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25.09.2026 à 20:14

Au fil de la Lea à l'est de Londres

L'Autre Quotidien
A l’est de Londres, le long de la Lea, qui fut autrefois une artère industrielle très animée, Mattia Corato explore un paysage où nature sauvage, histoire urbaine et modes de vie atypiques se côtoient en toute sérénité. Gagnant du Prix de la critique Lens Culture 2026.

Texte intégral (2407 mots)

A l’est de Londres, le long de la Lea, qui fut autrefois une artère industrielle très animée, Mattia Corato explore un paysage où nature sauvage, histoire urbaine et modes de vie atypiques se côtoient en toute sérénité. Gagnant du Prix de la critique Lens Culture 2026.

Wick Woodland © Mattia Corato

Osman © Mattia Corato

Au fil de l’histoire, la rivière Lea a joué un rôle important dans le développement du paysage urbain de l’est de Londres. Pendant la révolution industrielle, elle constituait une artère vitale pour le transport du charbon et des matières premières vers la ville. Aujourd’hui, les abords de la rivière se sont transformés en un espace de loisirs, créant une oasis de verdure inattendue au cœur de la ville.

Lorsque je me suis installé à Clapton il y a quelques années, je ne savais pas grand-chose de la Lea ni des prairies et des bois environnants. J’ai commencé à faire du vélo le long des cours d’eau et j’ai découvert une nature profondément urbaine, parsemée de traces humaines et d’espaces envahis par la végétation.

Daubeney Fields © Mattia Corato

Edmonton © Mattia Corato

La communauté des personnes qui vivent le long des berges constitue un élément dynamique de l’identité moderne du fleuve. Certains sont attirés par la liberté qu’offre la vie au bord de l’eau, tandis que d’autres recherchent un mode de vie abordable dans une région où les prix de l’immobilier ne cessent d’augmenter.

Le fleuve reflète la diversité culturelle et le caractère unique des quartiers de l’est de Londres qu’il traverse. Il représente une échappatoire paisible et précieuse à la vie urbaine, grise et trépidante. Un lieu où le rythme de la nature se mêle à celui de la vie humaine.

“Je suis né à Milan en 1983 et j’ai commencé à prendre des photos dès mon adolescence. Aujourd’hui, je vis à Londres et ma passion pour la photographie ne cesse de grandir. Je m’intéresse particulièrement à la photographie de rue, de voyage et documentaire. J’adore l’aspect et l’ambiance des photos argentiques, ainsi que tout le processus émotionnel qui les entoure. Prendre des photos sur pellicule m’apporte une satisfaction et un bonheur particuliers.” Mattia Corato

Millfields Park © Mattia Corato

Herman © Mattia Corato

Mattia Corato, le 28/09/2026
Au fil de la rivière Lea avec
Lens Culture


Texte intégral (4714 mots)

En développant une manière bien spécifique d’aborder chaque recoin d’un arrondissement parisien et d’en extraire une façon neuve et puissamment politique d’aborder, comme mine de rien, le paysage urbain, Thomas Clerc nous offre un malicieux chef-d’œuvre.

