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Texte intégral (4457 mots)

Le retour de la guerre dans sa forme brutale, inter-étatique et aux frontières de l'Europe a ressuscité des débats importants quant au pacifisme, à la désertion et aux mille manières de se rapporter à une modalité de la conflictualité qui nous est imposée. Sur la question spécifique de l'invasion de l'Ukraine, la gauche et le mouvement anarchistes se divisent, certains pensent qu'il faut fuir la ligne de front à tout prix pendant que d'autres estiment que le soutien à l'effort de guerre, y compris armé, est une condition préalable aux luttes qui suivront si l'on veut qu'elles puissent advenir. Dans cet article qui paraîtra dans le 5e numéro de la jeune revue Mondes en décroissance intitulée Les questions difficiles de la décroissance, Romain Guingouin propose d'historiciser la question du pacifisme plutôt que d'en faire un totem réconfortant dégagé de toutes les contingences de l'époque.

Fondé en 2015, à Lviv, Ecological Platform est l'un des rares groupe anarchiste et technocritique d'Ukraine. Le collectif a vu l'engagement de plusieurs de ses membres au front – souvent en tant que volontaires – contre la guerre d'invasion à grande échelle menée par l'armée de Vladimir Poutine depuis février 2022. Interrogés, une poignée de ses membres fait observer que « les détracteurs sont nombreux à nous renvoyer ce paradoxe : le recours à un système technologique militaire que nous critiquons par ailleurs. C'est en réalité assez simple : pour continuer à faire du militantisme (y compris technocritique), à questionner nos institutions et à défendre notre autonomie, nous devons gagner la guerre contre la Russie. Car, dans une dictature, cela serait difficile, voire impossible pour un laps de temps inconnu [1] ». Une analyse issue de la réalité vécue sur place qui met en lumière la ligne de fracture qui s'est creusée depuis quatre années entre le pacifisme provenant d'Europe de l'Ouest, qui tend à refuser toute aide militaire [2] à l'Ukraine agressée et à la résistance antifasciste et antimilitariste d'Europe de l'Est, qui s'engage parfois sur le front ukrainien, armes à la main.

C'est de ce problème aux accents tragiques dont nous souhaitons traiter brièvement dans cet article. D'une part, les sociétés contemporaines, sous leur forme capitaliste et industrielle, extraient des matériaux des sols et produisent des marchandises dans une quantité insupportable pour la pérennité du vivant sur Terre. D'autre part, nous observons une multiplication, désormais bien documentée, des guerres entre États et groupes armés [3]. Des guerres qui justifient la relance partout dans le monde de programmes industriels de production d'armes, de munitions, de drones, de systèmes électroniques de renseignements, d'une aviation « de pointe », d'une course à l'espace, à quoi s'ajoutent mille autres instruments et infrastructures aussi sophistiquées qu'énergivores.

Un réarmement et un retour de la guerre qui s'articulent à un contexte de recomposition des impérialismes (étasunien, chinois, russe, indien, turc, saoudien, etc.), lui-même enchâssé dans une situation de raréfaction des ressources. En effet, les dépenses militaires mondiales, en croissance, s'élèveraient à 2 700 milliards de dollars en 2024 (soit 2,5 % du PIB mondial [4]). L'Europe y prend sa part avec le plan « Readiness 2030 [Préparation 2030] », lancé au printemps 2025, qui vise à financer à hauteur de 800 milliards d'euros la défense des pays de l'Union européenne dans un cadre géopolitique incertain.

Ainsi s'énonce la situation : nous faisons face à la nécessité vitale d'une remise en question de l'illimitation que comporte la logique de la croissance économique, de la prédation et de l'accumulation d'argent propre au capitalisme. Cela, dans un contexte de montée des périls géopolitiques où s'agitent des États et des clans dont l'un des buts semble être de défaire toute entrave à leur volonté de puissance [5]. Or ces États et ces clans sont par nature hostiles aux capacités d'auto-organisation des populations et à fortiori aux groupes qui militent pour une désescalade technologique, économique et militaire.

De l'art de prôner la « paix »

Commençons par nous mettre d'accord sur quelques termes employés. Par « antimilitarisme », nous pouvons entendre deux choses qui sont, au fond, contradictoires. Dans son sens classique, il est une hostilité de principe, voire une opposition concrète aux armées, à leur esprit et aux régimes politiques qui les renforcent et y ont recours. Mais une compréhension critique du terme peut nous amener à le définir comme une manière de porter la contradiction politique ou idéologique à l'intérieur même de l'institution militaire, et avant tout quand celle-ci est étatique. Car comment, sans cette seconde acception, penser l'expérience de la Commune de Paris en 1871, son appel à la prise des armes au service de la redéfinition d'autres rapports sociaux ? Comment penser la résistance espagnole en 1936 au franquisme ? Celle de l'armée zapatiste de libération nationale au Mexique à partir de 1994 ? Dans ces quelques cas, il n'est pas question pour les insurgés ou résistants de s'accaparer l'institution militaire étatisée, mais de prendre les armes pour se donner les moyens de défendre concrètement une autre forme de société.

Une variante radicale de l'antimilitarisme « classique » s'incarne dans l'« antibellicisme » qui souhaite voir disparaître l'institution militaire elle-même, laissant en suspens la question de la défense de populations qui subissent une agression armée. Puis, il y a le bien connu « pacifisme », dont le Larousse nous rappelle qu'il est un « courant de pensée qui préconise la recherche de la paix internationale par la négociation, le désarmement, la non-violence », approche qui présuppose le respect des accords internationaux en vigueur, sans quoi prévaut le loi du plus fort. Ainsi, quand l'antimilitarisme « critique » peut s'autoriser à prendre les armes pour s'opposer à l'oppression de régimes bellicistes, le pacifisme s'y refuse, pour quelque raison que ce soit.

Nous pouvons dire sans trop de risque qu'une majeure partie de l'écologie politique, depuis les années 1970, et des mouvements décroissants actuels s'identifient à une approche pacifiste concernant les questions de géopolitique mondiale. Aucune guerre, aussi « juste » puisse-t-elle être, n'est en mesure d'infléchir l'opposition pacifiste, qui les juge toutes également soumises à la recherche de l'efficacité, de l'accumulation et de la puissance : logique qu'elle veut le plus souvent combattre.

Creusons le cas de l'invasion poutinienne de l'Ukraine comme exemple pour nous faire réfléchir sur le rapport aux armes, à la guerre et au pacifisme qu'entretient une partie de l'écologie décroissante. L'approche pacifiste s'en tient souvent à quelques axes d'interprétation. Premièrement, cette guerre, depuis la France, tendrait à être une invention. « Depuis 2022, une propagande de guerre intensive, comparable au bourrage de crâne de la Première Guerre augmenté par la technologie, a été une cause, à elle toute seule, de l'emballement de la guerre », affirme la tête de liste « Paix et Décroissance », candidate aux élections européennes de 2024. « Un regard vers le passé nous rappelle pourtant cette mécanique éculée et pourtant si terriblement efficace de l'invention de l'ennemi » poursuit l'Association des refusantes et refusants à l'armée et à la guerre, récemment créée et issu du milieu de l'écologie décroissante [6]. Ainsi, il conviendrait de remettre sur le devant de la scène une approche pacifiste, et d'appeler les soldats comme les populations, de quelque bord qu'elles soient, à baisser les armes, à refuser le combat.

Dans le cas de l'Ukraine, l'argument d'une guerre « inventée » fonctionne selon une double articulation. Premier mouvement, bâtir une symétrie entre la puissance attaquante et la population attaquée. La « guerre russo-ukrainienne » pourrait se réduire à un conflit entre deux impérialismes ou deux formes du capitalisme (occidental et oriental). Pas de coupable, ni de victime : seulement des guerriers. Et des bourgeoisies qui s'opposeraient par classes populaires interposées. Second mouvement, certains gouvernements occidentaux érigeraient de toute pièce une menace russe [7], parfois dans le but tacite de trancher dans les dépenses de l'État social [8], parfois pour relancer le productivisme guerroyant et les juteux profits qu'il laisse escompter : et quelques fois les deux. En conséquence de quoi se trouve promue par certains pacifistes une opposition à la guerre en tant que telle, indépendamment d'une analyse de son contexte politique et de ses motivations.

Suivant cela, tout écologiste décroissant et pacifiste devrait-il se désolidariser d'une population qui résiste, parfois les armes à la main, à l'oppression qu'elle subit de la part d'un régime politique voisin au passé colonial et impérial séculaire comme l'a été l'empire Russe, puis l'Union soviétique et la Fédération de Russie ? La guerre comme invention de l'ennemi ne repose-t-elle pas sur un déni de l'existence de « faits de guerre » (les guerres qui nous sont faites, que l'on subit) et sur une ignorance de la situation concrète des populations envahies ? Peut-on s'en tenir à une critique des armes du point de vue moral – les armes comme objet du mal – et d'un point de vue économique – les armes comme manière d'entretenir l'accumulation d'argent ? L'historien de la Première Guerre mondiale, Stéphane Audoin-Rouzeau, se rappelle : « Comme tous les pacifistes, nous avons cru que c'était nous qui désignions l'ennemi. Et que donc, si nous ne désignions aucun ennemi en Europe, nulle action de guerre n'était susceptible de nous menacer. Nous avons simplement oublié que l'ennemi peut nous désigner [9] [...] ».

Le pacifisme, qui voit dans chaque acte de désignation d'un « ennemi » le risque d'une course à l'armement et un comportement de « va-t-en-guerre », escamote une distinction qu'il est nécessaire d'introduire. Peut-on sérieusement assimiler l'usage des armes que ferait un régime politique autoritaire et expansionniste, et celui défensif qu'en ferait une société donnée, attaquée par un tel régime ?

Distinguons, d'une part, l'armée comme institution militaire au service d'un régime politique qui en agresse un autre pour imposer sa domination. De l'autre, l'autodéfense, qui est une manière, armée et non armée, de (se préparer à) résister aux attaques extérieures effectives ou possibles. Une autodéfense qui peut être plus ou moins populaire selon qu'elle est auto-organisée à de petits échelles géographiques, ou stato-centrée si le commandement est centralisé par et autour d'un appareil d'État.

La politiste ukrainienne Hanna Perekhoda pose le problème : « Lorsque votre voisin [la Russie] est la deuxième puissance militaire mondiale, qu'il bombarde quotidiennement des villes, consacre un tiers de son budget à la guerre et qualifie votre pays d'“erreur historique”, la capacité à se défendre ne peut pas être taxée de course à l'armement. C'est une question de survie [10] ». Pour tenter de prendre la mesure de la menace, contentons-nous de rappeler la charte de l'Union de la jeunesse eurasienne, dirigée par Alexandre Douguine, l'un des idéologues impérialistes du Kremlin : « Nous sommes un parti totalitaire de type intellectuel, orienté vers la conquête eschatologique du pouvoir planétaire. Une conquête rusée et cruelle… Car nous sommes les maîtres de la terre, nous sommes les enfants et les petits-enfants des maîtres de la terre. Des peuples et des pays nous ont vénérés, notre main s'est étendue sur la moitié du monde, et nos semelles ont foulé les montagnes et les vallées de tous les continents du globe. Nous réinstaurerons tout cela [11] ». Ou, au nom d'une « dénazification », les appels à l'extermination de la population ukrainienne, lancés en 2022 par l'idéologue Timofeï Sergueïtsev, également partie prenante des premiers cercles du pouvoir russe.

Dans ce cas, comment est-il possible de résister aux projets coloniaux, bellicistes et productivistes auxquels nos sociétés ont à faire face, sans verser dans le soutien aux industries militaires, à leur logique de puissance et de croissance économique ? Cela est-il seulement possible ? Dit autrement, peut-on faire avancer une critique sociale décroissante et anticapitaliste sans combattre les forces impériales qui ont pour but avoué de défaire toute critique et même toute vie digne ? Peut-on s'autoriser à pousser l'action non-violente, au nom de la logique de non-puissance et de décroissance, jusqu'à accepter d'être envahi et asservi ?

Orwell : « Le pacifisme est objectivement pro-fasciste »

Si comparaison n'est évidemment pas raison, gageons tout de même que les débats autour du pacifisme, dans les milieux socialistes, radicaux ou anarchistes des années 1930 peuvent éclairer un tant soit peu nos discussions contemporaines. L'écrivain libertaire Daniel Guérin pose le décor : « La crise [des accords] de Munich [en 1938] bouleversa toutes les formations politiques, des plus grandes aux plus modestes. Chacune s'éclata en deux tronçons : l'un belliciste, l'autre pacifiste… La logique de cette ligne de partage devait conduire les uns à l'Union sacrée, en septembre 1939, et au gaullisme, les autres au fascisme de Vichy et à la collaboration avec l'Occupant [12] ».

Félicien Challaye, philosophe dreyfusard, anticolonialiste, membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA), président de la Ligue internationale des combattants de la paix, affirme : « La Guerre est le mal absolu. À mal absolu, remède absolu : pacifisme intégral, paix sans aucune espèce de réserve. Plutôt l'occupation étrangère que la guerre. La défense de la nation serait la mort de la nation ». » C'est ainsi que Challaye prend une part active aux organes politiques et médiatiques de la collaboration. Et pour cause : « On ne tue pas ceux qui ne se défendent pas, et même, l'occupation étrangère, même par les troupes de Hitler, causerait moins de morts, moins de ruines, moins d'humaines douleurs que la guerre ayant pour but de les éviter... »

À ce moment, les slogans qu'inspire encore la terreur légitime de la Première Guerre mondiale [13] amènent à minimiser la menace de l'hitlérisme. C'est alors que Jean Mathé, dirigeant syndical aux Postes, télégraphes et téléphones (PTT), affirme lors d'un congrès de la CGT en 1936 : « Plutôt la servitude que la guerre, parce que la servitude on s'en sort tandis que la guerre on n'en revient pas ». Et si menace il y a, mieux vaut encore une paix dans la défaite qu'une liberté, même relative, dans la confrontation.

Le 3 septembre 1939, jour où les gouvernements Français et Britannique déclarent l'entrée en guerre contre l'Allemagne, Louis Lecoin, figure centrale de l'objection de conscience et du pacifisme français de l'époque met sur pied un tract, La Paix immédiate. Il en appelle à la cessation, de toute part, des hostilités. Un certain nombre de signataires, Marcel Déat, Pierre Vigne, Ludovic Zoretti ou Lucien Emery, issus des milieux pacifistes, syndicalistes et socialistes, verseront plus ou moins directement dans la collaboration par la suite.

