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27.09.2026 à 20:10

Croix de guerre idéologique

Jean-Sébastien Mora

Du sommet de l'Aneto à ceux des Alpes, les croix chrétiennes sont devenues les étendards d'une lutte où l'extrême droite instrumentalise religion, patrimoine et identité nationale. Face à cette offensive symbolique, la présence de ces marqueurs religieux est de plus en plus contestée dans des espaces qui devraient rester communs et naturels. Pic de l'Aneto, 3 404 mètres, dans les Pyrénées espagnoles, le 22 mai dernier. À l'est, le soleil peine à percer derrière le massif des Encantats. (…)

- CQFD n°255 (septembre 2026) /

Texte intégral (1853 mots)

Du sommet de l'Aneto à ceux des Alpes, les croix chrétiennes sont devenues les étendards d'une lutte où l'extrême droite instrumentalise religion, patrimoine et identité nationale. Face à cette offensive symbolique, la présence de ces marqueurs religieux est de plus en plus contestée dans des espaces qui devraient rester communs et naturels.

Mickomix

Pic de l'Aneto, 3 404 mètres, dans les Pyrénées espagnoles, le 22 mai dernier. À l'est, le soleil peine à percer derrière le massif des Encantats. Encore en sueur et haletants, notre première intention consiste à retrouver au sol, dans un mélange de glace, de roche et de neige, le pied en acier de l'ancienne croix et à constater avec soulagement l'absence de sa remplaçante, soi-disant de 30 kg, montée il y a quelques jours par un jeune militant français. « Un groupe de quatre alpinistes vient de la balancer en contrebas, pointe en espagnol un trentenaire venu de Valence. On la devine par-là, enfoncée dans la neige. » Au printemps, l'imposante croix en métal datant de 1951 avait été sciée à la meuleuse, puis précipitée dans le versant de Coronas. Alors, un Français de 18 ans, Mael Legadec, en a installé une nouvelle au sommet de l'Aneto, cette fois en bois et sculptée de fleurs de lys. Se revendiquant apolitique, il est pourtant largement intervenu dans des médias d'extrême droite, comme Sud Radio, Europe 1 ou Valeurs actuelles.

« Qu'est-ce qu'un instrument de torture romain vient faire au sommet d'une montagne ? Pourquoi nous, les non-chrétiens, devrions-nous tolérer cette chose ? »

À peine le temps de poser nos sacs et de retirer nos gants qu'un débat divise déjà la poignée de montagnards présents : « Quel manque de respect et de tolérance ! » lance, derrière ses lunettes bleues, un alpiniste à l'accent aragonais, au sujet de la disparition du nouveau calvaire. Mon compagnon de cordée, Sylvain, dans un castillan pourtant maladroit, le sèche dans la foulée : « De quelle tolérance tu me parles ? Qu'est-ce qu'un instrument de torture romain vient faire au sommet d'une montagne ? Pourquoi nous, les non-chrétiens, devrions-nous tolérer cette chose ? » De manière chaotique, l'échange déborde ensuite sur l'héritage du franquisme, le caractère patrimonial supposé de ces symboles religieux, l'omniprésence des monuments humains, avant que chacun ne se consacre définitivement à l'« alpi » : se préparer à repasser l'aérien « pas de Mahomet », puis dépeauter ses skis de randonnée. Loin d'être anecdotiques, plusieurs affaires et faits divers ont ravivé la question des croix chrétiennes installées sur les sommets. En filigrane, ces conflits révèlent une inquiétante forme de néocatholicisme et une extrême droite qui instrumentalise ces étendards pour dénoncer une soi-disante offensive « antichrétienne » et imposer un ordre politique qui glorifie les croisades et la prétendue civilisation judéo-chrétienne.

Le nouveau terrain de l'extrême droite

C'est un anarchiste passionné d'Élisée Reclus qui est l'un des premiers à m'avoir sensibilisé à la question des croix sommitales, il y a une dizaine d'années. Ancien accompagnateur dans les Pyrénées, dans le secteur d'Aspet, il reconnaît à demi-mot en avoir dégommé certaines à la meuleuse ou à la tronçonneuse. « Les cathares détestaient les croix, symboles de la torture du Christ, explique-t-il. Et celles-ci n'ont rien de patrimonial : la plupart datent du XIXe siècle. Massives, affreuses, elles correspondent à la deuxième mission de l'Église catholique, à l'affirmation des valeurs bourgeoises et à la volonté de maîtrise totale et obsessionnelle de la nature par l'homme. On sait que le pic Cagire par exemple était auparavant associé à des divinités celtes et proto-basques. »

Depuis 2023, plusieurs groupes semi-clandestins ont installé de nouvelles croix sur des sommets, notamment dans les Alpes, en Provence ou en Corse. Celles de Comps – une commune gardoise collée à Beaucaire, dont la mairie est entre les mains du Rassemblement national – sont aujourd'hui les exemples les plus parlants d'une succession d'installations, de destructions et de contre-actions, comparable à un jeu du chat et de la souris.

