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Fondation Copernic.

11.05.2026 à 15:55

International : ce que peut le mouvement social

Fondation Copernic

Comprendre, résister, agir dans un monde qui bouge Copernic organise à Paris le samedi 10 octobre 2026 toute la journée une initiative publique pour réfléchir aux grands enjeux que pose au mouvement social la situation internationale.  Le parti pris de cette journée sera de donner à voir et de s’interroger sur les capacités d’action et […]

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Texte intégral (1118 mots)

Comprendre, résister, agir dans un monde qui bouge

Copernic organise à Paris le samedi 10 octobre 2026 toute la journée une initiative publique pour réfléchir aux grands enjeux que pose au mouvement social la situation internationale. 

Le parti pris de cette journée sera de donner à voir et de s’interroger sur les capacités d’action et de mobilisations des sociétés confrontées à la logique de guerre, de prédation et d’oppression. 

Deux convictions nous guident: d’abord celle que la pertinence et l’utilité des luttes internationales sont méconnues et insuffisamment conscientisées par leurs actrices et acteurs elles et eux mêmes. On tombe facilement dans un lieu commun qui voudrait que se mobiliser sur les questions internationales ne servirait à rien, à peine éventuellement  à se donner bonne conscience. Doit-on baisser les bras en particulier aujourd’hui en présentant comme inéluctable le pouvoir toujours plus important d’une internationale d’extrême droite étendant son emprise dans tous les domaines et rendant vain et sans issue tout combat contre les logiques de guerre dont elle est porteuse ? Ce serait oublier bien vite le rôle qu’ont joué et que continuent à jouer les peuples, leur force de résistance et de résilience, des combats pour les indépendances aux grandes mobilisations  populaires qui ont eu des effets directs sur les positionnements internationaux des différents Etats et au final sur la marche du monde? 

Notre deuxième grande conviction est qu’il est intéressant, pour mener le débat public dans la période, de se donner quelques repères et d’éclairer les débats à gauche: sur nombre de sujets qui ont trait à l’international (Ukraine, vote à l’Assemblée sur l’augmentation des budgets militaires, etc), la gauche peut apparaître divisée. Nous faisons le pari que mener les débats et leur apporter un éclairage scientifique ne peut que renforcer nos interventions soit en faisant du commun soit en posant des désaccords qui font avancer la réflexion commune: (pourquoi) faut-il défendre le droit international? Quel  sens donner à l’internationalisme aujourd’hui, pour les syndicats comme pour les associations ou les partis politiques? Comment penser la question de la paix en articulation avec la montée des impérialismes? Quel doit être le rôle de la France et de l’Europe dans ce monde en recomposition? 

Ce meeting doit donc avoir à la fois pour but de penser les évolutions du monde, faire un point sur les débats en cours, et de se donner quelques outils pour peser sur ses évolutions, quelques raisons d’espérer donc !

Nous y organiserons plusieurs moments de réflexion et des discussions sur de nombreuses luttes internationales. Les débats porteront en particulier sur

  • Pourquoi et comment défendre le droit international

Qu’en est-il des attaques portées contre le droit international et les institutions en charge de le faire vivre (ONU, CPI,…) dans un contexte où la force tend à  remplacer de plus en plus le droit, et où ces institutions sont largement remises en cause y compris par les Etats eux mêmes ? Deux questions seront notamment posées : Comment penser le droit international et son évolution dans ce nouveau contexte ? Comment la société civile et le mouvement social et associatif peuvent-ils combattre ces orientations illibérales ? 

S’ils n’ont pas de pouvoir de sanction, ces différents acteurs jouent un rôle essentiel pour documenter les faits et mobiliser les médias et les institutions en charge de dire le droit. On montrera ici comment les rapports, plaidoyers, procès symboliques, actions en justice, campagnes de mobilisation, contentieux stratégiques, menés dans ce cadre ont pu influer sur le cours des événements en rendant plus lourd le coût politique et juridique des exactions commises.       

  • ce que la logique de guerre fait aux peuples, ce que peuvent les peuples pour la paix

Que subissent les peuples, quel est le commun des oppressions, mais aussi quelles sont leurs différentes formes de résistance. 

Que signifie être pacifiste aujourd’hui : l’indépendance / la souveraineté sont des thématiques justes mais qui flirtent parfois avec le ralliement au développement d’une « économie de guerre », versus le pacifisme, au risque de la « naïveté »?

Nous ferons une place particulière ici au rôle de la poursuite des logiques coloniales, en particulier en Afrique et dans les “territoires d’outre mer”.

Nous aborderons aussi ici la question des ressources, des terres agricoles, des matières premières, du pétrole, en tentant de montrer comment les crises environnementales impactent directement les populations (accaparement des terres, pollution, accès à l’eau) et comment les communautés développent des stratégies de résistance écologique.

Nous verrons enfin en quoi l’écoféminisme peut être un cadre d’analyse des inégalités et des alternatives locales.

  • international: que font les syndicats?

Nous souhaitons questionner ici la dimension internationaliste de l’action syndicale et sa traduction concrète dans des positionnements, des mobilisations de solidarité, des actions concrètes, mais aussi faire un état des lieux de la construction d’un syndicalisme international

Nous nous demanderons comment les activités internationales s’insèrent dans l’activité syndicale, est ce que les pressions de l’extrême droite qui dénonce la “politisation” des syndicats et remet en cause leur légitimité à agir sur la situation internationale a un effet et lequel?

  • Que peuvent la France et l’Europe?

L’Europe est-elle, dans le contexte actuel, et peut-elle être, l’espace de développement d’un certain modèle social et de défense du droit international, ou continue-t-elle à être un instrument de la libéralisation à marche forcée , alignée sur les Etats-Unis en matière internationale, un impérialisme qui peine à exister car secondaire mais un impérialisme quand même… 

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03.05.2026 à 18:36

Pour une bifurcation démocratique : espace, rapports sociaux et transition écologique

Ingrid Darroman

Corinne Luxembourg Professeuse des Universités en géographie et aménagement Habiter la démocratie : pour une pensée spatiale de la démocratie La « bifurcation démocratique » ne se joue pas seulement dans les urnes ou les institutions, mais dans les espaces concrets où l’on vit, travaille, se déplace, prend soin et lutte. Elle se joue à différentes […]

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Texte intégral (13741 mots)

Corinne Luxembourg

Professeuse des Universités en géographie et aménagement

Habiter la démocratie : pour une pensée spatiale de la démocratie

La « bifurcation démocratique » ne se joue pas seulement dans les urnes ou les institutions, mais dans les espaces concrets où l’on vit, travaille, se déplace, prend soin et lutte. Elle se joue à différentes échelles, dans un entrelacement de tensions et de contradictions propres au capitalisme.

En croisant géographie critique, féminisme et écologie politique, il s’agit de mettre en discussion une pensée spatiale de la bifurcation démocratique, de montrer comment les rapports de pouvoir s’inscrivent dans les territoires et comment la recomposition de ces territoires par les communs, les espaces du care, les expériences de démocratie locale, les conflits d’usage, peut ouvrir d’autres trajectoires.

Il s’agit de propositions de réflexions pour apporter un éclairage géographique à la lecture du moment politique que nous vivons et d’imaginer des bifurcations situées qui fassent de la démocratie habitée une expérience réellement partagée.

Corinne Luxembourg

Professeuse des Universités en géographie et aménagement

Directrice de l’UR 7338 – PLEIADE, marges créatrices : https://pleiade.univ-paris13.fr

Université Sorbonne Paris Nord (Paris 13)

https://orcid.org/0000-0002-2813-9173

Avril 2026

Capitalisme et démocratie forment une alliance instable, constamment renégociée au fil des crises, des compromis sociaux et des luttes. Si la démocratie repose sur l’exercice de la souveraineté populaire et la capacité de délibération collective à produire des règles communes, le capitalisme s’appuie, lui, sur la concentration du pouvoir économique et l’appropriation privée des ressources productives et naturelles. Cette contradiction fondamentale ne se joue pas seulement dans l’abstrait des définitions généralisatrices : elle s’incarne concrètement dans l’espace, à travers des logiques spatiales étroitement imbriquées qui structurent l’histoire longue du capitalisme et alimentent ce qu’Arnaud Orain nomme « capitalisme de la finitude » (Orain, 2025) comme jeu à somme nulle, passant de la concurrence aux conquêtes et à la confiscation.

La première logique, expansionniste, relève de ce que David Harvey nomme « accumulation par dépossession » (Harvey, 2008). De la conquête coloniale des terres à la financiarisation contemporaine du foncier, en passant par les enclosures primitives et les spéculations immobilières actuelles, cette dynamique repose sur l’appropriation violente ou légale de ressources communes au profit d’une minorité propriétaire. La marchandisation du logement, la privatisation des services publics, l’accaparement voire confiscation des terres agricoles par les fonds souverains en sont des formes contemporaines. 

La seconde logique, extractiviste, consiste à épuiser séquentiellement les ressources naturelles (combustibles fossiles d’abord, puis terres rares et métaux stratégiques) en s’appuyant sur le mythe persistant du progrès technique comme horizon indépassable (Zetkin Collective, 2020). Ce récit techniciste traite les crises écologiques, sociales et énergétiques engendrées par le capitalisme non comme des contradictions structurelles, mais comme de simples obstacles temporaires que l’innovation serait appelée à résoudre. Ces deux logiques s’inscrivent dans une représentation d’une humanité extérieure à son environnement et appelée à le maîtriser, plutôt que comme partie intégrante de celui-ci. Ce positionnement en surplomb, structurant dans la pensée occidentale puis coloniale, est l’un des ressorts qui rendent possible la prédation capitaliste sur le milieu.

Cette double logique en concomitante d’autres dissociations : l’une est genrée, l’autre est racialisée (Mazouz, 2020). Dans ces deux cas, elles relèvent d’un même modèle de domination qui refuse pleinement aux femmes, d’un côté, et aux personnes non blanches, de l’autre, le statut d’êtres humains libres et autonomes, avec des variantes justifiant également le travail des enfants. Le capitalisme repose sur une dissociation constitutive entre les tâches productives et reproductives, qui structure ses contradictions internes et spatiales. Forgée dès les années 1970 par des féministes marxistes comme Mariarosa Dalla Costa et Selma James dans The Power of Women and the Subversion of the Community (1972) (Dalla Costa, 2022), puis approfondie par Maria Mies (Mies, 2024) et Silvia Federici (Federici, 2014), cette dissociation révèle la fracture genrée constitutive du capitalisme patriarcal. Les tâches productives produisent de la valeur marchande dans la sphère publique, tandis que les tâches reproductives assurent la régénération de la force de travail dans l’ombre domestique. Eleanor Marx  l’avait déjà formulé en 1886 dans The Woman Question: From a Socialist Point of View : la division sexuée du travail, où le travail reproductif gratuit des femmes soutient le travail productif salarié des hommes, n’est pas un accident du capitalisme, c’en est la condition matérielle. 

