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21.05.2026 à 08:00

TikTok ne sera pas fermé aux États-Unis

Alexandre Joux

Après des reports en série de la loi interdisant TikTok USA, Donald Trump a sauvé le réseau social aux États-Unis. Ses proches entrent au capital de la coentreprise qui est créée avec ByteDance pour gérer la version

Texte intégral (1455 mots)

Après des reports en série de la loi interdisant TikTok USA, Donald Trump a sauvé le réseau social aux États-Unis. Ses proches entrent au capital de la coentreprise qui est créée avec ByteDance pour gérer la version américaine de TikTok.

Lors de son premier mandat, Donald Trump avait ciblé TikTok, accusé de siphonner les données des Américains au bénéfice du redoutable concurrent chinois. En 2020, le président américain publiait deux décrets imposant à TikTok de céder ses activités aux États-Unis (voir La rem n°54bis-55, p.69). L’alternance en 2020, avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, aura donné un répit à TikTok. Si les décrets de Donald Trump ont été annulés, la volonté de mettre TikTok au pas persiste. En avril 2024, le Protecting Americans from Foreign Adversary Controlled Applications Act était voté, et entrait aussitôt en vigueur grâce aux décrets d’exécution signés par Joe Biden. Il impose par la loi la cession de TikTok USA à des investisseurs américains, ou alors sa fermeture, avant le 19 janvier 2025 (voir La rem n°71, p.77). TikTok cherchera à éviter le pire, en plaidant le free speech contre toute forme de censure des applications, allant jusqu’à la Cour suprême, le 10 janvier 2025. Las, la Cour suprême confirmera le bien-fondé des décrets Biden le 17 janvier 2025. Le 19 janvier 2025, TikTok disparaissait des magasins d’applications d’Apple et de Google aux États-Unis. Pour les utilisateurs de TikTok disposant déjà de l’application, toute mise à jour devenait impossible. Enfin, TikTok a lui-même suspendu ses services dès le samedi 18 janvier 2025, offrant un écran noir à ses utilisateurs.

Mais TikTok USA sera de nouveau sauvé par l’alternance politique. Opposé à TikTok lors de son premier mandat, Donald Trump est revenu à la Maison-Blanche en adversaire résolu de Meta et de son fondateur, Mark Zuckerberg, qui avait autorisé la fermeture de son compte après l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 (voir La rem n°61-62, p.51). Donald Trump préfère donc désormais TikTok, qui lui a été utile lors de sa campagne. Il réagit sur son réseau Truth Social dès le 19 janvier 2025, six jours après son investiture, et annonce qu’il va sauver TikTok. Le réseau social est présenté comme une alternative à la galaxie Meta par Trump, estimant même qu’il a contribué à sa réélection, alors que Facebook et Instagram seraient pétris de wokisme (voir La rem n°73-74, p.78). Populiste à souhait et conscient que la fermeture de TikTok pénalise ses 170 millions d’utilisateurs américains, Donald Trump propose une solution : une coentreprise entre ByteDance (le propriétaire chinois de TikTok) et des investisseurs américains. Il confirme également, dans la foulée de la fermeture de TikTok, qu’il s’apprête à publier un décret retardant de 90 jours l’entrée en application de la loi. « Welcome back », dira-t-il. Quatorze heures plus tard, l’application TikTok a rouvert aux États-Unis, le 19 janvier 2025, le jour même où la loi prévoyait sa disparition. Depuis, elle n’a jamais fermé parce que Donald Trump a tout fait pour sauver TikTok USA.

Un bon « deal » se profile alors, pour parler comme Donald Trump, puisque la vente, dont il se mêle, va impliquer ses proches soutiens. Dans un premier temps, la filiale américaine est évaluée à quelque 50 milliards de dollars, avec un accord à conclure au plus tard le 5 avril 2026. Le calendrier, cette fois-ci, ne sera pas favorable à TikTok. En relançant la guerre commerciale le 2 avril 2025 avec le « Liberation Day », Donald Trump interdit finalement tout accord avec la Chine sur TikTok USA. Fidèle à ses engagements, le président américain prolongera une deuxième fois le délai pour trouver un accord en suspendant, le 4 avril 2025, l’application de la loi pour 75 jours supplémentaires. Il faudra prolonger encore la suspension une troisième fois, avec le 17 septembre 2025 comme nouvelle date butoir.

