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16.05.2026 à 00:30

Actualités d'une lutte passée en cours contre un futur sans avenir

Le 23 mars, la justice autorisait l'emploi de la force pour expulser « La Gare », près de Bure, lieu historique de la lutte antinucléaire, dans le cadre de l'avancée du projet d'enfouissement des déchets radioactifs, dit « Cigéo ». Sur place, les militant·es s'organisent pour résister. Tribune. Voilà près de cinq ans que CQFD ne s'était intéressé à notre humble territoire de Bure. Il s'y est pourtant déroulé un certain nombre de choses depuis 2021 et le procès des malfaiteur·ices : (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) / ,

Texte intégral (1120 mots)

Le 23 mars, la justice autorisait l'emploi de la force pour expulser « La Gare », près de Bure, lieu historique de la lutte antinucléaire, dans le cadre de l'avancée du projet d'enfouissement des déchets radioactifs, dit « Cigéo ». Sur place, les militant·es s'organisent pour résister. Tribune.

Voilà près de cinq ans que CQFD ne s'était intéressé à notre humble territoire de Bure. Il s'y est pourtant déroulé un certain nombre de choses depuis 2021 et le procès des malfaiteur·ices1 : l'inexorable avancée du projet d'enfouissement des déchets nucléaires, la déclaration d'utilité publique qui permet à l'État de s'approprier les derniers terrains pour construire ce centre, les 600 expropriations, les nombreux événements militants, l'évolution des lieux collectifs, les innombrables expérimentations sociales, politiques et d'autonomie… Et alors même qu'un lieu collectif occupé depuis près de 20 ans, véritable symbole de la lutte antinucléaire, est sur le point de se faire expulser, la plupart des médias préfèrent se préoccuper de la réévaluation du budget du projet d'enfouissement : un véritable non-événement qui nous coûte rien que de le mentionner. On laissera donc aux journalistes de bas étage le soin de se demander ce qui constitue une « actualité » et ce qui fait qu'il se passe quelque chose ou non. Car le problème avec l'actualité, c'est que ça ne s'arrête jamais. Ça court à toute allure, et au moment où vous lirez ces lignes la situation aura probablement considérablement évolué. Alors voici quelques éléments de contextualisation du passé lointain, des nouvelles de votre passé proche et des perspectives pour notre futur commun.

Retour vers le no futur

Fin des années 1980. L'État français doit faire face aux conséquences du développement de son industrie nucléaire : l'accumulation des déchets radioactifs. Leur rejet dans l'océan n'est plus une technique à la mode et il s'agit de trouver une solution durable, sûre et acceptable, afin de continuer de profiter des merveilleux dons de la fée électricité. Et de fabriquer des bombes. Plusieurs pistes sont envisagées : le très hypothétique processus de transmutation, dont l'objectif serait notamment de réduire la « durée de vie » des déchets, l'entreposage de longue durée et l'enfouissement dans différentes formations géologiques profondes.

Avril 2026. Les nucléocrates ont, depuis une vingtaine d'années, concentré tous leurs efforts près du village de Bure dans le sud de la Meuse, et poussent pour la réalisation du projet Cigéo : gigantesque poubelle nucléaire souterraine et dernière béquille d'une industrie mortifère en quête de respectabilité. L'ancienne gare de Luméville-en-Ornois, achetée en 2007 par des opposant·es car située sur le tracé de la future voie de chemin de fer qui devrait acheminer les déchets radioactifs jusqu'au monstre, est menacée. Expropriée de force par l'État et occupée illégalement depuis octobre 2025, « La Gare » lançait une ultime semaine de résistance et de festivités du 13 au 19 avril, avec une manifestation le dimanche pour la clôturer en beauté.

Car après des années de lutte, d'inestimables souvenirs et rencontres, des dizaines d'événements organisés à La Gare et des milliers de personnes accueillies, ce haut lieu de l'autonomie et du mouvement antinucléaire vit probablement ses derniers instants. Mais ses habitant·es, soutenu·es par des militant·es des quatre coins de la France, d'Allemagne et d'ailleurs, ont décidé de prendre leur destin en main. Il n'est pas question d'attendre sagement la préfecture et ses cohortes armées, dans l'incertitude et la peur d'une intervention qui pourrait survenir à n'importe quel moment. L'heure est à l'initiative et cette semaine pour faire « dérailler l'expulsion » est un véritable pied de nez à la face des nucléocrates et de leurs milices, qui, poussés dans leurs retranchements, n'auront d'autre choix que de réagir.

