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28.05.2026 à 08:00

« Bulle IA » : la Bourse valide le scénario du pire

Alexandre Joux

Valorisation géante pour les « Sept Magnifiques », investissements records dans les start-up qui reposent sur un double pari… des licenciements en série et l’émergence d’un oligopole dans le secteur de l’intelligence artificielle.

Les alertes autour d’

Texte intégral (2705 mots)

Valorisation géante pour les « Sept Magnifiques », investissements records dans les start-up qui reposent sur un double pari… des licenciements en série et l’émergence d’un oligopole dans le secteur de l’intelligence artificielle.

Les alertes autour d’une « bulle IA » se multiplient. Sam Altman, à la tête d’OpenAI, puis Sundar Pichai, à la tête d’Alphabet, ont ouvertement évoqué un risque d’emballement autour de l’IA, même si la majorité des analystes sont convaincus de la révolution en cours, après celle de l’informatique, du logiciel et de l’internet qui, chacune, fut à l’origine de bulles et de krachs plus ou moins violents. La comparaison avec la bulle internet de l’an 2000 éclaire le phénomène en cours. Cette comparaison est pertinente sur plusieurs points : la valorisation des entreprises de l’IA cotées en Bourse ; la nature du financement des start-up de l’IA ; les promesses de transformation du monde du travail, de l’économie et de la société dans son ensemble.

En 2000, aux États-Unis, les entreprises en « .com » avaient des multiples de valorisation vingt fois supérieurs à leurs bénéfices. Une telle situation ne s’était pas reproduite jusqu’en 2025, quand une poignée d’entreprises, les « Sept Magnifiques » – les Gafam, auxquelles il faut ajouter Nvidia et Tesla –, ont vu leur cours en Bourse s’envoler. Leur performance boursière est à l’évidence corrélée à leurs initiatives en lien avec l’IA. L’exemple le plus frappant est celui de Nvidia. Le concepteur de puces graphiques disposait, sans le savoir, de la solution technologique la plus performante pour l’entraînement des Large Language Models (LLM), ce qui lui a permis de voir les commandes affluer depuis la mise à la disposition du public de ChatGPT en novembre 2022. Le 29 octobre 2025, l’entreprise franchira même le cap symbolique des 5 000 milliards de dollars en Bourse. En 2022, elle valait seulement 339 milliards de dollars, avant que l’engouement pour l’IA et la sortie de ChatGPT lui offrent d’être valorisée à 1 000 milliards dès mai 2023.

Le 12 janvier 2026, Alphabet, quant à lui, a dépassé 4 000 milliards de dollars de valorisation en Bourse le jour de l’annonce de son accord avec Apple pour intégrer Gemini dans l’iPhone. Alphabet valait moins de 2 500 milliards de dollars début 2025. Mais, en novembre 2025, Gemini 3 a été lancé et Alphabet a commencé à produire ses propres puces dédiées à l’IA, ce qui a renforcé, en même temps, la place de Google Cloud Platform. À cette occasion, Alphabet a donc doublé Microsoft, qui occupait la deuxième place derrière Nvidia en septembre 2025. Le groupe de Seattle était alors l’un des premiers bénéficiaires de la révolution liée à l’IA, en hébergeant l’IA d’OpenAI sur ses serveurs et en gérant pour elle les clients de ChatGPT, comme ceux de son offre Copilot, ainsi qu’en prenant en charge l’ensemble des besoins d’hébergement et de calcul grâce à sa branche Azure, deuxième acteur mondial du cloud computing derrière AWS d’Amazon.

Il y a donc une certaine logique à voir Nvidia, Alphabet, Microsoft et Amazon être en tête des valorisations sur la Bourse américaine : ces entreprises contrôlent toutes une partie des infrastructures qui font tourner l’IA et peuvent d’ores et déjà en facturer l’accès. D’ailleurs, selon FactSet, leur résultat en 2025 a crû en moyenne deux fois plus rapidement que celui des autres grandes entreprises américaines cotées. Reste que leur poids est colossal dans l’indice boursier des 500 plus grandes capitalisations américaines, le S&P 500 (qui liste les 500 entreprises les mieux cotées aux États-Unis sur les différentes places boursières). Les entreprises technologiques ont représenté, en effet, un tiers du S&P 500 en 2025, comme les entreprises en « .com », juste avant l’explosion de la bulle internet en 2000. S’ajoute à cette concentration de la valeur boursière une spécialisation très forte sur l’IA pour les entreprises technologiques les mieux valorisées, puisque sept des dix premières capitalisations du S&P sont des entreprises liées à l’IA, auxquelles il faut ajouter Apple. Les seules entreprises étrangères à cet univers technologique sont Berkshire Hathaway, qui investit dans Alphabet, et JP Morgan, qui est impliquée dans le financement d’OpenAI. Si l’on considère le Nasdaq 100 (l’indice des 100 plus grandes entreprises technologiques cotées), les « Sept Magnifiques » (avec Broadcom en huitième place) représentent, à elles seules, les deux tiers de l’ensemble de la capitalisation.

Le même phénomène se retrouve du côté des start-up de l’IA (entreprises non cotées). Elles bénéficient elles aussi, comme celles de l’internet dans les années 1990, de très généreuses valorisations. Le cas d’OpenAI est emblématique. Depuis qu’il a trouvé un accord avec Microsoft et s’est engagé résolument dans le développement de sa branche commerciale (voir supra), OpenAI a multiplié les partenariats en centaines de milliards de dollars. Révélé le 10 septembre 2025 à l’occasion de la présentation des résultats d’Oracle, un contrat de 300 milliards de dollars a été passé pour équiper OpenAI en capacité de calcul. Fin septembre 2025, donc deux semaines plus tard, un accord de 100 milliards de dollars entre OpenAI et Nvidia était signé. En octobre 2025, l’accord entre OpenAI et Microsoft s’est accompagné d’une commande de 250 milliards de dollars de capacités de calcul auprès de Microsoft. Or, pour l’instant, OpenAI perd de l’argent. Ses dépenses futures supposent donc, pour être remboursées, qu’OpenAI prenne en charge une très grande partie des services de l’IA appelés à se développer dans tout le tissu économique. OpenAI prévoit ainsi d’accroître ses revenus de 10 à 125 milliards de dollars en quatre ans, selon le site The Information. Le pari semble fou, même si OpenAI est parvenu en 2025 à tripler son chiffre d’affaires, passé de 6 à 20 milliards de dollars. Un phénomène semblable, qui permet des investissements massifs, et à l’évidence très risqués, se retrouve dans les autres start-up d’IA, puisque, durant les six premiers mois de l’année 2025, les start-up d’IA aux États-Unis sont parvenues à lever autant de fonds que pour toute l’année 2024, soit une croissance de 100 % des levées de fonds.