Depuis mars 2018, j’habite rue M.-S., dans le 18e arrondissement de Paris. Après le 10e arrondissement, si minéral, et la rue du Faubourg Saint-Martin, où j’avais vécu quinze ans, j’éprouvai le besoin de déménager. J’avais envie de neuf, de nouveauté. Les déménagements rajeunissent, comme les décisions, pourtant je ne savais pas où je voulais vivre, dans ce Paris où j’ai toujours vécu. Sans attirance pour un quartier en particulier, je visitai donc un grand nombre d’appartements, des mois durant. Je me rappelais un ami qui avait acheté le premier appartement qu’il avait vu, à l’étonnement de l’agent immobilier qui connaît le caractère aléatoire de la pierre humaine. Pour ma part, j’ai visité 72 appartements avant de me fixer sur celui que j’habite et où j’écris ces lignes. Le chiffre 72 paraîtra sans doute disproportionné à la plupart des gens qui, comme l’ami que je viens d’évoquer, se décident vite en ce domaine ; mais je garde un sens de l’idéal qui me coûte. Au cours de mes plongées dans divers coins de Paris (hors le 10e, que j’avais épuisé) je trouvais toujours un détail qui freinait mon élan. Que choisir ? est le nom d’un magazine, c’était devenu la devise provisoire de ma vie. Les agents immobiliers me relançaient, je ne donnais pas suite. Parfois, je visitais un appartement, dépourvu de toute envie réelle de l’habiter, pour le simple plaisir de voir des lieux neufs, d’imaginer d’autres existences, sous l’œil soupçonneux d’un homme en costume gris qui me voyait dire « non » au bout de quelques minutes, sinon de quelques secondes. Puis, un beau jour, à la faveur d’une erreur de rendez-vous dans un immeuble de grande hauteur, les choses prirent une autre tournure ; j’avais passé ma vie dans des immeubles anciens, et pour la première fois l’idée d’habiter dans du moderne me séduisit. Vivre dans un immeuble des années 1970, ceux dont j’avais souvent fustigé la laideur dans mon livre sur le 10e arrondissement, où la rubrique AFS (à faire sauter) frappait avec trop de complaisance les immeubles nés, comme moi, dans ces années du modernisme triomphant, m’apparut soudain comme une conquête sur mon préjugé. Je fus saisi par la clarté de ces volumes qui résonnait avec mon désir d’espace. Le Corbusier n’avait-il pas décrit la devise de l’espace mental et architectural soleil / espace / lumière ? Moi aussi j’avais besoin, comme tout le monde, de perspectives nouvelles. À peu près au milieu du gué de mes visites, je décidai de me fixer exclusivement sur des appartements construits entre 1950 et 1980. J’avais changé d’avis, une attitude mentale qui me correspond et fait souvent du bien.

Le désir de changement me poussait à partir du centre ancien du vieux Paris, que je connaissais trop bien. Si je devais m’installer dans du neuf, ou plutôt du semi-récent, pour employer le langage de la profession de marchand de biens, autant faire coup double et découvrir les régions du Nord de Paris. Je m’installai donc dans un 18e arrondissement entièrement vierge pour moi, à Marx-Dormoy, dans le quartier de La Chapelle ; je connaissais en revanche, depuis mon enfance, le 18e de Clignancourt, mes grands-parents Clerc ayant vécu rue Ramey de 1939 à 1990. Je n’ignorais pas les connotations de pauvreté, de saleté voire d’insécurité attachées à La Chapelle, mais je ne m’en souciais pas, a fortiori lorsqu’elles se trouvaient colportées par des gens qui n’y avaient jamais mis les pieds et qui habitaient sur la rive gauche ou dans les quartiers branchés ou bourgeois que j’avais connus et que je souhaitais quitter. Je dirais même que ces aspects de pauvreté, de saleté, de danger, m’attiraient parce que j’aime le côté louche des choses. Par une obstination caractéristique des natifs du signe du Taureau (qu’on veuille bien excuser cette croyance absurde qui recèle peut-être un fond de vérité), je m’accrochai à cette idée de fuite vers le Nord, que parmi mes proches, on accueillit avec scepticisme – comme si l’on savait ce qui nous pousse à changer de territoire. Je fus converti à la beauté locale un soir de printemps, sur le pont Riquet, qui surplombe majestueusement les voies ferrées, à cet endroit extrêmement larges, et donne le sentiment exact d’un avenir et d’une amplitude qui n’existe guère à Paris, ville fermée, dense et resserrée sur elle-même. À travers le fin grillage du pont qui relie le 18e au 19e arrondissement, mon regard scrutait les rails qui mènent de la prose à la poésie, et du XXe au XXIe siècle. Il était sept heures du soir. Le bleu pétrole du ciel, un vent fort, un air de grand large, presque maritime, s’empara de moi, sensation qu’il est aisé de se procurer en faisant l’expérience de cette traversée. Je fermai les yeux, et après une parenthèse de quelques mois dans le 14e arrondissement, je me retrouvais dans un territoire nouveau. Je respirais.

