16.07.2026 à 09:00
Jacques-André Fines Schlumberger
L’investigation de service public, un contre-pouvoir sans équivalent
En avril 2026, après plusieurs mois de travaux sous haute tension de la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de
L’investigation de service public, un contre-pouvoir sans équivalent
En avril 2026, après plusieurs mois de travaux sous haute tension de la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, les députés ont adopté – à 12 voix pour et 10 voix contre – la publication d’un rapport de 551 pages sur l’audiovisuel public, dont le député Charles Alloncle a été le rapporteur. Ces travaux avaient été lancés à la demande de l’UDR (Union des droites pour la République) – parti politique d’extrême droite fondé en 2012 par Éric Ciotti, dorénavant allié du Rassemblement national –, à la suite des accusations de proximité des journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen envers la gauche. La Société civile des auteurs multimédia (Scam) – composée de documentaristes, de journalistes, d’écrivains, de traducteurs ou encore de photographes – est une société de gestion collective des droits d’auteur, qui représente 59 000 membres auprès des producteurs, des éditeurs et des pouvoirs publics. Dans le même temps que le rapport Alloncle, la Scam a rendu publique une contre-enquête visant à mettre en lumière « tout ce que le rapport Alloncle passe volontairement sous silence ».
Pour les auteurs de la contre-enquête, « les angles d’attaque retenus contre le service public français sont, mot pour mot, ceux qui ont conduit depuis 2025, aux États-Unis, au démantèlement d’une partie de l’écosystème des médias publics (PBS, NPR, CPB) ». La manière dont se sont déroulées les auditions est révélatrice de cette méthode : « s’arrêter sur des points très précis, à la limite de l’anecdotique, afin de nourrir la thèse préétablie selon laquelle le Service public de l’audiovisuel coûterait trop cher, serait mal géré, confisqué par des “favorisés” et biaisé dans l’exercice du pluralisme », et où « seuls les éléments à charge ont été retenus et répétés dans les interventions médiatiques du rapporteur ». Sans être un « plaidoyer complaisant » pour le service public, le rapport de contre-enquête s’organise en quinze chapitres répartis en deux parties et commence par rappeler « des principes du Service public de l’audiovisuel, son histoire et le contexte dans lequel la commission d’enquête a vu le jour », puis s’attache à révéler ce que « la commission Alloncle n’a pas dit », avant de proposer dix conclusions étayées à partir de 150 sources publiques, parmi lesquelles la Cour des comptes, l’Arcom, le Sénat, le Conseil constitutionnel, Médiamétrie ou encore le CNC.
Les auteurs du rapport s’attachent en particulier à analyser, au chapitre 10, combien l’investigation de service public est un contre-pouvoir sans équivalent. Le journalisme d’investigation audiovisuel français repose presque entièrement sur le service public, et trente-deux des trente-six prix Albert-Londres audiovisuels décernés depuis 1989 ont été produits ou diffusés par des médias publics. Aucune radio privée ne finance de cellule d’investigation structurée. Aucune chaîne commerciale gratuite ne produit d’émission hebdomadaire comparable en termes d’impact sociétal. Radio France est la seule radio française à disposer d’une cellule d’investigation permanente, au sein de laquelle douze journalistes mènent des enquêtes de plusieurs mois, avec un dispositif multisupport allant du grand format mensuel « Révélations » aux podcasts natifs, tandis que RTL, RMC ou Europe 1 n’ont rien d’équivalent. Et les résultats sont bien concrets, comme l’alerte nationale sur les PFAS dans l’eau du robinet, les révélations sur les filtrations non conformes de Perrier et de Nestlé Waters, l’enquête sur les airbags Takata ayant déclenché des rappels massifs chez les grands constructeurs automobiles, les révélations #MeToo à Air France ayant conduit à une convocation ministérielle, ou encore la mise au jour de fraudes contre l’assurance maladie.