Une croix installée avant 1905 peut être conservée comme élément du patrimoine ; une nouvelle croix implantée sur le domaine public est en principe interdite

Une première croix avait été mystérieusement installée courant 2025 sur les hauteurs de la commune, puis retirée quelques mois plus tard par des inconnus. Au printemps 2026, une nouvelle croix métallique, solidement fixée dans la roche, est apparue sur le pic de l'Aiguille. Quelques jours plus tard, une troisième, cette fois en bois, est installée à proximité du pont de Vallabrègues. L'Association citoyenne antiraciste et antifasciste de Beaucaire (ACAAB) et la Ligue des droits de l'homme (LDH) s'étaient emparées de l'affaire. La controverse repose notamment sur l'article 28 de la loi du 9 décembre 1905 : en résumé, une croix installée avant 1905 peut être conservée comme élément du patrimoine ; une nouvelle croix implantée sur le domaine public est en principe interdite, sauf exception, notamment dans les cimetières ou sur les monuments funéraires.

L'habitante de 80 ans qui avait demandé son retrait a subi depuis de graves faits de harcèlement en ligne et des menaces alimentées par de fausses informations sur sa confession – prétendument musulmane – et son identité

Autre affaire comparable : le 26 juin dernier, la cour administrative d'appel de Marseille a finalement jugé illégale l'installation d'une croix par la mairie de Quasquara, en Corse, il y a quatre ans. L'habitante de 80 ans qui avait demandé son retrait a subi depuis de graves faits de harcèlement en ligne et des menaces alimentées par de fausses informations sur sa confession – prétendument musulmane – et son identité, alors qu'elle présente un nom typiquement corse. Enfin, la croix de Montgenèvre, dans les Hautes-Alpes, a également considérablement marqué les esprits. À l'été 2025, un jeune curé et ses proches ont positionné une nouvelle croix en bois au sommet de la Plane. Puis en octobre, sur ordre du préfet et du maire de Montgenèvre, elle a été retirée par hélicoptère. Pisteur à la station, mais aussi militant de gauche, Pierre* a suivi de près l'affaire : « Dans un contexte où le col de Montgenèvre est un lieu de passage important pour les migrants venant d'Italie vers la France, on connaît tous ceux qui prétendent défendre le patrimoine, mais qui, dans les faits, tiennent des discours xénophobes et racistes. »

La montagne comme espace à sanctuariser

Les croix sommitales alpines ne sont pas une survivance médiévale, comme l'a montré l'historienne Fabienne Jouty1 : elles apparaissent surtout à partir de 1850, en réaction à la laïcisation de la société et au fait que l'Église perd peu à peu son emprise sur les institutions et l'école. Mais qu'importe, prétendant défendre un patrimoine millénaire, sur les réseaux sociaux et dans les médias de la fachosphère, certains réactivent l'imaginaire des croisades : parmi les groupuscules les plus encensés par CNews figure « Ainsi soit-il 06 », ce mouvement masculiniste et identitaire, qui n'a pas hésité à mettre en scène, dernière la bannière « Deus vult »2, l'acheminement à l'épaule d'un total de quatre croix dans l'arrière-pays niçois au printemps dernier.

Au-delà de la dimension idéologique, l'alpiniste et historien Daniel Anker rappelle dans Histoires de croix3 qu'il s'agit d'objets historiques, non naturels, et que les sommets comportent aujourd'hui une multitude d'autres repères humains – cairns, antennes, panneaux – qui relativisent le caractère « indispensable » des croix comme objets d'orientation. Dans ce contexte, fin 2024, au Pays basque espagnol, la croix d'Udalatx, à 1 120 mètres d'altitude, fut au cœur d'une vaste controverse politique opposant la gauche indépendantiste d'EH Bildu et les héritiers du national-catholicisme. Cette structure monumentale de 12 mètres de haut, visible depuis toute la vallée de Debagoiena, avait été entièrement sciée par des inconnus qui, dans un communiqué, rejetaient l'imposition d'une « sainte Croix » dans le paysage. La municipalité d'Arrasate, berceau de plus grande coopérative ouvrière au monde, a tout simplement refusé sa reconstruction, puisque le mont Udalatx est un espace naturel protégé depuis 2016. Il n'y aura donc plus de croix : ici, c'est la protection du patrimoine naturel qui a gagné sur l'offensive identitaire.

