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Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits.

27.07.2026 à 10:26

La loi du feu

F.G.

« Je préfère la défaite, qui connaît la beauté des fleurs, à la victoire au milieu du désert, réduite à la cécité de l'âme, seule avec sa nullité séparée. » Fernando Pessoa, Le Livre de l'intranquillité J'ai vu les couleurs de la fin du monde. C'était aussi beau que dans un film. Je partais à pied sauver ce qui pouvait l'être de notre bout de terrain situé à quelques bornes de Perpigang. Sur la dizaine de fruitiers plantés il y a sept ans (cerisier, abricotier, pêcher, prunier), deux (…)

- Marginalia

Texte intégral (3465 mots)


« Je préfère la défaite, qui connaît la beauté des fleurs,
à la victoire au milieu du désert, réduite à la cécité de l'âme,
seule avec sa nullité séparée. »

Fernando Pessoa,
Le Livre de l'intranquillité

Texte en PDF

J'ai vu les couleurs de la fin du monde. C'était aussi beau que dans un film. Je partais à pied sauver ce qui pouvait l'être de notre bout de terrain situé à quelques bornes de Perpigang. Sur la dizaine de fruitiers plantés il y a sept ans (cerisier, abricotier, pêcher, prunier), deux survivent encore : un olivier et un abricotier. Tout le reste : crevé. Canicule, sècheresse, tempête, gel tardif, grêle, parasites, la liste des calamités est aussi longue qu'une soirée électorale. Plus que jamais l'agriculture est un sport de combat, éprouvant, harassant, aussi perdu d'avance que l'humanité le cul désormais à l'étuve. C'est l'histoire d'une grenouille plongée dans une casserole d'eau froide. Petit à petit, on chauffe l'eau qui devient tiède, puis chaude et enfin bouillante. La grenouille n'a rien vu venir, au début le regain de chaud était même agréable. Puis ses membres sont devenus gourds, son cerveau a molli, sa pensée s'est rencognée avant la perte de conscience. Agité par le bouillonnement de l'eau, le corps du batracien, ventre à l'air, semble imiter la vie. Illusion de pacotille.

L'image de la grenouille cuite dit tout de nous. À cela près qu'une grenouille suffisamment alerte aurait pu sauter hors de la casserole. Nous autres, humains lucides, n'avons nulle part où fuir. Pas de planète B. La Terre est nos frontières – à part pour la secte des muskophiles et leur délire martien. Mais les muskophiles ne sont déjà plus des humains, ils visent l'après, la symbiose avec la machine, leur cerveau téléchargé sur un cloud et le cloud en orbite interstellaire. Bye-bye les chtarbés, vous nous manquerez pas !

Nous, terriens attachés à nos peaux de peu, sommes plus prosaïques. Notre condition a beau être des plus précaire, on n'a qu'elle, alors on la défend. On pétitionne, on manifeste, on grimpe dans des arbres pour protéger des bouts de vert de l'artificialisation ; on se fait shooter par les flics et des juges nous encagent parce que la France ne connaît qu'une loi : quand le bâtiment va, tout va. Dans ces Pyrénées-Orientales où je crèche depuis trop longtemps, la bétonite est un art majeur. Terres cultivables, garrigue, bois, tout doit disparaître. Alors on cimente, on goudronne, on coule des dalles, on monte les parpaings – les lotissements fleurissent comme des bubons sur un pesteux, clapiers à pauvres, résidences à bourges, tout le monde s'y retrouve, même les enchristés de la future taule prévue au nord de la ville. Le béton, y'a pas à dire, est le motif le plus inclusif du moment. Qu'attendent les quiches postmodernes pour nous pondre un collectif « Non à la bétonophobie » ?

Le désespoir rend excessif et amer, je m'en excuse.

Reprenons. Dimanche 5 juillet, 18h00, je pars mettre un coup de flotte à quelques arbres et arbustes avant le troisième raid caniculaire. Chemin de la Sagne, l'air sent le cramé. « Sagne », semble-t-il, renvoie à un vieux mot roussillonnais signifiant « marécage ». Aujourd'hui, la zone humide – à part les yeux pour chialer – on oublie. La Sagne est sèche et figée – un ossuaire. Plein ouest, la dorsale du Canigou est masquée par un énorme panache gris-rosé-orangé. Les voici les couleurs de la fin du monde. Un chromatisme étrange et hypnotique, l'impression d'être un figurant dans un blockbuster hollywoodien. Mais on n'est pas à Hollywood, on est dans le Roussillon et à quelques bornes de là ça crame depuis hier soir. Parti de Tarerach, le grand incendie va ravager 5 000 hectares du côté du bas Fenouillèdes, du Ribéral et des Aspres. Soit, rive gauche de la Têt, la zone comprise entre les villages de Trévillach et Montalba-le-Château et rive droite : Vinça, Bouleternère et Ille-sur-Têt. La départementale 66 est coupée, autant dire le département sabré en deux.