Sans équivalent dans le privé, l’utilité publique de ce journalisme ne fait aucun doute. France Télévisions porte, pour sa part, deux piliers de l’investigation télévisée : « Complément d’enquête » depuis 2001 et « Cash Investigation », produit par Élise Lucet, depuis 2012, dont les enquêtes ont régulièrement provoqué des décisions politiques et des changements législatifs, sur les pesticides, l’amiante, le lobbying agroalimentaire ou les conditions de travail dans la grande distribution. En 2025, son enquête sur les activités périscolaires parisiennes a conduit la Mairie de Paris à des mesures concrètes, sous pression nationale. « Complément d’enquête », lui, s’inscrit dans les grands consortiums internationaux – Panama Papers, Pegasus Project, Forbidden Stories –, et traite de sujets que les médias commerciaux sous contrainte économique ne peuvent pas se permettre d’explorer, notamment les ingérences étrangères, telles que les crimes de guerre ou la surveillance d’État. Face à ce dispositif, le secteur privé fait pâle figure. TF1 et M6 proposent des formats magazine, pas d’investigation à proprement parler. Les chaînes d’information en continu privilégient les talk-shows. Quant aux radios privées, elles ne disposent d’aucune émission dédiée. Supprimer le service public audiovisuel, ce serait donc supprimer la quasi-totalité du contre-pouvoir journalistique audiovisuel français. Ce ne serait pas une réforme, mais une amputation, une ligne politique toutefois parfaitement assumée par Marine Le Pen et l’extrême droite française.
Rapport de contre-enquête sur l’audiovisuel public, tout ce que le rapport Alloncle passe volontairement sous silence, Société civile des auteurs multimédia (Scam), 24 avril 2026.
15.07.2026 à 09:00
Cédric Leterme
Du 16 au 21 février 2026, c’était au tour de New Delhi, en Inde, d’accueillir un sommet international sur l’IA, après ceux de Bletchley Park (en Angleterre) en 2023, de Séoul en 2024 et de Paris
Du 16 au 21 février 2026, c’était au tour de New Delhi, en Inde, d’accueillir un sommet international sur l’IA, après ceux de Bletchley Park (en Angleterre) en 2023, de Séoul en 2024 et de Paris en 2025 – ce dernier déjà coorganisé par le géant asiatique. L’occasion de faire entendre d’autres voix et d’autres priorités dans un débat mondial jusqu’ici dominé par des pays et des acteurs issus du Nord. Les résultats restent toutefois largement symboliques, tandis que le rôle de vitrine commerciale pour le pays hôte et pour les entreprises du secteur était à nouveau évident.
Cinq jours de rencontres, 250 000 visiteurs attendus : l’Inde avait vu grand pour cette quatrième édition du Sommet sur l’impact de l’intelligence artificielle – la première dans un pays du « Sud global ». Et pas n’importe quel pays. Le plus peuplé du monde, pilier des BRICS+ et défenseur de longue date d’une troisième voie en matière d’industrialisation et de souveraineté numérique, l’Inde est également un marché clé qui aiguise de nombreux appétits. Conscient de la portée symbolique de l’événement, le président brésilien Lula avait ainsi déclaré que « ici, à Delhi, le monde numérique retrouve sa patrie », en soulignant que « ce sont des mathématiciens indiens qui nous ont légué, il y a plus de deux mille ans, le système binaire qui allait structurer l’informatique moderne »1. C’est donc peu dire que les attentes étaient élevées autour de ce sommet, en particulier du côté des autorités indiennes, bien décidées à le marquer de leur empreinte.
En commençant par l’intitulé même de la rencontre, rebaptisée « Sommet sur l’impact de l’IA » pour insister sur les conséquences concrètes de ces technologies dans des domaines comme la santé, l’éducation ou plus largement le développement. C’était également le cas dans la terminologie du programme et des thématiques mises en avant, comme l’expliquait une journaliste dès le premier jour : « Le thème principal s’appuie sur trois “sutras” – terme sanskrit désignant des principes fondamentaux : les personnes, la planète et le progrès ; quant aux groupes de travail, ils sont répartis en sept catégories, appelées “chakras” »2. Enfin, en termes de contenu, les organisateurs voulaient insister sur les enjeux d’accessibilité, de démocratisation ou encore de diversité culturelle, cruciaux pour de nombreux pays en développement, tout en mettant en avant l’approche indienne dans des domaines comme les « infrastructures publiques numériques » (Digital Public Infrastructure, DPI) ou l’open source, par exemple3.