Jean-Sébastien Mora

*Le prénom a été modifié.


1 . Fabienne Jouty, Quand le sacré investit les sommets. Histoire des croix sommitales dans les Alpes françaises du nord (1850 à aujourd'hui), Lyon II, DUMAS, 2020

2 . Qui signifie « Dieu le veut » en latin, cri de ralliement historique des croisés lors de la première croisade au XIe siècle.

3 . Daniel Anker, « Histoire de croix : les croix sommitales, entre prière et conquêtes », Les Alpes, 2012.

26.09.2026 à 02:30

Flèche, le concierge saboteur des temps modernes

Jonas Schnyder

Avec sa BD Flèche, l'auteur jurassien Simon Beuret donne vie à une fable attachante et drôle qui raconte l'histoire d'un concierge excentrique autant adepte de la bricole et de la récup', que du sabotage des projets immobiliers menaçant la friche où il vit. Homme à tout faire venu de Suisse allemande, Frantz – que sa jeune pote écolière Cécile appelle Flèche « parce qu'il a toujours des bonnes idées » – est concierge dans une université de Suisse romande. « Il sait tout réparer. Le mec il (…)

- CQFD n°255 (septembre 2026) /

Texte intégral (1005 mots)

Avec sa BD Flèche, l'auteur jurassien Simon Beuret donne vie à une fable attachante et drôle qui raconte l'histoire d'un concierge excentrique autant adepte de la bricole et de la récup', que du sabotage des projets immobiliers menaçant la friche où il vit.

Homme à tout faire venu de Suisse allemande, Frantz – que sa jeune pote écolière Cécile appelle Flèche « parce qu'il a toujours des bonnes idées » – est concierge dans une université de Suisse romande1. « Il sait tout réparer. Le mec il a de l'or dans les pattes. C'est plus haut qu'il lui manque une case », peut-on entendre sur le campus alors qu'il rentre chez lui à bord de son tricycle à moteur en chantant du Henri Dès, cheveux en bataille et grosse moustache au vent. Il vit avec sa « Mütti » (« maman ») dans une ancienne friche où il a un grand atelier. Ses journées sont rythmées par la conciergerie, la récup' de matériaux en tout genre et les chantiers Rumex2 dans le jardin de sa maman, plus toute jeune, mais bien déter. D'origine italienne, Cécile – « Sicile » avec l'accent suisse-allemand – est souvent de la partie pour bricoler ou jouer au foot, et les générations, comme les cultures, se mélangent et s'enrichissent dans ce lieu si bordéliquement enchanteur.

Mais quand le bâtiment du cinéma désaffecté est détruit et qu'ils reçoivent une première visite d'un agent de la ville qui se demande comment on peut vivre comme ça au XXIe siècle, Flèche comprend que leur havre de paix est menacé et que le quartier se transforme. « Wesh c'est la guerre en ville ou quoi ? » lui demande Cécile alors qu'ils traversent une zone de bâtiments en cours de destruction. « Presque… c'est le foutur ! lui répond Flèche. Le foutur c'est ce qu'est pas encore là mais qui détruit ce qui est déjà là... » Flèche n'y voit pas une coïncidence quand sa mère tombe malade quelques jours plus tard. Il décide de passer à l'action contre ce « foutur » qui ne veut pas des vieux. De jour, les projets immobiliers poussent comme des champignons dans le voisinage, et la nuit, Flèche met ses talents de bricoleur au service d'un sabotage nocturne des immeubles en construction.

En lisant Flèche (Atrabile, mai 2026), onréalise rapidement qu'on a entre les mains un bel hommage à ces personnages pas comme les autres qui font des ponts entre les mondes, encouragent toujours à sortir des sentiers battus pour bricoler, s'entraider, en quête d'amusements, d'autonomie et de découvertes. Une richesse qu'on retrouve dans les dialogues, où la langue du quotidien mélange français et suisse allemand, et dans le dessin, dont le trait dynamique restitue l'énergie vitale contagieuse des personnages. Un style organique qui exacerbe d'autant plus le rendu aseptisé et lisse des projets de rénovation urbaine contre lesquelles la petite équipe décide de se battre. La question se pose alors de savoir si on peut vraiment retenir le temps et lutter contre ce « foutur » qui met en péril le présent. Quelle que soit la réponse qu'on imagine on peut, dans tous les cas, comme Flèche, essayer en incarnant d'autres manières d'être et de faire qui soient joyeuses et inspirantes.