S’ajoutent à cette arrivée massive de fonds des modèles de financement de plus en plus atypiques. Ainsi, quand OpenAI signe un accord avec Oracle, cela ne lui coûte rien et Oracle enclenche à ses frais les dépenses pour le data center d’Abilene (qui coûte 40 milliards de dollars). OpenAI devra payer pour ses capacités à partir de 2028 seulement, sur la base d’un chiffre d’affaires qui devrait être très fortement développé, que rien, pourtant, ne garantit. Quand OpenAI s’entend avec Nvidia pour acheter des puces, il le rémunère en parts de société. Nvidia paye donc OpenAI pour qu’il puisse lui acheter ses propres puces. Là encore, le modèle des années 1990 était proche où les télécoms investissaient dans les start-up pour qu’elles inventent les applications qui rendraient leurs réseaux incontournables. Ce type de financement circulaire est prisé par Nvidia, la première capitalisation mondiale : outre OpenAI, Nvidia a investi dans Intel, dans xAI, dans Nokia, dans Mistral AI, dans Reflection AI. La Bourse finance donc les investissements dans l’IA qui justifient en Bourse une meilleure valorisation des sociétés investissant dans l’IA. Si un maillon de la chaîne craque, le système peut dès lors s’effondrer.

En définitive, les paris des investisseurs semblent de plus en plus risqués, et l’on constate depuis 2026 des stratégies qui limitent l’exposition trop forte des investisseurs aux sociétés américaines de l’IA. S’ajoutent à ces investissements de nature financière ceux, plus industriels, des Gafam, à l’exception d’Apple, qui dépensent des montants très élevés dans l’IA, notamment pour développer leurs capacités de calcul. Ainsi, Google, Apple, Meta (l’ex « f » de Facebook), Amazon et Microsoft envisagent d’investir plus de 400 milliards de dollars dans leurs data centers en 2026, après avoir déjà investi 365 milliards en 2025. En prenant en considération les « Sept Magnifiques », le montant grimpe à 650 milliards. Et ces investissements sont de plus en plus financés par de la dette, entraînant les banques dans le mouvement général. Ils tirent enfin la croissance de l’économie américaine (un quart de la croissance 2025 est liée à la construction de data centers). La question va donc très vite se poser de leur rentabilité, d’autant que ce type d’infrastructures, à l’inverse d’une grande partie des câbles internet des années 1990, sera très vite frappé d’obsolescence technologique, au moins pour les puces, quand la mise à disposition d’énormes ressources en électricité pourra toujours être valorisée. Derrière ces investissements énormes se profile donc un double pari des investisseurs : celui de l’émergence d’un oligopole dans l’IA, qui sera extrêmement rentable et qui permettra de surmonter les échecs liés à l’épuration du marché – comme ce fut le cas avec l’émergence des plateformes dans les années 2000, après l’explosion de la bulle internet ; le pari aussi d’une hausse à venir, grâce à l’IA, de la rentabilité des entreprises. Ce second pari est intimement lié au premier, le succès des « Sept Magnifiques » dépendant, en effet, de la capacité de l’IA à transformer de fond en comble le fonctionnement des entreprises, qui seront alors leurs clientes obligées.

Ces paris des investisseurs dessinent ainsi le futur avec l’IA : la promesse d’une transformation du monde du travail, de l’économie et de la société. Quand la question des effets de l’IA sur le monde du travail est posée, deux approches sont en concurrence. L’IA améliore à chaque fois la productivité, soit en prenant en charge des tâches répétitives et en libérant du temps de travail qualifié pour des missions plus complexes, jusqu’alors mal prises en charge ; soit en remplaçant les salariés pour les tâches répétitives, avec suppression de leur poste et non « mutation » des missions. Ce scénario-là est toujours nuancé : les postes supprimés seront remplacés par d’autres, plus adaptés à l’IA. C’est le discours, par exemple, de Microsoft, quand il supprime 15 000 postes entre mai et juillet 2025 alors que l’entreprise se porte parfaitement bien. Sur ces 15 000 postes, 9 000 concernent des commerciaux ne disposant pas des compétences techniques pour proposer aux clients de l’entreprise des solutions d’IA. Or, c’est le nouveau profil de l’entreprise. Selon son PDG, Satya Nadella, Microsoft passe « d’une usine à logiciels à un moteur d’intelligence ». Reste que Satya Nadella a, en même temps, indiqué en avril 2025 que « 20 à 30 % du code » des logiciels de Microsoft est désormais réalisé par l’IA. Les départs ne seront donc pas tous remplacés par des profils plus aguerris dans l’IA. D’autres entreprises sont d’ailleurs plus directes dans leur communication. Marc Benioff, le fondateur de Salesforce, leader mondial du CRM (customer relationship management) qui fabrique depuis toujours des logiciels, a confirmé que « l’IA réalise 30 à 50 % du travail chez Salesforce maintenant », donc qu’il peut se passer de programmeurs, après avoir déjà licencié 4 000 salariés dans le service client. Le scénario du pire se dessine donc : l’IA supprime des postes, parmi les mieux qualifiés de l’Ancien Monde, et ne les remplace pas véritablement. L’IA permet de diminuer drastiquement la masse salariale et, une fois remboursés les investissements consentis pour le déploiement de son infrastructure, elle permettra de faire croître très fortement la rentabilité des entreprises. C’est la logique qui a présidé au rachat par LBO (leverage buy-out) d’Electronic Arts, car les éditeurs de jeux vidéo AAA sont très fortement consommateurs de développeurs que l’IA peut en grande partie remplacer (voir infra). Les investisseurs y sont donc sensibles.

