ainsi, la gauche unie ferait bloc et, ensuite, on compterait les points au Congrès. Dans ce sens, pas dans l’autre.
Son tweet du 23 juillet 2025 a été un véritable tremblement de terre à gauche :
« Il est probable que des calculs et des intérêts particuliers empêcheront cet engagement historique de se concrétiser, mais alors les questions à se poser seront claires :
1) Quelqu’un aurait-il une meilleure idée (qui ne soit pas basée sur la magie) ?
2) Quel est l’intérêt d’avoir 2 ou 3 députés supplémentaires si c’est pour avoir [le président de Vox] comme vice-président ou [le secrétaire générale du PP] comme ministre de l’Intérieur ?
De toute façon, ils vont vous détruire politiquement.
Moins de pureté et plus d’intelligence. »
Depuis l’été 2025, Gabriel Rufián ne cesse de réitérer sa proposition. Toujours avec beaucoup de verve et de dramaturgie, sans beaucoup de succès… Au sein de son propre parti, sa proposition est vivement débattue. La secrétaire générale d’ERC, Elisenda Alamany, insiste sur le fait que la stratégie de son parti est de se présenter uniquement en Catalogne : « Évidemment, nous nous préoccupons de la montée de l’extrême droite, de la façon d’améliorer la vie des gens, et nous le ferons depuis la Catalogne ». Le président d’ERC, Oriol Junqueras – emprisonné en 2018 pour la déclaration d’indépendance de la Catalogne en 2017, puis gracié par Pedro Sanchez en 2021 – valorise quant à lui le modèle d’alliance des élections européennes, entre son parti et les autres partis de gauche indépendantiste d’Espagne, notamment les Basques.
Le problème, pour ERC, ce n’est pas que Gabriel Rufián soit un électron libre, mais une star de la politique. Grâce à ses interventions très médiatiques au Congrès, ses tweets acérés, ses punchlines qui font toujours mouche, le parti rayonne bien au-delà des frontières de la Catalogne. Et Gabriel Rufián voit plus grand. Il participe à des meetings avec la gauche madrilène. Avec un zèle qui ne cache pas ses ambitions personnelles. Il est même en tête des sondages chez les 35-55 ans pour succéder à Pedro Sanchez – un Catalan, indépendantiste, à la tête de l’État espagnol, on y croit !
Pourtant, sa proposition ne trouve aucun écho. Au Pays Basque, c’est non. Arnaldo Otegi, le secrétaire général d’EH Bildu, lui a répondu : « Nous pensons que les élections offrent l’opportunité au Pays Basque de s’exprimer en tant que pays. Malheureusement, la mode est à l’expression des partis. […] Si nous allons jouer au Bernabéu [le stade du Real Madrid, ndlr], nous voulons y aller avec l’équipe basque, pas chacun dans son coin. »
À Madrid, une autre gauche avance sans ces préoccupations « nationalistes ». Les alliés du PS au gouvernement se sont réunis le 21 février. Sumar (le parti de la ministre du travail Yolanda Díaz), IU (les communistes), Comuns (le parti de l’ex-maire de Barcelone Ada Colau) et Más Madrid (le parti de l’ex-maire de Madrid Manuela Carmena) se sont mis d’accord pour la création d’une alliance électorale. Podemos semble définitivement en dehors du jeu politique. Aux Madrilènes, sa secrétaire générale Ione Belarra rétorque : « Quatre députés courageux de Podemos valent mieux que cinq ministres de Sumar » ; et à Gabriel Rufián : « Autant voter tout de suite socialistes ». Constructif…
Gabriel Rufián entend bien prendre appui sur cette nouvelle alliance et persiste dans son idée. Voilà la base concrète qu’il lui manquait à Madrid : une gauche unie, non-socialiste, encline à prendre les causes des indépendantistes avec le plus grand sérieux. Toute la difficulté de son projet, c’est son caractère « plurinational ». En Espagne, il sera difficile de faire bouger les logiques électorales des partis « régionaux », bien souvent indépendantistes, qui pensent d’abord en termes de pays, au pluriel. Le péril de l’extrême droite est grand à Madrid, comme il est grand à chaque élection régionale, mais du point de vue d’un Basque ou d’un Catalan, ça n’est pas par une alliance de principe que la situation sera sauve.