Avec l'image, j'ai la bande-son : le chant assourdissant des cigales et le vrombissement aérien des avions Dash et des hélicos. Les bombardiers d'eau zèbrent le ciel. Eux aussi sont hypnotiques, irréels presque. Leur mission est de contenir le feu, mais quand le feu est trop balèze, l'eau larguée du ciel s'évapore avant de toucher les flammes. Je tiens l'info d'un pompier intervenu en première ligne contre « l'Ogre des Corbières » – l'incendie ayant noirci 17 000 hectares dans le département voisin de l'Aude en août 2025.

Devant ce drame en temps réel, un spectre hante les commentateurs du désastre : demain 6 juillet, l'arrivée de la troisième étape du tour de France est prévue aux Angles, station de ski des P.-O. Sera-t-elle maintenue malgré le feu ? Le préfet est en pleine réflexion et les fondus de bicyclette dénoncent déjà une double peine. Je compatis.

J'ai des amis piégés par la furie incendiaire à qui j'envoie des messages. Soutien, courage, abrazo et si besoin d'hébergement d'urgence on a des piaules. J'essaie de joindre Yohan. On s'est connu il y a plus de dix ans sur le marché de Thuir. À l'époque, il était chevrier et son stand de fromages était un vrai théâtre d'agit-prop. On était les anars du marché, on alpaguait les clients et les forains, on se marrait. Yohan avait une sacrée gouaille, mitonnée dans le bordelais. Jumelée avec mon verbe du bassin de Thau, ça faisait un beau combo. Après les biquettes et leurs fromages, l'ami s'était reconverti un temps dans la poule, celle aux œufs qu'ils vendaient à des prix défiant toute concurrence. Dans la foulée, il était devenu arboriculteur (des oliviers principalement) et chanvrier / producteur de CBD. Sa baraque et son verger sont au bas du village d'Ille-sur-Têt, pas loin du fleuve, autant dire au cœur du brasier.

Au téléphone, Yohan m'explique qu'ils sont confinés dans l'appart de sa compagne à Bouleternère. Impossible de sortir. Le village est vide, la fumée envahissante. Yohan a soigneusement débroussaillé son terrain, il espère que son exploitation sera épargnée. En attendant, il faut attendre et la redondance épuise les nerfs. L'ami n'est pas un frileux, l'incendie ne lui fait pas peur mais il m'avoue que « ça pue ». Au propre comme au figuré. Le feu a sauté le fleuve. Poussé au dos par une tramontane chaude et sèche, l'incendie a une étendue aride et escarpée devant lui avec au milieu des villages isolés : Joch, Casefabre, Caixas. Les pompiers ont un objectif : que le feu ne passe pas le col de Ternère au niveau du village de Rodès. Peine perdue, il passera.

20h47, SMS de l'ami. Il a pu sortir de l'appart et voir le désastre : « J'ai tout perdu. Me reste mon bermuda, un tee-shirt, mes chaussures et mon camion… Je pleure… » On a tenu le rond-point au temps des Gilets jaunes et j'ai du mal à l'imaginer chialer. Et pourtant. Quelques minutes après, une vidéo montre sa serre qui brule. Toutes les cultures sont mortes [1]. Un peu avant 23 heures, ils débarquent à quatre à la maison. Le couple et leurs minots, des rescapés. Le garçon chiale, l'adolescente chiale et moi j'essaie de me tenir. Élo a les yeux étrécis par la fumée ou bien par l'effroi. Ils sentent le feu de cheminée et n'ont que leurs fringues sur eux. Ils tiennent à quitter leurs chaussures avant de rentrer dans le salon et ce geste de civilité, dérisoire par rapport à la tragédie du moment, me bouleverse.

Leur visage porte le masque de la sidération. Je pense à la guerre, à l'exode. Je pense à la suite logique du chaos climatique : quand les terres deviennent soudain inhospitalières et incultivables, alors les gens fuient. C'est là une vieille loi des migrations humaines. Dix mille personnes ont été évacuées dans un bordel sans nom, quinze communes vidées de leur population. À Bouleternère, après d'interminables palabres floues avec le préfet, le maire est passé dans le village avec un porte-voix : « Évacuez ! » Les gens se sont retrouvés dans la rue, hagards et apeurés. Le haut du village brûlait, des brandons tombaient du ciel et enflammaient, au choix, un arbre, une voiture, une maison. C'était un genre de punition divine, ce n'était aussi que le début de l'enfer car l'été – désormais saison maudite à part pour des estivants toujours prêts à se faire rosir la couenne dans le grand barbeuc roussillonnais – commençait à peine.

Cygne noir

Le cygne noir statistique désigne un événement imprévisible aux conséquences considérables. Quand il ne se fait pas traiter de « connard », d' « idiot à chapeau » ou de « cowboy fou de la secte de l'apocalypse climatique », l'agro-climatologue Serge Zaka publie des analyses sur le chaos climatique : « Après plusieurs années de sécheresses, de canicules et d'autres stress successifs, un cygne noir peut constituer le coup de grâce : il accélère brutalement la mortalité des forêts, provoque des dépérissements massifs, des ruptures en cascade dans les écosystèmes et peut faire franchir des points de bascule écologiques dont le retour en arrière devient extrêmement difficile, voire impossible à l'échelle humaine. » Le 9 juillet, commentant une vue satellite de la France où le jaune paille domine, il note : « Vue du ciel, la France apparaît littéralement brûlée : prairies desséchées, défoliation des forêts, cultures d'été en grande souffrance (maïs, soja, tournesol), et moissons d'hiver précoces contribuent à cette couleur. »