S’ajoute à cela un second pari des investisseurs, qui explique leur accord pour des investissements gigantesques dans l’infrastructure de l’IA. Ces investissements, pour être rentabilisés, devront se traduire par une capacité de facturation des services d’accès à l’IA auprès du plus grand nombre d’entreprises. C’est le modèle du marché du cloud computing trusté par Amazon, Microsoft et Alphabet. Or, le fonctionnement des LLM impose des infrastructures très gourmandes en capitaux, parce que gourmandes en puces et en énergie. Il devrait, dès lors, conduire à un oligopole, protégé par de gigantesques économies d’échelle, où un nombre limité de plateformes sera en mesure de faire payer un nombre élevé d’entreprises. Les profits iront donc aux nouvelles plateformes et pas à leurs utilisateurs. C’est, à l’évidence, le pari que font les investisseurs quand ils valorisent très fortement les « Sept Magnifiques ».

Sources :

  • Debès Florian, « La tech américaine multiplie les licenciements », Les Échos, 7 juillet 2025.
  • Goulard Hortense, « Too big too fail ? La course à l’IA et le risque d’une bulle », Les Échos, 26 août 2025.
  • Vergara Ingrid, « Intelligence artificielle : le spectre d’une bulle financière », Le Figaro, 29 août 2025.
  • Boone Joséphine, « Oracle gagne 100 milliards en Bourse et fait de Larry Ellison l’homme le plus riche de la planète », Les Échos, 11 septembre 2025.
  • Lentschner Keren, « À Wall Street, la concentration de valeur des Big Tech atteint un record historique », Le Figaro, 18 septembre 2025.
  • Debès Florian, « Nvidia prêt à investir 100 milliards de dollars dans OpenAI », Les Échos, 24 septembre 2025.
  • Benoît Guillaume, Chappron Corentin, Goetz Étienne, Rolland Sophie, « Dix symptômes qui témoignent de l’ébullition des marchés boursiers », Les Échos, 29 septembre 2025.
  • Godeluck Solveig, « Aux États-Unis, les entreprises licencient avant l’ère de l’IA », Les Échos, 29 octobre 2025.
  • Chappron Corentin, Touzani Samir, « Nvidia, première entreprise à passer les 5 000 milliards de capitalisation boursière », Les Échos, 30 octobre 2025.
  • Debès Florian, « Meta, Microsoft et Google doublent la mise dans l’intelligence artificielle », Les Échos, 31 octobre 2025.
  • Godeluck Solveig, « Les investissements colossaux dans l’IA inquiètent de plus en plus », Les Échos, 3 novembre 2025.
  • Mediavilla Lucas, « Pour défendre ses positions, Nvidia arrose de milliards de dollars l’écosystème de l’IA », Le Figaro, 6 novembre 2025.
  • Rolland Sophie, Boone Joséphine, « Bourses : les bons résultats de Nvidia n’effacent pas tous les doutes », Les Échos, 21 novembre 2025.
  • « Ce que nous ne savons pas des effets de l’IA », chronique de Patrick Artus, Les Échos, 8 décembre 2025.
  • Bouchaud Bastien, « Wall Street pris de vertige face aux montagnes de dette levées pour l’IA », Les Échos, 23 décembre 2025.
  • Pontiroli Thomas, « Le géant de Mountain View dépasse les 4 000 milliards de dollars en Bourse », Les Échos, 14 janvier 2026.
  • Chappron Corentin, Mignon Caroline, « Bourse : la tech américaine redescend de son piédestal », Les Échos, 19 janvier 2026.
  • Alcaraz Marina, « OpenAI a plus que triplé ses revenus sur un an », Les Échos, 21 janvier 2026.
  • Godeluck Solveig, « Les géants de la tech s’endettent massivement pour accélérer dans l’IA », Les Échos, 9 février 2026.
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26.05.2026 à 08:00

Compliance et Gafam

Antoine Oumedjkane

L’année 2025 a, sans aucun doute, accéléré les conflits latents au sujet de la régulation du numérique, et plus particulièrement autour du rôle assigné aux « géants » du secteur,

Texte intégral (5442 mots)

L’année 2025 a, sans aucun doute, accéléré les conflits latents au sujet de la régulation du numérique, et plus particulièrement autour du rôle assigné aux « géants » du secteur, c’est-à-dire les entreprises exploitant les principales plateformes utilisées dans le monde. Les attaques de l’administration Trump contre les législations européennes sur le numérique se sont multipliées, surtout à l’encontre du règlement relatif aux marchés numériques (DMA, règlement 2022/1925 du 14 septembre 2022) et du règlement relatif aux services numériques (DSA, règlement 2022/2065 du 19 octobre 2022), accusés de pénaliser excessivement les entreprises américaines. La commercialisation de produits illicites sur la plateforme Shein a conduit le gouvernement français à demander sa suspension sur le fondement de l’article 6-3 de la loi sur la confiance dans l’économie numérique devant le tribunal judiciaire de Paris. La Commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs a relancé l’activisme législatif autour d’une éventuelle interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Les effets délétères de l’intelligence artificielle (IA) sont apparus avec les utilisations illicites du système d’IA Grok, qui ont valu l’ouverture d’une nouvelle enquête à l’encontre de la plateforme X par la Commission européenne.

L’ensemble de ces événements met en évidence la somme d’enjeux considérables qui se retrouvent entremêlés dans l’espace numérique1, qu’il s’agisse de la concurrence, de la protection des données personnelles, des mineurs, de la liberté d’expression ou encore de l’innovation technologique et des relations économiques internationales. Cette diversité d’objectifs à concilier n’a pas empêché l’Union européenne de privilégier un type d’encadrement juridique particulier, à travers la compliance qui s’est imposée depuis le milieu des années 2010 comme le principal moyen de réguler le numérique en Europe.

La compliance est une méthode spécifique de régulation économique. Importée en Europe au lendemain de la crise économique de 2008, elle a permis de faire peser une partie de la stabilité du secteur bancaire et financier sur les opérateurs en leur imposant un ensemble d’obligations prudentielles contrôlées par les autorités de régulation. La compliance s’est construite à partir du constat de l’influence de plus en plus prépondérante des entreprises sur les finalités d’intérêt général. En réponse à ce phénomène, elle consiste à obliger les entreprises à prévenir les atteintes qu’elles sont susceptibles de porter aux finalités d’intérêt général à l’occasion de leurs activités économiques. Elle se définit alors comme « une méthode de régulation qui consiste, pour une autorité publique, à imposer, au sein des entreprises, des règles et des procédures qui traduisent une conciliation entre leurs intérêts économiques et d’autres finalités d’intérêt général »2.