Vous avez remarqué ? Les socialistes ne sont pas de la partie. Et c’est un des reproches fait à Gabriel Rufián : doit-on faire une union extraordinaire des gauches simplement pour que Pedro Sanchez sauve sa peau ? Le Catalan répond : « Si nous étions plus forts, nous rendrions les socialistes meilleurs [comprendre : plus à gauche, ndlr] […] Le seul débat, c’est comment on bat l’extrême droite. Le reste n’est que philosophie. » En attendant la suite, les sondages donnent raison à Gabriel Rufián : plus la gauche est unie, plus l’extrême droite recule.
24.02.2026 à 12:42
Pablo Pillaud-Vivien
Bousculé par les interdépendances du monde et les impérialismes voraces, l’État-nation demeure le cadre des souverainetés blessées. L’Ukraine montre que sans articulation entre le respect des identifications nationales et la maîtrise partagée de la mondialité, les frontières deviennent des lignes de feu.
Quatre ans après l’invasion, la guerre en Ukraine est un miroir qui reflète la brutalité de l’impérialisme, la fragilité des institutions internationales et de l’Europe, la faiblesse des solidarités proclamées, l’historicité du cadre de l’État-nation.
TOUS LES JOURS, RETROUVEZ L’ESSENTIEL DE L’ACTU POLITIQUE DANS NOTRE NEWSLETTER
L’invasion de l’Ukraine par la Russie n’est pas simplement une répétition des conflits d’équilibre traditionnels : elle est l’expression d’appétits impérialistes, d’un nationalisme exclusif et d’un système international où la souveraineté des peuples reste fragile face aux logiques de puissance.
Quatre ans après, le constat est sévère. Les États-nations se disent garants de la sécurité collective, mais ils demeurent prisonniers de leurs intérêts immédiats, de leurs calculs stratégiques, de leurs mémoires blessées. Le droit international existe, mais il reste suspendu au bon vouloir des puissants. Les résolutions s’accumulent, les sommets se succèdent, les déclarations solennelles abondent et, pourtant, la guerre continue. Le multilatéralisme, qui doit surmonter les anciennes rivalités, apparaît comme un théâtre diplomatique où les rapports de force priment sur les principes.
La difficulté n’est pas qu’en Ukraine. Le comprendre doit aider à promouvoir des solutions de paix plus durables. Comment y parvenir quand les appétits impérialistes sont puissants et que les questions coloniales et identitaires restent ouvertes ? Comment relier des peuples et des territoires quand les frontières ne correspondent ni aux aspirations démocratiques, ni aux consciences nouvelles, ni aux réalités culturelles ?
L’Europe agit, mais à reculons. Tant que la guerre ne s’étend pas directement à son territoire, tant que les marchés tiennent, tant que l’unité minimale des 27 est préservée, l’essentiel semble sauf.
Faisons un pas de côté. Chez les Kurdes, peuple fragmenté entre plusieurs États, la revendication d’autodétermination se heurte à des souverainetés contradictoires et à des équilibres régionaux instables. Chez les Palestiniens, la question coloniale et la négation persistante d’un État viable nourrissent un conflit où la paix semble de moins en moins un horizon. En Ukraine, la négation par Moscou de la légitimité nationale ukrainienne s’inscrit, elle aussi, dans une histoire impériale où l’identité russe est une construction permanente et devient prétexte à l’expansion.
Dans tous ces cas, la paix ne peut être une simple suspension des combats. Elle suppose une architecture politique capable d’articuler souveraineté, pluralité et justice. Elle exige de reconnaître que les identités nationales ne sont pas des essences figées mais des constructions traversées de contradictions. Ce que montrent ces conflits, c’est qu’une stabilité injuste finit toujours par exploser.
Face à cela, l’Union européenne donne le sentiment de gérer la guerre comme elle gère tant d’autres crises – en espérant qu’elles ne pourrissent pas trop vite et qu’elles se résolvent avec sa moindre implication. Certes, il y a eu des sanctions, des aides financières, des livraisons d’armes. Mais derrière ces décisions, une ligne domine : éviter l’embrasement direct, contenir les effets collatéraux, préserver l’unité interne, protéger ses propres équilibres économiques et politiques.
L’Europe agit, mais à reculons. Elle parle d’autonomie stratégique, mais continue de dépendre d’alliances extérieures pour sa défense. Elle proclame une diplomatie de paix, mais peine à formuler une initiative politique forte. Ce réflexe attentiste n’est pas nouveau. Face aux crises migratoires, aux dérives autoritaires en son sein, aux conflits à ses frontières, l’UE a souvent choisi de gagner du temps – parier sur l’usure, sur la normalisation, sur la capacité des événements à se stabiliser d’eux-mêmes. Tant que la guerre ne s’étend pas directement à son territoire, tant que les marchés tiennent, tant que l’unité minimale des 27 est préservée, l’essentiel semble sauf.