Publié en 2024 chez Minuit, « Le Dix-Huitième Arrondissement » est le deuxième volume du projet au long cours « Paris, Musée du XXIe siècle » que Thomas Clerc a initié en 2007 avec « Le Dixième Arrondissement ». Tributaire des déménagements (et emménagements ultérieurs en conséquence) significatifs de l’auteur (qui sont donc, apparaît-il, relativement rares), le projet ne peut avancer que beaucoup trop lentement au goût de celles et ceux qu’il avait su séduire. Mais le moins que l’on puisse dire est que la patience aura été largement récompensée : si l’on retrouve pour l’essentiel l’arsenal de pratiques itinérantes et descriptives utilisées précédemment pour rendre compte d’un tissu urbain donné (on citera pour mémoire et joyeusement les immeubles AFS (À Faire Sauter), le projet, le L’ignoriez-vous ?, l’image mentale, la banalité de base, la ville antérieure ou encore la figure locale – et plus que tous les autres peut-être, le fabuleux geste votif, qui mériterait son exégèse complète à elle seule), l’arpentage du dix-huitième arrondissement pousse l’expérience et l’ensemble des curseurs nettement plus loin, instillant un systématisme différent, un humour renforcé et une malice augmentée.

On avait mentionné, à propos du dixième arrondissement de 2007, que l’approche spécifique proposée alors par Thomas Clerc n’était ni simple déambulation commentée (le charme spécial de Léon-Paul Fargue est loin, ici) ni leçon de psychogéographie (ne serait-ce que par l’omniprésence de la méthode dans cette vraie-fausse dérive), ou alors tangentant les versions très contemporaines qu’en offrent un Philippe Vasset ou un Xavier Boissel. Le travail supplémentaire développé pour « Le Dix-Huitième Arrondissement » s’en écarte encore davantage, et introduit en force et en beauté tout un art de l’à-propos et toute une technique rusée de la digression (qui évidemment, in fine, en sera bien rarement une, de digression).

La RUE D’AUBERVILLIERS (1 820 x 30 m), la plus orientale du 18e arrondissement, est très longue mais limitrophe du 19e, qui a gardé toutes les habitations pour lui, le côté 18e étant constitué par le seul jardin d’Éole, qu’on peut prendre si on veut croiser des déviants en nombre ; si l’on veut jouir d’un trottoir large, on se contentera de le longer. Panorama : la vue est ici splendide, dégagée par le vaste ciel, les voies ferrées, les immeubles en retrait du parc, et cette absence de vis-à-vis qui fait que le jardin lui-même, augmenté du rail, semble repousser la ville dans des terres lointaines. C’est pour ce genre de beauté trouée qui ne rappelle en rien Paris (on se croirait à Berlin ou dans une ville de Calvino) que j’ai choisi de vivre par ici, de fuir l’étroitesse d’une ville fermée, bourgeoise, qui n’a plus grand-chose à donner au monde. Au croisement du pont Riquet, poste-frontière qui relie les deux arrondissements, les voies sont cachées par les entrepôts Tafanel, marque de bière que je n’ai jamais bue nulle part. Un grand mur orné de fresques éphémères accompagne mes pas ; ce qu’il y a de bien dans le street art, c’est le repentir permanent. Danger : les frères Kouachi ont vécu au 156 ; je ne devrais pas le mentionner, je ne le fais qu’en passant et pour racheter cette incursion dans un arrondissement ennemi, je fais un geste votif car je me trouve ici (c’est-à-dire à l’intersection Crimée/Aubervilliers) au point le plus nord-est de notre 18e. Distorsion sensorielle : l’air, le ciel, les nuages, un paysage mêlé de barres 1970 et de blocs contemporains qui fait très peu parisien. Air de Paris : Paname, on t’a chanté sur tous les tons… Je prends sur la gauche la fin de cette rue qui se mue en tunnel, tunnel qui ne m’angoisse pas parce qu’il est court et ajouré, et se conteste donc en tant que tunnel, puis je sors dans un paysage complètement remodelé par les travaux du Grand Pris : à droite le nouveau quartier Rosa-Parks (où j’ai failli vivre au lieu d’acheter mon appartement actuel, ce qui fait que ce texte se serait appelé Le Dix-Neuvième Arrondissement et aurait eu une tout autre figure) ; à gauche, construite sur une éminence, la féérique zone industrielle Cap 18, qui vit peut-être ses dernières heures car les travaux du CDG EXPRESS l’ont déjà éventrée. Distorsion sensorielle : la route, comme dirait un non-Parisien, monte en courbe, le flot des voitures est dirigé comme dans un jeu vidéo selon des trajectoires schématiques. On se trouve à présent à l’angle du boulevard Ney et de la porte d’Aubervilliers, dans ces zones où Jean Rolin m’a précédé et qui se ressemblent toutes : gros trafic, échangeurs, ponts routiers. La rue se prolonge logiquement en AVENUE DE LA PORTE-D’AUBERVILLIERS (325 x 30 m), qui mène, moins logiquement, à Pantin. Peu avant le pont autoroutier, une mystérieuse structure années 1930 se dresse au départ d’une rue construite dans ces mêmes années, mais je ne fléchis pas et j’avance, je suis à présent sur le pont de l’autoroute A1. Scène : je m’arrête pour regarder les voitures comme d’autres contemplent les avions ; je suis au balcon du modernisme. Absorption temporaire : le fleuve à trois voies, où les voitures ne s’arrêtent jamais, m’hypnotise. Poème de site : le cycle permanent / de la machine auto. Je retrouve la naïveté de l’enfant qui, avant de faire rouler ses petites voitures, se contentait de les regarder. Un migrant marche le long du périf ; des klaxons crient, le vent souffle ; des banalités se passent. Animalerie : sur les bas-côtés du pont, un rat se mêle aux décombres ; il est seul parce qu’il est diurne. Sur ma droite s’étend l’ingrate place Skanderberg, héros national de l’Albanie, auquel j’ajoute un « r » qui sonne mieux. Projet : aller à Tirana, bien que j’y sois presque. Je m’avance jusqu’à une zone indéterminée, la future gare Fillettes-Mines, bâtie sur l’ancienne, fer de lance d’un « nouveau quartier » encore bien vague. Je m’aventure sur le chantier, je salue l’agent de sécurité, son chien aboie, pour le faire taire je lui dis « la caravane passe ». Des bâtiments se construisent sans stratégie claire, où l’argent manque autant que l’ambition. Il n’y a aucun piéton, aucun signe historique ou symbolique auquel je puisse me raccrocher. Je me sens libre, détaché de tout territoire. Derrière moi, accroché à un lampadaire, le panneau Paris se pare d’un réalisme irréel. Image mentale : les photos noir et blanc d’Anka Ptaszkowska, les panneaux d’entrée PARIS et de sortie PARIS, intitulée Six mètres avant Paris. Je rentre au pays.