La dissociation ethnoraciale fonctionne de manière analogue, en s’appuyant sur la précarité économique et l’absence de droits : l’irrégularité de séjour des personnes étant produite à dessein par ce même régime. L’ubérisation du travail précaire s’articule à une politique migratoire restrictive qui refuse systématiquement les titres de séjour aux personnes étrangères non communautaires, les cantonnant dans une illégalité constitutive. Sans papiers, elles deviennent la main-d’œuvre idéale des plateformes numériques (livreurs Deliveroo, chauffeurs Uber, nettoyeurs Helpling, etc.), rémunérée à la tâche, sans cotisations sociales, sans droit de grève, sous menace constante d’expulsion. Cette non-délivrance des titres de séjour produit une précarité administrative parfaitement adaptée au modèle : travailleurs sans droits, hypermobiles, sans ancrage local, interchangeables. Spatialement, cette population invisible assure paradoxalement la reproduction sociale des métropoles : livraisons alimentaires tardives, ménage matinal, soins à domicile.

Ce texte prend donc appui sur une perspective géographique et intersectionnelle, qui considère l’humanité comme faisant partie du milieu et non en surplomb de lui. Il défend une thèse simple : il n’y aura pas de bifurcation démocratique, c’est-à-dire de réorientation durable et égalitaire des trajectoires sociales et écologiques, sans reconfiguration conjointe des rapports de production, de reproduction et de rapport à l’environnement. Transformer la démocratie ne consiste pas seulement à modifier des institutions politiques ou des règles électorales ; il s’agit de recomposer les géographies du travail, du care (également spatial), de l’habitat, des mobilités, des usages de la terre et des ressources. Une perspective écoféministe permet de relier oppression sociale et domination écologique, en montrant que l’exploitation des personnes et celles des territoires procèdent d’une même logique de prédation.

Dans cette perspective, le texte montrera d’abord comment le capitalisme contemporain repose sur des dissociations socio-spatiales fondamentales (entre production et reproduction, entre populations majoritaires et minorisées, entre espaces protégés et territoires sacrifiés) qui organisent un déséquilibre structurel des rapports de pouvoir. Il analysera ensuite la manière dont la spatialisation néolibérale[1] (Gintrac & Giroud, 2018) (villes-entrepreneuriales, mise en concurrence des territoires, fragmentation des chaînes de valeur) constitue une véritable contre-bifurcation, en réorganisant ces contradictions et en réduisant les marges de manœuvre démocratiques. Enfin, il esquissera quelques conditions d’une bifurcation démocratique pensée à partir des espaces : partir des besoins situés, redistribuer les temps sociaux, reconstruire des infrastructures publiques et des communs, réencastrer entreprises, finance et politiques macro-économiques dans des ancrages territoriaux démocratiquement disputés.

  1. Rapports de pouvoir intersectionnels dans l’espace

L’approche intersectionnelle des rapports de pouvoir montre dans l’espace une surmobilité (le fait que l’asymétrie des rapports sociaux se traduise par une plus grande mobilité des personnes dominées par rapport à la mobilité des personnes dominantes) et une hypermobilité (le fait que les personnes dominées soient associées principalement à leur capacité d’être mobile, voire surmobile) subies des subalternes qui se traduit non pas sur la surface du territoire parcouru mais par la fragmentation des trajets et la plus grande fréquence de la mise en mouvement. 

I.1. Production, reproduction : une division socio-spatiale genrée

Les analyses féministes marxistes ont montré que le capitalisme repose sur une dissociation constitutive entre travail productif et travail reproductif. Le premier, rémunéré, reconnu, majoritairement associé à des figures masculines, se déploie dans la sphère publique des usines, des bureaux, des chantiers, des pôles de compétitivité. Le second, non rémunéré ou faiblement payé, largement assuré par des femmes, garantit la reproduction quotidienne et intergénérationnelle de la force de travail : soins aux enfants, aux personnes âgées, travail domestique, soutien émotionnel.​ Cette dissociation est profondément spatialisée.

Appliquée à l’espace urbain, cette division structure la ville elle-même. Les infrastructures des métropoles sont conçues pour optimiser les mobilités liées à la production : axes de transport rapides (transports en commun comme automobiles), zones d’activités connectées, pôles économiques des centralités tertiaires. À l’inverse, les temporalités de la reproduction sociale (courses, accompagnement de tierces personnes pour des lieux spécifiques selon les génération, chaînes de soins complexes, parfois nocturnes…) se déploient dans des territoires souvent mal desservis, fragmentés, sous-dotés en services publics : quartiers populaires avec peu de crèches et de services de santé, périphéries commerciales accessibles surtout en voiture, ruralités sans transports collectifs efficients. Le fameux « triangle domicile-travail-commerce » n’est pas seulement une figure rhétorique : il décrit des trajectoires concrètes, saturées de temps d’attente, de correspondances manquées, de charges mentales.​ Il génère une surmobilité des femmes. Le capital optimise ainsi ses coûts en externalisant sur elles le coût social de la reproduction, reléguée dans des périphéries spatio-temporelles discontinues.

Dans ce dispositif, les hommes des classes moyennes et supérieures bénéficient de couloirs de circulation relativement fluides vers les centralités de commandement, tandis que les femmes, en particulier celles des classes populaires, assument l’essentiel des déplacements fragmentés rendus nécessaires par l’éclatement des lieux de reproduction sociale. La ville néolibérale fonctionne ainsi comme une machine à dissocier : elle facilite la circulation des flux marchands et financiers, tout en fractionnant et invisibilisant les espaces et les temps du care.​

Cette division socio-spatiale du travail est elle-même traversée par des lignes de classe et de race. Les femmes des classes moyennes très diplômées peuvent partiellement déléguer une partie du travail reproductif en recourant à divers dispositifs d’emploi : garde d’enfants, ménage, livraison de repas ou de courses. Elles externalisent ainsi une part de la charge vers d’autres femmes, souvent racialisées et/ou en situation administrative précaire. À l’autre extrémité de la hiérarchie sociale, les femmes des quartiers populaires cumulent emplois de service mal rémunérés, horaires décalés et contraintes de mobilité importantes, dans des environnements où les services publics se raréfient.

Prendre au sérieux la bifurcation démocratique à partir de cette réalité, c’est reconnaître que des mesures apparemment « neutres » (réduction générale du temps de travail, taxation de l’essence, densification urbaine) n’ont pas les mêmes effets selon les positions de genre, de classe, de race et de territoire. Une politique de transition qui ignorerait ces inégalités risquerait de les renforcer au lieu de les combattre.

I.2. Géographie racialisée du travail précaire

La dissociation socio-spatiale ne se joue pas uniquement le long de la ligne de genre ou de classe. Elle s’appuie aussi sur une division racialisée du travail, structurée par les politiques migratoires et les statuts administratifs. Les régimes contemporains de contrôle des frontières produisent des populations de travailleurs et de travailleuses sans droits pleins : sans-papiers, titulaires de titres temporaires fragiles, personnes en procédure. Leur vulnérabilité juridique en fait des cibles privilégiées pour les emplois les plus précaires.​

Les plateformes de livraison de repas, de transport à la demande ou de services domestiques illustrent clairement cet agencement. Les livreurs à vélo, les chauffeurs VTC, les aides à domicile et les employé·es de nettoyage à la tâche sont surreprésentés parmi les personnes racialisées et migrantes. Rémunérés à la course ou à la mission, sans salaire minimum garanti, sans protection sociale digne de ce nom, ils et elles assurent une part croissante des services qui permettent aux classes moyennes et supérieures urbaines de maintenir un quotidien fondé sur la flexibilité, l’instantanéité, la disponibilité.​ Ces personnes sont hypermobiles, sans reconnaissance d’un ancrage local, interchangeables, disponibles 24/7 pour de micro-tâches nomades d’une sorte de care ubérisé. Leur situation est largement produite par des choix politiques. Des taux de refus élevés dans l’attribution des titres de séjour (taux de refus de 78% en France en 2024 pour les demandes hors regroupement familial/études), des contraintes bureaucratiques lourdes, des menaces d’expulsion permanentes créent de multiples situations d’illégalité organisée qui profitent directement au capital. La peur du contrôle, combinée à l’absence de droits syndicaux effectifs, rend toute contestation difficile.​ 

Du point de vue spatial, cette configuration se traduit par des trajectoires singulières. Beaucoup de ces travailleurs résident dans des quartiers populaires périphériques où les loyers sont moins élevés mais où les services publics sont souvent insuffisants. Ils traversent la ville pour desservir des espaces centraux (quartiers d’affaires, hypercentres commerçants, zones touristiques) sans jamais y être pleinement présents : ils y circulent sans y habiter, sans y exercer de droits politiques ou symboliques.​

En périphérie des métropoles comme dans les territoires ruraux ou les régions industrielles en reconversion, d’autres travailleurs migrants occupent des emplois saisonniers dans l’agriculture, l’agro-industrie (alimentaire ou non) ou le bâtiment, souvent dans des conditions d’habitat indignes : campements informels, foyers surpeuplés, hôtels sociaux éloignés. Là encore, on observe une dissociation entre les espaces où est produite la valeur et ceux où vivent les personnes qui la produisent, dissociation qui fragilise toute possibilité de bifurcation démocratique ancrée dans des communautés de travail et de voisinage.​

I.3. Territoires sacrifiés et injustices environnementales

Le dérèglement climatique est fréquemment appréhendé à partir d’indicateurs globaux : concentration de CO₂, hausse moyenne des températures, effondrement de la biodiversité, modifications des rythmes biologiques et de leurs concordances interespèces. Or ces processus globaux prennent corps dans des espaces précis, où les populations sont affectées de manière très inégale. Les injustices environnementales dessinent une géographie de la vulnérabilité qui recoupe en grande partie les lignes de classe et de race (Acker, 2021; Zimmer, 2016).  Dans les grandes agglomérations, les quartiers populaires sont souvent les plus proches des axes routiers ou autoroutiers, des zones industrielles, des décharges, des entrepôts logistiques. Ils cumulent pollution de l’air, bruit, manque d’espaces verts, habitat dégradé. Les épisodes de canicule y sont plus meurtriers, en raison de la mauvaise isolation des logements, de l’absence de dispositifs de rafraîchissement durables, de la difficulté à se mettre au frais, à l’ombre, d’échapper à la trop forte artificialisation et minéralisation des sols. L’accès aux soins et à l’information y est aussi plus difficile, ce qui aggrave les conséquences sanitaires des pollutions et des risques climatiques.​

À une autre échelle, certains territoires sont explicitement traités comme des zones sacrifiées : régions minières, bassins industriels, territoires d’extraction de combustibles fossiles ou de métaux rares, zones de monocultures intensives. Les populations qui y vivent (ouvriers, paysans, populations autochtones, habitants de petites villes souvent dépendantes d’un employeur unique) supportent une part disproportionnée des nuisances et des risques, tout en bénéficiant peu des profits générés. Lorsqu’une activité ferme ou se déplace, elles se retrouvent avec un environnement dégradé et des perspectives économiques limitées. Rappelons-nous par exemple, parmi tant d’autres, la pollution quasi éternelle du site de Métaleurope à Noyelles-Godault, ou des quartiers populaires situés sous le vent lors de l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen. Ces situations ne relèvent pas d’« accidents » ou de « défaillances » isolées ; elles sont le produit d’un modèle d’accumulation qui considère certains espaces et les populations qui y vivent comme plus sacrifiables que d’autres.

