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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

28.06.2026 à 17:04

Vélo non mixte. Balade à Trois-Rivières

Isabelle Bouchard, Aline Crédeville

Le vélo est sans équivoque le moyen de transport le plus écologique qui soit. En revanche, sa pratique est parfois limitée par l'absence ou l'inadéquation des infrastructures. C'est pour cela qu'est née la Cyclerie. Ce groupe communautaire basé à Trois-Rivières a créé le programme « Toutes à vélo », afin de permettre d'apprendre à faire du vélo en milieu urbain. À bâbord ! s'est entretenu avec Aline Crédeville, citoyenne cycliste et bénévole à la Cyclerie. Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

À bâbord ! : Qu'est-ce qu'exactement la Cyclerie ?

Aline Crédeville : C'est un organisme communautaire qui est né de la volonté de neuf personnes fondatrices souhaitant promouvoir la culture « vélo », dont deux anciens élus de la ville. Ça se traduit concrètement par une communauté gravitant autour d'un atelier de réparation et d'entretien mécanique de vélo ouvert aux membres et autour de projets événementiels ou saisonniers qui assoient et promeuvent le transport à vélo urbain.

ÀB ! : Les conditions pour la pratique du vélo comme moyen de transport sont-elles réunies à Trois-Rivières ? En quoi la Cyclerie participe-t-elle à la rencontre de ces conditions ?

A. C. : Il y a plusieurs facteurs qui sont à réunir pour que le vélo passe d'une pratique récréative à un véritable moyen de transport pour une large communauté de personnes. L'absence d'autonomie « mécanique » est un frein important à la pratique, d'où la création de l'atelier de réparation et d'entretien où des personnes plus ferrées viennent partager leur expertise à d'autres, désireuses de ne pas se retrouver penaudes devant une crevaison inopportune. Mais il n'y a pas que la mécanique pour être autonome ou plutôt « vélonome ». Il y a aussi le fait de savoir être cycliste en ville dans des conditions parfois hostiles : partage inéquitable de la route, infrastructures routières inadaptées, et le climat qui peut aussi faire faiblir la volonté.

La Cyclerie organise et réalise des actions visant à encapaciter les personnes via des formations et événements axés sur l'expérience de la mobilité cycliste : vélo d'hiver, essai de vélos-cargo, ou encore des balades urbaines (dont la participation aux masses critiques [1] – édition trifluvienne). Enfin, pour devenir cycliste, l'appartenance à une communauté est cruciale, afin d'échanger autour de notre pratique de cyclistes urbain·es. En cela, la Cyclerie permet ce lieu d'échanges et d'existence.

ÀB ! : Certains limitent les retombées du vélo à des améliorations en termes de santé et d'environnement. Vous semblez partager une vision plus holistique des retombées sociales du vélo ?

A. C. : Oui la santé, oui l'environnement, mais effectivement je crois aussi beaucoup en la capacité d'autonomie que le transport à vélo permet. Le temps et l'espace défilent différemment à vélo. On est en contact constant avec notre environnement immédiat. L'échange avec celui-ci n'est non seulement pas coupé, mais il est « sublimé ». Je veux dire : quel plaisir de se mouvoir dans l'espace, sentir le vent sur sa peau. Comme dirait l'une des participantes de « Toutes à vélo », c'est comme voler ! C'est aussi pouvoir dire salut aux personnes que tu connais, t'arrêter et repartir. Aller d'un endroit à un autre, efficacement. Il y a un fort sentiment d'autonomie, de liberté, mais aussi d'appartenance au lieu et aux personnes qui partagent ce mode de transport. Aussi, on retrouve toute sorte de monde à vélo. Pas forcément les mêmes vélos c'est certain, toutefois, tout le monde pédale. Et un vélo c'est bien plus beau qu'un char. Esthétiquement, on est ailleurs. Écologiquement aussi. Socialement, c'est évident. Le vélo remet les pédales à l'heure...d'aujourd'hui.

ÀB ! : Comment est venue l'idée géniale des balades non mixtes ? Quel bilan en tirez-vous ?

