Le terme “écologie” a-t-il un sens pour les militant·es racisé·es des quartiers populaires ? Dans un entretien à Terrestres, quatre habitant·es se livrent sur leur quotidien de locataires dans une banlieue de Paris et sur leur lutte pour des conditions d’existence dignes, entre logements exigus et insalubres, incinérateur polluant et racisme structurel.
Après un pan de vie à Giffry-sur-Seine1, en banlieue parisienne, dans une ville communiste depuis près de cent ans, je suis allé progressivement puis complètement m’installer sur un plateau montagneux du Limousin où les prairies, les forêts et les plantations laissent peu de place au bitume. Du fait des lieux, des forces qui s’y exercent, des origines des gens qui y habitent, des classes sociales qui y projettent leur image du monde, les formes de vie, de subsistance et de lutte sont ici et là fort éloignées. Pour ne rien dire des préoccupations écologiques qui font apparaître des mondes vécus sans bord commun.
À l’origine de ces entretiens, il y a le besoin de ré-entendre et de faire entendre les voix des habitantes et habitants de Giffry, depuis la distance vécue qui m’en sépare désormais. On a tôt fait de penser que dans les quartiers populaires on se désintéresse de l’écologie alors qu’il en va d’une autre manière d’aborder les choses depuis une autre situation d’hostilité.
Le mot « écologie » sonne différemment ici et là. Ici, dans le Limousin, il évoque la diversité des vivants et des savoirs nouveaux qui éclairent et mettent en action. Là, dans la petite couronne parisienne, il fait d’abord penser à des conditions d’existence souvent indignes, toujours précaires. Oura, l’une des personnes interrogées commence l’entretien ainsi : « J’habite juste à côté de la gare, derrière le commissariat. Chacun a son idée de l’écologie, dans un territoire naturel, ça sera les arbres. Mais moi quand je parle d’écologie, ça va toucher l’environnement, c’est-à-dire qu’il y a le logement, l’eau, les déchets, la santé ». Elle parle depuis un environnement où les industriels peuvent polluer puisque personne n’est chez soi, où l’asthme, le diabète, la dépression atteignent des records, où le système trie les enfants qui auront moins de droit à respirer. « Quand on fait les courses au supermarché, avec un budget si serré, comment ne pas empoisonner ses enfants ? »2
Dans ces conditions, le mot « écologie » ne renvoie-t-il pas aux préoccupations d’autres groupes sociaux et politiques qui ont cloisonné « leur » écologie, étrangère au quotidien et aux luttes des quartiers populaires ? N’est-ce pas un terme devenu extérieur à des groupes entiers de population pour lesquels il est au mieux hors sujet, au pire méprisant ? Comment pourrait-il alors constituer un référentiel commun depuis des espaces habités si différemment et des conditions de vie si antagonistes ?
On interprète comme un silence sur l’écologie ce qui est une autre manière de l’appréhender ou depuis une autre extrémité. Si l’espoir ou l’ambition de l’écologie blanche est de récupérer, réparer ou sauver, pour d’autres, dans les quartiers populaires, il est de parvenir à habiter là même où on est installé. D’un côté la lutte pour la vie des environnements, de l’autre la lutte pour un environnement vivable. Cela donne d’autres savoirs, d’autres manières de lutter, et toute une autre gamme d’affects : non pas la solastalgie, la mélancolie devant ce qui disparaît au loin et devant soi, mais la menace de ne jamais parvenir à être chez soi. Il y a là tout un programme, ramassé dans la phrase de Nadia Yala Kisukidi : « Le repos des sédentaires n’est pas un vieux rêve conservateur, mais plutôt une aspiration révolutionnaire »3. Le mot « écologie » sonne autrement ici et là, peut-être un jour faudra-t-il l’abandonner, quand nous commencerons à avoir un lexique commun.
Si l’espoir ou l’ambition de l’écologie blanche est de récupérer, réparer ou sauver, pour d’autres, dans les quartiers populaires, il est de parvenir à habiter là même où on est installé.
De ces voix qui parlent des quartiers populaires, je crois que nous avons bien besoin car là où nous cherchons à articuler théoriquement la destruction du vivant, le racisme et le colonialisme, elles parlent de l’épreuve journalière d’un continuum de violences. Évoquant son enfance, Méziane, la quarantaine, le dit directement : « à l’époque, on se disait, on nous met là où ils ont décidé de nous mettre, c’est pourri, c’est pourri, de toute façon on est fait pour vivre dans un environnement pourri ». Pour moi, dans les quartiers favorisés, les éco-quartiers ou les campagnes où on s’organise, les atteintes aux écosystèmes sont souvent à peine perceptibles. Dans les quartiers populaires, la destruction des ressources du Sud, l’émigration forcée et la vie maltraitée en France ont un même visage d’hostilité. La dureté du quotidien entre immédiatement dans une analyse globale. Au plus près de l’existence naissent les luttes pour l’environnement. C’est de cette évidence-là dont parlent ces voix et qu’elles peuvent nous apprendre à voir.
Place Voltaire, 2024. Crédit : Issa Sawane.
Ces entretiens n’ont pas été dirigés mais seulement ouverts par l’invitation à raconter comment on arrive à Giffry, comment on y habite et comment, dans ces conditions, l’écologie peut concerner. Les personnes interviewées sont originaires du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, et sont nées en France. Elles parlent de la vie ordinaire mais aussi de leur militantisme soutenu : elles sont impliquées dans la micro-politique des quartiers, et luttent pour des logements dignes, contre l’islamophobie ou contre les violences policières à travers des associations et collectifs autonomes comme le DAL (droit au logement), l’intercollectif Semaine Décoloniale ou encore Convergence Citoyenne Giffryenne, qui a siégé au conseil municipal.
Puissions-nous enrichir et élargir notre compréhension de l’écologie en entendant ces voix qui parlent depuis un quotidien vitalement politique.
Pierre Magne a interviewé Massinissa Chemmam, Oura Diawara, Méziane Hamidi et Djamila Hchemia en 2025.
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I. « Ce gris, c’est ce gris qui m’avait marqué. Il avait aussi marqué ma mère »
Djamila Hchemia – Ma grand-mère est venue la première d’Algérie. Elle émigre en France après s’être séparée de mon grand-père. Elle vient seule et ensuite elle travaille, fait les démarches et le nécessaire pour faire venir certains de ses enfants. Elle vient à l’âge de 45 ans. 45 ans quand on émigre, c’est violent. Elle a fui, voulant quitter mon grand-père. Il était très fainéant, c’est elle qui devait subvenir aux besoins de la famille et donc elle en a eu marre.
Je suis née en province, en Eure-et-Loir. C’était ma toute petite enfance, j’y retourne toujours parce que j’y ai encore de la famille. Puis on est allé dans le Maine-et-Loire, et c’était vraiment la campagne. C’est des beaux souvenirs d’enfance. On laissait tout dehors, on se connaissait tous entre voisins. J’étais libre, on me laissait aller jouer dehors quand je voulais, il y avait mes cousins cousines, mes oncles, toute ma famille. On habitait dans plusieurs appartements, tous à côté les uns des autres. La grand-mère avait réussi à reconstituer un lieu pour la famille.
Je suis arrivée à Giffry à l’âge de 8 ans et j’y ai habité toute ma vie. On est venu avec ma grand-mère, ma mère et une de mes tantes, parce que la plus jeune de mes tantes venait faire des études d’hôtesse de l’air ici – finalement elle a fait tout autre chose. Elle voulait rentrer dans une école et ma grand-mère voulait pas la laisser partir seule et ma mère a suivi, avec moi. C’était violent d’arriver ici. Ce gris, c’est ce gris qui m’avait marqué. Ce gris aussi, il avait marqué ma mère. J’avais pas mangé pendant une semaine. Parce qu’on ne m’avait pas dit qu’on venait définitivement habiter là. J’ai compris peu à peu que c’était pas des vacances.
Méziane Hamidi – Mon père est arrivé dans les années 1970, il fait venir ma mère en 1982. Je suis né cette année là, ma mère était enceinte dans l’avion qui l’amenait en France : je suis venu en clandestin !
Oura Diawara – Je suis née en France, à Tourcoing. Oui, je viens du Nord ! Là où le travail se fait rare. Mon père, paix à son âme, travaillait dans le lainage. Il est venu du Mali pour travailler en France, on s’est donc retrouvé là. Il faisait froid. Ma mère y est toujours. Elle est une vraie ch’ti. Elle est armée contre le froid. Giffry, j’y suis depuis 20 ans ! C’est chez moi. D’abord, j’ai résidé dans un petit logement, ensuite un logement social dans la ville voisine, grâce au 1% patronal de mon mari. C’était très cher : on payait 814 euros pour un trois pièces. Le salaire ne suivait pas et était en grande partie réservé au loyer. En 2005 j’arrive dans un T3 à Giffry, chez le bailleur La Sablière. Avec l’arrivée du troisième enfant, le logement était devenu trop petit : mes trois enfants dormaient dans la même chambre. Nous avions demandé un autre logement et c’est comme ça que nous avons obtenu, en 2007, un plus grand logement deux étages au dessus.
Massinissa Chemmam – Je suis né aux Lilas mais j’ai toujours vécu à Giffry, d’ailleurs la maternité des Lilas, dans laquelle je suis né, celle avec les accouchements sans douleurs, vient de fermer. Ma mère avait déjà accouché ma sœur là-bas. Apparemment je suis né en douceur. Ma maman est algérienne. J’ai grandi à la cité Burbase, en haut de Giffry. On est venu ici, dans le centre, à partir de mes six ans. Le grand changement, c’était la localisation. En haut de Giffry, il n’y a rien. Tout est concentré au centre-ville, la médiathèque, les commerces, les banques. En vrai les appartements RATP-Habitat, à Burbase, ils étaient pas mal. C’était du neuf et les cloisons ça allait, t’entendais pas le voisin qui se retourne dans son lit. Ici aussi, ça va, à part les voisins qui tapent la perceuse à sept heures du mat’ alors que c’est les vacances. Je sais pas pourquoi, ils aiment bien percer. Ici, il y a pas de règles, tu perces quand tu veux.
Les voisins tapent la perceuse à sept heures du mat’ : ici, il y a pas de règles, tu perces quand tu veux.
Le soir, avec tes potes, tu sais pas quoi faire. Quand t’habites chez tes parents, tu peux pas inviter tes potes, alors tu vas aller manger un burger. Je peux pas cuisiner chez moi. C’est sûr qu’il y a un lien entre la malbouffe et le fait que les jeunes n’aient pas un endroit pour être. Un chez moi où je peux pas vraiment accueillir, c’est pas vraiment un chez moi. Le soir tu joues à la Play, si t’es avec tes potes, tu peux te poser dans une voiture. Sinon, c’est les burgers ou les bars à chicha, c’est ces espaces-là qui nous sont réservés. Mais c’est ici chez moi, je connais tout le monde depuis tout petit. J’avais même des responsabilités politiques ici, j’avais une obligation d’habiter ici. Aller ailleurs pour faire quoi ? Je vis ici, je milite ici, il y a différents collectifs où je me sens bien, j’ai pas vocation à aller ailleurs.
Quartier Extension Truillot. 2026. Photo : Issa Sawane
Le problème ici, c’est qu’il y a beaucoup de voitures. Quand t’es petit, tu dois tout le temps faire attention, il n’y a pas de grands espaces. Les parents, ils sont toujours angoissés de ça. Tu peux pas traverser. Chaque parent amène et ramène son gosse à l’école.
Djamila – Toujours on a loué dans le privé, jamais on a eu droit aux logements sociaux. Ma mère était timide et fière, c’était pas le genre à harceler ou à insister, tout simplement. On lui a dit « ah ben dans 10 ans Madame », et elle a laissé tomber. Les logements sociaux étaient en priorité pour les familles nombreuses, moi j’étais issue d’une famille mono-parentale. On vivait dans un petit appartement sans chauffage central, fallait se chauffer à l’électricité, ça revenait super cher, on avait des engelures l’hiver, l’humidité en permanence. Gris, froid, humide, ça fait tout un environnement.
Avant à la campagne, dans le Maine-et-Loire, on partait avec les grands, ils prenaient soin de nous, on était en groupe, je parle du voisinage, pas forcément la famille. Arrivée ici, j’ai plus le droit de sortir, on s’inquiète pour moi, et puis ma mère a peur de mon père qui est originaire de la région parisienne, avec qui elle a vécu la violence conjugale, qu’elle a quitté avec moi bébé, elle a peur qu’il m’enlève et m’emmène en Algérie. Brutale sortie de l’enfance. Faire attention, ne pas donner mon prénom… C’est aussi des traumas qui reviennent de ma grand-mère, qui a bien connu le passé colonial, il faut faire attention, on se méfie. Je suis entourée de femmes, on se donne de la force mais on est sur nos gardes.
Je connaissais pas du tout la famille de mon père, lui et moi on se voit depuis que j’ai l’âge de 40 ans, c’était quand même un abandon, faut pas avoir peur de le dire, donc il n’y avait pas de lien. Du côté maternel, je ne connais ma famille en Algérie que depuis mes 19 ans, parce qu’avant je ne pouvais pas y aller sans la signature du père. À l’époque, quand il n’y avait pas la signature du père, les enfants algériens ne pouvaient pas partir avec l’autre parent en Algérie au risque de rester là-bas. Ma mère n’a jamais couru ce risque.
Je suis entourée de femmes, on se donne de la force mais on est sur nos gardes.
Méziane – Giffry c’est une ville communiste, et on a l’impression que les communistes considèrent que le beau c’est pas pour nous, comme si on n’avait pas droit au beau, nous. On vaut pas assez pour avoir du beau. Le beau, c’est pour les riches. On dirait qu’il faut voter à droite pour avoir des fleurs dans sa ville. Les communistes, je sais pas pourquoi, ils veulent pas mettre des fleurs. Tu vas dans les parcs, y a pas de fleurs. À Giffry en tout cas c’est comme ça. On dirait qu’il y a une économie sur les fleurs, mais ça coûte pas si cher que ça les fleurs bordel de merde. Dans les villes socialistes, comme ils aiment bien se foutre de la gueule du monde, des fois ils nous ont fait des cités un peu Picasso, des jaunes, bleues, vertes, parce qu’ils pensent que des coups de peinture ça va nous suffire, mais, bon, parfois c’est un peu joli. Mais à Giffry, il n’y a aucun effort, c’est du brut. Ils disent c’est beau le brut, c’est de l’art. Apparemment, quand ils construisent des bâtiments, ils ont pas de pots de peinture, ils ont peut être pas de potes communistes qui ont des sociétés de peinture pour avoir des pots de peinture moins cher. Ils nous font des bâtiments tout gris, ou sinon c’est rouge pour nous rappeler où c’est qu’on est. C’est une ville de dépressifs que vous voulez ? C’est un projet qu’on soit déprimés pour qu’ils puissent s’occuper de nous et tout ?
