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Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits.

29.06.2026 à 09:23

Contre l'oppresseur liquide

F.G.

■ Mathieu LÉONARD Sobres pour la révolution Nada, 2026, 192 p. Parfois les choses se font et prennent leur sens après. Par exemple, après avoir rendu compte des bouquins d'amis auprès desquels j'ai fait mes armes au sein du mensuel CQFD, Bruno Le Dantec et Émilien Bernard , v'là que s'invite dans la boucle des recensions à-contretemporelles le copain Mathieu Léonard, ex-membre lui aussi du précité mensuel de critique sociale marseillais. Rassurons notre lectorat : les anciennes ligues du (…)

- Recensions et études critiques

Texte intégral (2596 mots)


■ Mathieu LÉONARD
Sobres pour la révolution
Nada, 2026, 192 p.

Parfois les choses se font et prennent leur sens après. Par exemple, après avoir rendu compte des bouquins d'amis auprès desquels j'ai fait mes armes au sein du mensuel CQFD, Bruno Le Dantec [1] et Émilien Bernard [2], v'là que s'invite dans la boucle des recensions à-contretemporelles le copain Mathieu Léonard, ex-membre lui aussi du précité mensuel de critique sociale marseillais. Rassurons notre lectorat : les anciennes ligues du Chien rouge n'entendent aucunement prendre le pouvoir sur À contretemps.

Mais alors comment interpréter cet hommage indirect à un canard indépendant né en 2003 dont la devise est toujours de « mordre et tenir » et dont l'ADN pourrait se résumer ainsi : « souffler sur les braises ». Les braises de quoi ? Des colères sociales, des refus de tout enrégimentement, des expérimentations vécues en-dehors de la sclérose du salariat… Si CQFD fut une école, ce fut d'abord celle de l'immersion dans un journalisme sans carte de presse ni formation, job informel appris sur le tas : comment choisir et angler un sujet, retranscrire les témoignages, fabriquer un papier vivant, c'est-à-dire débarrassé de la foireuse « objectivité » journalistique, soit un mot pour les salauds, un mot pour les alternos. Parler depuis les marges pour dépasser le marginal et viser l'universel, affilier les colères du présent à celles d'hier car il n'est rien de plus fragile qu'une lutte contingente, oublieuse de ses racines…

Pour faire vivre le mensuel marseillais, il y avait des gueules. Entendre : des personnalités entières et bien campées, tenues entre elles par des connivences difficiles à déchiffrer. CQFD ce fut d'abord un continent fait de blocs taiseux et rigolards, collection de bandits au savoir livresque, instruits des pièges de l'idéologie, insensibles aux charmes médiatiques des cadors de la lutte, fouineurs jamais blasés et donc toujours curieux, à l'affût des petites mains semant des cailloux dans les rouages de la machine.

Parmi ces gueules, l'historien Mathieu Léonard participait, entre autres, à la rédaction des « Vieux dossiers », soit autant de focus sur des révoltes passées. Mais pas que : on l'a lu aussi auscultant le ventre de Marseille ou la colère des Gilets jaunes, feuilletonner le Rojava en lutte depuis les terres du Kurdistan, bref, à l'instar de l'ensemble de la bande de la rue Consolat, se faire le relai de ce qui s'arc-boutait, urbi et orbi, contre un monde toujours plus dégueulasse et prédateur. Les meilleures choses devant se conclure, l'historien-journaliste finit par se reconvertir en vigneron dans le Vaucluse et fonder la digne cuvée « Potlatch », « un vin rouge élaboré dans la rusticité, sans intrants, sans sulfites ajoutés ni levures artificielles… et sans autre mystère que celui de l'alchimie du vin. » Une reconversion qui n'appela nullement l'auteur d'une excellente histoire de la Première Internationale – L'Émancipation des travailleurs [3] – à renoncer à faire parler les archives de la mémoire sociale. Fasciné par la Commune de Paris, il se demande un jour ce qui n'a pas été écrit sur ces 72 jours qui ébranlèrent l'Hexagone. Est-ce sa nouvelle vocation de vigneron qui influence alors ses recherches ou une fructueuse sérendipidité ? Quoi qu'il en soit, c'est tout en furetant du côté des barricadiers et des pétroleuses de 1871 que l'historien-vigneron isole un agent actif sur lequel peu de choses ont été dites et pensées : l'alcool.

Paru en 2022, L'Ivresse des communards défriche un terrain dont la richesse ne peut que surprendre tout lecteur, même le plus averti. L'introduction annonce la couleur : « Dans une certaine littérature versaillaise, l'alcool est un outil symbolique servant à discréditer la conduite désinhibée du prolétariat qui bouleverse l'ordre social ». L'ouvrage visite cette période hautement conflictuelle sise entre la fin du Second Empire et le début de la Première Guerre mondiale. Traçant les contours d'une sociologie infamante associant classes laborieuses et classes dangereuses ou bien « vicieuses », Mathieu Léonard explique comment, grossissant une armée prolétarienne s'entassant dans les villes pour louer ses bras, le déchaînement industriel provoque en retour une série d'ajustements politico-sociaux de la part des autorités qui craignent la colère de la plèbe. Après les travaux haussmanniens censés promouvoir une hygiène urbaine (mais aussi permettre à la troupe de mater plus efficacement les insurrections populaires), les élites s'intéressent à la santé des prolos jugés trop prestes à lever le coude. Rappelons à titre purement contextuel que, à cette époque, l'eau dite potable est toujours suspecte d'être vectrice de maladies. En conséquence de quoi le vin, la bière et le cidre sont considérés comme des boissons fiables et hygiéniques. Il est plus sûr de siroter du rouge qui tache qu'un godet rempli à la fontaine. Et nul ne peut nier que l'alcoolisme est un fléau de premier ordre. Qu'on en juge : 280 000 débits de boisson sur le territoire en 1830, 354 000 en 1879, 482 000 en 1913, « soit un débit pour 80 habitants » ! Le bar, l'estaminet, le bistrot : autant d'appellations pour un lieu ambivalent où le prolo peut liquider sa solde pour s'arsouiller mais aussi ourdir avec des camarades de lutte les plans de sa future émancipation. N'est-ce pas Balzac qui a qualifié le cabaret de « parlement du peuple » ?

Ambivalent aussi est l'alcool qui peut abrutir les velléités révolutionnaires, remplir les caisses de l'État et des alcooliers, mais aussi désinhiber une colère sociale trop longtemps contenue.

Absinthes frelatées

Au chevet d'un monde ouvrier exploité dans des conditions ignobles et logé dans des taudis, le monde médical, d'essence bourgeoise, voit dans l'alcool une pathologie sociale venue nourrir la « folie morale » communarde. Conservateurs, les toubibs du XIXe assimilent l'alcool à l'« agent excitateur par excellence de toutes les perversions du cœur ». Tour à tour redoutées et fantasmées, les libations collectives sont ces prémices qui annoncent la tronche des puissants décollée de leur tronc et fichée en haut d'une pique. D'où un discours prophylactique visant à protéger le corps social (et incidemment les profits de la classe dominante) de tout nouveau chambard révolutionnaire en criant haro sur la bibine. « La bataille de l'hygiène, écrit Mathieu Léonard, se double d'une passion militante contre la dégénérescence nationale, la “névrose révolutionnaire”, le morbus democraticus (peste démocratique) et les exaltations de la foule. Il faut discipliner les mœurs et les corps des prolétaires. » La santé publique naissante tient avant tout d'une « biopolitique » et l'hygiénisme en vogue est cet horizon permettant de protéger la race française de toute corruption.

Côté révolutionnaires, on aurait tort de penser que l'ivrognerie est traitée à la légère. On sait les dégâts commis par certains spiritueux – ah ! les ravages de la fée verte, surtout en période d'interdiction quand circulent des absinthes frelatées, véritables bombes à fragmentation pour l'organisme. On a vu aussi les soudards d'en face, grognards de l'ordre bourgeois imbibés jusqu'au trognon, saccager, violer et massacrer. Si la Commune s'est accompagnée d'incontournables pillages de caves (dont le plus fameux reste les 40 000 bouteilles chourées à Badinguet), elle fut aussi cette séquence où furent promulgués des arrêtés municipaux ayant pour but de « faire cesser les troubles liés à l'ivresse ».