Un succès diplomatique, a minima
Le résultat, selon l’expert Konstantinos Komaitis, fut un sommet qui « a incontestablement réorienté le débat mondial, l’éloignant d’une poignée de cercles d’élites pour le rendre plus représentatif sur le plan géographique. Pour la première fois, des pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie ont joué un rôle central dans la définition du ton – sinon encore du fond – de la gouvernance de l’IA »4. Autre motif de satisfaction pour New Delhi : l’adoption d’une déclaration finale signée par plus de 90 pays et organisations internationales, y compris le Royaume-Uni et les États-Unis, qui avaient pourtant boudé la Déclaration de Paris un an plus tôt (voir La rem n°73-74, p.22). Un succès diplomatique toutefois obtenu au prix du plus petit dénominateur commun. Certes, des principes importants ont été rappelés (souveraineté, inclusivité, partage des bénéfices…), mais sans le moindre engagement contraignant et, surtout, en laissant de côté des sujets jugés trop sensibles5, à l’image des rivalités géopolitiques ou de la guerre commerciale lancée par Washington, notamment pour défendre son industrie numérique (voir La rem, n°75, p.66).
De quoi pousser des observateurs comme Amber Sinha – directeur du réseau d’ONG European Digital Rights (EDRi), lui-même d’origine indienne – à aller jusqu’à parler d’une « opportunité manquée » de la part de New Delhi dans un contexte de guerre froide numérique croissante entre les États-Unis et la Chine : « Alors que New Delhi a conclu ces derniers mois des accords commerciaux stratégiques avec d’autres puissances intermédiaires, ce sommet aurait pu offrir l’occasion de renforcer la coordination et la diplomatie, en s’engageant à mettre en commun des ressources et à tirer parti des marchés communs entre puissances intermédiaires qui cherchent à briser la domination américano-chinoise, sous l’impulsion d’un pays du “monde majoritaire” »6. Or, non seulement les ambiguïtés stratégiques – et la crainte d’un échec diplomatique – des autorités indiennes ont fragilisé cette perspective, mais, en outre, la priorité du sommet était peut-être ailleurs.
Importance des intérêts commerciaux
En effet, toujours selon Sinha, il était évident que « tant la France que l’Inde ont abordé ces sommets comme des événements commerciaux, avec un objectif économique clair qui primait sur tous les autres : attirer les investissements du secteur privé dans des projets nationaux liés à l’IA ». Un objectif atteint, puisque des investissements records ont été annoncés en Inde en marge du sommet de la part d’entreprises en vue comme Microsoft, Nvidia ou encore OpenAI pour les prochaines années7, illustrant au passage toutes les contradictions d’une « troisième voie numérique indienne » très dépendante d’opérateurs étrangers pour sa concrétisation. D’ailleurs, plus largement, au-delà de la rhétorique et des symboles mobilisés autour du sommet, les contenus des discussions et les participants tournaient majoritairement autour du monde de l’entreprise, « avec une participation relativement faible de la société civile et peu de possibilités de mener des discussions constructives sur les inconvénients de cette technologie et les meilleures approches en matière de réglementation »8.
Reste que le sommet de New Delhi a constitué une nouvelle étape dans l’histoire récente de la gouvernance mondiale de l’IA9. Malgré ses réelles lacunes, cette étape pourrait d’ailleurs nourrir des résultats plus ambitieux, comme dans le cadre du premier « Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA » qui débutera au mois de juillet 2026, à Genève, sous l’égide des Nations unies – une initiative qui s’inscrit dans le prolongement du Pacte numérique mondial adopté en 2024 (voir La rem n°72, p.5). Étonnamment, toutefois, la Déclaration de New Delhi ne comporte aucune mention concernant ces développements onusiens, alors même que l’ONU offre l’un des très rares cadres multilatéraux et universels au sein desquels ces discussions peuvent avoir lieu. Pour Komaitis, d’ailleurs, « la différence entre un sommet organisé au niveau national et un mécanisme multilatéral des Nations unies ne se limite pas à une simple question de procédure. Elle traduit une évolution de la diplomatie de prestige vers la gouvernance collective, et des déclarations de principe vers la mise en place de cadres d’action ». Dès lors, toujours selon lui, « si Delhi devait marquer le début d’un leadership issu des pays du Sud, son impact dépendra en fin de compte de sa capacité à s’articuler efficacement avec les nouvelles structures des Nations unies et à alimenter les processus parallèles, notamment le prochain dialogue mondial sur l’intelligence artificielle »10.
Sources :
13.07.2026 à 08:30
Jacques-André Fines Schlumberger
Alors que les journalistes et les enquêteurs spécialistes de l’OSINT disposent dorénavant d’outils d’intelligence artificielle capables de traiter des volumes considérables de contenus audiovisuels, il n’a pourtant jamais été aussi difficile de
Alors que les journalistes et les enquêteurs spécialistes de l’OSINT disposent dorénavant d’outils d’intelligence artificielle capables de traiter des volumes considérables de contenus audiovisuels, il n’a pourtant jamais été aussi difficile de certifier l’authenticité d’une image ou d’une vidéo.