Parc des Cormailles, 2010. Wikimedia Commons.
Massinissa – Le centre Pompidou à Paris, c’est horrible. Le centre ville de Giffry, c’est vrai que c’est pas très esthétique, mais est-ce que l’esthétique, c’est beau ? Ici, il y a des marchés qui sont beaux. C’est ma ville, forcément je l’aime bien .
Djamila – Le sentiment du gris il est resté. Ici, c’est un peu gris partout, dès l’arrivée en train, petite, ça m’avait frappé. Je m’en souviens encore, c’est dingue. Maintenant je peins des peintures très colorées, liées à des femmes, des figures de la résistance .
Méziane – On a longtemps porté l’idée d’encourager le street art sur la commune. Et pendant longtemps la municipalité de Giffry n’était pas favorable. Il a fallu pousser, prouver et attendre que ça deviennent un peu à la mode pour obtenir les autorisations. Même si tout le monde pense que l’initiative de la fresque Sankara ou celle de Mohammed Ali est municipale, en réalité c’est à l’initiative de notre réseau associatif qui a porté ces projets et d’autres du début à la fin. Même pour le street art, on a dû se battre. Rien n’a été simple. On avait Rivy et le 13ème qui était à l’avant-garde du street art en France, mais entre les deux, Giffry s’y refusait. Il faut dire aussi que ce que nous proposions était un peu plus politique et ambitieux que juste de l’embellissement ou de l’art. À un moment, on leur a dit, soit vous acceptez, soit on la fait quand même et il faudra envoyer la police pour nous en empêcher. Ils ont fini par accepter. Giffry, de toute la banlieue, je crois que c’est l’une des pires villes pour la dimension beauté, même si il y a aussi quelques belles choses au niveau architectural. Mais les gens ont aussi besoin d’avoir un environnement plus gai, en fait ça joue sur le moral, ça fait descendre en estime quand tu vis dans le sale, le moche, le gris. Les gens voient comment c’est ailleurs et ça leur donne l’impression de pas avoir droit à la beauté des choses. On n’a pas droit à la beauté des choses.
Fresque Muhammad Ali (crédits : Convergence Citoyenne Giffry)
II. « Qu’est-ce que tu vas aller fairedans un cimetière entouréde barres d’immeubles ? »
Méziane – Jusqu’à très récemment, les gens voulaient pas être enterrés ici, ils voulaient être enterrés au bled. Les changements de pratiques sont très récents et ont explosé à partir de 2020. Le Covid, c’est un tournant historique. Pendant plusieurs mois, on ne pouvait plus emmener enterrer les gens au bled, parce que t’avais pas les autorisations pour les rapatrier. Alors il y a eu des personnes qui se sont fait enterrer ici. Même si c’était pas sans débat dans les familles. Il y a toute une génération qui est en train de mourir, mais celle d’après est née ici, a grandi ici.
Le Covid, c’est un tournant historique. Pendant plusieurs mois, on ne pouvait plus emmener enterrer les gens au bled, parce que t’avais pas les autorisations pour les rapatrier.
Les Algériens, maintenant, ils sont ici pour la troisième ou quatrième génération. Certains sont arrivés à Giffry dans les années 1920 ou 1930. Certains c’est leur arrière grand-père qui est venu travailler ici, donc ça fait un rapport à la France plus fort. Il y a aussi les mariages mixtes plus nombreux. Il va où le mort ? On va pas le couper en deux. Si ta famille elle est en France, tu vas faire quoi au bled, qui va s’occuper de ta tombe ? J’ai pas l’impression que le truc c’est on va s’enterrer ici parce qu’on est bien ici, la France nous aime. C’est plutôt un truc pratique, quand la majorité de la famille est ici, que le mort ne soit pas loin pour prendre soin.
En général, l’émigration Kabyle est organisée autour de comités de village qui gèrent tout ce qui est enterrement, ici en France. Quand les immigrés arrivaient en France, ils allaient là où il y a des gens de leur village. Ça faisait comme une organisation villageoise. Depuis les années 1920, les immigrés de tel ou tel village se réunissent ici a minima une fois par an et payent une cotisation. Elle sert en priorité à payer l’intégralité des frais relatifs aux décès et les rapatriements des corps. Pour les travaux au bled financés par les immigrés, c’est d’abord l’assemblée de village de là-bas qui décide. C’est pas toute l’immigration maghrébine qui s’organise comme ça, pour d’autres il y a des dispositifs étatiques, ou aussi des entreprises privées qui grandissent d’ailleurs avec l’individualisme.
Là-bas, le corps est déposé dans une pièce de la maison, on chante des chants religieux. Tu as des chants qui durent des heures et des heures, des chants assez forts, répétitifs, tu peux entrer en transe presque. C’est pas un service funèbre obligatoire. Tout est fait par les villageois. Il y a des veillées, tu dors pas pendant trois nuits, tu dois accueillir les invités, raconter des histoires. Tu restes à la maison, soit dedans, soit devant, tout le monde mange le couscous. Après on a le droit au thé. Il y a une blague comme ça, quand quelqu’un meurt on dit : ah on va enfin pouvoir boire le thé. Je sais pas pourquoi ils ont associé le thé à la mort. Dans mon village on n’est pas trop thé, on boit plus du café au lait. Peut-être que c’est parce que c’est un truc d’Anglais ou de Marocain, je ne sais pas, on boit pas trop le thé dans ces montagnes-là.
Tours EDF. Wikimedia commons.
Le jour de l’enterrement, le corps traverse le village, c’est des hommes qui le portent. Avant les cimetières étaient dans les villages, il y avait pas de séparation. Tu vis avec les morts, tu t’assois sur les tombes, tu joues aux cartes dessus. Mais maintenant, même là-bas, ils essayent de mettre les cimetières loin, aux frontières des villages, avec du grillage. Les femmes crient, elles pleurent elles pleurent elles n’arrêtent pas de pleurer, comme les pleureuses. Elles marchent derrière, les femmes de la famille d’abord puis les femmes du village, elles s’arrêtent à la porte du cimetière. Les hommes bon c’est les hommes, donc ils ont pas le droit de pleurer. Seulement en cachette. Ça se transmet très vite, la tristesse, c’est des petits villages où tout le monde a des liens. Les hommes entrent au cimetière, les femmes restent dehors, à cause de ces pleurs elles peuvent ramener les mauvais anges qui pourraient ramener le défunt en enfer. Donc dans la tradition elle n’assiste pas à la mise en terre du cercueil. Elles entrent après, rendent visite. C’est souvent elles qui gèrent les cercueils, les nettoient, les font beaux. En tout cas, la tradition elle est comme ça. Normalement on ne met pas de pierre tombale, on met juste de la terre et des cailloux autour. Les gens de ma famille, c’est difficile de reconnaître où ils sont, il n’y a pas de plaque, c’est dans la mémoire, les gens savent. Et si tu sais pas, il y a toujours une tante qui sait précisément où est la tombe de qui. Mais je vois que, aujourd’hui, il y a plein de belles pierres tombales qui coûtent cher autour. En Islam, à la base il y a un principe d’égalité dans la mort, l’occidentalisation a cassé ça. Maintenant, plus les gens sont riches, plus ils mettent des grands cercueils pour montrer qu’ils sont des gens importants.
Tu vis avec les morts, tu t’assois sur les tombes, tu joues aux cartes dessus. Mais maintenant, même là-bas, ils essayent de mettre les cimetières loin, aux frontières des villages, avec du grillage.
Avant, à Giffry, il n’y avait pas de cimetière musulman, il fallait aller de l’autre côté de Paris, à une heure de route. Les communistes, en bons anticléricaux, ne voulaient rien entendre. Il a fallu batailler pour que les élus finissent par faire un carré musulman en 2016. Je suis même pas sûr qu’il soit vraiment bien orienté vers la Mecque… Ils ont dû avoir un problème de boussole, je me demande s’ils n’ont pas orienté vers Moscou ! En tout cas il aura fallu attendre 100 ans de présence musulmane à Giffry et de mobilisations pour avoir le droit d’être enterrés en musulmans…
Djamila – La découverte de l’Algérie la première fois, c’est l’odeur. Dès la descente de l’avion, c’est un parfum qui t’envahit. Il y a un parfum, ah la la, c’est viscéral, une odeur différente que j’avais jamais ressentie. C’est l’odeur de la terre et l’air qui t’envahit. Alors qu’ici ça sent pas le grand air.
Méziane – Je suis français mais j’en ai un peu rien à foutre d’être français. La France elle nous a juste violenté, arnaqué, on est là, on charbonne pour elle, on la développe pendant qu’on a laissé les pays d’origine couler parce qu’on a été contraint d’en partir. Cette terre j’y ai zéro attachement. Même si, bien sûr, l’histoire et la vie font que je suis chez moi aussi en France. J’aime ses villages, c’est un beau pays avec de beaux endroits, mais pas plus ni moins que l’Italie ou la Grèce. J’aime le camembert aussi… mais ça ne sera jamais mon pays, comme de l’attachement à une nation, à un peuple… Je n’ai pas vécu en Algérie au delà des vacances, et mes habitudes de vies sont plus proches de celle de la France, mais je suis algérien.
Je suis issu des peuples Amazighs, je veux être enterré sur la terre des Amazighs. Mon pays sera toujours le pays de mes parents, de mes ancêtres. Et donc pour moi la mort c’est lié à ça. M’enterrer ici, ce serait une défaite. Comme si la France m’avait eu jusqu’à ma mort, mes ascendants comme leurs descendants. Et puis en vrai, on a mal vécu ici toute notre vie, on s’est senti discriminés et à la fin si on s’enterre quand même dans un pays qui ne voulait pas de nous et qui nous a détruit, pendant 132 ans de colonisation et jusqu’à dans nos vies d’aujourd’hui, il y a quelque chose qui ne va pas.
À la fin si on s’enterre quand même dans un pays qui nous a détruit, pendant 132 ans de colonisation et jusqu’à dans nos vies d’aujourd’hui, il y a quelque chose qui ne va pas.
Je préfère être enterré à côté de ma mère, de mes sœurs, de mes frères enterrés là-bas. Même si quand t’es mort, t’es mort, là-bas t’es dans ta terre d’origine que t’aurais pas dû quitter si ta famille elle avait pu vivre une vie digne chez elle. Et puis franchement, y a pas photo au niveau de la vue ! Le cimetière est en haut du village sur une colline à plus de 1000 mètres d’altitude, il donne droit sur toutes les montagnes du Djudjura en face, t’es à l’air frais, il fait tout le temps soleil, qu’est-ce que tu vas aller faire dans un cimetière entretenu par un agent municipal, entouré de murs, de barres d’immeubles et de grues, où l’histoire est toute pourrie, tout le monde dégoûté d’être là ?
Je suis issu d’un peuple qui s’est sacrifié pour sa libération, pour qu’on soit algériens et au final on est là en France. On n’a pas pu être algériens de notre vécu, au moins qu’on soit algériens de notre mort, tu vois. Quand nos parents sont partis du village, ils ont dit « quand j’ai gagné pas mal d’argent je reviens, et on construit une maison ici pour vivre dignement ici ». Ils comptaient revenir, ils sont jamais revenus. Ils ont mis du temps à piger qu’on n’allait pas retourner. J’ai du mal à ne pas me dire qu’il y a pas aussi là-dedans un échec de la part des ex-colonisés. Parce que leurs enfants sont un peu perdus. On a contribué à faire de la France une puissance économique, plus qu’on ne contribue au développement de l’Algérie. Et on y perd beaucoup. Les enfants qui sont nés ici, c’est pas qu’ils réalisent pas c’est qu’ils ne peuvent pas repartir. Parce qu’ils sont quand même au final aussi français. Et les parents disent : nos enfants, c’est la France qui les a mangés.
On n’est pas français par plaisir, on est français parce que l’Histoire nous a massacrés, a fait de nous des perdants. Même si la guerre de libération a été une victoire sur le colonialisme, on reste les perdants de l’Histoire. Le discours des intégrationnistes qui disent qu’il faut être fiers d’être français, il m’insupporte. Tu la trouves où la fierté d’être français ? Moi je la trouve pas. La révolution française ? La France qu’ont rencontrée mes aïeux, c’était pas la France des bonnes personnes, c’était la France des mauvaises personnes. Ce que la France elle m’a apporté ? Je sais pas. C’est nous qui avons apporté à la France. Merci la France ? Merci de quoi ? Moi j’ai pas vu la France comme un pays qui nous a permis de vivre dignement. Ma mère elle a enfanté sept enfants, je suis le seul à avoir dépassé le collège, donc le déterminisme… tu vois ce que je veux dire. La France elle a pas empêché ça. Merci de quoi ? Que j’ai réussi à sauter tous les obstacles qu’elle a mis devant pour que je finisse pas trop destroy ?
Place Parmentier. Wikimedia Commons.
III. « J’ai signé pour un logement décent, pas pour des moisissures et des fuites partout. »
Massinissa – Je connais tout le monde dans mon bâtiment. Alors il y a des liens. D’ailleurs la voisine qui s’est fait expulser cette semaine, ma voisine de palier, je la connaissais bien. Ses enfants étaient avec moi au collège. Avant il y avait beaucoup moins de procédures d’expulsion, maintenant ils les lancent à toute patate4. Pas besoin d’une grosse dette pour être expulsé, c’est une volonté politique. Ils viennent avec les déménageurs, les flics et ils installent une porte anti-squat. Ils mettent tout dans le camion des déménageurs et tu dis où est-ce que tu veux poser tes affaires. Et si t’ouvres pas la porte, ils la défoncent. Il n’y a pas de force collective pour empêcher ça. Dans l’imaginaire collectif, c’est normal d’être expulsé quand on paye pas son loyer.
Méziane – Les logements sociaux se dégradent, ils ont été construits il y a longtemps. Ceux-là par exemple, ils ont été construits fin des années 1920, années 1930, années 1940. Puis il y a les cités des années 1960-70. Là, les fenêtres que tu vois, elles sont foutues, le bois est pourri, l’air passe, c’est moisi autour mais il n’y a pas de rénovation. Ils essayent de gratter sur le temps, rénover au bout de 40 ou 50 ans. En haut de la ville, t’as une cité qui fait l’angle, où quand il pleut dehors il pleut dedans, dans les salons, les cuisines, les chambres. Ça coule à flots, sur les prises électriques, les gens se retrouvent avec des flaques d’eau chez eux. La tête ne résiste pas à ça.
En haut de la ville, t’as une cité où quand il pleut dehors il pleut dedans, dans les salons, les cuisines, les chambres. Ça coule à flots. La tête ne résiste pas à ça.
Et maintenant tu as le neuf qui est de très mauvaise qualité. Il y a déjà des inondations, des infiltrations, des briques qui s’écroulent. Sur des immeubles neufs, ils mettent des filets pour retenir les matériaux qui tombent au bout de quelques mois ! On en voit qui commencent à se détériorer dès la première année. Les gens veulent du neuf pour pas avoir les problèmes de l’ancien mais se retrouvent parfois avec les mêmes problèmes et des bâtiments de moindre qualité.