C'est ce fil que va tirer Mathieu Léonard dans Sobres pour la révolution. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre, cet essai n'est en rien un plaidoyer moraliste pour l'abstinence. Il raconte comment le mouvement anarchiste, après les massacres de la Semaine sanglante, a su jouer de sa plasticité pour juguler ou neutraliser le péril alcoolique. Un péril qui n'a rien de fantasmagorique puisqu'en l'espace de trois générations (de 1830 à 1900), la « consommation pure par adulte passe de 15 à 35 litres annuels ». Tout comme L'Ivresse des communards, le propos de Sobres pour la révolution est servi par une riche iconographie parmi laquelle on notera le trait mordant du caricaturiste libertaire Jossot (1866-1951, de son vrai nom Henri Gustave Jossot) ou bien cette affiche radicale venue des rangs anarchistes espagnols pendant la révolution de 1936, légendée ainsi : « Borracho es un parásito – Eliminémosle ! » L'ivrogne est un parasite – éliminons-le !

« Défendre l'espace de sociabilité du cabaret comme un foyer d'humanité ou le dénoncer comme un refuge désespéré où le poison étouffe la conscience, le dilemme conduit les anarchistes à un dépassement porté par la vertu révolutionnaire et la promesse d'un monde où le bonheur rendrait l'ivresse inutile », synthétise habilement Mathieu Léonard. Le nœud dialectique est là : si l'anarchisme entend briser les chaînes de l'oppression, comment considérer l'alcoolisme sinon comme un obstacle à la construction d'un esprit libre et désentravé ? Comment construire un discours, robuste et non stigmatisant, sur l'éthylisme à distance des condamnations puritaines des ligues antialcooliques, du paternalisme patronal, de l'hypocrisie verbeuse des ensoutanés, de l'eugénisme racial du corps médical ?

Si la lutte contre l'alcool n'a jamais été un mot d'ordre majeur des forces libertaires, il n'en demeure pas moins que ses dégâts, collatéraux et souvent mis sous le boisseau, peuvent peser lourdement dans la structuration des groupes politiques et dans la confiance – fondamentale – sur laquelle doivent pouvoir compter leurs membres. Face à ce casse-tête humain et stratégique, il faut saluer le travail minutieux du camarade Léonard, patient éplucheur d'archives, qui nous offre un exposé clair et argumenté des différentes réponses envisagées pour juguler l'épidémie de picole. Loi sèche, tempérance, prohibition, morale abstème, tout un vocabulaire aujourd'hui disparu de notre présent mais qui a animé il y a plus d'un siècle les forces militantes conscientes du problème mais voulant éviter, pour la plupart d'entre elles, de virer dans un rigorisme répressif.

Appétits sexuels du mâle aviné

Plutôt que de partir de schémas rigides dispensateurs de bons et mauvais points, Mathieu Léonard est allé dénicher des pépites comme cette citation relevée à l'époque par l'écrivain Octave Mirbeau (1848-1917). Fiché dans une cellule de dégrisement, un ouvrier tuberculeux résume le tragique de sa condition : « Moi, ça va encore parce que je me saoule, de temps en temps, et que de me saouler ça me nettoie la carcasse… Mais la femme… Mais les gosses !... Ils n'ont pas toujours de quoi manger à leur faim !... Ça, c'est vrai, que si je buvais moins, ils pourraient peut-être manger plus !... Mais, si je buvais pas, il y a longtemps que je serai mort !... Alors, quoi faire ? ... »

Pour certains, le néomalthusianisme est une réponse. Partant du principe qu'un mâle aviné aura tendance à exprimer lourdement ses appétits sexuels, la tempérance est vue comme un outil permettant de lutter contre la « procréation inconsciente ». Le contrôle des naissances, soulignons-le au passage, s'inscrit aussi dans « une lutte pour l'autonomie des femmes ».

Dans ce sillage, les naturiens tournent le dos à la mystique du « Grand soir » portée par les organisations politiques et syndicalistes révolutionnaires. Si un monde nouveau, plus juste et égalitaire, doit poindre, ce sera d'abord par une sanctuarisation des corps nettoyés des scories de la modernité où sont proscrits la viande, le tabac, l'alcool. Un siècle avant le véganisme contemporain, une « véritable liturgie alimentaire » trace « une frontière nette entre le pur et l'impur ». « L'assiette devient un champ de bataille et un manifeste pour une humanité régénérée », souligne avec un brin d'ironie Mathieu Léonard. Face à certains excès rigoristes, l'individualiste libertaire E. Armand, de son vrai nom Lucien Ernest Juin (1872-1962), prône la détente et une main tendue vers Épicure : « Les individualistes veulent la vie passionnée, ardente, surabondante en expériences de toutes sortes, dionysaques ; ils ne la veulent pas rétrécie, étriquée, mesquine, piètre. (…) Ils ne veulent pas davantage être des “chastes” ou des “abstinents” – c'est-à-dire des apeurés de la vie qui redoutent l'expérience ou l'aventure – que des “débauchés” ou des “ivrognes” –, c'est-à-dire des déséquilibrés impuissants à apprécier l'expérience ou à hasarder l'aventure. »

Drogue dure ou manifestation culturelle, objet d'abrutissement individuel ou de jouissive socialisation, la passion alcoolique reste un vrai casse-tête philosophico-politique. Et la dédicace tracée en première page de Sobres pour la révolution par le camarade historien-vigneron n'aidera en rien à trier le bon grain de l'ivresse : « N'oublie pas que l'alcool est la source ET la solution de tous nos problèmes. » On a connu sujet de philo plus saoulant.

Sébastien NAVARRO


[3] Mathieu Léonard, L'Émancipation des travailleurs : une histoire de la Première Internationale, La Fabrique, 2011. Voir « Aux origines de la vieille cause », la recension d'Hervé Vilianac sur cet ouvrage majeur, disponible ici.

22.06.2026 à 09:07

Ngô Văn, éloge du double front

F.G.

Le front est haut, le nez taillé long et la bouche épaisse. Quelques clichés photographiques le donnent à voir aux côtés d'un chat ou d'un perroquet. Coiffé d'un béret, parfois, un clope au bout des doigts. Celui qui aimait les romans chinois « peuplés d'ermites mal embouchés, de rebelles et de brigands » , celui qui peignait, dessinait et prisait la photo mourut à Paris l'année du référendum sur le Traité constitutionnel européen et de l'embrasement des quartiers populaires. Son histoire, (…)

- En lisière

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Le front est haut, le nez taillé long et la bouche épaisse. Quelques clichés photographiques le donnent à voir aux côtés d'un chat ou d'un perroquet. Coiffé d'un béret, parfois, un clope au bout des doigts. Celui qui aimait les romans chinois « peuplés d'ermites mal embouchés, de rebelles et de brigands » [1], celui qui peignait, dessinait et prisait la photo mourut à Paris l'année du référendum sur le Traité constitutionnel européen et de l'embrasement des quartiers populaires. Son histoire, si proche, se lie à sa jumelle, noble de majuscule. Il avait un peu plus de quatre-vingt-dix ans et en passa près de soixante en France. Singulier exil que celui-ci : le natif de Tân Lô, hameau vietnamien situé à une dizaine de kilomètres de Saigon – aujourd'hui Hô-Chi-Minh-Ville –, vécut la plus grande partie de son existence sur le sol d'une nation dont il avait combattu la présence sur celui de la sienne propre. Ngô Văn se considérait comme un survivant. Un rescapé des grands bris du siècle des camps de concentration, du Goulag, de la montre à quartz et du code-barres.

Leur France et la nôtre

Quand la bêtise porte une cravate, cela ressemble au député UMP Bruno Le Maire : « On ne critique pas l'histoire française » [2], avait-il lancé en 2015 sur un plateau de télévision. Les porte-flingues du nationalisme vénèrent le passé seulement s'il consent à se taire – leur amertume les condamne à errer dans de bien étranges vapeurs : photos sans voix et drapeaux mités de rêves crevés. La mémoire donne pourtant des couleurs à l'avenir : elle fouette son sang, l'aiguille et l'aide à débarbouiller la route.

Ce fut, dans les années 1910, une enfance méfiante à l'endroit des compatriotes catholiques – n'avaient-ils pas délaissé leurs rites pour vénérer un Blanc au nez pointu, droit planté sur une croix ? D'aucuns contaient que la Vierge s'était accouplée avec un chien pour mettre bas au Christ… Ngô Văn, fils de petits paysans surveillant les buffles dans les champs de rizière et écrasant le manioc au pilon, a appris le français à l'âge de onze ans ; il lit Rousseau, Baudelaire, le romancier Jean Richepin et l'aviateur Roland Garros –, le premier avec force « exaltation ». Il n'en finit pas de lire et achète ses ouvrages d'occasion dans les bric-à-brac des vendeurs chinois. Des auteurs français, mais pas seulement. C'est ainsi que, page après page, germe en lui la révolte ; il en vient à s'intéresser aux cercles révolutionnaires indochinois condamnés à la clandestinité et ne tarde pas à cacher certaines coupures de presse dans une boîte à chaussures.