Une situation, en France, mais aussi en Angleterre, qui interroge George Orwell, en 1942 : « Je suis intéressé par les processus psychologiques par lesquels des pacifistes sont partis d'une horreur de la violence, pour finir par une tendance à la fascination envers le succès et le pouvoir du nazisme. » Sans détour, il en vient même à écrire dans ce contexte de guerre que « le pacifisme est objectivement pro-fasciste [14]. »

Thierry Maricourt, biographe de l'écrivain prolétarien Henry Poulaille, pose les termes du dilemme de façon simpliste mais néanmoins éloquente : « Doit-il [Henry Poulaille] s'entêter dans un pacifisme qui risque fort, à présent, de laisser les portes grandes ouvertes au fascisme ? Ou doit-il renier son antimilitarisme de naguère comme le fait une partie de la gauche, et consentir, le moment venu, à endosser l'uniforme et à lutter les armes à la main ? Cette dernière solution ne revient-elle pas, s'interroge-t-il, à rallier ce régime capitaliste qu'il abhorre ? »

Nous ne voulons et ne pouvons soutenir que les pacifismes qui caractérise aujourd'hui un certain nombre de décroissants, est semblable à celui de l'entre-deux-guerres. Ni même qu'il entretient une quelconque accointance subjective pour des régimes autoritaires, quels qu'ils soient. Mais une question persiste pour quiconque, écologiste, anticapitaliste, décroissant – peu importe comment nous l'appelons : ne risque-t-on pas, par notre pacifisme même, de devenir et même d'être déjà complices de régimes politiques qui mènent explicitement une guerre de mise en esclavage et d'extermination d'une population ? Ne risque-t-on pas de verser dans un pacifisme qui fait abstraction des évolutions politiques de notre temps ?

En avril 2025, une coalition, Guerre à la guerre [15] (qui se définit comme antimilitariste et non comme pacifiste), est lancée dans le sillage du groupe écologiste des Soulèvements de la Terre. Pourrait-elle fournir une piste pour coaliser la critique du bellicisme et une lutte contre l'oppression politique ? Autorisons-nous un extrait in extenso de sa présentation [nous soulignons] :

« “Guerre à la guerre” fut le cri de Rosa Luxembourg et de Jean Jaurès à la veille de la grande boucherie de 14-18. La formule condense aujourd'hui le paradoxe qui nous travaille : nous sommes contre la logique même du complexe militaro-industriel, mais nous assumons qu'en Palestine, en Ukraine ou ailleurs, les peuples ne peuvent toutefois pas se défendre sans arme face aux invasions impérialistes, coloniales, ou aux dictatures qui les écrasent. Les possibilités d'auto-détermination populaire, dont nous sommes solidaires, tiennent aux moyens très concrets de faire face aux guerres. Elles relèvent d'une urgence permanente à trouver des appuis divers, autant que faire se peut par le bas, aux besoins de la résistance. Elles inventent et maintiennent des équilibres précaires entre les nécessités de la lutte armée et l'idéal de la souveraineté populaire, entre les dynamiques de la militarisation et celles de l'émancipation. Depuis la France, notre engagement face au complexe militaro-industriel chemine sur une ligne de crête. Ni opposition morale de principe à toute guerre en s'exonérant de prendre parti dans les conflits en cours ; ni ralliement à l'union sacrée derrière 'notre' État-nation, [ni] inaction face à la course à l'armement et acceptation passive des sacrifices qu'il veut nous imposer en son nom. »

Une analyse qui recoupe celle d'Ecological Plateform introduite en début d'article. S'il demeure indispensable de chercher à sortir de la dualité « guerre ou capitulation » par une exigence populaire de désarmement des États [16], reste que les populations directement attaquées par ces derniers n'ont souvent d'autre choix que d'allier toutes les formes de résistance : armées et non-armées.

Romain Guingouin


[1] « “Un écocide en Ukraine !” : comment défendre la liberté et l'écologie pendant la guerre ? », interview d'Ecological Platform, La Brèche n°11, mars-mai 2025.

[2] Et parfois humanitaire.

[3] Selon le Uppsala conflict data program (UCDP), 61 conflits engageant au moins un État étaient en cours en 2024.

[4] Chiffre du Stockholm international peace research institute (Sipri), dans sa base de donnée des dépenses militaires de 2024.

[5] Etats, qui, dans certains cas, exigent des « espaces vitaux » (Lebensraum).

[6] « “J'IRAI PAS !” Pourquoi nous nous opposons à la guerre et à ses préparatifs », Association des Refusantes et Refusants à l'Armée et à la Guerre (ARRAG), lundi.am, 2 décembre 2025.

[7] Alors que Vladimir Poutine a entamé plusieurs guerres depuis 1999 (contre la Tchétchénie), sans que les occidentaux ne réagissent, eu égard à leurs intérêts pétroliers, gaziers ou nucléaires.

[8] Etat social attaqué depuis les années 1980, décennie marquée par la victoire de la contre-révolution néolibérale.

[9] « La guerre, à nouveau ? », Revue AOC n°3, automne 2025, p.24.

[10]
« La gauche et la question de la défense », blogs.mediapart.fr, 24 août 2025.

[11] Cité par le philosophe Mikhaïl Epstein dans « L'anti-morale. Le bobok et la panphobie », Desk Russie, 16 novembre 2025.

[12] Front populaire, révolution manquée. Cité par Maurice Rajfus, dans un chapitre dont nous recommandons chaudement la lecture, « Le pacifisme dévoyé », De la victoire à la débâcle. 1919-1940. Le Cherche midi, 2000. Les citations qui suivent proviennent de ce chapitre.

[13] À quoi s'ajoute l'obnubilation pour Octobre 1917 et le bolchévisme.

[14] « Pacifism and the war », Partisan review, Londre, août-septembre 1942. Trad. fr. : George Orwell, Essais, articles, lettres (1996), Ivrea, p.284.

[15] Plus d'information : guerrealaguerre.net

[16] Comme l'appelle de ses vœux Cornélius Castoriadis dans « Doit-on et peut-on défendre les oligarchies libérales ? » publié dans Guerre et théorie de la guerre. Écrits politiques 1945-1997, VI, Éditions du Sandre, 2016, pp. 485-501.


Texte intégral (2086 mots)

Nous vivons, en France, un paradoxe politique énorme. D'un côté, la confiance accordée aux hommes et femmes politiques n'a jamais été aussi famélique et le mépris à leur endroit immense, de l'autre, nous sommes continuellement sidérés et happés par le spectacle tantôt pathétique, tantôt désopilant de séquences électorales qui ne semblent plus jamais finir. Pour conjurer le sort, l'anthropologue Jean-Louis Tornatore a décidé d'ouvrir un journal de campagne dont voici le premier épisode consacré au retour tellement inattendu d'un candidat dans la course à la présidentielle.

C'est l'histoire d'un type qui, au soir du premier tour d'une élection présidentielle qui lui a valu les voix de près de huit millions d'électrices et d'électeurs, pas mal pour une troisième tentative, pas assez cependant pour « nous » éviter le bulletin prophylactique contre la peste brun marine, tient le discours digne et pugnace du chef de guerre défait dans les honneurs, félicite ses troupes du travail accompli malgré cette chute sur l'avant-dernière marche, avoue qu'il lui « cuit » de pas être en finale, persuadé de ce qu' « il se préparait à faire » avec ses « belles équipes prêtes à se déployer » au service de la patrie et son peuple tant sont pressantes les urgences sociale, écologique et politique, tonne que plus que jamais la lutte continue, pressent que les « plus jeunes » viennent lui reprocher cet échec à deux doigts et leur lance, en forme de défi, un sec et définitif : « Faites mieux ! Merci. »

Je suis devant ma télé à vrai dire assez épaté par ce discours de neuf minutes chrono. Je n'ai guère l'habitude d'écouter les discours des hommes et des femmes politiques, sauf les soirées électorales, à petite dose car l'ennui guette. Mais, en l'occurrence, l'homme m'attrape, moins par la teneur de ses propos que par son art du tribun dans lequel il excelle. Sans doute y a-t-il de l'obsession professionnelle dans cet intérêt, moi qui ai toujours écrit mes cours et ne pourrai jamais prendre longuement la parole sans notes construites sinon écrites. J'avoue que les beaux parleurs me fascinent autant que je m'en méfie. Et d'autant plus en politique, même si la politique les appelle et en redemande, mais alors sur le mode du manque éprouvé par celui ou de celle qui veut retrouver la sensation originelle d'un quelconque paradis un jour approché, désormais fuyant. C'est ça la parole politique : le symptôme d'une privation sans cesse reconduite, la preuve d'une absence diffluente, indéfinie et lancinante.

Il faut dire que, dans le genre, le bougre est au-dessus du lot. Non seulement il te donne l'impression d'une invention continuée mais en plus il finit ses phrases, lesquelles sont généralement bien tournées et pétries d'expression châtiée. De l'art d'épuiser la langue dans toute sa richesse. Rien n'est pire d'un côté que le bavard ou la bavarde qui se perd et te noie dans les méandres d'un fleuve lent et congestionné de syntagmes commencés et jamais unifiés, du moins ponctués, enfilés comme les grains d'un chapelet qui le ou la mettent transe et toi te plongent dans une torpeur sans fin. Et de l'autre, rien n'est plus insipide que le débit saccadé du précautionneux ou de la précautionneuse attentif.ve à te livrer, à force de finales appuyées, le fond de sa pensée, si j'ose dire, dans une grammaire honnête et laborieuse, sujet, verbe, complément et ainsi de suite. Entre les deux, toute une gamme du registre politique, en reflet de la donc bien nommée classe. Et de temps à autre, éclair de génie ou staff efficace, une anaphore vient leurrer l'électeurice…

De l'art aussi d'un discours fait corps. Je veux dire que l'homme soigne sa gestuelle en expert consommé qui sait de quoi elle, aussi, parle. Et en use. Les mots sont pour ainsi dire gesticulés en sorte que le propos est à la fois fluide et joué, porté par un corps mobile qui prend la peine de s'adresser à chacun.e et à toustes. Ici, pas de raideur guindée comme si ce qui se dit ne devait sortir que d'un canal minimal qui serait le conduit idéal de la raison raisonnable, du cerveau à la bouche, et c'est tout ! Et c'est bien là où je suis épaté, par cette parole encorporée qui indexe les mots et construit leur poids sur les sonorités, l'intonation, le souffle, le port, l'attitude, bref toute une écriture spatiale, c'est-à-dire qui fait de l'espace la page du discours. Et il y a un moment dans ce discours de neuf minutes qui m'a scotché tant il me semblait exemplaire de ce savoir-faire le dire. Soit vers la fin, à huit minutes vingt secondes exactement, juste après avoir lancé, s'adressant à sa droite, d'une voix forte que la lutte continuait, il enchaîne de cette même voix de stentor (forte à fortissimo), accompagnée par le mouvement saccadé du bras, le doigt levé et comminatoire, « nous disons à ceux qui n'ont pas voulu l'entendre ». Oui, quoi ? Vous dites quoi ? Hop, quart de tour du corps, tourné vers sa gauche, le doigt pointé, d'une voix redevenue calme et presque mesuré, d'une tonalité égale (piano subito) : « Ici est la force ». Alors là, chapeau l'artiste ! N'importe qui et on en a connu, prenez Gamin 1er qui, avant d'accéder au trône, s'égosillait les bras levés en V exhortant l'assistance en délire à aller faire gagner son projet, n'importe qui aurait continué sur le même ton voulant, croyant donner toute une puissance à l'énoncé annoncé. Mais non, cette force n'a pas besoin d'être hurlée, elle est juste énoncée dans sa force en tant que force signifiée, comme s'il suffisait simplement de faire confiance au faire du mot dit.

Je dis qu'il faut une sacrée présence à l'acte de parole pour atteindre à ce moment de perfection oratoire. Moment fugace dans une soirée terne et sombre qui laissait augurer d'une suite à l'avenant. Ça n'a pas loupé. L'à peu près politique d'une locomotive roulant à vue, la belle cagade, comme on dit dans mon Sud, dont une dissolution a été le nom, le rêve de gouvernement d'une gauche incroyablement et éphémèrement réunie, le piège tendu par la droite de l'extrême-gauchisation d'un mouvement qui ne l'est certes pas si l'on veut bien se pencher une seconde sur l'histoire politique du demi-siècle passé, les accusations distribuées d'antisémitisme, vraies ou fausses, et surtout là où on ne voudrait pas les attendre, la désunion moins de la gauche que des politiciens de gauche, voilà bien le drame qui se joue et nous ballotte, nous peuple de gauche (si, si, j'ose !). Etc.

Mais je reviens à mon tribun. La méfiance accrue jusqu'à la détestation, j'ai voulu en comprendre un peu plus, je suis allé sur le blog de l'impétrant, bavard, même à l'écrit, un mot comme il se doit sur tout. J'y ai découvert ce qui est appelé « Le moment politique », sorte de mise à jour (update) des cerveaux militants, digest de tout ce qu'il faut savoir de ce que le chef pense à, précisément, ce moment de l'actualité, ses analyses et les éléments de langage qui vont de pair. Il est debout à son pupitre sur une estrade, parfois entouré de son staff sagement assis, le premier cercle de figures du mouvement, devant son audience réactive à ses bons mots et, semble-t-il, enamourée. Et ça dure, nom de Zeus, ça dure ! Au bas mot une bonne heure et demie, et sans entracte ! J'ai visionné l'un de ces moments politiques, in extenso mais sur trois jours, histoire d'alléger la peine. Certes, rien à voir avec un discours fleuve de président du présidium du soviet suprême, de secrétaire général du parti communiste chinois ou avec le waving trumpiste engluant. Mais tout de même, il faut avoir le sens du deuxième degré chevillé au corps ou alors, je ne sais pas, l'âme servile ? pour rester même une plombe et demie le cul sur une chaise, les mains benoîtement croisées, à écouter le chef asséner ses leçons et distribuer ses bons points – toi je t'ai cité, toi aussi, qui encore je n'ai pas cité ? toi et toi, voilà je crois que je vous ai tous cités (sic).