A. C. : Les balades non mixtes ont commencé avec l'idée de faire une édition trifluvienne de « Toutes à vélo » (programme développé par Vélo Québec destiné aux femmes par des femmes pour apprendre à faire du vélo). Les objectifs étaient de donner l'occasion (1) d'apprendre ou de réapprendre le vélo, (2) de comprendre comment se déplacer en ville à vélo, (3) de le faire entre femmes sans mexplication [2], à leur rythme, en sécurité et dans la bienveillance.

En parallèle des séances, on a aussi organisé une garderie pour que les femmes puissent venir et faire garder leurs enfants le temps des séances. La balade, un coup de pédale à la fois. D'abord une pédale, puis les deux. Voir le sourire aux premiers coups de pédales, les éclats de rire quand soudainement, oui, il faut freiner…avant le mur. Une franche camaraderie parmi cette dizaine de femmes de tous âges, et de toutes expériences. Faire le circuit routier en milieu urbain, apprendre à tourner aux intersections, indiquer sa direction, savoir quand on a priorité, se positionner légitimement sur la voie, et oui, répondre aux incivilités et à des comportements dangereux d'automobilistes.

Leurs motivations ? Parmi celles qu'elles nous ont dites : « Ne pas dépendre des horaires des bus », accompagner leurs enfants à vélo au lieu d'être sur le bord à tenir les sacs et les gourdes. À refaire ? Elles étaient unanimes. Des ajustements, certainement. Le bilan est positif, très positif. Ce fut un franc succès : sur les 15 personnes inscrites, 12 sont venues, et régulièrement.

ÀB ! : Vous avez aussi tenu des balades réservées aux femmes issues de l'immigration ? Quelles ont été les retombées ?

A. C. : On a ajouté le volet « nouvelles arrivantes » parce que justement on croit au fait que permettre aux femmes nouvelles arrivantes de faire du vélo en ville pouvait les affranchir et faciliter leur autonomie en matière de mobilité. On pense refaire plusieurs fois cette expérience, mais sous une forme moins concentrée dans le temps, destinée à d'autres groupes de personnes, comme les personnes étudiantes étrangères, et pas uniquement en non-mixité.

On a aussi l'idée de proposer des balades aux personnes ayant suivi le programme, sous la forme de mentorat afin de consolider les acquis et la confiance. Pour les prochaines éditions, on s'organise aussi de manière à avoir davantage de bénévoles. Nous n'étions pour cette édition que deux à avoir suivi la formation « Cycliste avertie » de Vélo Québec, ce qui est limitant : nous seules pouvions assurer la sécurité des sorties sur route.

ÀB ! : Quelles sont les prochaines activités de la Cyclerie ? Quel avenir pour le vélo à Trois-Rivières ?

A. C. : De manière récurrente, tous les jeudis soir l'atelier de mécanique est ouvert sur rendez-vous, et les deuxièmes samedis du mois, nous tenons l'atelier de mécanique vélo non mixte : Les Maniv'elles. L'idée, c'est de s'offrir un temps et un espace par des femmes pour des femmes et autres personnes non-cis, pour apprendre la mécanique vélo. En parallèle de cette mission mécanique, la deuxième collecte de vélos se profile à la mi-octobre. S'ensuit ensuite la formation de vélo d'hiver avec un don d'équipement de 200$ pour les personnes cyclistes participant à notre programme. La conversion aux conditions hivernales en est bien facilitée ! Notre but ? Le pont Laviolette à vélo ! Mais plus sérieusement, à long terme : améliorer l'image du transport à vélo urbain et périurbain, augmenter la fréquentation cycliste, obtenir de meilleures infrastructures, et augmenter l'accessibilité à ce mode de transport, pour tous et toutes, à Trois-Rivières.


[1] Une masse critique est une mobilisation de cyclistes dans l'espace public duquel les automobilistes sont exclus. Ce mouvement mondial, à la fois festif et revendicatif, vise à réclamer l'espace urbain, développer la sociabilité entre cyclistes et promouvoir les transports alternatifs et écoresponsables.

