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26.03.2026 à 08:48

Au Memory Palace, les femmes sauvent (aussi) l'humanité

L'Autre Quotidien
Quatre femmes hors normes pour bricoler l’extraordinaire sauvetage spatial des connaissances humaines : un superbe premier roman, mêlant sans se perdre humour noir et gris, thriller technologique, para-utopie politique et poésie intimiste hallucinée.

Texte intégral (3272 mots)

Quatre femmes hors normes pour bricoler l’extraordinaire sauvetage spatial des connaissances humaines : un superbe premier roman, mêlant sans se perdre humour noir et gris, thriller technologique, para-utopie politique et poésie intimiste hallucinée.

41 JOURS AVANT LE LANCEMENT
Il y en a dix.
Dix monolithes d’acier miniatures, dix récipients métalliques identiques aux cartouches d’un fusil de chasse, maintenus à la verticale par un portoir perforé en métal. Vide, chaque récipient pèse 18,1 grammes. À bloc, leur poids variera d’une dizaine de grammes seulement par unité. Autant dire, rien, si l’on considère la masse d’informations contenue dans ces dix grammes supplémentaires.
Une capsule tient parfaitement dans la paume. Kae Scarpa en a placé une dans sa main, elle la fait rouler du poignet au bout des doigts d’un mouvement de balancier, la ramène vivement au centre quand elle atteint sa dernière phalange. Son crâne rasé à blanc reflète les néons du module technique.
La Base de lancement est située en bordure de falaise, posée comme une poule sur un plateau tourbeux de Silésie, elle domine fièrement la Baltique dont le niveau est monté jusqu’à couvrir la moitié de la Pologne. Sa position géographique élevée lui a permis de résister aux Big Floods : les Grandes Inondations. Construite vingt ans plus tôt pour le lancement de la station spatiale commerciale Orbital Core, le bijou de Jeffrey Dwest est une prouesse de technologie. Elle n’a pas vieilli, ne s’est pas tassée malgré les quinze années pendant lesquelles elle est restée à l’abandon ; seule la végétation a empiété sur le macadam, la poussière sur les vitres filtre la lumière, quelques fissures craquent le béton. La fusée sur le pas de tir a rouillé.
Chaque module est relié et l’ensemble est surmonté d’un dôme composé de plaques polyédriques en damier, alternant le marbre transparent et le marbre translucide fumé noir. La Base étincelle. Son système de sécurité est l’un des meilleurs au monde, impénétrable. Trois générateurs thermoélectriques à radio-isotopes fonctionnant au plutonium 238 alimentent la Base en énergie, la température interne y est constante – fraîche – quelles que soient les variations externes, une soufflerie ventile en permanence, des capteurs enregistrent la qualité de l’air. Une verrue high-tech.
Kae joue avec la minicapsule jusqu’à ce que, emportée par la vitesse, celle-ci tombe au sol.
La Base n’est qu’un écrin. La vraie merveille, le joyau qui a coûté une petite fortune à Dwest à l’époque, c’est le signal qui bat à l’intérieur.
Memory Palace.
– Toujours cette manie, Kae ?
Kae sursaute : la voix de synthèse diffusée par les hauts-parleurs la surprend encore. Memory Palace a une voix non genrée, généralement monocorde mais Kae croit parfois y déceler ses propres inflexions, reconnaître l’accent de Ruth-Lee, le débit de Claudia ou les expressions de Denisova.
De tous les investissements de Dwest Solutions, Memory Palace est sans doute le plus monumental. Palace et une IAA, une intelligence artificielle archiviste, un système de conscience débridé frôlant la perfection algorithmique, capable d’assimiler une quantité astronomique d’informations, de les stocker et de les ordonner en un minimum de temps. Sa puissance de calcul lui permet de tisser une trame harmonieuse dans des labyrinthes de données, quelle que soit leur quantité. Pendant sa phase de training, Palace a baigné dans les baies de tous les data centers du monde, de Manhattan Data à China Telecom en passant par Citadata et la NevaData. Toute empreinte numérique, tout ce qui existait ou qui avait un jour existé en langage binaire, Palace l’enregistrait. En quelques mois à peine, Palace a aspiré la totalité des archives du monde et Dwest a annoncé être en possession d’un oracle. Avec la quantité immense de données comprises dans les archives, Memory Palace pourrait tout prévoir, tout prédire, modéliser n’importe quel comportement humain. Les domaines d’application seraient multiples : urbanisme, politique, démographie, contrôle de la population, surveillance des dissidents, influence sur les élections. Dwest vendrait le futur aux plus offrants.