Ces situations posent directement la question de la bifurcation : comment envisager une transition écologique qui ne reproduise pas, sous une forme « verte », la même géographie des inégalités et des sacrifices ? Les mouvements de justice environnementale, dans de nombreux pays, ont précisément mis en avant cette articulation entre écologie et antiracisme, entre climat et justice sociale. Ils obligent à poser la question non seulement de la réduction globale des émissions ou des pressions sur les écosystèmes, mais aussi de la répartition spatiale des nuisances, des protections et des investissements.

Ainsi, dès que l’on part des espaces, la bifurcation apparaît comme un problème d’ensemble : il ne s’agit pas seulement de « verdir » l’économie ou de moraliser la finance, mais de transformer les rapports socio-spatiaux qui organisent aujourd’hui la division du travail, les mobilités, l’exposition aux risques et l’accès aux ressources. C’est sur ce terrain que la spatialisation néolibérale a puissamment travaillé contre la démocratie. L’injustice environnementale n’est donc pas seulement sociale et spatiale ; elle est aussi temporelle.

I.4. Formes d’oppression : synthèse théorique.

Iris Marion Young (Young, 2011) propose de penser l’oppression comme un système à plusieurs dimensions, et non comme une seule relation de domination réductible à l’exploitation économique. Elle distingue ainsi cinq formes d’oppression qui se combinent et se renforcent mutuellement, chacune ayant des manifestations spatiales particulières.​

La première est l’exploitation, qui désigne l’appropriation du travail d’un groupe par un autre. Dans les sociétés capitalistes, ce sont les classes populaires qui supportent l’essentiel des tâches pénibles, peu rémunérées, exposées aux risques, tout en étant largement exclues des processus de prise de décision, du pouvoir de choisir leurs trajectoires de vie et de faire reconnaître leur identité collective dans le monde du travail. L’exploitation se lit dans la cartographie des emplois subalternes, des bas salaires et des zones d’activités polluantes, concentrés dans certains quartiers, communes ou régions.​

La deuxième forme, la marginalisation, renvoie à la mise à l’écart de groupes entiers de la participation sociale, économique et politique. Personnes âgées, mères célibataires, sans domicile, chômeurs de longue durée se retrouvent relégués hors des espaces centraux de la vie sociale, même lorsqu’ils bénéficient de dispositifs de redistribution qui permettent une survie matérielle minimale. Cette mise à l’écart s’accompagne d’une perte d’estime de soi et d’un enfermement dans des territoires peu desservis, peu dotés en services publics, faiblement connectés symboliquement et matériellement au reste de la ville ou du pays.​

La troisième forme est l’absence de pouvoir (powerlessness), c’est-à-dire l’exclusion de la prise de décision. Elle touche particulièrement celles et ceux qui n’ont pas accès aux ressources institutionnelles, culturelles ou symboliques permettant d’influer sur les décisions qui les concernent. Dans l’espace, cela se traduit par des quartiers, des communes, des territoires entiers qui subissent des projets, des restructurations, des fermetures de services ou des implantations d’infrastructures sans avoir réellement voix au chapitre, sinon a posteriori, une fois les choix entérinés.​

La quatrième forme, l’impérialisme culturel, désigne le processus par lequel un groupe impose ses normes, ses représentations et ses valeurs comme universelles, reléguant les autres à la position d’« autres ». Les groupes dominés sont définis de l’extérieur, stéréotypés, invisibilisés dans les récits dominants de la nation, de la ville, du territoire. Dans l’espace, cela se voit dans les quartiers dont on ne parle que comme « problèmes » (zones dites sensibles, banlieues, friches), dans l’absence de certains groupes des lieux de pouvoir, des manuels scolaires, des toponymies, ou encore dans la mise en scène très sélective des territoires dans les stratégies de marketing urbain.​

Enfin, la violence ne renvoie pas seulement aux actes violents en eux-mêmes, mais au fait qu’ils deviennent une pratique sociale routinisée, tolérée, parfois banalisée lorsqu’elle vise certains groupes. Femmes, personnes racialisées, minorités sexuelles, habitants de certains quartiers sont davantage exposés aux violences policières, aux agressions sexistes et racistes, aux menaces, aux humiliations quotidiennes. Cette violence est d’autant plus oppressive qu’elle est perçue comme une « conséquence normale » de l’appartenance à un groupe, et que les espaces où elle se déploie – cages d’escalier, transports, rues, frontières – sont précisément ceux du quotidien.​

On peut ajouter, avec David Harvey, une sixième forme d’oppression : celle qui pèse sur les générations à venir, par la dégradation irréversible de l’environnement. Les choix actuels en matière d’urbanisation, d’infrastructures, d’extraction ou de consommation énergétique enferment les futur·es habitant·es dans des milieux abîmés, plus vulnérables aux risques climatiques, moins riches en ressources et en communs disponibles. L’injustice environnementale n’est donc pas seulement sociale et spatiale ; elle est aussi temporelle.​​

L’intérêt de cette grille est double. Elle rappelle d’abord que l’oppression ne se réduit pas à l’exploitation économique, même si celle-ci en est un ressort central. Elle permet ensuite de saisir comment ces différentes formes d’oppression se cristallisent dans l’espace, produisant des territoires où se cumulent exploitation, marginalisation, absence de pouvoir, impérialisme culturel, violence et dette écologique. C’est à partir de ces lieux, et de celles et ceux qui y vivent, que la question d’une bifurcation démocratique doit être posée.

II. Démocratie, espace et contradictions contemporaines

Dans la lignée d’Henri Lefebvre, on peut rappeler que « chaque société produit un espace, le sien », et que l’espace de la société capitaliste se caractérise par son caractère abstrait, homogénéisant et orienté par la logique de la marchandise. Autrement dit, il tend à réduire et standardiser la diversité des lieux, des usages et des temporalités à des supports interchangeables pour la circulation des flux et de valorisation du capital, même si cette homogénéisation reste un projet inachevé et conflictuel et traversé de résistance. Les politiques urbaines néolibérales cherchent à maîtriser l’espace urbain également pour réprimer les formes de sociabilité qui proposeraient des modes de production de l’espace alternatifs, voire subversifs. La répression des luttes contre les grands projets inutiles (Notre Dame des Landes, EuropaCity…), ou les projets portant atteinte à l’environnement (mégabassines, déploiement de la ligne à haute tension dans les Hautes-Alpes…) en est un exemple. A l’inverse le même capitalisme néolibéral valorise et encourage la spatialisation d’identités et de particularismes dès lors que leur rareté est associée à un fort potentiel de valeur ajoutée, même lorsque ces identités et particularismes contreviennent aux normes dominantes. Toutes les formes de « washing » (green, pink ou purple…) en sont l’expression. Penser la démocratie aujourd’hui suppose donc de la replacer dans les configurations spatiales spécifiques que produit le capitalisme dans sa phase néolibérale. Cela suppose également d’en concevoir la plasticité en apparence paradoxale (mise en scène de lieux queers, alternatifs, underground, appropriation et financiarisation de tiers lieux comme objets temporaires et éphémères…)

Or ces configurations se déclinent selon une série de tensions qui travaillent les territoires, les institutions et les appartenances : éparpillement et reconcentration des entreprises et des pouvoirs de décision, expansionnisme du capital et fragmentation des espaces sous forme de nouvelles enclosures, nationalismes réaffirmés et mise en concurrence de territoires intra et supranationaux, caractéristique de la phase néolibérale du capitalisme. Ces trois couples ne décrivent pas des oppositions simples mais des mouvements dialectiques où chaque terme nourrit l’autre : la dispersion productive coexiste avec la centralisation du contrôle, l’extension des logiques marchandes passe par la clôture de nouveaux communs, le renforcement des frontières nationales se combine avec l’intégration des États dans des dispositifs transnationaux de compétition et de régulation.

Il s’agit ici d’interroger ce que ces recompositions spatiales font à la démocratie. Non pour entériner le diagnostic d’une disparition, mais pour déplacer la question : où, comment et par qui la démocratie est-elle encore produite et pratiquée, dans un monde où les espaces de pouvoir se recomposent en profondeur ?

II.1. Éparpillement et reconcentration : entreprises en réseau, pouvoirs en archipel

L’une des transformations majeures des dernières décennies tient à la recomposition des organisations productives et financières en réseaux globaux. La littérature sur la mondialisation a mis en évidence la fragmentation des chaînes de valeur, la multiplication des sites d’implantation et la montée en puissance des logiques de sous-traitance et de plateformes. À première vue, cette dispersion géographique des entreprises pourrait être interprétée comme une forme de décentralisation, voire de démocratisation des lieux de décision : plus d’acteurs, plus de territoires impliqués, plus de nœuds dans le système.

Saskia Sassen a pourtant montré que cette déterritorialisation apparente coïncide avec une hyper-concentration des fonctions de commandement dans un petit nombre de « villes globales ». Dans The Global City, elle décrit New York, Londres ou Tokyo (Sassen et al., 1996) comme des sites stratégiques d’où se coordonnent les flux financiers, d’information et de services avancés, à travers des réseaux de firmes transnationales, de cabinets juridiques, de sociétés de conseil et d’infrastructures numériques. L’espace de la production se disperse, mais l’espace du pouvoir économique et normatif se resserre dans des archipels urbains qui concentrent capitaux, expertises et dispositifs de régulation.