Il faudrait rappeler cette évidence : avant d'être des créatures déconstruites, prêtes à nous augmenter avec des artefacts connectés, nous sommes des mammifères. Nous naissons, mangeons, buvons, baisons, gambadons et crevons comme des rats musqués. Pour assumer pleinement nos cycles de vie, il nous faut de la nourriture et de l'eau. En attendant les labos prêts à nous fourguer de la barbaque ou des laitues de synthèse, nous restons dépendants des sols pour créer cette nourriture qui est notre indispensable carburant. Si nos sols crèvent, nous crevons. Si les rivières s'assèchent et que les nappes phréatiques se vident, nous crevons. Il est important de rappeler ces évidences parce qu'à force d'urbanités certains croient que les tomates poussent dans les rayons des supermarchés.

« Sur plusieurs kilomètres, il ne reste que des roches et des cailloux : près de la frontière franco-suisse, la rivière Doubs a disparu, manifestation la plus saisissante de la sécheresse qui touche actuellement le département français du même nom, placé en “alerte renforcée” » – extrait d'un article paru le 10 juillet sur TV 5 Monde [2]. Le réchauffement climatique porte mal son nom. On réchauffe une ambiance trop tendue, on réchauffe le bibi de bébé, mais on ne réchauffe pas un climat. On détruit les conditions d'habitabilité de notre planète. C'est le chaos qui s'installe, disons-le tout net : une menace existentielle. Il faut tarter les brêles qui nous parlent de résilience : avant, quand une forêt cramait, elle repoussait car les saisons fonctionnaient et permettaient les repousses. Le feu était même vu comme un fertilisant et la pluie faisait le reste. Aujourd'hui, et donc demain, une forêt cramée a peu de chance de repousser. Trop peu de pluies, trop de coups de chaud. Une forêt brulée, c'est le désert qui s'installe. Avec sa peau lunaire et ses coulées de boue lors des prochains abats d'eau. Finito les déjeuners sur l'herbe. On ira prendre le frais dans une galerie marchande.

Osons une hypothèse : chaos climatique, flambées fascisantes et déchaînements guerriers, tout est lié, se tient et s'alimente dans cette géopolitique du pire. Le capitalisme étant un régime d'accumulation illimité, ses agents sont désormais obligés de sortir les tanks pour s'accaparer les matières premières. Le ravage de la nature continuant, les sociétés humaines sont à l'os : désorientées, morcelées, obnubilées par un réseautage numérique où foisonnent des Diafoirus 2.0. Alors on s'exile, on prie, on vote pour des ordures autocrates. On cherche du sens, on essaie de croire à demain mais franchement qui a envie d'être à demain ? Fin des années 1990, j'ai fait mes premiers pas dans la militance politique avec l'idée que tout était possible : le renversement du Capital, l'ouverture des frontières, une fraternité dynamique. C'était naïf mais l'utopie était cette matière qui se discutait et se rêvait collectivement. Quelle jeune pousse aujourd'hui se politise en croyant à un avenir meilleur ?

L'horizon républicain a eu ses héros et ses penseurs. Il a permis d'envisager le bien commun et de tailler des croupières à la caste des rentiers. Mais ça n'a pas suffi et la bourgeoisie a toujours veillé au grain (de ses capitaux). Surtout, le processus de démocratisation a magnifié ce mensonge : la barbarie serait l'apanage des sauvages. Aujourd'hui, on sait que non. On sait que les sauvages étaient juste congruents à leur milieu sauvage, on sait aussi que la classe technocratique, appareillée à celle des actionnaires de l'économie-monde, est la véritable donneuse d'ordres de la folie écocidaire. Son pouvoir vient de loin, quand industrialisme rimait avec progressisme et que des ânes inconscients ou bouffis d'orgueil croyaient que la nature était juste là pour nous servir. Des usines, des machines, de la vitesse et le bonheur humain, tel serait ce fruit à partager entre tous. La bonne blague : nul bonheur ne saurait germer de la terre éventrée.

Étrange rumeur

Au XIXe siècle, nos anciens avaient pigé un truc qui s'est perdu. De la même manière que le capitalisme mondialisé avait unifié la condition des exploiteurs, il avait unifié la classe des prolétaires. L'internationalisme était cette visée permettant de comprendre que le sort de tous les damnés de la terre – blancs, noirs, hommes, femmes, gosses, vieux, slaves ou italiens – était lié. Dans le cœur de cette certitude s'ancra la belle et généreuse idée d'un universalisme émancipateur, et il fallut la boucherie de la Première Guerre mondiale pour en sabrer l'élan. Aujourd'hui le péril écologique achève ce processus d'unification. Ailleurs on lit que « la barre des 3 000 milliardaires a été franchie pour la première fois en 2025 » [3] et il faudrait qu'on reste calme. La voracité des exploiteurs est un puits sans fond. Elle nous y condamne toutes et tous : à la même enseigne, au pied du mur écologique, devant le bucher de leurs ultimes vanités.