Quatre femmes, on ne peut plus différentes les unes des autres : Claudia, l’ex-spécialiste de missions orbitales, scientifique pointue dans le domaine de l’ADN synthétique, Ruth-Lee, l’ex-paléobotaniste spécialiste des fougères et de la conservation de données génétiques, Evdokia, l’ex-journaliste, et Kae, ex-ingénieure, ex-militaire, pleinement hackeuse et généralement jack/jackie-of-all-trades de la plus belle eau. Sur la base spatiale abandonnée sous scellés judiciaires d’un ultra-milliardaire déchu, où elles ont su s’infiltrer discrètement, au milieu d’un monde en lent effondrement sous l’effet de grandes inondations maritimes et de dislocations capitalistes pas tout à fait terminales mais riches en soubresauts divers, elles ont un grand dessein, très sérieux et un peu fou comme il se doit : mettre à l’abri de la déliquescence qui guette l’ensemble des connaissances humaines, au sens le plus large possible, en les propulsant dans l’espace. Entre une colonie de goélands que les vapeurs des substances récréatives ingérées par les quatre membres du gang improvisé transforment souvent en curieuses créatures sentientes et ironiques, et une intelligence artificielle archiviste, de très haute puissance, logiquement obsessionnelle et obstinée (c’est elle, Memory Palace, qui donne son titre au roman), quelque chose d’inouï prend forme, sous les rigueurs d’un calendrier de lancement inamovible et parmi les tensions humaines et inhumaines de la gestion de projet.

Claudia Karst est une ex-orbiteuse, elle a passé trois ans et demi en station autour de la Terre, à boire la tête en bas, à dormir sanglée, à courir sanglée, à pisser dans un aspirateur, à mener des recherches scientifiques. Lorsqu’elle était en orbite, le domaine de recherche de Claudia portait sur la production d’ADN synthétique à partir de matériaux organiques en situation d’apesanteur. Elle avait tendu une demi-douzaine de cordes à linge en travers de la station pour y accrocher des boutures de plantes diverses. Cela donnait à la station des airs de serre, de jardin botanique, cela sentait l’humus à 400 kilomètres au-dessus de la Terre.
Une fois que les plantes avaient atteint un niveau de déshydratation optimum, leurs barrières cellulaires se rompaient : il devenait possible d’en extraire et d’y séparer les quatre bases nucléiques de l’ADN. Ensuite, c’était un collier de perles. Une imprimante moléculaire assemblait les quatre bases comme des lettres, les unes après les autres, dans un ordre précis, correspondant à une information précise.
Officiellement, l’enjeu de ces recherches était médical. L’application première de la production d’ADN synthétique était la diffusion de traitements, comme des vaccins de la Terre à la Terre, de la Terre à une station spatiale en orbite, et un jour de la Terre à une autre planète. On envisageait encore, à l’époque, l’établissement d’un centre de recherche sur Mars. Un vaccin découvert à un point A peut être envoyé dans l’instant à un point B : il suffit de disposer d’une imprimante moléculaire et de plantes déshydratées pour imprimer la séquence du vaccin en question. Ce mode de diffusion permet de contourner les impasses logistiques – transport, stockage, refroidissement – dans les zones concernées.
En vérité, l’enjeu était militaire, comme toujours.

