LePartisan.info

REVUES

Lien du flux RSS
Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits.

11.05.2026 à 08:40

La Citadelle de la honte

F.G.

■ Sébastien NAVARRO MALVÉSI Les Éditions du bout de la ville, 2026, 144 p. Il est toujours casse-gueule de chroniquer le livre d'un ami, surtout quand il s'agit d'un collaborateur actif d'un site – celui-ci – sur lequel nos signatures se côtoient. Sébastien Navarro, auteur du remarquable Péage Sud (Le Chien rouge, 2020 – recensé ici [Recensé ici]) sur ses aventures gilets-jaunées, nous livre une petite merveille de lecture. Le rond-point cette fois-ci, c'est celui du sigle du danger (…)

- Recensions et études critiques

Texte intégral (2439 mots)



■ Sébastien NAVARRO
MALVÉSI
Les Éditions du bout de la ville, 2026, 144 p.


Texte en PDF

Il est toujours casse-gueule de chroniquer le livre d'un ami, surtout quand il s'agit d'un collaborateur actif d'un site – celui-ci – sur lequel nos signatures se côtoient. Sébastien Navarro, auteur du remarquable Péage Sud (Le Chien rouge, 2020 – recensé ici [Recensé ici]) sur ses aventures gilets-jaunées, nous livre une petite merveille de lecture. Le rond-point cette fois-ci, c'est celui du sigle du danger nucléaire, rapport à une usine narbonnaise et ses catastrophes humaines, sociales et environnementales.

Outre un style affirmé indiscutable et reconnaissable, il y a chez Sébastien Navarro une manière particulière de s'engager personnellement dans ses textes et ouvrages. En mouillant sa chemise au sens plein du terme. Par la mise en avant des contradictions, impasses, coups de cœur, colères, sursauts qui l'habitent. Une totale implication de son « moi », en somme. Qu'on se rassure, cela dit, pas d'un « moi » auto-complaisant ou satisfait. Navarro est un inquiet par nature, qui sait se faire, quand la nécessité s'impose, inquiétant inquiéteur.


Tout commence par une présentation du déjà cité Péage Sud aux « Lucioles de la colère », un festival de la « gauche radicale » qui a pris ses habitudes sur un causse pelé du Quercy. L'auteur y va parce qu'il faut bien y aller, cause éditoriale oblige et en militant, mais sans véritable envie. Il s'est cogné, il est vrai, une longue route sous un cagnard de plomb et connaît assez bien, pour les avoir fréquentées, les ambiances pas toujours fraternelles des lieux alternatifs. L'auteur prend sur lui. Avant de développer son intervention sur l'offensive fluo, il patiente en consultant des dépliants divers et variés, parmi lesquels une brochure élégante dont un pictogramme symbolise « une famille rassemblée sous un immense parapluie coloré. Tout en bas à droite, le trèfle radioactif enchâssé dans un triangle dont les trois angles sont surlignés des mentions : “Areva, Malvési, Danger” ». Assez pour que, de loin, sa mémoire s'avive sur cette putain d'usine de Malvési, mais surtout pour que remonte en lui le souvenir vivace de Nadejda, qui, quelques années plus tôt tenta, malgré ses réserves vis-à-vis des écologistes plan-plan, de l'y impliquer.

Par les temps de catastrophes répétées que nous vivons, et qui finissent toutes par devenir presque « naturelles », aux dires d'une expertise dominante aussi ignare que galonnée, il est possible, voire probable, que nos souvenirs ou nos savoirs se soient allégés du poids de malheur que représenta pour Narbonne et le Minervois l'installation, datant de la fin des années 1950, montant en puissance dans les années 1960-1980 et s'étendant au début des années 2000, de l'usine Orano-Malvési (Areva-Malvési après 2018), dont la spécialité est de « purifier » l'uranium pour la filière nucléaire française, civile et militaire, mais aussi pour des centrales européennes.

C'est ainsi que, par une sorte de télescopage de mémoire, le Gilet jaune assumé Navarro se persuade de l'intime nécessité de revenir sur cette putain d'usine et les ravages environnementaux et humains qu'elle occasionne depuis belle lurette. Partant de là, la nuit même de cette présentation de Péage Sud, le narrateur prend la route vers l'oppidum de Montlaurès qui domine cette usine, celle où, en d'autres temps, Nadejda avait souhaité qu'il l'accompagnât. Juste pour voir et comprendre, disait-elle, l'ampleur du dispositif mis en place par les nucléaristes et le pouvoir. Dans la tête de l'auteur, un livre-enquête se dessinait déjà.

C'est à partir d'un carnet de Nadejda intitulé « MALVESI » et où figure une liste de « personnes à contacter » que l'enquêteur improvisé commence à tirer des fils. Pour une entrée en matière, on peut dire qu'il tombe sur le bon témoin : André, natif de Carcassonne, docteur en biologie végétale et ancien directeur de recherche en sciences de l'environnement à l'INRA. Retraité, il habite à une dizaine de kilomètres de Narbonne. Il connaît l'histoire de Malvési depuis ses origines sur le bout des doigts. Elle est pour le moins salée : 500 000 tonnes d'uranium ont été transformées et purifiées depuis la création du site et un million de tonnes d'acide nitrique concentré a été utilisé pour ce faire. On retrouve de l'uranium tout autour de Malvési, ponctue André, mais aussi du protoxyde d'azote, toutes les rivières sont polluées aux alentours et Narbonne détient le record des taux de cancer du poumon en Occitanie. Viva la vida !