Avoir soi-même vécu longuement dans le dixième arrondissement et être établi depuis quelques années dans le dix-huitième arrondissement parisien n’est peut-être pas étranger au charme et à la résonance personnelle qu’instille Thomas Clerc au fil de ces presque 600 pages passionnantes de bout en bout (s’il ajoutait ces prochaines années le quatrième, le cinquième, le onzième et le quinzième, la boucle pour moi serait en quelque sorte bouclée). Mais son travail, à coup sûr, ne nécessite aucune connaissance locale préalable, et la malicieuse précision de la cartographie mentale qu’il met en œuvre supporterait même, certainement, l’absence de plan de ville sous les yeux en suivant ses pérégrinations (même si sa présence viendrait sans doute épicer encore certains passages où la géographie pure se fait contrainte et opportunité). La lecture intime qu’il propose ici de la ville, tranche de tissu urbain arrachée autant au hasard qu’à la nécessité, se fait résolument politique, même lorsqu’elle affecte de se laisser entraîner quelques instants par le fortuit ou par le (savoureux) coq-à-l’âne.

S’il use de moyens techniques et esthétiques fort différents de ceux d’un Mike Davis, Thomas Clerc, par son savant mélange d’incongruité apparente, de joie primesautière et de causticité complice, devrait changer chez beaucoup de lectrices et de lecteurs la manière même de considérer (dans tous les sens du terme, pourrait dire Marielle Macé)  la ville autour de soi, et d’introduire en permanence dans ce regard la part nécessaire de songe politique et d’archéologie de l’instant (chère à Bruno Lecat), tous deux puissants instigateurs de l’action comme chacun sait. Et c’est ainsi que la littérature sachant nous dérouter gaillardement est grande.