Avec ce premier roman publié en février 2026 chez Rivages, Léa Cuenin signe une bien belle réussite. D’une écriture volontiers alerte et incisive, elle plante un décor très décidé de pré-effondrement climatique et économique, expédie aux oubliettes de l’Histoire, à traits rapides et acérés, les chimères et les baudruches astrocapitalistes (on sentira peut-être la présence en arrière-plan des désillusions et des sur-pragmatismes qui hantent le beau « Sister-ship » (2024) d’Élisabeth Filhol, voire des palinodies spatiales de « L’occupation du ciel » (2024) de Gil Bartholeyns), pour nous offrir un véritable rêve scientifique et humain, rêve heurté et magnifique, teinté de poésie technologique, aussi surréaliste par moments que profondément réaliste dans les situations qui le requièrent. D’une sororité de fortune, qui ne se berce ni de mots seuls ni d’illusions de rigueur, elle extrait un conte incisif, redoutablement panoramique, pour rendre à la science son essence la plus indispensable (rejoignant ainsi, par des chemins superbement détournés, le travail du « Ministère du Futur » (2020) de Kim Stanley Robinson au fond du poulailler de l’aveuglement capitaliste). Et c’est ainsi que la science-fiction (qu’elle se revendique directement comme telle ou non) est grande.

15 ANS AVANT LE LANCEMENT
(…)
Claudia Karst revenait de sa mission de trois ans et demi dans l’espace. Elle avait eu le temps d’apprécier la vue d’en haut, d’en bas, dans tous les sens, magnifique, bleue, blanche, panachée de fumée, etc. La vue à s’en dégoûter. Elle était rentrée sur terre sept ans avant les Big Floods. Elle touchait à peine mer avec un déficit de 40 % de masse musculaire, la capsule cramée par l’atmosphère fumait, le parachute rouge et blanc flottait encore à la surface du Pacifique quand Jeffrey Dwest l’avait contactée pour superviser le lancement de l’Orbital Core. Envoyer cinq cents personnes dans une station en orbite, le projet était ambitieux, grandiose ; elle avait accepté le contrat. Elle en avait découvert trop tard les aberrations. L’équipement et les matériaux de fabrication avaient été réduits au minimum afin d' »augmenter l’espace utile au sein de la station et d’améliorer l’ergonomie des cabines ». L’épaisseur du moindre boulon avait été réduite de moitié pour alléger la charge et diminuer les coûts.
À quelques mois du lancement, elle avait tenté d’alerter la direction ; Dwest lui avait dit qu’elle jouait petit bras. Il ne voulait rien entendre. Alors elle s’était servie de Memory Palace pour vérifier ses hypothèses. Elle y avait intégré toutes les données de construction de la station et les avait croisées avec l’intégralité des archives des lancements ayant eu lieu dans l’histoire spatiale. Sur les dix-neuf simulations générées par Palace, trois se terminaient en scénario catastrophe. Claudia avait rédigé un rapport accablant intégrant les résultats et l’avait soumis à sa hiérarchie. Mais trois sur dix-neuf, ce n’était pas une probabilité suffisamment menaçante pour Jeffrey Dwest.
Trois jours après le lancement, la station avait explosé en vol avec tout son équipage, envoyant les débris sur trajectoire suborbitale.
L’explosion avait marqué l’arrêt net des activités de Dwest liées au domaine spatial. La Base de lancement avait été placée sous scellés pour une durée indéterminée, et il n’avait rien tenté pour récupérer les serveurs de Palace, stockés à l’intérieur. Memory Palace était programmée de telle sorte qu’une fois qu’elle avait archivé une donnée, il était impossible de l’effacer ; en l’occurrence, les dix-neuf simulations représentaient une archive incriminante, il était préférable de les oublier. Dwest avait réorienté ses investissements vers des activités plus profitables, comme la recherche cellulaire et l’immortalité ou la politique via le financement de partis d’extrême droite.