La force d'énonciation du Malvési de Sébastien Navarro tient pour beaucoup à la forme d'écriture qu'il a trouvée – et qui, au fond, quel que soit le thème traité, est presque naturellement la sienne. Nous sommes là dans une enquête faisant polar noir écologico-métaphysico-politique. Comme le bonhomme, qui est un savant expert dans ce genre de littérature, connaît bien ses règles et ses meilleurs auteurs – Manchette, notamment –, il en tire la substantifique moelle pour s'exposer, comme sujet actif d'une enquête où, de découverte en découverte, il mesure l'énormité d'une authentique catastrophe humaine, mais aussi, et c'est douloureux, le poids de remords lié à la légèreté avec laquelle il l'avait appréhendée du temps où Nadejda cherchait son soutien et son implication.

C'est sans doute au croisement des révoltes et des douleurs qu'elles génèrent qu'il faut chercher le ressort de cette quête éperdue de vérité concrète et de cette impérative nécessité de retrouver des témoins. L'ardeur à la tâche que l'enquêteur Navarro y met en atteste. Après André, ce sera Hervé, ingénieur et prof militant à « Sortir du nucléaire » ; Michel, un travailleur d'Orano-Malvési, mécano de son métier qui ressentit, à trente-deux ans, le premier symptôme – la fatigue – d'une leucémie lymphoïde reconnue maladie professionnelle dix ans après et dont il souffre toujours ; des membres de « Transparence des canaux de la Narbonnaise » (TCNA) qui lui donnent l'impression d'être enferrés dans une stratégie de « dramatisation sans issue » ; Joël, un menuisier natif de Narbonne et décidé à y rester malgré son taux d'urine glyphosaté, menuisier et ex-faucheur-volontaire, s'inscrivant dans toutes les luttes contre le Monstre depuis qu'il a vu la digue céder et dégueuler toutes ses saloperies sur le jardin de ses amis ; ou encore Ghislaine, installée malgré elle en zone Seveso depuis 1999, découvrant que les charmantes collines au loin ne sont en réalité que des tas de déchets, témoin de la même catastrophe que Joël, et décidée tout autant que lui à ne pas déserter.

Parmi ces témoins, Maryse, elle, est un cas hors norme – « une militante de gauche écolo et antinucléaire qui phosphorait avec l'énergie nucléaire », écrit le narrateur. Et, pour le coup, tout le prouve : docteur en physique nucléaire, la dame, adhérente à diverses assos écolos, a suivi de très près, en professionnelle qu'elle était, la catastrophe de l'usine chimique AZF à Toulouse qui, en 2001, a fait 31 morts et 2 500 blessés ; en 2019, c'est une quantité incroyable de chlore qui a failli sauter à la gueule des Rouennais (et au-delà), conséquence de l'incendie de Lubrizol, usine américaine de lubrifiant automobile de La Grande Paroisse, où près de 10 000 tonnes de produits chimiques sont parties en fumées toxiques. Le côté paradoxal, pour ne pas dire contradictoire, du personnage de Maryse est touchant. Sa manière d'être dedans, en travaillant indirectement pour l'industrie nucléaire, et dehors, en manifestant un soutien, même critique, aux militants antinucléaires locaux la rend globalement insaisissable. En fin de compte, d'une certaine manière, elle choisira son camp, si l'on peut dire, en acceptant une proposition du préfet de l'Aude de coprésider un « comité de suivi des rejets ». Se targuant du soutien de militants antinucléaires locaux partisans du moindre mal, Maryse a accepté la mission. Quant à se demander, comme le fait le narrateur, si Maryse fut au moins effleurée par l'idée que cette proposition politique pouvait relever d'un piège tendu par la firme en gonflant son « capital probité », on ne le saura pas. Il est probable cependant que, dans sa communication, Orano-Malvési a dû se targuer souvent de compter dans ses rangs, comme l'écrit l'auteur, « une scientifique chevronnée et de surcroît militante notoirement antinucléaire ». Telle est l'ampleur des contradictions au sein du peuple. Navarro ne les juge pas, mais il les prend dans les gencives et continue de tourner en rond. « La Citadelle se foutait des colères et des peurs populaires, écrit-il, c'était une grasse douairière qui savait son cul indétrônable. » Il y a de cela. La Citadelle animait les controverses en les nourrissant. Une copine plutôt rabrouante, Mona, lui remonte les bretelles : il ne faut pas lâcher, et encore moins quand on a été Gilet jaune et occupant de ronds-points. Et de préciser : « La guerre contre le nucléaire, elle n'est ni de position ni technique. Elle est sociale. »


Navarro nous donne à voir le nucléaire dans la réalité du bourbier quotidien qu'il est. Pro ou anti, le nucléaire est là pour un bout de temps, sans solution pour traiter ses déchets aussi nocifs que durables, ni protocole crédible des ingénieux ingénieurs pour démanteler les centrales, même trop vieilles – nous rappelant que « quarante ans après son arrêt, la centrale de Brennilis dans les monts d'Arrée n'était toujours pas démantelée ».
Loin des luttes qui s'attaquent spectaculairement aux imposantes centrales avec leur panache de fumée blanche, à ces petits bijoux techniques de production d'une énergie désormais classée comme « verte », ou à la giga-promesse d'enfouissement des déchets à Bure, l'enquêteur Navarro décale la focale, nous invitant à regarder la forêt et pas seulement l'arbre qui la cache. Malvési n'est qu'un maillon. Pas une centrale, une usine de retraitement de l'uranium. Et le désastre est tout autant ici que là. À chaque fois que les pollutions ne peuvent plus être tues, une nouvelle « solution » ajoute son lot de destruction du pays, de l'eau, du pinard – longtemps, Malvési fut le nom d'un domaine viticole –, de nos corps.
L'enquête offre aussi en creux une réflexion sur nos militances : marqué profondément par le vent frais des Gilets jaunes, et pas prêt à renoncer à ce qui s'y est proposé, c'est avec ce regard qu'il interroge les luttes et dresse ce portrait des oppositions à l'usine. De Nadejda avec sa verve écolo à Ghislaine et le collectif COL.E.R.E – sigle anarchiquement ponctué pour signifier Collectif pour l'environnement des riverains élysiques [1] –, de Joël et les collectifs d'habitants aux cégétistes attachés aux questions de l'emploi, des lanceurs d'alerte solitaire, experts ès-nuk' ou santé, aux collectifs résignés s'attachant à la gestion des catastrophes, des tenants des négociateurs du oui-mais aux plus radicaux.