Gare à la revanche !

Ainsi, lorsque vous tiendrez le journal entre vos mains, La Gare aura peut-être disparu, rasée par des bulldozers. À moins qu'elle n'ait résisté à ses assaillants et étendu ses barricades dans tout le sud-Meuse, inaugurant ainsi un vaste territoire autonome, devenu symbole mondial de la résistance anti-industrielle. Qui sait ?Quoi qu'il advienne de La Gare, l'opposition au nucléaire ne faiblira pas en Meuse

Dans un cas comme dans l'autre, il sera toujours temps de se rendre près de Bure, pour rejoindre ou soutenir la lutte qui n'est encore qu'à ses débuts. Le gouvernement, qui espère signer le décret d'autorisation de création du projet Cigéo avant les élections de 2027, vient de soudainement accélérer son calendrier en avançant au mois de mai l'enquête publique qui devait initialement se tenir à la fin de l'année 2026.

Quoi qu'il advienne de La Gare, l'opposition au nucléaire ne faiblira pas en Meuse et d'autres lieux collectifs, comme La Maison de Résistance à Bure ou l'Augustine à Mandres-en-Barrois, continueront d'incarner la volonté de ses occupant·es de faire advenir un monde meilleur et à accueillir toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans leur amour de la liberté. N'hésitez pas à y faire un tour ou à les soutenir par un don si vous le pouvez !

Des chouettes de La Gare

1 Lire « À Bure, “qui sont les malfaiteurs ? ” » CQFD n°200 (juillet-août).

16.05.2026 à 00:30

Return hubs : sous-traiter l'expulsion

Gaëlle Desnos

Après l'odieux Pacte européen sur la migration et l'asile, Bruxelles entend franchir un nouveau cap dans le harcèlement des personnes en migration. Son prochain outil : le « règlement retour ». Un texte qui propose de renvoyer des gens vers des pays dont ils n'ont pas la nationalité, dans lesquels ils ne sont probablement jamais allés et sans leur consentement. « Une généralisation à l'échelle européenne des politiques anti-migratoires les plus dures. » C'est ainsi qu'Anna Sibley, juriste (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) /

Texte intégral (1900 mots)

Après l'odieux Pacte européen sur la migration et l'asile, Bruxelles entend franchir un nouveau cap dans le harcèlement des personnes en migration. Son prochain outil : le « règlement retour ». Un texte qui propose de renvoyer des gens vers des pays dont ils n'ont pas la nationalité, dans lesquels ils ne sont probablement jamais allés et sans leur consentement.

« Une généralisation à l'échelle européenne des politiques anti-migratoires les plus dures. » C'est ainsi qu'Anna Sibley, juriste au Gisti1, résume le récent tournant pris par l'Union européenne (UE) en matière de politique migratoire. Le 26 mars dernier, le Parlement européen a donné son feu vert à l'ouverture des négociations sur le « règlement retour », un texte qui s'inscrit dans le prolongement du Pacte européen sur la migration et l'asile2. Ce énième tour de vis répressif est présenté comme un moyen d'accélérer et de simplifier les expulsions de personnes irrégulières sur le sol européen. Dans ses dispositions, outre la systématisation du placement en rétention et l'allongement de l'enfermement de 18 à 24 mois, on trouve aussi la création de « return hubs » (plateforme de retour) dans des pays tiers. « Il s'agit de permettre le renvoi, vers un pays tiers, de personnes faisant l'objet d'une décision de retour3, sur la base d'un accord conclu soit par l'UE, soit par un État membre, avec ce pays tiers », poursuit Anna Sibley. Ainsi, sous couvert de répondre au manque supposé de coopération des pays d'origine ou à l'impossibilité matérielle d'exécuter certains renvois, Bruxelles redessine les frontières de la notion de « pays de retour ». Une personne pourrait être expulsée vers un pays dont elle n'a pas la nationalité, dans lequel elle n'a jamais vécu, qu'elle n'a peut-être même jamais foulé, sans que son accord ne soit requis. À charge pour ces États tiers de « gérer » les populations renvoyées d'Europe…