Mais l’histoire récente rappelle une évidence : l’absence de vision n’est pas une neutralité, c’est un choix. En différant une pensée stratégique sur une architecture de paix qui articule justice, sécurité et reconnaissance des peuples, l’Europe s’expose à subir les chocs plutôt qu’à les anticiper. S’armer n’est qu’aveux d’impuissance à penser le monde et à y agir.
Cette guerre, comme la plupart des guerres en cours, interroge l’horizon de l’État-nation. Il est bousculé par les évolutions du monde et des sociétés. Installé dans la lignée des révolutions des 18ème et 19ème siècles, il n’a pas perdu de son utilité fonctionnelle. Mais il doit intégrer les données nouvelles des sociétés et l’émergence d’un destin commun de l’humanité. Respecter la spécificité des nations, assurer la sécurité des peuples et assumer les interdépendances de la mondialité : c’est la clé, partout, en Ukraine comme ailleurs.
La paix ne viendra ni de la seule fatigue des combattants, ni de l’équilibre des forces, ni de l’attente prudente des chancelleries. Elle viendra – quand elle viendra – d’une volonté politique capable de relier les peuples plutôt que de les assigner, de reconnaître les blessures coloniales plutôt que de les enfouir, de mettre en cause les appétits impérialistes plutôt que de les contourner.
À défaut, nous continuerons de commémorer les anniversaires de guerres que nous n’aurons pas su empêcher – ni vraiment chercher à terminer.
24.02.2026 à 12:41
Loïc Le Clerc
La Macronie ne s’en cache plus : elle veut mettre fin à La France insoumise. Tout en cherchant à interdire tout bonnement le parti de Jean-Luc Mélenchon (on vous en a parlé ici), il faut aussi le vaincre politiquement. Aussi, Aurore Bergé passe la seconde. La ministre est omniprésente dans les médias – mais pas pour parler de son action ministérielle. Ce lundi sur BFMTV, elle saisit la perche tendue par le président du RN : « Si Jordan Bardella veut vraiment mettre en place le cordon sanitaire, il y a une chose très simple à faire, c’est retirer ses candidats dans les villes où LFI peut gagner et où il sait pertinemment que le RN n’a aucune chance ». Aurore Bergé se verrait-elle bien autour d’une table avec le RN pour négocier une répartition des circonscriptions ? Si elle maintient, pour l’heure, la ligne « ni RN, ni LFI », là voilà donc qui y ajoute cette nuance : si le RN peut nous aider à battre LFI, on prend. Aurore Bergé n’ose pas encore lui rendre la pareille. Pas encore…
23.02.2026 à 12:43
Roger Martelli
Après avoir réaffirmé que l’antifascisme demeure une exigence démocratique et non une dérive violente, l’historien revient sur les différentes conceptions de l’antifascisme pour alimenter la réflexion.
Nous vivons le temps des grandes inversions. L’antifascisme serait la source de toutes les violences et le RN la pointe avancée du combat contre l’antisémitisme. Le mensonge serait le prélude de la vérité et la rationalité des Lumières le berceau du totalitarisme. Quant à LFI, elle serait plus dangereuse que le RN pour la démocratie. Face à ce renversement stupéfiant, un sursaut est désormais vital.
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L’antifascisme n’a rien perdu de sa vertu. Nous vivons une période d’incertitude mondiale, de choc des civilisations en guerre contre le terrorisme, d’angoisse de ne plus être chez soi en obsession du grand remplacement, d’état d’urgence en état d’exception. Le doute s’est installé, la confiance dans la démocratie s’est effritée, les peurs se sont accrues et le ressentiment a prospéré. Désormais, ce ne sont plus seulement des groupuscules néonazis qui s’affichent, mais des pans entiers de l’espace politique et même des États qui cheminent vers la droite extrême. « Néo » ou « post », l’esprit du fascisme a repris un peu partout du poil de la bête.