À la fois mordante et fraternelle, acérée et aérienne, gouailleuse et stylisée, la plume de l'ami Sébastien Navarro s'applique à nous faire toucher du regard ce que l'horreur nucléariste nous dit de notre époque, mais aussi de nos lâchetés, de nos craintes, de nos égarements et de nos colères infinies.

Freddy GOMEZ


[1] Les Élysiques, l'une des premières civilisations de la région, désignaient un peuple vivant à l'âge du fer entre Cap d'Agde et Leucate, pratiquant l'agriculture et la pêche et commerçant avec les Phéniciens, les Étrusques et d'autres peuples italiques. Vivant dans des oppida, petites cités perchées, leur capitale était l'oppidum de Montlaurès, si cher à l'auteur

11.05.2026 à 08:39

Hommage à Jean-Marc Raynaud

F.G.

Je viens d'apprendre avec beaucoup de retard le décès de Jean-Marc Raynaud. C'était une figure de la Fédération anarchiste avec qui il était joyeux de partager des moules à l'esclade, de picoler plus que de raison, de déconner en se coiffant d'un vieux képi d'adjudant. Jean-Marc, c'était un anar à l'ancienne, un fidèle de Maurice Joyeux, un athée anticlérical au parfum de Troisième République. On a beaucoup dit qu'il avait mauvais caractère. En fait, il avait simplement du caractère. Pas le (…)

- Marginalia

Texte intégral (1170 mots)


Texte en PDF

Je viens d'apprendre avec beaucoup de retard le décès de Jean-Marc Raynaud. C'était une figure de la Fédération anarchiste avec qui il était joyeux de partager des moules à l'esclade, de picoler plus que de raison, de déconner en se coiffant d'un vieux képi d'adjudant. Jean-Marc, c'était un anar à l'ancienne, un fidèle de Maurice Joyeux, un athée anticlérical au parfum de Troisième République. On a beaucoup dit qu'il avait mauvais caractère. En fait, il avait simplement du caractère. Pas le genre à minauder, à jouer de la séduction. Oui, il avait du caractère, le bougon, souvent une mine renfrognée et aucune complaisance. C'était, comme on dit, un caractère entier qui cachait sa tendresse, trop fragile, derrière des réactions parfois caricaturales pour se protéger. Il a courageusement publié le témoignage d'un universitaire algérien qui avait fui la terreur islamiste, ce qui lui valut bien des déboires dans un certain milieu qui refusait de critiquer l'islam parce que c'était « la religion de l'opprimé ». Ni dieu ni maître sans condition de race, de lieu et d'histoire. Les Éditions libertaires qu'il a animées, pour ne pas dire tenues à bout de bras (lapsus de dyslexique, j'ai écrit « bar »), étaient à son image, intransigeantes avec les religions, fidèle en amitié comme l'atteste sa relation avec Benoist Rey et désintéressée comme celle qu'il maintint avec À contretemps en créant la collection du même nom. S'il avait un côté brouillon – ce qu'on lui a souvent reproché –, on ne peut pas lui faire grief d'avoir été complaisant, d'avoir cherché le succès et la reconnaissance.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était à Paris à l'occasion d'un salon du livre libertaire. Il était coiffé d'un béret basque, marque de solidarité à sa façon avec les victimes de la répression qui frappait alors les militants et sympathisants résistants au franquisme de l'ETA. Avec sa grimace refusant le sourire niais et avec, dans son regard, ce mélange de tendresse triste et d'ironie amusée, moi avec ma casquette, assis à la terrasse d'un resto, nous faisions si couleur locale d'un autre temps qu'une touriste américaine nous photographia sans vergogne, ce qui nous amusa bien quand ce genre de vulgarité aurait dû nous faire bondir. On s'est contenté de vider notre bouteille. En ce temps-là, j'étais encore jeune et fringant et je ne me limitais pas encore. Lui, il ne lâcha rien sur la bouteille. Il tint le plus longtemps qu'il put, fier et provocateur. À bas les curés de la nouvelle gauche, à bas la calotte, vive l'anarchie, nom de Dieu, soutien aux viticulteurs, tous bourrés dès neuf heures. Tu as bien rempli ta vie, Jean-Marc, tu es parti la tête haute. Chapeau bas et que ceux qui restent retroussent leurs manches, sacré voyou au grand cœur !
Triste versant du privilège de l'âge que ces tristes nouvelles qui, presque chaque semaine, annoncent la disparition d'un rire ami, d'une colère non feinte, d'un courageux zigoto comme, à l'époque de notre jeunesse, le landerneau libertaire en comptait tant, pour le meilleur et parfois pour le pire. Ils n'étaient pas des saints, pour sûr, mais, jusque dans leurs excès, ils étaient généreux et colériques, tendres et maladroits, intransigeants et affectueux, sans concession et compréhensifs, de sacrés gaillards en vérité.

Merci à toi Jean-Marc, pour tout !