Mais le plus grave, c’est l’habitat indigne. Giffry reste une des villes où on en compte le plus dans tout le département. D’abord du logement privé, loué par ceux qu’on appelle les marchands de sommeil. C’est beaucoup des primo-arrivants, sans-papiers, qui n’ont pas d’autre option. Petits logements exigus, familles nombreuses dedans, ils payent super cher mais c’est dégueulasse, il y a du plomb, c’est des très vieux bâtiments. C’est toute un population discriminée au logement social parce que quand t’es en situation irrégulière, que tu viens d’arriver en France, pour avoir un logement social à Giffry, tu peux même pas déposer ta demande. Alors ce qui reste, c’est des marchands de sommeil qui t’exploitent. Et maintenant, vu le niveau d’insalubrité et d’indignité de certains logements de l’ex office public d’HLM dans lesquels habitent souvent les plus en difficultés, vu comme ils ne rénovent pas, on se dit un bailleur social qui loue un appart indigne à un public dont on sait qu’il ne peut pas aller ailleurs, est-ce que finalement on est pas très proche de la définition de marchand de sommeil ?
Passage Françoise Héritier. Photo : Issa Sawane.
Massinissa – Il n’y a pas assez de logements sociaux. Tu vois, moi j’ai 25 ans, j’habite chez mes parents. J’ai fait une demande qui date d’il y a cinq ans, t’as des gens dont la demande date de 10 ou 12 ans. Si un appart se libère, ils étudient les dossiers, l’ancienneté, la situation, la cotation, le taux d’effort. On parle du phénomène Tanguy mais c’est parce qu’il y a de plus en plus de jeunes qui peuvent pas fournir 1000 euros et trois fiches de paie. La vérité, moi-même j’aimerais vivre ailleurs que chez mes parents. C’est pas une honte, c’est la réalité économique générale, la majorité des gens de mon âge, ils habitent encore chez les parents. On attend les déménagements, les décès, les expulsions. Là chez la voisine qui vient d’être expulsée, ils ont déjà commencé à refaire la peinture et tout. Faut le remettre direct à louer.
Méziane – On n’a pas le droit de faire certains travaux dans les appartements sociaux. Si jamais tu fais les travaux toi-même et que tu leur demandes de te rembourser, t’en as pour deux, trois ans de démarche. Ils vont te dire « vous aviez pas à faire ça ». Dès que tu fais un truc, ça peut se retourner contre toi. Moi j’ai enlevé un bloc de béton énorme, qui sert strictement à rien. Il servait à poser les éviers à l’époque, en 1950. Ils ont enlevé les éviers et n’ont pas cassé le béton. Et ça t’a pas le droit de l’enlever. Si tu le fais sans autorisation et qu’ils viennent ensuite constater que tu l’as fait, ils t’enlèvent ta caution. Il y a des choses trop vieilles, qui servent à rien, des placards abîmés, rouillés, qui ne fonctionnent plus mais t’as pas le droit de casser. Alors qu’en fait si tu l’enlèves, ça donne même de la valeur au logement !
Chez le bailleur, si t’installes une cuisine toute équipée par exemple, quand tu pars, ils enlèvent tout. Ils remettent tout à l’identique avec des carrelages premier prix blancs, des murs blancs, de la toile de verre, pour cacher, faire plus sain. Ils peuvent pas louer un logement avec une cuisine violette. Donc ils jettent des cuisines équipées neuves pour livrer le logement neutre. Alors que peut-être tu pourrais faire visiter à la personne et qu’elle se dise la cuisine violette, là, j’adore, je la garde.
Certains se disent, si je veux mettre le carrelage de mes rêves, je le ferai quand j’aurai ma maison. Les gens se disent je vais pas rester là toute ma vie. Parce que là, il y a l’humidité, les champignons, les cafards, les rats, la famille peut s’agrandir, mais en vrai les gens restent longtemps dans leur logement. Ils restent longtemps, mais pas à l’aise. Ils ont toujours en tête l’idée qu’un jour ils vont partir pour mieux.
En vrai les gens restent longtemps dans leur logement. Ils restent longtemps, mais pas à l’aise. Ils ont toujours en tête l’idée qu’un jour ils vont partir pour mieux.
Oura – Il y a quatre ans, un ravalement au karcher sur les murs a été fait à la demande de mon bailleur ICF Habitat La Sabliere. Je l’ai signalé au gardien ainsi qu’au bailleur. Croyez-vous que quelqu’un s’est bougé ? Cause toujours, tu m’intéresses ! Malgré les relances, rien n’a bougé. J’en ai eu ras le bol, je me disais : “Comment c’est possible ? J’ai toujours payé mon loyer en temps et en heure. La moindre des choses serait de se déplacer et de constater les faits”. En juin 2023, après deux ans, la société chargée des VMC s’est déplacée.
– Madame Diawara, nous envoyons un technicien pour la VMC; m’ont-ils dit.
– Je n’ai pas un problème de VMC mais d’humidité.
– D’abord, nous vérifions la ventilation ensuite, on en discutera.
– Ma ventilation fonctionne. Comme évoqué, je n’avais pas de problème d’humidité avant les travaux”.
“L’humidité est en train de partir” m’a dit le technicien après avoir constaté que la VMC était fonctionnelle. C’est tout ce à quoi j’ai eu droit comme réponse. J’étais furieuse. L’humidité “part” car c’est l’été et qu’il fait chaud mais l’hiver lui sera bel et bien de retour et ça sera reparti pour un tour ! L’hiver est revenu et l’humidité ? Encore pire. En novembre 2023, j’ai fait une pétition : une vingtaine de personnes étaient touchées par l’humidité. Des tâches noires sous les fenêtres, des champignons dans le salon et dans la chambre des enfants… Au-delà d’être repoussant, c’est dangereux pour la santé : on ne peut pas vivre dans ces conditions. J’ai contacté les services d’hygiène de Giffry qui m’ont renvoyée au service d’hygiène de Créteil car, je cite : “on ne s’occupe pas de ça”, qui eux-mêmes m’ont renvoyée à Giffry. Ils aiment nous balader. J’écris donc un courrier à l’Agence Régionale de Santé en posant le problème avec photos à l’appui. J’ai eu un retour me disant qu’ils relancent les services d’hygiène de Giffry pour qu’ils viennent constater les dégâts. C’était en novembre 2023. Je pose ma journée pour aller me faire aider par la CNL. La dame semble m’écouter mais je préfère écrire une lettre avec mes mots. Le temps passe, je bouillonne de l’intérieur. Je continue à toquer à toutes les portes, et j’envoie même un courrier à la Sablière.
Méziane – C’est très difficile d’obtenir des diagnostics, déclarer le logement tel qu’il est, obtenir des indemnités, reloger les gens. Les services municipaux d’hygiène interviennent partout sauf quand c’est des logements du bailleur dont le président est le Maire, c’est à dire leur employeur.
Oura – En février je parle avec des membres du DAL. Charlotte et Samira sont passées, elles ont pris des photos, des notes, donc la machine est lancée. Le DAL m’avait mis en contact avec une association du plomb. Ah oui, j’ai du plomb chez moi. Ils sont venus faire des prélèvements et c’est avéré. Ils ont envoyé les résultats à l’ARS qui doit les envoyer aux services d’hygiène de Giffry et toujours rien. Mars 2024, je décide de faire une vidéo Tiktok, je déteste le truc Tiktok mais j’ai créé un compte, avec des photos des logements les plus dégradés, je raconte ma petite vie. Et pas loupé ! Tout de suite mon téléphone sonne, alors que la responsable quand j’envoie des mails, elle m’a jamais capté, et là je dis : « dis donc c’est rapide ». La responsable du site la Sablière m’appelle :
“ Qu’est-ce qui ce passe ?” je lui demande.
– Je vous contacte au sujet de la vidéo que j’ai vu”
– Ah bon ?”
– J’aimerai bien en finir avec ces travaux”
– À qui le dites-vous ! Pour en finir il me faudrait un interlocuteur, ce qui n’est pas une mince affaire. Vous voulez en finir ? Envoyez-moi un courrier avec écrit noir sur blanc que des travaux seront fait dans le salon ainsi que les trois chambres. Alors les ouvriers pourront rentrer. Pas de courrier, pas de travaux : je ne veux pas de promesse en l’air.
Elle fait le courrier mais je constate qu’il manque une chambre. Je l’appelle pour que l’erreur soit rectifiée : il y a trois chambres impactées par l’humidité, pas deux. Ce n’est pas difficile. Peut-être que je ne parle pas français. Je finis par prendre une avocate. La leur d’avocate m’a envoyé un document affirmant que l’humidité viendrait de la “suroccupation” du logement. Nous sommes six dans un T4 de 77 mètres carrés. Où se trouve la suroccupation ? C’est un dialogue de sourd. À se demander s’ils ne le font pas exprès. Pendant des années, je me tue à dire d’où vient l’humidité, ils font tout leur possible pour trouver un autre problème.
Juillet 2025, je reçois le courrier en bonne et due forme. J’accepte les travaux et je pose une semaine de vacances. Le travail a été bien fait, franchement je n’ai à redire. Mais l’humidité est revenue peu après. J’ai signé pour un logement décent et non un avec des fuites et de la moisissure de partout. Je ne profitais pas de mon habitat, je m’y sentais mal à l’aise et il m’arrivait même d’en avoir honte. Ça ne donne même pas envie d’acheter de la décoration ou même d’y faire le ménage.
Une locataire mère de famille rencontre énormément de problèmes liés à l’humidité. L’eau coule le long des murs. Ses enfants sont asthmatiques, leur état s’est aggravé au vu des conditions. C’est bien pire que chez moi. Mais les travaux ont été faits dans les appartements des deux seules personnes qui ont fait valoir leurs droits en engageant une avocate. Les autres logements n’ont pas eu droit aux travaux. Dans les logements sociaux, tu es obligée de te battre pour avoir une chance que tes enfants soient en bonne santé. Nous sommes délaissés. À leurs yeux nous ne comptons pas. J’ai fait savoir à la responsable qu’ils nous traitent comme des animaux. Laisser des humains dans de telles conditions, sachant que j’ai un enfant en bas âge et un autre en situation de handicap ! Je me sens incomprise, voire même ignorée.
Boulevard Brandebourg. Wikimedia Commons
IV. « L’usine d’incinération, elle est là depuis longtemps, on la calculait pas »
Oura – L’usine d’incinération5, ça aussi c’est inquiétant. Je sais plus où donner de la tête entre les problèmes de logement et ça. Ça n’empêche que c’est dans un coin de ma tête : ces cheminées qui fument ce n’est pas normal. On est des crash-tests .
Massinissa – Cet endroit qui fume, ça nous inquiétait pas vraiment, ça faisait partie du paysage. L’autre jour, ça sentait l’œuf pourri partout dans Giffry. Mes parents ils étaient pas inquiets par l’air qu’on respire, dans l’imaginaire, c’est comme ça que les villes elles se sont construites. On se mange les merdes de Paris. C’est en banlieue qu’on met les infrastructures polluantes de la capitale. Mais y a un petit souci dans le plan. Les espace de la banlieue proche sont de plus en plus recherchés par les classes moyennes aisées et en même temps c’est des dépotoirs.
Méziane – Quand j’étais petit, il y avait déjà les cheminées. Le parc des Cormailles, c’était une butte de déchets enfouis. Pour nous, c’était pas une préoccupation. On avait d’autres chats à fouetter. La conscience écolo elle était pas très forte, ça nous paraissait pas essentiel. C’est comme la bouffe, on répondait à la question « comment manger ? », pas à la question « comment bien manger ? » Quand on a commencé à s’engager, c’est sur les problèmes qu’on rencontrait dans le quotidien, la pauvreté, les discriminations, l’ascenseur qui est en panne. L’incinérateur c’était pas un sujet.
L’autre jour, ça sentait l’œuf pourri partout dans Giffry. Mes parents ils étaient pas inquiets par l’air qu’on respire, dans l’imaginaire, c’est comme ça que les villes elles se sont construites.
C’est depuis longtemps qu’il y a des mobilisations écolos contre l’usine. J’ai assisté à de grands débats de « concertation » sur le sujet il y a 15 ans quand ils ont décidé dereconstruire une nouvelle usine. Les communistes défendaient le projet, les écolos demandaient la fermeture de l’usine, personne les écoutait. Il y avait des bonnes idées. Mais certains voulaient juste envoyer ça loin de chez eux, dans une zone moins dense, mais surtout loin de chez eux. Mais là-bas, il y a pas aussi des champs, des terres, et des gens qui habitent ? Je trouvais cette lutte égoïste, portée par une petite bourgeoisie blanche.
Les communistes disaient qu’il n’y avait pas de pollution, que ce qui s’échappait des cheminées c’était que de la vapeur d’eau. Qu’il fallait faire confiance. Ils avaient le même discours que le syndicat qui gère l’usine. Et puis, garder l’usine sur le territoire, ça voulait dire recevoir une manne d’argent qui était versée en compensation à la Ville, en plus du chauffage urbain.
Massinissa – Le collectif qui se bat aujourd’hui contre l’incinérateur, c’est le collectif 3R6. Il est composé de classes moyennes plutôt hautes. Il y a que des Blancs dans le collectif, ou presque. Ils ont fait réaliser des études indépendantes, ça a fait un peu bouger les choses. Ils se battent sur des questions de transparence, ils demandent des données à la Syctom.
Vue sur l’incinérateur de la rue Joutes. Wikimedia Commons.
Méziane – On sait maintenant qu’il y a eu beaucoup de mensonges7. De la part de l’usine, des communistes au pouvoir. Ils modulent désormais leur discours : « on n’a jamais dit que c’était que de l’eau, vous inquiétez pas on fait attention et les écolos faut pas trop les écouter ils ont tendance à affoler les gens ». Dans le quartier, il y a quand même un collège8, qui n’a pas ouvert pendant 10 ans, parce qu’ils ont découvert au moment de l’ouverture que les sols étaient gorgés de mercure ! Des projets de crèches ont été abandonnés… C’est une zone anciennement industrielle aux sols massivement pollués et les dépollutions nécessaires ont souvent été sous-évaluées par le pouvoir en place.
On avait moins que maintenant l’exigence d’un endroit propre. À son niveau, et avec ses limites, le collectif 3R a contribué à nourrir cette conscience et cette exigence.
Et maintenant, avec les actions du collectif 3R, on sait qu’il faut pas manger d’œufs produits à Giffry9. On a tous en tête qu’on a une usine qui pollue. À l’époque, on se disait, on est pas des gens qui valent quelque chose au point qu’on va s’intéresser à ça, on nous met là où ils ont décidé de nous mettre, c’est pourri, c’est pourri, de toute façon on est faits pour vivre dans un environnement pourri. On n’avait pas trop à discuter de l’endroit où on nous a mis, on est des pauvres on vit dans des endroits de pauvres. On le sentait qu’on était dans des endroits mauvais. Maintenant, on en a la conscience. On avait moins que maintenant l’exigence d’un endroit propre. À son niveau, et avec ses limites, le collectif 3R a contribué à nourrir cette conscience et cette exigence.