À contre-courant des vaticinations moléculaires du moment, l'humanité est, plus que jamais, une. Que l'internationale soit le genre humain n'est pas que la phrase d'un hymne au poing levé, c'est aussi une vérité anthropologique. Elle est ce point de départ à partir duquel il convient de forger notre commune condition. Nous n'avons pas d'autre choix que de penser la politique depuis la catastrophe en train de se déployer. L'été est désormais la saison des feux et les incendiaires ne seront jamais ceux désignés par la curée médiatique. Au marché de Thuir, une étrange rumeur circule : l'incendie aurait été causé par un type ayant mis son téléphone à charger en plein soleil du côté de Trévillach. Le smartphone aurait pris feu, des personnes auraient tenté de l'éteindre avec des vêtements, en vain. Info, intox, l'avenir dira. On notera simplement que l'implication d'un smartphone dans le désastre n'est pas anodine. Grace à la furie industrielle, nous battons un record de concentration de CO² dans l'atmosphère vieux de plus de 3 millions d'années. Au paléolithique, notre ancêtre australopithèque faisait ses premiers pas et la forêt verdissait l'Antarctique. Est-ce là le cri de demain : vive la calotte – polaire ?

Vu depuis Perpigang, cœur-cité de facholand, le feu est à peine un événement. Il faut inviter le sujet dans une discussion pour savoir ce qu'en pensent les gens. On constate alors avec stupeur que les gens sont déjà en train de s'habituer. Ok ça crame mais franchement ça a toujours cramé, non ? On file à la plage ? Y'a pas un match ce soir ? On s'habitue au feu comme on s'habitue aux escouades de flics surarmés dans les rues, comme on s'habitue au risque nucléaire [4], comme on s'habitue à bouffer des pesticides, comme on s'habitue aux immeubles qui s'effondrent dans le quartier gitan, comme on s'habitue aux politiciens-bandits récidivistes et tout ça forme un tout qui devient le zeitgeist du moment.

Cyniquement, on se demande alors si l'origine du feu de Trévillach ne contiendrait pas un implicite subliminal. Comme le fantasme inavoué d'un autodafé de smartphones.

Sébastien NAVARRO


[1] Une cagnotte a été ouverte ici : Paysan en détresse incendie Pyrénées orientales | Marie | CotizUp

[2] 'C'est lunaire' : près de la frontière franco-suisse en pleine sécheresse, la rivière a disparu | TV5MONDE - Informations

[3] La fortune des milliardaires a atteint en 2025 "son plus haut niveau historique", dénonce Oxfam dans son nouveau rapport – franceinfo

[4] Entendu, ce matin 13 juillet sur Rance Inter ce cri du cœur : « Nos centrales nucléaires souffrent de la chaleur »…, et la gorgée de café a failli retapisser le mur.

13.07.2026 à 09:50

Murmure d'ombres

F.G.

Le monde alentour est un murmure d'ombres. Maurice B. lui prête une attention relative. Il peut le soustraire à ses pensées, mais sans jamais s'en défaire. C'est un paysage mental de substitution sur lequel il pose un regard qu'il veut vague. Il y perçoit des êtres dont tout laisse à croire qu'ils sont vivants puisque bruyants. Tellement bruyants. Il se dit qu'il a perdu le lien avec le niveau sonore du monde. Il l'entend – comment ne pas l'entendre ? –, mais il veut l'ignorer. Et, en (…)

- Passage des fantômes

Texte intégral (2711 mots)


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Le monde alentour est un murmure d'ombres. Maurice B. lui prête une attention relative. Il peut le soustraire à ses pensées, mais sans jamais s'en défaire. C'est un paysage mental de substitution sur lequel il pose un regard qu'il veut vague. Il y perçoit des êtres dont tout laisse à croire qu'ils sont vivants puisque bruyants. Tellement bruyants.

Il se dit qu'il a perdu le lien avec le niveau sonore du monde. Il l'entend – comment ne pas l'entendre ? –, mais il veut l'ignorer. Et, en effet, le voile du monde, son bruit, s'évapore dès que sa plume effleure la page. Il n'est là pour personne, Maurice B. Il est d'ailleurs, sans savoir d'où. D'un dedans qu'aucun dehors n'encombre, ou pas vraiment. Il n'est que lui, cet homme qui écrit en se disant que rien n'existe en dehors des mots qui l'habitent, le hantent et que, par saccades, il couche sur la page comme on laisse des cailloux sur la tombe d'un ami ou d'un parent au cimetière juif de Prague.

Il se demande pourquoi cette image, comme ça, d'un coup, lui vient. Il suspend son envol, il hésite, il s'apprête à la biffer, mais il la retient.

Rien que pour cette image, se dit-il, il aurait aimé être juif. Pour cela et pour l'errance. Pour s'accorder au déclin d'un monde, aussi, où rien n'affleure désormais que l'erreur infiniment rapportée par le propos courant.