En contemplant ma bibliothèque, j'aurai toujours l'image de ton regard pétillant derrière le masque du mec qui ne lâche rien de ses passions de jeunesse. Je vais relire Les Égorgeurs et Le curé Meslier, et bien sûr les livres de la collection « À contretemps ».

Salut et fraternité !

Jean-Luc DEBRY


Post-scriptum

C'est en 2009 que Jean-Marc Raynaud nous proposa de reprendre en format livre et sous le label des Éditions libertaires – dont il fut le principal artisan – des numéros thématiques de la revue À contretemps, alors éditée au format papier. « Il méritent bien ça ! », nous avait-il simplement écrit. À vrai dire, cette offre généreuse nous laissa d'autant plus pantois que Jean-Marc nous laissait par ailleurs toute liberté de choix et de décision dans la conception de la maquette et de la mise en page, tâche dont se chargea David Doillon.

C'est dans le cadre de cette fraternelle collaboration que parurent, aux Éditions libertaires, D'une Espagne rouge et noire : entretiens avec Diego Abad de Santillán, Félix Carrasquer, Juan García Oliver et José Peirats, 236 p., 2009, puis L'Écriture et la vie. Trois écrivains de l'éveil libertaire : Stig Dagerman, Georges Navel, Armand Robin, 334 p., 2011. Enfin, en coédition cette fois entre Les Éditions libertaires et Nada, Rudolf Rocker ou la liberté par en bas, 2014, 274 p.

Bien des choses ont été dites, et même écrites, à propos de Jean-Marc Raynaud, de son mauvais caractère, de ses prises de position et même de sa passion pour l'ivresse. Nous, le souvenir qu'il nous en reste, c'est surtout celui d'un compagnon des bons et des mauvais jours toujours prêt à tendre la main. En anarchiste, c'est-à-dire sans accepter qu'on lui crache dedans. D'où sa réputation d'hypocondriaque qui ne le gênait pas outre mesure, car il savait bien que « les braves gens n'aiment pas que… ».

De tout cœur, dans cette épreuve, avec Thyde, sa compagne, et Bertille, sa fille.

Pour le collectif À contretemps,
Freddy GOMEZ


04.05.2026 à 09:05

Landauer, philosophe

F.G.

« Plus je rentre profondément en moi-même et plus je participe au monde. » Gustav Landauer Scepticisme et mystique (1903) ■ GUSTAV LANDAUER Coordination : Anatole LUCET et Michèle COHEN-HALIMI Collaborations : Anatole LUCET, Jean-Christophe ANGOT, Frank LEMONDE, Jacques LE RIDER, Louis JANOVER, Sylvaine BULE, Aurélien BERLAN, Jérôme LAMY. Textes de Gustav LANDAUER et Alfred DÖBLIN. Cahiers Philosophiques, n° 183, 4e trimestre 2025, Vrin. Longtemps méconnue, la pensée de Gustav (…)

- Recensions et études critiques

Texte intégral (6038 mots)

« Plus je rentre profondément en moi-même et plus je participe au monde. »
Gustav Landauer
Scepticisme et mystique (1903)

■ GUSTAV LANDAUER
Coordination : Anatole LUCET et Michèle COHEN-HALIMI
Collaborations : Anatole LUCET, Jean-Christophe ANGOT,
Frank LEMONDE, Jacques LE RIDER, Louis JANOVER, Sylvaine BULE,
Aurélien BERLAN, Jérôme LAMY.
Textes de Gustav LANDAUER et Alfred DÖBLIN.
Cahiers Philosophiques, n° 183, 4e trimestre 2025, Vrin.


Texte en PDF

Longtemps méconnue, la pensée de Gustav Landauer (1870-1919) commence peu à peu à nous parvenir dans toute sa profondeur et toute sa complexité. De ce socialiste libertaire allemand, on ne retenait souvent que le rôle qu'il joua dans l'éphémère République des conseils de Bavière et sa mort tragique dans la répression sauvage de celle-ci, son assassinat par les soldats des Corps francs dans la cour d'une prison, sans aucune autre forme de procès. Pourtant, Landauer fut aussi et surtout une des figures les plus éminentes, même si controversée, de l'anarchisme, à partir des années 1890 jusqu'aux années de la Grande Guerre, et sans doute une des plus originales. En France, il fut timidement redécouvert, air du temps oblige, dans les années qui suivirent le beau printemps de 1968. Cela était dû surtout à l'initiative du courant dit conseilliste, et de ceux qui s'en sentaient proches. Déjà, en avril 1968, les Cahiers de discussion pour le socialisme de conseils offraient une traduction par Maximilien Rubel du texte « Les douze articles de la Ligue socialiste » (1908) qui résument les principes et les buts de la nouvelle organisation fondée alors par Landauer aux côtés, entre autres, d'Erich Mühsam et de Martin Buber. En 1974, les Éditions Champ libre publiaient une traduction de La Révolution (1907), ouvrage où Landauer expose une singulière conception de l'histoire, teintée d'ironie, comme une succession de phases topiques et de phases utopiques. Mais il a fallu attendre le début des années 2000 pour voir un véritable regain d'intérêt pour les écrits de cet anarchiste atypique : publication en 2007 du célèbre Appel en faveur du socialisme dans la revue (Dis)continuité ; publication en 2008 de La Communauté par le retrait et autres essais, puis en 2009 d'Un appel aux poètes et autres essais, par les Éditions du Sandre ; enfin, en 2014, publication d'un numéro du bulletin de critique bibliographique À Contretemps entièrement consacré à Landauer, réédité conjointement avec les Éditions de l'éclat en 2018 sous le titre Gustav Landauer, un anarchiste de l'envers.