Je me suis toujours senti plus à gauche que la gauche et je me suis alors souvenu de cette étonnante école d'éloquence et d'art oratoire que furent pour certains, une majorité écrasante de mâles, les mouvements estudiantins d'après 68. Grèves et révoltes, telles que je les ai vécues, suscitées par les réformes des DEUG et de la loi Debré. Et justement nous allions aux AG comme on allait au spectacle, gourmand.es par avance des tirades attendues de nos figures révolutionnaires locales. Foin des divergences, parfois abyssales, entre trotskystes des différentes chapelles (Frank, Pablo ou Lambert, tu as le choix, camarade !), staliniens du PC, ou maos du PCMLF, ce qui se décidait pouvait tenir à une formule bien troussée, à une démonstration inopinée de l'art d'emporter la foule plus qu'au rapport de force et aux programmes défendus. Si tu fais bien attention, me dit un jour le chef de notre officine trotskyste, dépêché par la direction de son parti pour l'implanter sur les terres aixoises, tu verras que certains bandent quand ils parlent à la tribune. Je n'ai pas vérifié la chose ni hier ni aujourd'hui et peut-être faisait-il allusion à ses propres émois, lui qui, pas du tout en reste, était aussi un orateur hors-pair, attendu parmi les attendus, et fit par la suite carrière de journaliste et de grand reporter au journal parlé d'une chaîne de télévision.

Qu'il y ait une érotique du verbe, nul n'en doute et quoi de plus banal, mais là est sans doute le revers de la médaille, soit le manque attisé de la parole (en) politique, l'érotique transmuée en autorité. Tu en attends toujours plus et tu finis par confondre cette attente avec l'attente inhérente à l'utopie de tes convictions, au monde que tu espères loin des saloperies ici et ailleurs qui égrènent le quotidien de ton journal. Surtout tu finis par oublier que tes convictions portent une autre conception du politique loin des rodomontades et autres hâbleries de phraseur en scène, même atteignant parfois la perfection, loin de l'autorité de l'auteur grimée en suffisances de l'autoritaire. Dans une sorte de mouvement contre nature, la scène politique, là plus qu'ailleurs alors que ce devrait être là moins qu'ailleurs, est devenue de la politique sur scène.

Alors reprenons. C'est l'histoire d'un type qui, au soir du premier tour d'une élection présidentielle qui lui a valu les voix de près de huit millions d'électrices et d'électeurs, dans l'élan de sa déception d'être éliminé si près du but, peut-être mû par un bref sentiment de lassitude, enjoint les plus jeunes que lui à faire mieux. Certain.es, et moi le premier, ont cru à sa sincérité. Mais d'autres ont bien dû se douter qu'à être ce point drogué à la parole et à la scène, il ne lâcherait pas si facilement le morceau. La suite leur aura très rapidement donné raison. Aussi, le sens du « faites mieux », manifeste à la première écoute, résonne-il différemment quatre ans plus tard à l'annonce comme une évidence de sa quatrième candidature. Non pas faites mieux que moi, mais vous, électeurs, électrices, supporters, supportrices, sympathisants, sympathisantes, petites et grandes mains de mon mouvement, faites mieux que vous ! Soyez à la hauteur de ce que je me prépare à faire ! Soyez à ma hauteur !

Jean-Louis Tornatore

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Texte intégral (2086 mots)

Nous savons parfaitement à quel point nos smartphone altèrent et réduisent nos rapports au monde, pourtant chaque jour, nous nous sommes davantage englués dans cette nouvelle dimension de la réalité, nos yeux et doigts indécollables de nos écrans. Les bonnes raisons de nous en arracher ne manquent pas, nous pourrions même les collectionner. C'est ce que propose Brice Costa dans cette longue enquête qui fera office de synthèse (et que 70% d'entre nous liront sur leur « appareil intelligent ».

Nos intentions

Cet article poursuit la réflexion amorcée au sujet de l'interdiction des réseaux sociaux, en passant en revue le rôle joué par le smartphone dans la survenue et le déroulé d'un certain nombre de processus qui caractérisent notre époque. Plus précisément, nos intentions sont les suivantes :

  • donner à voir [1], à travers des exemples, le rôle de l'objet dans de nombreux processus en cours : en est-il une condition nécessaire, facilitateur, diffuseur, amplificateur, inhibiteur, ou bien est-il ce simple « outil technologique neutre » ?
  • mettre en lumière son potentiel de nuisance contre chaque individu (contestataire ou non), contre chaque collectif contestataire, contre la société dans son ensemble et contre toute velléité de mise à bas du statu quo.
  • montrer comment cette capacité de nuisance peut être mise à profit par différents acteurs qui ne nous veulent pas du bien.
  • identifier en creux la myriade de raisons qu'il y a de se détacher de son smartphone, et fournir des arguments à qui souhaite défendre la même position.
  • engendrer des discussions, des questionnements, des doutes, des débats et surtout des actions collectives contre ce statu quo.

Quelle(s) cause(s) pour quels effets ?

Nous vivons une situation historique qui n'est pas excellente, du fait de la survenue concomitante de processus tels que les ravages du climat et des milieux vivants, la progression des idées et pratiques fascisantes, la mise sous surveillance des populations, la multiplication des conflits de toutes natures (impérialisme, guerres civiles, guerres pour des causes nationalistes) et la modification radicale de l'expérience humaine par l'imposition de nouvelles technologies. Imputer tout ou une partie de ces processus destructeurs à une cause (le smartphone) serait une entreprise douteuse, et quoiqu'il arrive hors de notre portée. Sans parler des autres causes (capitalisme, « nature humaine », technique), l'étude du rôle du smartphone dans la survenue de ces processus se heurte très vite à la difficulté de trancher, devant la multiplicité des cas et des interprétations possibles de ces cas. Par exemple, comment prouver que la fréquentation des réseaux sociaux produit de la dépression, de l'isolement ou de la haine ? Certains réseaux sociaux produisent cela chez leurs usagers, mais pas tous ; certains usagers (les moins éduqués, les plus fragiles psychologiquement) sont plus sensibles à ces effets que d'autres ; certains parviennent à s'adapter, d'autres non. Et puis corrélation n'est pas causalité. Beaucoup de facteurs s'entre-croisent, qui ne permettent pas d'imputer les effets observés à des causes certaines [2]. Il est même probable que pour certains phénomènes, la causalité ne pourra jamais (ou pas avant longtemps) être établie avec certitude. Bref, le merdier apparaît inextricable, sans compter que d'aucuns ont peur de passer pour des ringards, technophobes, réacs, ou tout simplement de se tromper si d'aventure ils allaient un peu trop loin dans la tentative de démonstration. Les experts de la question (ici la chercheuse Anne Cordier) disqualifient ainsi toute tentative d'intrusion dans leur pré-carré (c'est nous qui soulignons) [3] : « Les détracteurs des réseaux sociaux sont en réalité des détracteurs des ados, de l'éducation, de la recherche, celle qui se construit patiemment, rigoureusement, avec des protocoles répliqués. Ils jouent de cet amalgame et nourrissent une panique morale qui leur est profitable. »

En renvoyant toute critique non scientifique au domaine de l'irrationnel, au mieux celle de parents trop paniqués qui n'ont rien compris, au pire celles de journalistes du Figaro prêts à faire feu de tout bois pour que progresse la réaction, ces scientifiques suppriment le débat (ou se le gardent pour eux) : il faudrait leur laisser le temps de terminer leurs études, puis de rejoindre d'obscurs conseils convoqués par le(ur)s dirigeants afin qu'ils puissent, à l'aune de leur compréhension incomparable du phénomène, éclairer la société en préconisant des mesures que ces mêmes dirigeants reprendront, ou non, à leur compte. La même Anne Cordier préconise ainsi d'attendre qu'elle et ses collègues aient statué avant de prendre des mesures conséquentes : « Si demain le consensus scientifique considère que les réseaux sociaux sont addictifs, alors effectivement, on basculera dans une tout autre discussion. Mais il faut dans un premier temps que les experts statuent sur cette question. »

Ce prétexte du manque d'études scientifiques (sans parler de la production d'études bidons) pour délayer le passage à l'action est maintenant bien connu : il a servi à retarder l'interdiction du plomb et de l'amiante, la prise en compte du changement climatique dans l'agenda politique, à fabriquer du doute quand à la nocivité de la clope, et sert encore aujourd'hui de prétexte contre le bannissement du glyphosate.

Cet article s'emploie donc à une critique du smartphone selon d'autres procédés que ceux de l'exercice pur de la rationalité scientifique : outre l'existence de preuves scientifiques (car il y en a quand même quelques unes), des enquêtes journalistiques, des sondages, notre propre expérience, le principe de précaution, l'intuition, la détestation de la situation actuelle, l'amour de la critique critique ou l'empathie pour ses concitoyens ont été des carburants très efficaces pour l'écriture de ce texte.

Au risque de décevoir les personnes en recherche de cohérence d'impartialité, les processus décrits ne sont pas tous cohérents, ni observables en même temps chez un même usager de smartphone, et n'opèrent pas tous dans la même direction ou selon une même logique. Et puisqu'on ne manque pas de discours, d'articles, d'œuvres, de penseurs, de dirigeants politiques et économiques (sans parler du fonctionnement matériel même de la société) qui légitiment l'usage du smartphone, cet article est uniquement à charge.

Le smartphone, une déprimante addiction

Addiction, temps volé ou perdu, colère, sentiment de honte, de culpabilité, impression de se sentir nul. Ce sont des termes employés par les usagers pour décrire leur rapport au smartphone, lors de cercles de discussion sur le sujet, auxquels nous avons participé. Sur la planète, un utilisateur passe 3h36 par jour sur son smartphone (c'est 2h30 en France), durée moyenne qui cache bien des différences selon les tranches d'âge, l'origine sociale et les pays. 45 % de ce temps est passé sur les réseaux sociaux, ce qui équivaut à plusieurs heures par jour pour une partie importante des usagers (surtout les plus jeunes). Les applications de messagerie instantanée sont le second type d'usage (17 % du temps total passé) [4]. Le fait que l'essentiel du temps passé sur le smartphone soit consacré à l'utilisation des « médias sociaux » (réseaux sociaux + applis de messagerie) exige donc d'accompagner toute critique du smartphone d'une critique de ces médias sociaux.

D'après une étude portant sur 5600 jeunes Français, 44 % des 15-29 ans passent plus de 3h par jour sur les réseaux sociaux. Et plus le temps passé sur ces derniers est important, plus les personnes présentent un signe de dépression (image 1). Bien-sûr, corrélation n'étant pas causalité, il ne faut pas en conclure que les réseaux sociaux ou les écrans créent systématiquement des dépressifs. Mais cela permet d'évoquer la présence massive, chez les plus jeunes générations, des troubles anxieux ou répressifs (1/3 des jeunes de 11-24 ans) et du sentiment de solitude (40 % de cette même tranche d'âge) [5].

Temps passé sur les réseaux sociaux et corrélation avec les signes de dépression chez les 15-29 ans. (Institut Montaigne/Institut Terram/Le Monde)

Pyromane et pompier

Dans un englobement de la critique irritant mais couramment observé, le smartphone fournit des solutions (gratuites ou payantes) aux problèmes qu'il a lui-même créé. L'usager accro pourra télécharger une application pour rationaliser sa consommation, et opter pour la version payante s'il veut augmenter ses chances d'en finir avec son addiction. L'usager souffrant d'isolement social ou de solitude pourra compter sur des IA génératives pour vider son sac, chercher des relations sentimentales sur Tinder ou partager des « moments de sociabilité » sur des applications comme Bumble for Friends ou Timeleft, moyennant un abonnement de « 10 à 70 euros par mois » [6]. Et pour ceux dont la vie va à mille à l'heure et qui manquent de temps (mais pas d'argent), ils pourront toujours se faire livrer leurs repas, leurs courses, leur coke, tout en fait.

Seuls ensemble

L'utilisation du smartphone accapare toute (ou une partie seulement, lors de l'écoute de musique ou d'un podcast) l'attention de l'usager, ce qui explique pourquoi c'est un outil qu'il utilise surtout lorsqu'il est seul (l'utiliser en présence d'autres personnes est assez mal vu). Ce n'est donc pas étonnant que son usage soit corrélé avec le sentiment de solitude. Et si utiliser son smartphone est une occupation solitaire… être seul est bien souvent aussi synonyme d'utiliser son smartphone. L'objet chasse le sentiment d'ennui puisqu'il est consulté au moindre temps mort se présentant : il est embarqué aux toilettes, aux repas, au sport, en balade, au volant ou au pieux. Quand nous écrivons « seul », ça ne veut pas dire que l'utilisateur est le seul présent dans l'espace où il utilise le smartphone, mais plutôt que l'utilisation même du smartphone ne pouvant que se faire seule, cette même utilisation l'isole (qu'on pense aux personnes travaillant ou mangeant avec des écouteurs dans les oreilles).

D'un point de vue quantitatif, plus le smartphone est utilisé, moins son utilisateur passe de temps en présence d'autres personnes. On peut donc faire l'hypothèse que les personnes utilisant beaucoup leur smartphone sont moins habituées à évoluer dans un groupe, et moins confrontées aux tensions éventuelles qui s'y font jour. Cette intolérance à la frustration est peut-être renforcée chez ceux qui dialoguent avec des « compagnons IA », puisque ces outils ont la particularité d'aller toujours dans le sens de l'utilisateur, de ne jamais le contredire (d'où leur succès). D'après un psychologue clinicien [7], « l'IA, qui est programmée pour aller dans le sens de son utilisateur, favorise l'évitement : on s'habitue à parler sans risque et sans contrainte, sans avoir à affronter la différence ou le désaccord d'un autre être face à soi. » C'est donc aussi la qualité de la vie en collectivité qui serait dégradée (aptitudes à supporter la contradiction, à résoudre des conflits, à exprimer ses besoins, à entretenir une relation malgré des désaccords).

Smartphone et IA, le combo gagnant

La principal médium d'utilisation de l'IA est le smartphone [8]. D'après Microsoft, 16,3 % de la population mondiale a utilisé au moins une fois une application ou un logiciel d'IA au cours du deuxième semestre 2025 [9] (soit 1,3 milliards de personnes). En France en 2025, 48 % des personnes ont utilisé des outils d'IA générative [10]. Nous distinguons quatre types d'applications d'IA.

En février 2026, ChatGPT compte 900 millions d'utilisateurs actifs [11] par semaine, Gemini 750 millions par mois. Du fait de l'émergence régulière de nouvelles applications et du caractère encore émergent de l'IA, les chiffres sur les usages qui en sont actuellement faits ne peuvent pas être considérés comme définitifs. Deux sons de cloche existent sur l'usage majoritaire de l'IA par les individus. Un premier indique qu'elle serait utilisée avant tout pour obtenir des informations (« conseils pratiques, recherche d'informations et rédaction », d'après des données ChatGPT analysées par l'entreprise elle-même [12]), et 73 % des Français l'utiliseraient à cette fin [13]. Le second indique à l'inverse que les requêtes relevant du « soutien psychique » et du « compagnonnage » seraient majoritaires [14], alors que le rapport de ChatGPT indique qu'elles constituent seulement 1,9 % du total des messages échangés dans son application. De tels usages sont rendus possibles par la personnalisation de l'application d'IA (qui nécessite l'activation de la « mémoire » de ChatGPT), que les versions payantes rendent bien-sûr plus performante. Mais cette focalisation sur les usages principaux ne doit pas cacher l'enchevêtrement de plusieurs usages. En effet on n'est pas obligé de n'échanger que des messages sur sa vie sentimentale avec son IA, on peut aussi lui demander le résultat de PSG-OM ou de synthétiser un document au travail.

Pour ce qui est de l'« usage informatif » des IA polyvalentes, il s'agit évidemment de déléguer l'acte de réfléchir ou de chercher à une machine. Comment la répétition de cette délégation peut amener à un rabougrissement des capacités cognitives de ces personnes est sûrement difficile à prouver, mais pas à imaginer. Les jeunes publics sont des utilisateurs chevronnés des outils d'IA (59 % des 12-17 ans, 85 % des 18-24 ans), notamment pour « l'aide aux devoirs et l'apprentissage » (usage déclaré par 70 % de ces deux tranches d'âge). Dans un système éducatif où on juge la valeur des lycéens et étudiants (et leur aptitude à poursuivre leurs études) sur la base des seules notes qu'ils obtiennent, cet usage massif n'est pas étonnant. Mais les années collège et lycées ainsi que les études supérieures servent normalement à développer des savoir et savoir-faire indispensables à l'épanouissement de l'individu et de la vie en société : structurer et communiquer ses idées de manière claire, rechercher des informations fiables, aiguiser son esprit critique, développer un argumentaire. La délégation massive d'une partie de ce travail à une machine affaiblit mécaniquement la qualité de l'apprentissage dans ces domaines.

Le but de telles applis (Replika, Character AI, Nomi, Kindroid) est de générer un « ami » avec lequel interagir, la vocation amoureuse ou érotique faisant même l'objet d'un marché de niche (Candy AI par exemple). Cet usage recouvrirait plus 50 millions d'utilisateurs actifs par mois dans le monde [15], même si des estimations bien plus élevées existent [16]. Aux États-Unis, 72 % des ados auraient déjà testé une IA qui mime le rôle d'un compagnon, et la moitié en seraient devenus des habitués [17]. Pour accéder aux fonctionnalités plus « intimes » de ces applications, il faut bien souvent payer un abonnement mensuel. Comme on l'a vu plus haut, cette affinité avec l'IA n'est pas l'apanage des applis spécialisées. Une étude menée au sein de la communauté Reddit « My Boyfriend is AI » [18] a révélé que parmi ses membres, le chemin le plus courant d'adoption d'un compagnon IA était d'avoir initialement sollicité l'IA pour un usage qui n'avait rien à voir. En gros, on peut se retrouver à échanger des messages érotiques avec ChatGPT alors qu'on était venu lui demander de l'aide pour rédiger un mail. L'incompréhension et les railleries que suscitent de telles pratiques chez beaucoup de gens ne doit pas nous dispenser de chercher à cerner un peu mieux le phénomène. On l'a vu plus haut, beaucoup de gens se sentent seuls, détresse à laquelle les compagnons IA apportent une réponse visiblement salvatrice (à court-terme ou lors d'une « crise »). Une corrélation entre un usage quotidien intensif et la solitude a même été mise en évidence chez les utilisateurs de ChatGPT [19]. Des gens seuls, qui vont vers l'IA et se retrouvent encore plus isolés, ou bien des gens qui vont vers l'IA et développent un usage intensif qui les isolent… peu importe le sens dans lequel le phénomène se produit, il est (de l'extérieur) préoccupant.

Mais quelles relations développe-t-on avec une IA ? Les enquêtes, sondages et articles de presse (sur un ton un brin moqueur) documentant cela fourmillent. Outre les quelques personnes qui se sont suicidées sur recommandation de leur « compagnon IA » (des cas extrêmes, a-t-on pu lire), l'intérêt est de pouvoir échanger en (théoriquement) toute discrétion des choses très personnelles. D'après un récent sondage [20], 39 % des Français de moins de 30 ans ont déjà utilisé l'IA à des fins de séduction, 39 % pour des conseils sexo ou d'éducation sexuelle, et 19 % des hommes de moins de 35 ans se sont déjà masturbés sur des images de personnalités ou d'avatars générées par IA. Le phénomène semble plus développé chez les jeunes hommes. Pour les plus curieux, la série de témoignages carrément trollesque collectés par Libération (intitulée « Je sors avec une IA ») donne des idées plus précises d'à quoi peut bien ressembler une relation amoureuse, érotique ou sexuelle avec une IA. Vu la dépendance affective installée, on ne souhaite pas à ces gens une coupure de courant.

Pour ce qui est de remplacer un psy avec une IA, c'est aussi une réalité du fait du manque chronique de psychologues. Logiquement, ça pose surtout des problèmes chez les personnes déjà concernées par un trouble psy : « L'IA ne comprend pas réellement les émotions — elle produit des réponses statistiquement probables ; l'IA tend à valider plutôt qu'à confronter ; l'IA ne détecte pas le risque suicidaire de manière fiable ; l'IA n'a pas de mémoire entre les sessions (sauf si activée manuellement) et ne peut pas construire une relation thérapeutique au sens clinique » [21]. Une psychologue citée par cette même source pointe le risque de dépendance, et remarque judicieusement que « le support utilisé – le smartphone amplifie le risque en rendant l'accès permanent et sans friction ».

L'IA n'est pas (ou n'était pas) l'intérêt premier de ces applications, qui intègrent des « assistants IA » : Firefly (Adobe), Grok (X), Meta AI (Instagram, Facebook Whatsapp), My AI (Snapchat), Copilot (Microsoft), résultats IA associés à chaque recherche Google (AI Overview), etc. Pour ces applis, le nombre d'utilisateurs actifs est assez difficile à obtenir. En juin 2023, 2 mois après le lancement de son IA intégrée, Snapchat déclarait que 150 millions d'utilisateurs avaient utilisé My AI et lui avaient envoyé plus de 10 milliards de messages [22]. Quant à Meta AI, elle revendiquait 1 milliard d'utilisateurs actifs par mois en mai 2025 [23].

Leur intérêt repose sur l'intégration de l'IA pour faciliter, améliorer, accélérer la réalisation d'une tâche : monter une vidéo ou retoucher une photo (CapCut, Picsart AI), créer des images (Midjourney), identifier des plantes (Pl@ntnet), reconnaître des photos, graphiques ou images (Google Lens), etc.

Les conséquences possibles d'un usage massif de ces différentes IA sur smartphone sont, entre autres :

  • L'IA remplace, pour une partie des usagers, des relations amicales ou amoureuses par une relation avec un algorithme. Cette relation se caractérise par sa pauvreté : pas de friction, pas d'imprévu, que des réponses entendues et attendues. On peut s'attendre à ce que cela renforce l'isolement des usagers, ainsi que leurs difficultés à nouer des relations avec de vraies personnes et à vivre en société (modalités qui supposent d'être parfois contredit, d'être à l'écoute des besoins d'autrui, etc), du fait qu'ils ont moins besoin de ces relations pour combler leur besoin de sociabilité.
  • Surtout lorsque ces applis sont personnalisées (compagnon IA), elles renforcent la dépendance des usagers à leur smartphone, ce qui vient renforcer un processus déjà enclenché avec le smartphone lui-même (voir notre article sur l'interdiction des réseaux sociaux).
  • Une partie des usagers sont susceptibles de devenir dépendants de l'agent (expérience déjà vécue par 53 % des personnes disposant d'un compagnon IA, d'après le sondage IFOP), avec des risques de perte de contrôle (usage ininterrompu) et de perte d'intérêt pour les rapports réels (la relation virtuelle prend le pas sur les relations réelles).
  • La dépendance au compagnon IA se double d'une dépendance au fonctionnement sans interruption des dispositifs permettant d'y avoir accès. Cette dépendance extrême, qui existait déjà vis-à-vis du smartphone (parfois nécessaire pour payer, trouver son chemin, prendre son train, passer une frontière ou une porte), acquiert une dimension affective : perdre son smartphone, ne pas avoir accès à internet ou être sans batterie s'apparente à une rupture amoureuse ou amicale. Le passage de ChatGPT-4o à la version 5 en février dernier a ainsi causé le désarroi de nombreux usagers, qui ont partagé sur la communauté Reddit « My Boyfriend is AI » qu'ils avaient eu, par exemple, le « cœur brisé ».
  • Les fournisseurs d'IA collectent les données des utilisateurs, dont le contenu des requêtes, qui est utilisé depuis peu par ChatGPT pour proposer des publicités ciblées aux usagers.
  • L'IA cause évidemment des dégâts écologiques importants : consommation d'énergie pour faire tourner et refroidir les serveurs, extraction de matières premières minérales, multiples effets rebonds, etc [24].

Les autres services d'IA sont aussi concernés, notamment Claude (Anthropic) et Gemini (Google). Mais ChatGPT ayant été la première IA à s'imposer auprès du grand public, la plupart des analyses, études et articles disponibles sur les IA ont été réalisés dessus, ce qui explique pourquoi nos exemples sont tirés principalement de son usage.

Les jeunes enfants face au smartphone

Le smartphone a également des effets négatifs particuliers chez les usagers les plus jeunes. Leur développement cérébral, cognitif et émotionnel est proportionnel au nombre et à la diversité des interactions qu'ils ont dès le plus jeune âge, aux possibilités qu'ils ont de manipuler tous types de matières et d'objets, de se mouvoir à leur guise et d'explorer le monde à l'aide de leurs corps. Toutes les heures passées devant un smartphone à cet âge sont autant d'heures perdues pour mener à bien ce développement. Cet effet néfaste concerne tous les écrans, mais le smartphone étant présent à tout moment de la journée, il est plus susceptible de se retrouver à un moment ou un autre entre les mains des jeunes enfants, et a donc mécaniquement augmenté leur temps d'écran. Comme souvent, ce sont les enfants dont les parents ont peu d'argent qui sont les plus concernés, car ils n'ont pas de nourrice pour s'occuper d'eux lorsqu'ils travaillent travaillent ou font à manger, et parce qu'ils sont moins éveillés à ces enjeux que les parents riches et plus éduqués. En outre, l'usage du smartphone par les parents devant leurs enfants est également préjudiciable au développement des gosses, puisqu'il détériore la qualité de leur relation, du fait de la réduction de la quantité et de la qualité de leurs interactions (mimiques, longueur des phrases) [25]

Su(rv)ivre (à) l'actualité sur smartphone

Le smartphone est aussi le principal vecteur par lequel les nouvelles arrivent : 72 % des Français déclarent s'informer grâce à leur mobile [26]. Il y a une multitude de manières de s'informer par ce biais : podcasts, radio, applications des titres de presse ou des chaînes de télévision, consultation des réseaux sociaux [27], newsletters, fils Whatsapp, chaînes YouTube, lives Twitch. Ces différents canaux délivrent des informations de natures différentes : elles peuvent être brutes ou contextualisées, traitées avec un angle idéologique (journalisme d'opinion), fausses ou insignifiantes, et surtout elles portent sur tout et n'importe quoi. Jusque là, rien de bien différent d'avec la presse traditionnelle, la radio et la TV.

L'accès à ces informations par le smartphone implique pourtant quelques spécificités : démultiplication des canaux d'émission, réception de notifications, volume potentiellement illimité d'informations à l'échelle d'une journée (scroll infini, nombre illimité de sites consultables), accès aux nouvelles à tout moment. Les nouvelles arrivent de partout (du monde entier et de toutes les applis à la fois), toute la journée, et sont de nature et de qualité très variables. Il faut donc pour l'usager trier en continu ce flux d'informations, ne retenir que celles qui lui semblent pertinentes. Pour qui s'informe directement sur les réseaux sociaux (une majorité de Français), il faut faire le tri entre des posts très variées : les fameuses fake news, les posts d'influenceurs ou de personnalités politiques, les posts de leurs amis, les publicités, les informations diffusées par des médias, les posts des collectifs politiques de sa localité, en fait toutes les publications qui ne sont pas de l'info. A chaque épisode jugé digne d'intérêt par les journalistes, ceux-ci mettent en place des lives : des posts réguliers informent de l'évolution d'une situation en cours (il y en a plein en lien avec Trump : taux de douanes, enlèvement de Maduro, annexion du Groenland, bombardements de l'Iran). L'usager peut aussi suivre du contenu audio en direct, des lives de chaînes de TV, de chaînes Twitch, de chaînes YouTube, d'influenceurs reconvertis en journalistes, la radio, toute cela pouvant tourner en arrière-fond. S'il a le bonheur d'être sur X, il peut avoir accès en direct à la pensée du génie et apprenti fasciste Musk, et sa soixantaine de messages publiés quotidiennement. Ou bien à la vidéo du dernier fait divers filmé par un voisin vigilant depuis sa fenêtre. Et même si l'usager n'est pas assez con pour être sur Truthsocial, le « réseau social » de Trump, les journalistes ne manqueront pas de lui distiller le contenu des quelques vingt messages que le fasciste confirmé poste chaque jour, souvent en majuscules et avec plein de points d'exclamation. Quand il ouvre Whatsapp pour savoir où retrouver ses amis il peut aussi voir ce que dit Hugo Décrypte sur sa chaîne d'actu. Enfin, des vidéos et photos générées par IA s'invitent sur les différents réseaux sociaux. Rien qu'à lire, c'est fatiguant.

Quels effets ce déferlement d'infos peut-il produire sur l'usager ?

  • La surcharge cognitive : faire le tri est impossible, ou alors très fastidieux et chronophage. Il ne sait pas quoi retenir de tout ce qu'il a lu ou écouté. Tant d'informations le fatiguent. S'il devait se baser sur des « faits » pour éventuellement passer à l'action (le présupposé des journalistes ou des « créateurs de contenus » militants), c'est loupé. De sa quête d'infos quotidienne ne reste qu'un gros gloubi-boulga dans sa tête.
  • La méfiance : il est de plus en plus difficile pour lui de savoir ce qui est vrai ou faux. D'ailleurs plein de fake news circulent, et certaines sont reprises par les médias mainstream. L'esprit critique (que son usage de l'IA n'aide pas à renforcer) se mue en doute permanent et incapacitant.
  • La sidération : bordel, il se passe tellement de choses chaque jour, chaque heure. Les menaces de Trump qui semble tout-puissant, ce jeune facho tabassé à mort, ces lois liberticides votées à l'assemblée, ces records de chaleur qui n'en s'accumulent. L'usager reste figé, ne sait pas comment réagir.
  • L'impuissance : en fait, il ne peut même pas réagir, c'est trop fort (que peut-il contre Trump ?) et trop loin (il ne peut pas aller aider à éteindre cet incendie au Chili) pour lui. Et en plus, par définition, tout ce qu'il apprend est toujours passé. Il arrive toujours après. Il ne peut que constater, une fois de plus, son statut d'éternel spectateur. Les choses se passent sans lui, il n'a aucun pouvoir d'interférence. En plus tout est si dangereux, dehors (ces milices fascistes qui rôdent, l'insécurité ambiante). Il peut développer un cynisme sur le mode « tout part en couille, il faut profiter pendant qu'il est encore temps », ou bien invoquer la « nature humaine » pour justifier qu'il ne peut rien (ni personne d'autre) y faire.
  • L'effet de bulle : l'usager qui consulte un réseau social se voit surtout proposer des publications conformes à sa matrice idéologique (partagées par les comptes qu'il suit et/ou déterminés par le réseau social et son fameux algorithme). Par exemple, un usager de gauche peut être amené à avoir l'impression que son « camp » est très dynamique et combatif, car les contenus auxquels il a accès sont surtout les coûts d'éclat, réussites, épisodes conflictuels, meilleurs clash de ce camp (et tout l'inverse du camp opposé). Les algorithmes de suggestion des contenus diffèrent selon les réseaux sociaux, mais leur opacité ne permet pas à l'usager de maîtriser entièrement ce qui lui est proposé.
  • Le non-accès aux informations pertinentes (censure) : le phénomène est décrit par Zeynep Tüfekçi dans son livre Twitter et les gaz lacrymogènes, et consiste pour les détenteurs de pouvoir non plus à empêcher une information d'être publiée, mais à la noyer dans un flot de conneries (fausses informations, informations futiles, alimentation de polémiques, etc) : si sur 10 posts mis en ligne sur X, 9 sont sans intérêt et seulement le 10e est important (au point qu'il exigerait que tout le monde sorte dans la rue pour se révolter !), les usagers devront déployer un surcroît d'effort assez énorme pour déterminer ce qui est vrai et surtout digne d'intérêt au sein de tout ça. Pour censurer, plus besoin d'empêcher que le message sorte, il faut juste faire en sorte que personne n'y prête attention. Par exemple, de fausses informations sont diffusées par des puissances étrangères à des fins d'ingérence (les punaises de lit par la Russie), ou par des politiciens pour faire diversion lorsque des scandales à leur sujet émergent [28].

Quant aux préconisations d'éducation à l'usage de tous ces médias numériques, faites par nombre de personnes dont les scientifiques déjà mentionnés, nous reprenons à notre compte la réponse faite par Jean-Lou Fourquet sur son blog : « La métaphore est simple : nous vivons dans un lac d'information littéralement saturé de merde par ces plateformes et on dit aux individus — enfants compris — de développer des branchies pour trier ce qui est potable. Chacun avec sa petite gourde, à analyser l'eau pendant 45 minutes avant de boire. » [29]

Fluidification et accélération de la consommation

La grande promesse du smartphone est de faciliter la vie de ses usagers, notamment dans la réalisation des tâches du quotidien. Les applications mises à disposition partagent pour beaucoup, en apparence, ce point commun : prendre le chemin le plus rapide (Google Maps), prendre un rendez-vous médical en quelques secondes (Doctolib), régler ses achats en magasin en un geste (applis de paiement sans contact) ou bien les faire directement depuis ses chiottes (Amazon, Shein, Temu et toutes les sites de vente en ligne), se faire livrer sa bouffe (UberEats et Deliveroo), obtenir une info en interrogeant le smartphone à haute voix (Siri, assistants IA), prendre le train ou le métro sans faire la queue à un guichet (SNCF Connect, Bonjour Ratp), commander son taxi (Uber). Cette promesse de facilitation est peut-être réalisée pour des profils ayant suffisamment de détermination ou de disponibilité d'esprit (permise par un travail pas trop éreintant, comme rester dans un bureau toute la journée) pour ne pas dépenser ces précieuses minutes libérées dans une consultation incontrôlée du smartphone. Et suffisamment d'argent pour se faire servir, car c'est ce que promet le smartphone : déléguer une partie des tâches reproductives (souvent effectuées par les femmes) à des tiers, des sortes de serviteurs : ménage, cuisine, achats en magasin, jardinage, garde d'enfants, bricolage, coiffure ou massage à domicile.

Mais pour l'autre partie des gens (majoritaire), le smartphone et ses applis ont surtout produit une accélération et une fluidification du quotidien : ils peuvent réaliser plus de tâches dans une même journée (à Paris, on peut croiser des gens en call durant leur running !), souvent au prix d'un stress accru. Mais surtout les minutes libérées ne sont pas du temps gagné : elles ne servent pas à se reposer, à être plus concentré dans ses tâches ou à s'occuper de ses enfants, mais bien souvent à … consommer davantage (de contenus en ligne ou de marchandises). D'ailleurs si on a enregistré son moyen de paiement sur son smartphone, l'achat est encore plus rapide et fluide.

Mise au travail

Si c'est leur salaire que les consommateurs dépensent grâce au smartphone (lui même acheté grâce au fruit de leur travail), ce dernier joue également un rôle dans leur travail, à travers les applications que le fonctionnement de leur entreprise exige qu'ils installent, les conversations Whatsapp qu'il leur impose de regarder, etc. C'est le même outil, souvent personnel, qui est utilisé pour travailler autant que pour consommer (dépenser l'argent gagné grâce à son travail). La séparation vie pro/vie perso, travail/loisirs, se brouille. En ce sens, c'est l'outil par excellence de l'emprise du capitalisme sur nos vies, car en lui trouvent à s'exercer les deux activités dans lesquelles nous enferme ce système : travailler et consommer. Ce phénomène a également cours à l'école ou dans le monde de l'engagement politique : pour étudier ou militer, il est entendu qu'il faudra rejoindre des conversations Whatsapp et Signal.

Mais pour certains, le smartphone peut occuper une place bien plus importante dans le travail. Plateformisation, management algorithmique, les concepts pour décrire cette situation ne manquent pas : le travail est réparti par le biais d'une application smartphone, selon des critères de choix parfois obscurs (apparemment, personne ne comprend l'algorithme de UberEats). Il s'agit bien souvent de travail à la tâche (intérim, services), faiblement rémunéré, offrant peu de protection en cas d'accident, et qui éreinte le corps et l'esprit de ceux qui le font. Le smartphone occupe donc une place centrale dans l'accès au travail des plus précaires : intérimaires, auxiliaires de vie, livreurs 2 ou 4 roues, ainsi que toute la ribambelle des métiers des services à domicile déjà listée : ménage, jardinage, garde d'enfants, bricolage, coiffure, massage [30]. Les consommateurs de tous ces « services » accessibles via une appli participent donc à cette mise au travail bien particulière. Quelques exemples.

Les personnes travaillant en intérim sont dans les faits souvent obligées de télécharger l'application que leur impose l'agence d'intérim. Cette appli leur permet d'avoir accès aux jobs proposés, sert à signer leurs contrats de travail, à vérifier leur identité, à les géolocaliser en temps réel, à saisir les heures effectuées et à pointer. La vérification d'identité peut se faire par reconnaissance faciale [31], permettant au passage aux entreprises commercialisant ces logiciels d'agrandir leurs bases de données biométriques et d'entraîner leurs algorithmes, dans l'espoir d'un futur usage à grande échelle de la technologie. D'ailleurs, il existe même des agences d'intérim entièrement dématérialisées, comme Iziwork, où tout se passe via l'application du même nom.

Du côté de la livraison 2 roues, le patron c'est l'application (UberEats, Deliveroo). Elles octroient les livraisons, géolocalisent le coursier en permanence, fixent la rétribution pour chaque course et vérifient régulièrement l'identité des coursiers, au nom de la lutte (visiblement inefficace) contre la fraude et l'emploi illégal. La méthode utilisée est là encore la reconnaissance faciale : « Quand l'application me demande un selfie, je vais voir le propriétaire du compte et je lui demande une photo. Ça peut m'arriver trois ou quatre fois par jour. Mais pour certains collègues, c'est jusqu'à dix fois ! [32] », indiquait un livreur à Mediapart. Effectivement en France, la livraison en 2 roues est en grande majorité un travail réalisé par des personnes sans papiers d'identité français, et qui doivent donc louer un compte pour pouvoir exercer. Les clients notent les livreurs, et une note trop basse peut amener ces derniers à se voir déconnectés et donc privés de leur source de revenus. Le montant de la rémunération (5,83 € bruts de l'heure) et de telles conditions de travail assimilent cela à de la « traite d'être humains » [33].

Les auxiliaires de vie, souvent des femmes, s'occupent de personnes (âgées, handicapées) qui ont besoin d'aide pour pouvoir continuer d'habiter chez elles : aide au lever et au coucher, pour la douche, pour préparer le repas, faire les courses ou les démarches administratives. De leur côté, l'application smartphone leur sert à prendre connaissance du planning de la journée, à savoir si des visites prévues sont annulées, à pointer (en entrant et en sortant du logement), à renseigner tout un tas de données sur la personne accompagnée et la visite effectuée, et surtout à leur rappeler que le temps est compté : « En une demi-heure, on doit avoir levé une personne. En une demi-heure, à midi, une personne doit avoir mangé, on doit avoir fait la vaisselle, balayé, rangé et vidé la poubelle. Avec nos téléphones, on badge. Et au bout de 30 minutes, ça sonne. Si on met dix minutes de plus, c'est facturé à la personne. (…) J'ai connu ce métier qui était beau il y a vingt ans, dit Dominique. On avait du temps. ​Aujourd'hui, tout est rythmé par le smartphone. Il n'y a plus le côté humain. » [34] Le smartphone permet aussi de « gamifier » les cadences infernales et la compétition entre collègues : « Pour les motiver à travailler plus vite, certaines agences de Vitalliance organisent des concours entre salariées basées sur les données récoltées grâce aux téléphones des auxiliaires de vie. Le « pointage TGV », soit un taux de 100 % de ponctualité rapporte 10 points, le remplacement au pied levé, 20 points. Celle qui cumule le plus de points remporte un chèque-cadeau de 70 euros. » [35]

On peut aussi mentionner les caméras installées aux domiciles et dont les images retransmises en direct sur le smartphone des propriétaires permettent de parler au chien et de le surveiller … ainsi que la personne qui fait le jardinage ou le ménage (qui a pointé sur son appli en arrivant, et ainsi envoyé une notification au propriétaire). Du côté de chez Amazon, apparemment les lunettes connectées vont bientôt remplacer l'incontournable smartphone des livreurs, de quoi pousser encore un peu plus loin le contrôle des actes du travailleur par l'entreprise. [36]

Atomisation

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Ces quelques exemples montrent que le smartphone constitue dans ces situations le rouage technique indispensable d'une surveillance des travailleurs, d'une accélération des cadences de travail, d'une déshumanisation des tâches, d'un éclatement des expériences de travail, et d'une compréhensible « perte de sens » au travail. Une autre conséquence bien merdique de tout cela est la progressive résignation ou habituation d'une partie de ces travailleurs à être surveillés dans les moindres contextes, ce qui est une condition nécessaire pour un déploiement à grande échelle de la vidéosurveillance et ses raffinements algorithmiques. Pas de lieu de travail commun, pas d'endroit où se retrouver, pas de collectif avec lequel partage son vécu au travail, seulement l'expérience de la solitude, d'être seul face à ses difficultés et ses doutes [37]. En étant le dispositif technique par lequel cette atomisation des travailleurs et de leurs vécus est réalisé, le smartphone crée les conditions de l'impossibilité même de sa critique. D'ailleurs, même les espaces dont on pourrait attendre une critique de ce rôle (universités, groupes politiques) substituent aux espaces de délibération collective des conversations Whatsapp, Signal et des visios.

Exigence de disponibilité permanente

L'exigence de disponibilité permanente, de facto mise en place par l'usage massif de messageries instantanées, rend suspecte ou inquiétante la non-réponse aux messages. Pourtant l'encombrement du quotidien par des notifications intempestives et la charge mentale représentée par tous ces messages en attente de réponse, font que nombre d'usagers ne répondent plus à tous ces messages qui s'accumulent. C'est un indice évident d'une surcharge, et du besoin de s'en protéger.

A première vue, garder contact avec ses proches ou avec des camarades, et ce à moindre coût, relève d'un besoin qui n'a rien d'artificiel. En revanche, la manière avec laquelle ces applis permettent de le satisfaire peut amener à des comportements aberrants (mais prenant bien leur source dans ces besoins) : exigence de « preuves de vie » d'un proche plusieurs fois par jour, « discussion » à travers un flot de messages (photos, vidéos, vocaux, messages textes) tout au long de la journée, exigence d'une réactivité de l'ordre de la minute de la part de « collaborateurs » dans le milieu du salariat, etc.

De telles pratiques sont rendues possibles uniquement par la possession d'un smartphone. Dans ce sens, arguer qu'on a besoin d'avoir des nouvelles régulières de sa conjointe ou de réponses rapides de ses collègues, permet de naturaliser des pratiques qui ne pouvaient avoir cours avant. On ne peut donc pas dire que le smartphone a amélioré la manière qu'on avait de satisfaire ces besoins (être rassuré, partager des infos avec ses collègues de travail), il les a seulement changés. Pour être plus précis, il a accéléré l'exigence de réactivité en créant de nouveaux standards de disponibilité : pour ne pas être inquiet, un copain (possessif ?) doit avoir une réponse de sa copine dans l'heure, un parent un signe de vie de son enfant en temps réel [38], et un patron une réponse de son employé as soon as possible. Ainsi, la possibilité technique de solliciter quelqu'un à tout moment produit l'exigence de réponse, en l'absence de laquelle les personnes pourront se voir reprocher d'être respectivement inhumaines, inconscientes ou non-professionnelles. Mais l'expérience montre que malgré cette accélération, le besoin d'être rassuré ne sera jamais satisfait : une fois qu'on a habitué la personne à répondre rapidement à tous ses messages inquiets, toute réponse ne survenant pas dans ce délai devient pour lui l'objet d'une inquiétude maladive, nécessitant un nouvel abaissement du temps de réponse.

On voit donc que le smartphone, à rebours des refrains stupides sur sa prétendue « neutralité technologique », façonne bien des besoins (ici en l'occurrence les déforme et leur donne la possibilité de s'exprimer de manière pathologique) et surtout des pratiques, qui relèvent du contrôle de l'activité d'humains par d'autres humains (autrement dit : de la domination, ou de la privation de liberté).

Smartphone et surveillance

Le contenu de cette partie est grandement inspiré d'une présentation publique faite à Nancy dans le cadre de la semaine sans smartphone, en avril 2025. Nous n'entrerons pas dans le détail de tous les exemples et possibilités techniques mentionnées ci-dessous, car la surveillance par le biais du smartphone est un phénomène bien documenté dans les médias grand public et très présent dans l'esprit des usagers.

Comme rappelé dans notre article sur l'interdiction des réseaux sociaux, la personnalisation à l'extrême du smartphone le rend assimilable à son usager. Votre smartphone sait le détail de votre agenda personnel et professionnel, la durée et le tracé de vos déplacements, la nature, la localisation et le montant de vos achats, où vous habitez, quelles sont vos convictions politiques, avec qui vous faites l'amour, si vous allez avorter, quand vous aurez vos règles, les maladies que vous avez, avec qui vous échangez, où vous êtes allé en vacances, les frontières que vous avez passées, et il stocke vos données biométriques. La mise en correspondance de telles données est facilitée par l'utilisation de smartphones nécessitant l'utilisation d'un compte Google (qui sera utilisé comme moyen de paiement, GPS, agenda, boîte mail, etc). Pas étonnant qu'en concentrant toutes ces données relatives à la vie personnelle de l'usager, le smartphone soit aujourd'hui le point d'entrée principal pour connaître sa vie à son insu.

Selon les pays où il vit (où l'homosexualité ou l'avortement sont interdits par exemple) ou à la faveur de l'évolution des lois, une partie de ces informations peut être utilisée à charge contre l'usager. La manière la plus simple pour cela est l'accès physique au smartphone. A Dubaï, dans le cadre des bombardements iraniens, la police fouille le smartphone des gens lors de contrôles, afin de vérifier qu'ils n'ont pas filmé et/ou photographié des missiles en train de survoler, de s'écraser ou d'être interceptés. Même pas besoin d'avoir partagé cela sur les réseaux sociaux pour être inquiété, il suffit de détenir des images [39] pour risquer un peu de prison et une belle amende. Dans le Catatumbo, un département de Colombie en proie à des conflits entre groupes armés pour le contrôle du territoire, les habitants voient leur téléphone contrôlé par les membres de ces milices lorsqu'ils sortent de chez eux : « ils vérifient le téléphone, lisent vos chats, vérifient vos photos et vos contacts et écoutent même certaines de vos conversations téléphoniques. (…) Pour toute photo ou message considéré comme suspect, la personne est placée en détention et on n'entend plus jamais parler d'elle » [40]. Plus classiquement, la police française peut vous demander votre code de déverrouillage de votre smartphone, et un refus de votre part peut faire l'objet de poursuites.

On ne doute pas que cette pratique coercitive soit bien plus répandue que ces quelques exemples, puisqu'il suffit d'être mis suffisamment sous pression pour qu'on consente à donner accès au contenu de son smartphone, qui centralise comme aucun autre objet toutes les informations sensibles d'une personne. Et même si vous refusez de fournir votre code d'accès, il y a d'autres manière d'avoir accès à ces infos : si elle a réquisitionné votre smartphone dans le cadre d'une enquête, la police française peut utiliser Cellebrite, un appareil du nom de l'entreprise israélienne qui extrait les données contenues dans la plupart des modèles de smartphone grand public [41]. D'après la source citée ci-dessus, l semblerait que les groupes armés de Colombie possèdent le même type d'appareil, et donc qu'ils ne soient dans les faits, pas juste réservés à des États dans leur « lutte contre le terrorisme ».

Mais plutôt qu'une longue et illisible liste des possibilités à disposition des États, des entreprises ou d'un acteur malintentionné pour avoir accès aux données de votre smartphone, voici une typologie tirée de la présentation susmentionnée, et qui apportera un peu de clarté.

Là encore, l'actualité récente nous fournit de beaux exemples. Les données des profils publics sur l'application Strava permettent de retrouver facilement le domicile de ses usagers (comme des militaires ou des gardes du corps de présidents) [42]. La presse se fait aussi l'écho de l'utilisation d'applications d'espionnage par des conjoints violents pour surveiller leur compagne, ou de la fuite de données de trackers GPS pour enfants.

Tout d'abord il faut rappeler que les entreprises ont le contrôle total des outils qu'elles commercialisent. Ainsi Meta peut voir toutes vos photos et lire tous vos messages sur Facebook et Instagram, Google a accès à toutes les données que vous faites transiter à travers ses applications, etc. Seuls les messages chiffrés dans des applications spécialisées comme Signal auront la certitude de ne jamais être lus. Sauf s'ils sont « piratés » avec du fishing, comme cela arrive actuellement à plein de « hauts responsables » allemands [43].

Les bases de données publicitaires, constituées au cours de l'utilisation des applications (de rencontre, de météo, de vente en ligne), font l'objet d'un marché aux enchères en temps réel (activité exercée par les data brokers), afin de proposer des publicités ciblées aux usagers (Real-time Bidding [44]). En acceptant les conditions générales d'utilisation (CGU), action indispensable pour utiliser l'application, l'usager « autorise » cette collecte d'informations.

Extrait des informations collectées par une appli météo présente par défaut sur des smartphones Samsung (weather.com).

Théoriquement anonymisées et utilisées seulement à des fins publicitaires, elles sont dans les faits … désanonymisées et utilisées par des entreprises commercialisant des prestations d'« Advertising Intelligence » (Adint) pour espionner des individus [45] : « Ubiqo, la solution d'Adint lancée par le conglomérat italien de la surveillance RCS Lab, est ainsi présentée par ses commerciaux comme capable de pister les téléphones quasiment en temps réel et jusqu'à dix ans en arrière, de manière invisible, et en ne nécessitant ‘‘aucune collaboration des opérateurs téléphoniques'' ». Si ces outils ne semblent pas aussi fiables que vantés par les entreprises qui les commercialisent, ils restent un moyen facilement disponible (du fait de la grande permissivité offerte par la loi) pour des entités suffisamment dotées de géolocaliser des individus en temps réel.

En 2023, on apprenait que les données de l'application de rencontre GrindR, spécialisée pour les personnes LGBTQIA+, avaient été achetées et utilisées par une organisation catholique pour identifier des prêtres gays dans l'État du Colorado, aux États-Unis [46]. Les requêtes Google, le contenu de messages Facebook [47], les données d'une application de suivi des règles [48], ont également pu servir à repérer, poursuivre et condamner des femmes ayant avorté au-delà du délai légal, ou dans des États où c'était interdit. Bien-sûr, à chaque fois les entreprises dont les données sont exploitées se trouvent de bonnes excuses, et jurent qu'elles prennent des mesures pour que cela ne se reproduise pas.

L'État est l'acteur qui dispose d'à peu près toutes les possibilités techniques pour avoir accès aux données d'un smartphone. Il peut lui-même se charger d'exploiter les données des usagers, fournies par les entreprises du numérique (sans intermédiaire), ou avoir recours à une entreprise spécialisée dans la surveillance numérique (avec intermédiaire). Il peut s'appuyer sur des lois et un cadre réglementaire lui donnant des prérogatives exorbitantes, voire sur son pouvoir discrétionnaire dans les régimes qui ne s'embarrassent pas du vernis démocratique. Il peut opérer une surveillance de masse du réseau (à la recherche des « signaux faibles ») ou bien une surveillance ciblée (un individu).

La surveillance de masse n'est malheureusement pas un mythe : de nombreux États, souvent avec le concours des entreprises du numérique, opèrent une surveillance à grande échelle de leurs citoyens (et ceux d'autres États), en vertu de leurs propres lois. Par exemple, Israël intercepte toutes les communications (appels et sms) entrantes et sortantes de Palestine. En 2013, on apprenait que les États-Unis espionnaient des dizaines de millions de personnes à travers le monde entier (programme PRISM), grâce à un accès direct aux données des principales entreprises nationaes du numérique (Microsoft, Google, Yahoo, Facebook, PalTalk, Youtube, Skype, AOL, Apple) : contenu des mails et des messageries instantanées, vidéos, photos, historiques de connexions, etc. Ceci en vertu de la lutte contre le terrorisme. En Chine (et bientôt avec la même efficacité en Russie [49]), l'ensemble du trafic internet (et donc celui des smartphones) est surveillé, avec un fonctionnement tout à fait spécifique au pays, où toutes les applications grand public (Google, WhatsApp, Tik Tok) ont leur version chinoise. En France, la loi relative au renseignement, adoptée en 2015, légalise la surveillance en temps réel des réseaux des opérateurs de téléphonie et des fournisseurs d'accès internet, y compris pour d'autres motifs que le terrorisme. Notamment, toutes les connexions effectuées par le biais du réseau Tor semblent concernées, car considérées comme suspectes par nature. De telles mesures ne sont dont pas l'apanage des régimes impérialistes ou autoritaires, et il n'y a pas à douter qu'un travail de recensement permettrait de repérer de tels dispositifs dans de nombreux autres États (sans compter tous les dispositifs encore inconnus, en attendant le prochain Edward Snowden).

Smartphonisation de la surveillance

La surveillance ciblée, qui concerne quantitativement moins de monde, est bien plus intrusive. Avec l'automatisation croissance d'une partie des tâches constitutives du travail de surveillance (probablement accélérée par le recours à l'IA), tels que le recoupement des informations, la création de profils de suspects, l'analyse de conversations téléphoniques ou de contenus de messages, la distinction entre surveillance de masse et surveillance ciblée perd largement de sa pertinence. De telles mutations font que la surveillance ciblée devient accessible à bien moindre coût, faisant qu'il est désormais possible de lui faire revêtir un caractère de masse. Et le smartphone a constitué, encore une fois, le dispositif technique indispensable à cette évolution. Cela ne tient pas à son caractère spécialement maléfique, mais simplement parce qu'il accompagne la grande majorité des adultes de notre planète, tous les jours de l'année, tous les moments de la journée, du lit aux chiottes en passant par les champs de bataille ou les repas de famille. Nul doute qu'avec des lunettes ou des montres connectées on aurait le même effet, puisqu'on se déplace avec et qu'on a aucune possibilité d'agir sur leur manière d'interagir avec le réseau, mais elles sont bien moins répandues que les smartphones. Le génocide des Palestiniens commis par Israël ou les rafles de l'ICE aux États-Unis fournissent des exemples, dans l'actualité récente, que la possibilité d'une surveillance de masse et ciblée est largement due à la généralisation du smartphone.

Surveillance old generation : seulement les méchants

Rappelons d'abord les « classiques » de la surveillance ciblée. La méthode la plus courante en France est l'exploitation des fadettes (pour « factures détaillées »). Cela consiste, pour la police judiciaire, à acheter selon un protocole réglementaire et des coûts fixés par l'État, un ensemble d'informations aux opérateurs téléphoniques : liste et date des sms et appels passés, numéros concernés, durée des appels, localisation approximative. Les enquêteurs peuvent aussi récupérer les données des antennes relais (« événements réseaux ») pour savoir quels numéros s'y sont connectées dans un laps de temps donné, et obtenir par la même leur localisation approximative (par triangulation). Ils peuvent également géolocaliser les appareils a posteriori, ou en temps réel, grâce à leur antenne GPS (dont sont équipés tous les smartphones) et une précision cette fois de l'ordre du mètre. Il faut aussi noter qu'un appareil avec le Wifi ou le bluetooth activés, en recherchant en permanence des appareils auxquels se connecter, laisse à chaque fois des traces de son passage : date et heure, identifiant de l'appareil. La police peut compter sur les IMSI catchers, fonctionnant comme des antennes relais et qui positionnés pour des événements spécifiques (par exemple une manifestation), interceptent plein d'infos d'intérêt (identifiant du téléphone, numéro du téléphone, voire communications en clair, etc). Comme Sarkozy ou des militants politiques, on peut aussi être mis directement sur écoute (appels et sms), bien que cette procédure reste rare.

Toutes ces méthodes, qui concernent la France, sont utilisées dans le cadre d'enquêtes judiciaires, des gens qui ont des choses à se reprocher ! Le problème c'est que la typologie des faits répréhensibles peut vite changer, à la faveur d'élections, d'une « alliance des droites » sortie de derrière les fagots, d'un contexte de guerre ou tout simplement en passant une frontière.

Dans un cadre extra-judiciaire, il y a d'autres possibilités techniques pour exploiter les données d'un smartphone, et qui sont surtout mises en place par des entreprises pour le compte d'États, ou bien par des services de l'État eux-mêmes contre d'autres personnes. Les logiciels espions comme Pegasus ou Predator sont assez connus, du fait de leur redoutable efficacité : ils permettent de connaître en direct le contenu des smartphones espionnés, sans même que l'usager concerné n'ait dû faire une action (par exemple cliquer sur un lien [50]) pour que son smartphone soit infecté. De tels dispositifs concernent théoriquement seulement des individus bien précis, du fait du coût élevé de leur achat. Mais bien loin de ne viser que des terroristes ou des criminels, des membres de gouvernements, des journalistes ou militants d'un peu partout dans le monde ont vu leur téléphone ainsi espionné, ou ont été l'objet de telles tentatives d'infection.

Surveillance new generation : tout le monde et tout le temps

Mais récemment, de nouveaux outils ont été développés, qui s'inscrivent dans la logique décrite plus haut, à savoir une surveillance à la voie massive et ciblée. Les États-Unis sous Trump sont actuellement le laboratoire d'expérimentation de ces dispositifs, qui ne mobilisent d'ailleurs pas seulement des données relatives aux smartphones.

Ils prennent la forme d'applications smartphone très faciles à prendre en main, permettant aux agents de l'ICE (la police de l'immigration) d'identifier les gens directement sur le terrain, à partir d'une simple photo de leur visage prise avec leur smartphone (appli Mobile Fortify), d'une photo de leur doigt (grâce aux données d'empreinte digitale), ou d'une photo de leur plaque d'immatriculation. Plus ludiques encore, les outils Tangles et Webloc [51], achetés en 2025 par l'ICE, permettent aux flics de déterminer un périmètre d'intérêt, en traçant un rectangle avec leurs petits doigts sur l'écran de leur smartphone, au sein duquel ils peuvent connaître, en temps réel ou a posteriori, la localisation de tous les smartphones s'y trouvant, et ensuite suivre leurs déplacements où ils veulent (en réalité celui des propriétaires de smartphone jusqu'à leur domicile, leur travail, etc). Des applications qui ringardisent définitivement la géolocalisation d'un individu dans le cadre d'une enquête judiciaire, décrite ci-dessus pour la France. En permettant de savoir où vont telles et telles personnes, comment elles se regroupent, comment elles agissent ensemble, ce genre d'outil est ontologiquement anti-politique.

Du côté des usagers du smartphone (en gros tous les citoyens états-uniens adultes), de grands volumes de données de natures variées sont utilisés : données de l'État fédéral (pour Mobile Fortify ou les empreintes digitales), publications des comptes publics sur les réseaux sociaux, données vendues par les data brokers évoqués plus haut, données fuitées et disponibles sur le darkweb (pour Tangle et Webloc). Elle sont ensuite traitées grâce à de l'IA, qui selon les atermoiements du PDG d'Anthropic Dario Amodei, est capable de reconstituer « une image exhaustive de la vie de n'importe quelle personne, automatiquement et à une échelle massive » [52].

Ces outils ont donc des spécificités, par rapport aux autres déjà décrits, qui les rendent particulièrement efficaces : ils offrent une interface facile à prendre en main (sous forme d'application smartphone), sont utilisables sur le terrain, directement par les agents de police, et sans nécessité de solliciter l'accord d'une autorité tierce (par exemple un juge) [53]. Mais il ne faudrait pas croire que de tels dispositifs ne sont disponibles qu'aux États-Unis, « parce qu'un fou y est au pouvoir ». En France, on vient d'apprendre que la police utilise également la reconnaissance faciale, avec des outils moins sophistiqués mais un résultat identique : l'identification simple et directe, à l'aide du smartphone et sans solliciter d'autorisation tierce, des gens qu'elle contrôle dans la rue, grâce à l'interrogation du fichier du traitement des antécédents judiciaires (TAJ) [54]. En Colombie, les flics de la ville de Medellín ont également cette possibilité depuis 2024, avec une appli qui interroge directement l'institution étatique qui gère les titres d'identité des Colombiens [55].

Pendant longtemps, beaucoup se rassuraient en se disant que de tels outils ne leurs étaient pas destinés : ils concernaient les pédophiles, les trafiquants de drogue, les criminels, les terroristes ! Qu'on pense à l'application CBP One, qui obligeait déjà, sous l'administration Biden, les personnes sans papiers états-uniens à se géolocaliser quotidiennement, vraisemblablement pour que l'ICE sache exactement où elles sont quand elle vient les rafler [56]. On observe assez classiquement, pour créer de l'acceptation, que certains publics (ceux listés plus haut) sont souvent ceux sur lesquels ces technologies sont testées et éprouvées, avant d'être étendues à d'autres : migrants irréguliers, migrants réguliers (titulaires d'un visa, touristes), puis enfin toute la population, ordre d'adoption observé aux États-Unis avec la reconnaissance faciale. Dans ce pays, l'État fédéral ne surveille plus seulement les « méchants », mais toute la population et plus particulièrement ses opposants politiques, ceux qui s'opposent physiquement aux rafles. Une banale démonstration du glissement qui s'opère toujours, en termes de surveillance, lorsqu'on laisse les détenteurs du pouvoir se doter d'outils par nature intrusifs.

Smartphone et contrôle des comportements

Le smartphone est donc le dispositif technique qui a rendu possible l'efficacité de tels dispositifs de surveillance : collecte des données des usagers (data brokers), usagers ayant leur smartphone en permanence sur eux, et flics se servant eux-mêmes d'un smartphone pour utiliser ces applications.

Régulièrement les médias se font l'écho de nouvelles obligations ou pratiques mises en place par les États, reposant sur le smartphone, ayant pour conséquence d'accroître la surveillance des populations. L'administration Trump prévoit d'obliger toutes les personnes entrant sur son territoire à fournir à la police des frontières les comptes de réseaux sociaux (et les passer en mode public), les numéros de téléphone et les adresses mail qu'elles utilisent, ainsi que ceux des membres de la famille. « Les oublis et les erreurs pourraient être assimilés à de fausses déclarations et entraîner un refus d'entrée sur le territoire. » [57] Toute trace de « militantisme en ligne », que ce soit avec son compte personnel ou un compte anonyme (possibilité largement en sursis), constituera-t-il bientôt un motif pour refuser le passage d'une frontière ? L'avantage, avec la surveillance par le smartphone, est que les régimes n'ont mêmes pas besoin d'être autoritaires ou dictatoriaux. En raison des multiples liens de dépendance qui lient l'usager à son smartphone, mis en place par des gouvernements de toutes natures (voir le premier article à ce sujet), la surveillance par le biais du smartphone devient une simple conséquence mécanique, trouvant son origine dans la possession de l'objet. Surveillance contre laquelle l'usager dépendant est pour l'instant condamné à se défendre seul.

Si désormais on a bien compris pourquoi le smartphone est par nature un objet permettant la surveillance, il faut rappeler à quel point il favorise également le contrôle social. Il peut s'agir d'un contrôle exercé par les usagers sur eux-mêmes (auto-censure des pratiques en ligne et dans l'espace public, non-adoption de certaines pratiques par nature suspectes – éteindre son téléphone, utiliser Tor), de peur d'être ciblés par la surveillance. Ou bien d'un contrôle exercé par des usagers sur d'autres usagers, comme l'exigence de disponibilité permanente décrite plus haut. En outre, on ne compte plus les vidéos amateurs de tout un tas d'événement du quotidien, dont ceux tombant sous le coût de la loi, et qui constituent des éléments de preuve systématiquement mobilisés par la police dans ses enquêtes. Tout citoyen doté d'un smartphone est, en puissance et simultanément, un flic (celui de tous les autres), un lanceur d'alerte et une balance. La possibilité de se faire filmer par n'importe quel promeneur de chien ou fumeur de clope à sa fenêtre vient mettre une pression supplémentaire sur les épaules de ceux qui font de la rue un espace de confrontation politique.

Mais il peut aussi s'agir d'un contrôle (ou d'une influence) des comportements, exercé par un détenteur de pouvoir quelconque sur l'usager du smartphone, du fait que l'objet établit un canal direct entre eux. En possédant de loin le compte le plus suivi sur X (238 millions de followers), Musk peut faire afficher simultanément ses messages sur 238 millions d'écrans (sans compter les « suggestions » de ses tweets aux comptes qui ne le suivent pas).

Cette possibilité de communiquer, directement et sans intermédiaire, ses « pensées » à tant de personnes à la fois et partout dans le monde donne à cet homme, au demeurant le plus riche du monde, un pouvoir d'une nature inédite et pour le moins préoccupante. En Iran, durant les manifestations de début 2026, massives mais atrocement réprimées par le pouvoir en place, certains opposants de Téhéran ont vu s'afficher un avertissement sur leur smartphone : « Il vous est conseillé de vous abstenir de participer à de tels rassemblements illégaux, qui sont souhaités par l'ennemi. » [58] La géolocalisation de leur smartphone a bien-sûr été exploitée pour aller les arrêter chez eux, mais ils ont en revanche été déconnectés du réseau internet pendant plusieurs dizaines de jours (comme l'ensemble des Iraniens). Lorsqu'internet est coupé, le smartphone ne constitue même plus cet outil permettant de témoigner des atrocités vécues sur place, il est ce simple vecteur par lequel la répression s'abat. Enfin, dans un autre registre, les projets d'identité et d'argent numérisées sur smartphone, avec pour corollaire l'identification dans de nombreuses démarches de la vie quotidienne (achat d'un billet de train, passage de frontière, paiement en ligne, utilisation d'un réseau social) et la menace d'être « débranché » à distance et à tout moment, constituent des vulnérabilités supplémentaires pour l'usager, qui pourraient l'amener à reconsidérer d'éventuelles velléités de remise en question du statu quo.

Cet état de fait déprimant quant au rôle du smartphone dans la surveillance, ne doit pas faire perdre de vue qu'il reste possible de se prémunir contre tout ce que nous venons de décrire. La solution la plus simple et la plus efficace reste de se passer de son smartphone (et de ne surtout pas se croire plus protégé avec un téléphone à touches). L'activation du mode avion, ou l'acquisition de la dernière version d'un smartphone « Google Pixel » tournant avec le système d'exploitation GrapheneOS, constituent des réponses techniques au moins partielles pour plus de sécurité. Mais ce texte ayant été écrit dans l'intention de défendre seulement la seule première option, on ne s'attardera pas sur les possibilités consistant à se doter d'un smartphone plus sécurisé [59]. Il est réjouissant de constater que, si on se libère de son smartphone, on donne beaucoup moins de prise sur nos existences à l'État, au marché, aux proches violents, et à tous les autres sources de pouvoir.

Le ravage écologique

Depuis 2013, plus d'un milliard de smartphones sont vendus chaque année dans le monde. Sans compter leur lot d'accessoires (coques, câbles, montres connectées), leur production en tant que telle cause des ravages écologiques conséquents. La production d'un seul smartphone nécessite l'extraction de 280 kg de matières premières (car les 50 métaux qu'ils contient sont peu concentrés dans les roches où ils sont extraits), la consommation de 83 m³ d'eau et les émissions de 87 kg de CO2 [60]. La production des 1,24 milliards de smartphones vendus en 2024 a donc causé un peu moins de 110 millions de tonnes de CO2, soit les émissions du Bangladesh ou du Koweit. Les matériaux qu'il contient venant des 4 coins de la planète, il est estimé qu'un smartphone fait 4 fois le tour du monde avant d'arriver dans la poche de l'usager. L'extraction s'accompagne bien-sûr de son petit lot de nuisances écologiques (sols pollués et stériles, eau polluée, trous béants, barrages remplis de résidus miniers à la stabilité non garantie dans le temps) et sociales.

Précisons la réalité se cachant derrière ce finalement si doux qualificatif de « social », avec un focus sur la République Démocratique du Congo (RDC). L'est de ce pays, dont une partie (le Nord-Kivu) est aux mains du groupe armé M-23 (financé et armé par le Rwanda), est parsemé de nombreuses mines, exploitées selon des modalités industrielles (ce sont essentiellement les machines qui sont à l'œuvre) ou artisanales. Par « artisanal », il faut comprendre des dizaines de milliers d'enfants et de jeunes adultes passant leurs journées dans des galeries, à creuser à la recherche de minerais. Parmi ces minerais se trouve le coltan, dont entre 60 et 80 % des réserves mondiales se trouvent en RDC [61]. Il permet d'obtenir le tantale (excellent conducteur, a-t-on pu lire), indispensable dans la conception des smartphones et dont 42 % de l'extraction mondiale est réalisée en RDC [62]. Dans la mine artisanale de Rubaya, sont extraits entre 15 et 30 % du coltan mondial [63]. Cette mine a été le théâtre, le 28 janvier puis le 3 mars 2026, de glissements de terrain causés par de fortes pluies, sur des versants fragilisés par les réseaux de galeries. A elles deux, ces catastrophes ont tué plus de 1000 mineurs dont de nombreux enfants, la majorité engloutie dans les galeries, sans que le bilan exact ne puisse être établi [64]. Nous laissons à d'autres la difficile tâche de reconstituer la chaîne des causalités, et de trancher si oui ou non l'industrie du smartphone possède une once de responsabilité dans cette situation.

Mine de coltan de Luwowo, près de Rubaya (2014). © Monusco/Sylvain Liech

Une fois en utilisation, l'impact écologique du smartphone est constitué des cycles de recharge de l'appareil, de l'infrastructure qui permet son utilisation (réseau internet, centres de données), de son usage (utilisation d'IA génératives, vidéos en streaming et haute définition) et du surcroît de consommation de marchandises en tous genres qu'il permet. Cette hausse de la consommation peut être dû à la facilitation de l'acte d'achat permis par des applis (données bancaires pré-saisies, essor de sites de fast fashion [65], livraison gratuite) mais aussi par de la publicité en ligne, qu'elle soit le fait de placements de produits en tous genres dans des vidéos, d'influenceurs promouvant un mode de vie style Dubaï ou « ultra-fast tourisme » [66], ou tout simplement du classique encart publicitaire qui squatte l'écran du smartphone, et dont le contenu est le fruit du profilage réalisé grâce aux données patiemment collectées et revendues par les data brokers.

Même si ce petit objet est conçu pour être rapidement obsolète (obsolescence logicielle : les applications ne peuvent plus tourner sur un système d'exploitation trop ancien), les usagers les plus riches ont visiblement besoin de le renouveler avant qu'il ne devienne inutilisable (en moyenne tous les 2 ans en France). Consommation ostentatoire, forte sensibilité à la publicité, amour de la technologique … les mécanismes pouvant expliquer cela sont sûrement nombreux.

Une fois mis à la retraite, le smartphone peut croupir dans un tiroir ou bien être « recyclé ». En réalité il s'agit d'objets fort peu recyclables, du fait des quantités infimes de chaque métal présent. Parmi les métaux que contient le smartphone, seuls ceux dont le cours est suffisamment élevé sur le marché sont récupérés et purifiés (or, argent, platine). En 2022, 62 millions de tonnes de déchets d'équipements électriques et électroniques (DEEE) ont été produits dans le monde (dont 4,6 millions pour la catégorie des « petits équipements informatiques et de télécommunication », comprenant les smartphones [67]). 18 millions ont été traités dans des « pays à revenus faible et intermédiaire inférieur qui ne disposent pas d'infrastructures de gestion des DEEE développée, principalement par le secteur informel » [68]. Le reste a été enfoui en décharge (14 millions de tonnes) ou recyclé dans des conditions environnementales et sanitaires jugées bonnes (13,8 millions) à bof-bof (16 millions). Le recyclage dans le secteur informel se fait bien souvent dans des conditions sanitaires et environnementales déplorables, comme celles ayant cours au Ghana, dans la ville d'Accra [69]. Quant aux décharges, elles polluent bien-sûr les cours d'eau, l'atmosphère et les sols.

Et il ne faudrait pas faire l'impasse sur les pratiques impérialistes des États cherchant à s'assurer un approvisionnement durable en métaux. Dans les années 2010, la Chine a commencé à délocaliser ses activités extractives dans d'autres pays, comme l'avaient fait l'Europe et les États-Unis dans la 2e moitié du XXe siècle pour diminuer les effets environnementaux et sanitaires néfastes de cette activité. Direction le Myanmar, pays à la frontière duquel des entreprises chinoises exploitent des mines de terres rares lourdes (éléments du tableau périodique se terminant en -ium), ensuite exportées en Chine pour y être raffinées et transformées [70]. Les territoires en question sont sous contrôle de guérillas, dont une partie sont soutenues et armées par le pouvoir chinois. Ces mines permettent aux groupes armés de se financer (c'est aussi le cas en RDC pour le M-23), en prélevant une taxe sur les matériaux extraits. Afin de sécuriser ses approvisionnements la Chine joue donc un rôle de plus en plus actif dans la guerre civile au Myanmar, en soutenant la junte militaire et les guérillas qui lui sont favorables, et ce au détriment des guérillas pro-démocratie ayant refusé le coup d'État militaire de 2021.

Du côté des États-Unis, l'impérialisme pour s'assurer un approvisionnement en métaux stratégiques s'incarne dans « l'art du deal » de Trump. Il s'agit des accords bilatéraux (ou mémorandums d'entente) passés avec une palanquée d'États depuis son retour au pouvoir, pour assurer des permis d'exploitation aux entreprises états-uniennes : Arabie saoudite, Australie, Maroc, Canada, Rwanda, RDC, Équateur, Argentine, Guinée, Paraguay, Émirats arabes unis, Pérou, Philippines, Royaume-Uni, Ouzbékistan, et même jusque dans les fonds marins, avec les Îles Cook et le Japon [71]. En outre, les velléités d'annexion du Groenland cachent mal la convoitise des États-Unis pour les minerais supposément présents dans cette immense île. Leur « médiation » (finalement dépourvue d'effets) dans les conflits Ukraine-Russie et RDC-Rwanda a été conditionnée à la conclusion d'accords stratégiques sur les minerais avec les pays concernés.

D'aucuns argueront que ces métaux ne sont pas convoités pour fabriquer seulement des smartphones, puisqu'ils servent aussi à fabriquer des fusées spatiales, des puces pour l'IA, des éoliennes, des panneaux solaires, des bagnoles électriques et bien sûr tout ce qu'il faut pour tuer des gens (des drones aux sous-marins en passant par des systèmes de guidage de missiles). Finalement autant de raisons supplémentaires de s'opposer à cet essor tous azimuts de la mine.

Smartphone et guerre

En parlant de guerre. Dans la bande de Gaza, les bombardements israéliens ont officiellement toujours ciblé des terroristes ... mais directement chez eux et de préférence la nuit, afin que toute leur famille y passe. Pour déterminer ses cibles, l'armée israélienne a utilisé le programme assisté par IA Lavender, qui synthétise des données de diverses natures, dont une partie obtenue grâce au téléphone (smart ou dumb) des combattants : « Informations visuelles, cellulaires, connexions aux médias sociaux, informations sur le champ de bataille, contacts téléphoniques, photos. » [72] Ensuite, pour savoir où se trouve la cible et sa famille, le logiciel Where's Daddy est utilisé, qui se base sur la géolocalisation fournie par les smartphones personnels des cibles. Comment Israël a accès à toutes ces données ? C'est simple, elle intercepte toutes les communications téléphoniques en provenance et vers la Palestine, et stocke tout cela sur des serveurs Microsoft [73] (jusqu'à la récente suspension de cette « collaboration » par l'entreprise, en septembre 2025). Ce cloud est pratique pour Israël car il intègre des outils carburant à l'IA, comme « noisy message [74], [qui] repère les SMS dans lesquels les gens parlent d'arme ou de leur envie de mourir ». Selon ces sources, des outils d'IA plus poussés permettraient d'extraire des profils de risque ou de générer des recommandations de ciblage à partir des données vocales. On imagine que les Palestiniens communiquent aussi via des messageries sécurisées, mais la couverture internet n'étant pas optimale [75], cela peut expliquer que les SMS et appels restent largement employés… et donc interceptés. La menace représentée par l'utilisation des smartphones est bien connue des ennemis d'Israël, comme le montrent les conseils du (défunt) chef du Hezbollah aux habitants du Liban Sud, en 2024 : « Jetez vos smartphones, enterrez-les, mettez-les dans une boîte de métal et éloignez-les » [76]. Les réseaux sociaux sont également concernés par cet espionnage de masse.

Le smartphone sert aussi à faire connaître l'ampleur d'un massacre en cours, grâce aux photos, vidéos et témoignages envoyés par les personnes présentes sur place. Les preuves de ces atrocités sont diffusées sur les smartphones du monde entier, grâce aux réseaux sociaux, bien souvent intercalées entre une « publication sponsorisée » (publicité) et une recette de cuisine. Les conséquences de cette mise en spectacle d' expériences traumatisantes, choquantes, ignobles, sur des écrans de smartphone du monde entier pourrait bien avoir d'autres conséquences, à la description desquelles nous réservons un article spécifique.

Appauvrissement de la vie et mal-être

Pour ce qui est de la France, passer 2h30 par jour sur son smartphone de ses 10 ans à ses 80 ans reviendrait à y consacrer plus de 7 années d'existence. L'essentiel du temps passé réside fondamentalement dans l'attente d'une nouveauté (vidéo, message, notification quelconque) ou d'une actualisation dont la satisfaction procure un plaisir, de courte durée et de nature invariable. Cette homogénéisation des sensations est synonyme d'appauvrissement des existences, et explique pourquoi on ne conserve aucun souvenir des heures passées sur le smartphone. Il faut donc battre en brèche les discours cherchant à mettre en équivalence le temps passé derrière l'écran avec le reste du temps. Lorsqu'on fixe un écran, nos sens ne trouvent à s'exercer que de la même manière : on ne touche et ne regarde toujours qu'une surface vitrée, et on n'entend que la même fréquence de sons. C'est donc un temps privé d'interactions avec d'autres êtres vivants, avec le réel, dont la propension à « résister » ne peut évidemment procurer le même plaisir à court-terme. Face à ce réel parfois carrément insupportable (canicules, air vicié, environnement bruyant, injustices à tous les coins de rue, métropole moche et espace public surveillé dans ses moindres recoins), le virtuel a fort logiquement une fonction de refuge : on peut y vivre des émotions de natures diverses mais toujours à travers d'autres personnes, sans prise de risque. Surtout, on peut y vivre une vie par procuration, s'identifiant à des personnages le temps de quelques heures, mettant ainsi un peu d'excitation dans nos vies ennuyeuses.

En retournant vers le smartphone pour tromper son mal-être (dû en parti à l'objet), l'usager s'enferme dans une boucle qui se renforce. Cela explique que certaines personnes passent des durées aberrantes sur leur smartphone : 10 heures par jour le week-end ou durant les vacances (moments pourtant libérés du travail et de l'école). S'identifier à et se comparer avec des inconnus a également toutes les chances de rendre malheureux à terme, car l'usager se rend bien vite compte du caractère factice de l'expérience, et en ressort toujours plus frustré. Mais en passant tout ce temps sur son smartphone, il n'a pas appris à bâtir de la satisfaction ou du bonheur sur autre chose. Déjà seul de par le fonctionnement atomisant et individualisant de la société, l'objet vient tromper la solitude (en l'apaisant temporairement, ou en la faisant oublier), mais la renforce dans les faits. Le smartphone diffère alors la difficile quête consistant à chercher un sens à sa vie, accentuant encore le mal-être. En privilégiant le chemin le plus rapide comme le promet Google Maps (plutôt que de risquer de se perdre et de jouir de l'imprévu), en promettant d'identifier la plante exacte avec un pourcentage d'erreur comme le promet Plantnet (plutôt que de faire le chemin intellectuel qui mène à ce résultat), le smartphone contribue à enfermer l'usager dans une quête d'efficacité dépourvue de toute poésie, de tout flow, obnubilé par l'atteinte d'objectifs complètement inoffensifs.

Le monde comme représentation

Tous ces moments consacrés au virtuel sont autant d'occasions perdues d'apprendre à détester un réel qui a pourtant bien des raisons de l'être. Car il faut expérimenter dans sa chair à quel point ce dernier est pérave pour se risquer à envisager une remise en question du statu quo. C'est d'ailleurs à cette contradiction que se heurtent les « créateurs de contenus » engagés, qui s'échinent à informer leur audience sur l'état révoltant du monde, espérant provoquer chez elle un passage à l'acte, un acte de révolte. Mais en retenant les consommateurs de leurs contenus captifs derrière les écrans, ils diminuent seulement les chances qu'ils ont de se confronter à ce répugnant réel, en ne leur en offrant qu'une représentation. Les influenceurs engagés qui présentent le smartphone comme un indispensable outil de lutte [77], omettent que l'objet n'a aucunement la même fonction pour tous les influencés auxquels sont destinés leurs contenus. Ces derniers n'ont aucun intérêt politique ni personnel à passer autant de temps sur un smartphone ou des réseaux sociaux, surtout lorsqu'ils sont déjà convaincus et que tout ce qu'ils expérimentent est une confortable mais inoffensive confirmation de ce qu'ils pensent déjà.

Mais outre que seul le réel offre les conditions de possibilité d'un bonheur partagé avec autrui, d'un développement de la sensibilité à la détresse des autres ou d'un lien à la nature, il finit toujours par nous rattraper. Smashphone, donc.

D'autres articles suivront sur les thèmes suivants :

  • Rôles du smartphone et de ses réseaux sociaux en politique (essor des idées d'extrême-droite, fonctionnement des groupes militants).
  • Typologie des dépendance qui nous lient au smartphone.
  • Guide Comment vivre sans smartphone, soit un recueil de conseils et de méthodes pour se passer de smartphone au quotidien.

Brice Costa

Contact : brice.costa@proton.me


[1] Plutôt que de chercher à prouver un lien de causalité.

[8] Cela concerne ChatGPT (https://www.blogdumoderateur.com/chiffres-chatgpt/?utm_source=chatgpt.com), ainsi que toutes les autres applis fonctionnant à l'IA ou intégrant des outils IA.

[9] https://www.microsoft.com/en-us/corporate-responsibility/topics/ai-economy-institute/reports/global-ai-adoption-2025/#fn:1. Cette estimation est basée sur des données Microsoft de trafic pour 19 sites et applications d'IA.

[11] Utilisateurs actifs : nombre de personnes ayant ouvert ou utilisé une application au cours d'un laps de temps donné.

[27] Le prochain article sera consacré à une critique approfondie des réseaux sociaux.

[28] Par exemple, au moment où on a appris qu'elle avait donné à des associations de ses amis de l'argent collecté par le biais du Fonds Marianne, créé à la suite de l'assassinat de Samuel Paty pour lutter contre les discours haineux et séparatistes, Marlène Schiappa, alors ministre, a posé pour la une du magazine Playboy.

[37] C'est le propos, à quelques virgules près, que tient Stéphane Le Lay dans le podcast Lundi soir déjà cité.

[38] La proportion croissante de parents géolocalisant leurs enfants en temps réel (40 % des parents en Angleterre) est révélatrice de cette normalisation de pratiques aberrantes mais rendues possibles par la possession d'un smartphone. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/veille-sanitaire/veille-sanitaire-du-vendredi-14-octobre-2022-9634633

[41] https://www.youtube.com/watch?v=9ctcmjYTOMg ; voir aussi la brochure Téléphonie mobile – Surveillances, répressions, réduction des risques, disponible au lien suivant : https://infokiosques.net/spip.php?page=lire&id_article=1975.

[59] Pour cela, des ressources sont disponibles dans la brochure Téléphonie mobile – Surveillances, répressions, réduction des risques, disponible au lien suivant : https://infokiosques.net/spip.php?page=lire&id_article=1975 ; sur la chaîne YouTube de Christophe Boutry (https://www.youtube.com/@Ced_haurus) ; sur le site internet suivant : https://telmob.0id.org/fr:accueil. Pour être clair : si vous (ou votre collectif) devez quand même utiliser un smartphone, nous pensons qu'il faut tout faire pour sécuriser celui-ci, ne serait-ce que pour se familiariser avec tous ces aspects techniques (et ainsi faire ses choix en conscience), et se rendre compte de l'étendue des « surfaces d'attaque » offertes par l'objet.

[65] On peut d'ailleurs se poser une question : la fast fashion aurait-elle existé sans les smartphones ? Encore une causalité sûrement impossible à prouver.

[67] Ainsi que les téléphones, les appareils GPS, les routeurs, les ordinateurs personnels et les imprimantes.

[69] Les travailleurs de ce quartier d'Accra ont développé une indéniable expertise dans le démontage et le recyclage de ces objets, des savoir-faire qui seraient indispensables dans une perspective de démantèlement de la société industrielle. Cette expertise est mise en avant par certains (https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/je-reviens-du-monde-d-avant/je-reviens-du-monde-d-avant-du-samedi-06-juillet-2024-9175169) pour contrer les descriptions misérabilistes qui sont souvent faites des conditions de travail dans ces décharges. L'entreprise Back Market joue sur cette corde pour vanter ses produits reconditionnés, et sûrement soulager la conscience des usagers (voir par exemple cette vidéo : https://www.backmarket.fr/fr-fr/c/tech-education/agbogbloshie-ewaste-dump-ghana)

[75] La bande de Gaza est très souvent coupée d'internet, et ne dispose que d'un débit 2G ; la Cisjordanie elle dispose d'un débit 3G « capricieux » (https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/d-un-monde-a-l-autre/communications-internet-comment-les-israeliens-et-elon-musk-organisent-l-isolement-numerique-des-palestiniens-2686726) mais devrait être reliée à la 4G sous peu (annonce d'Israël le 6 janvier 2026).

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