Les années 1920 touchent à leur terme : en France, les communistes se sont constitués en parti et André Gide dénonce l'oppression coloniale de retour du Congo ; en Russie, Staline épure les administrations et lance la collectivisation forcée des campagnes ; en Algérie, l'Étoile nord-africaine est dissoute par les autorités impériales. Hô Chi Minh, qui n'est encore que Nguyen Ai Quoc mais a déjà publié l'implacable Procès de la colonisation française, voyage entre la Crimée et la Russie, Berlin et Paris, la Suisse et l'Italie. L'écrivain français Léon Werth, de retour d'Asie, sort quant à lui le beau Cochinchine, écœuré par ce qu'il vit de la « mission civilisatrice » – l'Empire prend du bon temps, sirotant le sang des indigènes pour sa gloire et son prestige.

Un compagnon de chambre, Phùng, comptable de profession, raconte à Văn les prisons et la faim dans les plantations, la torture et les conditions de vie des coolies. En 1930, des soldats vietnamiens de la garnison de Yên Bái se mutinent. Le jeune Daniel Guérin, qui n'est pas encore le penseur communiste libertaire que l'on gagnerait à connaître si cela n'est pas le cas, se trouve alors en Indochine : le drapeau de l'indépendance est hissé par quelques insurgés et le pouvoir fait son office, aviation à l'appui – « Ce qui se levait, rapportera Guérin dans les pages de son Autobiographie de jeunesse, c'était le vent de la tempête [3]. » Ngô Văn, dix-huit ans, suit au jour le jour les évènements. Bombardements, incendies, destruction de temples et décapitations : les droits de l'Homme gravés à la feuille d'or. De son exil à Hong Kong, Hô Chi Minh, fils de paysans lui aussi, rassemble les forces communistes et nationalistes au début du mois de février de la même année : ainsi naît le Parti communiste vietnamien. « Ouvriers, paysans, soldats, jeunes gens, élèves des écoles, compatriotes opprimés et exploités, amis, camarades [4] », lance l'appel rédigé par le leader marxiste : il importe de se battre contre l'impérialisme français et la bourgeoisie autochtone. Hô Chi Minh salue la classe ouvrière française, alliée de l'imminente révolution vietnamienne, et propose dix points phares – parmi lesquels l'indépendance totale de l'Indochine, la nationalisation des banques et des entreprises coloniales, la redistribution des plantations françaises ou féodales aux paysans pauvres, la journée de travail de huit heures, l'instruction généralisée et l'égalité entre les sexes. Ngô Văn peste contre les « civilisateurs » et « l'arrogante société coloniale » qui musèle « le menu peuple », « les petits et les sans-grade » ; il dissimule des tracts révolutionnaires dans son vélo afin de les lire à ses amis paysans, tout en tentant, péniblement, de saisir Le Capital de Marx. « L'atmosphère répressive régnant alors dans tout le pays » ne lui laisse d'autre choix que de s'engager : à d'autres, la fatalité ! Il traduit Le Manifeste du parti communiste en vietnamien et publie poèmes et récits naturalistes dans des périodiques indigènes, puis milite au sein d'une petite organisation, l'Opposition de gauche – elle se montre critique à l'endroit du Parti communiste, qu'elle accuse d'allégeance à Moscou et de déconnexion avec les masses, le peuple.

Trotski contre Staline

1935. Trotski va mourir dans cinq ans, le crâne défoncé par un piolet dans son bureau mexicain. L'exilé russe quitte alors la France pour la Norvège. Staline, au pouvoir depuis le décès de Lénine (contre les dernières volontés de ce dernier), régente l'URSS d'une poigne d'acier – il a écarté son principal rival, ledit Trotski, porte-voix de l'Opposition de gauche, en l'expulsant de la Patrie des travailleurs au début de l'année 1929. Dans son Journal d'exil, rédigé sur des cahiers d'écolier, l'ancien chef de l'Armée rouge fulmine contre « la clique des laquais de Staline », « l'esprit borné » de ce dernier, sa soif de vengeance, son cynisme et ses délires bureaucratiques – Joseph Staline n'est rien d'autre que le « fossoyeur du parti et de la révolution » [5]. Le Guide considère quant à lui Léon Trotski comme l'un des « espions et [d]es agents du fascisme » [6] et les trotskistes comme une engeance toxique dont il faut se débarrasser sans plus tarder. Loin d'être circonscrit à la seule Russie, ce conflit s'est étendu aux quatre coins de la planète ; Viêtnam compris.

Les communistes vietnamiens se divisent donc entre une ligne « officielle » (celle du soutien à l'URSS stalinienne) et une ligne « hétérodoxe », critique, liée à la contestation trotskiste du régime. Au cœur des multiples points de divergences, autant humains qu'idéologiques, la question du cadre national. Dès les années 1920, Staline a promu la notion de « socialisme dans un seul pays », autrement dit l'idée qu'il est possible et pensable d'œuvrer à l'abolition du mode de production capitaliste et/ou féodal sans attendre la « révolution mondiale » tant souhaitée par Lénine. À l'inverse, Trotski jure de l'absurdité d'une telle conception : les États modernes, pris dans les filets des marchés mondiaux, ne peuvent s'émanciper individuellement – le combat révolutionnaire doit tourner le dos aux instincts « chauvins », « patriotiques » et « nationalistes » (autant de manifestations de l'imaginaire bourgeois) – afin d'embrasser l'émancipation internationaliste et globale. En tant que militant du Komintern, Hô Chi Minh se range derrière l'orientation officielle et double son marxisme-léninisme d'un discours patriotique : pour convaincre les masses indigènes de se soulever contre l'occupant français, pareil levier lui semble indispensable. Mais il serait fautif de n'y voir qu'une stratégie de façade : l'homme aime profondément son pays et n'est pas un partisan de la table rase (l'un de ses biographes le décrira comme peu dogmatique et très dialecticien : passé, présent et futur constituaient à ses yeux des temporalités qu'il ne fallait pas chercher à disjoindre – l'historien Daniel Hémery rapportera, dans Hô Chi Minh, de l'Indochine au Vietnam, qu'il n'avait, contrairement à Mao, « guère la fibre théorique [7] »). Il confie même, en privé : « Je suis un communiste mais ce qui m'importe en ce moment est l'indépendance et la liberté de mon pays, ce n'est pas le communisme. Je vous garantis personnellement que le communisme ne sera pas réalisé au Viêt Nam avant une cinquantaine d'années [8]. »

Face à la position pro-soviétique du Parti communiste, Ngô Văn et quelques camarades bâtissent la Ligue des communistes internationalistes pour la construction de la IVe Internationale (elle sera lancée de France, par Trotski, en 1938). Contestant les accents nationalistes du Parti et redoutant, au lendemain de l'hypothétique mais tant voulue indépendance, la mainmise sur le Viêtnam libre de la bourgeoisie locale, les trotskistes aspirent à faire entendre une autre voix : celle d'un socialisme radical et antistalinien. Imprimerie clandestine et ronéo : le groupe publie deux bulletins militants, Révolution permanente et L'Avant-Garde. La signature d'un traité d'assistance mutuelle entre l'URSS et les autorités de la République française les révulse : comment la Russie, prétendument progressiste, peut-elle pactiser avec un gouvernement colonial et bourgeois ? Une honte, voilà tout. La preuve que Staline n'est pas le bienfaiteur des peuples opprimés qu'il prétend être.

En juin 1936, la police française fait irruption dans le magasin de produits métallurgiques où travaille Ngô Văn. Deux mois plus tard, le président du tribunal lui demande s'il escompte renverser le pouvoir en place pour y installer un régime communiste ; notre homme de répondre : « Nous n'y avons pas encore pensé. Nous luttons pour obtenir les libertés démocratiques… » C'est en prison qu'il apprend la nouvelle des procès de Moscou : Staline vient d'organiser l'élimination de seize éminents membres du Parti au nom d'improbables mobiles (sabotage, terrorisme…). Ngô Văn partage sa réclusion avec des indépendantistes staliniens ; il n'en dit mot mais s'en inquiète : « Mille questions sans réponse nous assaillent. » Il lit Malraux et Céline – Voyage au bout de la nuit s'apparente à quelque commotion littéraire : enfin, avoue-t-il, la poésie du monde vivant, tintant, crachant, pénètre dans les livres, enfin la langue vibrante, lucide et crue du réel trouve sa place dans l'élégance affectée des bibliothèques. Ngô Văn s'émeut des « couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours » qui peuplent les pages du romancier français – cette gouaille, il la fera pour partie sienne dans ses futurs écrits autobiographiques.

Le Front populaire retentit dans l'Hexagone : 1936 et ses grandioses grèves ouvrières. Mais cela ne change rien, ou si peu, au sort des colonisés. Ngô Văn refuse d'appuyer ce nouveau gouvernement – les réformes ne suffisent pas ; seule une rupture révolutionnaire sera à même d'instaurer, sans main qui tremble ni cote mal taillée, la justice et l'égalité entre tous les hommes, c'est-à-dire toutes les races. Au Viêtnam, la contestation gagne en épaisseur : les prisonniers guettent l'étincelle par-delà leurs murs. En janvier 1937, ils entament une grève de la faim pour protester contre les mauvais traitements, la qualité de la nourriture et l'interdiction de lire la presse. Nouvelle purge en URSS : Staline fait exécuter une dizaine de responsables communistes. Văn s'interroge : « Les trotskistes russes sont traités de vipères lubriques à Moscou, emprisonnés, déportés, massacrés : combien de temps les trotskistes d'Indochine échapperont-ils encore à la condamnation de Staline et de ses partisans locaux ? » Au même moment, en Espagne, la guerre civile oppose le camp fasciste (les nationalistes et les franquistes, soutenus par les régimes allemand et italien) et le camp républicain et révolutionnaire (du gouvernement légitime aux communistes, en passant par les anarchistes et les trotskistes). Une guerre civile éclate en sus au sein de la guerre civile : Moscou exige des communistes espagnols qu'ils éliminent lesdites « vipères », accusées, bien sûr à tort, de complicités avec l'ennemi nazi – l'écrivain britannique George Orwell, engagé les armes à la main au sein d'une organisation marxiste non stalinienne, en fera le triste récit dans son Hommage à la Catalogne. Certains trotskistes vietnamiens refusent pourtant toute division susceptible de renforcer l'adversaire (bourgeois, fasciste et colonial) : les communistes se doivent de demeurer unis en dépit des divergences. Un front stalino-trotskiste que Ngô Văn ne consent pas à ratifier : comment s'allier avec ceux qui, en Espagne comme en Russie, appellent à leur élimination physique ?

Entre deux feux

Văn est libéré au terme de deux années de détention, en juin 1937. Un poète vietnamien a traduit Retour de l'URSS de Gide : le texte s'arrache à Saigon. L'écrivain français y retrace sa désillusion : la dictature du prolétariat n'a pas émancipé celui-ci et la parole est confisquée par les autorités staliniennes. Ngô Văn y trouve matière à confirmer ses craintes ; sitôt sorti, il s'élève, par voie de presse, contre les Procès de Moscou et publie une brochure afin d'appuyer son propos. Il participe également à une grève d'ouvrières d'une charcuterie, traduisant leurs revendications en langue française ; dockers, coolies, ouvriers d'ateliers, paysans : la révolte gronde chaque jour un peu plus en ces terres occupées. Et les trotskistes d'appeler à la création d'un « Front ouvrier et paysan », seul à même, selon eux, d'assurer un contrôle démocratique des banques, des transports et des services postaux tout en redistribuant les terres aux plus pauvres. Ngô Văn est de nouveau arrêté.

L'Espagne tombe sous la botte franquiste. Des centaines de milliers d'Espagnols sont contraints à l'exil. La France tombe sous la botte allemande. Pétain appelle à rendre les armes ; De Gaulle, exilé à Londres, exhorte à poursuivre la lutte – en 1942, Hô Chi Minh dédiera quelques vers acides au « sauveur » auto-proclamé de la Nation : « Malencontreuse, la destinée de la France ; / Pétain, maréchal trop vieux, te voilà putride. / À genoux, tête baissée devant les Allemands ; / […] Tu as vendu ta patrie » [9]. Le leader vietnamien n'a de cesse de le rappeler : il ne voue pas la moindre haine à l'endroit du peuple français (il consigne même, dans des notes personnelles, que ce dernier est gentil, aimable, sociable et affable !). Ses ennemis sont l'oligarchie. C'est donc en patriote vietnamien qu'il approuve la résistance française et souhaite, pour la France comme pour son pays, l'indépendance totale et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Mais Hô Chi Minh rejette la radicalité des trotskistes, qu'il assimile probablement au « gauchisme » dont parla Lénine dans un célèbre ouvrage qu'il traduisit justement en vietnamien : la seule manière de vaincre, pense-t-il, est de constituer un rassemblement large et majoritaire – bourgeoisie comprise. S'il estime que son parti porte la parole des travailleurs, il n'en croit pas moins que ce seul signifiant (« le prolétariat ») soit à même de faire avancer la cause indépendantiste. Et si les communistes braquent les bourgeois, ceux-ci deviendront des agents actifs du fascisme, affirme-t-il dans un communiqué daté de juillet 1939. C'est d'une plume glaçante que le futur chef d'État vietnamien tranche la question : on ne s'allie pas avec les trotskistes, « il faut les exterminer politiquement » [10]. L'historien Pierre Brocheux, dans sa biographie Hô Chi Minh, du révolutionnaire à l'icône, écrira : les « accusations mutuelles » entre staliniens et trotskistes vietnamiens « étaient aussi gratuites les unes que les autres » [11] (il est à noter que Staline se méfiait du chef vietnamien – tenu pour un communiste des cavernes, par trop lent et modéré – et que le second président de la République populaire de Chine le qualifiait de « droitiste »).

Ngô Văn vend des galettes de riz sur le marché, pour gagner sa croûte, et croise en ville un gigantesque portrait du Maréchal. « Un seul chef : Pétain. Un seul devoir : obéir. Une seule devise : servir. » Le ton est donné mais la guerre s'en va toucher à sa fin : Hitler se tire dans la tête une balle de Walther PPK 7,65 millimètres, du fond de son bunker berlinois ; les Nord-Américains atomisent un Japon déjà défait pour la seule joie de bomber le torse ; l'empereur vietnamien Bao Dai abdique, en proie à la percée communiste. Le Parti se trouve à présent aux portes du pouvoir et les trotskistes manifestent pour la formation de comités populaires : ils réclament, tout de go, le contrôle ouvrier des usines et la répartition des terres. L'Internationale des uns, chantée à tue-tête, s'oppose aux chants nationalistes des révolutionnaires du Parti. Ngô Văn redoute l'emprise de ces derniers sur les revendications populaires et émancipatrices du peuple, tout comme il n'entend pas d'une bonne oreille la « propagande patriotarde » des partisans d'Hô Chi Minh (l'un de ses textes glorifie, par exemple, les « ancêtres héroïques », les « intérêts de la Patrie » et le « glorieux » peuple vietnamien) [12]. Mais la rue exulte. « C'est une ruée d'espérances », note le militant trotskiste dans son ouvrage Au pays de la Cloche fêlée. Les armes circulent. Premiers accrochages. Hô Chi Minh déclare unilatéralement l'indépendance de son pays. Coup d'éclat – et de génie. L'appel repose en partie sur la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de la Révolution française : Hô Chi Minh exige l'application stricte du tant vanté universalisme français – pourquoi refuser à autrui ce que l'on revendique pour soi ? Il demande, en outre, à ce que les autorités françaises reconnaissent la République démocratique du Viêtnam et l'autorité de son nouveau gouvernement. La révolution sociale et expropriatrice n'est pas la priorité ; le commissaire de l'Intérieur déclare : quiconque touchera aux terres des nantis sera impitoyablement puni par le Parti. Barricades, arbres déracinés, véhicules renversés ; soldats français, civils et indépendantistes en décousent. Ngô Văn apprend que des représentants trotskistes viennent d'être exécutés par des membres du Viêt Minh, le front de résistance créé par le Parti. Des cadavres flottent dans l'eau. Une usine est dynamitée. Des milices s'organisent et des avions de chasse tirent à vue.