[2] Francisation du concept féministe anglais de « mansplaining »

Photo : Aline Crédeville


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28.06.2026 à 16:56

Relancer les luttes écologiques au Québec

Nicolas Lacroix, Louise Nachet, Claude Vaillancourt

Le mouvement écologiste est à la fois fragile et bien implanté au Québec. Des années de luttes ont mené à des avancées significatives, tant en termes de positionnement que d'organisation. Mais les nombreuses difficultés à faire adopter des mesures conséquentes et l'inaction persistante des États montrent aussi que les gains actuels restent insuffisants. D'autant plus qu'avec l'élection de Donald Trump aux États-Unis et celle probable de Pierre Poilièvre à Ottawa, cette stagnation risque de se transformer en un ressac considérable.

Mini-dossier coordonné par Nicolas Lacroix, Louise Nachet et Claude Vaillancourt

D'où notre initiative de faire le point sur les luttes écologistes. Ce mini-dossier, prélude à des développements ultérieurs, lance quelques pistes : évaluer les reculs et les avancées, penser le fatalisme qui touche une partie du mouvement et mettre de l'avant de nouveaux collectifs (les Soulèvements du fleuve) qui participent de la relance des luttes.

Les COP sur le climat, neutralisées et décrédibilisées par le rôle qu'y joue désormais l'industrie fossile, ainsi que le climatoscepticisme de la nouvelle administration étatsunienne annoncent des années difficiles pour le mouvement écologiste. Il importe par conséquent de renforcer nos résistances et de leur donner une nouvelle impulsion. Cela commence par une reconnaissance de l'état de nos luttes.


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28.06.2026 à 16:53

Les Soulèvements du fleuve : construire un nouveau rapport de force

Nicolas Lacroix, Les Soulèvements du fleuve

Né de la rencontre et de l'agrégation de plusieurs luttes locales au Québec, le récent collectif Les Soulèvements du fleuve entend participer de manière plus radicale et créative à la résistance contre le complexe industriel, colonial et extractiviste. Cibler les véritables responsables, densifier le réseau de résistance et reprendre du terrain, tels sont leurs objectifs immédiats. À bâbord ! s'est entretenu avec eux. Propos recueillis par Nicolas Lacroix.

À bâbord ! : Pouvez-vous expliquer ce que sont les Soulèvements du fleuve ?

Les Soulèvements du fleuve : Les Soulèvements du fleuve sont nés de la nécessité de dépasser nos luttes et nos situations locales pour composer un mouvement capable de désarmer ceux qui aménagent la dépossession et la destruction. À travers les rencontres et les débats, nous en sommes venu·es au constat que la simple addition de nos résistances n'est pas suffisante pour faire face au niveau de coordination et de planification d'un projet comme le Projet Saint-Laurent du gouvernement Legault. Les Soulèvements du fleuve rassemblent et densifient ainsi les initiatives qui germent un peu partout afin de résister collectivement au développement extractiviste et industriel en cours. Puisqu'aucun gouvernement n'est en mesure de répondre à la catastrophe actuelle, il nous revient de nous imposer pour construire un monde nouveau. Les Soulèvements du fleuve ne sont donc ni organisation ni groupe particulier, mais bien la composition de ces résistances. Évidemment, les hypothèses, les forces et les limites des Soulèvements de la Terre français sont une inspiration à la fois pratique et théorique pour l'avenir de nos mouvements.

ÀB ! : Comment l'action des Soulèvements du fleuve s'inscrit-elle dans le contexte du Québec, notamment eu égard aux dynamiques coloniales qui y sont à l'œuvre ?

LSF : Si notre tentative part effectivement des communautés allochtones, nous avons comme objectif de dépasser les frontières. S'opposer aux pratiques extractivistes et destructrices des terres et de ses populations s'inscrit selon nous dans une logique de résistance aux logiques coloniales d'accaparement des terres pour l'extraction. Dans notre volonté d'amplifier la force et la voix des résistances et des alternatives face à la destruction du monde, nous cherchons activement à soutenir et à participer aux mouvements de restitution des territoires autochtones (Land Back). Plus largement, notre hypothèse est d'impulser un mouvement de rébellion contre les architectes de la fin du monde en construisant des réseaux de luttes locales qui traversent les différentes communautés. Évidemment, les grandes distances géographiques qui nous séparent, les barrières culturelles et les fractures raciales complexifient ce travail. Mais nous savons qu'une piste de solution se trouve dans la rencontre réelle, le partage et l'écoute, et c'est ce à quoi nous travaillons.