Être juif, comme il l'entend, ce serait marcher à côté du temps, dans une éternelle déviance qu'aucune conviction, même provisoire, ne saurait rectifier. À un gendarme français qui, en 1941, lui demandait s'il était juif, le sans-patrie Victor Serge, qui en savait long sur la vie des hommes, fit cette admirable réponse : « Je n'ai pas cet honneur, Monsieur. »

L'égarement allège parfois la douleur de vivre. Il contrarie la logique du bourreau qui ne comprendra jamais qu'on puisse encore se perdre dans les circonvolutions de son âme quand, de toute évidence, les jeux sont faits. Les siens, ceux pour lesquels on le paie. La logique du bourreau est simple comme un bonjour. C'est un homme qui attend des réponses. Claires et précises, qu'il croit ou ne croit pas. La logique du juif errant lui est particulièrement inaccessible. Comme la vie même, comme les volontés qui frémissent, comme la dignité de Victor Serge. La logique du juif errant, c'est l'exact contraire de celle du bourreau : la réponse importe peu au regard de la question, qui, elle, importe d'autant qu'elle en suscite toujours une autre. Sans réponse acceptable. Parce qu'accepter, c'est se soumettre au pouvoir du bourreau.

Il pose sa plume et il regarde l'abîme, décidément trop peuplée pour en être. Il se lève et il part en se disant qu'il faut boire à la vie. Mais vite, il revient. Sans avoir bu à rien.


La vie, tu parles, se dit-il ! Et puis quelle vie ? Il connaît, depuis longtemps, ces moments d'effondrement intérieur, Maurice B. Il sait qu'il faut les passer, juste les passer. Il sait, mais il ne s'y fait pas. Trop fréquents, ces moments, en ces temps maudits où, par une suite de retournements de l'histoire, aucun repère ne fonctionne plus dans son esprit. Comme perdu, se dit-il. Avant, il savait répondre à ses propres questions. Maintenant elles ne provoquent que de longs silences intérieurs et une forte propension à l'accablement.

Le choc, il s'en souvient, eut lieu en regardant des images hallucinantes où de jeunes soldats israéliens exultaient de joie devant les ruines qu'ils avaient provoquées en bombardant méthodiquement un quartier de Gaza. Comment est-ce possible, se dit-il. Comment en est arrivée à un tel degré d'inhumanité une nation construite sur la mémoire de la Shoah, du pire ? Maurice B. ne pouvait pas répondre à cette question. Il ne pouvait que la vivre dans une sorte de clandestinité infinie que Victor Serge, qui en connut beaucoup d'autres, aurait eu, lui aussi, bien du mal à imaginer. Et pourtant c'est là, comme une tache indélébile sur la mémoire des vaincus. Sur la communauté humaine, aussi.

C'est de ces images que naquit l'obsession de Maurice B. : comprendre ce glissement d'histoire en la frottant à des récits. Il a longtemps eu pour principe de ne jamais rayer le nom de ses morts sur ses agendas. Il eut envie de les feuilleter, ses agendas, car il savait que, dans sa mémoire, nombre d'entre de ses disparus demeuraient plus vivants que bien des supposés vivants.

La quête dura un certain temps. Il lui fallut du temps pour trouver l'interlocuteur possible. Le choix fait, il restait à évaluer l'état du témoin. Il nota cinq noms sur un morceau de papier et en garda un : celui de Nathan Scholtz, un fils de bundiste, qu'il n'avait pas vu depuis deux ans mais qu'il savait toujours en forme. Ou relativement.


Le rendez-vous eut lieu dans un bistrot du 11e où Scholtz avait ses habitudes. L'entrée en matière ne tarda pas. Elle laissait présager un échange fructueux.

– Les vieux bundistes avaient raison, Maurice, le sionisme nous a transformés en bourreaux. Et c'était fatal. Dans mes années de jeunesse, le concept du « peuple élu » – élu par qui, d'ailleurs ? –, suprémaciste en diable, nous faisait plutôt rigoler, mais il n'y avait pas de quoi. D'aucuns cinglés le cultivent toujours, et avec les effets que tu connais. Une horreur sans nom, et sans fin. Gagné sur toute la ligne, en somme.
– C'est un constat, l'ami, mais un peu réducteur peut-être. Il y eut aussi des sionistes culturels, comme Buber, qui pensèrent le sionisme comme mouvement d'émancipation humaine, des Juifs et des Arabes.

– Pour quel effet concret ? C'était une chimère. Le vieux Scholtz, qui avait été séduit un temps par l'anarchisme avant de devenir bundiste, le disait bien. Contrairement à ce qu'imaginait le trop sage Buber, nous n'étions pas là pour convaincre, mais pour vaincre. Et vaincre, dans la configuration où nous étions, c'était écraser, déposséder, nier l'altérité de l'autre peuple. Et ça n'a pas cessé. Ce fut l'invariant du sionisme, qui n'est qu'un colonialisme. Et ça l'est encore, plus que jamais, comme on le constate chaque jour.

Nathan Scholtz avait de la famille en Israël. Toute gagnée aux délires suprémacistes des tueurs. « Rien à en tirer, j'ai rompu avec tout le monde. »

– Comment expliquer cela, Nathan ? Comment justifier cette insensibilité des Israéliens au génocide qu'on commet en leur nom et auquel ils assistent en témoins passifs ?
– Parce que le sionisme n'était pas la solution mais le problème, et ce n'est pas faute de l'avoir dit. Aucune règle ne garantit que des victimes qui se transforment en vainqueurs puissent être autre chose que des dominants et, pour finir, des persécuteurs. Au fur et à mesure que disparaissent les anciennes générations, les anciennes préventions – voire prescriptions – morales finissent par céder. Jusqu'à se situer sans complexe du côté de la domination. Il n'y a pas de mystère. La judéité ne protège de rien ou alors ça se saurait, l'ami.