Par Jonas Schnyder

1 . Partie francophone de la Suisse, dont plusieurs cantons sont bilingues.

2 . Mauvaise herbe à arracher à la main.

26.09.2026 à 02:30

Israël surveille secrètement ses professeurs.

Le média +972 révèle comment le ministère de l'Éducation israélien a mis sous surveillance plusieurs professeurs pour avoir critiqué l'État hébreu. Parmi eux, beaucoup sont arabes. Extraits. « […] Des responsables d'au moins deux départements différents du ministère surveillent et enquêtent secrètement sur les enseignants – cherchant non seulement des éléments pouvant constituer une “incitation au terrorisme”, mais aussi toute déclaration politique s'opposant au gouvernement israélien. (…)

- CQFD n°255 (septembre 2026) /

Texte intégral (678 mots)

Le média +972 révèle comment le ministère de l'Éducation israélien a mis sous surveillance plusieurs professeurs pour avoir critiqué l'État hébreu. Parmi eux, beaucoup sont arabes. Extraits1.

« […] Des responsables d'au moins deux départements différents du ministère surveillent et enquêtent secrètement sur les enseignants – cherchant non seulement des éléments pouvant constituer une “incitation au terrorisme”, mais aussi toute déclaration politique s'opposant au gouvernement israélien. Ces responsables collectent des informations sur les parcours professionnels des enseignants, recueillent des captures d'écran [...] sur les réseaux sociaux et compilent des informations obtenues auprès des forces de l'ordre. Ces informations sont conservées dans un “rapport de renseignement”, que les responsables du ministère interprètent et utilisent pour déterminer la suite à donner à chaque dossier. Tout cela se déroule en secret, sans que l'enseignant visé ne sache qu'une enquête est en cours […].

Le ministère de l'Éducation a reconnu qu'entre 2023 et 2025, 157 enseignants ont été examinés selon cette procédure. Parmi eux, 118 étaient arabes. […] Une enseignante arabe a notamment été suspendue de son poste à Netanya après avoir publié sur ses réseaux sociaux une vidéo sur les difficultés à soigner des civils blessés à Gaza – ce que la maire de Netanya, Miriam Fierberg-Ikar, a qualifié d'incitation “contre le peuple juif”. [...]

Un comité secret en entraîne un autre

L'existence de comités chargés de la persécution politique au sein du ministère de l'Éducation, qui fonctionnent secrètement depuis au moins 2016, a été découverte complètement par hasard. […] En novembre 2024, la Knesset a adopté une loi accordant au ministère de l'Éducation une large compétence pour licencier sans préavis les enseignants qui “s'identifient publiquement à un acte terroriste” [...].

Deux recours contestant la loi ont été déposés auprès de la Cour suprême en décembre 2024. […] C'est grâce à ces pétitions que l'existence du premier comité a été révélée. Dans sa réponse, le bureau du procureur de l'État a cherché à rassurer la Cour en affirmant que le ministère de l'Éducation disposait d'une procédure standard pour surveiller et déterminer les actes d'“identification au terrorisme”, et que le traitement des plaintes contre les enseignants est encadré par un “Comité d'incitation”. […]

L'Association pour les droits civiques en Israël a alors exigé auprès du ministère de l'Éducation et du procureur général que le comité cesse ses travaux. Une demande qui a entraîné une nouvelle révélation accidentelle… Pour se justifier, le ministère de l'Éducation a déclaré que le Comité d'incitation n'était pas seul : un autre comité opère dans une branche différente du ministère, le « Département d'application de l'Administration pour l'accréditation et la supervision des établissements éducatifs ». [...] Selon lui, ce système d'enquête impliquant plusieurs départements serait nécessaire pour “garantir une application uniforme et équitable de la loi, tout en maintenant un équilibre approprié avec le droit constitutionnel à la liberté d'expression”. Le monde à l'envers : enquêter secrètement sur les opinions politiques des enseignants tout en prétendant protéger leur liberté de les exprimer. […] »

Gil Gertel

1 . « Israel is secretly surveilling its teachers. No prizes for guessing which ones », +972 (21/08/2026).

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