Plus récemment, c'est le travail du professeur de philosophie Anatole Lucet qui nous a ouvert un horizon plus large sur la pensée de Landauer, avec la parution de son ouvrage Communauté et révolution chez Gustav Landauer (Klincksieck, 2023). Traducteur également, avec Jean-Christophe Angaut, de l'Appel au socialisme (La Lenteur, 2019), Lucet est parvenu ainsi à mettre une lumière nouvelle sur ce penseur dont il faut bien désormais reconnaître la qualité de philosophe à côté de celle de politique. Aussi n'est-ce pas une mauvaise surprise de découvrir aujourd'hui que ce soit une revue philosophique – et non la moindre, puisqu'il s'agit des très sérieux Cahiers Philosophiques, publiés aux éditions Vrin – qui vienne lui consacrer un numéro spécial, coordonné par Anatole Lucet et Michèle Cohen-Halimi. Car, à la lecture de ce numéro, nous avons bien l'impression que cette reconsidération de l'œuvre de Landauer dans sa dimension philosophique enrichit notre compréhension de son œuvre politique. Y apparaît également tout un ensemble de réflexions qui nous permet d'entrevoir le lien étroit qui se tisse entre philosophie et politique, lien si négligé ordinairement dans les milieux militants, plus emportés par l'activisme que par le travail intellectuel. C'est avant tout la question de l'esprit qui se pose désormais de façon urgente, dans notre ici et maintenant, comme elle se posait dans l'époque vécue par Landauer. Comme l'écrit Nathalie Chouchan, dans l'éditorial de ce numéro des Cahiers Philosophiques, « les situations économiques et politiques auxquelles Landauer a été confronté au cours de son existence nous ont été léguées par l'histoire, et elles se réactualisent sous nos yeux : le danger d'un autoritarisme d'État et la menace d'une coalition des autoritarismes, le péril des guerres impérialistes mondialisées, la très grande inégalité de répartition des propriétés et des richesses à l'échelle nationale et mondiale sont autant de configurations qui, hier comme aujourd'hui, poussent à la recherche d'alternatives politiques » [1]. Aussi, dans l'optique de cette recherche, n'est-il pas en effet inutile de faire retour sur l'exigence landauerienne d'une mise en action de l'esprit.

De ce numéro, riche en matières, des Cahiers Philosophiques, il est difficile d'extraire un article qui ne serait d'aucun d'intérêt. Si je veux mettre l'accent principalement sur trois d'entre eux, c'est seulement pour souligner l'importance qu'il me semble que nous devons accorder à la dimension philosophique de la pensée de Landauer, et non pour occulter ses autres aspects. Ainsi, je me contenterai de signaler que la revue en question aborde également, car difficilement séparables de la réflexion philosophique proprement dite, les positions politiques de ce penseur. L'article de Franck Lemonde se penche, avec intelligence et sensibilité, sur le pacifisme et l'antimilitarisme de Landauer, tout en montrant le dilemme auquel il fut confronté quand surgit l'heure de la révolution [2]. Sylvaine Bulle livre des réflexions fécondes, entre sociologie et philosophie, sur l'actualité politique de la pensée de Landauer dans les courants écologistes et anarchistes actuels, même si, parfois, l'influence peut paraître exagérée [3]. En réponse à un questionnaire élaboré par Anatole Lucet, Louis Janover nous fait part d'une certaine résonance entre le Marx « critique du marxisme », tel que Rubel l'avait envisagé, et Landauer lui-même [4]. Aurélien Berlan, quant à lui, offre une intéressante recension de l'ouvrage de Landauer, Coopératives et émancipation, récemment paru aux éditions Nada [5]. Enfin, il faut aussi mentionner la présence de deux textes, inédits en français, de Landauer, ainsi qu'un autre, non moins inédit, de Döblin sur Landauer [6]. Dans tous ces articles, la philosophie a bien entendu toute sa part, mais n'y apparaît pas réellement comme un motif central, plutôt comme la question de ce que la philosophie se révèle essentielle pour une politique révolutionnaire digne de ce nom.

Dans l'article qui ouvre ce numéro spécial, Anatole Lucet aborde cette question en montrant comment Landauer avait envisagé son rapport à la philosophie, celle qu'il nommait « ma bien-aimée de toujours » [7]. Il s'agit tout d'abord d'une passion acquise dès les années de lycée, où il découvre Schopenhauer, Spinoza et Fichte. Une passion qui l'amène rapidement à la lecture des auteurs classiques qui lui deviennent familiers, mais aussi de contemporains comme Nietzsche dont l'influence sera de toute première importance pour l'évolution de sa pensée. Mais cette passion ne se traduit pas chez lui en vocation académique ; on le sait, Landauer, dès 1892, se tourne résolument vers les activités d'une politique subversive, au point d'être considéré, un an plus tard, comme « l'agitateur le plus important du mouvement révolutionnaire radical [...] dans l'Allemagne tout entière », selon un rapport de police. Mais si la philosophie passe désormais au second plan dans ses préoccupations, elle ne le quittera jamais réellement. Tout le propos de l'article de Lucet tend à le souligner. Mieux, il met en évidence le lien indéfectible entre socialisme et philosophie dans la pensée de Landauer. En témoigne un article de 1893 intitulé « La philosophie outragée » où il défend l'idée d'un nécessaire travail d'éveil des consciences pour rendre possible le changement social, à l'encontre de la conception des doctrinaires marxistes du moment qui considèrent ce changement dépendant avant tout des « conditions objectives ». Pour eux, à quoi cela peut-il servir de philosopher quand on possède déjà la certitude « scientifique » de la nécessaire victoire du socialisme dans un avenir plus ou moins proche ? S'y ajoute assurément un mépris assez enraciné envers les activités de l'esprit, qui dépasse le milieu proprement marxiste. « C'est donc pour lutter contre cette disposition d'esprit étriquée et obtuse qui n'est le propre d'aucune classe sociale – le “philistinisme” – que Landauer affirme en conclusion de son article, contre tous les adversaires de la pensée : “Il faut donc continuer à philosopher – malgré tout !” » [8].