En rentrant chez lui, Maurice B. s'enhardit à penser que, contrairement à lui, Nathan Scholtz, docteur en histoire et expert du Bund, avait la chance d'avoir des certitudes et des repères fixes. Sa voix ne se fêlait jamais. Replacé dans son contexte, pensait-il, tout effet avait forcément sa cause. En fidèle d'une tradition politique qui eut son heure de gloire et sa grandeur, en mémoire de son père, Marek Scholtz, bundiste historique et intransigeant, il perpétuait une tradition. La seule émotion perceptible qui perçait dans son récit, c'était la certitude d'être dans le vrai. Même si le Bund avait été défait, et depuis longtemps, et que le sionisme, dans sa pire version, était devenu maître des destinées d'un pays surmilitarisé où quasiment personne n'avait idée de ce qu'avait été le Bund.

Perdu dans ses pensées, Maurice B. s'autorisa une halte chez Rosa Besse, une grande amie et ancienne amante de jeunesse, qui habitait à deux pas de chez lui. L'accueil, comme d'habitude, fut chaleureux. Rosa avait, entre autres qualités, le sens de l'hospitalité. Ils échangèrent quelques nouvelles de la vie banale, mais comme les rencontres étaient fréquentes, ce fut bref. Rosa lui demanda s'il avait dîné. « Pas faim », lui répondit Maurice B., en précisant : « Juste besoin de compagnie si je ne contrarie pas tes plans. » Rosa l'entoura de ses bras. « On va parler, lui dit-elle, je n'ai rien de prévu ». Rosa Besse avait toujours été là quand Maurice B. avait eu besoin d'elle. Elle savait que la réciproque avait toujours été vraie.

« Qu'est-ce qui ne va pas, Mo ? », lâcha-t-elle en lui tendant une cigarette allumée. « C'est comme si tout le poids de l'histoire, cette chienne, m'était tombé dessus. » Il lui raconta sa rencontre avec Nathan – où, là encore, il avait senti sa charge – et ferma les yeux.

– Je n'ai jamais vu des images aussi terrifiantes. Une déshumanisation totale. Des descendants d'un holocauste qui jouissent d'un génocide. Tu reconnaîtras que ce n'est pas banal comme retournement, non ?
– Non, ce n'est pas banal, ça c'est le moins qu'on puisse dire, mais c'est peut-être logique car corrélatif à la nature humaine.
– Comment ça, corrélatif ?
– Sortir du statut de victime comporte des avantages, mais aussi des inconvénients. Le principal étant de basculer dans celui de bourreau. Voilà qui pourrait être la preuve qu'il n'y a pas d'exceptionnalité juive, ce qui en fin de compte serait une bonne nouvelle.
– Je te trouve un brin cynique, Rosa.
– C'est sans doute la seule manière que je connaisse de résister à l'innommable.

Rosa Besse avait perdu ses grands-parents et son père en déportation. Pendant l'Occupation, sa mère et elle avaient vécu cachées par un couple de paysans creusois au grand cœur. Au début des années 1950, mère et fille étaient parties s'installer en Israël où elles se sentirent vite étrangères. Dès qu'elle en eut la possibilité, Rosa rentra en France. L'acclimatation lui était impossible. Revenue en France, elle entreprit des études et devint professeur de philosophie. Sans conviction réelle sur l'utilité de la discipline, mais par attirance personnelle. Une quinzaine d'années plus tard, elle devint psychanalyste, activité qu'elle continuait d'exercer, mais à faible rythme. « Juste pour conserver la forme », disait-elle, sans jamais manquer de lâcher un rire sonore. Maurice B. l'avait rencontrée en mai 68. Elle tenait le stand des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR) à la Sorbonne et dénotait un fervent enthousiasme à la tâche. Un soir, elle s'installa au piano à queue qui trônait dans la cour pavée et joua le Zog nit keynmol [1] en s'accompagnant de sa voix. Merveilleuse, pensa Maurice B., qui en tomba immédiatement amoureux. Les années qu'il partagea avec Rosa furent les plus exaltantes de sa vie.


À la nuit bien tombée, Maurice B. se décida à rejoindre ses pénates. « Tu peux dormir ici… en hôte bien sûr », lui suggéra Rosa, l'ai badin. « Trop de souvenirs me sont revenus, je ne sais pas si j'y parviendrai », conclut l'hôte en faisant mine de se recoiffer.