À 165 pas de chez moi se dévide la cruciale RUE DE L’ÉVANGILE (910 x 18 m). Dans ses Projets d’embellissements rationnels de Paris, Guy Debord préconisait d’en effacer le nom, « un nom sale ». Banalité de base : l’irréligiosité de Debord a vieilli ; pourtant elle est éternelle. Si l’on applique son programme anticlérical à l’islam, on obtient une confusion dans le système. Titre : Trouble dans le culte. Foin de ces prêches, avançons ! car la rue nous appelle. Elle naît en courbe sur la place du village Torcy. Les gens qui font la queue pour les p’tits restos sympas du 2 ignorent sans doute que derrière ces gargotes se cachent des taudis qui n’ont pas bougé depuis L’Assommoir. Intrusion : si on pénètre dans la cour pavée qui est l’arrière-cuisine des bouis-bouis asiatiques, on découvre un ensemble de bâtiments vétustes, à un étage, en torchis ; ce squat sert de toit aux zonards de la place Torcy. L’une des fenêtres du rez-de-chaussée n’est qu’un trou sombre rempli d’immondices d’où surgit un matelas des profondeurs. Le soir, on tapine dans ce bouge. Je ressors du XIXe et retrouve les figures locales des SDF sous l’abribus du 35 et du 60 ; l’un d’eux, particulièrement, me fascine, les pupilles dilatées soit par le crack soit par la maladie de Basedow. L’ignoriez-vous ? Glafira Ziegelmann, la première femme admissible à l’agrégation de médecine, fit sa thèse sur cette maladie, autrement nommée hyperthyroïdie ; on ne peut pas omettre son confrère et rival Louis-Ferdinand Céline (➝ rue Ravignan) qui mit au point en 1933 un médicament, la Basedowine, commercialisé jusqu’en 1971. Après cette parenthèse médicale, nécessaire pour un quartier qui souffre tant, nous reprenons notre quête. L’immense supermarché chinois surmonté d’un immeuble 1970 fait face aux trois squares d’agrément. Sacrifice de pièce : je réserve la visite du Paris store pour un futur projet de description de grandes surfaces. Je relève juste la nature vieillotte du revêtement de sol qui fait penser aux boat people ; les caissières ont des blouses d’un gris que je ne sais pas qualifier, gris défaite. Sur le long rebord cimenté du supermarché reposent toujours un certain nombre de figures locales. L’une est une clocharde hallucinante, petite alcoolique aux traits ravagés, à la chevelure en bataille, qui rit sardoniquement ou insulte les passants quand elle est en forme, et ne manque jamais de se déchaîner à mon passage en m’interpellant « oh ! le p’tit pantalon ! » parce que mes tenues vestimentaires la font rire et que je lui procure quelques secondes de réalité augmentée. L’autre est Philippe, ce grand SDF de mon âge, vêtu d’un teddy et d’un jean trop large, qui a curieusement une tête de notable (il ressemble à un éphémère ministre) et porte beau, malgré sa déchéance. Comme je passe devant lui tous les jours, je ne peux pas activer ma performance clochard mais lui donne de temps à autre quelque menue monnaie. Je ne tiens pas à augmenter l’alcoolisme à mon avis léger de cet homme, auquel j’ai aussi refilé une bouteille de piquette que m’avait offerte un ami radin dont je tairai le nom, mais je lui ai promis d’aller un de ces jours boire un verre dans un café de la rue de l’Olivier, ce que j’ai sans cesse remis. Image mentale : Johnnie Walker. Apparition : je croise Olivier Besancenot (et son chien) et comme il a l’air aveant, je lui dis « j’ai voté pour vous en 98 », à quoi il répond « ah ! c’était vous » avec un esprit de Montmartre qu’on n’attend pas nécessairement de l’extrême gauche. Le croisement suivant est celui de la rue Marc-Séguin, dans laquelle on peut s’engager en voiture ou en taxi depuis la place du métro Marx-Dormoy ; mais nous restons à pied et prenons le deuxième tronçon évangélique tout à fait différent du premier, rectiligne et sans possibilité de se garer. Il est en revanche emprunté par les bus 35 et 60, qui desservent exclusivement des quartiers populaires. Projet : Paris-bus, une description de la ville par lignes de bus. On sait que Jacques Roubaud a déjà épuisé le 29. Il se pourrait que je m’occupe du 39. En attendant, nous passons au 16 devant un énorme immeuble en travaux qui s’éternisent depuis quatre ans, construction de bureaux inutiles dont je vois l’arrière depuis ma cuisine. Intrusion : je vérifie que ce chantier tue le charme de la cour comme le télétravail tue le sens du travail. Image mentale : construire, disent-ils. Piège : cet immeuble produit un effroyable vrombissement nocturne dû à la malfaçon de sa pompe à chaleur, qui se répercute jusque dans ma cour et m’empêche de dormir depuis des mois. Je lutte pour que ça cesse, mais je lutte administrativement, c’est-à-dire en vain. En face, au 11, un lycée technique est absurdement appelé Edmond-Rostand, comme s’il y avait quelque rapport entre les polymères et Cyrano de Bergerac ; il est vrai qu’il n’y a pas non plus de rapport entre la culture et Rachida Dati et c’est la raison pour laquelle je me livre à une performance nocturne sur la BMW abandonnée depuis un moins dans ma rue, au croisement Évangile / Séguin, que je couvre entièrement d’affiches faites main « cette voiture appartient à Rachida Dati », ce qui a pour effet l’enlèvement du véhicule le lendemain même.