Le calendrier va déraper de nouveau, mais, le 25 septembre 2025, un décret est enfin signé qui précise pour la première fois les conditions de la cession par ByteDance de TikTok aux États-Unis. Le principe de la coentreprise est conservé, mais ByteDance ne pourra prétendre qu’à une participation de 20 % du capital au maximum. Les 80 % de capital restant doivent être détenus par des investisseurs américains dont les principaux sont impérativement représentés au sein du conseil d’administration de TikTok USA. Le fil d’actualité ne sera pas modifié sur le réseau social, car la version américaine de TikTok bénéficiera d’une copie de l’algorithme chinois, isolée et activée depuis les États-Unis. Le décret est accompagné de messages de Donald Trump se congratulant d’une bonne discussion avec le président chinois Xi Jinping qui a donné son accord sur le principe. Entre-temps, le prix de vente de TikTok USA est tombé à 14 milliards de dollars, le « deal » devenant l’affaire du siècle pour les investisseurs américains qui parviendront à entrer à son capital. Il s’agira de proches ou d’alliés de Donald Trump.

Le 18 décembre 2025, les médias américains relayaient la conclusion d’un accord entre ByteDance et trois investisseurs pour créer la coentreprise TikTok USA, répondant ainsi aux exigences du Protecting Americans from Foreign Adversary Controlled Applications Act. Le 22 janvier 2026, ByteDance va confirmer la création de la coentreprise pour TikTok USA avec, pour principaux investisseurs, Silver Lake (qui participe aussi au LBO, leverage buy-out, sur Electronic Arts avec Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, voir infra), Oracle (son fondateur, Larry Ellison, est un soutien fervent de Donald Trump) et le fonds MGX (qui opère depuis Abu Dhabi), chacun prenant 15 % du capital de la nouvelle structure. Ils seront représentés au conseil d’administration de cette nouvelle structure, qui comptera sept membres, majoritairement américains. ByteDance y conserve une participation de 19,9 %, car le groupe chinois ne renonce pas pour autant au marché américain où il conserve ses activités commerciales, principalement le commerce en ligne et la vente de publicité. En revanche, TikTok USA sera chargé de gérer et de protéger les données des utilisateurs américains, de la modération des contenus sur le réseau social et de la gestion de la « copie » de l’algorithme chinois de TikTok. Oracle sera son partenaire pour l’hébergement et le contrôle de la gestion des données sur le sol américain. Avec TikTok USA, les amis de Donald Trump prennent donc la main sur TikTok, parachevant la mise sous tutelle des réseaux sociaux aux États-Unis. En effet, Elon Musk a déjà converti X à la révolution « Maga », même s’il prend désormais ses distances avec le président américain. Mark Zuckerberg est, de son côté, convaincu qu’une nouvelle époque s’annonce, qui lui permet de laisser libre cours à toutes les opinions sur ses réseaux sociaux, notamment celles de l’Amérique de Donald Trump, jusqu’ici trop réprimées selon lui. Il faudra un peu de recul pour savoir si le free speech américain sortira grand vainqueur de ces changements, ou si cette reprise en main des réseaux sociaux est l’amorce d’un étouffement programmé de la liberté d’expression dans la vieille démocratie américaine.

Sources :

  • Goulard Hortense, « La Cour suprême des États-Unis ne sauvera probablement pas TikTok », Les Échos, 13 janvier 2025.
  • « Donald Trump offre un sursis à TikTok, qui annonce relancer son application aux États-Unis », Les Échos, 20 janvier 2025.
  • Lentschner Karen, « Donald Trump s’érige en sauveur de TikTok aux États-Unis », Le Figaro, 21 janvier 2025.
  • Lentschner Karen, « TikTok planche sur une nouvelle application aux États-Unis », Le Figaro, 8 juillet 2025.
  • Boitel Julien, « Donald Trump place ses proches au capital de TikTok aux États-Unis », Les Échos, 29 septembre 2025.
  • « TikTok signe un accord et échappe à son interdiction aux États-Unis », libération.fr, AFP, 19 décembre 2025.
  • « TikTok tourne officiellement la page de ses déboires judiciaires aux États-Unis », Les Échos, 26 janvier 2026.
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19.05.2026 à 09:00

Une norme pour lutter contre les fausses images générées par IA

Jacques-André Fines Schlumberger

Pour distinguer les images du réel de celles générées par des IA génératives, leurs concepteurs – parmi lesquels Microsoft, OpenAI, Google ou encore Meta – cherchent à créer une étiquette de traç

Texte intégral (1419 mots)

Pour distinguer les images du réel de celles générées par des IA génératives, leurs concepteurs – parmi lesquels Microsoft, OpenAI, Google ou encore Meta – cherchent à créer une étiquette de traçabilité pour contenu numérique. Cette norme technique ouverte viserait à certifier l’origine et l’historique des contenus numériques.