Seul dans la douce nuit parisienne, Maurice B. laissa venir à lui d'autres souvenirs d'un temps éloigné. Il fut surpris de constater qu'ils revenaient en pagaille. Celui, notamment, d'une manifestation en soutien à la Palestine dans les années 1990 où il croisa un groupe de jeunes anarchistes qui, bannières noires au vent, scandait : « Ni un, ni deux États, pas d'État du tout ! ». S'interrogeant sur l'opportunité d'un tel slogan, il s'en ouvrit à l'un des vaillants porte-voix du groupe : « Ça vous semble approprié, ce slogan, en de telles circonstances ? » La réponse l'étonna : « Les circonstances, on s'en fout, camarade ; ce sont elles qui ont servi d'alibi pour écraser la révolution espagnole ! » C'était la preuve que le jeune compagnon avait des lettres, mais qu'il ne savait pas en faire bon usage. « À la prochaine défaite, alors ! », lui lança ironiquement Maurice B., qui se vit répondre : « Il y a des défaites plus honorables que bien des victoires ! », réplique non contestable, mais qui le conforta dans l'idée que, pour noble qu'elle pût être, la cause anarchiste pouvait aussi avoir une propension à nourrir des idées courtes.

Rentré chez lui, Maurice B. se cala dans son fauteuil d'écriture, écouta murmurer les ombres et s'imagina avoir vieilli avec Rosa. Il constata qu'elle lui avait toujours manquée. Son erreur fut sans doute de croire, comme partie de sa génération, la plus consciente, que l'appareillement – la pareja comme disent les Espagnols pour désigner le couple – conduisait fatalement à l'enfermement. Ce soir, il l'avait trouvée à la hauteur. Comme devant son piano à queue dans la cour de la Sorbonne occupée.

Demain, il l'appellerait. Pour poursuivre. Ou reprendre. Tant qu'il en était encore temps.

Freddy GOMEZ


[1] Zog nit keynmol (Ne dis jamais) est le nom de la chanson écrite en 1943 par Hirsh Glick, jeune juif détenu au ghetto de Vilnius qui venait d'apprendre le soulèvement du ghetto de Varsovie contre les nazis. La mélodie, composé en 1935, est du russe Dmitry Pokrass.

13.07.2026 à 09:49

La part du feu montmartrois

F.G.

center> ■ André WARNOD Fils de Montmartre, suivi de Drôle d'époque Éditions L'échappée, collection « Paris perdu », 2026 Avec 200 illustrations en noir et blanc (dessins d'André Warnod et d'autres artistes de l'époque). La collection « Paris perdu » des Éditions L'échappée tient indéniablement ses promesses. Elle nous comble régulièrement de pépites infiniment réjouissantes. Pour le coup, à travers les souvenirs d'un rapin devenu courriériste, sa dernière livraison en date – que l'on doit (…)

- Recensions et études critiques

Texte intégral (1583 mots)

■ André WARNOD
Fils de Montmartre, suivi de Drôle d'époque
Éditions L'échappée, collection « Paris perdu », 2026
Avec 200 illustrations en noir et blanc
(dessins d'André Warnod et d'autres artistes de l'époque).


Texte en PDF

La collection « Paris perdu » des Éditions L'échappée tient indéniablement ses promesses. Elle nous comble régulièrement de pépites infiniment réjouissantes. Pour le coup, à travers les souvenirs d'un rapin devenu courriériste, sa dernière livraison en date – que l'on doit à André Warnod (1895-1960) [1] – nous permet de revivre le Paris de la « Belle époque » et des « Années folles ». Comme d'habitude de belle facture – papier, typo, mise en page, illustrations –, cette réédition participe de notre régalade continue. Pour notre plus grand plaisir.

Dans Fils de Montmartre (originellement édité par Fayard en 1955), comme dans Drôle d'époque (Fayard, 1960), André Warnod prend son lecteur par la main et guide son imaginaire avec un enthousiasme et une gourmandise qui nous rendent nostalgique d'une époque que nous n'avons pas connue. Un Paris perdu à jamais, c'est certain. L'ébullition artistique qui y règne nous embarque, aujourd'hui encore, dans un monde dans lequel se côtoient l'ordinaire le plus trivial et l'extraordinaire des audaces créatrices les plus insolentes, des univers singuliers devenus mythiques, des références qui nous habitent et qu'on ne quitte jamais. Citations en tête, on s'y met à côtoyer Francis Carco, Guillaume Apollinaire, Pierre Mac Orlan, Roland Dorgelès. Comme des amis que l'on retrouverait pour un bon repas, par une belle nuit de mai. Accompagnés de nos rêves poétiques et mus par un appétit de vivre et d'aimer l'esprit autant que les corps, la création artistique et l'intelligence. Insatiables en tout, animés par la constance de ceux qui ne s'inventent pas des raisons de bouder leur plaisir. Ah non ! Surtout pas ! Comme me faisait remarquer un ami octogénaire récemment disparu, « on n'a pas attendu Mai 68 pour jouir de notre liberté sexuelle », ajoutant avec malice que, cela dit, « c'est une curieuse idée de croire qu'elle rendra le monde meilleur ». Il est vrai que la prétention de ma génération en la matière s'est drapée dans ses illusions, oubliant ce qu'elle devait au passé. Cultivant ses ridicules, elle s'imagina même supérieure. Comme si le monde avant elle n'avait pas connu de jeunesses gourmandes de plaisirs, insolentes, rebelles, cherchant à affirmer un puissant désir de vivre. C'est sans aucun doute à travers les créations artistiques de ces années montmartroises que l'on peut saisir au plus près ce qu'il y avait de vitalité et de profondeur dans l'élan créatif de cette époque qui fut aussi un temps de quête de liberté des corps et des âmes – et cela malgré l'inconfort et les privations de la vie contrainte. Il nous reste, disait mon ami, « de bons souvenirs de nos jeunes années, notamment cette liberté dont nous avons joui sans jamais demander d'autorisation à personne ». Il parlait en connaissance de cause, ce fils d'un modeste agriculteur provençal devenu médecin, érudit, grand lecteur, et qui accompagna plusieurs années de suite René Fallet sur le tour de France – « pas triste, l'équipage ! ».