Certes, on trouve aussi chez Landauer une certaine critique de la philosophie, mais qui se rapporte plutôt à la philosophie comme discours de la raison, donc prétendant à la scientificité. Prise en cette signification, la philosophie ne peut rendre compte de toute la richesse des réalités humaines. Son langage n'atteint pas la qualité évocatrice et suggestive de la parole poétique qui, sans user de concepts, permet « d'exprimer quelque chose du monde que seule l'intuition pouvait jusqu'alors saisir » [9]. Cette critique de la philosophie se donne ainsi pour tâche d'en montrer les limites : les concepts ne peuvent pas embrasser toute la réalité. Mais si, « pour la vie, il faut parfois accepter de “vivre d'une manière non-philosophique” (Landauer, lettre à F. Mauthner du 8 avril 1902) » [10], Landauer ne tombe pas pour autant dans un anti-intellectualisme pseudo-romantique, et il faut voir dans sa défense de la poésie l'intuition d'une possible complémentarité de celle-ci avec la philosophie. Plus sévère est sa critique de la misère philosophique colportée par ceux de ses contemporains qui se prétendent philosophes et qui ne sont, à ses yeux, que de vulgaires beaux parleurs. La philosophie « n'est pas qu'une affaire de posture pour Landauer : elle se doit de répondre à un besoin intime et profond, à une véritable nécessité » [11]. Comme il l'écrit dans une lettre à son ami Mauthner, le 28 novembre 1918, « ce n'est pas pour l'école que nous avons appris Spinoza, mais pour la vie ». Mais, là aussi, il faut entendre comment la philosophie est considérée comme une affaire autrement sérieuse que celle d'un passe-temps pour érudits. Elle est ce qui donne à chaque individu le pouvoir de réfléchir par soi-même, préalable indispensable à toute émancipation collective authentique. « Condition nécessaire au surgissement de nouveaux rapports entre les êtres humains, l'activité philosophique joue donc un rôle prépondérant pour la mise en action de l'esprit, qui est à la fois esprit singulier et esprit commun. Face à la complexité du monde – ce constat est-il moins actuel ? –, il convient de garder l'intelligibilité comme boussole. » [12]

Sous un autre angle, l'article de Jean-Christophe Angaut ne dit finalement pas autre chose [13]. Son propos se concentre sur le rapport de Landauer à Hegel. À bien des égards, celui-ci se traduit par un anti-hégélianisme, plutôt dans l'air du temps, issu sans doute de l'influence de la pensée nietzschéenne. On devine également que cet anti-hégélianisme est « peut-être d'abord un anti-marxisme » [14]. Mais Angaut se demande si cela ne doit pas également « être mis à l'épreuve de références positives au jeune hégélianisme qu'on trouve chez Landauer : ce courant constitue-t-il le chaînon manquant entre Hegel et Landauer, permettant d'expliquer certaines proximités conceptuelles entre les deux auteurs, ou bien ne doit-on pas se poser à propos des auteurs de ce courant les questions qu'on se pose à propos du rapport de Landauer à l'hégélianisme ? » [15] Et, de fait, Angaut remarque fort justement – et il me semble que cette remarque pointe en direction d'une réflexion primordiale – que Landauer et Hegel ont ceci de commun : « la centralité qu'occupe dans leurs pensées respectives la notion d'esprit » [16]. Ainsi, comme il le rappelle, « dans l'Appel au socialisme, l'esprit est [...] désigné comme “saisie du tout dans un universel vivant, [...] mise en lien (Verbindung) de ce qui est séparé, des choses, des concepts comme des êtres humains”, ce qui indique en outre que, comme chez Hegel, il n'est pas seulement de l'ordre de la pensée mais constitue aussi une structure du réel. » [17] L'esprit est immanent à la vie, il est « aussi nécessaire à la vraie pensée qu'à la vraie vie », il crée « la vie partagée, la communauté, l'union et la guilde », il est « dans la vie de tout ce qui vit, à travers tous les règnes de la nature, le lien des liens » [18]. Tout ceci ne fait évidemment pas de Landauer un hégélien, mais laisse bien poindre que sa critique de Hegel ne se situe pas au niveau de la réalité de l'esprit. Il s'agit non d'un pur rejet polémique, mais bel et bien d' « un rapport critique à Hegel, c'est-à-dire d'une démarche visant à séparer le bon grain de l'ivraie » [19].