Le 7 juillet 2005, quelques minutes après les attentats de Londres, un citoyen ordinaire, Alexander Chadwick, immortalise l’évacuation des passagers d’une rame de métro dans un tunnel près de la station Kings Cross à l’aide de son téléphone portable. Pour la première fois dans l’histoire de la presse écrite, The New York TimesThe Guardian et The Times publient en Une un cliché pris par un amateur, de mauvaise qualité, les seules images disponibles étant celles des victimes et des survivants prises avec leur téléphone. Avec l’avènement grand public en 2022 des intelligences artificielles génératives, ce temps est révolu. Médias, agences de presse, constructeurs d’appareils photo et éditeurs de logiciel cherchent le moyen de certifier la véracité des images. Car, dorénavant, « il n’y a pas de solutions technologiques fiables pour déceler des images produites par l’IA par rapport à des appareils photo », avoue Éric Baradat, directeur adjoint de l’information à l’Agence France-Presse et responsable des départements Photo, Infographie, Documentation et Data.

Fondée en 2021, la Coalition for Content Provenance and Authenticity (C2PA) est une alliance industrielle, enregistrée sous la forme d’une organisation à but non lucratif qui est placée sous l’égide de la Fondation Linux. Son comité de pilotage réunit Adobe, BBC, Google, Meta, Microsoft, OpenAI, Publicis Groupe, Sony, Truepic et Amazon. Elle découle de la fusion de deux projets antérieurs : d’une part, la Content Authenticity Initiative, fondée en novembre 2019 par Adobe, The New York Times, Twitter, ainsi que les fabricants d’appareils photo Leica et Nikon et, d’autre part, le Project Providence, lancé en 2022 par Microsoft et Truepic, une technologie de vérification photo (voir La rem n°67, p.35). Ces acteurs collaborent pour « créer des normes techniques ouvertes et interopérables permettant d’établir la provenance et l’authenticité des contenus numériques ». Les travaux actuels de la C2PA se concentrent sur le développement et la publication des Content Credentials, lesquels constituent « la norme technique de la C2PA pour les métadonnées inviolables pouvant être associées à divers types de contenus, notamment les images, l’audio, la vidéo et les documents ». Ces Content Credentials permettent aux créateurs de joindre au contenu numérique des informations de provenance, telles que la date de création, les outils utilisés et les détails des modifications successives.

Au moment où une photo est prise, nécessairement avec un appareil photo compatible, ou encore générée par une IA, le matériel ou le logiciel employé crée le hash de l’image, une fonction mathématique qui en fige une empreinte numérique unique et signe cette empreinte avec une clé privée sécurisée, en y joignant un « manifeste », un document qui contient des informations comme l’appareil utilisé, la date, les coordonnées GPS, ou le modèle d’IA. Si l’image vient à être retravaillée par un logiciel type Adobe Photoshop, le certificat original n’en sera pas pour autant modifié, mais une nouvelle couche d’informations sera ajoutée avec la description des changements effectués – recadrage, modification des couleurs ou ajout d’éléments –, avant d’être à nouveau signée et liée cryptographiquement à la version précédente. Enfin, ce système permet de contrôler facilement la véracité de l’image, en s’assurant, à partir de la clef publique de l’émetteur, que la signature correspond bien à l’image affichée. Avec un seul pixel modifié sans passer par un logiciel de signature compatible, l’empreinte numérique ne correspondra plus à l’originale, et le certificat sera déclaré invalide.