Oui, ces fils de la nuit dont André Warnod nous narre les heures joyeuses, ont créé, bu, mangé, aimé à corps perdu. Ils ont aussi abusé des plaisirs, mais dans la joie de vivre une vie d'artistes sans le sou, ambitieux ou malheureux, intempérants et audacieux, inventifs et toujours en quête d'une forme nouvelle d'humanité « riche de toute sa générosité » et cette folle insouciance que le passage du temps finit toujours par oblitérer. Ils n'ont pas toujours été débonnaires, mais leurs figures demeurent essentielles. La preuve, c'est que leurs fantômes – celui de Max Jacob, par exemple – emplissent nos bibliothèques et illuminent nos regards à chaque rétrospective. Il arrive même que, sans vraiment le vouloir, on les imite, on les plagie. En clair, on ne se débarrasse jamais tout à fait de leur influence. Nous leur sommes redevables de tant d'émotions poétiques, picturales et littéraires qu'ils demeurent des piliers de notre imaginaire. Flamboyants, tragiques et d'une crâne témérité, ils étaient, c'est vrai, d'un temps où la valeur artistique d'une œuvre ne se mesurait pas encore à sa valeur mercantile et aux spéculations les plus contestables qu'elle permet. Un temps où les collectionneurs étaient encore de vrais amateurs d'art. Un temps d'avant celui où l'art devint marché et acheter pour revendre plus cher une pratique courante.

C'est sans doute cet appétit de vie, palpable, féroce, mais ne faisant la leçon sur rien ni à personne qui rend revigorante la lecture de ces textes d'André Warnod. Le journaliste, écrivain et illustrateur, partage avec nous, dans un style simple et soutenu à la fois, l'aventure que fut ce voyage qui le conduisit du pittoresque des cabarets montmartrois du Lapin agile et du Bœuf sur le toit, fréquentés par des marginaux de toutes conditions ou statuts, au Montparnasse frénétique de La Coupole et du Dôme, haut lieu de nocturnes fêtes carnavalesques. Warnod nous décrit ces nuits sans fin passées à déambuler dans ce Paris perdu dont nous chérissons la mémoire. Ces poètes – Carco, Apollinaire, Tzara –, nous les lisons toujours, jaloux que nous sommes d'un talent que nous n'aurons jamais ; ces peintres – Utrillo, Pascin, Villon, Léger, Buffet – on ne se lasse pas de contempler leurs œuvres, souvent mystérieuses, toujours inspirantes.

Puis viendra la guerre, cette saloperie. Celle de 1914 avec sa cohorte de morts, son cortège de disparus, ses bataillons d'estropiés, ses escouades d'âmes pour toujours égarées dans la fureur des combats. Elle sera suivie de la « Grande Dépression » des années 1930, qui précipita vers le suicide ou la maison de fous les enfants insouciants abandonnés sur le chemin de leurs illusions. « Le cafard après la fête », écrivit Adolphe Basler en 1929. Il y a des ombres que la guerre, l'alcool, la drogue, le désespoir ont emporté, belles et tristes âmes, des destins tragiques qui demeurent dans nos mémoires, des traces vivantes dont Warnod se fait le chroniqueur tendre et bienveillant. Témoin d'un temps que son talent de conteur fait revivre pour notre plus grand plaisir, il n'oublie pas les disparus. Et ils furent légion.


Ceux qui, comme moi, ont vécu à deux pas de la rue Clignancourt, derrière la rue Custine plus précisément, ont connu quotidiennement la triste caricature de ce qu'est devenu, avec le tourisme de masse et son mercantilisme sans âme, ce coin du Paris populaire. La gentrification de ces quartiers abandonnés aux ambitions des agences immobilières a fait place à un mauvais spectacle, un simulacre de sinistre qualité. Un monde dans lequel les personnages et le mode de vie dont André Warnod se fait le chroniqueur n'auraient jamais eu leur place, un monde policé, aseptisé, un théâtre de dupes à triste figure.

Faisant siens à dix-sept ans ces propos de Jean Tinan (1874-1898) – « Quand vous ne serez plus présentable, retirez-vous à la campagne, aimez les arbres et les enfants ! », Warnod, le temps venu, se contenta des arbres.

Les siens furent les marronniers et les acacias de la rue Caulaincourt.

Que la fine équipe de L'échappée soit remerciée pour son travail, sa constance, son insatiable curiosité et sa généreuse contribution à nos plaisirs de lecture.

Jean-Luc DEBRY


[1] Dont les Éditions L'échappée avait déjà réédité, en 2023, Les Plaisirs de la rue.

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