Le combattre nous place d’abord sur le terrain des idées. En 1941, alors que le monde s’embrasait, le philosophe communiste Georges Politzer, un Hongrois devenu passionnément français et résistant, prit la plume pour démanteler la doctrine nazie. À l’idéologue du nazisme Alfred Rosenberg, qui venait de prononcer un discours intitulé Sang et Or, il répliqua par deux textes, l’un publié dans la revue communiste clandestine, La Pensée (« L’obscurantisme au 20ème siècle »), l’autre diffusé en brochure (Révolution et contre-révolution au 20ème siècle). Il éreintait pièce par pièce les théories de « l’esprit racial », les dénonciations fumeuses des Lumières, la pensée irrationnelle, le mépris de l’histoire et la haine des révolutions populaires et démocratiques. Il leur opposait à la fois la lutte des classes et l’humanisme des Lumières, la fibre sociale et l’idée républicaine, la combativité militante et la haine de la mort. Un an plus tard, il était arrêté, torturé et fusillé. Mais son œuvre a survécu à celle de son piètre opposant nazi.
Aujourd’hui encore devrait s’imposer l’idée que la dénonciation argumentée ne suffit pas. Face au ressentiment nourri par la perte d’espérance, la cohérence d’une perspective émancipatrice peut seule rétablir dans leur dignité consciente ceux qui en ont été privés. Les tons belliqueux, les mâles postures et les slogans soigneusement peaufinés n’y parviendront pas, pas plus que la liste sans fin de promesses auxquelles on ne croit plus guère. Ce qui manque, au refus moderne de l’extrême droite, c’est plutôt la cohérence des valeurs, des critères, des méthodes pour faire de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité des principes organisateurs et pas des mots creux.
Être antifasciste aujourd’hui, ce n’est donc pas lever le poing ou en menacer l’adversaire, mais construire une stratégie partagée pour faire majorité contre l’inacceptable. Pour y parvenir, mieux vaut certes qu’existe une gauche bien à gauche, capable de donner le ton à toute la gauche. Mais cette gauche n’arrivera à rien si elle continue, comme ce fut le cas au temps de « classe contre classe », de s’imaginer qu’elle est la seule voix de gauche. La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures. Tout est possible, lançait un socialiste de gauche en 1936 : sans doute… pour peu que les conditions majoritaires en soient réunies.
L’antifascisme est né en même temps que le fascisme, dans une Europe et un monde que la Première Guerre mondiale avait bouleversés et « brutalisés ». Les fascismes firent des Lumières, de leur tolérance et de leur passion pour l’égalité, les responsables d’un amollissement coupable et du déclin irrémédiable de toute « civilisation ». La pureté de la race, le culte de l’élite et du chef, le dédain de l’esprit démocratique et l’exaltation de la violence furent ainsi au cœur de groupements fondés sur le ressentiment. Soudés par un bric-à-brac idéologique qui ne manquait pourtant pas de cohérence, les fascismes se sont construits à partir de noyaux militarisés pratiquant une violence de masse meurtrière. Ils firent, de la haine à l’égard du mouvement ouvrier et de l’histoire révolutionnaire démocratique, les fondements d’une révolution au sens ancien du terme : le retour à un équilibre ancien où la force vitale de quelques-uns prévalait sur la masse apathique des dominés. Une contre-révolution absolue, mais au nom de la révolution : grande nouveauté de ces temps d’orage…
L’antifascisme fut la réponse à cette poussée. Il fut porté par l’effroi devant l’ampleur croissante de la menace et marqué lui aussi par la violence qu’avait générée le choix guerrier d’août 1914. Dans l’Italie de l’immédiat après-guerre et dans l’Allemagne brisée par la défaite, les antifascistes s’instituèrent en remparts contre la violence de masse. Tout naturellement, le noyau de cet antifascisme historique se construisit autour de l’appel à l’auto-défense.
Communistes, socialistes et, dans une moindre mesure, démocrates, républicains et catholiques s’essayèrent à lutter contre la violence fasciste en créant leurs propres armées. En Italie, ce furent les « Arditi del popolo » ; en Allemagne, le « Front de fer » socialiste avec son logo des trois flèches et « l’Action antifasciste » des communistes, avec son noyau du « Front rouge ». Les « antifas » sont nés de là.
La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures.