V. « On les a pas attendu pour préserver la planète »
Méziane– Les couleurs des poubelles, j’ai rien compris. Là où j’habite, en bas du bat’, il n’y a pas de poubelles de tri. Quand je descends en bas, y a les rats, des fois ils se battent dedans boum badaboum boum, t’oses pas y aller. Ils te disent de trier alors qu’en bas il y a même pas les bacs. À la base, je refusais de le faire. À force de matraquage, je fais un effort, mais en vrai si j’ai un truc dans les mains, jusqu’à maintenant, je le mets dans n’importe quelle poubelle. Après je sais qu’il y a des gens qui trient sur un tapis alors je me dis les pauvres. Je pense à eux, pas à sauver la planète.
Je sais qu’il y a des gens qui trient sur un tapis alors je me dis les pauvres. Je pense à eux, pas à sauver la planète.
Massinissa – C’est toujours la même chose : « Eh faut pas prendre l’avion ». Ferme ta gueule, le billet de train il est à 200 euros, celui d’avion à 50 euros. En plus faut le temps de prendre le temps, c’est un luxe. L’écologie comme programme politique, ça produit de la culpabilité. Le problème c’est pas untel qui va prendre son avion, c’est le capitalisme. L’écologie ça fait pas un programme politique, y a pas d’écologie sans anticapitalisme, c’est-à-dire sans antiracisme.
Oura – Je ne me dis pas « je vais m’occuper de La Sablière, puis on verra pour la crise climatique ». Tout est lié. Dans mon immeuble, notre chauffage a une pièce défectueuse qui a pour conséquence de ne plus se régler sur la température extérieure. La loi stipule que la température doit être régulée à dix-neuf degrés. Est ce qu’il y a deux lois ? Toi, La Sablière, as-tu une permission spéciale de réguler la température à vingt six degrés et les autres à dix-neuf ? Concernant le DPE (Diagnostic de Performance Énergétique) la loi le rend obligatoire et interdit une augmentation du loyer lorsque celui-ci est classé entre F et G. Chez nous ce n’est pas isolé : c’est une passoire thermique, le vent passe à travers les fenêtres fermées. Ils se sont permis d’augmenter les loyers. Nos bailleurs sont des hors-la-loi, le problème écologique c’est eux. Ce n’est pas compliqué : leur politique va à l’encontre de l’écologie.
Méziane – Les dirigeants occidentaux se sont mis à s’intéresser à la crise climatique quand ils ont commencé à avoir chaud l’été. L’Occident réchauffait la planète depuis bien longtemps mais c’était les gens de Tombouctou qui étaient touchés, alors on s’en foutait. Parce que, quand t’habites au Mali, ça fait longtemps que tu la sens la crise. La désertification, chaque année la sécheresse augmente, c’est de plus en plus dur de faire paître les bêtes, il faut les emmener de plus en plus au sud. Il y a des villages qui aujourd’hui sont entourés de sable, alors qu’avant ils ne l’étaient pas. Parfois c’est même la famine, les gens doivent partir, mettre en danger toute leur famille.
Les pays du nord sont massivement responsables du réchauffement climatique et leurs agences de développement viennent dire au sud comment planter des arbres dans le désert et ne pas couper une branche pour faire un feu alors qu’ils font raser des forêts entières pour leurs intérêts. Elles viennent donner des leçons. Alors que les enfants d’immigrés savent comment leur mère fait attention à l’eau. La génération de nos parents qui sont du bled, même ici ils utilisent les bassines comme là-bas où il n’y avait pas l’eau dans les robinets. Parce que tu économises. Moi, quand je dois laver, je te balance 8 seaux d’eau, l’eau y en a partout. Je fais plus tellement attention, je laisse couler le robinet. De toute façon ça va retourner dans les égouts, ça va revenir par un autre biais, je sais pas comment, je veux pas savoir. La logique du colibri, chacun fait une goutte, après ça va aller… À quoi ça sert d’emmerder tout le monde quand on sait que les responsables du pillage du monde, des pollutions, du réchauffement climatique, ce sont les grosses multinationales.
Les gens des pays du sud ont un savoir de l’écologie. Dans nos villages, il y a des étés où il n’y a pas une goutte d’eau dans le puits, quand il n’a pas neigé. Alors faut prendre les ânes, descendre la montagne, il y a une autre fontaine qui a été creusée avec l’argent des immigrés à l’époque. Certains étés, tu posais le baril d’eau et ça tombait goutte à goutte. On avait droit à cinq barils. Imagine le temps qu’il faut, tu descendais là-bas, tu restais des heures à faire la queue et tu repartais avec tes 5 barils d’eau, tu devais tenir un maximum avec. Tu peux pas avoir une maison qui prend toute l’eau. Chaque famille envoie un âne, tout le monde sait qui a pris, qui n’a pas pris. Si tu y vas deux fois, ce sera dit à la réunion de village. Jusqu’en 1994, au village il n’y avait pas l’électricité, le soir tu allumais une bougie. Quand t’as vécu comme ça toute toute ta vie, c’est naturel de faire attention. En gros, on les a pas attendu pour préserver la planète. Voire même, c’est la société française qui m’a appris, moi, enfant d’immigrés, à pas faire attention. À rien respecter.
Parvis Anne Sylvestre. Wikimedia Commons.
Djamila – Ma grand-mère, elle faisait attention. C’est pas qu’elle était radine, mais elle a vécu la misère, elle travaillait chez le colon. Pour économiser ses chaussures, elle enlevait ses sandales, elle allait à pied pour garder de quoi nourrir ses enfants. C’était une orpheline, élevée en partie par sa grand-mère. Elle faisait attention, elle avait connu la vie dure, travaillé toute sa vie. La lumière ! Ah je me rappelle de la lumière, c’était horrible, je révisais mes leçons et fallait éteindre la lumière. Je disais : mais mamie, je peux pas réviser si tu éteins la lumière. C’était quelque chose ! Et le chauffage aussi qu’elle éteignait. C’était une femme austère, marquée par la difficulté qu’elle a vécue. C’était une force de la nature, elle a toujours été en bonne santé jusqu’à ses toutes dernières années. À 80 ans, elle avait sa chambre chez sa fille, elle faisait encore la vaisselle, le ménage, à manger.
Méziane – Personnellement je me suis très peu intéressé aux questions écologiques, parce que quand les gens disaient la planète elle va exploser, j’avais envie de leur dire : ben qu’elle explose ! Tout plein d’écolos, je le sens quand je parle avec eux, ils veulent préserver la planète mais ils s’en foutent des inégalités. Moi, si c’est pour un monde injuste, je vais pas faire d’efforts. Ça ne me va pas qu’il y ait des privilégiés qui vivent bien dans ce monde. Et qui détruisent la planète en plus, pendant que moi je me casse la tête à faire du tri sélectif en casant 5 poubelles dans ma cuisine de 5 mètres carrés. Je rêve d’un monde où tout le monde puisse vivre bien. Alors là oui, dans ce cas je veux bien penser à la planète. Si c’est préserver la planète pour un monde de merde… autant qu’on le bousille. Autant que chacun prenne sa part à la destruction de la planète.
Massinissa – Dans mon enfance, l’alimentation était importante. Il y avait deux salaires à la maison, mon père était catégorie B, ma mère était secrétaire, du coup ça allait, il y avait de quoi faire attention aux légumes. Je viens pas d’une classe précaire, on faisait attention pour pouvoir partir en vacances, j’avais pas les habits de marque, il y avait des choix qui étaient faits. On me demandait ce que j’avais mangé le midi pour pas refaire des féculents. Mais chez les copains plus pauvres, c’était frites et pâtes tous les jours, à tous les repas. Il y a un truc paternaliste, on va te prendre par la main pour te dire comment tu dois manger. Mais si les gens mangent frites et pâtes, c’est qu’ils n’ont pas le choix.
La nature et les animaux, c’est une création de Dieu. Hallal, c’est un rapport à la viande sensé, tu sais d’où elle vient, ça a à voir avec la question du bien-être animal. De toute façon, en tant que croyant, dans ton rapport au monde, tu dois être bienveillant. Il y a forcément une question écologique dans ta foi.
Centre Jeanne Hachette vu du ciel. Wikimedia Commons.
Image de Une : Promenée Jeanne Hachette. Wikimedia Commons.
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La ville a été (légèrement) anonymisée à la demande des interviewé·es, afin de ne pas apparaître dans les alertes de veille numérique des opposant·es de droite et d’extrême-droite et ainsi éviter que les critiques exprimées ici ne nourrissent leur bataille réactionnaire.
Fatima Ouassak, Pour une écologie pirate, éd. La Découverte, 2023.
Nadia Yala Kisukidi, « Terre du retour, Terre du repos », dans l’ouvrage collectif Terres et liberté. Manifeste antiraciste pour une écologie de la libération, éd. Les liens qui libèrent, 2025.
Au niveau national, d’après l’étude du sociologue Camille François, les procédures d’expulsions augmentent plus vite que le nombre des impayés – Camille François, De gré et de force. Comment l’État expulse les pauvres, La Découverte, 2023. À l’échelle locale, la Coop’ Giffry Habitat (ancienne OPHLM qui gère 54 cités et 6 200 logements sociaux) a été signalée comme en quasi-faillite par l’ANCOLS, l’organisme de contrôle des bailleurs sociaux. Suite à la publication du rapport, la COOP a remonté son service contentieux et envoyé de plus en plus de rappel aux locataires en situation d’endettement.
L’incinérateur de Giffry, situé à l’est de la ville, est l’un des plus grands et anciens d’Europe. Il en est à sa 56e année d’exploitation et brûle 700 000 tonnes de déchets par an. Un nouvel incinérateur a été construit pour en brûler moitié moins, mais sa mise en service subit des retards successifs. L’État prévoit l’installation d’un autre incinérateur dans une ville de banlieue proche de Giffry.
Les 3 R signifient « Réduire, recycler, réutiliser ».
Les études ont par exemple montré que la concentration en métaux lourd est plus importante en moyenne dans les prélèvements de mousse à moins d’un kilomètre de l’incinérateur.
Le collège Assia Djebar a ouvert en septembre 2025, pour une rentrée prévue initialement en 2015. Des analyses avaient révélé une pollution au mercure des sols, l’établissement scolaire ayant été construit sur l’emprise de l’ancienne usine de lampes Philips. Des habitations ont également été construites sur cette même emprise et n’ont pas bénéficié de la vigilance du département.
En février 2022, le collectif 3R diligente une étude de la fondation ToxicoWatch, spécialisée dans l’analyse toxicologique des polluants émis par les incinérateurs, qui révèle une contamination massive aux dioxines des œufs dans les poulaillers à Giffry et aux alentours. L’ARS confirme la pollution et recommande de ne pas consommer d’œufs domestiques dans toute l’aire urbaine de Paris.
Comment aborder les enjeux écologiques à la veille de l’élection de 2027 ? L’histoire internationale récente augure-t-elle une victoire de la gauche ? Dans une nouvelle BD de prospective sérieuse et hilarante, Alessandro Pignocchi esquisse des réponses sous la contradiction de François Mitterrand, d’une outarde présidente ou d’une mésange social-démocrate.
Ces planches sont extraites d’une nouvelle bande dessinée d’Alessandro Pignocchi à paraître en octobre prochain aux éditions Steinkis. À lire aussi sur Puntish, le blog d’Alessandro.
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À suivre…
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L’écologie a-t-elle déjà tué ? Les trois morts causées par les colis explosifs de l’étasunien Theodore Kaczynski, dit “Unabomber”, semblent l’attester. Mais pour être “écoterroriste”, encore faut-il être écologiste. Or ce n’est pas vraiment le cas de Kaczynski, comme le démontre le politiste Sean Fleming dans un examen inédit et précis de ses écrits.
Ce texte est la traduction légèrement raccourcie de l’article « Searching for Ecoterrorism : The Crucial Case of the Unabomber » du chercheur en sciences politiques Sean Fleming, paru dans la revue American Political Science Review en 2024 (vol°118, n°4, pp. 1986–1999, Cambridge University Press).
La traduction a été réalisée par Ludmilla Pinot.
Une découverte majeure des recherches récentes sur la violence politique est que les activistes écologistes utilisent rarement, voire jamais, la violence létale. Même si les cas de sabotages réalisés au nom de la protection de l’environnement sont courants, il est difficile de trouver des exemples de meurtres commis pour les mêmes raisons. De nombreux spécialistes ont donc souligné que le terme « écoterrorisme » n’est pas adapté pour nommer ce qu’il conviendrait plus justement d’appeler « écosabotage ». Selon les définitions élargies du terrorisme utilisées par de nombreuses organisations chargées de faire respecter la loi, qui incluent toute « utilisation illégale de la force ou de la violence contre des personnes ou des biens » pour des « objectifs politiques ou sociaux », le sabotage motivé par des raisons écologistes relève du terrorisme. Cependant, certains opposent qu’il conviendrait de faire la distinction entre les violences contre les biens et celles contre les personnes. À leurs yeux, détruire des SUV n’est pas du terrorisme, pas plus que voler des SUV n’est du kidnapping.
Le débat sur l’écoterrorisme va pourtant au-delà d’une question de terminologie. Quelle que soit la définition du terrorisme, l’absence d’attaques meurtrières par des activistes écologistes est saisissante. Même en considérant le sabotage à motif politique comme du terrorisme, il est néanmoins remarquable que les activistes écologistes se limitent au « terrorisme » contre des biens. La montée en généralité de la non-létalité de leurs modes d’action – appelons-la « la Thèse de l’écologiste non-violent » – semble constituer l’une des généralisations les plus solides que les sciences politiques contemporaines ont à offrir. Les activistes écologistes ne tuent pas les gens.
Il n’existe que quelques contre-exemples à cette montée en généralité. Dans son enquête déterminante sur 11 562 faits illégaux associés aux mouvements écologistes et animalistes intervenus entre 1973 et 2010, Michael Loadenthal n’a identifié que quatre attaques meurtrières1. Trois d’entre elles ont été perpétrées par Ted Kaczynski, le terroriste étasunien aussi connu sous le nom d’Unabomber. De 1978 à 1995, Kaczynski a mené dans son pays une série d’attaques à la bombe au nom de la « nature sauvage », faisant trois morts et 23 blessés.
Pourtant, son lien avec l’écologisme est contesté. Tandis que certains le voient comme un exemple type d’écoterroriste, d’autres considèrent que ses revendications environnementalistes étaient hypocrites et d’ordre uniquement rhétorique. Étant l’un des rares cas plausibles de terrorisme écologiste, l’affaire Unabomber est un « cas décisif » pour la Thèse de l’écologiste non-violent2.