La compliance s’est construite à partir du constat de l’influence de plus en plus prépondérante des entreprises sur les finalités d’intérêt général.

Appliquées au numérique, ces obligations de compliance consistent, pour les plateformes, à mettre en œuvre des procédures de contrôle interne qui doivent prévenir ou gérer les risques d’atteinte aux finalités d’intérêt général. Il peut s’agir de détecter et de décider du sort des contenus illicites, de garantir durablement les principes de traitement des données personnelles, ou encore d’imposer des conditions équitables aux vendeurs qui dépendent de leurs services de marketplace.

Les caractéristiques de l’espace numérique le prédestinaient sans nul doute à devenir le terrain le plus fertile pour le développement de la compliance. Il s’est façonné assez largement hors de l’atteinte des États, par le biais de mécanismes de corégulation et sur une certaine idée de la liberté3. L’emprise des États et de leur droit est donc demeurée assez réduite, en témoigne le recours privilégié à la régulation exercée par des autorités administratives indépendantes.

Les caractéristiques de l’espace numérique le prédestinaient sans nul doute à devenir le terrain le plus fertile pour le développement de la compliance.

Il en a résulté la constitution de grandes entreprises dont la puissance n’a pas pu être canalisée, comme l’illustrent les tentatives des autorités de concurrence américaines visant à démanteler des entreprises telles que Microsoft ou, plus récemment, Meta. Cette puissance s’est renforcée à mesure que les outils numériques ont pris une importance croissante dans un nombre toujours plus grand d’aspects de la vie.

C’est ainsi qu’une poignée de grandes entreprises se retrouve aujourd’hui en position de souffler le chaud et le froid sur plusieurs finalités d’intérêt général, en raison d’une forme de dépendance à leurs services de plateforme. On fait référence bien sûr aux Gafam, ou Big Tech Companies, qui sont toutes des entreprises américaines, mais également aux entreprises chinoises regroupées sous le sigle BATX et à quelques entreprises européennes exploitant de grandes plateformes.

Ce sont précisément ces entreprises qui font l’objet des politiques de compliance. Si le RGPD est applicable à toute personne responsable d’un traitement de données personnelles indépendamment de la taille et de la nature des données, nombre d’obligations de compliance en matière de numérique sont applicables aux seules entreprises les plus influentes.

La compliance s’applique avant tout aux « entreprises cruciales » (Marie-Anne Frison-Roche).

Ainsi, le DMA ne concerne que les « contrôleurs d’accès », c’est-à-dire les entreprises exploitant des plateformes utilisées par au moins 45 millions d’Européens par mois et par 10 000 entreprises européennes par an (art. 3, § 2 du DMA). Cette jauge de 45 millions d’utilisateurs européens mensuels sert aussi à définir les « très grandes plateformes » ou les « très grands moteurs de recherche » astreints aux obligations de modération les plus poussées au sein du DSA (art. 33 du DSA). De ce point de vue, le numérique rend pertinente l’idée de Marie-Anne Frison-Roche selon laquelle la compliance s’applique avant tout aux « entreprises cruciales »4, c’est-à-dire celles qui, parce qu’elles « sont en position de puissance », ont « l’obligation d’atteindre des buts de sécurité au bénéfice du groupe social dont l’État a la charge »5.

Le but de la compliance est donc d’obliger les grandes entreprises du numérique à se contrôler, afin que leur position privilégiée ne les mène pas à porter atteinte aux finalités d’intérêt général. En plaçant le ressort du contrôle, non plus seulement sur l’autorité publique, mais aussi sur l’entreprise elle-même, la compliance fait un choix pertinent. Ces grandes entreprises sont en effet les mieux placées pour répondre aux problématiques soulevées par les usages numériques. La lutte contre la diffusion d’images à caractère pédopornographique, par exemple, repose bien davantage sur l’action des plateformes, qui disposent d’outils de détection6 pour leur suppression immédiate7, que sur celle de l’Office anti-cybercriminalité (Ofac), dont l’intervention dépend d’une procédure contraignante pour pallier les inévitables défaillances des plateformes (art. 6-1 de la loi n° 2004-575 du 21 juin 2004).

Pour autant, il s’agit d’un pari audacieux : celui que les grandes entreprises soient pleinement alignées sur la politique de compliance définie par les autorités de régulation. C’est sans doute ici que se situe le principal problème, car les dernières années ont démontré que les plateformes peuvent se montrer extrêmement réticentes à appliquer les obligations de compliance. Il suffit de constater que l’écrasante majorité des grandes entreprises du numérique font l’objet de demandes d’informations par la Commission européenne au titre du DMA et du DSA, ou de citer les sanctions régulièrement infligées par elle ou par les autorités de régulation nationales. De façon sans doute encore plus visible, les enjeux de régulation du numérique se sont fortement politisés. Le rachat de la plateforme Twitter par Elon Musk en 2022 poursuivait indéniablement des objectifs politiques, et le dîner qui s’est tenu à la Maison-Blanche en septembre 2025 entre Donald Trump et les grands patrons des Gafam montre bien que le positionnement de ces entreprises évolue au gré des contingences politiques, mais toujours dans le but de maximiser leurs intérêts économiques.

Il s’agit d’un pari audacieux : celui que les grandes entreprises soient pleinement alignées sur la politique de compliance définie par les autorités de régulation.

Face à de tels défis, la compliance n’apporte pas toutes les réponses, mais elle joue toutefois un rôle crucial pour s’assurer que les finalités d’intérêt général ne sont pas mises en péril par les Gafam dans l’espace numérique. Sans remettre en question le choix de la compliance, on observe qu’elle présente un certain nombre de faiblesses qui pourraient être compensées par des ajustements dans le comportement des régulateurs.