Cette approche, bien que louable, soulève néanmoins quelques interrogations. Parce que les Content Credentials reposent sur des métadonnées attachées au fichier original, une capture d’écran d’une image certifiée ou la photographie d’un écran affichant l’image originale rend le nouveau contenu non conforme alors que l’image n’a pas été modifiée. À l’inverse, si une personne prend en photo un écran d’ordinateur affichant une fausse image avec un appareil photo certifié C2PA, un certificat d’authenticité sera bien généré, mais le contenu sera un faux. Une autre faille, plus complexe à mettre en œuvre, a récemment été révélée par un particulier, possesseur d’un appareil Nikon de dernière génération. Il a détourné la fonction dite d’« expositions multiples », qui sert à fusionner plusieurs clichés afin d’en obtenir un meilleur (lumière, contre-jour, etc.) dans le but d’appliquer le certificat d’authenticité d’une image sur une fausse image importée sur l’appareil. Autre problème : de nombreux réseaux sociaux comme Instagram ou X, ou encore des logiciels de messagerie instantanée comme WhatsApp, compressent les images pour économiser de la bande passante, ce qui supprime les métadonnées C2PA, alors qu’ils sont justement bien souvent à l’origine même de la diffusion de ces fausses informations.

Bien que la norme soit ouverte, les professionnels de l’image devront s’équiper d’un matériel plus récent ou de logiciels spécifiques pour créer des contenus certifiés. Le module C2PA est, par exemple, disponible sur le Leica M11-P, qui coûte 8 000 euros. Si un média souhaite intégrer la chaîne de vérification pour pouvoir signer cryptographiquement des images, il devra investir lourdement en serveurs et logiciels. En 2025, France Télévisions est ainsi devenu le premier média français à certifier les vidéos de ses journaux télévisés. Si la norme s’impose, le risque est que tout contenu non signé soit automatiquement considéré comme faux ou suspect, excluant de facto les créateurs indépendants, les artistes ou les citoyens journalistes, au risque de créer un clivage entre ceux qui ont les moyens d’utiliser la norme et les autres.

Enfin, la liste des membres de la coalition – dont Microsoft, OpenAI, Google ou encore Meta – révèle l’hyper concentration du pouvoir technologique et médiatique entre les mains des entreprises qui sont précisément à l’origine de la prolifération des outils de génération de faux contenus, et qui s’organisent entre elles pour apporter une solution au problème qu’elles ont créé. Le monde deviendrait alors dépendant de normes et de certificats gérés par une poignée de géants technologiques à la fois juge et partie. Adobe, notamment, vend à la fois les outils pour modifier les images avec le logiciel Photoshop et les outils pour certifier qu’elles ont été modifiées.

L’inconvénient majeur de la Coalition est qu’elle tente de résoudre un problème social lié à la perte de confiance et au mensonge, par une solution purement technique, laquelle compliquera, certes, la tâche des faussaires amateurs, mais qui ne pourra vraisemblablement pas empêcher la manipulation professionnelle, tout en créant de nouvelles barrières à l’entrée pour les créateurs légitimes.

Sources :

  • Coalition for Content Provenance and Authenticity (C2PA), c2pa.org
  • C2PA’s Content Credentials, contentcredentials.org
  • « Major vulnerability in Nikon’s C2PA feature on the Z6 III detected by a reader? », nikonrumors.com, September 3, 2025.
  • « France Télévisions adopte la norme C2PA pour authentifier ses contenus… et reçoit l’EBU Techonology Award », France Télévisions,
    16 septembre 2025.
  • Joly Marius, « Comment savoir si une image est authentique ? La réponse des agences de presse face à la menace de l’IA », larevuedesmedias.ina.fr, 12 janvier 2026.
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15.05.2026 à 09:00

Médias d’information, pluralisme et journalisme à l’ère numérique

Jacques-André Fines Schlumberger

L’intelligence artificielle, force infrastructurelle au cœur des rédactions

Le rapport publié par l’Observatoire européen de l’audiovisuel analyse les profondes mutations du paysage médiatique européen à l’ère du numérique

Texte intégral (986 mots)

L’intelligence artificielle, force infrastructurelle au cœur des rédactions

Le rapport publié par l’Observatoire européen de l’audiovisuel analyse les profondes mutations du paysage médiatique européen à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, en mettant en évidence l’érosion des modèles économiques traditionnels face à la domination des plateformes et des risques croissants pesant sur le pluralisme et l’indépendance éditoriale. Les auteurs s’intéressent tout particulièrement à la sécurité des journalistes, menacés par des pressions politiques, par des cyberattaques et par la précarité sociale accrue dont ils sont victimes. Le rapport souligne également les lacunes réglementaires concernant la transparence de la propriété des médias. Dans ce domaine, la réglementation est fragmentée et inégale selon les pays, créant des risques élevés liés à l’opacité des structures et à l’ingérence politique. L’égalité des genres, quant à elle, demeure un objectif lointain, comme en témoignent la sous-représentation constante des femmes aux postes de direction et les inégalités salariales persistantes au sein des rédactions. Les auteurs appellent à une harmonisation législative en Europe pour « protéger le journalisme en tant que pilier fondamental de la démocratie ».