De 1978 à 1995, Kaczynski a mené dans son pays une série d’attaques à la bombe au nom de la « nature sauvage », faisant trois morts et 23 blessés. Pourtant, son lien avec l’écologisme est contesté.
Si Unabomber est écologiste, alors c’est un contre-exemple significatif de la montée en généralité selon laquelle ces activistes ne recourent pas à la violence létale. Un contre-exemple qui exige une explication. Si en revanche il n’est pas écologiste, alors la Thèse de l’écologiste non-violent est encore plus solide que ce que les travaux antérieurs le laissaient penser, puisque son principal contre-exemple est en fait illusoire. Le cas d’Unabomber est donc « décisif » pour mesurer la pertinence de la Thèse de l’écologiste non-violent. Si une généralisation qui comprend une exception se voit très solide, une généralisation qui n’en recense aucune représente le Graal en sciences sociales. Ainsi, Unabomber n’est pas seulement important comme cas de mise à l’épreuve des théories sur l’écoterrorisme, mais aussi, plus généralement, en tant que figure influente pour les mouvements politiques radicaux contemporains.
Son manifeste La Société industrielle et son avenir, un texte de 35 000 mots, a été publié conjointement dans le Washington Post et le New York Times en septembre 19953. Il a été traduit dans plus d’une douzaine de langues et représente une source d’inspiration et d’idées pour les courants radicaux d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, des anarchistes aux néo-fascistes.
Permis de conduire de Theodore J. Kaczynski en 1978. Wikimedia.
Cet article a pour objectif d’analyser la relation de Kaczynski à l’écologisme, et s’appuie sur des matériaux d’archive jusqu’ici inexploités, issus de la Joseph A. Labadie Collection (University of Michigan) et de la UNABOM Collection (Pennsylvania Western University). Il démontre que l’idéologie de Kaczynski diffère de l’écologisme tant dans son origine que dans sa structure, et bien que ses idées présentent des affinités avec l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite, elles ne rentrent pas dans ces catégories. Pour autant, l’idéologie de Kaczynski n’est pas une forme idiosyncratique d’écologisme qui appartiendrait à une catégorie à part : presque aucune de ses idées n’est tirée de la pensée écologiste, et ses motivations étaient résolument anti-technologiques, davantage que pro-écologiques. Cependant, la Thèse de l’écologiste non-violent ne s’en sort pas indemne pour autant. Même si Kaczynski n’est pas un contre-exemple crédible, il amène à en identifier d’autres.
L’article est composé de cinq parties. La première décrit l’approche, la méthode et les matériaux d’archive utilisés. La seconde s’intéresse à l’affirmation courante selon laquelle Kaczynski n’aurait pas réellement agi au nom des idées qu’il défend dans son manifeste. Cette thèse, si elle se vérifiait, offrirait un raccourci vers la conclusion d’une absence de motivation écologiste à sa violence, cependant elle ne résiste pas à l’examen des faits. Les trois dernières parties évaluent les liens supposés de Kaczynski avec trois idéologies environnementalistes : l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite. Quant à la conclusion, elle réévalue la Thèse de l’écologiste non-violent à la lumière de l’affaire Unabomber et tire des conséquences plus larges pour l’étude des idéologies politiques et de la violence politique.
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Analyser rigoureusement l’idéologie
Dans mon étude des idéologies, j’adopte une double approche qui combine ce que le politiste Michael Freeden appelle une analyse « morphologique » avec une analyse « génétique » de leur origine intellectuelle4. Une idéologie peut être analysée morphologiquement, selon la configuration des concepts qu’elle mobilise, ou génétiquement, selon la filiation intellectuelle dans laquelle elle s’inscrit. Cette double approche saisit deux manières par lesquelles les revendications d’identité idéologique sont généralement formulées et comprises.
Pour éviter des redécoupages lexicaux, je commence avec une définition pratique de l’écologisme, volontairement trop large : l’écologisme est une famille d’idéologies dont la préoccupation principale est l’écologie ou la nature non humaine. Cette définition comprend aussi bien des types anthropocentriques d’écologisme, préoccupés par la préservation des « ressources naturelles » pour le bénéfice des êtres humains, que des types d’écologisme écocentriques qui attribuent une valeur intrinsèque à la nature non humaine. Afin de poser des repères approximatifs, une idéologie peut donc être provisoirement considérée comme « écologiste » si sa préoccupation principale est l’écologie ou la nature non humaine.
Cependant, des analyses morphologiques et génétiques sont nécessaires pour se prononcer sur certains cas ambigus tels que celui d’Unabomber. Au lieu de simplement évaluer si l’idéologie de Kaczynski correspond à une définition arbitraire (et inévitablement contestable) de l’écologisme, il est plus constructif de comparer son idéologie à celles qui ont été largement reconnues comme écologistes, tant par leurs défenseurs que par d’autres.
Mon évaluation de la relation de Kaczynski avec l’écologisme se base donc sur des critères aussi bien morphologiques que génétiques : (1) la force ou la faiblesse des similitudes conceptuelles entre son idéologie et les idéologies écologistes auxquelles elle a été assimilée (c’est-à-dire l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite) ; et (2) la force ou la faiblesse des liens intellectuels et historiques de Kaczynski à la tradition écologiste (c’est-à-dire le fait que ses idées proviennent de sources écologistes ou pas).
Effet personnel de Theodore Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.
Maladie mentale et duplicité
Selon le juriste Michael Mello, principal expert du cas Unabomber, « les preuves selon lesquelles Theodore Kaczynski souffrirait de schizophrénie paranoïde, ou de toute autre maladie mentale réelle et grave, sont étonnamment faibles. À moins de considérer que les idées anti-technologiques, la volonté de tuer pour elles, et un mode de vie reclus constituent une maladie mentale. »5 Après avoir longuement échangé avec lui, Mello conclut que Kaczynski « n’était pas un poseur de bombes fou, c’était un poseur de bombes d’une inquiétante lucidité »6. James Q. Wilson, ancien président de l’American Political Science Association, soutient que le manifeste d’Unabomber constitue à lui tout seul la preuve solide que Kaczynski était sain d’esprit.
« Rien dans ce manifeste ne s’apparente à l’œuvre d’un homme fou. Ses mots sont clairs, précis et calmes. Sa pensée est subtile et soigneusement développée, très loin de toute ressemblance avec les revendications violentes ou les thèses irrationnelles qu’une personne démente pourrait produire. […] Si c’est l’œuvre d’un homme fou, alors les écrits de bien des philosophes de la politique (Jean-Jacques Rousseau, Tom Paine, Karl Marx…) ne sont guère plus sains d’esprit. »7
Après avoir longuement échangé avec lui, le juriste Michael Mello conclut que Kaczynski « n’était pas un poseur de bombes fou, c’était un poseur de bombes d’une inquiétante lucidité ».
L’objectif de Wilson n’était certainement pas de défendre les idées de Kaczynski, et ce n’est pas non plus mon intention. L’auteur Kirkpatrick Sale affirme que Kaczynski « n’a rien d’un écologiste » : « son intérêt envers la nature est entièrement utilitariste (comme ajouter un autre petit mécanisme à une bombe pour s’assurer qu’elle fonctionne) »8. De la même manière, le philosophe Alston Chase soutient que son idée de « nature sauvage » était « au mieux, ajoutée après coup », et « plus probablement une tentative cynique de gagner des soutiens pour sa révolution »9. Chase fait remarquer que l’essai de Kaczynski Progress Versus Liberty (1972), anticipe nombre des idées clés de son manifeste mais ne mentionne jamais la nature)10. Il conclut que « Kaczynski avait peint son message en vert » seulement « parce qu’il pensait que cela rendrait son manifeste plus populaire »11. Si c’est exact, alors Kaczynski peut aisément être exclu de la catégorie des écologistes.
Le problème avec le raisonnement de Chase, c’est que sa chronologie est incomplète. L’idée de nature sauvage (wild nature) apparaît dès les premiers écrits connus de Kaczynski, même avant Progress Versus Liberty. Dans une lettre de février 1969 adressée à la Wilderness Society, il prévient que l’utilisation grandissante de la nature pour les loisirs « va entraîner un besoin croissant d’intervention et de contrôle scientifique sur les espaces sauvages ». Au final, regrette-t-il, « ils ne seront pas du tout sauvages, puisque tous les aspects de ces espaces seront sous contrôle humain »12. Une interprétation similaire du caractère sauvage (wildness) figure dans l’essai de Kaczynski Progress Versus Wilderness (1979)13. Il y cite l’historien de l’environnement Roderick Nash en définissant « le caractère sauvage » comme « ce qui n’est pas contrôlé par la société organisée »14. Cette idée est ensuitereformulée sous les termes de « nature sauvage » (wild nature) dans son manifeste de 1995 : « les aspects du fonctionnement de la Terre et de ses êtres vivants qui sont indépendants de l’intervention humaine et éloignés de toute interférence et contrôle humains »15. Loin d’être une idée ajoutée après coup, le concept de nature sauvage apparaît dans les écrits de Kaczynski plus de 25 ans avant le manifeste d’Unabomber.
La cabane de Theodore Kaczynski entourée d’une clôture érigée par le FBI après son arrestation en 1996. Wikimedia.
Dans une note de son journal de janvier 1985, Kaczynski évoque brièvement Le Gang de la clef à molette : « L’attitude de M. Abbey est similaire à la mienne sous certains aspects, même si elle n’est pas identique »16. Une différence majeure réside dans le fait qu’Abbey ne tolère pas la violence envers les êtres humains, conformément à la Thèse de l’écologiste non-violent. La voix de la raison du Gang de la clef à molette, Dr Sarvis, réprimande plusieurs fois son camarade impétueux, George Hayduke, alors qu’il s’apprête à sortir son arme17. Kaczynski exprime une idée similaire dans Progress Versus Wilderness : « les espaces sauvages offrent l’opportunité précieuse de faire l’expérience du sauvage »18. La préoccupation centrale du manifeste d’Unabomber est « la liberté », au sens de la capacité de vivre en accord avec la nature humaine sauvage ou les instincts humains naturels19.
Loin d’être une idée ajoutée après coup, le concept de nature sauvage apparaît dans les écrits de Kaczynski plus de 25 ans avant le manifeste d’Unabomber.
Lorsque Kaczynski écrit dans son journal qu’il rejette « le culte de la nature ou des espaces sauvages »20, le terme important est « culte ». Il rejetait les conceptions spirituelles de la nature et les visions idéalisées d’une nature préservée des humains21. Dans la « nature sauvage » (wild nature) de Kaczynski, « sauvage » est le terme dominant : la liberté permise par un environnement est plus importante que le fait qu’il soit intact ou non. Dans une lettre de 2004, il défend que l’« on peut mieux faire l’expérience de la nature sauvage sur un terrain abandonné ou négligé (même s’il s’agit d’un terrain ravagé par l’exploitation forestière ou minière) que dans des espaces sauvages soigneusement préservés comme les parcs nationaux. » Alors que les visiteurs d’un parc national sont soumis à des règles et à une surveillance, les gens peuvent vivre librement sur des friches : « on peut ramasser des plantes comestibles, tuer de petits animaux pour se nourrir, cuisiner sur un feu en plein air, construire un abri avec des matériaux naturellement disponibles à l’endroit que l’on veut… bref, on peut se libérer de ses chaînes »22. La chasse et la cueillette étaient la façon pour Kaczynski de vivre en accord avec sa conception de la nature sauvage, « libéré de ses chaînes » et réintégré à la chaîne alimentaire.
En résumé, l’argument selon lequel les passages « écologistes » du manifeste d’Unabomber sont uniquement rhétoriques ne tient pas face à un examen approfondi. Les écrits étudiés montrent que Kaczynski était sincèrement attaché à la « nature sauvage » – un concept qu’il a emprunté à Roderick Nash, un célèbre historien de l’environnement. Et les passages de son journal qui semblent contraires à l’écologisme font en fait écho à des thématiques issues de la littérature écologiste radicale.
« L’écologie radicale » est une catégorie fourre-tout pour les activistes écologistes qui rejettent les visions anthropocentriques de la société moderne. Bien que leurs tactiques et positions philosophiques varient, ce qui unit les écologistes radicaux, c’est qu’ils défendent la valeur intrinsèque de la vie non humaine. Du temps de Kaczynski, le groupe écologiste radical le plus important était Earth First!, fondé en 1980 et dirigé par Dave Foreman, un ancien lobbyiste pour la Wilderness Society. Les activistes d’Earth First! étaient connus pour leur utilisation du « monkeywrenching »23, ou sabotage de petite échelle, pour empêcher des opérations d’exploitation forestière, et nombre de leurs détracteurs les qualifiaient d’« écoterroristes »24.
Effets personnels de Theodore Kaczynski. Photo prise par le FBI en 1996. Wikimedia.
Kaczynski est souvent considéré comme un écologiste radical. Les journalistes ont supposé pendant longtemps qu’il était inspiré ou encouragé par des groupes comme Earth First!. Deux éléments rendent ces affirmations plausibles. Premièrement, Kaczynski a lu des publications d’écologie radicale, y compris Earth First! Journal et Live Wild or Die – dont il a apparemment utilisé des informations pour sélectionner certaines des cibles de ses colis piégés. Deuxièmement, l’antithèse centrale du manifeste d’Unabomber – « la nature sauvage » en opposition à « la société industrielle » – était un élément dominant du discours de l’écologie radicale des années 80. Comme l’admet Kaczynksi, « les écologistes radicaux adoptent déjà une idéologie qui exalte la nature et s’oppose à la technologie », même s’il est à noter qu’il ne se considérait pas comme l’un des leurs25.
Il s’avère que Kaczynski n’a emprunté que très peu de ses idées aux écologistes radicaux. Il n’avait entendu parler ni d’Arne Naess ni de Georne Sessions, les pionniers intellectuels de l’écologie profonde, avant son arrestation26. Et il n’a eu connaissance de l’existence d’Earth First! qu’en 1987, environ sept ans après que le groupe a vu le jour27. À ce moment-là, cela faisait près de dix ans qu’il menait ses attaques aux colis piégés, et il avait développé sa propre idéologie28. Il était attiré par la littérature écologiste radicale car elle exprimait des points de vue anti-industriels qu’il avait déjà.
Comme je l’ai démontré, le concept de nature sauvage de Kaczynski comporte un réel lien intellectuel et historique avec l’écologisme. Cependant, le fait que l’idéal qu’il s’était fixé était « la nature sauvage » ne fait pas de lui un écologiste, de même que sa défense de « la liberté » ne fait pas de lui un progressiste (liberal). Parce que des ressemblances terminologiques cachent souvent des différences conceptuelles : « des mots identiques peuvent dissimuler des clivages conceptuels et comportementaux indépassables »29. La vision de la nature sauvage de Kaczynski n’était pas la même que celle des écologistes radicaux, et elle s’imbriquait dans une configuration de concepts très différente.