Hugues Charybde, le 28/09/2026
Thomas Clerc - Paris, musée du XXIe siècle – Le dix-huitième arrondissement - éditions de Minuit

l’acheter chez Charybde, ici

Thomas Clerc par Mantovani

23.09.2026 à 12:40

Hommage à Kropotkine et à l'entraide à venir ! Le dernier texte de David Graeber

L'Autre Quotidien
Son essai sur l'entraide, conçu comme une préface au grand travail de Kropotkine sur le rôle déterminant de la solidarité est probablement le dernier essai que David Graeber a pu écrire. Nous avons décidé de le publier et de le mettre à la disposition de tous, à la mémoire de notre ami, camarade et mentor. Il est particulièrement bienvenu à un moment où la société, échaudée par les ravages de plus en plus flagrants du choix de la compétition et de la lutte de tous contre tous, autrement dit du darwinisme social, redécouvre l’importance de la solidarité pour sa survie.

Texte intégral (4823 mots)

Pierre Kropotkine

Son essai sur l'entraide, conçu comme une préface au grand travail de Kropotkine sur le rôle déterminant de la solidarité est probablement le dernier que David Graeber aura pu écrire. Nous avons décidé de le publier et de le mettre à la disposition de tous, à la mémoire de notre ami, camarade et mentor. Il est particulièrement bienvenu à un moment où la société, échaudée par les ravages de plus en plus flagrants du choix de la compétition et de la lutte de tous contre tous, autrement dit du darwinisme social, redécouvre l’importance de la solidarité pour sa survie.

Andrej Grubačić

David Graeber au micro en 2015, en pleine occupation de l’université d’Amsterdam. CC BY 2.0 / Guido van Nispen

Introduction de l' entraide à venir : un facteur d'évolution éclairé par David Graeber et Andrej Grubačić

Parfois - pas très souvent - un argument particulièrement convaincant contre le bon sens politique dominant présente un tel choc pour le système qu'il devient nécessaire de créer tout un corps de théorie pour le réfuter. De telles interventions sont elles-mêmes des événements, au sens philosophique; c'est-à-dire qu'ils révèlent des aspects de la réalité qui avaient été largement invisibles mais, une fois révélés, semblent tellement évidents qu'ils ne peuvent jamais être invisibles. Une grande partie du travail de la droite intellectuelle consiste à identifier et à éviter ces défis.

Offrons trois exemples.

Dans les années 1680, un homme d'État huron-wendat du nom de Kondiaronk, qui était allé en Europe et qui connaissait intimement la société coloniale française et anglaise, s'engagea dans une série de débats avec le gouverneur français de Québec et l'un de ses principaux collaborateurs, un certain Lahontan. Il y présente l'argument selon lequel le droit punitif et tout l'appareil de l'État n'existent pas à cause d'un défaut fondamental de la nature humaine, mais en raison de l'existence d'un autre ensemble d'institutions - la propriété privée, l'argent - qui, de par leur nature même, poussent les gens à agir de manière à rendre nécessaires des mesures coercitives. L'égalité, a-t-il soutenu, est donc la condition de toute liberté significative. Ces débats ont ensuite été transformés en un livre de Lahontan, qui, dans les premières décennies du XVIIIe siècle, a connu un franc succès. C'est devenu une pièce de théâtre qui a duré vingt ans à Paris, et apparemment chaque penseur des Lumières a écrit une imitation. Finalement, ces arguments - et la critique indigène plus large de la société française - sont devenus si puissants que les défenseurs de l'ordre social existant tels que Turgot et Adam Smith ont effectivement dû inventer la notion d'évolution sociale comme une riposte directe. Ceux qui ont proposé pour la première fois l'argument selon lequel les sociétés humaines pouvaient être organisées selon des stades de développement, chacun avec leurs propres technologies et formes d'organisation caractéristiques, ont été assez explicites sur le fait que c'est de cela qu'ils étaient. «Tout le monde aime la liberté et l'égalité», a noté Turgot; la question est de savoir dans quelle mesure l'un ou l'autre est compatible avec une société commerciale avancée basée sur une division sophistiquée du travail. Les théories de l'évolution sociale qui en résultent ont dominé le dix-neuvième siècle et sont toujours très présentes,