Angaut découvre ainsi une certaine parenté de la pensée landauerienne avec la critique opérée par quelques jeunes-hégéliens comme Cieszkowski, Hess, ou encore Bakounine, qui reprochaient surtout à Hegel son théoricisme, eux se tournant plutôt vers une philosophie de la pratique. On s'étonne qu'Angaut ne mentionne pas ici la critique du jeune Marx. Mais l'important est qu'il saisit le mouvement de pensée de Landauer dans cette lignée. C'est l'aspect contemplatif de la pensée hégélienne qui y est particulièrement visé, aspect qui se rattache pour Landauer à un type qui « consiste à vouloir une chose avec une telle intensité qu'on ne parvient pas à se résoudre au fait qu'elle ne se trouve pas dans la réalité effective, et dès lors à voir dans cette dernière la réalisation de ce qu'on voudrait voir advenir » [20]. Aussi est-ce moins le contenu de l'idéal hégélien – la réalisation de la liberté dans l'histoire – qui est critiqué qu'une forme spécifique du penser hégélien qui plaque sur la réalité, dans un tour de passe-passe dialectique, l'absoluité abstraite des concepts. Landauer peut apprécier en Hegel le penseur de la transformation, du devenir, mais il ne le rejoint pas dans sa philosophie de l'histoire. « Quand ce dernier veut voir dans la révolution un moment d'édification de la réalité effective à partir de la pensée, le premier sait bien que l'entendement aventureux qui cherche à porter l'utopie à la vie se heurtera à la résistance de cette même réalité » [21]. C'est cette « hégélerie » que Landauer attaque violemment chez les marxistes, cette « tentative de plaquer sur l'histoire un schéma dialectique » [22]. Landauer décèle ainsi dans leur déterminisme historique, venue en droite ligne de l'hégélianisme qui a inspiré le marxisme, un aveuglement devant la réalité effective de l'histoire présente. Il n'adhère pas à cette foi en la mission rédemptrice du prolétariat. Pour lui, ce n'est pas en tant que prolétaires, en tant que victimes universelles, que les êtres humains voudront renverser le capitalisme. C'est encore moins dans l'attente des conditions objectives qu'il sera renversé. Pour Landauer, on le voit, la critique porte sur l'illusion véhiculée par l'héritage de la philosophie hégélienne de l'histoire et sur la passivité contemplative devant l'évolution historique qui en découle. La philosophie de Landauer – car, dans cette critique, il s'agit bien encore de philosopher – développe, au contraire, un horizon pratique qu'il nomme socialisme, c'est-à-dire, selon lui, « un effort pour créer une nouvelle réalité à l'aide d'un idéal » [23], et un effort qu'il conçoit toujours comme ancré dans le présent. Je reviendrai en conclusion sur cet aspect de la question.

Dans l'article de Jacques Le Rider [24], germaniste renommé, le rapport entre philosophie et politique révolutionnaire est appréhendé à partir d'une lecture de l'essai de Landauer, encore inédit en français, Scepticisme et mystique (1903). On est ici introduit à la part de la pensée landauerienne peut-être la moins comprise et la plus ignorée, celle qui surprend le plus : sa composante mystique. Elle constitue pourtant, à mon avis, le cœur même de la philosophie de Landauer, un cœur battant. Le Rider montre, dans un premier temps, comment la mystique, chez Landauer, est liée à la critique du langage qu'il développe avec son ami Fritz Mauthner. Aidant celui-ci dans la rédaction de son ouvrage Contributions à une critique du langage (1901-1902), Landauer l'encourage à compléter les passages entre mystique et scepticisme linguistique et traduit pour lui en allemand moderne des extraits de l'œuvre de Maître Eckhart, duquel il dira, dans Scepticisme et mystique : « On a rarement exprimé l'inexprimable avec autant de beauté et de vérité ». Pour Mauthner, le langage ne signifie pas la réalité et obstrue même toute voie pour la connaître. « Penser n'est que parler, affirme-t-il [...] » [25] et le silence se révèle supérieur à toute parole, aperçue comme simple verbiage. Dans ce scepticisme linguistique radical, la mystique est perçue comme « l'idéal d'une possible connaissance intuitive non conceptuelle du réel », comme une « saisie non langagière du réel, [que] Landauer (...) appelle “mystique sans Dieu” » [26]. Seule la poésie, véritable « art du mot », trouve grâce aux yeux de Mauthner. Mais, bien qu'approuvant dans l'ensemble cette critique du langage, Landauer « ne se contente pas de la conclusion résignée de Mauthner qui se réfugie dans le silence et ne prête plus foi qu'à la parole des poètes. Il tient à mettre la critique du langage au service de la régénération de la parole politique. » [27] Dans Scepticisme et mystique, il expose sa propre interprétation de l'expérience mystique – que Mauthner ne voit que de façon somme toute assez banale comme ce qui éloigne de la société –, comme l'expérience qui, le libérant de l'emprise du langage et des institutions sociales dominantes, rétablit l'unité véritable de l'individu et du monde – monde entendu comme monde naturel et social tout à la fois –, qui lui permet de retrouver au fond de lui-même le réel esprit de la communauté. Cette relation établie entre l'expérience la plus intérieure et l'expérience même du monde m'apparaît comme l'apport le plus original de Landauer à une compréhension renouvelée de la politique révolutionnaire, comme la compréhension que la transformation du monde est inséparable de ce travail sur soi ouvert aux réalités de l'esprit.

Le Rider saisit parfaitement que cette dimension mystique de la pensée de Landauer l'oriente vers un romantisme révolutionnaire, assez proche de celui de son ami Buber, où la parole poétique est érigée en véritable inspiratrice de la révolution. Il évoque en ce sens le texte emblématique de l'Appel aux poètes d'octobre 1918, parmi tant d'autres exemples. Mais il insiste aussi sur ce qu'il peut y avoir de problématique dans cet élan romantique. Il remarque qu'à partir de 1918 Landauer « semble [...] oublier les préceptes de Scepticisme et mystique et se griser de mots comme “esprit” et “révolution” sans vraiment en préciser le sens. » [28] Il considère également, non sans raison, qu'il « fait un usage intensif de la notion de Geist, qu'Anatole Lucet appelle à juste titre “un concept fuyant”, sans qu'on puisse la traduire autrement que par “esprit”. » [29] Emporté dans l'élan de la révolution, Landauer se lance dans des harangues au peuple qui entrent en contradiction avec ses premières conceptions de « régénération anti-rhétorique du langage », dans des discours à la teneur messianique dans lesquels on reconnaît difficilement son pacifisme originel. D'où la conclusion amère de Le Rider qui insiste plutôt sur l'échec du projet utopique de Landauer : « Landauer s'est toujours défié de ce qu'il appelle les révolutions d'État, estimant qu'il n'est pas possible de parvenir à la régénération de la société par une révolution politique et fondant ses espoirs sur la constitution d'un réseau de petites structures autonomes. Au début du mouvement révolutionnaire de Munich, il a conçu les conseils ouvriers sur ce modèle. Cette vision était incompatible avec la doctrine bolchevique défendue par Leviné. » [30]