D'inspiration italienne

« Que vont faire ces pays des personnes qu'ils reçoivent ? Les expulser à leur tour ? Les placer en détention ? » s'interroge Anna Sibley. En l'état, le règlement est flou sur ce point. Mais déjà en 2023, Bruxelles observait avec intérêt une initiative venue de son flanc méridional : à l'époque, la présidente du conseil italien Giorgia Meloni et le Premier ministre albanais Edi Rama venaient de sceller un accord prévoyant le transfert des personnes secourues en Méditerranée par des navires italiens vers des structures installées de l'autre côté de l'Adriatique. « Concrètement il s'agissait de les intercepter avant même qu'elles aient posé le pied en UE, et d'externaliser hors d'Italie le traitement de leur demande d'asile », explique Anna Sibley.

« Les camps en Albanie offrent finalement un avant-goût très concret de ce que pourrait permettre le règlement retour »

Dans la foulée, deux camps sont ouverts dans les villes albanaises de Shëngjin et de Gjadër. Enthousiaste, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, saluait alors la capacité de Meloni à penser « hors des sentiers battus », avant d'exhorter les États membres à « tirer les leçons du protocole Italie-Albanie ».

Pourtant en 2025, le scénario italien déraille : entouré d'un flou juridique, contesté devant les tribunaux, le projet de délocalisation des demandes d'asile se heurte à plusieurs décisions ordonnant le retour en Italie des premiers groupes interceptés en Méditerranée et transférés en Albanie.

D'après ActionAid, les camps italiens en Albanie sont « les plus inhumains […] de l'histoire de la politique migratoire italienne »

Au pied du mur, Rome décide alors de convertir les sites albanais en centres de rétention pour les personnes dont la décision d'expulsion est déjà tombée. « Avec ce changement de cap, les camps en Albanie offrent finalement un avant-goût très concret de ce que pourrait permettre le règlement retour, à savoir : la délocalisation dans un pays tiers hors UE du processus d'expulsion, avec, ici, une mise en détention. »

La prison du bout de l'Europe

Et déjà, les camps italiens en Albanie sont dénoncés par les ONG. ActionAid les décrit comme « les plus inhumains […] de l'histoire de la politique migratoire italienne ». De son côté, la coalition italienne Tavolo Asilo e Immigrazione (TAI), issue d'organisations de la société civile engagées sur les questions migratoires, a conduit six missions sur place et mené des entretiens avec une trentaine de personnes. Dans un rapport publié en janvier 2026, elle fait état de conditions de vie de type carcérales : les détenus sont enfermés dans des cellules qui s'ouvrent uniquement de l'extérieur et les repas sont glissés par une fente dans la porte. Dans le camp de Gjadër, certaines spécialités médicales aussi essentielles que la cardiologie, la diabétologie ou les soins dentaires ne peuvent être traitées sur place faute d'équipements. Plus glaçant encore, les auteurs documentent l'effondrement psychique des détenus avec qui ils se sont entretenus : flot de parole continue, silence, désorientation, défiance totale ou affliction profonde. « Je prends des médicaments pour la tête depuis cinq jours. Je n'avais jamais fait ça avant. C'est un chenil. J'ai choisi un avocat au hasard sur une liste. Nous avons été abandonnés par tout le monde », témoigne l'un des détenus. Fin avril 2025, après une visite à Gjadër, la députée italienne Rachele Scarpa du Parti démocrate (centre gauche) relève 21 actes d'automutilation ou tentatives de suicide dans les treize premiers jours d'activité du centre. Une détresse aggravée par l'extraterritorialité du lieu, qui complique l'accès aux proches, aux avocats et à toute organisation autorisée à fournir de l'assistance. L'accord Italie-Albanie, peut-on ainsi lire dans le rapport du TAI, construit « une infrastructure juridique et logistique permettant de transférer les migrants dans un espace suspendu, physiquement extérieur mais juridiquement contrôlé, où la transparence est minimale et les garanties fortement réduites ».