Văn intègre une unité de combattants trotskistes. « Nous sympathisons avec les paysans des environs, leur expliquant que le but de notre combat [est] non seulement de chasser les Français, mais également d'en finir avec les propriétaires terriens autochtones, sortir du servage les forçats des rizières et libérer les coolies. » Il est arrêté par des partisans du Viêt Minh au bord d'un fleuve alors qu'il tentait de trouver un récepteur radio. Il parvient à s'échapper puis se cache dans Saigon. Le leader trotskiste Ta Thu Thâu est exécuté – Hô Chi Minh confiera à Daniel Guérin, à Paris : « Ce fut un patriote et nous le pleurons… Mais tous ceux qui ne suivent pas la ligne tracée par moi seront brisés. » [13] L'adage a la clarté pour mérite : on ne fait pas d'omelettes, etc. Une brutalité qui n'en tranche pas moins avec les nombreux témoignages qui existent : Hô Chi Minh est décrit par ceux qui le connurent comme un être réservé, ferme sans être fanatique, calme, concentré, organisé, généreux, très modeste au quotidien et doué de tact et d'humour (un lieutenant français le dépeignit comme gai, curieux, singulièrement sensible et à l'écoute ; le général Salan comme énergique et déterminé ; un responsable du Quai d'Orsay comme sage et perspicace ; Khrouchtchev comme un être dont la pureté le faisait ressembler à un saint ou un apôtre – « Un homme aussi pur que Lucifer », confia le premier président de la République du Viêtnam lors d'un entretien). L'historien Pierre Brocheux estimera qu'Hô Chi Minh manqua parfois de courage, en « laissant faire » l'aile la plus violente du Viêt Minh. Voici donc Ngô Văn coincé entre deux feux : il peut à tout instant tomber sous les balles des Français comme des communistes orthodoxes. En novembre 1946, l'armée de la République tricolore bombarde Haiphong : malgré les tentatives désespérées d'Hô Chi Minh visant à régler ce conflit par la diplomatie, la guerre d'Indochine est officiellement déclarée. « Le cœur rongé de mélancolie », Ngô Văn décide de quitter son pays. Il débarque à Marseille au printemps 1948, âgé de trente-six ans.

Un rien du tout

De ces années de luttes, Ngô Văn tirera une méfiance instinctive à l'endroit du pouvoir et des appareils politiques centralisés. Tous les partis prétendument « ouvriers » sont à ses yeux des « embryons d'État » – et ce dernier deviendra sa bête noire : il faut, comme le voulaient Marx et Bakounine, quoique dans des temporalités différentes, œuvrer au dépérissement total de la structure étatique. Văn devient ouvrier d'usine à Nanterre. Il faut manger. Pièces détachées, câblage, tôle, châssis, ailes, portières, pince à souder… L'homme-machine et les poumons usés : il décrit ses nouveaux frères de besogne français comme autant de « compagnons esclaves ». Il loge à l'hôtel – une chambre dont l'ampoule est si faible qu'il ne parvient pas à lire. Il se penche sur les textes d'Engels et boit son café au bistrot près de l'usine. Certains l'appellent « le Chinetoque ». « Je me casse les reins à les démonter, à trimbaler de lourdes pièces de fonte », raconte ce corps chétif. Il n'en peut plus et démissionne. À peine la guerre d'Indochine s'achève-t-elle qu'une autre, en Algérie, commence : « Les abattoirs fonctionnent en permanence, la mort, la mort toujours recommencée », écrit-il dans son ouvrage Au pays d'Héloïse. La gauche est au pouvoir et Mitterrand fera trancher quelques têtes.

Văn découvre les travaux du penseur Maximilien Rubel et la relecture qu'il effectue des écrits de Marx – allant jusqu'à le présenter comme un anarchiste ! Il apprend l'existence, à la fin de la Première Guerre mondiale, d'une certaine « République des conseils de Bavière » alliant communisme et libertarisme, et étudie la répression des marins de Cronstadt, en 1921, par le nouveau pouvoir soviétique. Ainsi donc, avant même l'avènement de Staline, la glorieuse révolution d'Octobre, celle qu'il avait tant aimée, réprima des camarades sans pitié aucune ! Sous les ordres de Lénine et de Trotski ! Il rencontre des exilés espagnols, anciens du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste) ou anarchistes, et rencontre Daniel Guérin – qui, comme essayiste, proposera de réconcilier communisme et anarchisme en les purgeant de leurs impasses respectives. Văn s'éloigne dès lors du bolchevisme comme du trotskisme. Adieu, épithètes aux semelles de plomb ! Ismes patauds et réducteurs ! Le Vietnamien se dira un « rien du tout », un vagabond juste bon à « baratiner dans le désert » [14]. L'émancipation doit être l'œuvre des dominés eux-mêmes, et non d'une avant-garde supposément éclairée et assurément professionnelle. En 1950, il se rend dans la Yougoslavie socialiste de Tito : sceptique, certes, mais jamais cynique. Il aide aux chantiers collectifs mais les bustes du leader ne lui disent rien qui vaille. Il demande à voir un camp de rééducation : requête rejetée. On ne l'y prendra plus.

Il publie en 1968 un texte appelant à l'auto-émancipation – la lutte contre tous les maîtres, qu'ils soient capitalistes ou communistes – et promeut, lors de la guerre du Viêtnam, l'alliance du prolétariat américain et vietnamien contre leurs gouvernements respectifs (critiquant, en passant, le soutien inconditionnel d'une partie de l'intelligentsia française à l'autocratique Front national de libération vietnamien). Le temps se plaît à passer sous silence ses trop vieilles ambitions : le Parti ouvrira ses bras à l'économie de marché, ajustant le grand rêve rouge aux « réalités du monde globalisé ». En 1997, Văn séjournera dans son pays d'origine après un demi-siècle d'exil : un communisme à la sauce joint-ventures et Coca-Cola.

Un jour de l'année 2015, en banlieue parisienne. Une conférence se tient, organisée par des militants associatifs français et des représentants diplomatiques du Parti communiste vietnamien. Nous levons la main puis prenons la parole afin de demander de quelle manière furent traités les indépendantistes trotskistes par le pouvoir communiste officiel : « Avec les méthodes de l'époque… », répond l'historien assis à sa table. Un vieil homme d'origine vietnamienne nous interpelle, à l'autre bout de la salle, vitupérant contre les traîtres trotskistes, tout « assassins d'ouvriers » qu'ils furent.

Le XXe siècle eut l'atroce privilège de nous enseigner l'humilité et la demi-teinte. Aucun courant ne peut en appeler à la pureté. Personne n'eut raison seul et beaucoup échouèrent en même temps : si les staliniens massacrèrent les trotskistes, ces derniers ne se privèrent pas de traquer les libertaires. L'assassinat de Trotski le transfigura en héros, archange de la Révolution, corps couronné en mythe, figure incomprise en butte au totalitarisme – n'oublions pas qu'il posa, avec Lénine, les pierres autoritaires de la « dégénérescence » du système soviétique et put sans ciller appeler à l'exécution de l'anarchiste Voline. Si les libertaires s'enorgueillissent à raison de n'avoir jamais opprimé personne, leur incapacité à rassembler le grand nombre pose plus de problèmes qu'elle n'en résout. La vie de Ngô Văn, dans sa sublime solitude morale, n'en finit pas de nous pousser à reprendre, encore et toujours, d'échecs en menues victoires, la seule et sempiternelle question qui vaille lorsque l'on se refuse aux incantations autant qu'à la realpolitik : que faire ?

Dans les pages de ses Fragments mécréants, le philosophe Daniel Bensaïd écrivait en 2005 : « On peut soutenir la cause de ceux qui ont subi l'injustice, sans renoncer pour autant à une solidarité critique. Nous sommes solidaires de Cuba contre le blocus imposé par les États-Unis. Nous ne nous sommes pas interdits pour autant de dénoncer la caricature de procès stalinien fait en 1989 à Arnaldo Ochoa et aux frères La Guardia. De même pouvait-on porter les valises pour le FLN sans se taire devant l'assassinat d'Abane Ramdane. On peut être, aujourd'hui, indéfectiblement solidaire des droits bafoués du peuple palestinien, sans souscrire à des actions suicides et sans fermer les yeux sur la corruption bureaucratique de son appareil proto-étatique. On doit enfin être solidaire de la résistance irakienne à l'occupation impériale, sans oublier pour autant les crimes de Saddam Hussein et de sa dictature. […] L'époque n'est plus aux logiques binaires du tiers exclu, qui sommaient de choisir son camp, quitte à taire les crimes de Staline sous prétexte de ne pas hurler avec les loups. À la longue, les autocensures sont désastreuses. Ceux qui, en leur temps, ont combattu, souvent sur deux fronts, contre la terreur coloniale et l'exploitation capitaliste, mais aussi contre la terreur et l'exploitation bureaucratiques, ont mieux servi historiquement la cause de l'émancipation que les réalistes qui se turent, au motif de ne pas affaiblir leur camp. […] Cette voie du double refus et du double front est étroite, souvent périlleuse [15]. » Une politique de l'émancipation est sans doute condamnée à pareil péril.

Émile CARME


[1] Avant-propos de L'insomniaque, Ngô Văn, Au pays d'Héloïse, L'insomniaque, 2005, p. 11.

[2] « Des paroles et des actes », 16 novembre 2015.

[3] Daniel Guérin, Autobiographie de jeunesse, Pierre Belfond, 1971, p. 226.

[4] Hô Chi Minh, Textes 1914-1969, L'Harmattan, 1990, p. 94.

[5] Trotski, Journal d'exil, Folio, 2008, pp. 54, 56, 101.

[6] Staline, « Réponse à la lettre d'Ivanov », 12 février 1938.

[7] Daniel Hémery, Hô Chi Minh, de l'Indochine au Vietnam, Gallimard, 2004, p. 140.

[8] « Souvenirs de Chang Fakuei », Revue hebdomadaire l'Union, 1962.

[9] Hô Chi Minh, Textes 1914-1969, op. cit., « Au Maréchal Pétain », p. 104.

[10] Ibid., p. 98

[11] Ibid., p. 98.

[12] Hô Chi Minh, Textes 1914-1969, op. cit., pp. 100-101.

[13] Daniel Guérin, Au service des colonisés 1930-1953, 1954, p. 22.

[14] Toutes les citations non référencées de Ngô Văn proviennent des deux ouvrages Au pays de la Cloche fêlée (2000) et Au pays d'Héloïse (2005), tous deux aux éditions L'Insomniaque.

[15] Daniel Bensaïd, Fragments mécréants, Lignes, 2005.

15.06.2026 à 07:04

Dans les spirales du X

F.G.

Ce jour-là, Prathée Poussa la Porte (PPP). Or PPP, c'est moi lorsque je voyage dans le temps, mais si tu t'attends à du rêve, aussi science-fictionnel qu'il puisse être, on va nécessairement s'y recogner à nos putains de modèles. Or donc, PPP du 152 rue des Envierges, celle du Centre social voulu et porté à bout de bras, au début des années 2000, par des habitants des cités HLM dites Piat-Faucheur-Envierges sis sur les hauteurs de Belleville. Une fois entré.e, et puisqu'il n'y avait personne (…)

- Marginalia

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Ce jour-là, Prathée Poussa la Porte (PPP). Or PPP, c'est moi lorsque je voyage dans le temps, mais si tu t'attends à du rêve, aussi science-fictionnel qu'il puisse être, on va nécessairement s'y recogner à nos putains de modèles.

Or donc, PPP du 152 rue des Envierges, celle du Centre social voulu et porté à bout de bras, au début des années 2000, par des habitants des cités HLM dites Piat-Faucheur-Envierges sis sur les hauteurs de Belleville. Une fois entré.e, et puisqu'il n'y avait personne dans le hall en cette heure déjà tardive, PPP du bureau directorial où siège donc un directeur dont la fonction principale est de rechercher des financements et, par curiosité, PPP de son écran : il y travaillait en mode projet, remplissant les cases d'un générique OSTMP (objectif, stratégie, tactique, moyens, programmation), une merde systémique devenue systématique au boulot. Fuck ! Même dans le social on raisonne désormais à la façon des multinationales, pensa Prathée qui, dépité.e, ressortit du bureau et PP des escaliers donnant accès à l'étage.

Débouchant directement dans une vaste cuisine, Prathée vit que celle-ci s'affichait fièrement au pluriel du Monde, avant de découvrir une Brigitte assise dans la pénombre. « Salut ! C'est la première fois que je viens ici, vous vous appelez comment ? – Brigitte. – Moi, c'est Prathée. » Dès lors, interminable, le silence se mit à peser. « Vous fréquentez ce centre social depuis longtemps ? – T'es sociologue ou quoi !? Laisse tomber direct, parce que si c'est pour faire ton Edgard Morin, c'est cuit, tout le monde sait maintenant qu'il a déjà fait le coup à ceux d'en bas avec ses fractales holistiques, ses petits bouts de machins qui expliquent le Tout de ce qu'on est censé comprendre pour que Môssieur arrête de nous prendre pour des cons ! C'est pourtant pas faute que, dès les années 1960, des Bretons ont su lui montrer qu'ils étaient bien moins cons que ce qu'il avait supposé au départ, et se sont pas gênés pour cracher sur son bouquin publié à la ronde en tant que résultat de l'enquête réalisée par Môssieur, qui y étalait des choses intimes, celles que les gens avaient été vraiment trop cons de croire lui confier en toute discrétion. À partir de quoi cette sommité s'autorisa derechef à grimper dans les hautes sphères de sa pensée totale depuis laquelle observer la connerie universelle de ceux qui sont pas assez complexes pour, comme lui, être en voie de se faire Panthéoniser… » Brigitte dû s'arrêter car elle était essoufflée, ce qui s'explique par son grand âge et la mauvaise habitude prise, dès l'âge de neuf ans, de fumer avec sa grand-mère, laquelle en avait tout fait autant. « Je ne suis pas sociologue, je vous le promets. Moi, je voyage dans le temps. – T'as pourtant l'air d'un vrai Jivaro en chair et en os. Et ça sort d'où, exactement, le nom que t'as dit ? – Prathée ? – Oui, j'ai jamais entendu un truc pareil ! – C'est moi qui l'ai choisi pour les jours où je sors en Santiags, cape et catogan, ça veut dire : prêtrise athée. – Non mais vraiment, n'importe quoi ! – Oui, c'est fait pour ça justement, pour être à l'image du monde. – Et donc pourquoi t'es venu.e jusqu'ici si on peut savoir ? – “ Pour une raison simple : au-delà des avanies qu'avaient connues bien des membres de cette communauté informelle des Envierges, l'esprit d'aventure ne les avait pas tout à fait abandonnés. Ils croyaient encore qu'on pouvait surmonter la perte, se défaire des fantômes, vaincre le ressentiment [1].” – Attends voir, c'est pas parce que tu te crois insufflé.e par des paroles divines que tu vas me chamaniser ! Et puis, je sais pas de quelle époque date ta communauté des Envierges, mais m'est avis que ça fait un bail qu'elle a rejoint les fantômes qu'elle prétendait défaire ! – Ça se passe dans les années 1945, après la guerre. – C'est bien ce que je dis, des torrents ont passé sous les ponts jusqu'à ce qu'on se retrouve ici, toi et moi, dans cette “Cuisine du Monde”. – Et c'était quoi cet endroit, avant de devenir un Centre social ? – Un autre centre… tiens, si ça te dit on pourrait jouer à mettre en liste le matérialisme historique depuis la dernière guerre, en répertoriant l'évolution des “camps” et des “centres” depuis cette époque. – Ah, vous êtes communiste, Brigitte ? – Non, pas du tout, et figure-toi que j'ai jamais réussi à me faire au “Camp des travailleurs” ! – Mais c'était un centre de quoi ? – De formation syndicale. – Et de quel syndicat ? – T'es quand même bien curieux.se finalement et, pour ce qui me concerne, je crois que j'ai préféré oublier… d'ailleurs, je fais tout pareil en continuant à venir ici. »

Brigitte n'ayant manifestement pas réussi à « vaincre le ressentiment », un peu dépité.e, Prathée la salua et s'en retourna, PP des escaliers, redescendit faire de même avec celle du 152 rue des Envierges et se retrouva logiquement dans la rue du même nom : « Rue des Envierges. L'Internationale se dissolvait de jour en jour ». [2] On l'aura compris, Prathée pousse également la porte des livres où iel aime à voyager entre les lignes, créant ainsi des oscillations qui s'en vont dilater les contours du temps enfin grand ouvert sur la possibilité de retisser les liens de l'amitié jusqu'au cœur de l'éther des disparus, même de ceux que l'on n'a pas connus et dont la nature, parfois, est de pure fiction, tels ceux-là qui, dans les années 1950, en vinrent à déplorer l'Internationale déliquescente : « Effet du temps et d'une certaine normalisation des esprits [3] ».