Parmi les douze auteurs ayant participé à la rédaction de ce rapport, Theresa Josephine Seipp – chercheuse à l’Institut de droit de l’information (IViR) de la Faculté de droit de l’université d’Amsterdam – décrit « les répercussions négatives et positives de l’intelligence artificielle dans le journalisme », analysant comment cette technologie, devenue une « force infrastructurelle », redéfinit les pratiques éditoriales et la relation au public. L’usage et le rôle de l’IA dans le journalisme imprègnent dorénavant « toutes les étapes du processus de production de l’information, depuis la collecte et la production jusqu’à la distribution et la personnalisation de l’information ». Dans un contexte de média d’information, l’IA « prend généralement la forme de systèmes informatiques “spécialisés” qui se concentrent sur des tâches et des problèmes spécifiques habituellement associés aux capacités humaines ».

Si l’intégration croissante de l’IA permet d’accélérer la production et de réaliser des économies substantielles, le rapport souligne que ces gains d’efficacité ne sont pas sans risque pour l’intégrité de l’information. L’usage d’outils d’analyse pour organiser les articles peut involontairement prioriser les contenus à sensation plutôt que répondre à l’intérêt général, déplaçant ainsi les priorités journalistiques vers une logique de popularité et de clic. Plus inquiétant encore, l’opacité de ces systèmes, souvent qualifiés de « boîtes noires », ainsi que leur dépendance à des données biaisées risquent d’amplifier les discriminations, de marginaliser les voix minoritaires et de menacer l’autonomie éditoriale face à des fournisseurs technologiques externes. Cette automatisation porte également en germe une déqualification des journalistes, notamment les plus jeunes qui, privés des tâches routinières à travers lesquelles s’acquièrent les fondamentaux du métier, risquent de voir s’amenuiser les opportunités d’apprentissage indispensables à un journalisme d’enquête de qualité. À ces risques internes s’ajoute une érosion de la confiance du public, exacerbée par la crainte des fausses informations et de la manipulation. La question des ressources accentue également ces fragilités, puisque les grands organes d’information, disposant des moyens nécessaires pour développer leurs propres systèmes d’IA et pour négocier avec les fournisseurs de technologies, jouissent ainsi d’un avantage concurrentiel croissant sur les rédactions locales et régionales, contraintes de s’en remettre à des solutions tierces dont elles maîtrisent rarement les paramètres. Cette « fracture algorithmique » menace la viabilité du journalisme de proximité, pourtant essentiel au lien démocratique entre les citoyens et leurs institutions.

Pourtant, l’auteure ne cède pas à un pessimisme technophobe. Elle rappelle ainsi que l’IA, à condition d’être bien encadrée, pourrait devenir un moteur permettant de stimuler l’innovation dans les tâches routinières, comme la traduction ou l’analyse de données financières complexes, libérant ainsi du temps pour le travail d’enquête. Les nouvelles formes de journalisme interactif et la personnalisation des contenus offrent, par ailleurs, des opportunités pour renouer avec des publics plus jeunes, à condition que ces outils servent à enrichir l’expérience sans rompre le lien humain indispensable à la confiance. Cela implique de redéfinir notre rapport à l’automatisation en gardant à l’esprit que l’objectif n’est pas de rejeter l’IA mais de garantir son maintien au service des valeurs journalistiques « sans se substituer au discernement humain et à la nuance nécessaire à la compréhension de l’actualité ». Sur le plan réglementaire, Theresa Josephine Seipp souligne que les exigences de transparence actuellement prévues par le règlement européen sur l’IA (voir supra) restent insuffisantes au regard des attentes du public, qui réclame des informations substantielles sur les capacités, les limites et la fiabilité des systèmes utilisés. Des normes plus ambitieuses, associant encadrement législatif et régulation professionnelle, apparaissent dès lors indispensables pour préserver l’intégrité du journalisme à l’ère de l’automatisation.

Médias d’information, pluralisme et journalisme à l’ère numérique,
Maja Cappello (éd.), IRIS, Observatoire européen de l’audiovisuel, Conseil de l’Europe, Strasbourg, décembre 2025.

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