Loin des yeux, loin des droits

La même mécanique opaque se retrouve au cœur du règlement européen sur le retour. Le réseau Migreurop, qui travaille à collecter des informations sur les politiques de mise à l'écart des personnes en migration, dénonce un texte dépourvu de « mécanisme de contrôle a priori ou a posteriori par les institutions européennes » et l'absence de « clause de suspension en cas de violation des droits ». Pour Anna Sibley, cette gestion « offshore » de la migration risque de compliquer le travail de veille, de surveillance et d'alerte que font les associations de terrain et les ONG. « À l'intérieur de l'UE, on peut encore interpeller les institutions européennes ou envoyer un comité des Droits de l'homme vérifier ce qu'il se passe sur place. Hors Europe, ce n'est pas impossible, mais tout se complique. » D'autant que si le Gisti, via le réseau Migreurop, peut compter sur des relais locaux et des associations de terrain dans certains pays, ce n'est pas le cas partout. Anna Sibley cite le cas de l'Ouganda, avec lequel les Pays-Bas n'ont pas perdu de temps pour commencer les tractations : « Nous n'avons aucune visibilité là-bas ! On va construire un réseau, mais en attendant, il y a un risque que des choses passent sous nos radars. »

Si, pour l'heure, le règlement retour n'a pas encore été définitivement adopté, Anna Sibley fustige le choix de la forme « règlement » : « Ça n'a rien d'anodin ! Au départ, il s'agissait d'une directive, donc d'un texte que chaque État membre doit traduire dans son droit national en passant par leur Parlement. Un règlement, lui, s'applique directement ! » Une manœuvre qu'elle qualifie de « kidnapping démocratique » et qui, à quelques dispositions près, devrait se dérouler sans accroc. Le jour du vote, la droite et l'extrême droite ont fait bloc pour imposer le texte. L'alliance sent le soufre, mais ça n'a pas l'air de les déranger. À ce stade, reste plus qu'à muscler notre internationalisme, avant que ces « forteresses mouvantes, capables de muter et de se démultiplier pour devenir omniscientes »4 ne finissent par dévorer le monde tout entier.

Gaëlle Desnos

1 Groupe d'information et de soutien des immigrés

2 Adopté en avril 2024, il entrera en application en juin 2026.

3 Une décision ou un acte de nature administrative ou judiciaire déclarant illégal le séjour d'un ressortissant d'un pays tiers et imposant une obligation de retour.

4 Formule piochée dans le bouquin de l'ami Émilien Bernard, Forteresse Europe, enquête sur l'envers de nos frontières (Lux, 2024), qui décrit avec grande acuité l'évolution glaçante des politiques migratoires européennes.

16.05.2026 à 00:30

« Les Haïtiens ne souhaitent pas juste un changement de régime »

Étienne Jallot

D'où vient le malheur qui frappe Haïti ? Pour Frédéric Thomas, auteur de Haïti, briser le piège colonial, c'est la faute à la double domination des néocolons et de l'élite locale au détriment de la population haïtienne. Entretien. Haïti, terre maudite ? Quand on parle du petit pays caribéen, des bribes d'images surviennent. Des habitations arrachées dans des cyclones ou des tremblements de terre, des scènes de famines dans des bidonvilles, des émeutes dispersées par des tirs de police… Car (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) /

Texte intégral (1761 mots)

D'où vient le malheur qui frappe Haïti ? Pour Frédéric Thomas, auteur de Haïti, briser le piège colonial, c'est la faute à la double domination des néocolons et de l'élite locale au détriment de la population haïtienne. Entretien.