On pourrait dire que l’« espace des flux » (réseaux financiers, informationnels et logistiques), au sens que lui donne Manuel Castells, ne dissout pas l’« espace des lieux » (Castells, 2002, 2023), mais le rehiérarchise : quelques nœuds concentrent les fonctions de commandement, tandis qu’une multitude d’espaces sont renvoyés à des fonctions subalternes. Les pratiques spatiales de la production se diffusent dans des zones logistiques périphériques, des entrepôts, des plateformes distribuées, tandis que la représentation de l’espace (celle qui organise la planification, la finance, la décision) se recentre dans quelques nœuds où se concentrent les flux d’information, de capitaux et de pouvoir.

Loin de démultiplier les centres de pouvoir, le réseau tend ainsi à renforcer des centralités sélectives, tout en produisant des espaces marginaux où se recomposent des subjectivités politiques susceptibles d’alimenter des pratiques démocratiques alternatives. Pour la démocratie, ce mouvement est ambivalent : la multiplication des sites productifs et des dispositifs numériques pourrait ouvrir des brèches pour des formes de syndicalisme transnational et des mobilisations ancrées localement ; mais, la concentration du pouvoir entre quelques grandes plateformes, l’opacité de leurs centres de décision et la domination des critères financiers éloignent les citoyen·nes des lieux où se prennent les décisions qui les affectent. La promesse d’un monde polycentrique se retourne en architecture de pouvoir en archipel, où les institutions démocratiques nationales peinent à peser sur des acteurs transnationaux mobiles et juridiquement insaisissables.

Ce paradoxe d’un éparpillement/reconcentration ne concerne pas seulement les entreprises, mais les systèmes de pouvoir dans leur ensemble. Les États eux-mêmes, en externalisant une partie de leurs fonctions à des agences dites indépendantes, des organismes internationaux ou des firmes privées, produisent une dispersion fonctionnelle qui, là encore, ne signifie pas démocratisation. La régulation de secteurs stratégiques comme l’énergie ou les télécommunications est souvent confiée à des autorités administratives dont les décisions engagent fortement les citoyen·nes sans passer par la délibération parlementaire. On assiste plutôt à une redistribution des compétences, où la décision se déplace vers des arènes technocratiques peu accessibles à la délibération publique. La démocratie représentative, reconstruite sur le cadre de l’État-nation, se trouve ainsi en décalage croissant par rapport à des géographies effectives du pouvoir qui débordent ce cadre.

Les évolutions récentes de la géopolitique internationale tendent à montrer une double reconcentration des pouvoirs, celle de l’économie et de la production, telle qu’expliquée précédemment, et celle du pouvoir politique institutionnel. Cette dernière passe d’abord par une fusion de plus en plus explicite entre élites économiques et élites politiques – le second mandat de Trump ayant accéléré ce mouvement en supprimant une grande partie des filtres qui limitaient jusque-là la capture des appareils d’État par les intérêts privés –, puis par une forme de rattrapage d’autres gouvernements nationaux qui cherchent à se hisser à un niveau comparable de collusion, malgré des cadres juridiques plus contraignants, comme c’est le cas en France. 

Ce mouvement de fusion ouverte entre pouvoir économique et pouvoir politique explicite l’une des tendances lourdes du capitalisme néolibéral : l’abandon de tout vernis de séparation des sphères, au profit d’une gestion directe des États comme entreprises au service de l’accumulation. Il entérine de fait une rupture avec l’horizon du contrat social moderne, tel qu’il s’est formulé notamment chez Rousseau et cristallisé dans les révolutions de la fin du XVIIIᵉ siècle, qui prétendaient précisément distinguer les affaires de l’État de celles du souverain et soumettre l’exercice du pouvoir à une volonté générale, distincte des intérêts particuliers. Là où le moment révolutionnaire visait à mettre fin à la confusion entre patrimoine du roi et biens publics, entre gouvernement de la chose publique et gestion d’intérêts privés, le capitalisme néolibéral tend à refermer cette parenthèse en réarticulant étroitement appareils d’État, grandes entreprises et marchés financiers, au détriment de toute possibilité de contrôle démocratique effectif sur les décisions économiques centrales

II.2. Expansionnisme et fragmentation : les nouvelles enclosures du commun.

Une seconde tension majeure tient à la dynamique simultanée d’expansion et de fragmentation des espaces du capital. David Harvey a insisté sur le rôle des « spatial fixes », ces investissements fixes dans l’espace (infrastructures, urbanisation, grands projets) qui permettent, au moins temporairement, de résoudre les crises de suraccumulation du capital. Le capitalisme ne cesse de chercher de nouveaux territoires à conquérir, des domaines à marchandiser, des ressources à incorporer : terres agricoles, littoraux, forêts, mais aussi des données, du temps d’attention et de réception d’informations. Cette dynamique expansionniste est au cœur de la globalisation contemporaine. 

Comme l’a montré Silvia Federici en revisitant le moment des enclosures, l’expansion du capital passe par la clôture de biens et d’espaces jusque-là accessibles comme communs. L’enclosure des terres communales dans l’Europe moderne a expulsé les paysans en leur confisquant des ressources vitales et les a contraints à vendre leur force de travail sur le marché, tout en détruisant des formes de sociabilité et de coopération qui constituaient une base matérielle d’autonomie. Federici insiste sur le fait que les enclosures ne sont pas un épisode révolu de l’« accumulation primitive », mais un processus récurrent qui accompagne chaque phase d’expansion capitaliste, y compris aujourd’hui dans les privatisations néolibérales, l’accaparement des terres au Sud, ou la marchandisation des services publics, des savoirs…

Les « nouvelles enclosures » ne touchent pas seulement les terres ou les ressources naturelles ; elles concernent aussi les espaces urbains et numériques et mobilisent les réseaux financiers globalisés. Dans les villes, la montée des dispositifs sécuritaires, des résidentialisations, des privatisations d’espaces publics et des mégaprojets orientés vers l’attractivité produit un paysage fragmenté d’accès différencié, où les droits d’usage dépendent du statut, du pouvoir d’achat, de la conformité aux normes. Dans les environnements numériques, les grandes plateformes construisent des clôtures invisibles autour des données, des contenus et des interactions, transformant des pratiques de communication en ressources privatisées, régies par des architectures algorithmiques et des conditions d’utilisation unilatérales.

Les travaux récents sur les menaces numériques pour la démocratie convergent pour montrer que les grandes plateformes ne sont pas de simples canaux neutres de communication, mais des infrastructures politiques qui reconfigurent en profondeur les conditions de la délibération. Dans ce cadre l’apparente gratuité de certains services produit en réalité inévitablement une production de données marchandisable. Les rapports du Conseil de l’Europe et du Parlement européen[2] soulignent ainsi comment désinformation, micro-ciblage publicitaire, opacité des algorithmes de recommandation et concentration des données affaiblissent la confiance dans les institutions, fragmentent les publics et rendent plus difficile l’existence d’un espace public partagé. A propos de l’usage croissant des technologies numériques par les États et les acteurs privés, Steven Feldstein parle ainsi de « digital repression » pour décrire l’entrelacement entre surveillance de masse, manipulation des flux d’information et répression ciblée des opposant·es (Feldstein, 2021).

Du point de vue spatial, ces dispositifs ne flottent pas dans un « cyberespace » abstrait : ils s’adossent à des architectures matérielles très situées – data centers gourmands en eau et en énergie, câbles sous-marins, campus technologiques – et produisent une différenciation fine des publics selon les quartiers, les milieux sociaux, les appartenances raciales ou les trajectoires migratoires. Les habitants des quartiers populaires, des petites villes désindustrialisées ou des territoires ruraux, déjà stigmatisés dans les médias traditionnels, sont particulièrement exposés aux campagnes de désinformation ciblées qui alimentent le ressentiment et la défiance, sans offrir de véritables espaces de prise sur les décisions. Les plateformes prolongent ainsi les inégalités d’accès aux ressources informationnelles critiques : certaines fractions de la population disposent de réseaux, de compétences et de temps pour diversifier leurs sources et vérifier les contenus, tandis que d’autres sont captives de quelques flux algorithmiquement sélectionnés.

Ces « enclosures informationnelles » prolongent, dans l’espace des flux, la dynamique d’accaparement analysée par Federici, en rendant plus difficile l’accès à un commun informationnel fiable, pourtant condition matérielle de toute démocratie délibérative. Sur ce point, la disqualification de plus en plus fréquente des travaux scientifiques, d’une part en sciences humaines et sociales et d’autre la réduction techniciste des sciences dites exactes, participent du mouvement de confiscation des moyens démocratiques de pensée, et des communs de la connaissance générale.

Les écrits d’Henri Lefebvre permettent ici de penser ces enclosures comme des opérations de production de l’espace : il ne s’agit pas seulement de délimiter des parcelles, mais de reconfigurer les rapports sociaux par l’espace. L’« espace abstrait » du capitalisme néolibéral est homogénéisant en tant que projet : il impose partout les mêmes grilles de lecture (valeur foncière, rentabilité, sécurité, attractivité), standardise les formes urbaines et infrastructurelles, et tend à traiter les lieux comme des supports interchangeables d’investissement et de circulation des flux. Mais cette homogénéisation est en réalité profondément sélective : elle organise la circulation des capitaux, des marchandises et des données, tout en multipliant les barrières, seuils et régimes d’accès différenciés pour les groupes et les espaces jugés superflus ou indésirables. Loin de disparaître, les frontières se démultiplient sous forme de contrôles policiers, de dispositifs sécuritaires, de zonages réglementaires, de filtrages numériques et de conditions d’accès implicites.

Pour la démocratie, ces enclosures ont des effets décisifs. La démocratie suppose des espaces communs (places, rues, lieux de travail, infrastructures de communication) où les individus et les groupes peuvent se rencontrer, se rendre mutuellement visibles, confronter des intérêts et construire des alliances, mettre en commun des expertises d’habiter. Or la fragmentation de ces espaces, leur privatisation ou leur conditionnement à des logiques marchandes et sécuritaires amoindrissent la possibilité d’une conflictualité démocratique incarnée. Les mobilisations récentes, qu’elles se déploient sur des ronds-points (pour les gilets-jaunes), dans des occupations de places symboliques dans divers pays des Nords comme des Suds globaux usages contestataires des réseaux numériques – montrent combien la lutte pour la démocratie est aussi une lutte pour des lieux où elle peut s’exercer, contre les nouvelles enclosures matérielles et symboliques.