Lorsqu'on est à la recherche de quelque contre-normalisation un peu concrète, voyager dans le temps n'est donc pas tout, aussi Prathée ne dédaignait pas d'aller sur le terrain rencontrer une éventuelle Brigitte, espérant secrètement retrouver par-là, qui sait ?, quelques fantômes de l'esprit libertaire, celui des combattants de la guerre d'Espagne qui, exilés après la défaite, grimpaient la colline de Belleville jusqu'à la rue des Envierges où se mêler à l'intelligence revigorante et simple d'une petite coterie interlope. Or, on se doute que ce n'est pas la transformation d'un centre de formation syndical en Centre social voulu par des habitants, puis récupéré par des politiques publiques, qui aura remonté le moral de Prathée qui, dépité.e, PP du bistrot sis sur le belvédère surplombant la Ville Lumière depuis lequel, à la nuit tombée, se laisser bercer par les éclairs du laser cyclique de la Tour Eiffel. Bien décidé.e, à ce stade, à se troncher la gueule, Prathée se fit désigner une place exiguë sur la terrasse bondée et commanda une bouteille de Saint-Chinian.

À mesure que la nuit se faisait de plus en plus sombre, le temps linéaire filait au rythme des scansions lumineuses circulaires assombries par les degrés d'alcool, atmosphère où le plus éprouvant provenait de ses deux voisins de table. Collé-serré à la sienne, il lui était impossible d'échapper à leurs tergiversations bruyantes tandis que, compulsant leur écran respectif, ils commentaient de micro-nouvelles publiées sur Twitter dont ils répétaient le nom à l'envi, et ce dans des proportions telles que Prathée se demandait si cette marque leur commandait de la prononcer a minima une fois toutes les deux minutes pour, chacun, être assurés de faire exploser leur capital symbolique. Notoirement aviné.e et n'en pouvant plus, Prathée leur balança soudain sur un ton acerbe : « Mais enfin c'est pas Twitter, ça fait déjà longtemps que c'est X ! – De quoi je me mêle, la tarlouze, va-t'en finir ta bouteille à la maison devant un film porno si ça te chante. – Non mais vous vous prenez pour qui !? Et qu'est-ce qui vous permet de prétendre que je regarde du porno !!!? – Et toi, qu'est-ce que t'en as foutre de X, on peut savoir ? – Ah, je vois, t'es grave subtile mec, tu sais faire dans le jeu de mots ! Ben moi, le X dont je te parle, c'est celui du porno des connards dans ton genre qui se foutent pas mal d'engraisser un facho notoire, et tout ça pour mieux se faire mousser à la surface du globe ! » Là, je me rappelle plus très bien comment ça s'est passé, mais j'ai pris un uppercut éclatant et suis parti.e valser par-dessus la table.

Sonné.e, PPP de l'inconscience où, par les miracles de la téléportation bio-informationnelle des capacités cérébrales transposées en procédures efficaces, iel se retrouva au cœur du Neuralink d'Elon Musk. Par cette grâce, et tout en évitant promptement d'aboutir dans X, PPP d'Open AI. Ce qui d'emblée lui fit constater que la chose particulièrement délicate serait d'en sortir. Car se retrouver coincé.e dans l'architecture d'un ordinateur, aussi puissant soit-il, n'est ni très exotique au plan des paysages, ni même intéressant : des enchevêtrements de fils y côtoient des microprocesseurs et autres puces assez peu parlants. Enfin désengoncé.e de tout cet attirail bassement matériel, Prathée se retrouva au sol d'un laboratoire et put aller s'assoir parmi la petite assemblée de trois doctes ingé-chercheurs en train de prendre leur pause hamburger. Prathée n'étant pas bilingue, on se demande encore comment la conversation en cours lui fut intelligible ? Elle portait sur la question de ce qu'il reste à transposer, depuis la pensée empirique, vers des procédés bio-logico-informationnels autrement nommés des modèles. « Fuck, disait l'un des découvreurs, même des réponses mathématiques me viennent parfois en plein sommeil, je suis sur un x qui coince et je me réveille le matin avec la réponse en tête, c'est génial et pas si fréquent, mais les computeurs, eux, ne dorment pas, ils sont donc incapables de faire un truc pareil. » Prathée pensa que l'horizon de ces gens semblait quelque peu limité à leur nombril, mais déjà le second découvreur s'exclamait : « C'est pas comme si c'était un problème, tu es juste sujet, comme tout le monde, à des connexions cérébrales liées à des affects, et vu que la question des émotions est en passe d'être réglée par les algorithmes du plaisir [4], on ne devrait pas être bien loin d'arriver à faire exploser les mathématiques ! Donc, attends-toi à ce que tes rêves grandioses finissent par avoir l'air un peu plats, et dans pas si longtemps que ça mon pote. » À quoi la troisième larronne crut bon d'ajouter : « D'accord, mais ce dont tu parles, c'est le genre de recherches qui se font dans les labos académiques et les circuits du plaisir s'enseignent déjà au lycée [5], donc est-ce qu'on ne devrait pas craindre des restrictions, je veux dire que la pensée empirique est aussi capable de formuler des analyses critiques, voire de s'autocritiquer ou de se remettre en question – Ah, et tu crois ça, vraiment ? Tu t'imagines qu'ils vont se mettre à produire des algorithmes de pensée critique ! – Ne me fais pas croire que t'as jamais consulté GPT, c'est déjà fait ! – D'accord, mais permets-moi de douter que beaucoup de mathématiciens vont renoncer au plaisir d'être le premier à faire péter la baraque, ou à celui de rêver de voyages dans le temps. [6] » Prathée, dont c'était le passe-temps favori, comme on le sait, faillit s'étouffer ! Avoir des hobbies et lubies aussi nazes que ces salopards de nazillons, c'était tout simplement impensable, d'autant que le premier découvreur se fit un plaisir de remettre le couvert : « En tout cas, pas plus ici qu'ailleurs on ne se soucie de trucs en provenance d'expériences individuelles vécues au sein de cultures différenciées, pas plus que de considérations éthiques ou politiques, par exemple, donc les modèles sont universels et c'est normal puisque c'est ça qui rapporte, mais du coup, lorsque même les singes vont s'y mettre à commander sur Amazon je vous raconte pas comment va falloir dégager fissa sur Mars, parce qu'ici c'est déjà irrespirable avec les métèques, mais si on y ajoute les macaques je suis vraiment pas sûr de pouvoir tenir encore longtemps sur le plancher des vaches. » Prathée failli s'étrangler et regretta, pour la première fois de sa vie peut-être, de ne pas être équipé.e d'un enregistreur, car, qui sait si la chose pourrait être portée devant quelques tribunaux ? Cette question alla se dissoudre dans les paroles de la découvreuse qui reprit : « Si les computeurs sont finalement capables de faire des maths qui nous explosent les compteurs, je suggère qu'on se dépêche de partir sur Mars avant de se retrouver tous chômeurs – Tu crois pas si bien dire, darling, renchérit le premier, à quoi le second ajouta : – En ce qui nous concerne, tout devrait bien se passer puisque SpaceX fait partie de la maison. » Prathée décida sur ces entrefaites qu'il était temps de regagner sagement son logement.