Hugues Charybde, le 26/03/2026
Lea Cuenin - Memory Palace - éditions Rivages
l’acheter chez Charybde,
ici

Lea Cuenin

03.03.2026 à 11:59

Ce qui nous inspire

L'Autre Quotidien
Je suis sûr qu'une fois que nous aurons réussi à distinguer ce qui est imaginaire de ce qui est réel dans notre vie, nous apprendrons des choses singulières et nous considérerons le monde entier d'un autre œil. Qui sait quelles conséquences en découleront ? Bruno Traven - Le Vaisseau des morts

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Bruno Traven - Le Vaisseau des morts

18.02.2026 à 09:07

Shackleton lève le brouillard numérique avec Euphoria Bound- et c'est top!

L'Autre Quotidien
Shackleton est un vrai chaman musical. Au cours de ses 20 ans de carrière, Il a produit les monumentaux EP Music for the Quiet Hour / The Drawbar Organ en 2012 et la récente collaboration The Tumbling Psychic Joy of Now, en guidant ses auditeurs dans un voyage à travers les confins du dub spirituel, de la musique carnatique, des méthodes d'accordage alternatives, du prog, du folk allemand et du free jazz. Chaque nouvel opus intriguant à l’envi. Dont acte.

Texte intégral (834 mots)

Shackleton est un vrai chaman musical. Au cours de ses 20 ans de carrière, Il a produit les monumentaux EP Music for the Quiet Hour / The Drawbar Organ en 2012 et la récente collaboration The Tumbling Psychic Joy of Now, en guidant ses auditeurs dans un voyage à travers les confins du dub spirituel, de la musique carnatique, des méthodes d'accordage alternatives, du prog, du folk allemand et du free jazz. Chaque nouvel opus intriguant à l’envi. Dont acte.

C'est un mélange indéniablement enivrant et, parfois, bouleversant : l'écouter peut donner l'impression d'entrer dans une pièce remplie d'une épaisse fumée d'encens et d'objets ésotériques ; tout est prêt pour vous plonger dans l'ambiance, en particulier les chants dévotionnels.

Pourtant, avec Euphoria Bound, la suite solo de The Scandal of Time, sorti en 2023, le brouillard qui pèse sur la plupart des productions de l'artiste britannique s'est partiellement dissipé. Il y a moins de cloches rituelles et d'effets sonores inquiétants qui résonnent sur ces grooves dubstep arachnéens. Ces morceaux n'ont pas non plus la longueur des épopées prog ; beaucoup durent environ six minutes. Cette dynamique est particulièrement palpable et prête à enflammer les raves sur des morceaux comme « Contagious Illusions », où Shackleton tourne paresseusement en rond pendant quelques instants avant de lâcher un véritable drop, des kicks staccato et des percussions à la main accélérées qui fusent simultanément, tandis qu'une basse gutturale menace d'engloutir tout l'arrangement.

Hello, World!

Malgré tous ses clins d'œil au dancefloor, Shackleton refuse de jouer la carte de la simplicité. Les kicks et les snares de « Crushing Realities » évoquent le grime, mais il recouvre le morceau d'un bruit sifflant tandis qu'une voix lointaine et coupée lutte pour se faire entendre. Le beat syncopé et grave de « The Unbeliever's Pulse » suggère le UK garage, mais il est enfoui sous des synthés sci-fi sifflants. Ces fioritures de production ne diminuent en rien l'urgence de la musique ; elles ne font que l'approfondir et font entendre Shackleton sous une forme aussi flexible que directe, très réjouissante.

D'autres révélations apparaissent, notamment les accords de guitare tremolo scintillants sur « The Dream in Fragments » - des éclats de lumière qui brillent au milieu de denses mélodies d'orgue. Fidèle à la forme énigmatique passée de Shackleton, il s'agit d'une œuvre qui ouvre plus sur le mystères que sur des réponses préprogrammées - , qui exerce également une profonde attraction psychique ( tu le sens le trois feuilles kiki !) . Mais l'expérience d'écoute hypnotique à laquelle invite Euphoria Bound est un peu moins intense que ses autres albums. Ces rythmes tendus, enroulés et uniformément captivants vous tiendront néanmoins tout entier sous leur emprise. Relax, don’t do it … 

Jean-Pierre Simard, le 18/02/2026
Shakleton - Euphoria Bound - AD93

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