L’OSINT (Open Source Intelligence), renseignement à partir de sources ouvertes (voir La rem n°68, p.82), est une démarche qui consiste à extraire des informations du traitement de données librement accessibles. Forensic Architecture en Angleterre, Bellingcat au Pays-Bas, ou encore Witness aux États-Unis sont quelques-unes de ces organisations qui regroupent des journalistes et des enquêteurs en ligne, spécialisés dans la vérification des faits et dans le renseignement à partir de sources ouvertes. C’est l’affaire du vol MH17 en 2014 qui a révélé l’existence de Bellingcat, cette organisation non gouvernementale fondée la même année par le journaliste britannique et ancien blogueur Eliot Higgins. Le Boeing de Malaysia Airlines, connu sous le numéro du vol MH17 et abattu au-dessus du Donbass, a été identifié comme victime d’un missile russe grâce à la reconstitution, photo par photo, du trajet du lanceur depuis la Russie jusqu’à l’Ukraine – le tout à partir de publications de civils sur les réseaux sociaux, d’images de Google Street View et de données d’ombres portées, ayant permis de dater les clichés.
Or, aujourd’hui, le développement des IA génératives bouscule les fondements du renseignement à partir de sources ouvertes. Les juristes et chercheuses Georgia Edwards, Zuzanna Wojciak et Shirin Anlen, toutes trois membres de l’équipe de l’organisation Witness – spécialisée dans l’utilisation de la vidéo pour la défense des droits humains –, ont récemment publié, sur le site du Reuters Institute for the Study of Journalism de l’Université d’Oxford, un article pointant une grave contradiction : d’un côté, les modèles génératifs de nouvelle génération comme Veo 3 (Google DeepMind) ou Sora 2 (OpenAI) créent des contenus audiovisuels d’un réalisme suffisant pour brouiller les critères traditionnels d’authenticité ; de l’autre, les grands modèles de langage, désormais intégrés dans les flux de vérification, produisent des réponses probabilistes qu’aucun tiers ne saurait reproduire à l’identique en raison du côté aléatoire de l’algorithme, ce qui contredit le principe fondateur du renseignement à partir de sources ouvertes, qui impose que toute vérification soit reproduite par quiconque dispose des mêmes sources.
La discordance entre ces deux approches s’est notamment illustrée lors d’un épisode survenu à Téhéran en juin 2025. Une vidéo présentée comme l’enregistrement d’un écran de vidéosurveillance, diffusée par les médias d’État iraniens, montrait les dégâts causés par une frappe israélienne sur l’immeuble de Borhan Street, à Tajrish. Si la réalité de la frappe et des victimes civiles a été confirmée, le statut de cette vidéo est toutefois demeuré ambigu. Des fact-checkers l’ont validée par géolocalisation, tandis que des experts en détection d’IA ont identifié des artefacts numériques suspects, en particulier des flous localisés pouvant suggérer une retouche a posteriori. Ce cas illustre une complexité inédite, puisque la géolocalisation d’une vidéo, longtemps considérée comme l’ancre ultime de la vérification en renseignement à partir de sources ouvertes, établit qu’un événement a pu se produire en un lieu donné, sans toutefois garantir l’authenticité du contenu. Ainsi, les chercheuses de l’organisation Witness sont parvenues à montrer que ChatGPT ou Gemini, soumis à des images générées entièrement par intelligence artificielle imitant des caméras de vidéosurveillance, à Gaza ou encore à Times Square, certifient avec assurance leur authenticité, allant même jusqu’à préciser des coordonnées ou des éléments de contexte inventés.
En 2025, les équipes de Full Fact, autre organisation britannique de renseignement à partir de sources ouvertes, ont également révélé que Grok, le grand modèle de langage développé par Elon Musk, et Google Lens, le programme de reconnaissance d’image et de texte de Google, avaient qualifié d’authentiques des images générées par IA représentant une prétendue attaque dans un train, y ajoutant des détails contextuels comme des itinéraires et des noms de gares, pour renforcer l’illusion. Mais « les LLM ne “vérifient pas les faits” au sens traditionnel du terme ; ils génèrent des sorties probabilistes, produisant le token statistiquement le plus probable plutôt que d’évaluer la vérité factuelle. Cela peut conduire à des “hallucinations” », rappellent les chercheuses.