Cette phase de l’antifascisme fut héroïque et tragique. Elle enregistra quelques rares succès sur le terrain et déboucha sur un échec cuisant en Italie et en Allemagne, pour au moins trois raisons. Alors que les extrêmes droites concentraient leurs forces, les antifascismes se dispersaient. Alors que la violence était au cœur de la doctrine fasciste, elle contredisait l’humanisme fondamental de ses adversaires. Enfin, la violence cultivait l’engagement minoritaire, quand la majorité est le fondement de l’élan démocratique. L’auto-défense pouvait trouver des échos dans une partie du peuple ouvrier méprisé, mais il tenait en marge ces masses qui « font » l’histoire. Elle fut donc courageuse, mais n’enraya pas la montée des fascismes. Elle fut populaire, mais ne toucha pas le plus grand nombre, dans cette guerre civile européenne qui ne trouva son terme qu’en 1945, au prix d’une guerre apocalyptique.
Ce ne furent pas les « antifas » qui, pendant un moment, laissèrent entrevoir une issue à la barbarie : ce fut le grand mouvement du « Front populaire ». En France notamment, ce mouvement prit une dimension massive, parce qu’il raccordait enfin le mouvement ouvrier et la gauche politique, qu’il retrouvait la conjonction historique de l’esprit républicain et de la mobilisation révolutionnaire et parce qu’il ne se contentait pas d’être un mouvement « anti ». Dans l’esprit de la « République démocratique et sociale », le Front populaire ne fut pas d’abord celui des « antifas », mais celui « du Pain, de la Liberté et de la Paix ».
Pour en arriver là, il n’a pas suffi de prolonger le premier antifascisme. Il y eut de la rupture dans le mouvement conduisant au Front populaire. La première fut dans l’abandon de la grande concurrence des antifascismes. Les socialistes finirent par oublier qu’ils avaient contribué à l’écrasement des soulèvements européens des années 1918-1924. Quant aux communistes, ils renoncèrent à voir dans les socialistes des « sociaux-fascistes ». Bien plus, ils cessèrent considérer que la démocratie portait en elle-même, et de façon inexorable, vers le fascisme, ou que tout partisan du capitalisme et de l’économie de marché était, à plus ou moins long terme, voué à se soumettre à la dictature. La convergence des gauches se réalisa, déstabilisa les fascismes français et permit la victoire de second tour.
Le refus des Lumières reste le carburant principal de celui de la démocratie. Il fut celui des fascismes d’hier, de l’extrême droite aujourd’hui. Aujourd’hui comme hier, le combat contre l’extrême droite est une exigence première. Il suppose de la détermination, de la vigilance et de la rigueur. Il implique de cultiver la mémoire, sans s’imaginer que l’histoire se rejoue à l’identique. L’antifascisme reste en cela une boussole, qui n’appartient à personne en particulier. Elle est un état d’esprit et pas un bloc, un mouvement par nature composite, qui ne se renforce pas en écartant, mais en s’ouvrant à d’autres.
Les « antifas » d’aujourd’hui en sont partie prenante ? Sans doute, mais ils n’en sont ni la tête ni le cœur, ni épouvantails ni héros. Eux-mêmes d’ailleurs auraient intérêt à peser ce qui fut l’expérience du 20ème siècle : la violence est parfois un passage obligé, mais qu’il faut conjurer, parce que son expansion ne sert que l’inhumanité qui nous conduit vers le pire. L’auto-défense « populaire » – mais où sont les ouvriers ? – ne vaut pas la détermination du grand nombre et la force du projet d’émancipation individuelle et collective.
Combattre ce qui doit être combattu, mais rassurer ceux que la peur conduit au repli ; mobiliser les forces qui aspirent à un autre monde, mais en faisant tout pour apaiser le monde tel qu’il est et qui risque d’être de plus en plus invivable… Le parti pris de l’antifascisme a pu et peut conduire à des erreurs, des fautes et même à des crimes. Mais sa négation nourrit la bête immonde. Elle n’a pas besoin de ce renfort.
23.02.2026 à 12:43
Pablo Pillaud-Vivien
Selon une enquête de L’Humanité, des échanges internes datant de l’automne 2025 révèlent une réalité beaucoup plus inquiétante que les opérations de communication soi-disant non violentes de Némésis. Dans une boucle Telegram, des responsables du collectif « fémonationaliste » discutent avec des cadres d’Audace Lyon de la manière la plus efficace de faire venir des militants antifascistes sur un campus lyonnais pour ensuite en découdre. Les militantes proposent de servir d' »appâts », d’organiser une action visible – comme une distribution de tracts – pour attirer les antifas. Les groupes de nervis se tiennent prêts à bastonner. Le tout filmé, pour bien montrer que ce sont les antifas qui ont frappé les premiers. Loin de toute image policée, le collectif assume ainsi une logique d’escalade où la mise en scène victimaire se révèle une fabrication de guet-apens.