Mesurer les faiblesses de la compliance face aux Gafam

Pour l’État, la compliance revient à ne pas contester le pouvoir des plateformes, mais plutôt à le canaliser en leur imposant de faire une utilisation prédéterminée de leurs moyens, de façon à ce qu’elles ne portent pas atteinte à l’intérêt général, voire en garantissent une ou plusieurs finalités. Il n’est donc pas question pour l’État d’agir en force, que ce soit par une réglementation contraignante ou par une prise de contrôle des entreprises exploitant les principales plateformes utilisées par les individus. Cette attention toute particulière portée aux libertés économiques des opérateurs s’observe par un ensemble de caractéristiques juridiques ouvrant la voie à une négociation autour de la règle juridique et de son application.

L’importance de la négociation

La régulation est très souvent envisagée sous l’angle des sanctions infligées par le régulateur. Il s’agit pourtant d’une approche très caricaturale, tant les régulateurs ne peuvent s’assimiler à des « gendarmes », terme encore trop usité pour les décrire. Certes, l’avènement de la compliance a conduit le législateur à augmenter de manière significative le pouvoir de sanction des régulateurs. C’est particulièrement visible dans le secteur du numérique où, pour rendre les sanctions dissuasives auprès des Gafam, celles-ci sont exprimées en pourcentage du chiffre d’affaires mondial annuel. Leur montant s’élève de 1 % pour une obstruction aux enquêtes dans le DSA (art. 52, § 3) à 20 % pour la réitération d’un même manquement en huit ans dans le DMA (art. 30, § 2). Les lourdes amendes qui ont pu être infligées ces dernières années par la Commission ou par les régulateurs nationaux à l’encontre des Gafam ne doivent pas pour autant faire oublier que la sanction demeure l’ultima ratio regum de la puissance publique.

Les politiques de compliance portées par les autorités de régulation s’appuient très largement sur la discussion avec les opérateurs. Ces échanges peuvent être informels ou se dérouler dans le cadre de procédures prévues par les textes. À commencer par la procédure d’engagements qui a fait ses preuves au regard de la concurrence, pour être inscrite dans le DMA (art. 25) et dans le DSA (art. 71).

Les politiques de compliance portées par les autorités de régulation s’appuient très largement sur la discussion avec les opérateurs.

Elle permet aux opérateurs qui font l’objet de mesures d’enquête de proposer à la Commission des engagements de nature à garantir le respect des obligations posées par le règlement. La Commission peut alors rendre ces engagements obligatoires par une décision. Dans les faits, cette procédure est très largement négociée et elle peut tout à fait être lancée à l’initiative de la Commission si l’opérateur l’accepte. Grâce à cette procédure, la Commission a obtenu le retrait du programme de fidélité TikTokLite Rewards qui promettait de rémunérer les individus pour la simple utilisation de la plateforme8. En dehors de cette procédure, le dialogue fournit des résultats. Il a suffi à la Commission d’ouvrir une enquête au titre du DSA pour que LinkedIn abandonne son système de publicité ciblée susceptible d’utiliser les données sensibles (art. 9 du RGPD) des utilisateurs de la plateforme9.

Les limites de la négociation avec les Gafam

Cette approche constructive des régulateurs est toutefois exploitée par certaines plateformes pour jouer avec les limites de la légalité. Meta a récemment été condamnée par la Commission à une amende de 200 millions d’euros au titre du DMA pour avoir adopté un système de cookies dit « Consent or Pay » pour ses services Facebook et Instagram (Commission européenne, 23 avril 2025, DMA.100044, voir La rem n°73-74, p.9). Ce système impose un choix à l’utilisateur : soit consentir à la collecte de ses données personnelles par la plateforme à des fins publicitaires, soit payer un abonnement pour qu’aucune publicité ne lui soit adressée. Une telle alternative est notamment critiquée au regard de la notion de consentement libre du RGPD. Dans cette affaire, il avait fallu attendre novembre 2024, soit huit mois après le lancement d’une enquête par la Commission, pour que Meta fasse évoluer son système, en proposant notamment de collecter moins de données personnelles pour les utilisateurs qui font le choix de ne pas payer un abonnement. Ce système, dont la légalité n’a pas été examinée par la Commission dans sa décision de sanction, vient tout juste d’être remplacé en janvier 2026. Le 8 décembre 2025, la Commission a en effet annoncé qu’après de nouvelles discussions, Meta abandonnerait son système « Consent or Pay » le mois suivant, et donnerait désormais le choix aux utilisateurs, soit de consentir à la collecte de données à des fins de publicité ciblée, soit de consentir à une collecte réduite de données, afin de limiter la personnalisation des publicités10.

Cette affaire montre bien à quel point les plateformes les plus influentes opposent une forte résistance aux régulateurs, et n’infléchissent leurs politiques qu’à la suite de longs échanges, voire d’une sanction.

Les plateformes les plus influentes opposent une forte résistance aux régulateurs, et n’infléchissent leurs politiques qu’à la suite de longs échanges, voire d’une sanction.

En l’occurrence, le récapitulatif des faits et de la procédure dans la décision de sanction indique que Meta et la Commission ont multiplié les discussions sur le modèle « Consent or Pay » depuis le mois de novembre 2023. Il n’en demeure pas moins que ce système a été proposé pendant près d’un an et demi aux utilisateurs européens, au risque de faire passer la règle juridique pour une simple variable d’ajustement. On notera d’ailleurs que l’entreprise a lancé le modèle « Consent or Pay » au Royaume-Uni au mois de janvier 2026 pour ses services Facebook et Instagram, non sans avoir discuté au préalable de la légalité du système avec le régulateur britannique.

La stratégie de Meta n’a pas été entièrement couronnée de succès, puisqu’elle n’a pas pu échapper à la sanction, mais son montant reste faible en comparaison de la dizaine de milliards d’euros de revenus publicitaires générés par la plateforme Facebook en Europe. L’entreprise s’était sans doute préparée à payer un certain prix pour tenter d’imposer son modèle. Plus largement, ce type d’affaire démontre l’importance du dialogue avec le régulateur, tant pour jauger la portée des obligations de compliance que pour en tester les limites. Les régulateurs sont habitués à tenter de maintenir cet équilibre entre intérêts économiques des opérateurs et protection des finalités d’intérêt général.