Haïti, terre maudite ? Quand on parle du petit pays caribéen, des bribes d'images surviennent. Des habitations arrachées dans des cyclones ou des tremblements de terre, des scènes de famines dans des bidonvilles, des émeutes dispersées par des tirs de police… Car d'Haïti, on sait souvent peu de choses, si ce n'est qu'une révolution a mis fin à la colonisation française et aboli l'esclavage en 1804 et que, depuis, le pays semble être plongé dans une crise politique et économique permanente. La faute à qui ? Pour Frédéric Thomas, chercheur au Centre tricontinental (Cetri) et auteur du livre Haïti, briser le piège colonial (Seuil, 2026), son histoire est celle d'une double domination où les États coloniaux – puis néocoloniaux – agissent avec une bourgeoisie locale prédatrice contre la population haïtienne.

Vous dites que, malgré la révolution de 1804, le pays ne semble pas s'être totalement défait du colonialisme. En quoi ?

« Le 1er janvier 1804, quand Saint-Domingue1 se libère, le pays n'est pas reconnu à l'international. La France ne va jamais accepter sa défaite, même si elle finira par reconnaître l'indépendance en 1825. En échange, elle lui réclame le paiement d'une dette pour indemniser les anciens colons et lui impose un partenariat économique exclusif, inscrivant Haïti sous dépendance néocoloniale. Presque un siècle plus tard, les États-Unis vont se substituer aux Français comme partenaire économique exclusif, et même les occuper militairement entre 1915 et 1934.

Depuis, lorsqu'on parle d'Haïti dans les pays occidentaux, on se limite à une lecture très descriptive, sans explications ni analyses. Le pays apparaît frappé d'un malheur cyclique où la population n'est que victime des crises qu'elle traverse. C'est une manière de refuser de prendre Haïti au sérieux, de l'analyser correctement. C'est une vision très néocoloniale. »

« L'État, tourné vers l'international plutôt que vers la population, est une constante de l'histoire haïtienne »

Chaque fois que les Haïtien·nes vont se libérer du colonialisme, ils et elles vont se heurter à leur élite nationale qui les écrase tout autant…

« En 1804, il y a une convergence de tous les pans de la population haïtienne contre les colons et l'esclavagisme. Mais une fois les colons expulsés, l'élite qui émerge de la révolution reprend en main l'État colonial et le système économique de la plantation. Elle souhaite y faire travailler les anciens esclaves devenus paysans, ce qu'ils refusent catégoriquement. C'est là l'origine du conflit historique entre la paysannerie et l'élite haïtienne. Et à défaut de parvenir à trouver sa légitimité auprès de la population, l'élite va chercher du soutien à l'international. Si elle accepte les liens de subordination économique extérieurs, elle sera soutenue dans son projet de modernisation agricole et pourra s'enrichir. Cet État, tourné vers l'international plutôt que vers la population, est une constante de l'histoire haïtienne. »

Quelles sont les aspirations de la paysannerie ?

« La paysannerie va de son côté reproduire l'expérience du marronnage – ces esclaves en fuite qui créaient des communautés autonomes loin des plantations – avec un système d'autoconsommation et de circuits courts. Elle fuit l'État qui cherche à s'accaparer ses terres ; c'est une forme de résistance que l'anthropologue haïtien Gérard Barthélemy appelle “le pays en dehors”. La difficulté c'est que la population va être multipliée par dix en deux siècles. L'État et les acteurs internationaux vont également avoir davantage prise sur le territoire. La fuite devient beaucoup plus compliquée. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les dictatures de François et Jean-Claude Duvalier, père et fils, alias Papa Doc et Baby Doc, vont accentuer les politiques antipaysannes. Leur objectif est de faire d'Haïti, le “Taïwan des Caraïbes”, une zone franche industrielle pour produire à bas coût à destination des États-Unis, transformant la paysannerie en une masse ouvrière sous-payée. Les anciens paysans expulsés de leurs terres s'entassent dans les bidonvilles. Ouvriers pauvres ou sans travail, ils vont se soulever pour faire tomber des gouvernements comme celui de Baby Doc, en 1986, et mener de grandes révoltes comme en 2018-2019. »

C'est la dernière grande révolte qui a animé le pays avec l'espoir de briser le cycle infini des crises…

« Effectivement. En 2018 vont se succéder deux révoltes. La première en juillet contre la vie chère, après une augmentation de 38 % du prix de l'essence, face à laquelle le gouvernement recule.