Dans le même mouvement, la fragmentation produit des inégalités d’exposition et de vulnérabilité. Certains groupes subissent les coûts environnementaux, sociaux et politiques des grands projets ou de la financiarisation urbaine, tandis que d’autres captent les bénéfices de l’expansion. La justice spatiale, concept développé notamment par Harvey, devient alors un enjeu directement démocratique : sans redistribution des charges et des avantages associés à la production de l’espace, la promesse d’égalité citoyenne reste largement formelle. La démocratie se joue ainsi sur le terrain des communs : leur défense, leur réinvention, leur gestion collective contre les logiques d’accaparement.

II.3. Nationalisme et supranationalité : la frontière comme dispositif de gouvernement

Le troisième couple de tensions concerne la relation entre démocratie, nationalisme et dispositifs supranationaux. Historiquement, la démocratie représentative contemporaine s’est construite dans le cadre de l’État-nation, articulant citoyenneté, territoire et souveraineté. Les luttes pour le suffrage (fin du suffrage censitaire, acquisition des droits civiques pour les femmes et les personnes racialisées…), pour l’extension des droits sociaux ou pour la reconnaissance ont en grande partie emprunté cet horizon national, même lorsqu’elles le contestaient.

La globalisation économique, la financiarisation et l’intégration régionale ont profondément reconfiguré ce cadre. Saskia Sassen parle à ce propos de « formations dénationalisées », pour désigner les configurations institutionnelles dans lesquelles des États restent centraux, mais en tant qu’opérateurs de la globalisation plutôt que comme garants souverains d’un intérêt national distinct. En participant à des régimes de libre-échange, à des organisations internationales, à des unions économiques et monétaires, les États délèguent une partie de leurs capacités de décision à des arènes où la représentation démocratique classique est faible, indirecte ou inexistante. Ils deviennent en quelque sorte les courtiers d’une compétition territoriale généralisée, ajustant fiscalité, droit du travail, politiques d’investissement ou régimes de propriété intellectuelle pour attirer capitaux et « talents ».

Cette mise en concurrence des territoires supranationaux ne signifie cependant pas la dissolution des frontières. Au contraire, on assiste à un « retour » des frontières sous des formes souvent plus dures, à cette échelle également, notamment en matière de contrôle migratoire, de sécurité, de tri des mobilités. La rhétorique nationaliste, qui promet protection, maîtrise des flux et restauration d’une souveraineté perdue, trouve une audience dans des contextes marqués par la précarisation, les désindustrialisation et les inquiétudes identitaires. La frontière devient ainsi à la fois un symbole politique et un instrument de gouvernement différentiel des populations : ouverte aux flux de capitaux, sélective pour les corps.

On retrouve ici une articulation, plutôt qu’une opposition, entre nationalisme et supranationalité. Les mêmes États qui revendiquent une reprise de contrôle investissent des dispositifs de concurrence globale, négocient des traités qui limitent leur marge de manœuvre et participent à la construction d’architectures financières et logistiques qui échappent largement au contrôle parlementaire. La « crise de la démocratie » se lit alors comme décalage entre un imaginaire politique resté national – celui d’un peuple délibérant dans un cadre territorial circonscrit – et des structures effectives de pouvoir qui se déploient sur des espaces réticulaires, segmentés, multi-scalaires.

Pour les citoyen·nes, les conséquences sont multiples. D’une part, la capacité d’influer sur les décisions économiques clés (en matière d’emplois, de fiscalité, d’environnement) se trouve diminuée. D’autre part, la focalisation sur la frontière comme objet de débat politique tend à déplacer la conflictualité des rapports sociaux vers des lignes de division identitaire et territoriale, au détriment de conflits portant sur la répartition des ressources et des pouvoirs. La démocratie se voit ainsi piégée entre, d’un côté, un souverainisme souvent excluant, et de l’autre, une gouvernance supranationale technicisée.​

On pourrait toutefois repérer des tentatives de reconfiguration démocratique à d’autres échelles : municipalismes, réseaux transnationaux de villes, coalitions de mouvements sociaux autour des questions climatiques, migratoires ou féministes. Ces expériences esquissent une démocratie qui ne serait plus strictement indexée à l’État-nation, mais organisée autour de communautés politiques situées et de communs translocaux. Elles restent cependant fragiles face à la puissance des dispositifs de concurrence territoriale et à la résurgence de nationalismes autoritaires.

Les trois couples de tensions examinés – éparpillement/reconcentration, expansion/fragmentation, nationalisme/supranationalité – dessinent un paysage dans lequel la démocratie se trouve profondément mise à l’épreuve. La dispersion des entreprises et des institutions ne s’est pas traduite par une diffusion symétrique du pouvoir, mais par la constitution d’archipels de commandement difficilement accessibles à la délibération publique. L’expansion du capital, loin de produire un espace homogène de circulation, s’accompagne de nouvelles enclosures qui fragmentent les communs matériels et symboliques nécessaires à la vie démocratique. La recomposition des États dans les formations dénationalisées articule la mise en concurrence des territoires et la réactivation des frontières, au risque de déplacer la conflictualité démocratique vers des lignes de division identitaire.

Plutôt que d’en conclure à une « fin » de la démocratie, on peut suivre à nouveau Henri Lefebvre lorsqu’il invite à rechercher les espaces d’appropriation, ces interstices où des pratiques sociales viennent déborder l’espace abstrait du capital. Il ne s’agit pas de dire que la démocratie se retire purement et simplement des grandes scènes institutionnelles où elle semblerait épuisée, mais que, dans un contexte de crise de ces institutions, des formes démocratiques partielles, parfois conflictuelles, s’inventent et se réinventent aussi dans des espaces plus discrets, plus fragiles, mais potentiellement subversifs : occupations de lieux, communs urbains et ruraux, assemblées locales, mouvements sociaux qui contestent les cadres existants. Ces espaces d’appropriation ne constituent ni un extérieur pur au champ politique institué, ni une démocratie « plus authentique » qui viendrait simplement prendre la relève ; ils forment plutôt des laboratoires contradictoires de subjectivation politique et de mise en commun, dont les effets restent toujours incertains et partiels, mais qui rouvrent la question de qui décide, depuis où, et avec quelles prises sur les rapports socio-spatiaux.

III. Spatialisation néolibérale : organiser la contre-bifurcation

Depuis les années 1970–1980, la crise du compromis fordiste-keynésien a ouvert une séquence au cours de laquelle les élites économiques et politiques ont entrepris de refonder les conditions d’accumulation du capital. C’est ce moment que je qualifie ici de phase néolibérale du capitalisme : non pas un « autre système » que le capitalisme, mais une manière spécifique de le gouverner, de l’organiser et de le justifier.

Par néolibéralisme, j’entends à la fois un mode de gestion du capitalisme et une rationalité de gouvernement. Comme mode de gestion, il se caractérise par la dérégulation et la libéralisation financières, la privatisation de secteurs entiers de l’action publique, la remise en cause des protections sociales issues des compromis antérieurs, la mise en concurrence systématique des territoires, des services et des systèmes productifs. Comme rationalité de gouvernement, il promeut la généralisation de la norme concurrentielle : individus, institutions et territoires sont sommés de se comporter comme des entreprises, de maximiser leurs « performances » et leur attractivité, d’intérioriser le risque et la précarité comme horizon normal.

Ce tournant néolibéral ne suspend pas les logiques constitutives du capitalisme analysées plus haut – accumulation par dépossession, extractivisme, dissociations production/reproduction et majoritaires/minorisé·es, hiérarchisation entre espaces protégés et territoires sacrifiés. Il les réorganise et les accentue en les inscrivant dans de nouvelles architectures institutionnelles et spatiales : villes-entreprises obsédées par l’attractivité, fragmentation mondialisée des chaînes de valeur, multiplication des enclosures urbaines et numériques, sécession progressive des élites économiques et sociales. C’est ce que j’appelle la spatialisation néolibérale : la manière dont cette phase du capitalisme produit et recompose concrètement les espaces de l’accumulation, du travail, du care et de la décision politique.

Dans cette perspective, la spatialisation néolibérale peut être lue comme une véritable contre-bifurcation : face aux impasses écologiques, aux contestations sociales et aux promesses démocratiques nées des luttes des décennies précédentes, elle organise une réponse qui approfondit les dissociations socio-spatiales plutôt qu’elle ne les résorbe. En réorientant les politiques urbaines vers l’attractivité, en fragmentant les chaînes de valeur et en affaiblissant les institutions de proximité, elle réduit les capacités collectives à délibérer et à décider des trajectoires sociales et écologiques.

Les trois dimensions qui suivent – villes-entreprises et gouvernance par l’attractivité, fragmentation des chaînes de valeur et déterritorialisation apparente de la production, sécession des élites et affaiblissement des services publics de base – décrivent quelques-unes des formes concrètes que prend cette spatialisation néolibérale, et la manière dont elle travaille contre la possibilité d’une bifurcation démocratique.

III.1. Villes-entrepreneuriales et effacement des conflits

À partir des années 2000 en France, les grandes villes et les régions sont progressivement converties à un nouveau langage : celui de l’« attractivité », de la « compétitivité territoriale », des « écosystèmes d’innovation ». Les dispositifs hérités des politiques d’aménagement d’équilibre – qui visaient au moins à réduire certaines disparités régionales – cèdent la place à une mise en concurrence permanente des territoires. Zones franches, pôles de compétitivité, quartiers d’affaires intégrés, « clusters » universitaires ou technologiques deviennent les emblèmes d’une réussite territoriale mesurée à l’aune des classements internationaux et des flux d’investissements.

Cette transformation s’accompagne d’un changement de rôle pour les élus locaux. De planificateurs, ils deviennent des entrepreneurs territoriaux, chargés de « vendre » leur ville ou leur région à des investisseurs privés, à des sièges sociaux, à des touristes. Le conflit politique tend à être recodé en problème de gestion : la question n’est plus « que voulons-nous produire, pour qui et comment ? », mais « comment être plus attractifs que les territoires voisins ? ». Les oppositions fortes à certains projets d’aménagement (centres commerciaux périphériques, grands équipements culturels vitrines, quartiers d’affaires surdimensionnés) sont souvent disqualifiées comme « anti-développement » ou « corporatistes », plutôt que discutées comme des conflits légitimes sur les finalités de la production et de l’usage du sol.

Les dispositifs de concertation qui accompagnent ces projets contribuent à cet effacement des conflits. Réunions publiques, enquêtes en ligne, panels d’« usagers » donnent une apparence de participation, mais dans un cadre où les grands choix sont déjà cadrés : il s’agit de discuter des modalités d’un projet, rarement de son opportunité même. La critique radicale – par exemple celle qui met en cause la logique de croissance illimitée, la marchandisation de l’espace public ou la ségrégation socio-spatiale – trouve difficilement sa place dans ces formats.

Pour les habitants des quartiers populaires, des petites villes industrielles ou des zones rurales, cette politique de l’attractivité a des effets ambivalents. D’un côté, elle peut apporter certains investissements, des emplois, des infrastructures nouvelles. De l’autre, elle alimente le sentiment d’une hiérarchisation implicite des territoires : certains espaces apparaissent comme dignes d’être mis en vitrine et soutenus, d’autres comme des zones en déficit, à « réanimer » par des appels à projet ponctuels, sans vision d’ensemble. La bifurcation démocratique, si elle veut être crédible, devra rompre avec ce récit qui fait de l’attractivité un horizon indiscutable.

III.2. Fragmentation des chaînes de valeur et désarticulation des lieux de vie

Le néolibéralisme ne se contente pas de réorganiser l’espace économique : il impose un consensus post-politique qui neutralise la conflictualité démocratique au profit d’une gouvernance consensuelle de la performance. Erik Swyngedouw définit ce consensus comme le refus de l’antagonisme politique, perçu comme un archaïsme incompatible avec la « maturité » des sociétés post-modernes. Toute remise en cause des cadres capitalistes (refus de l’austérité, contestation des réformes structurelles) est disqualifiée comme populiste ou irrationnelle. Le référendum grec du 5 juillet 2015 sur le plan d’austérité imposé par la troïka (Commission européenne, BCE, FMI) en constitue l’exemple canonique : 61% des Grecs rejettent le diktat, provoquant l’indignation des élites européennes qui dénoncent une « menace pour la démocratie » lorsque celle-ci contredit les exigences économiques. « La consolidation d’une situation post-politique urbaine se fait en parallèle à la formation d’un dispositif post-démocratique qui a remplacé débat, désaccord et dissensus par une panoplie de technologies gouvernementales gravitant autour de mesures de consensus, d’accord et de responsabilité, associées à une gestion technocratique de l’environnement » (Swyngedouw, 2009).

Ce consensus s’incarne dans la transformation radicale des politiques d’aménagement du territoire. En France, la DATAR (créée en 1963) incarnait une ambition d’équilibre national des sites de production et du soutien de l’Etat. Cette logique d’équité territoriale n’est certes pas accompagnée d’une dimension démocratique mais plutôt d’un interventionnisme étatique important : ainsi en va-t-il des métropoles d’équilibre, de la mission Racine et des aménagement des côtes du Languedoc et des Landes, des politiques de villes nouvelles. Les lois de décentralisation de 1982, elles, transfèrent une part du pouvoir de décision aux collectivités territoriales, aux régions et départements.

Les années 1990, puis surtout 2004 avec la politique des pôles de compétitivité, changent complètement les orientations globales de l’aménagement du territoire, désormais majoritairement économique et compétitif. Le remplacement de la DATAR (Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale) par la DIACT (Délégation Interministérielle à l’Aménagement la Compétitivité des Territoires) en 2005 signe cette rupture en intégrant explicitement la « compétition des territoires », et le retour de la DATAR (Délégation à l’Aménagement du Territoires et à l’Attractivité Régionale) en 2009, transformant l’action régionale en attractivité, confirme le tournant néolibéral. Les dénominations successives (CGET en 2014 pour le Commissariat Général à l’Egalité des Territoires jusqu’en 2020, ANCT depuis 2024 pour Agence Nationale de Cohésion des Territoires ) témoignent d’une fusion des missions sous un vocabulaire de cohésion qui masque mal l’usage d’outils libéraux et de pratiques de compétitivité, renforçant des logiques de projets et d’attractivité. L’ANCT montre un retour rhétorique de la cohésion mais avec des outils libéraux et des pratiques de compétitivité, renforçant des logiques de projets, d’attractivités. Nous en sommes bien à cette dimension post-politique technocratique ou l’attractivité repose sur un consensus qui de fait exclut le dissensus démocratique local.

Les élus locaux mutent de décideurs en médiateurs des firmes multinationales. Les territoires deviennent des entreprises flexibles, évalués selon leur capacité à s’adapter au juste-à-temps logistique, à offrir des terrains à bas coût, une main-d’œuvre qualifiée, employable et peu revendicative, des infrastructures routières performantes. Une part est facilement identifiable par chaque habitant faisant ses emplètes sur internet et suivant avec impatience le parcours de son colis, cela se traduit spatialement par la multiplication de petits utilitaires de livraison pour le dernier kilomètre, la performativité du parcours routier devient aussi un enjeu de la gestion des collectivités territoriales. La concurrence européenne s’institutionnalise : classements régionaux d’attractivité (European Attractiveness Survey), benchmarks universitaires (Shanghai, THE), indices de compétitivité territoriale qui transforment chaque échelon administratif en concurrent des autres.

Cette mise en concurrence fracture l’espace productif selon plusieurs dynamiques croisées. La fragmentation productive (externalisation, filialisation, sous-traitance en cascade) disperse les chaînes de valeur à l’échelle mondiale, sélectionnant les sites selon des critères de coût salarial et de flexibilité réglementaire. L’exurbanisation industrielle, facilitée par l’autoroutier, éloigne les usines polluantes des centres-villes vers des zones d’activités périphériques, entraînant avec elles les classes populaires ou bien induisant des flux de transports automobiles importants interpériphéries. La spécialisation mono-fonctionnelle des territoires issue de la politique de déconcentration d’agrément-redevance des années 1950 (chimie et plasturgie dans l’Est, aéronautique dans le Sud-Ouest, logistique le long des axes TGV…) fragilise leur résilience face aux crises sectorielles.

L’économie numérique actualise ces deux logiques à une vitesse inédite. L’extraction des données personnelles par les GAFAM, les data centers massivement consommateurs d’eau (un seul centre peut prélever l’équivalent de la consommation annuelle de 300 000 habitants) et d’électricité (2% de la consommation mondiale), les réseaux de serveurs nécessaires à l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle, les bulles spéculatives (cryptomonnaie, immobilières…) qui s’enchaînent de plus en plus rapidement : tout converge vers une accélération de la production de valeur qui s’abstrait des contraintes territoriales et démocratiques, mais pourtant qui ne peuvent pas s’abstraire des contraintes spatiales.

Cette entrepreneurialisation des villes marque le passage d’une gouvernance publique centrée sur l’équité territoriale à une logique managériale où les municipalités, en particulier les métropoles, sont enjointes à se comporter comme des entreprises en concurrence sur le marché mondial des capitaux. Cette mutation transforme les élus des métropoles en entrepreneurs territoriaux, guidés par l’attractivité économique : classements mondiaux, indices d’innovation, capacité à capter des investisseurs étrangers. Pour la région Ile-de-France, Choose Paris Region fonctionne comme une agence d’attractivité internationale pour promouvoir le territoire auprès d’investisseurs, d’entreprises ou différents acteurs économiques dont la présence sur le territoire francilien est vue comme bénéfique à l’attractivité. Le fantasme de la reproduction de la dynamique d’une Silicon Valley ou d’un Cambridge à la française s’ancre déjà sur le plateau de Saclay et réémerge par moment avec l’idée de transformer radicalement la Seine-Saint-Denis. C’est par exemple l’un des départements qui accueille le plus de data centers, sans pour autant bénéficier des retombées promises en termes d’emploi.

Les villes se dotent d’incubateurs publics-privés, de zones franches fiscales intra-urbaines. Par exemple, les start-ups installées en 2017 dans l’incubateur Station F, financé par Xavier Niel dans l’ancienne Halle Freyssinet du 13e arrondissement, bénéficient jusqu’au 31 décembre 2025 d’exonérations d’impôt sur les sociétés pendant 5 ans, puis partiellement pendant 3 années supplémentaires[3]. Le lieu est présenté comme une vitrine de l’attractivité française et reçoit les personnalités politiques ou économiques comme Sam Altman[4] en 2025. Les territoires urbains pratiquent le place branding : « Enjoy Rouen Normandy », « Lens, Terre d’Innovation ». Les habitants sont traités comme des « clients » qu’il faut attirer, évalués par des baromètres de satisfaction numériques, les services publics comme des prestations à optimiser, l’accès aux espaces publics comme de moins en moins inconditionnel, les friches industrielles comme des business districts (Europacity, finalement abandonné sous pression populaire) ou des tiers-lieux « créatifs ».

Cette entrepreneurialisation accélère la ségrégation : centralités gentrifiées pour classes créatives profitant de nouvelles offres commerciales et culturelles, versus périphéries reléguées privées de services publics et/ou d’investissements étatiques. L’aménagement ne planifie plus l’égalité, mais optimise la compétitivité. Le paysage urbain en est la traduction, de plus en plus standardisé, mais avec, çà et là, des interventions de starchitectes pour produire des repères identitaires, marques visuelles de chaque territoire. Les intérêts convergent : argent public pour attirer de grandes entreprises et faciliter leur installation, transformation des territoires en marques. Mais les habitants ?

Le recul démocratique s’observe concrètement dans le contrôle privé croissant des espaces stratégiques : fonciers urbains, data centers, corridors logistiques, infrastructures de réseaux, d’alimentation ou de santé. Aux États-Unis, le cas de la « ville de Musk » à Boca Chica (Texas) est paradigmatique. Le 3 mai 2025, 212 habitants sur 218 ont voté l’incorporation de Starbase, le site de lancement de SpaceX. L’entreprise possède déjà rues, bâtiments publics, école, clinique et a fait élire à la mairie son vice-président des opérations de lancement. Romaric Godin  (Médiapart, 2026) analyse cette expérience comme l’application pratique du « néo-caméralisme », doctrine libertarienne prônant la substitution de l’État par des enclaves de gouvernance managériale privée, gérées selon des logiques de rentabilité immédiate.

Les gatedcommunities, proliférant dans le monde entier, prolongent cette logique à plus grande échelle : quartiers fermés où les élites s’isolent du corps social commun, bénéficiant des infrastructures collectives (réseaux d’assainissement, voirie, énergie) sans contribuer fiscalement à leur hauteur (Billard et al., 2005).

En France, cette territorialisation capitaliste suit des trajectoires adaptées (Angélil et al., 2022). Disneyland Paris (2 230 ha à Chessy/Coupvray en Seine-et-Marne) fonctionne depuis 1992 comme une enclave quasi-souveraine au sein du secteur IV de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée. Disney gère ses propres infrastructures et sa sécurité avec une station d’épuration autonome (300 000 m³/an), un réseau d’eau potable indépendant, une centrale électrique de secours et 300 agents de sécurité assermentés. Fiscalement, le site bénéficie d’une exonération d’impôt foncier sur les entreprises pendant 15 ans,  en vertu d’une convention État/Disney signée 1987, régime douanier spécial pour importations américaines. D’un point de vue de l’urbanisme, l’urbanisation interne échappe au SCOT de Marne-la-Vallée et bénéficie d’autorisations préfectorales directes pour extensions comme le parc aquatique de 2025, Le 10 janvier 2025, la cour des compte rappelait qu’Euro Disney disposait d’un « pouvoir de décision très important dans l’urbanisation de la zone. Le droit d’acquérir tous les terrains aménagés au prix de revient, très inférieur à leur valeur de marché lui revient. Cette répartition des rôles très inhabituelles entre acteurs publics et privés a cependant permis la construction d’une ville qui doit à terme compter 80000 habitants et autant d’emplois, et qui, à ce jour, satisfait la majorité de ses usagers, habitants comme entreprises. »[5]. Le même rapport souligne pourtant que « les décisions majeures liées au développement du territoire échappent largement aux communes et à l’agglomération, qui en sont pourtant redevables devant leurs administré. Elles doivent construire les équipements publics nécessaires à l’accueil des population et assurer l’entretien des espaces publics, une fois réalisés. Les élus n’ont été signataires ni de la convention Disney ni de ses avenants, n’ont pas participé à leur élaboration, et n’ont pas été partie prenante de la décision. » La participation des habitants n’était pas davantage intégrée dans les processus décisionnels, l’EPA France considérant que le dialogue avec le public était des élus locaux. Spatialement, cette configuration a donné un plan d’aménagement, relié au RER, au TGV et à l’autoroute, parfaitement circulaire imposé sur une structure parcellaire des terres agricoles de la Brie.

On pourrait encore citer l’Opération d’Intérêt National de La Défense et ses suites. Qualifiée par décret de 1958 et reconduite en 2010, l’OIN soustrait 560 hectares du territoire de Nanterre à la compétence municipale, transférant l’ensemble des autorisations d’urbanisme au préfet des Hauts-de-Seine et à l’Établissement Public La Défense. Si dans ce cas c’est l’Etat qui conserve la maîtrise totale de la politique d’urbanisme, ce sont des tours de bureaux, de sièges sociaux d’entreprises (Total, Société Générale,etc.) qui s’y sont installées. Le territoire subit la souveraineté technocratique sans recours démocratique, et ceci sans changement depuis 1958, c’est-à-dire même après les différentes lois de décentralisation et de processus de démocratisation des procédures d’aménagement du territoire.

On pourra objecter qu’il n’y a finalement pas grand-chose de différent entre la ville-usine paternaliste de la fin du XIXe siècle (Le Creusot ou les communes minières par exemple) et ces formes urbaines, ni du point de vue de l’aménagement, ni du point de vue du mode de gouvernement. Les points de similarité sont effectivement nombreux. Mais un élément change de manière décisive : les échelles de décision et de capitalisation. Les capitaux présents sont aujourd’hui mondialisés et fortement financiarisés ; les leviers de contestation démocratique se trouvent de ce fait plus éloignés des habitants concernés. 

Mike Davis avait dénoncé les « paradis infernaux » : gatedcommunities, malls sécurisés, Dubaï, parcs Disney qui incarnent l’apartheid urbain mondialisé, façades paradisiaques masquant pauvreté et exploitation (Davis et al., 2009). Ces espaces privés pour élites se nourrissent de bidonvilles et travail forcé, à rebours des visions esthétisantes qui en font des modèles urbains désirables.

En parallèle, l’organisation productive s’est fragmentée. L’image de la grande usine concentrant dans un même espace la majeure partie des activités et de la main-d’œuvre laisse place à des constellations de sites, reliés par des chaînes logistiques et des contrats de sous-traitance. Entreprises donneuses d’ordre, sous-traitants de rang 1, 2 ou 3, prestataires de services, plateformes numériques composent un tissu productif éclaté.

Cette fragmentation produit une géographie et des paysages spécifiques. Des nœuds logistiques – entrepôts géants au bord des autoroutes, zones portuaires réaménagées, hubs aéroportuaires – deviennent des lieux centraux pour le fonctionnement de l’économie, mais souvent périphériques du point de vue urbain. Les zones résidentielles populaires se trouvent à proximité de ces infrastructures, exposées aux nuisances (bruit, pollution, trafic), mais sans bénéficier toujours d’emplois stables et bien rémunérés.

La désarticulation entre lieux de production, lieux de décision et lieux de vie complique énormément la construction de contre-pouvoirs. Les décisions stratégiques sont prises dans des sièges sociaux, des conseils d’administration, des fonds d’investissement éloignés des sites industriels ou logistiques concrètement impactés par ces choix. Les travailleurs et les habitants peuvent se mobiliser localement, mais le centre de gravité de la décision se déplace sans cesse. La capacité d’un territoire à peser sur l’orientation d’une filière se réduit à quelques leviers fiscaux ou réglementaires, eux-mêmes encadrés par des normes nationales ou supranationales.

Dans les espaces urbains, cette fragmentation se traduit aussi par une mosaïque de quartiers aux destins divergents. Certains concentre les emplois qualifiés, les services supérieurs, les activités créatives, et bénéficient d’investissements publics massifs. D’autres cumulent logements dégradés, emplois précaires, équipements vieillissants, services publics sous tension. Les habitants de ces derniers doivent souvent se déplacer loin pour accéder à des emplois ou des services essentiels, tout en étant les premiers exposés aux aléas des restructurations économiques : fermeture d’un site, déplacement d’un entrepôt, modification d’une ligne de bus ou de train.

Pour une bifurcation démocratique, cette situation pose une question simple mais décisive : à quelles échelles faut-il agir pour reconnecter les lieux de vie, les lieux de travail et les lieux de décision ? Il ne suffit pas d’invoquer le local ou le national ; il s’agit de reconstruire des articulations entre ces différentes échelles, de façon à ce que les débats démocratiques portent sur des objets concrets – filières, infrastructures, services – et pas seulement sur des abstractions.

III.3. Sécession des élites et affaiblissement des institutions de proximité

La troisième dimension de cette spatialisation néolibérale est une forme de sécession (Médiapart, 2026) progressive des élites économiques et sociales. Dans de nombreuses villes, des enclaves se développent où se concentrent logements haut de gamme, bureaux de direction, commerces de prestige, établissements scolaires et de santé privés, espaces de loisirs sécurisés. Ces lieux bénéficient de conditions d’accessibilité et de sécurité remarquables, d’un environnement urbain soigné, d’espaces verts entretenus.

Les classes aisées qui y vivent ou y travaillent se dotent progressivement d’un régime d’existence spécifique. Elles recourent massivement à des services privés pour l’éducation, la santé, la mobilité, la sécurité, et se détournent des services publics qu’elles jugent dégradés. Elles circulent entre quelques centralités métropolitaines, parfois à l’échelle transnationale, dans des espaces dont l’entretien est en grande partie assuré par du travail précaire, racialisé, externalisé. Leurs trajectoires quotidiennes croisent rarement les lieux où se concentrent les difficultés sociales les plus fortes.

Cette sécession se reflète dans les institutions. Les grands projets qui concernent ces espaces (quartiers d’affaires, campus d’excellence, opérations d’intérêt national) sont souvent gérés par des dispositifs ad hoc : agences, sociétés d’économie mixte, établissements publics, partenariats public-privé. Les collectivités de base (communes, intercommunalités) y voient leur marge de manœuvre réduite. Les habitants des territoires environnants peuvent difficilement peser sur des décisions prises dans des arènes où la légitimité élective est diluée parmi d’autres formes de pouvoir (expertise technique, représentation des investisseurs, injonctions d’État ou de l’Union européenne).

Pour les populations des quartiers populaires, des petites villes ou des territoires ruraux, le contraste est frappant. Elles dépendent beaucoup plus fortement des services publics de proximité : école, hôpital, transports, guichets administratifs. Lorsque ces services sont fragilisés par les politiques d’austérité ou de rationalisation, elles en subissent la dégradation directe. Dans le même temps, elles constatent que d’autres espaces bénéficient de moyens importants, de procédures accélérées, de traitements fiscaux favorables.

Cette double dynamique (sécession des classes aisées et fragilisation des institutions de proximité) mine le socle même de la démocratie représentative. Le sentiment que les élections nationales ou locales n’ont qu’un impact marginal sur les grandes trajectoires économiques et territoriales alimente la défiance et ouvre un boulevard aux forces autoritaires qui promettent de « reprendre le contrôle » en s’attaquant aux plus vulnérables plutôt qu’aux structures de l’accumulation.

Au total, la spatialisation néolibérale met en place un paysage profondément défavorable à la bifurcation démocratique. Les villes-entreprises effacent les conflits en les recodant en enjeux d’attractivité, la fragmentation des chaînes de valeur désarticule lieux de vie et lieux de décision, la sécession des élites affaiblit les institutions qui pourraient porter une alternative. C’est à partir de ce constat qu’il faut formuler les conditions d’une bifurcation : non comme un simple changement de discours, mais comme un travail de recomposition des espaces de pouvoir, de production et de reproduction.

Conclusion. 

Le constat de départ est simple : le capitalisme contemporain organise des dissociations socio-spatiales profondes qui minent les conditions d’une démocratie substantielle. La phase néolibérale de ce capitalisme a renforcé ces dissociations en les reconfigurant spatialement : villes-entreprises obsédées par l’attractivité, fragmentation des chaînes de valeur, enclosures urbaines et numériques, sécession des élites, affaiblissement des institutions de proximité.

La spatialisation néolibérale ne crée donc pas ex nihilo les contradictions entre capitalisme et démocratie ; elle les intensifie et les redistribue dans l’espace, en multipliant les dispositifs qui rendent plus difficile la délibération collective sur les trajectoires sociales et écologiques. En dissociant les lieux de décision et les lieux de vie, en exposant certains groupes et certains territoires à des nuisances et des risques extrêmes tandis que d’autres se protègent derrière des enclosures matérielles et symboliques, elle organise une véritable contre-bifurcation : une manière de tenir ensemble l’accumulation capitaliste et la crise démocratique en verrouillant les possibilités d’alternative.

Face à cela, la bifurcation démocratique ne peut se réduire à un simple changement de logiciel économique ou un verdissement des politiques existantes. Elle suppose d’une part une recomposition des espaces de pouvoir, de production et de reproduction, à partir des besoins situés des groupes les plus dominés, en redistribuant les temps sociaux, en reconstruisant des services publics et des communs comme infrastructures matérielles de l’égalité, en réencastrant entreprises et finance dans des territoires où les habitant·es peuvent peser sur les décisions. Elle induit d’autre part un contexte transversal transformé des rapports aux milieu, des géographies du travail, du care, de l’habiter, impliquant de rompre avec le modèle extractiviste (matériellement et intellectuellement).​

Autrement dit, la démocratie ne peut plus être conçue seulement comme un ensemble de procédures politiques nationales ; elle doit devenir une démocratie de l’espace, qui reconnaît les habitant·es comme co-auteur·rices des lieux où iels vivent, travaillent, se déplacent, prennent soin les un·es des autres. C’est à partir de ces lieux, ceux où se cristallisent les oppressions, mais aussi ceux où s’inventent déjà des formes d’appropriation et de mise en commun, que peut se penser une véritable bifurcation démocratique.

La bifurcation démocratique ne renvoie pas seulement à un horizon institutionnel, mais à une transformation des pratiques quotidiennes d’habiter, de prendre soin, de se déplacer, de se nourrir, de travailler, de faire ville et/ou société. Elle suppose donc la reconnaissance d’espaces où ces pratiques sont mises en débat : assemblées locales, dispositifs de cogestion d’infrastructures associatives ou non, expérimentations de budgets ou de planifications écologiques partagés. Elle suppose de facto une démarche expérientielle de la construction collective de la discussion, entendue comme dispute élaboratrice.

Ces communs ne sont en effet neutres ni du point de vue des rapports sociaux de domination, ni du point de vue des inégalités environnementales. Les travaux féministes, écoféministes et antiracistes ont depuis longtemps montré que ce sont souvent les mêmes personnes qui soutiennent le travail de care quotidiennement et qui se trouvent en première ligne face aux catastrophes écologiques (climatiques, pollution…) ou aux enclosures territoriales. Ceci révèle l’effet d’un agencement cohérent de l’exploitation du travail, la dévalorisation du care, la racisation de la précarité et la mise en danger des milieux de vie. Ces savoirs d’expérience sur les effets des politiques d’aménagement, des transformations productives, des risques environnementaux ou des dispositifs numériques constituent des contre-expertises indispensables pour l’élaboration des cadres d’une bifurcation démocratique écoféministe et intersectionnelle.

Gardons toutefois à l’esprit que la pensée de cette bifurcation doit être multiscalaire. Une difficulté réside sans doute dans le fait d’envisager tous les niveaux ensemble dans leurs contradictions, mais l’écueil d’encore cantonner la pensée écoféministe, comme celle des communs au seul échelon local sous prétexte de quotidienneté du travail de care et de l’expérience du banal ne contribue qu’à leur dépolitisation.

Acker, W. (2021). Où sont « les gens du voyage »? Inventaire critique des aires daccueil. Éditions du Commun.

Angélil, M., Malterre-Barthes, A.-C., & Briaud, J. (avec Something fantastic). (2022). Immigration et ségrégation spatiale: Lexemple de Marseille. Parenthèses.

Billard, G., Chevalier, J., & Madoré, F. (2005). Ville fermée, ville surveillée: La sécurisation des espaces résidentiels en France et en Amérique du Nord. Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.1784

Castells, M. (2002). Mondialisation et dilution du politique: La pensée de midi, N° 7(1), 8‑14. https://doi.org/10.3917/lpm.007.0008

Castells, M. (2023). The Network Society Revisited. American Behavioral Scientist, 67(7), 940‑946. https://doi.org/10.1177/00027642221092803

Dalla Costa, M. (2022). Femmes et subversion sociale. Entremonde.

Davis, M., Monk, D. B., Dobenesque, É., Manceau, L., & Hazan, É. (2009). Paradis infernaux: Les villes hallucinées du néo-capitalisme. les Prairies ordinaires.

Federici, S. (2014). Caliban et la sorcière femmes, corps et accumulation primitive (J. Guazzini, Trad.). Entremonde ; Marseille : Senonevero.

Feldstein, S. (2021). The rise of digital repression: How technology is reshaping power, politics, and resistance. Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/oso/9780190057497.001.0001

Gintrac, C., & Giroud, M. (2018). Villes contestées: Pour une géographie critique de lurbain. les Prairies ordinaires.

Harvey, D. (2008). Géographie de la domination. les Prairies ordinaires.

Mazouz, S. (2020). Race. Anamosa.

Médiapart. (2026). Zones: Là où les riches font sécession. Éditions Divergences.

Mies, M. (2024). Patriarcat et accumulation à l’échelle mondiale. Ed. Entremonde.

Orain, A. (2025). Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXe sièce), Flammation.

Sassen, S., Canal, D.-A., & Body-Gendrot, S. (1996). La ville globale: New york, Londres, Tokyo. Descartes & Cie.

Swyngedouw, E. (2009). The Antinomies of the Postpolitical City : In Search of a Democratic Politics of Environmental Production. International Journal of Urban and Regional Research, 33(3), 601‑620. https://doi.org/10.1111/j.1468-2427.2009.00859.x

Young, I. M. (2011). Justice and the Politics of Difference. Princeton University Press.

Zetkin Collective. (2020). Fascisme fossile [Numérique]. La Fabrique éditions.

Zimmer, A. (2016). Brouillards toxiques: Vallée de la Meuse, 1930, contre-enquête. Zones sensibles diffusion les Belles lettres.


[1] Dans ce texte, le terme de capitalisme renvoie au régime d’accumulation fondé sur la propriété privée des moyens de production, la valorisation du capital par le marché et la séparation institutionnalisée entre travail productif rémunéré et travail reproductif déprécié, appuyé sur des dynamiques récurrentes d’« accumulation par dépossession ». Le capitalisme ne se présente cependant pas toujours sous les mêmes formes : on peut distinguer, en son sein, plusieurs régimes historiques (capitalisme industriel concurrentiel, compromis fordiste-keynésien, configurations post-fordistes financiarisées) qui articulent différemment organisation du travail, rôle de l’État, insertion dans la mondialisation et géographies de l’accumulation. J’emploie le terme de néolibéralisme pour désigner la configuration spécifique qui s’impose à partir des années 1970–1980 : à la fois mode de gestion du capitalisme (dérégulation et libéralisation financières, privatisations, mise en concurrence systématique des territoires et des systèmes sociaux) et rationalité de gouvernement qui généralise la norme concurrentielle en invitant individus, institutions et espaces à se comporter comme des entreprises.

[2] Le comité européen sur la démocratie et la gouvernance a publié en juillet 2021 une étude sur l’impact de la transformation numérique sur la démocratie et la bonne gouvernance.

[3] Cette enclave centralisée conçue pour « sauver les banlieues » concentre 1000 startups tech creusant la fracture avec les quartiers ZFU qu’il prétend aider. L’Etat subventionne l’attractivité des métropoles au détriment de l’équité territoriale.

[4] CEO d’Open AI, gravitant dans la sphère d’extrême droite états-unienne aux côtés d’Elon Musk

[5] Cour des compte, (2025), Rapport d’entreprise publique portant sur EPAFRANCE.

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26.03.2026 à 06:50

Colloque « Habiter pour bifurquer, pour un servicepublic du logement » Fondation Copernic – Politis

Ingrid Darroman

Sans logement stable, aucune émancipation individuelle ou collective n’est possible. Lors du colloque organisé par la Fondation Copernic, un constat commun s’est imposé : se loger est cher, et la crise du logement touche des millions de Français, bien au-delà des populations les plus précaires. Le prix du logement a doublé par rapport aux revenus, […]

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Texte intégral (703 mots)

Sans logement stable, aucune émancipation individuelle ou collective n’est possible.

Lors du colloque organisé par la Fondation Copernic, un constat commun s’est imposé : se loger est cher, et la crise du logement touche des millions de Français, bien au-delà des populations les plus précaires. Le prix du logement a doublé par rapport aux revenus, et, en parallèle, on assiste à une baisse historique de la mise en chantier.

Au fil des années, la pénurie de logements locatifs, particulièrement de logements sociaux, s’est transformée en un frein structurel à l’emploi, aux études et à l’installation dans la vie.

Le sujet du logement est souvent délaissé, et nous peinons à mobiliser sur cette question. Ce vide politique, l’extrême droite l’occupe et le détourne, tentant de transformer la crise du logement en crise identitaire. Pourtant, cette situation n’a rien d’une fatalité : elle est le résultat de choix politiques, et c’est par des choix politiques que nous pourrons y mettre fin.

Notre démarche :

Le logement n’est pas seulement une question sociale : il est un enjeu central de cohésion territoriale, de justice sociale et climatique, ainsi que de démocratie. Il ne s’agit pas seulement d’éviter la rue, mais de garantir un lieu de stabilité, essentiel au bien-être physique, psychologique et mental. Un logement digne permet de se reposer, de se projeter dans l’avenir et de construire des projets personnels et collectifs. Repenser les politiques du logement, c’est aussi repenser la société, passant de l’intime au collectif.

Intention du colloque :

Nous avons organisé le colloque « Habiter pour bifurquer : pour un service public du logement » afin de mettre au débat les questions liées aux politiques du logement, à l’aménagement du territoire, à la démocratie locataire et aux solutions concrètes, tout en croisant les points de vue académiques, institutionnels, militants et professionnels.

Le rendez-vous du 18 février dernier était, nous l’espérons, le premier d’une longue série.

Pensez au livre de la Fondation Copernic sur le logement. Pour acheter le livre en pdf

https://editions-croquant.org/livres-numeriques/1180-habiter-pour-bifurquer-pour-un-logement-public-et-social.html

La politique du logement en France a été largement détournée de sa vocation publique et protectrice pour s’inscrire dans un modèle libéral dominé par la propriété privée et la spéculation. Cette évolution a fragilisé les ménages, en particulier les plus précaires, entraînant hausse des loyers, précarité énergétique, insécurité alimentaire et multiplication des expulsions. Les jeunes, les femmes, les personnes en situation de handicap et les habitants des zones rurales sont particulièrement touchés, transformant le logement en facteur d’exclusion sociale plutôt qu’en levier d’émancipation.

Le  présent ouvrage analyse ces tendances et éclaire les logiques politiques et économiques qui façonnent le logement aujourd’hui. Elle s’inscrit dans une perspective globale, prenant en compte les enjeux sociaux, économiques et écologiques, ainsi que les dimensions européennes et internationales de la crise du logement.

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