Le fait que l’idéal que Kaczynski s’était fixé était « la nature sauvage » ne fait pas de lui un écologiste, de même que sa défense de « la liberté » ne fait pas de lui un progressiste.
Les écologistes radicaux ont tendance à considérer la nature comme un équilibre harmonieux entre des organismes et des espèces. Comme l’observe le politiste Mathew Humphrey, « L’écologie scientifique est généralement mobilisée pour montrer l’intérêt de la symbiose et de la coopération mutuelle (les écologistes sont plus kropotkiniens que darwinistes) »30. En ce qui concerne Earth First!, leur concept de « nature sauvage » s’insérait dans la vision spirituelle du monde de l’écologie profonde, qui met en avant la symbiose, la diversité et l’égalité (Naess 1977). Kaczynski, quant à lui, interprétait « la nature sauvage » (qui comprend la nature humaine) dans des termes darwiniens, comme le produit d’une lutte pour la survie compétitive et souvent violente. « L’homme ayant été un chasseur ces derniers millions d’années », s’interrogeait-il dans une lettre à son frère en 1985, « il est possible que, comme n’importe quel autre animal prédateur, il ait une sorte d’“instinct de tueur” »31. Comme le laisse entendre Mathew Humphrey, la différence entre les visions kropotkinienne et darwiniste de la nature réside dans ce qui est mis en avant32. Bien que certains écologistes radicaux invoquent des idées darwiniennes, ils arrivent cependant généralement à des conclusions kropotkiniennes. Par exemple, alors que l’écologue et écologiste Aldo Leopold a emprunté nombre de ses idées sur l’écologie à Darwin33, son « éthique de la terre » insiste sur le rôle de l’interdépendance et sur le potentiel de la coopération dans la nature34. Là où Leopold voyait une « communauté biotique », Kaczynski voyait une bataille pour la survie.
L’intérieur de l’habitation de Kaczynski lors de son arrestation en 1996. Photographie du FBI. Wikimedia.
La conception hyper-darwinienne de la nature chez Kaczynski aide à mieux comprendre pourquoi il était en désaccord avec les écologistes radicaux sur la question de la violence. Comme l’observe le spécialiste d’éthique environnementale Bron Taylor, les écologistes radicaux partagent « des sentiments religieux généraux – que la terre et toute vie sont sacrées – qui diminuent la possibilité que les activistes se livrent à la violence terroriste »35. Leur engagement envers le caractère sacré de la vie forme une barrière idéologique qui les dissuade de tuer des gens. Pour cette raison, leurs modes d’action caractéristiques sont le sabotage et la désobéissance civile36. Dave Foreman, d’Earth First!, implorait les saboteurs écologistes de ne jamais faire de mal à des êtres vivants : « Saboter, c’est résister de manière non-violente à la destruction de la biodiversité et des espaces sauvages. Ce n’est jamais dirigé contre les êtres humains ou d’autres formes de vie »37. Même l’Earth Liberation Front (ELF), qui était connu pour ses attaques à la bombe incendiaire contre l’industrie, respectait ce principe à la lettre : « ELF se considère comme étant une organisation non-violente puisqu’aucun humain n’a été blessé à la suite des actions du groupe »38. Quelques groupes écologistes radicaux, comme Deep Green Resistance, ont affirmé que la violence létale était justifiée et même nécessaire pour empêcher une catastrophe écologique mondiale39. Mais aucun, jusqu’à présent, ne semble être passé à l’acte malgré cette rhétorique belliqueuse. Dans sa lettre de 1995 au New York Times, Kaczynski a lui-même reconnu que « les écologistes radicaux commettent des sabotages » mais, contrairement à lui, « leur très grande majorité est opposée à la violence envers les êtres humains »40.
Comme l’écrit Taylor, il n’y a « pas de preuve que Kaczynski partageait le sentiment, si répandu dans les sous-cultures écologistes radicales, que la vie mérite le respect et que la terre est sacrée »41. Même si Taylor a raison d’y voir une différence idéologique profonde, elle est plus subtile que ce qu’il suggère. « Oui, j’ai un grand respect pour la vie, entendue comme la totalité de la vie sur Terre », écrivait Kaczynski dans une lettre révélatrice42. Cependant il ajoutait que « la mort et le fait de tuer font partie de la vie dans sa totalité. » Alors que les représentations kropotkiniennes de la nature ont fait naître chez les écologistes radicaux une éthique de la non-violence, la vision hyper-darwinienne de Kaczynski a servi à naturaliser et à justifier sa violence. Comme il l’écrivait dans une autre lettre, « Les humains à l’état sauvage constituent une des espèces les plus violentes. […] une certaine dose de violence est naturelle dans la vie humaine »43.
Dans l’ensemble, il y a peu de liens intellectuels ou de ressemblances conceptuelles entre l’idéologie de Kaczynski et l’écologie radicale. Bien que ces dernières partagent l’utilisation du terme « nature sauvage », des mots identiques peuvent cacher une différence conceptuelle majeure. De plus, le concept de nature sauvage de Kaczynski est intégré à un réseau de concepts différent. Aucun des trois concepts clés du manifeste d’Unabomber (« le processus de puissance », « activité de substitution », et « sur-socialisation ») ne proviennent de la pensée écologiste44.
Alors que les représentations kropotkiniennes de la nature ont fait naître chez les écologistes radicaux une éthique de la non-violence, la vision hyper-darwinienne de Kaczynski a servi à naturaliser et à justifier sa violence.
« Le processus de puissance » résume la vision de la nature humaine de Kaczynski : « un être humain a besoin d’objectifs dont la réalisation demande un effort, et il doit avoir un taux de succès raisonnable face à ces objectifs »45. Dans les sociétés « primitives », les êtres humains satisfaisaient leur besoin de processus de puissance en luttant « pour obtenir les nécessités matérielles d’existence : la nourriture, l’eau, l’habillement et l’abri rendus nécessaires par le climat »46. Depuis que l’industrialisation a réduit la lutte pour la survie à un effort insignifiant, du moins dans les « pays “avancés” », les gens essaient de satisfaire leur besoin de processus de puissance au travers d’« activités de substitution, » tels que les loisirs, le sport, la recherche et l’activisme47. Kaczynski affirme que « ces formes artificielles de processus de puissance sont insuffisantes, » ce qui explique pourquoi les sentiments d’absurdité et d’aliénation sont si répandus dans la société moderne48. De plus, le processus de pouvoir est entravé par la « sur-socialisation », ou l’inculcation excessive de normes sociales. De nombreuses pulsions et tendances humaines (la haine, la colère, la violence et le népotisme) doivent être réprimées, car elles perturbent le fonctionnement des organisations complexes et des systèmes de production. Pour les personnes « sur-socialisées », qui ont profondément intégré les normes d’égalité, d’impartialité et de non-violence, « essayer de penser, ressentir et agir moralement représente un lourd fardeau » et « génère un sentiment de contrainte et d’impuissance »49. Kaczynski attribue donc les problèmes psychologiques prépondérants de la société moderne – de la dépression et l’anxiété aux troubles alimentaires et à la toxicomanie – au fait que « la société demande aux gens de vivre dans des conditions radicalement différentes de celles avec lesquelles l’espèce humaine a évolué »50.
Effet personnel de Ted Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.
Alors que les écologistes radicaux s’opposent aux technologies modernes pour des raisons écologiques, Kaczynski s’opposait aux technologies modernes avant tout pour des raisons évolutionnaires/psychologiques. Il a lui-même reconnu cette différence dès le début. Dans un premier temps, ne voyant pas d’autre endroit où il pourrait trouver des personnes radicales anti-tech, il a essayé d’en rencontrer dans des groupes écologistes. Kaczynski a correspondu avec Friends of the Earth durant les années 70 : « pas parce que je pense qu’une telle organisation serve à quelque chose », écrivait-il dans son journal, « mais parce qu’il pourrait y avoir une chance que je rencontre quelques personnes de cette organisation qui partagent mes idées anti-technologiques »51. Avec la même motivation utilitariste, il a écrit un essai intitulé « Suggestions pour les membres d’Earth First! de la part de FC »52. Son objectif était de persuader les militants d’Earth First! que le problème était la technologie même, et que la préservation des espaces sauvages n’était qu’un détail. Il présentait ses arguments comme des conseils stratégiques : « tant que l’on se bat seulement pour des problématiques écologiques ou liées aux espaces sauvages, on lutte de manière défensive […]. Pour lutter de manière offensive, il faut sortir de ce piège et attaquer les structures qui font tourner le système »53. Kaczynski affirmait que « la revue d’Earth First! devrait consacrer au moins la moitié de son contenu à des questions centrées sur le développement du système industriel et technologique » – en particulier « le génie génétique », « la technologie informatique » et « la propagande »54. Derrière le prétexte de proposer des conseils stratégiques, il essayait visiblement de dévier le groupe de ses objectifs écologiques pour l’amener vers des objectifs anti-technologiques.
Par la suite, Kaczynski arrêta d’essayer de convertir les écologistes radicaux et commença plutôt à accentuer les différences entre son idéologie et la leur. Dans son livre de 2016, La Révolution anti-tech, il encourageait ses sympathisants à se forger une identité distincte : « S’il y a un mouvement duquel les organisations anti-tech doivent se séparer définitivement, c’est bien l’écologie radicale ; ainsi que l’anarcho-primitivisme » (Kaczynski 2016, 167). Bien qu’il puisse exister des raisons stratégiques pour qu’une organisation anti-tech travaille avec des groupes écologistes radicaux (« pour attirer des recrues », « pour propager les idées anti-tech », pour « l’entraînement et l’expérience, » ou « pour noyauter un groupe écologiste radical », comme ce que voulait faire Kaczynski avec Earth First!), les membres de l’organisation anti-tech « devront garder en tête que leur but, en travaillant avec des écologistes radicaux, est uniquement de faire gagner des avantages à l’anti-technologie »55.
Au milieu des années 90, les commentateurs politiques conservateurs ont étiqueté Kaczynski comme écologiste car c’était le moyen le plus facile de ternir l’image de leurs adversaires politiques.
Même s’il est aisé de comprendre comment Kaczynksi a pu être pris pour un écologiste radical, cette perception tient plus d’une fabrication délibérée que d’une erreur honnête. Au milieu des années 90, les commentateurs politiques conservateurs l’ont étiqueté écologiste car c’était le moyen le plus facile de ternir l’image de leurs adversaires politiques. Après l’attentat au camion piégé de Timothy McVeigh, un extrémiste anti-gouvernement, à Oklahoma City en avril 1995, la gauche américaine accusa le Parti Républicain et la National Rifle Association56. En septembre 1995, quand La Société industrielle et son avenir fut publié, la droite répliqua en accusant les écologistes des attaques d’Unabomber. Tony Snow, qui était alors présentateur de Fox News Sunday et avait écrit des discours de George H. W. Bush dans le passé, a comparé Kaczynski à Al Gore, alors Vice-Président : « ce qui est le plus renversant c’est combien [le manifeste] fait penser au livre d’Al Gore, Sauver la planète Terre »57. Beaucoup prirent le train en marche et rendirent la gauche, de manière générale, et les écologistes en particulier, responsables des attaques d’Unabomber58. L’étiquetage de Kaczynski comme « écoterroriste » est, en grande partie, un vieux poncif politique des années 1990.
Objets trouvés sur la propriété de Theodore Kaczynski dans le Montana. Photographie du FBI. Wikimedia.
Écologie libertaire
Dans ses communiqués liés aux attaques, Kaczynski se considérait comme un anarchiste, sans préfixe ni adjectif. Comme il l’expliquait dans sa lettre d’avril 1995 au New York Times, « Nous nous considérons anarchistes parce que nous voudrions, idéalement, décomposer toute la société en de toute petites unités, complètement autonomes »59. L’importance de l’autonomie et de la décentralisation, combinée avec l’idéal de « nature sauvage », évoque l’écologie libertaire (green anarchism) ou l’anarcho-primitivisme. En effet, certains écologistes libertaires ont d’abord reconnu en Unabomber l’un des leurs. John Zerzan, un anarcho-primitiviste influent basé à Eugene, en Oregon, est devenu l’un des plus fervents défenseurs de Kaczynski, ainsi qu’un de ses plus proches confidents60.
Placée dans la catégorie de l’anarchisme, la violence de Kaczynski est d’une certaine manière plus lisible. Bien que la plupart des anarchistes contemporains rejettent la violence, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe les anarchistes étaient connus pour assassiner des gens à la bombe. La série d’attaques d’Unabomber ressemble à un retour à la « propagande par le fait ». Comme l’écrit Taylor, « le mouvement anarchiste fournit un meilleur terreau pour les tactiques violentes que les mouvements qui s’identifient principalement à l’écologie radicale »61. Cependant, ajoute-t-il, les écologistes libertaires ne semblent pas vouloir aller au-delà de « l’incendie volontaire occasionnel et de la violence (non létale) limitée durant des affrontements avec la police »62. Alors que certains écologistes libertaires soutenaient Kaczynski en tant que prisonnier politique, la critique de Zerzan à propos des attaques d’Unabomberrésumait un sentiment partagé dans le mouvement : « Envoyer des colis piégés dans le but qu’ils touchent les agents aux manœuvres de la catastrophe actuelle est trop aléatoire. Des enfants, des facteurs ou d’autres personnes risquent d’être tués. Même si l’on légitimait le fait de s’attaquer au carnage des hautes technologies en terrorisant leurs premiers architectes, il est injustifiable de faire des victimes collatérales »63. La série d’attaques à la bombe de Kaczynski était hors des pratiques de l’écologie libertaire. Comme avec l’écologie radicale, cette différence tactique est le signe de divergences idéologiques plus profondes.
La flûte à bec de Ted Kaczynski trouvée dans son logement en 1996. Photographie du FBI. Wikimedia.
Les liens intellectuels entre Kaczynski et l’anarchisme sont donc encore plus faibles que ses liens avec l’écologie radicale. Il semble n’avoir lu aucun des auteurs majeurs de la tradition anarchiste, comme Pierre-Joseph Proudhon, Mikhaïl Bakounine, Pierre Kropotkine, Rosa Luxemburg, Emma Goldman, Alfredo Bonanno ou Errico Malatesta. Kaczynski n’entendit parler de Zerzan qu’après son arrestation64. Seul un anarchiste identifiable (bien qu’atypique) apparaît de manière significative dans ses traces écrites : Jacques Ellul, un sociologue français souvent qualifié d’anarchiste chrétien. Kaczynski a emprunté beaucoup de ses idées à Ellul65. Mais il n’avait lu encore aucun de ses livres sur l’anarchisme lorsqu’il a écrit son manifeste : seulement ceux sur la technologie, la propagande, et la révolution64. Quelle que soient les raisons de son identification à l’anarchisme, les liens de Kaczynski avec la tradition anarchiste sont ténus, comme il le reconnaissait dans sa lettre de juin 1995 au New York Times : « Si nous avons décidé de nous qualifier anarchistes, ce n’est pas dans le but de nous associer avec un quelconque groupe ou mouvement anarchiste mais seulement parce qu’il nous semblait nécessaire de nous trouver une étiquette, et “anarchiste” était la seule qui semblait convenir »66.