En effet, toute la philosophie de Landauer paraît incompatible, non seulement avec cette doctrine, mais surtout avec toute espèce de doctrine. N'est-ce pas, après tout, le propre de toute pensée répondant aux exigences de l'activité philosophique ? C'est pourquoi il est vain de chercher à savoir s'il s'agit, en ce cas, d'un échec ou non. Car en ayant mis l'accent, avec tant d'insistance, sur les choses de l'esprit, Landauer a ouvert un chemin qui ne s'est pas refermé en impasse, contrairement aux apparences que nous délivrent les faits de notre « réalité » historique. Cette notion d'Esprit qui parcourt l'ensemble de ses réflexions est celle qui alimente en vérité l'expérience même du monde. Il n'y a pas de monde réellement humain sans esprit. Ce serait plutôt son absence qui le conduit à sa décomposition. Et c'est l'entretien de sa présence qui autorise l'élaboration d'un autre monde que celui-ci, si tant est que l'on peut encore le définir comme monde. Sur ce point, il convient de saisir encore une fois que le socialisme, tel que l'entendait Landauer, est et n'est pas une utopie. Il l'est comme souffle inspirateur, comme esprit animant nos actes. Il ne l'est pas comme volonté pratique qui peut toujours se réaliser, quelle que soit l'époque. On retrouve cette compréhension romantique-révolutionnaire chez un penseur comme Ernst Bloch, pour qui l'influence de Landauer fut déterminante. Pour Bloch également, expérience intérieure et expérience du monde ne sont qu'une seule et même aventure. Pour Bloch de même, l'esprit de l'utopie, qu'il affinera en « principe espérance », est l'aliment essentiel de la pratique révolutionnaire et la philosophie demeure l'activité nécessaire à la concrétisation du projet utopique, prenant en compte la réalité effective avec toutes ses latences. Enfin, pour Landauer comme pour Bloch, la philosophie est à la fois vita contemplativa, opération mystique, et vita activa, opération politique. Pour l'un comme pour l'autre, la philosophie est essentiellement pratique, vécue comme pratique et tournée vers la pratique. Ce qui les rapproche assez des intuitions du jeune Marx. Comme quoi il n'est peut-être pas inutile de continuer à philosopher en romantique.

Pascal DUMONTIER
Avril 2026


[1] Nathalie Chouchan, « Éditorial », Cahiers Philosophiques n° 183, Gustav Landauer, 4e trimestre 2025, Vrin, p. 5.

[2] Franck Lemonde, « Landauer face à la guerre », Cahiers Philosophiques n° 183, op. cit., pp. 43-56.

[3] Sylvaine Bulle, « Les petits royaumes de l'ici-bas. L'expérience autonome contemporaine au prisme de la pensée de Landauer », Cahiers Philosophiques n° 183, op. cit., pp.99-113.

[4] Louis Janover, « Gustav Landauer parmi nous », Cahiers Philosophiques n° 183, op. cit., pp. 95-98.

[5] Aurélien Berlan, « Coopérative, émancipation et autonomie matérielle chez Landauer », Cahiers Philosophiques n° 183, op. cit., pp.115-124.

[6] Gustav Landauer, « Friedrich Engels et la conception matérialiste de l'histoire » (1895) ; Gustav Landauer, « Un dernier reste d'Hégélerie » (1899) ; Alfred Döblin, « Landauer » (1919), Cahiers Philosophiques, op. cit., pp. 71-91.

[7] Lettre de Landauer à E. Blum-Neff du 23 décembre 1889, citée par Anatole Lucet, « Trotz alledem ! Gustav Landauer ou la philosophie obstinée », Cahiers Philosophiques n° 183, op. cit., p.12.

[8] Anatole Lucet, « Trotz alledem ! Gustav Landauer ou la philosophie obstinée », op. cit., p. 23.

[9] Ibid, p. 18.

[10] Ibid, p. 19.

[11] Ibid, p. 20.

[12] Ibid, p. 26.

[13] Jean-Christophe Angaut, « Avec Hegel, contre l'Hégélerie ? Paradoxes de l'anti-hégélianisme de Gustav Landauer », Cahiers Philosophiques n° 183, op. cit., pp.27-42.

[14] Ibid, p. 28.

[15] Ibid, pp. 28-29.

[16] Ibid, p. 28.

[17] Ibid, p. 30.

[18] Gustav Landauer, Appel au socialisme, La Lenteur, 2019, pp. 62-63.

[19] Jean-Christophe Angaut, « Avec Hegel, contre l'Hégélerie ? … », op. cit., p. 33.

[20] Ibid, p. 35.

[21] Ibid, p. 34.

[22] Ibid, p. 39.

[23] Gustav Landauer, Appel au socialisme, op. cit., p. 29.

[24] Jacques Le Rider, « Scepticisme, mystique et révolution », Cahiers Philosophiques n° 183, op. cit., pp. 57-69.

[25] Ibid, p. 58.

[26] Ibid, p. 59.

[27] Ibid, p. 60.

[28] Ibid, p. 68.

[29] Ibid, p. 66.

[30] Ibid, p. 69.

⬅️ 3 / 10 ➡️

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview