Après l’échec de J. D. Vance il y a un an, un nouveau proconsul s’est présenté à Munich avec un discours radicalement différent. Comme le vice-président des États-Unis, Marco Rubio n’a que peu parlé de sécurité, de défense ou même de guerre. À la place, le secrétaire d’État a livré une intervention d’une ambition extrême, tissant son histoire personnelle (« Et pourtant, me voilà, rappelé par ma propre histoire, que nos histoires et nos destins seront toujours liés ») à celle des États-Unis (« Nous serons toujours un enfant de l’Europe ») pour se fixer « la tâche du renouveau et de la restauration » de « la civilisation occidentale ».
Le storytelling presque académique de ce discours, qui évoque « les voûtes de la chapelle Sixtine et les flèches majestueuses de la cathédrale de Cologne » comme un tour-opérateur proposant de faire le tour de l’Europe en un week-end, ou qui cite avec une ironie pop franchement ringarde Mozart, Shakespeare, Dante, les Beatles et les Rolling Stones sur le même plan, devient particulièrement étonnant lorsqu’on se rappelle qu’il émane d’une figure influente censée être placée directement sous l’autorité de Donald Trump.
En réalité, en lisant ce discours que nous publions ici dans sa version intégrale, on y perçoit moins la voix du chef de la diplomatie trumpiste que celle d’un candidat en campagne, désireux de se présenter comme une figure rassurante pour les élites européennes et transatlantiques afin de se projeter au-delà de la conjoncture politique immédiate.
Fait particulièrement révélateur : le secrétaire d’État n’a prononcé le nom de Trump que quatre fois dans son discours. Ce contraste évident avec les séances d’éloges embarassantes de Marco Rubio et des autres membres du gouvernement états-unien lors des réunions télévisées du cabinet en dit long.
Sa vision d’une Europe qui « peut survivre » et même « devenir forte » tranche nettement avec l’unilatéralisme brutal et asymétrique de la doctrine européenne de la Maison-Blanche, ainsi qu’avec les déclarations du président américain. Alors que Trump affirmait hier soir que « l’Europe est finie » et que la doctrine américaine énoncée dans la Stratégie de sécurité nationale vise toujours à provoquer un changement de régime et la dislocation des institutions européennes, tout en convergeant avec la Russie de Poutine, Rubio parle avec un discours aux allures de Kennedy d’un entrelacement des deux rives de l’Atlantique, d’une « frontière » et d’une destinée commune — particulièrement aberrante quand on la compare avec la réalité du pouvoir états-uniens : « c’est ici, en Europe, que sont nées les idées qui ont semé les graines de la liberté et changé le monde. C’est ici qu’ont émergé l’État de droit, les universités et la révolution scientifique. »
La salle a salué ce nouveau positionnement avec enthousiasme et le discours s’est conclu sous une ovation debout. Wolfgang Ischinger, le président de la Conférence de Munich sur la sécurité a évoqué un « soupir de soulagement » visible face à ce message de « réassurance » qui lui rappelait « des discours prononcés il y a des années ».
Que faut-il comprendre face à ce décalage extrême entre les mots de Rubio et les actes de son administration ? Faut-il y voir l’émergence d’une mécanique bien rodée de bad cop / good cop, un aggiornamento redoutablement plus efficace d’un discours de « vassalisation heureuse » enveloppée dans une doctrine de leadership incontesté, mais prétendument susceptible d’offrir aux alliés une trajectoire pour la force ? Ou bien, comme le confiait cette semaine à la revue une source états-unienne de premier plan, ce discours marque-t-il d’une manière définitivement explicite l’ouverture de la course pour l’après-Trump ?
À Washington, certains, y compris dans le cercle rapproché de Trump, parient désormais qu’à quelques mois des élections de mi-mandat extrêmement difficiles, l’avenir du Parti républicain se joue au-delà du président — et que Marco Rubio travaille à bâtir une synthèse inédite entre le mouvement MAGA et le GOP, en capitalisant sur son crédit international pour incarner — lui, fils de migrants cubains — une figure de transition durable.
Merci beaucoup.
Nous nous réunissons aujourd’hui en tant que membres d’une alliance historique, une alliance qui a sauvé et changé le monde. Vous savez, lorsque cette conférence a débuté en 1963, elle se tenait dans une nation — en réalité, sur un continent — divisé contre lui-même. La ligne séparant le communisme de la liberté traversait le cœur de l’Allemagne. Les premières barrières de barbelés du mur de Berlin avaient été érigées à peine deux ans plus tôt. Et quelques mois seulement avant cette première conférence, avant que nos prédécesseurs ne se réunissent ici pour la première fois, à Munich, la crise des missiles de Cuba avait placé le monde au bord de la destruction nucléaire.
Alors même que la Seconde Guerre mondiale restait vive dans la mémoire des Américains comme des Européens, nous nous retrouvions face à une nouvelle catastrophe mondiale, porteuse d’un type de destruction inédit, plus apocalyptique et définitif que tout ce que l’humanité avait connu jusque-là.
À l’époque de cette première rencontre, le communisme soviétique était en pleine expansion. Des milliers d’années de civilisation occidentale étaient en jeu. La victoire était loin d’être acquise, mais nous étions animés par un objectif commun.
Nous n’étions pas unis seulement par ce contre quoi nous luttions, mais par ce pour quoi nous combattions.
Ensemble, l’Europe et l’Amérique ont triomphé, et un continent a été reconstruit. Nos peuples ont prospéré. Avec le temps, les blocs de l’Est et de l’Ouest ont été réunifiés. Une civilisation a de nouveau été rendue entière.
Ce mur infâme qui avait scindé cette nation en deux est tombé, et avec lui un empire du mal, et l’Est et l’Ouest ne faisaient plus qu’un.
Mais l’euphorie de cette victoire nous a conduits à une illusion dangereuse : celle que nous étions entrés, selon l’expression consacrée, dans la « fin de l’histoire », que chaque nation deviendrait désormais une démocratie libérale, que les liens créés par le commerce remplaceraient l’idée même de nation, que l’ordre mondial fondé sur des règles — une expression galvaudée — supplanterait l’intérêt national, et que nous vivrions dans un monde sans frontières où chacun serait citoyen du monde.
C’était une idée insensée, qui ignorait la nature humaine et les leçons de plus de 5 000 ans d’histoire dont nous avons des traces écrites. Et elle nous a coûté très cher. Dans cette illusion, nous avons adopté une vision dogmatique du libre-échange sans entraves, alors même que certaines nations protégeaient leurs économies et subventionnaient leurs entreprises pour miner systématiquement les nôtres, fermer nos usines, désindustrialiser de vastes pans de nos sociétés, délocaliser des millions d’emplois de la classe moyenne et ouvrière, et confier le contrôle de chaînes d’approvisionnement critiques à des adversaires comme à des rivaux.
Nous avons de plus en plus externalisé notre souveraineté vers des institutions internationales, tandis que nombre de pays investissaient dans des États-providence massifs au détriment de leur capacité à se défendre. Et cela alors même que d’autres nations lançaient le plus rapide réarmement militaire de toute l’histoire humaine, n’hésitant pas à user de la force pour poursuivre leurs propres intérêts.
Pour complaire à un culte climatique, nous nous sommes imposé des politiques énergétiques qui appauvrissent nos peuples, tandis que nos concurrents exploitent le pétrole, le charbon, le gaz naturel et bien d’autres ressources, non seulement pour alimenter leurs économies, mais aussi pour s’en servir comme levier contre les nôtres.
Et, au nom d’un monde sans frontières, nous avons ouvert nos portes à une vague sans précédent de migration de masse qui menace la cohésion de nos sociétés, la continuité de notre culture et l’avenir de nos peuples. Nous avons commis ces erreurs ensemble, et ensemble nous devons désormais à nos peuples de regarder la vérité en face et d’aller de l’avant pour reconstruire.
Sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis d’Amérique entreprendront de nouveau la tâche du renouveau et de la restauration, guidés par une vision d’avenir aussi fière, souveraine et vitale que le passé de notre civilisation.
Et si nous sommes prêts, si nécessaire, à agir seuls, notre préférence et notre espoir sont de le faire avec vous, nos amis ici en Europe.
Les États-Unis et l’Europe sont liés par des liens indissolubles.
L’Amérique a été fondée il y a 250 ans, mais ses racines existent depuis bien plus longtemps sur ce continent. Les hommes qui ont bâti la nation où je suis né sont arrivés sur nos côtes porteurs des souvenirs, des traditions et de la foi chrétienne de leurs ancêtres, héritage sacré et lien indéfectible entre l’Ancien et le Nouveau Monde.
Nous appartenons à une même civilisation : la civilisation occidentale.
Pour Rubio l’Occident et l’entrelacement transatlantique se définit par la foi chrétienne. Cette vision — qui refoule le christianisme africain — renvoie à une théologie politique élaborée au sein des mouvements conservateurs américains, dans lesquels l’évangélisme et les valeurs chrétiennes nourrissent une interprétation morale de la mission occidentale sur la scène mondiale.
Nous sommes liés par les liens les plus profonds que des nations puissent partager, forgés par des siècles d’histoire commune, de foi chrétienne, de culture, de patrimoine, de langue, d’ascendance, et par les sacrifices consentis ensemble par nos ancêtres pour la civilisation dont nous avons hérité. Voilà pourquoi, parfois, nous autres Américains pouvons sembler un peu directs et pressants dans nos conseils.
C’est pour cela que le président Trump exige du sérieux et de la réciprocité de la part de nos amis européens : parce que nous nous soucions profondément de votre avenir comme du nôtre. Et si parfois nous sommes en désaccord, ces désaccords naissent de notre profonde préoccupation pour une Europe à laquelle nous sommes liés non seulement économiquement et militairement, mais aussi spirituellement et culturellement.
Nous voulons une Europe forte. Nous croyons que l’Europe doit survivre, car les deux grandes guerres du siècle dernier nous rappellent sans cesse que nos destins sont et resteront indissociablement liés.
Car nous savons que le sort de l’Europe ne sera jamais sans conséquence pour notre propre sécurité nationale. Et cette conférence, qui porte en grande partie sur ces questions, ne concerne pas seulement des considérations techniques : combien nous dépensons pour la défense, où et comment nous la déployons. Ces questions sont importantes, certes, mais elles ne sont pas fondamentales.
La question fondamentale est : que défendons-nous exactement ?
Les armées ne se battent pas pour des abstractions. Elles se battent pour un peuple, pour une nation, pour un mode de vie.
C’est cela que nous défendons : une grande civilisation qui a toutes les raisons d’être fière de son histoire, confiante dans son avenir, et déterminée à rester maîtresse de son destin économique et politique.
C’est ici, en Europe, que sont nées les idées qui ont semé les graines de la liberté et changé le monde.
C’est ici que sont apparus l’État de droit, les universités et la révolution scientifique.
Sous l’administration de Donald Trump, le gouvernement fédéral a engagé une offensive sans précédent, largement documentée, contre les universités, contre la science et l’État de droit.
C’est ce continent qui a donné naissance aux génies de Mozart et Beethoven, de Dante et Shakespeare, de Michel-Ange et Léonard de Vinci, des Beatles et des Rolling Stones.
Et c’est ici que les voûtes de la chapelle Sixtine et les flèches majestueuses de la cathédrale de Cologne témoignent non seulement de la grandeur de notre passé et de la foi en Dieu qui a inspiré ces merveilles, mais annoncent aussi les merveilles qui nous attendent dans l’avenir.
Mais ce n’est qu’en assumant pleinement notre héritage et en étant fiers de cet héritage commun que nous pourrons commencer ensemble à imaginer et à façonner notre avenir économique et politique.
La désindustrialisation n’était pas inévitable.
Elle a été un choix politique délibéré, un projet économique de plusieurs décennies qui a privé nos nations de leur richesse, de leur capacité productive et de leur indépendance.
Et la perte de notre souveraineté sur les chaînes d’approvisionnement n’était pas le fruit d’un système commercial sain et prospère : c’était une transformation volontaire et insensée de nos économies, qui nous a rendus dépendants des autres et dangereusement vulnérables aux crises.
La migration de masse n’est pas, n’a jamais été, une préoccupation marginale. C’est une crise qui transforme et déstabilise les sociétés de tout l’Occident.
Ensemble, nous pouvons réindustrialiser nos économies et reconstruire notre capacité à défendre nos peuples. Mais le travail de cette nouvelle alliance ne doit pas se limiter à la coopération militaire ou à la reconquête des industries du passé : il doit aussi viser à faire progresser ensemble nos intérêts communs et de nouvelles frontières, à libérer notre ingéniosité, notre créativité et notre esprit d’initiative pour bâtir un nouveau siècle occidental.
Voyages spatiaux commerciaux, intelligence artificielle de pointe, automatisation industrielle, production flexible, chaînes d’approvisionnement occidentales pour les minerais critiques, non vulnérables au chantage d’autres puissances, et effort commun pour conquérir des parts de marché dans les économies du Sud global.
Ensemble, nous pouvons reprendre le contrôle de nos industries et de nos chaînes d’approvisionnement et prospérer dans les domaines qui définiront le XXIe siècle. Mais nous devons aussi reprendre le contrôle de nos frontières nationales, en maîtrisant qui entre dans nos pays et en quelle quantité. Ce n’est pas de la xénophobie, ni de la haine : c’est un acte fondamental de souveraineté nationale. Ne pas le faire n’est pas seulement un abandon de l’un de nos devoirs les plus élémentaires envers nos peuples ; c’est une menace urgente pour le tissu même de nos sociétés et pour la survie de notre civilisation.
Enfin, nous ne pouvons plus placer le prétendu ordre mondial au-dessus des intérêts vitaux de nos peuples et de nos nations.
Nous n’avons pas besoin d’abandonner le système de coopération internationale que nous avons créé, ni de démanteler les institutions mondiales de l’ancien ordre que nous avons construites ensemble. Mais celles-ci doivent être réformées. Elles doivent être reconstruites.
Par exemple, les Nations Unies ont encore un énorme potentiel pour être un outil au service du bien dans le monde.
Mais nous ne pouvons ignorer qu’aujourd’hui, sur les questions les plus urgentes qui se posent à nous, elles n’apportent aucune réponse et ne jouent pratiquement aucun rôle.
Elles n’ont pas pu résoudre la guerre à Gaza. C’est plutôt le leadership américain qui a libéré les captifs des barbares et a permis une trêve fragile.
Elles n’ont pas résolu la guerre en Ukraine. Il a fallu le leadership américain, en partenariat avec de nombreux pays ici présents aujourd’hui, pour amener les deux parties à la table des négociations à la recherche d’une paix encore insaisissable.
Elles se sont révélées impuissantes à freiner le programme nucléaire des religieux chiites radicaux de Téhéran. Il a fallu pour cela 14 bombes larguées avec précision par des bombardiers américains B-2.
Et elles n’ont pas été en mesure de faire face à la menace que représente pour notre sécurité un dictateur narco-terroriste au Venezuela. Ce sont les forces spéciales américaines qui ont dû intervenir pour amener ce fugitif devant la justice.
Dans un monde idéal, tous ces problèmes et bien d’autres encore seraient résolus par des diplomates et des résolutions fermes. Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal, et nous ne pouvons pas continuer à permettre à ceux qui menacent ouvertement et sans vergogne nos citoyens et la stabilité mondiale de se retrancher derrière des abstractions du droit international qu’ils violent eux-mêmes régulièrement.
C’est la voie que le président Trump et les États-Unis ont empruntée.
C’est la voie que nous vous demandons, ici en Europe, de suivre avec nous. C’est une voie que nous avons déjà parcourue ensemble et que nous espérons parcourir à nouveau ensemble.
Pendant cinq siècles, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Occident n’a cessé de s’étendre. Ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ses explorateurs ont quitté ses côtes pour traverser les océans, coloniser de nouveaux continents et bâtir de vastes empires à travers le globe.
Mais en 1945, pour la première fois depuis l’époque de Christophe Colomb, il a commencé à se contracter. L’Europe était en ruines. La moitié de son territoire vivait derrière un rideau de fer, et le reste semblait sur le point de suivre. Les grands empires occidentaux étaient entrés dans une phase de déclin irréversible. Ce déclin a été accéléré par les révolutions communistes athées et les soulèvements anticolonialistes qui allaient transformer le monde et draper le marteau et la faucille rouges sur de vastes portions de la carte dans les années à venir.
Dans ce contexte, à l’époque comme aujourd’hui, beaucoup en sont venus à croire que l’ère de domination de l’Occident était révolue et que notre avenir était voué à n’être qu’un faible et pâle écho de notre passé.
Mais ensemble, nos prédécesseurs ont reconnu que le déclin était un choix, et c’était un choix qu’ils refusaient de faire. C’est ce que nous avons fait ensemble par le passé, et c’est ce que le président Trump et les États-Unis veulent refaire aujourd’hui, avec vous. Et c’est pourquoi nous ne voulons pas que nos alliés soient faibles.
Parce que cela nous rend plus faibles. Nous voulons des alliés capables de se défendre afin qu’aucun adversaire ne soit jamais tenté de tester notre force collective.
C’est pourquoi nous ne voulons pas que nos alliés soient entravés par la culpabilité et la honte. Nous voulons des alliés qui soient fiers de leur culture et de leur héritage, qui comprennent que nous sommes les héritiers d’une même civilisation grande et noble, et qui, avec nous, sont prêts et capables de la défendre.
Et c’est pourquoi nous ne voulons pas que nos alliés rationalisent le statu quo défaillant plutôt que de reconnaître ce qui est nécessaire pour y remédier.
Car nous, Américains, n’avons aucun intérêt à être les gardiens polis et ordonnés du déclin contrôlé de l’Occident. Nous ne cherchons pas à nous séparer, mais à revitaliser une vieille amitié et à renouveler la plus grande civilisation de l’histoire humaine.
Ce que nous voulons, c’est une alliance redynamisée qui reconnaisse que ce qui afflige nos sociétés n’est pas seulement un ensemble de mauvaises politiques, mais un malaise lié au désespoir et à la complaisance.
L’alliance que nous voulons est une alliance qui n’est pas paralysée par la peur. La peur du changement climatique, la peur de la guerre, la peur de la technologie.
Au contraire, nous voulons une alliance qui se lance avec audace dans l’avenir, et la seule peur que nous avons est celle de ne pas laisser à nos enfants des nations plus fiers, plus fortes et plus riches.
Une alliance prête à défendre nos peuples, à protéger nos intérêts et à préserver la liberté d’action qui nous permet de façonner notre propre destin. Pas une alliance qui existe pour gérer un État providence mondial et expier les prétendus péchés des générations passées.
Une alliance qui ne permet pas que son pouvoir soit externalisé, contraint ou subordonné à des systèmes échappant à son contrôle, qui ne dépend pas d’autres pour les besoins essentiels de sa vie nationale, et qui ne maintient pas la prétention polie que notre mode de vie n’est qu’un parmi tant d’autres et qui demande la permission avant d’agir.
Et surtout, une alliance fondée sur la reconnaissance que nous, l’Occident, ce que nous avons hérité ensemble est unique, distinctif et irremplaçable. Car c’est là, après tout, le fondement même du lien transatlantique.
En agissant ainsi ensemble, nous ne contribuerons pas seulement à rétablir une politique étrangère sensée. Cela nous redonnera une image claire de nous-mêmes. Cela nous redonnera une place dans le monde.
Et ce faisant, nous réprimanderons et dissuaderons les forces qui menacent aujourd’hui de faire disparaître la civilisation, tant en Amérique qu’en Europe. Alors qu’à l’heure actuelle, les gros titres annoncent la fin de l’ère transatlantique, que tout le monde sache clairement que ce n’est ni notre objectif ni notre souhait.
Car pour nous, Américains, notre foyer se trouve peut-être dans l’hémisphère occidental, mais nous serons toujours un enfant de l’Europe.
Notre histoire a commencé avec un explorateur italien dont l’aventure dans l’inconnu pour découvrir un nouveau monde a apporté le christianisme aux Amériques et est devenue la légende qui a défini l’imaginaire de notre nation pionnière.
Nos premières colonies ont été fondées par des colons anglais, à qui nous devons non seulement la langue que nous parlons, mais aussi l’ensemble de notre système politique et juridique.
Nos frontières ont été façonnées par les Écossais-Irlandais, ce clan fier et robuste originaire des collines d’Ulster qui nous a donné Davy Crockett, Mark Twain, Teddy Roosevelt et Neil Armstrong.
Notre grand cœur du Midwest a été construit par des agriculteurs et des artisans allemands. Ceux-ci ont transformé des plaines vides en une puissance agricole mondiale. Et, soit dit en passant, ils ont considérablement amélioré la qualité de la bière américaine.
Notre expansion vers l’intérieur des terres a suivi les traces des commerçants de fourrures et des explorateurs français dont les noms ornent encore les panneaux de signalisation et les noms de villes dans toute la vallée du Mississippi.
Nos chevaux, nos ranchs, nos rodéos, tout le romantisme de l’archétype du cow-boy, devenu synonyme de l’Ouest américain, sont nés en Espagne. Et notre ville la plus grande et la plus emblématique s’appelait New Amsterdam avant de prendre le nom de New York.
L’année où mon pays a été fondé, Lorenzo et Catalina Giraldi vivaient à Casal Monferrato, dans le royaume de Piémont-Sardaigne. José et Manuela Reina vivaient à Séville, en Espagne. Je ne sais pas ce qu’ils savaient des 13 colonies qui avaient obtenu leur indépendance de l’Empire britannique. Mais voici ce dont je suis certain : ils n’auraient jamais pu imaginer que 250 ans plus tard, l’un de leurs descendants directs serait de retour sur ce continent, en tant que chef de la diplomatie de cette jeune nation.
Et pourtant, me voilà, rappelé par ma propre histoire que nos histoires et nos destins seront toujours liés. Ensemble, nous avons reconstruit un continent brisé à la suite de deux guerres mondiales dévastatrices.
Lorsque nous nous sommes retrouvés à nouveau divisés par le rideau de fer, l’Occident libre s’est associé aux courageux dissidents qui luttaient contre la tyrannie à l’Est. Pour vaincre le communisme soviétique. Nous nous sommes battus les uns contre les autres, puis nous nous sommes réconciliés, puis nous nous sommes battus, puis nous nous sommes réconciliés à nouveau.
Et nous avons versé notre sang et sommes morts côte à côte sur les champs de bataille, de Pyongyang à Kandahar.
Ici, Marco Rubio prend implicitement ses distances avec les propos de Donald Trump dénonçant une prétendue insuffisance de la participation des alliés dont les troupes seraient restées « un peu en retrait, un peu en dehors des lignes de front ». La brutalité de ces mots a suscité des réactions vives dans de nombreuses capitales, tant ils heurtent la mémoire des engagements communs : en Afghanistan et en Irak, plus de 1 400 soldats alliés sont tombés aux côtés des Américains — Britanniques, Canadiens, Français, Allemands, Italiens, Danois, Néerlandais, Polonais, Espagnols, Roumains… — et des milliers d’autres ont été blessés.
Je suis ici aujourd’hui pour affirmer clairement que l’Amérique trace la voie d’un nouveau siècle de prospérité. Et que, une fois de plus, nous voulons le faire avec vous, nos précieux alliés et nos plus anciens amis.
Nous voulons le faire avec vous, avec une Europe fière de son héritage et de son histoire.
Avec une Europe qui possède l’esprit de création et de liberté qui a envoyé des navires vers des mers inconnues et donné naissance à notre civilisation.
Avec une Europe qui a les moyens de se défendre et la volonté de survivre.
Nous devons être fiers de ce que nous avons accompli ensemble au cours du siècle dernier, mais nous devons maintenant affronter et saisir les opportunités d’un nouveau siècle.
Car hier est révolu, l’avenir est inévitable et notre destin commun nous attend.
Merci.
Questions / réponses
Wolfgang Ischinger
Monsieur le Secrétaire, je ne sais pas si vous avez entendu le soupir de soulagement qui a parcouru cette salle lorsque nous avons écouté ce que j’interprète comme un message rassurant, un message de partenariat. Vous avez évoqué les relations étroites entre les États-Unis et l’Europe. Cela me rappelle les déclarations faites il y a plusieurs décennies par vos prédécesseurs, lorsque la question était : « L’Amérique est-elle réellement une puissance européenne ? L’Amérique est-elle une puissance en Europe ? » Merci d’avoir transmis ce message rassurant sur notre partenariat. Ce n’est en fait pas la première fois que Marco Rubio participe à la Conférence de Munich sur la sécurité. Il est déjà venu ici à plusieurs reprises, mais c’est la première fois qu’il intervient en tant que secrétaire d’État. Merci encore. Il ne nous reste que quelques minutes pour poser quelques questions. Si vous le permettez, nous avons recueilli des questions auprès du public. L’une des questions clefs ici, hier et aujourd’hui, reste bien sûr celle de savoir comment gérer la guerre en Ukraine. Au cours des discussions de la dernière journée, des dernières 24 heures, beaucoup d’entre nous ont exprimé leur impression que les Russes – pour le dire familièrement – jouent la montre, qu’ils ne sont pas vraiment intéressés par un règlement significatif. Rien n’indique qu’ils soient prêts à faire des compromis sur leurs objectifs maximalistes. Pourriez-vous nous donner votre avis sur la situation actuelle et sur la direction que nous pouvons prendre selon vous ?
Marco Rubio
La bonne nouvelle, c’est que les questions qui doivent être abordées pour mettre fin à cette guerre ont été réduites. C’est la bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle, c’est qu’elles ont été réduites aux questions les plus difficiles à résoudre, et qu’il reste du travail à faire sur ce front. Je comprends votre point de vue. Nous ne savons pas. Nous ne savons pas si les Russes sont sérieux dans leur volonté de mettre fin à la guerre. Ils disent qu’ils le sont, mais nous ne savons pas à quelles conditions ils sont prêts à le faire et si nous pouvons trouver des conditions acceptables pour l’Ukraine et auxquelles la Russie sera toujours d’accord. Mais nous allons continuer à tester. En attendant, tout le reste continue. Les États-Unis ont imposé des sanctions supplémentaires sur le pétrole russe. Lors de nos discussions avec l’Inde, nous avons obtenu son engagement à cesser d’acheter du pétrole russe. L’Europe a pris une série de mesures pour aller de l’avant. Le programme PERL se poursuit, dans le cadre duquel des armes américaines sont vendues pour soutenir l’effort de guerre ukrainien. Toutes ces choses se poursuivent donc. Rien ne s’est arrêté entre-temps. Il n’y a donc pas de gain de temps à cet égard. Ce à quoi nous ne pouvons pas répondre, mais que nous allons continuer à tester, c’est de savoir s’il existe une issue acceptable pour l’Ukraine et que la Russie acceptera. Cela reste difficile à déterminer jusqu’à présent. Nous avons fait des progrès dans le sens où, pour la première fois depuis des années, du moins au niveau technique, je pense, des responsables militaires des deux camps se sont rencontrés la semaine dernière, et il y aura d’autres réunions mardi, même si ce ne sera peut-être pas le même groupe de personnes. Nous allons continuer à faire tout notre possible pour jouer ce rôle et mettre fin à cette guerre. Je ne pense pas que quiconque dans cette salle s’opposerait à un règlement négocié de cette guerre, dès lors que les conditions soient justes et durables.
C’est ce que nous visons à atteindre, et nous continuerons à essayer d’y parvenir, même si toutes ces autres choses continuent à se produire sur le front des sanctions, etc.
Wolfgang Ischinger
Je suis sûr que si nous avions plus de temps, il y aurait beaucoup de questions sur l’Ukraine. Mais permettez-moi de conclure en posant une question sur un tout autre sujet. Le prochain intervenant, dans quelques minutes, sera le ministre des Affaires étrangères de la Chine. Lorsque vous siégiez au Sénat, les gens vous considéraient comme un faucon vis-à-vis de la Chine.
Marco Rubio
C’est vrai.
Wolfgang Ischinger
Nous savons qu’un sommet entre le président Trump et le président Xi Jinping aura lieu dans environ deux mois. Êtes-vous optimiste ? Peut-il y avoir un accord avec la Chine ? Qu’en pensez-vous ?
Marco Rubio
En tant que deux plus grandes économies du monde, deux des grandes puissances de la planète, nous avons l’obligation de communiquer et de discuter. C’est également le cas pour beaucoup d’entre vous sur une base bilatérale. Ce serait une faute géopolitique de ne pas dialoguer avec la Chine. Je dirais cela parce que nous sommes deux grands pays avec d’énormes intérêts mondiaux. Nos intérêts nationaux ne coïncideront souvent pas. Leurs intérêts nationaux et les nôtres ne coïncideront pas. Et nous devons au monde d’essayer de gérer cela du mieux que nous pouvons, en évitant évidemment les conflits, tant économiques que pires. C’est pourquoi il est important pour nous de communiquer eux. Dans les domaines où nos intérêts coïncident, je pense que nous pouvons travailler ensemble pour avoir un impact positif sur le monde, et nous cherchons des occasions de le faire. Mais nous devons entretenir des relations avec la Chine. Bon nombre des pays représentés ici aujourd’hui devront entretenir des relations avec la Chine, tout en comprenant que rien de ce que nous avons convenu ne peut se faire au détriment de nos intérêts nationaux. Et franchement, nous attendons de la Chine qu’elle agisse dans son intérêt national, comme nous attendons de chaque État-nation qu’il agisse dans son intérêt national. L’objectif de la diplomatie est d’essayer de naviguer dans les moments où nos intérêts nationaux entrent en conflit les uns avec les autres, en espérant toujours le faire de manière pacifique. Je pense que nous avons également une obligation particulière, car tout ce qui se passe entre les États-Unis et la Chine en matière de commerce a des implications mondiales. Nous sommes donc confrontés à des défis à long terme auxquels nous devrons faire face et qui vont perturber nos relations avec la Chine. Cela ne vaut pas seulement pour les États-Unis. C’est vrai pour l’Occident dans son ensemble. Mais je pense que nous devons essayer de gérer ces défis du mieux que nous pouvons afin d’éviter, si possible, des frictions inutiles. Personne ne se fait d’illusions. Il existe des défis fondamentaux entre nos pays et entre l’Occident et la Chine qui persisteront dans un avenir prévisible pour diverses raisons. C’est sur certains de ces points que j’espère pouvoir travailler avec vous.
Wolfgang Ischinger
Merci beaucoup, Monsieur le Secrétaire d’État. Nous avons épuisé le temps qui nous était imparti. Monsieur le Secrétaire d’État, merci pour ce message rassurant. Je pense qu’il est très apprécié ici, dans cette salle. Applaudissons-le chaleureusement.