Kaczynski partageait le mépris des anarchistes pour « les grandes organisations », telles que les États et les entreprises, ainsi que leur préférence pour une société en « petits groupes »67. Il pensait, comme c’est le cas de nombreux écologistes libertaires, que la vie dans les sociétés « primitives » était plus authentique et épanouissante que la vie moderne68. Mais derrière ces points de convergence généraux se cachent bien d’autres différences fondamentales.
Quelle que soient les raisons de son identification à l’anarchisme, les liens de Kaczynski avec la tradition anarchiste sont ténus. Derrière des points de convergence généraux se cachent des différences fondamentales.
Premièrement, Kaczynski n’utilisait pas le vocabulaire conceptuel de l’anarchisme. Les termes clés du lexique anarchiste, tels qu’« entraide », « oppression », « domination », « exploitation » et « solidarité » sont étonnamment absents de ses écrits. Seul un de ses concepts clés trouve un équivalent approximatif dans le discours anarchiste : l’idée de « sur-socialisation » de Kaczynski, comme celle de « domestication » des anarcho-primitivistes, décrit un état dans lequel la nature humaine authentique aurait été socialement éliminée. Ses deux autres concepts clés – « processus de puissance » et « activité de substitution » – n’ont pas d’équivalent dans le vocabulaire anarchiste.
Deuxièmement, alors que l’égalité est au cœur de l’anarchisme, elle ne fait même pas partie des idées secondaires de Kaczynski. Les seules fois où il traite de questions d’inégalité ou d’injustice sociale dans son manifeste, c’est pour s’en moquer ou les catégoriser de « progressistes » et « réformistes »69. De plus, la révolution avant-gardiste que propose Kaczynski, dirigée par « un petit cercle de personnes profondément engagées »70, s’oppose fortement à l’ethos égalitaire et participatif de l’anarchisme. La rédaction de la revue Green Anarchist a décrit sa théorie révolutionnaire de « désagréablement élitiste »71. D’autres anarchistes allèrent jusqu’à la juger « autoritaire ».
L’intérieur de l’habitation de Kaczynski lors de son arrestation en 1996. Photographie du FBI. Wikimedia.
Troisièmement, Kaczynski définissait son ennemi bien plus précisément que ne le font les écologistes libertaires. Son but était de détruire « le système industriel et technologique », au sens d’un assemblage interconnecté de machines et de techniques72. Si son concept du « système » est large (englobant tout, des ordinateurs et réfrigérateurs aux techniques publicitaires et au management), le concept de « civilisation » des écologistes libertaires est encore plus vaste. Pour eux, la technologie n’est qu’une facette de « la civilisation », et le racisme, le sexisme, le colonialisme et une multitude d’autres formes de domination ont tout autant d’importance73.
Kaczynski s’est brouillé avec les écologistes libertaires principalement à cause d’un désaccord sur ces sujets « gauchistes ». « Si vous pensez que les droits des femmes, des personnes noires, des homosexuels, des animaux, etc., etc., etc., etc. sont plus importants que de se débarrasser du techno-système », critiquait Kaczynski à l’adresse de Zerzan, « alors je vous suggère de vous en tenir à ces questions et de laisser le problème de la technologie aux personnes qui le prennent au sérieux ». Zerzan rétorqua qu’« il doit toujours y avoir une critique fondamentale de toute forme de lecture qui réduirait tout à une seule problématique », en insistant sur le fait que « les oppressions et les problématiques sont liées les unes aux autres »74. De la même manière, Starcross affirma dans Green Anarchist que les actions de Kaczynski « ne servent finalement à rien » car elles « proviennent d’une critique du pouvoir partielle »75.
Même si Kaczynski était de toute évidence primitiviste, il n’a jamais été anarcho-primitiviste76. Il finit par regretter de s’être déclaré anarchiste : « Je n’aime vraiment pas voir La Société industrielle et son avenir associé à l’anarchisme. Quand je l’ai écrit, j’ai adopté une identité anarchiste car je pensais qu’il serait utile d’y mettre une étiquette politique connue. C’était une grosse, grosse erreur ! ». « À ce moment-là », ajoutait-il, Kaczynski ne connaissait « que peu de choses sur l’anarchisme en tant que mouvement politique »77. De nombreux anarchistes ont, pour leur part, fini par considérer Kaczynski comme un réactionnaire. Un journal anarchiste de Détroit, le FifthEstate, dénonça notamment « les propos fascistes » de Kaczynski à propos de la gauche et ses « écrits racistes et machistes », résumant un sentiment partagé dans le mouvement78.
Effet personnel de Ted Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.
Écologie de droite
Étant donné son aversion pour la gauche et son appel à un retour à la nature, on peut vraisemblablement considérer Kaczynski comme un écologiste de droite, voire un véritable écofasciste. Il a eu une influence majeure sur l’extrême-droite, notamment sur ses courants « écolo ». Pentti Linkola, l’un des écofascistes les plus importants, a loué le « modèle de société alternativeplanifié et bien pensé » de Kaczynski79.
Une fois catégorisée dans l’écologie de droite, son utilisation de la violence létale ne semble plus exceptionnelle. « La seule chose qui est efficace, qui affaiblit et secoue l’ordre actuel voué à la destruction du monde, est l’extrême violence », a notoirement déclaré Linkola80. Plusieurs attaques mortelles ont récemment été commises par des écofascistes auto-proclamés, telles que la fusillade dans une mosquée à Christchurch (Nouvelle-Zélande) en 2019, celle de Walmart à El Paso (Texas) en 2019 également, et celle du supermarché de Buffalo (état de New York) en 202281.
Étant donné son aversion pour la gauche et son appel à un retour à la nature, on peut vraisemblablement considérer Kaczynski comme un écologiste de droite. Mais cette interprétation se révèle fragile lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses influences intellectuelles.
C’est l’historien Peter Staudenmaier qui a développé l’interprétation la plus élaborée du lien de Kaczynski à l’écologie de droite82. Il place le manifeste Unabomber dans le contexte d’une « pensée anti-industrielle et proto-écologique de la droite allemande »83. Il soutient que Kaczynski appartient à la tradition de la « Kulturkritik et Zivilisationskritik de droite, la critique réactionnaire de la civilisation en tant que telle », dans la lignée des penseurs conservateurs tels que Ludwig Klages, Oswald Spengler et Friedrich Georg Jünger84. S’il n’était pas vraiment écofasciste, il n’en demeure pas moins une figure de l’écologie de droite.
L’interprétation inscrivant Kaczynski dans l’écologie de droite se révèle fragile lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses influences intellectuelles. Il n’y a aucune preuve qu’il ait lu, ou même eu connaissance, de Klages, Spengler ou Jünger. (Il connaissait Martin Heidegger, la principale figure de la droite proto-écologiste allemande, mais le détestait. Kaczynski aurait été furieux lorsque son frère, David, est « devenu un adepte » de Heidegger85). Comme l’admet Staudenmaier, les affinités qu’il identifie chez Kaczynksi « ne relèvent pas d’une influence idéologique directe ; il y a peu d’indices laissant supposer qu’il connaissait cette littérature »86.
Textes manuscrits de Ted Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.
En réalité, il existe une multitude d’informations directes sur les lectures de Kaczynski sur une période de plus de 50 ans. Les archives ne montrent aucun lien clairement défini entre Kaczynski et la droite proto-écologiste allemande, et encore moins de filiation intellectuelle directe. Sa critique de la technologie découle principalement du sociologue français Jacques Ellul, une personnalité reconnue à gauche, qui considérait Marx comme l’une de ses principales sources d’inspiration. Quant à sa conception rudimentaire de la nature humaine et de la liberté, Kaczynski l’a trouvée non pas dans la pensée politique conservatrice, mais dans la vulgarisation scientifique. Ses concepts de « processus de puissance » et d’« activités de substitution » découlent du zoologiste britannique Desmond Morris et du psychologue étasunien Martin Seligman, tandis que sa notion de « sur-socialisation » semble avoir été empruntée au biologiste français René Dubos44. Ce qui frappe chez Kaczynski, c’est le peu de connaissances et d’intérêt qu’il semble avoir eu pour l’influente et vaste tradition allemande de la critique technologique.
Sa critique de la technologie découle principalement du sociologue français Jacques Ellul, une personnalité reconnue à gauche, qui considérait Marx comme l’une de ses principales sources d’inspiration.
Pour ce qui est de rendre compte de la morphologie idéologique de Kaczynski, l’interprétation de l’écologie de droite n’est pas plus satisfaisante. Les écologistes de droite se tournent vers lui à cause d’affinités évidentes : le respect de la nature, l’opposition à la technologie moderne et le mépris pour la gauche. Cependant, il manque à l’idéologie de Kaczynski deux des éléments caractéristiques de l’écologie de droite. Tout d’abord – et c’est le plus important – Kaczynski rejetait les idées de suprématie raciale et de solidarité nationale qui sont au cœur de l’écologie de droite. Ce qui inquiétait [le philosophe allemand] Oswald Spengler à propos de la technologie moderne, c’était que les « races de couleur » ne l’utilisent pour renverser la domination « des races blanches », comme l’avait fait le Japon pendant la guerre russo-japonaise de 1904-190587.
Kaczynski se moquait de ces peurs de domination étrangère, les qualifiant d’« hystériques » : « Nom d’un robot ! Le ciel va nous tomber sur la tête si les Japonais vendent plus de voitures que nous ! »88. Il admettait qu’essayer de renverser le système technologique aux États-Unis pourrait permettre aux « méchantes dictatures comme la Chine, le Vietnam ou la Corée du Nord » de dominer les États-Unis grâce à leurs technologies intactes. Cependant cela ne l’inquiétait guère car il ne voyait que peu de différences entre une forme de société technologique et une autre. Il a même suggéré qu’« un système industriel contrôlé par des dictateurs pourrait être préférable, parce que les systèmes contrôlés par des dictateurs se sont généralement montrés inefficaces ; ainsi, ils sont plus facilement renversables » – « Regardez Cuba, par exemple »89. « Le nationalisme est un puissant promoteur de la technologie », avertissait Kaczynski, car la compétition internationale et le conflit conduisent à la course à l’armement technologique90.
Intérieur de l’habitation de Ted Kaczinsky avec sa machine à écrire. Photo prise par le FBI en 1996. Wikimedia.
Deuxièmement, alors que le contrôle démographique est central dans l’écologie de droite, Kaczynski considérait que la surpopulation n’était qu’un problème secondaire, voire une source de distraction vis-à-vis du problème de la technologie. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’avertissement de Spengler à propos des « innombrables mains des races de couleur » a laissé place à des formes de néomalthusianisme plus subtilement racistes91. L’écologue et eugéniste étasunien Garrett Hardin est connu pour avoir comparé les « nations riches » à des « canots de sauvetage » qui couleraient si l’on autorisait trop de personnes des « nations pauvres » – avec des taux de natalité nettement supérieurs – à monter à bord92. Kaczynski, quant à lui, rejetait le néomalthusianisme. Bien qu’il « préférerait un monde avec seulement un millième de la population actuelle », il ne voyait « la surpopulation [que comme] un symptôme » du problème technologique93.
De plus, Kaczynski soulignait que le contrôle démographique et l’opposition à la technologie moderne n’allaient pas forcément de pair : « il n’y a aucune raison pour que la population ne puisse pas être réduite tout en conservant les technologies modernes. […] L’argument de la surpopulation a moins de chances d’amener les gens à rejeter la technologie qu’à rechercher des moyens plus efficaces de réduire la population mondiale »94. Après tout, la Chine a mis en place sa politique de l’enfant unique durant une période de croissance économique et de développement technologique sans précédent. Kaczynski se méfiait du contrôle démographique car celui-ci était un formidable levier pour plus de technologies médicales et de techniques de contrôle social.
Alarmé que de nombreux écologistes de droite l’aient érigé en icône, Kaczynski écrivit un essai intitulé « L’Écofascisme : Une branche aberrante du progressisme »95. Il y reprochait à la fois aux « progressistes ordinaires » et aux écofascistes d’être « obsédés par la race »96. Il insistait sur le fait que le mouvement anti-tech « doit faire tous les efforts possibles pour limiter les divisions et les différences entre les groupes ethniques », et que « le métissage racial et culturel doit être encouragé »97. Sa critique de l’écofascisme fait écho à celle du progressisme. Quand il écrivit dans son manifeste que « l’objectif unique et primordial doit être l’élimination de la technologie moderne, et qu’aucun autre but ne doit le menacer »98, il a délibérément ratissé large.
Alarmé que de nombreux écologistes de droite l’aient érigé en icône, Kaczynski écrivit un essai intitulé “L’Écofascisme : Une branche aberrante du progressisme”.
La justice sociale était son illustration favorite de la manière dont les autres objectifs « dévient l’attention et l’énergie du but principal »99, mais il appliquait le même principe au nationalisme et à la suprématie raciale. « Il faut être idiot pour viser le nationalisme ou l’ethnonationalisme », sermonnait-il dans une lettre à un correspondant anonyme en 2018. « De tels objectifs ne font que dévier notre attention du seul objectif qui est infiniment plus important que tous les autres mis bout à bout », à savoir, « se débarrasser du système technologique avant qu’il ne se débarrasse de nous ». Il ajoutait qu’il était « fermement opposé à toute notion de “supériorité” ou d’“infériorité” d’ethnies, de races ou de genre », et que « toute entreprisede détruire le système technologique devra, pour être réussie, rassembler toutes les races, groupes ethniques, genres, etc. »100. Pour l’esprit obsessionnel de Kaczynski, le problème du monde moderne était la technologie, et tous ceux qui ne s’en rendaient pas compte – qu’il s’agisse de la gauche, de la droite, des anarchistes ou des fascistes – étaient à jeter dans la même poubelle.
Effets personnels de Theodore Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.
L’idéologie de Kaczynski est avant tout anti-technologie
Quelle était donc la relation de Kaczynski à l’écologie ? L’hypothèse nulle, selon laquelle il n’y aurait pas de lien, ne tient pas face aux documents d’archive. Cependant, Kaczynski correspond difficilement aux trois étiquettes idéologiques écologistes qui lui sont généralement attribuées. Ses idées ne présentent que de faibles affinités morphologiques avec l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite, et elles n’ont que peu de connexions intellectuelles et historiques avec la tradition écologiste. Hormis l’unique exception de « nature sauvage », aucun de ses concepts fondamentaux, ni même secondaires, ne découlent d’influences écologistes. L’idéologie de Kaczynski pourrait être considérée comme une cousine éloignée de l’écologie car elle partage tout de même une certaine parenté intellectuelle avec elle, mais sa structure conceptuelle et ses motivations sont fondamentalement différentes.