Compliance et modèle économique des plateformes

Si les cas évoqués précédemment le sous-entendent, il faut néanmoins expliquer pourquoi les entreprises tentent de contourner les obligations de compliance ou d’en limiter la portée. Bien souvent, les obligations de compliance vont à l’encontre du modèle économique des plateformes, en les empêchant d’en exploiter pleinement le potentiel. On touche ici à la quintessence de la compliance, à savoir un moyen de limiter l’objectif de rendement économique, dès lors qu’il mettrait en péril certaines finalités d’intérêt général. Bien évidemment, la position de ces entreprises dans l’espace numérique facilite grandement l’émergence de pratiques anticoncurrentielles, comme l’ont démontré les affaires Google Android  (Commission européenne, 18 juillet 2018, AT.40099), Amazon Marketplace  (Commission européenne, 20 décembre 2022, AT.40462) ou encore Google Adtech (Commission européenne, 5 décembre 2025, AT.40670). De même, on l’a vu dans l’affaire Meta, le modèle « Consent or Pay » pousse les utilisateurs à un choix manichéen, car peu d’entre eux sont prêts à payer un abonnement pour un service à l’origine gratuit et avec des publicités. L’objectif est bien de récolter massivement des données personnelles afin de proposer aux annonceurs une publicité encore mieux ciblée. Meta n’est pas la seule entreprise à tenter de tirer profit de ses gigantesques volumes de données pour augmenter ses revenus publicitaires. Google a ainsi été sanctionné par la Cnil pour des manquements au droit d’opposition en matière de cookies publicitaires (Cnil, délibération SAN-2020-012 du 7 décembre 2020). Ces mêmes données sont un enjeu central pour le développement de l’intelligence artificielle, et il y a fort à parier que des affaires émergent quant à la réutilisation illégale de données pour alimenter les systèmes d’IA des Gafam.

On touche ici à la quintessence de la compliance, à savoir un moyen de limiter l’objectif de rendement économique, dès lors qu’il mettrait en péril certaines finalités d’intérêt général.

La situation ne paraît guère différente pour les obligations de modération fixées par le DSA, celles qui font l’objet des critiques les plus virulentes de la part des Gafam. Certes, la conception américaine de la liberté d’expression s’oppose à la conception européenne. Mais, au-delà de l’aspect politique, les grandes plateformes dégagent leurs revenus de l’engagement des utilisateurs. Or, les contenus polémiques, offensants, choquants – bref, les contenus susceptibles d’être considérés comme illicites et devant être modérés au sens du DSA – sont généralement ceux qui génèrent le plus d’engagements.

On le voit, en donnant priorité à la discussion, la compliance n’apparaît pas toujours pertinente face à la spécificité d’un espace numérique dominé par les Gafam. Il ne faut pas pour autant l’écarter, mais plutôt réfléchir à adapter ses modalités.

Adapter la réponse des régulateurs à la spécificité des Gafam

La compliance fait appel à un ensemble de pouvoirs et de méthodes qui en font un instrument extrêmement flexible. Elle peut être mise au service d’une politique de régulation peu contraignante, à l’image de la sunshine regulation, mais aussi plus invasive avec un recours intensif aux moyens unilatéraux. En matière de numérique, l’enjeu est donc de penser les modalités qui pourraient améliorer l’effectivité des obligations de compliance, et, par la suite, celle des importantes finalités d’intérêt général qui sont assurées par ce biais.

Relever le défi du temps

Les autorités de régulation peinent à apporter des réponses rapides aux violations des obligations de compliance par les Gafam. Il faut dire que leurs procédures supposent un temps infiniment plus long qu’il n’en faut au non-respect des obligations de compliance pour produire des conséquences néfastes. Il suffit de constater que l’enquête ouverte par la Commission à l’encontre de X en raison de la diffusion massive de fausses informations après l’attaque perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023 est encore en cours, la Commission ayant eu le temps d’en ouvrir une autre en janvier 2026, en raison des utilisations illicites du système d’IA Grok.

Ce temps long est incompressible, puisqu’il correspond à l’application d’un ensemble de garanties procédurales reconnues aux entreprises. Toutefois, de telles exigences ne s’opposent pas à ce que le régulateur fasse usage des mesures conservatoires ou provisoires qui lui sont reconnues par les textes.

À ce jour, aucune mesure provisoire (art. 70) n’a pourtant été prise sur le fondement du DSA par la Commission.

Ces mesures ont justement été prévues pour répondre à l’urgence de faire cesser les atteintes aux finalités d’intérêt général protégées par les régulateurs. À ce jour, aucune mesure provisoire (art. 70) n’a pourtant été prise sur le fondement du DSA par la Commission. Les conditions posées par le texte sont strictes11, mais elles semblent remplies dans le cas de Grok, le système d’IA de la plateforme X qui a été massivement utilisé pour « déshabiller » des personnes à leur insu. Le système a d’ailleurs fait l’objet de suspensions dans d’autres États. De même, dans l’affaire TikTokLite précitée, il a suffi à la Commission de menacer la plateforme d’une mesure provisoire – la suspension de soixante jours de la plateforme dans l’Union – pour obtenir le retrait du programme de fidélité. Surtout, le champ matériel de ces mesures provisoires n’est pas précisé. La Commission est donc libre de prendre des mesures moins restrictives qu’une suspension pure et simple du service. Il apparaît ainsi judicieux d’exploiter le potentiel de ces mesures d’urgence pour faire cesser les atteintes aux finalités d’intérêt général.

Replacer le dialogue et la sanction

Le dialogue constructif n’est pas toujours le plus adapté face aux Gafam. La concentration des échanges au sein d’un petit nombre de plateformes implique que les conséquences néfastes d’un manquement aux obligations de compliance soient ressenties par un grand nombre d’utilisateurs. Le seuil de gravité du manquement est donc aisément atteint, et il apparaît difficile pour le régulateur de ne pas lancer une procédure de sanction. Dans l’affaire Apple App Store de 2024 (voir La rem n°69-70, p.26), la Commission met en avant le fait que l’abus de position dominante sanctionnée a touché près de 21 millions d’utilisateurs européens, soit 5 % de la population12.

Le relatif immobilisme des autorités de régulation a de quoi interroger, surtout lorsque certains manquements semblent délibérés.