La fragilité de ces modèles face à la chronolocation – technique qui consiste à déterminer quand une image ou une vidéo a été prise – est tout aussi préoccupante. Soumise à une image falsifiée du supermarché de Kout, en Irak, incendié en juillet 2025, le restituant dans son état antérieur, et dotée d’un faux horodatage au 15 octobre 2025, l’IA générative de Google, Gemini, a d’abord validé la cohérence de l’heure grâce aux ombres et à l’activité de la rue, sans repérer immédiatement l’erreur flagrante concernant la destruction du bâtiment. Ce n’est qu’après avoir été explicitement interrogé sur cette incohérence que le modèle a alors évoqué l’incendie. Or, ce biais temporel constitue un puissant vecteur de désinformation, notamment dans des contextes de crise où la vérification d’images ou de vidéos doit être établie sans délai.
La chronolocation repose sur l’analyse croisée de plusieurs indices visuels : la direction et la longueur des ombres portées donnant la position du soleil, donc l’heure et la saison ; la végétation, comme le feuillage ou la floraison ; les conditions météorologiques comparées aux archives météorologiques disponibles en sources ouvertes, mais aussi des indices culturels ou commerciaux, comme une affiche publicitaire, une plaque d’immatriculation, un modèle de véhicule, qui permettront de valider ou d’invalider une fourchette temporelle. Combinée avec la géolocalisation, la chronolocation constitue ce que les enquêteurs en renseignement à partir de sources ouvertes appellent une « ancre spatio-temporelle », qui sert à confirmer qu’une image représente bien tel lieu, à telle date et à telle heure. Or, c’est précisément cette ancre spatio-temporelle que les IA génératives les plus récentes apprennent à simuler, tout en étant incapables de les détecter lorsqu’elles sont utilisées pour vérifier l’authenticité d’une image ou d’une vidéo.
Face à ces défis, les chercheuses formulent trois orientations. La première est le renforcement de la transparence documentaire, car « documenter chaque étape du processus et citer chaque source audiovisuelle de manière à ce que d’autres puissent les reproduire reste l’un des atouts majeurs » du renseignement à partir de sources ouvertes. La deuxième est la valorisation de l’expertise contextuelle de terrain. Selon les autrices, « les enquêteurs ayant une connaissance approfondie des nuances sociales, politiques et linguistiques locales sont bien mieux équipés pour détecter les manipulations de l’IA et ses échecs subtils ». Enfin, la troisième orientation vise à ce que « les praticiens de l’OSINT doivent cultiver une maîtrise de l’IA elle-même. Et pas seulement de la façon dont les modèles génératifs représentent le réalisme et manipulent les perceptions des preuves, mais aussi de la façon dont ils façonnent la confiance épistémique par leur seule échelle et leur capacité à nier de manière plausible. La vérification requiert désormais une double littératie : la maîtrise des méthodes traditionnelles en sources ouvertes et la compréhension technique des comportements, des biais et des affordances de l’IA ».
La preuve par la vidéo fonctionne encore. À Minneapolis, début 2026, des agents fédéraux de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) déployés dans le cadre des opérations d’expulsion massives lancées par l’administration Trump ont tué deux citoyens américains lors de raids. Des vidéos filmées par des passants et des témoins ordinaires ont très vite circulé en ligne, montrant le déroulement des faits et contredisant point par point la version officielle des agents, au point que l’administration de Donald Trump a dû annoncer le retrait des agents du Minnesota. Par la suite, un procureur fédéral a demandé l’abandon des charges dans l’une des affaires les plus médiatisées après que des vidéos ont établi sans équivoque que les déclarations des agents fédéraux étaient mensongères. Et, pour Sam Gregory, directeur exécutif de Witness, « c’est clairement une confirmation que nous pouvons encore montrer ce qui est réel avec la vidéo. Mais le fait que ce soit presque un scénario optimisé réaffirme à quel point ce moment est difficile ». Minneapolis réunissait, en effet, des conditions particulièrement favorables : une ville de taille moyenne facile à couvrir ; un déploiement fédéral massif et donc visible ; une communauté militante organisée et entraînée à filmer ; une multiplicité de sources audiovisuelles et, notamment, des caméras de surveillance, des vidéos réalisées par les passants avec leur téléphone et leur caméra embarquée. Ce qui revient à dire que la vidéo tient encore comme preuve, à partir du moment où elle est irréfutable, mais que la moindre suspicion de manipulation suffira désormais à fragiliser l’authenticité de ce qu’elle révèle.
Sources :