Si Kaczynski n’était pas écologiste, alors qu’était-il ? Bien que la résolution de cette question dépasse le cadre de cet article, j’ai déjà esquissé une réponse. Un des éléments caractéristiques de l’idéologie de Kaczynski est qu’elle est avant tout anti-technologique. Alors que de nombreux écologistes libertaires, écofascistes et écologistes radicaux prennent des positions anti-technologiques, ils le font en conséquence d’autres engagements idéologiques. Les écologistes libertaires pourraient être pro-technologie, s’ils pensaient que les nouvelles technologies avaient plus de chance de conduire à l’égalité et à une coexistence harmonieuse avec la nature, qu’à la surveillance, le contrôle social et la domination sur la nature. Les écofascistes pourraient être pro-technologie s’ils pensaient que la technologie pouvait rester dans les mains de leur propre nation et être utilisée pour mettre à l’œuvre un contrôle sélectif de la population. Les écologistes radicaux pourraient être pro-technologie s’ils pensaient que la technologie pouvait résoudre le problème du changement climatique et aider à préserver ce qu’il reste d’espaces sauvages. D’ailleurs, certains libertaires, fascistes et écologistes sont pro-technologie. Alors qu’aucune modification de croyance n’aurait pu rendre Kaczynski favorable à la technologie ; cela aurait exigé un changement fondamental de sa vision du monde. « Il est concevable », admettait volontiers Kaczynski, « que nos problèmes environnementaux (par exemple) soient un jour résolus via une méthode d’ensemble rationnelle ». Il aurait cependant tout de même voulu détruire le système technologique, car la gestion rationnelle de l’environnement est fondamentalement incompatible avec « l’état sauvage » et « la liberté ». C’est ce qui, en résumé, distingue le radicalisme anti-technologique de Kaczynski de nombreuses formes d’écologie.
L’idéologie de Kaczynski pourrait être considérée comme une cousine éloignée de l’écologie car elle partage tout de même une certaine parenté intellectuelle avec elle, mais sa structure conceptuelle et ses motivations sont fondamentalement différentes.
Qu’en est-il de la Thèse de l’écologiste non-violent ? D’une part, Kaczynski n’est pas un contre-exemple crédible à la généralisation du fait que les écologistes ne recourent pas à la violence létale. Il convient mieux de le considérer comme un terroriste anti-technologique que comme un écoterroriste. D’un autre côté, Kaczynski met en lumière un autre type de contre-exemples apparents à la Thèse de l’écologiste non-violent : les écofascistes. On pourrait opposer que ceux-ci ne sont pas non plus de vrais contre-exemples. Comme l’observe Kiernan Christ, leurs motivations et modus operandi semblent plus « fascistes » qu’« éco » : « Au lieu d’attaquer des pipelines ou des barrages hydroélectriques, les “écofascistes” auto-déclarés comme Tarrant [le tireur de Christchurch] attaquent les mêmes types d’endroits et de personnes que les terroristes non-écologistes de droite »101.
Affiche du FBI proposant une récompense pour toute information permettant la capture d’Unabomber.
En tout état de cause, la Thèse de l’écologiste non-violent doit être nuancée avec précaution. Selon les éléments de preuve à disposition, la seule chose qui peut être énoncée en toute confiance est que de nombreux écologistes rejettent fermement l’usage de la violence contre les êtres humains. L’engagement envers une vision égalitaire et harmonieuse de la nature semble être le facteur déterminant. Comme le montre le cas d’Unabomber, toutes les idéologies centrées sur la nature ne sont pas intrinsèquement non-violentes, ni même forcément écologistes. L’interprétation darwinienne de la nature peut aisément être utilisée pour justifier et naturaliser la violence. De plus, comme l’illustre Pentti Linkola, même l’écologie profonde (deep ecology) peut être interprétée d’une façon qui légitime la violence102. Si l’objectif de préserver le maximum de biodiversité est considéré de manière absolue, alors peu importe le nombre d’organismes individuels qui peuvent être tués pour empêcher l’extinction de telle espèce. Si l’on suit la logique impitoyable de Linkola, la vie d’une chouette en voie de disparition a plus de valeur que celles d’un milliard d’êtres humains.
Bien que jusqu’à présent, les activistes écologistes aient été peu disposés à franchir la frontière entre l’écosabotage et l’écoterrorisme, il est possible, et même probable, que certains écologistes auront recours à la violence létale dans le futur. La question de savoir si l’éthique de non-violence restera la règle générale dans le mouvement écologiste dépendra de quelle vision de la nature – coopérative ou compétitive, kropotkinienne ou darwinienne – y prévaudra dans les années à venir.
La question de savoir si l’éthique de non-violence restera la règle générale dans le mouvement écologiste dépendra de quelle vision de la nature – coopérative ou compétitive, kropotkinienne ou darwinienne – y prévaudra dans les années à venir.
Une chose importante que nous enseigne le cas d’Unabomber est que l’analyse contextuelle des idées – l’interprétation de textes dans un contexte historique – est nécessaire mais insuffisante. L’analyse contextuelle est toujours nécessaire car même les preuves les plus solides demandent à être interprétées. L’analyse contextuelle sans preuves tangibles relève cependant de la spéculation. Bien qu’interpréter une appartenance de Kaczynski à l’écologie radicale, l’écologie libertaire ou l’écologie de droite semble cohérent avec le texte de son manifeste et le contexte historique, aucune de ces catégorisations ne résiste à l’analyse des données d’archives. Les nombreuses affirmations concernant le lien de Kaczynski à l’écologie n’ont jamais été que des suppositions et des demi-vérités, souvent proclamées avec un excès de confiance, mais elles sont restées sans contradiction pendant deux décennies car les preuves scientifiques n’avaient pas été mises en lumière.
Le cas d’Unabomber amène à se demander combien d’autres affirmations fausses sur des écrivains – de Platon à Hobbes en passant par Arendt et bien d’autres – demeurent incontestées du fait que les preuves scientifiques n’ont pas été exhumées, ou n’existent plus.
La boîte aux lettres de Ted Kaczynski, dans le Montana. Photo prise par le FBI en 1996. Wikimedia.
Image principale : effets personnels de Theodore Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.
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Theodore J. Kaczynski, 2004. Letter to David Skrbina, January 2. Labadie Collection, University of Michigan, Box 93, Folder 1215, 7 – points de suspension dans le texte original.
Note de la traductrice – Cette expression a été popularisée par le roman d’Abbey cité auparavant, Le Gang de la clef à molette (The Monkey Wrench Gang), suite à une scène où une clef à molette (monkey wrench) est lancée dans un engrenage pour le rendre inopérant. Le « monkeywrenching » désigne donc désormais une pratique de sabotage orientée contre des infrastructures ou projets particulièrement nuisibles pour l’environnement.
À propos de l’histoire de Earth First! et de l’écologisme radical, voir Martha F. Lee, 1995. Earth First!: Environmental Apocalypse. Syracuse, NY: Syracuse University Press; Bron Taylor, 2008. “The Tributaries of Radical Environmentalism.” Journal for the Study of Radicalism 2 (1): 27–61; et Keith Makoto Woodhouse, 2018. The Ecocentrists: A History of Radical Environmentalism. New York: Columbia University Press.
Theodore J. Kaczynski, 1995a. “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post, 184 – mise en relief dans l’original.
Theodore J. Kaczynski, 2001a. Comments on “On the Unabomber” by Scott Corey, 7 juillet. Labadie Collection, University of Michigan, Box 58, Folder 12. À noter que les notes de Kaczynski ne peuvent être prises pour argent comptant, car les auteurs peuvent minimiser ou tout simplement se souvenir de manière erronée de leurs influences intellectuelles. Mais les affirmations de Kaczynski concernant ce qu’il a lu ou pas semblent crédibles : aucune d’entre elles n’est contredite par l’ensemble des pièces d’archives.
Theodore J Kaczynski, 2008. Letter to David Skrbina, October 30. Labadie Collection, University of Michigan, Box 93, Folder 1215.9., 4-5.
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Idem, 46.
Theodore J. Kaczynski, 1978. Journal Series VI #4. UNABOM Collection, Pennsylvania Western University, C-230E, 12 – mise en relief dans l’original.
Theodore J. Kaczynski, N.d. “Suggestions for Earth First!ers from FC.” Labadie Collection, University of Michigan, Box 82, Folder 3.
Idem, 3 – mise en relief dans l’original.
Idem, 2.
Theodore J. Kaczynski, 2016. Anti-Tech Revolution: Why and How. Scottsdale, AZ: Fitch & Madison., 172-3
Joe Klein, 1996. “The Unabomber and the Left.” Newsweek 127 (17): 39.
Tony Snow, 1995. “Unabomber ‘Gores’ Technology.” Detroit News, September 21.
Voir par exemple Ron Arnold, 1997. EcoTerror: The Violent Agenda to Save Nature: The World of the Unabomber. Bellevue, WA: Free Enterprise Press. ; Linda Chavez, 1996. “Want Motive for Unabomber?” USA Today, April 10. ; James Lileks, 1996. “Unabomber Undergoes a Liberal Interpretation.” The Oregonian, April 14. ; Cal Thomas, 1996. “If the Right Caused Waco, Left Made Unabomber.” Salt Lake Tribune, April 13.
Theodore J. Kaczynski, 1995a. “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post,1995b, 1.
Les relations entre Kaczynski et Zerzan étaient cependant complexes, et je ne peux pas les résumer de manière satisfaisante ici. La correspondance entre Kaczynski et Zerzan est disponible dans la collection Labadie, à l’université du Michigan, dans les boîtes 14 et 15.
Taylor Bron, 2003. “Threat Assessments and Radical Environmentalism.” Terrorism and Political Violence 15 (4): 173–82., 181.
Idem, 181.
John Zerzan, 1995. “Whose Unabomber?” Autonomous Anarchists Anonymous, Eugene, OR.
Theodore J. Kaczynski, 2001a. Comments on “On the Unabomber” by Scott Corey, July 7. Labadie Collection, University of Michigan, Box 58, Folder 12.
Corey Scott, 2000. “On the Unabomber.” Telos 118 (Winter): 157–81. ; Sean Fleming, 2022. “The Unabomber and the Origins of Anti-Tech Radicalism.” Journal of Political Ideologies 27 (2): 207–25.
Theodore J. Kaczynski, 1995c. Letter to Warren Hoge (The New York Times), June 24. UNABOM Collection, Pennsylvania Western University, U-9, 2.
Theodore J. Kaczynski, 1995a, “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post, 215.
Idem, 75.
Idem, 6-32, 213-30.
Idem, 189.
Rédaction de Green Anarchist, 1996. Response to a Letter from “anon”. Green Anarchist 43/44 (Autumn): 26–7, p. 27.
Theodore J. Kaczynski, 1995a, “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post, 121-4
Faun/Formerly Feral (pseudonyme), 1997. “Fixed Ideas and Letter Bombs.” Green Anarchist 45/46 (Spring): 11–3 ; John Zerzan, 1994. Future Primitive and Other Essays. New York: Autonomedia.
John Zerzan, 2003. Letter to Theodore J. Kaczynski, March 18. Labadie Collection, University of Michigan, Box 15, Folder 462.6, 1 – mise en relief dans l’original.
Leigh Starcross, 1998. “Exploding Myths.” Green Anarchist 53 (Autumn): 15.
J’ai suggéré ailleurs que le terme « bioprimitivisme » désigne bien l’idéologie de Kaczynski : voir Sean Fleming, 2022, “The Unabomber and the Origins of Anti-Tech Radicalism.” Journal of Political Ideologies 27 (2): 207–25.
Theodore J. Kaczynski, 2012. Letter to Lydia Eccles, April 20. Labadie Collection, University of Michigan, Box 5, Folder 145.9, 1–2 – mise en relief dans l’original ; voir aussi Theodore J. Kaczynski, 1995c. Letter to Warren Hoge (The New York Times), June 24. UNABOM Collection, Pennsylvania Western University, U-9.
Fifth Estate Collective. 2016. “Happy Birthday to the Unabomber?” Fifth Estate 396 (Summer): 46.
Pentti Linkola, 2011. Can Life Prevail? A Revolutionary Approach to the Environmental Crisis. Budapest, Hungary: Arktos. 2011, 159.
Idem, 170.
Alex Amend, 2020. “Blood and Vanishing Topsoil: American Ecofascism Past, Present, and in the Coming Climate Crisis.” The Public Eye 102 (Summer): 3–9 ; Sam Moore et Alex Roberts, 2022. The Rise of Ecofascism: Climate Change and the Far Right. Cambridge: Polity Press.
Peter Staudenmaier, 2021. “A Revolution against Technology: The Unabomber Manifesto in Historical Context.” In Ecology Contested: Environmental Politics between Left and Right, 46–116. Porsgrunn, Norway: New Compass Press.
Idem, 52.
Idem, 53.
Alston Chase, 2004. A Mind for Murder: The Education of the Unabomber and the Origins of Modern Terrorism. New York: W. W. Norton, 107.
Peter Staudenmaier, 2021. “A Revolution against Technology: The Unabomber Manifesto in Historical Context.” In Ecology Contested: Environmental Politics between Left and Right, 46–116. Porsgrunn, Norway: New Compass Press, 69.
Oswald Spengler, [1931] 1932. Man and Technics: A Contribution to a Philosophy of Life, trans. Charles Francis Atkinson. New York: Alfred A. Knopf, 101-2
Theodore J. Kaczynski, 1995a. “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post.
Idem, 195.
Idem.
Oswald Spengler, [1931] 1932. Man and Technics: A Contribution to a Philosophy of Life, trad. Charles Francis Atkinson. New York: Alfred A. Knopf, 101-2 : 102.
Garrett Hardin, 1974. “Lifeboat Ethics: The Case against Helping the Poor.” Psychology Today 8: 38–43, 123–26.
Theodore J. Kaczynski, 2009. Letter to “Janice”, August 20. Labadie Collection, University of Michigan, Box 26, Folder 1171.2009, 2.
Theodore J. Kaczynski, 2011. Letter to Anonymous Correspondent, August 29. Labadie Collection, University of Michigan, Box 25, Folder 1076.2011, 1.
Theodore J. Kaczynski, 2020. “Ecofascism: An Aberrant Branch of Leftism.” Unpublished Essay, September 29.
Idem, 3.
Idem, 3 – mise en relief dans l’original.
Theodore J. Kaczynski, 1995a. “Industrial Society and Its Future.” The Washington Post, 206.
Idem, 200.
Theodore J. Kaczynski, 2018. Letter to anonymous correspondent, March 16. Labadie Collection, University of Michigan, Box 97, Folder 1339.2018, 1-2.
Kiernan Christ, 2021. “Why Right-Wing Extremists Love the Unabomber.” Lawfare, October 17.
Pentti Linkola, 2011. Can Life Prevail? A Revolutionary Approach to the Environmental Crisis. Budapest, Hungary: Arktos.