« Les Haïtiens ne souhaitent pas juste un changement de régime mais une “transition de rupture” pour en finir avec cet État fantoche »

La seconde, deux mois plus tard, autour de l'affaire PetroCaribe : un accord de coopération énergétique entre le Venezuela et Haïti, dont près de quatre milliards d'euros ont été détournés. Les plus grandes manifs depuis la chute de Baby Doc éclatent alors. Essentiellement urbaine et très féminisée, cette révolte est portée par une myriade d'organisations populaires et trouve un écho dans les révoltes des Gilets jaunes en France ou celles du Chili au même moment… Les Haïtiens ne souhaitent pas juste un changement de régime mais une “transition de rupture” pour en finir avec cet État fantoche, courroie de transmission entre acteurs nationaux et internationaux. Le slogan “changer l'État”, qui date de la révolution de 1986, revient en force. Il porte la volonté de construire des services sociaux qui fonctionnent et une véritable souveraineté populaire. Malheureusement, ce projet échoue car le mouvement fait face à une répression féroce. En novembre 2018, 71 personnes sont massacrées et plusieurs viols collectifs sont commis par des gangs armés dans le quartier populaire de la Saline à Port-au-Prince. La complicité de l'État dans ce massacre ne fait pas de doute : trois policiers y ont participé. La communauté internationale, complice par sa passivité, n'a de son côté pas poussé à la transition politique. Le recours aux gangs va devenir commun à partir de 2018. On assiste depuis à une gangstérisation de l'État. »

C'est-à-dire ?

« Il y a toujours eu des gangs localisés dans les quartiers, au service des politiques au moment des élections pour rançonner les acteurs économiques et assurer des votes. Mais, depuis 2018, on assiste à leur montée en puissance : ils ont plus d'armes et de territoires, se mettent à agir à leur compte et ne s'approchent plus du pouvoir que pour servir leurs propres intérêts, c'est-à-dire capter des ressources économiques. Ils s'accommodent donc d'un État faible dans lequel ils ont des relais et des membres pour pouvoir agir en toute impunité. Réciproquement, l'État devient dépendant des gangs pour casser les révoltes. C'est un système mafieux où la terreur devient un mode de gouvernance. »

Et la communauté internationale laisse faire ?

« C'est toujours la même chose. Alors qu'on s'accorde à dire qu'Haïti manque de services publics et d'institutions, on va essayer de résoudre le problème des gangs en faisant venir des acteurs extérieurs. C'est le cas de la Mission multinationale de sécurité (MMAS)1 validée par l'ONU. Évidemment, la mission est un échec, il y a des problèmes de financement, l'ONU se focalise sur l'armée et le spectaculaire en faisant l'impasse sur le contexte politique… Même logique quand il y a une catastrophe comme le séisme de 2010. Plutôt qu'aider Haïti à construire des institutions efficaces capables d'amortir ces chocs, on envoie des ONG par centaines qui contournent les institutions publiques, en prenant comme excuse leur faiblesse. C'est une forme de captation de la souveraineté par voie militaire ou humanitaire. Du néocolonialisme, donc. »

On dit parfois que le pays est au bord de l'effondrement, comment continuer à espérer ?

« Quand je vais à Haïti, je suis toujours étonné : tout le monde travaille, s'organise pour l'électricité, pour l'école… Les Haïtiens se soutiennent via la famille, les communautés paysannes ou religieuses, les syndicats. Si le pays ne s'est pas effondré, c'est grâce à cette auto-organisation, héritage lointain du marronnage, et à l'argent envoyé par la diaspora. Mais si cela est suffisamment fort pour empêcher l'effondrement de la société, elle ne parvient pas encore à briser la double domination. Si elle parvenait à prendre le dessus, elle pourrait remettre en cause la manière de gouverner et la place subalterne d'Haïti sur la scène internationale. Seule une véritable autonomie arrachée par le peuple pourra permettre d'espérer un avenir meilleur… »

Étienne Jallot

1 Mission dont le mandat a pris fin en octobre 2025 et qui laisse sa place à la Force de répression des gangs (FRG). Des enquêtes sont en cours contre des membres de la MMAS pour abus sexuels sur mineurs à Haïti.

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