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la critique anarchiste de l'État libéral - selon laquelle l'État de droit était finalement basé sur une violence arbitraire, et finalement, simplement sur une version sécularisée d'un Dieu tout-puissant qui pouvait créer la moralité parce qu'elle se tenait en dehors cela - a été pris si au sérieux par les défenseurs de l'État que des théoriciens du droit de droite comme Karl Schmitt ont finalement proposé l'armature intellectuelle du fascisme. Schmitt termine son œuvre la plus célèbre, la théologie politique, avec une diatribe contre Bakounine, dont le rejet du «décisionnisme» - l'autorité arbitraire de créer un ordre juridique, mais donc aussi de le mettre de côté - a finalement été, selon lui, tout aussi arbitraire que l'autorité que Bakounine prétendait s'opposer. La conception même de Schmitt de la théologie politique, fondamentale pour presque toute la pensée de droite contemporaine, était une tentative de répondre au Dieu et à l'État de Bakounine .

Le défi posé par l'entraide de Kropotkine : un facteur d'évolution éclairé est sans doute encore plus profond, car il ne s'agit pas seulement de la nature du gouvernement, mais de la nature de la nature - c'est-à-dire de la réalité - elle-même.

Les théories de l'évolution sociale, ce que Turgot a baptisé pour la première fois le «progrès», auraient pu commencer comme un moyen de désamorcer le défi de la critique indigène, mais elles ont rapidement commencé à prendre une forme plus virulente, alors que des libéraux purs et durs comme Herbert Spencer ont commencé à représenter l'évolution sociale non seulement comme une question de complexité croissante, de différenciation et d'intégration, mais comme une sorte de lutte hobbesienne pour la survie. L'expression «survie du plus apte» a en fait été inventée en 1852 par Spencer, pour décrire l'histoire humaine - et finalement, on suppose, pour justifier le génocide et le colonialisme européens. Il n'a été repris par Darwin qu'une dizaine d'années plus tard, lorsque, dans L'Origine des espèces, il s'en servit pour décrire les formes de sélection naturelle qu'il avait identifiées lors de sa célèbre expédition aux îles Galapagos. Au moment où Kropotkine écrivait, dans les années 1880 et 90, les idées de Darwin avaient été reprises par les libéraux du marché, le plus notoirement son «bulldog» Thomas Huxley, et le naturaliste anglais Alfred Russel Wallace, pour proposer ce que l'on appelle souvent une «vision gladiatoriale» de l'histoire naturelle. Les espèces se battent comme des boxeurs dans un ring ou des négociants en obligations sur un marché; le fort l'emporte.

La réponse de Kropotkine - que la coopération est un facteur tout aussi décisif de sélection naturelle que la concurrence - n'était pas entièrement originale. Il n'a jamais prétendu que c'était le cas. En fait, il ne s'appuyait pas seulement sur les meilleures connaissances biologiques, anthropologiques, archéologiques et historiques disponibles à son époque, y compris ses propres explorations de la Sibérie, mais aussi sur une école russe alternative de théorie de l'évolution qui soutenait que l'école hyperconcurrentielle anglaise était basée, comme il le disait, sur «un tissu d'absurdités» : des hommes comme «Kessler, Severtsov, Menzbir, Brandt - quatre grands zoologistes russes, et un cinquième moindre, Poliakov, et enfin moi-même, un simple voyageur».