Sorti.e revigoré.e de son bref séjour hospitalier, en chemin vers ses pénates, Prathée songeait que, rue des Envierges ou pas, et qu'il s'agisse d'un « effet du temps et d'une certaine normalisation des esprits » [7] ou de l'esprit normalisé tout court, les temps étaient déroutants. Soudain, l'idée d'aller rendre visite à son vieil ami mathématicien, le fameux Alexandre, lui sembla non seulement la meilleure piste à suivre mais relever de l'urgence non médicalisée. Et, puisqu'ainsi que nous l'enseigna Brigitte, il est des secrets qu'il faut savoir garder, rien ne sera dit concernant le lieu de résidence dudit scientifique. PPP de ce dernier et, après lui avoir rapidement raconté ses déboires Neurolinkiques, iel demanda à Alexandre de lui expliquer « d'où peuvent provenir de tels délires ? – Si tu veux parler de ceux de Musk et de sa clique, ça tient à la saloperie de volonté de puissance dont on n'a pas encore trouvé comment se défaire, du reste cette merde n'a fait que progresser en même temps que celle du marché. – Si c'est sa puissance que tu veux souligner, d'accord, mais c'est un peu court comme explication. – Mais qu'est-ce que tu veux que je te dise en fait ? – Je ne sais pas, c'est quoi leur truc de vouloir tout ratatiner avec de la stricte logique, ou bien leurs délires sur le graal des découvertes mathématiques autonomes ? – C'est vieux comme mes robes, t'as ceux qui cherchent le réel en-soi, on appelle ça le R, c'est l'idéal scientifique, un truc critiqué depuis des lustres et couramment nommé le “réalisme”, soit un piège à cons qui en a mené plus d'un directement à Dieu et à la mystique. Mais voilà, découvrir le Réel en fait vibrer plus d'un, justement. – Je ne vois pas le rapport avec les mathématiques… – Vouloir prouver l'existence du Réel, c'est progresser vers la découverte du Un qui l'a créé, un chemin linéaire vers le Dieu des chrétiens, pour ceux qui le sont, pour d'autres c'est le chemin progressif et linéaire du progrès, celui des découvertes. Des mathématiciens, eux, se croient capables de crever le plafond avec leurs abstractions pures et voyagent avec le X, tu sais, le symbole de l'inconnu mathématique. – Et c'est ce qui a décidé Musk a appeler sa merde comme ça ? – Je ne sais pas, je crois me rappeler qu'il a plutôt mis en avant son goût pour les choses globales, le fait que c'est une application tout-en-un (paiement, messagerie, contenu), mais de toute façon il s'y connaît en maths puisqu'il a fait de la physique. Or le X, c'est trop cool, pas besoin de dire que c'est Dieu puisqu'il y aura toujours un.e inconnu.e que tu vas chercher et, qui sait ? trouver. Ça peut te faire vibrer d'une façon telle que t'es même plus obligé de convoler en chair et en os, et si parfois tu te sens un peu seul à te comprendre, c'est pas si grave puisque t'es un démiurge, et donc tu kiffes ta race. D'autant que le voyage avec l'inconnu est aussi infini et cyclique que celui avec le R est linéaire et progressif. – D'accord, mais quand je dors et qu'au matin je me réveille avec une réponse insoupçonnée, ou, je sais pas, si je me prends un KO justement un jour de grand spleen, c'est rien que des connexions entre mes affects et mon cerveau ? – Je ne suis pas neuroscientifique, je n'ai pas le goût de mettre à plat la conscience en faisant de l'exploration cérébrale, ainsi que le fait un fameux grand conseiller de l'Éducation nationale [8], mais je suis bien certain qu'il ne s'agit que de conneries capitalistes, parce que, vraiment, plus productif que l'IA tu meures ! – Ne remets pas le couvert avec Marx s'il te plaît, il n'y connaissait rien à l'informatique… – J'ai plus trop de temps à t'accorder là, désolé, donc t'as qu'as retenir TTURX pour les explications que je suis capable de te fournir. – Hé, c'est bon, on commence à en avoir soupé avec les acronymes ! – Non mais je rêve ! C'est toi qui dis ça ? – Vas-y, laisse tomber les leçons de morale, c'est quoi ton TTURX ? – Les deux dernières lettres, c'est déjà fait, le T du temps linéaire ou cyclique aussi, et le TU du Tout en Un, pareil, mais je te résume : c'est par exemple le formalisme bio-logico-informationnel qui aboutit au corps/cerveau Tout Un, un truc strictement basé sur l'organique et qui est grave efficace car bio-logico-codifiable : c'est l'IA. Comme Tout en Un y a aussi Dieu, mais on l'a déjà dit, tout comme pour la messagerie X, il y a aussi le holisme du système Total – Le truc de Morin ? – Oui, on peut dire ça comme ça, mais je te garantis qu'il était vraiment pas tout seul, ce bazar a rencontré de francs succès bien avant lui, et c'est pas près de s'arrêter puisqu'on enseigne ça en finance et en informatique depuis des lustres. Par exemple le Marché Global qui s'autorégule tout seul par feedback, ce délire conceptuel d'Hayek qui rationalise la main invisible d'Adam, c'est un Tout en Un, tu sais bien, le truc qu'est supérieur à la somme de ses partis… Il suffit que tu sois un peu naze de la tête et le parti dont tu rêves se met à pouvoir devenir supérieurement totalitaire – Faudra que je retourne rue des Envierges, voir si je retrouve une certaine Brigitte et reprendre toute cette histoire avec elle depuis la case départ – Mais t'en as pas marre de feedbacker en voulant retourner dans ta case ? À force de vouloir tourner dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, tu risques de spiraler dans le X toi aussi, avec ceux-là qui sont en quête du pilote de la boîte noire du cerveau, là où les “restes” de la pensée empirique comme la conscience et l'inconscient sont l'horizon à atteindre. Soit l'horizon idéal du R, du corps Tout en Un strictement mis à plat, un pur fantasme, mais c'est bien l'un des deux moteurs actifs de leurs recherches de naturalisation des fonctions cérébrales. L'autre, c'est le X donc, et en attendant de dénicher le pilote ou de circonscrire tous les outils de sa cabine, voyageant de conserve sur le cycle infini de l'inconnu, l'informatique et le formalisme bio-logico-mathématiques produisent des réponses qui permettent de modéliser le zénith des capacités cognitives : les concepts. Chercheur et informatique s'alimentent ainsi mutuellement, découvrent/produisent de nouveaux modèles leur permettant de s'optimiser et d'optimiser ainsi les formalismes qui leur permettront d'améliorer le modèle à suivre, qui permettra… ad libitum. Ces formes d'idylles ne sauraient être dérangées… Elles sont très largement financées. – Faudra que tu me redises ça une autre fois, je suis pas sûr d'avoir tout compris et, décidément, je n'y comprendrai jamais rien aux maths ! Du reste, l'autre jour ça parlait de Grothendieck à la radio pour dire à quel point il a révolutionné le domaine, et ça se congratulait pour vanter la portée de ses concepts pour la recherche actuelle, mais il n'y avait personne pour rappeler qu'il a quitté le navire, qu'il a décidé d'arrêter de gagner sa croûte grâce aux financements liés à l'armement et au nucléaire. – C'est ce que je te disais, au lit ou pas, Marx a eu de très bonnes intuitions, et là où ça pêche c'est toujours pareil, c'est quand il y en a qui croient pouvoir reprendre les théories à leur compte en tant que vérités avérées et se hisser grâce à elles sur les premières places du podium… Du coup, dans le contexte actuel, encenser la pensée empirique ou la conscience comme des “choses en soi” peut aboutir aux pires délires réactionnaires ; quant aux idéalisations des beautés cycliques elles ne font pas mieux, mais dans des versions soit naturalistes, soit futuristes. »

Je suis ressorti.e de chez Alexandre et j'ai appelé le Centre social de la rue des Envierges, Brigitte était sur place et m'a engueulé.e à peine le combiné au bord des lèvres. Je la dérangeais, parce qu'avec une équipée de voisines elle était en train de préparer le repas de la fête de la cité Piat-Faucheur-Envierges qui a lieu demain. « On s'attend à servir plus de deux cents couscous, donc j'ai pas que ça à faire de te causer dans le poste, mais si t'as envie de filer la patte, dépêche-toi de rappliquer, y'a encore tous les gros légumes à éplucher », c'est ce qu'on est donc en train de faire.

Babaly NARSOUACK


[1] Freddy Gomez, Dédicaces. Un exil libertaire espagnol, 1939-1975, Rue des cascades, 2018, p. 71.

[2] Freddy Gomez, op. cit. p. 109.

[3] Freddy Gomez, op. cit. p. 109.

[4] Voir Apprentissage par récompense ou par punition : quelles différences ? Synthèse d'un article paru dans Nature Communications par des chercheurs issus du CNRS – notamment du Groupe d'analyse et de théorie économique. CNRS (septembre 2015) www.inshs.cnrs.fr

[5] Voir Biologie du plaisir. Sciences de la vie et de la Terre, Académie de Versailles, https://svt.ac-versailles.fr

[6] Voir le physicien quantique Carlo Rovelli, L'Ordre du temps, Flammarion (2019).

[7] Freddy Gomez, op. cit., p. 109.

[8] Stanislas Dehaene, directeur scientifique de NeuroSpin, Institut des sciences du vivant (Commissariat à l'énergie atomique, CEA) : animateur du laboratoire de neuro-imagerie cognitive, par ailleurs membre du Collège de France, chaire de psychologie cognitive expérimentale, et président du Conseil scientifique de l'Éducation nationale où il est également animateur du groupe « Évaluations et Interventions ». A notamment écrit Le Code de la conscience, Odile Jacob, 2024.

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