Les sanctions demeurent assez rares, alors que le régulateur dispose d’une large liberté pour décider de l’ouverture d’une procédure de sanction. En outre, le critère de la gravité n’est pas le seul pris en compte, et les décisions de privilégier le dialogue sont prises au regard de plusieurs considérations qu’il faut concilier. Il n’en demeure pas moins que le relatif immobilisme des autorités de régulation a de quoi interroger, surtout lorsque certains manquements semblent délibérés.

Veiller à l’indépendance

En application des règles européennes, l’indépendance des autorités de régulation doit être assurée à l’égard des pouvoirs exécutifs et législatifs, mais aussi des entreprises régulées. Ces garanties ne signifient pas que la régulation serait dépolitisée, mais plutôt que le régulateur est tenu à l’écart des contingences politiques, afin de se concentrer sur la promotion des objectifs d’intérêt général qu’il doit protéger en vertu des textes. De ce point de vue, la régulation des Gafam présente une spécificité, en raison du rôle important dévolu à la Commission européenne. Or, l’indépendance de la Commission n’est pas comparable à celle des autorités de régulation nationales. Les commissaires ont beau être indépendants de leur État d’origine, la couleur politique de la Commission dépend très largement de celle des États membres. Les deux mandats d’Ursula von der Leyen le reflètent bien : le premier a été placé sous le signe d’un Green Deal, traduit par de nombreux textes qui seront partiellement détricotés dans le cadre du New Deal de la compétitivité européenne annoncée à l’aube du second mandat.

Les fonctions de régulateur demeurent généralement à l’abri des objectifs politiques qui peuvent être poursuivis par la Commission. Reste qu’en juillet 2025, mise sous pression par Donald Trump sur fond de menace de retour des droits de douane, la Commission européenne a discrètement décidé de suspendre l’enquête ouverte en décembre 2023 à l’encontre de X au sujet du non-respect de plusieurs dispositions du DSA. Dix jours après la révélation de cette information, la conclusion de l’accord commercial signé entre les États-Unis et la Commission était annoncée. Si l’enquête a, depuis, repris son cours et si la Commission a infligé plusieurs sanctions aux Gafam dans d’autres affaires, cette séquence a fourni un exemple bien malheureux – et fort heureusement rare – d’une instrumentalisation de la fonction de régulation de la Commission au service des intérêts politiques très ponctuels, en l’occurrence des négociations diplomatiques.

Préserver les équilibres

Le contexte actuel est source d’incertitude pour la compliance. Il faut dire qu’elle engendre des coûts financiers et humains importants pour les entreprises, ce qui en fait une cible facile.

Le contexte actuel est source d’incertitude pour la compliance.

Au nom de la compétitivité et de l’innovation, les propositions Omnibus présentées par la Commission tout au long de l’année 2025 ont eu pour principal objectif de réduire les obligations de compliance, la modification drastique du champ d’application de la directive relative au devoir de vigilance étant particulièrement évocatrice (directive 2024/1760 du 13 juin 2024 sur le devoir de vigilance des entreprises). Initialement applicable aux entreprises comptant 1 000 salariés et réalisant 450 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel, la directive ne le sera plus qu’aux entreprises employant au moins 5 000 salariés et réalisant 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires annuel.

Le numérique n’échappe pas à ce mouvement. La proposition Digital Omnibus présentée par la Commission en novembre 2025 prévoit notamment de modifier l’article 4 du règlement relatif à l’intelligence artificielle (règlement 2024/1689 du 13 juin 2024, voir supra). En l’état, celui-ci dispose que « Les fournisseurs et les déployeurs de systèmes d’IA prennent des mesures pour garantir, dans toute la mesure du possible, un niveau suffisant de maîtrise de l’IA ». Il s’agit là d’une obligation de compliance centrale dans ce texte qui en contient bien peu. Son but avoué est justement de réglementer a minima, afin que l’Europe ait une chance dans la course à l’IA. La proposition de la Commission est de supprimer purement et simplement cette obligation en révisant l’article 4 en ces termes : « La Commission et les États membres encouragent les fournisseurs et les déployeurs de systèmes d’IA à prendre des mesures pour garantir un niveau suffisant de maîtrise de l’IA. »

Reste qu’un certain équilibre doit être préservé, afin que la régulation continue de s’exercer légitimement.

S’il ne faut pas nier que les obligations de compliance pourraient effectivement être simplifiées et adaptées à la taille des entreprises, les arguments d’innovation et de compétitivité économiques ne justifient en aucun cas son abandon pur et simple. La compliance est en effet une affaire d’ajustement entre des finalités d’intérêt général et un contexte de marché. Il est compréhensible que cette conciliation puisse évoluer, c’est d’ailleurs le rôle du législateur. Reste qu’un certain équilibre doit être préservé, afin que la régulation continue de s’exercer légitimement.

  1. Cardon Dominique, Culture numérique, Presses de Sciences Po, « Les Petites Humanités », 2019.
  2. Oumedjkane Antoine, Compliance et droit administratif, LGDJ, « Bibliothèque de droit public », vol. 339, 2024, p. 44.
  3. Tréguer Félix, Contre-histoire d’internet. Du XV e siècle à nos jours, Agone, « Éléments », 2023.
  4. Frison-Roche Marie-Anne, « Compliance : avant, maintenant, après », in Borga Nicolas, Marin Jean-Claude, Roda Jean-Christophe (dir.), Compliance : l’entreprise, le régulateur et le juge, Dalloz, « Thèmes & Commentaires – Régulations & Compliance », 2018, p. 30-31.
  5. Ibid.
  6. Ces outils sont souvent décrits comme étant automatisés, ce qui n’exclut pas, loin s’en faut, le recours massif au microtravail. En ce sens : Casilli Antonio, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Seuil, 2019, p. 119-161.
  7. Par exemple, voir une description du dispositif automatisé utilisé par Meta pour sa plateforme Facebook : « Regulation (EU) 2022/2065 Digital Services Act Transparency Report for Facebook », August 29, 2025,
    site internet de Meta, p. 11.
  8. Commission européenne, « Digital Services Act : retrait permanent de TikTokLite Rewards au sein de l’Union européenne », site de la Commission, 5 août 2024.
  9. European Commission, « Statement by Commissioner Breton on steps announced by LinkedIn to comply with DSA provisions on targeted advertisement », commission.europa.eu, June 7, 2024.
  10. European Commission, « Meta commits to give EU users choice on personalised ads under Digital Markets Act », commission.europa.eu, December 8, 2025.
  11. L’article 70 du DSA impose un « cas d’urgence justifiée par le fait qu’un préjudice grave risque d’être causé aux destinataires du service ».
  12. Commission européenne, Apple App Store, n° AT. 40437, pts. 933 et 934, 4 mars 2024.
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22.05.2026 à 08:00