ÀB ! : L'opposition au « projet Saint-Laurent » de l'actuel gouvernement caquiste apparaît comme l'un des principaux moteurs de l'action des Soulèvements du fleuve. Pouvez-vous expliquer ce en quoi consiste le « projet Saint-Laurent » et pourquoi les Soulèvements du fleuve s'y opposent ?

LSF : Faisant suite au Plan Nord, le projet Saint-Laurent s'illustre par la poursuite d'un développement techno-industriel, énergétique, extractiviste, portuaire et routier sans limite entrepris par le gouvernement pour supposément répondre à la crise climatique. Il incarne la réponse capitaliste par excellence face à ses propres défaillances écologiques et sociales : exploiter plus, creuser plus profond, re-industrialiser, marchandiser le vivant et approfondir le ravage. Mais ce renouveau du développement techno-industriel décomplexé n'est pour nous qu'un point de départ. L'exploitation des territoires dépasse le projet Saint-Laurent et son impopulaire filière batterie. L'exploitation forestière, l'agro-industrie ou le passage d'oléoducs pétroliers ne seront pas en reste. Ces complexes étant régis par les mêmes logiques destructrices de dépossession et d'extraction, le projet des Soulèvements du fleuve se doit de considérer le problème dans sa totalité.

ÀB ! : Comment les Soulèvements du fleuve conçoivent-ils leur rôle dans la relance des luttes écologistes ? Quels sont ses rapports avec les autres mobilisations et organisations écologistes ?

LSF : Il nous faut à notre avis devenir une force politique capable de construire et maintenir un rapport de force permettant de faire fléchir ceux que nous nommons les architectes de la destruction. Cela passe par une composition entre groupes en

tout genre : ONG, syndicats, groupes citoyens, écologistes, groupes autonomes, coopératives de solidarité, alternatives paysannes, naturalistes, amoureux·euses des boises, etc., en combinant et dépassant nos perspectives et nos moyens d'actions propres. Il s'agit donc pour nous maintenant de s'organiser dans des lieux et des moments donnés, de dessiner des trajectoires communes. Nous mettons au jeu l'hypothèse de la composition : nous ne considérons pas qu'une vision ou une forme d'intervention doit primer sur une autre, mais envisageons plutôt la musicalité de l'ensemble. Suivant cette métaphore, les Soulèvements du fleuve ne prennent pas le rôle de chef d'orchestre, mais se font plutôt les technicien·ne.s qui s'assurent dans l'ombre que chacun·e soit capable de jouer du mieux qu'il ou elle le peut.

ÀB ! : Quels sont les objectifs à plus ou moins long terme des Soulèvements du fleuve ?

LSF : Un peu partout, une évidence est partagée : il est aujourd'hui nécessaire de reprendre l'offensive, de gagner du terrain à la fois symboliquement et matériellement. C'est-à-dire, d'une part, de contrer les discours dominants sur l'économie, la croissance et leur caractère indépassable. Se rencontrer, discuter, travailler les imaginaires, inventer d'autres possibles. Mettre de l'avant d'autres discours que celui de notre extinction assurée. Ce mouvement doit, d'autre part, être aussi celui d'une offensive matérielle. Partout où des territoires sont menacés, nous appelons à ce que tous les efforts soient faits pour les défendre afin qu'ils soient restitués aux communautés concernées, habités de nouvelles pratiques écologiques, occupés d'usages collectifs, ou simplement laissés vagues. Nous défendons à la fois la possibilité que des terres puissent demeurer improductives – que tout ne soit pas réduit à sa valeur, son travail, son rendement, que des choses puissent exister telles quelles – mais aussi l'invention de nouveaux usages, la création d'infrastructures qui nous permettent de résister et de se réinventer dans le temps. Si nous avons comme objectifs immédiats l'arrêt des projets ravageurs spécifiques, nous savons que la victoire réelle dépend de notre capacite à inventer de nouveaux rapports aux un·e·s et aux autres, à nous-même, à la Terre et à toutes les formes de vie qui la peuplent.


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