IA générative : des défis pour l’avenir de l’internet ouvert

Jacques-André Fines Schlumberger

Les services d’IA générative amplifient la centralisation de l’accès à internet

Le rapport de l’Arcep analyse l’influence de l’intelligence artificielle générative sur les principes fondamentaux d’un internet dit

Texte intégral (1040 mots)

Les services d’IA générative amplifient la centralisation de l’accès à internet

Le rapport de l’Arcep analyse l’influence de l’intelligence artificielle générative sur les principes fondamentaux d’un internet dit « ouvert ». Il s’est notamment appuyé sur ImpactIA, une étude technique réalisée de février à septembre 2025 par le PEReN, le Pôle d’expertise de la régulation numérique de l’État, dont l’objet fut d’analyser les 16 000 réponses à quelque 800 questions, portant sur quatre thématiques, « politique, sciences, histoire et générale », posées (dix fois en demandant les sources et dix fois sans) à chacun des trois outils d’IA génératives – Mistral, Gemini et Perplexity. Les résultats sont utilisés, dans le rapport, pour illustrer certains enjeux soulevés par les auteurs.

Ces derniers se sont attachés, en particulier, à examiner la compatibilité entre l’émergence des services d’IA générative et le principe de neutralité du net – principe formulé, dès 1974, par les concepteurs de l’architecture TCP/IP, Vinton Cerf et Bob Kahn, popularisé en 2003 par Tim Wu, professeur de droit à l’université Columbia et consacré par l’Europe en 2015. Selon ce principe de neutralité du net, les équipements qui composent le réseau – les routeurs, les serveurs, le matériel, etc. – doivent se borner à acheminer les paquets de données sans discrimination et sans en altérer le contenu. Tim Berners-Lee, inventeur du système hypertexte public, ne disait pas autre chose lorsqu’il rappelait que « si le Web devait devenir une ressource universelle, il devait pouvoir se développer sans entraves », ajoutant qu’« un point unique de contrôle centralisé aurait constitué un goulot d’étranglement limitant son développement ». Sur le plan juridique, l’Union européenne a ainsi consacré ce principe en droit positif avec le règlement (UE) 2015/2120, adopté en novembre 2015, qui impose aux fournisseurs d’accès à internet des obligations de traitement égal du trafic, quel que soit son contenu, son émetteur ou sa destination. L’enjeu est double, selon l’Arcep ; il vise tout à la fois à favoriser l’innovation sur les marchés numériques et à créer un socle pour l’exercice des libertés fondamentales sur internet, parmi lesquelles la liberté d’expression, la liberté d’entreprendre et la liberté d’information. Conçue pour encadrer les fournisseurs d’accès à internet, la neutralité du net s’est toutefois révélée insuffisante à mesure que l’écosystème numérique se transformait. Depuis les premières années 2000, les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les systèmes d’exploitation ou encore les boutiques d’applications comme Apple Store et Google Play se sont progressivement imposés comme des intermédiaires incontournables pour accéder aux contenus et aux services en ligne. Ces acteurs ont occupé un rôle que l’Arcep qualifie de « portes d’entrée logicielles », car, sans être des opérateurs de réseau, ils exercent un rôle d’aiguillage comparable, structurant, filtrant ou hiérarchisant l’accès des utilisateurs aux ressources du web.

Face à cette nouvelle complexité, l’Arcep défend depuis plusieurs années une lecture élargie de l’internet ouvert et, dès 2018, dans un rapport intitulé « Les terminaux, maillon faible de l’ouverture d’internet », l’autorité plaidait pour que le principe de neutralité soit appliqué à l’ensemble des couches matérielles et applicatives de l’internet, et non pas aux seules infrastructures des fournisseurs d’accès (voir La rem n°46-47, p.85). Cette approche systémique se retrouve à nouveau au cœur du présent rapport, et l’ouverture d’internet repose, selon l’Autorité, sur « un continuum de conditions techniques et économiques qui doivent garantir à chaque utilisateur la liberté d’accéder, de contribuer et d’innover, quel que soit l’intermédiaire emprunté ». Or, les services d’IA générative s’inscrivent dans cette dynamique d’évolution, mais introduisent une rupture qualitative par rapport aux autres formes d’intermédiation. Là où les moteurs de recherche et les réseaux sociaux se limitaient à trier, à sélectionner et à ordonner des contenus renvoyés aux utilisateurs, les agents conversationnels produisent directement des réponses synthétiques en langage naturel, opérant la transition d’un « moteur de recherche » vers un « moteur de réponse » (voir La rem n°75, p.109). Cette logique de réponse unique concentre la médiation algorithmique en une seule interaction et n’incite pas les utilisateurs à consulter les sources d’origine. La liberté de choix se trouve alors en partie déléguée à la machine. Enfin, le déploiement de l’IA dite « agentique » – des systèmes capables d’interagir directement avec des services tiers, de réserver un trajet, d’effectuer un achat ou de générer un document – ajoute une dimension supplémentaire à cet enjeu. Ces agents ne se contentent plus d’intermédier l’accès aux contenus, ils intermédient l’accès aux services numériques eux-mêmes. L’arbitrage entre plusieurs offres, élément clé de la concurrence et de la neutralité du réseau, pourrait ainsi être internalisé au sein même du service d’IA, sans aucune visibilité pour l’utilisateur.

Pour l’Arcep, le constat est sans appel. Les services d’IA générative prolongent, voire amplifient, une dynamique de centralisation de l’accès à l’internet qui n’a cessé de s’accentuer depuis les années 2000, en totale contradiction avec l’architecture originellement décentralisée du réseau.

IA générative : des défis pour l’avenir de l’internet ouvertL’impact des services d’IA générative sur la liberté de choix, la richesse des contenus et la capacité d’innovation sur internet, Arcep, janvier 2026.

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