Pourtant, nous devons donner du crédit à Kropotkine. Il était bien plus qu'un simple voyageur. Ces hommes avaient été ignorés avec succès par les Darwiniens anglais, à l'apogée de l'empire - et, en fait, par presque tout le monde. L’avertissement que leur adressait Kropotkine fut sans effet sur eux. Cela s'explique sans doute en partie par le fait qu'il présentait ses découvertes scientifiques dans un contexte politique plus large, sous une forme qui rendait impossible de nier à quel point la version régnante de la science darwinienne n'était pas elle-même le reflet inconscient de catégories libérales tenues pour acquises.(Comme Marx l'a si bien dit, «L'anatomie de l'homme est la clé de l'anatomie du singe.») C'était une tentative de catapulter les vues des classes commerçantes vers l'universalité. Le darwinisme à cette époque était encore une intervention politique consciente et militante visant à remodeler le bon sens ; une insurrection centriste, pourrait-on dire, ou peut-être mieux, une insurrection centriste en puissance, puisqu'elle visait à créer un nouveau centre. Ce n'était pas encore du bon sens ; c'était une tentative de créer un nouveau bon sens universel. Si elle n'a pas, en fin de compte, été totalement couronnée de succès, c'est dans une certaine mesure en raison de la puissance même du contre-argument de Kropotkine.

Il n'est pas difficile de voir ce qui rendait ces intellectuels libéraux si inquiets. Considérez le célèbre passage de Mutual Aid, qui mérite vraiment d'être cité en entier:

Ce n'est pas l'amour, ni même la sympathie (au sens propre) qui pousse un troupeau de ruminants ou de chevaux à former un anneau pour résister à une attaque de loups; pas l'amour qui pousse les loups à former une meute pour la chasse; pas l'amour qui pousse les chatons ou les agneaux à jouer, ou une douzaine d'espèces de jeunes oiseaux à passer leurs journées ensemble à l'automne; et ce n'est ni l'amour ni la sympathie personnelle qui font que plusieurs milliers de daims éparpillés sur un territoire aussi grand que la France se forment en une vingtaine de troupeaux séparés, tous marchant vers un endroit donné, pour y traverser une rivière. C'est un sentiment infiniment plus large que l'amour ou la sympathie personnelle - un instinct qui s'est lentement développé chez les animaux et les hommes au cours d'une évolution extrêmement longue, et qui a enseigné aux animaux comme aux hommes la force qu'ils peuvent emprunter à la pratique de l'entraide et du soutien, et les joies qu'ils peuvent trouver dans la vie sociale. . . . Ce n'est pas l'amour ni même la sympathie sur lesquels la société est basée dans l'humanité. C'est la conscience - ne serait-ce qu'au stade d'un instinct - de la solidarité humaine. C'est la reconnaissance inconsciente de la force qui est empruntée par chaque homme à la pratique de l'entraide; de la dépendance étroite du bonheur de chacun au bonheur de tous; et du sens de la justice, ou de l'équité, qui amène l'individu à considérer les droits de tout autre individu comme égaux aux siens. Sur cette base large et nécessaire se développent des sentiments moraux encore plus élevés. 

Il suffit de considérer la virulence de la réaction. Au moins deux domaines d'étude (certes, qui se chevauchent), la sociobiologie et la psychologie évolutionniste, ont depuis été créés spécifiquement pour réconcilier les remarques de Kropotkine sur la coopération entre les animaux avec l'hypothèse que nous sommes tous finalement motivés par, comme Dawkins devait finalement le dire, nos «gènes égoïstes». Lorsque le biologiste britannique JBS Haldane aurait déclaré qu'il serait prêt à donner sa vie pour sauver «deux frères, quatre demi-frères ou huit cousins ​​germains», il était simplement en train de répéter le genre de calcul «scientifique» qui a été introduit partout dans le monde. répond Kropotkine, de la même manière que le progrès a été inventé pour contrôler Kondiaronk, ou la doctrine de l'état d'exception, pour contrôler Bakounine. L'expression «gène égoïste» n'a pas été choisie par hasard.

Les efforts de la droite intellectuelle pour relever l'énormité du défi présenté par la théorie de Kropotkine sont compréhensibles. Comme nous l'avons déjà souligné, c'est précisément ce qu'ils sont censés faire. C'est pourquoi ils sont appelés «réactionnaires». Ils ne croient pas vraiment à la créativité politique en tant que valeur en soi - en fait, ils la trouvent profondément dangereuse. En conséquence, les intellectuels de droite sont principalement là pour réagir aux idées avancées par la gauche. Mais qu'en est-il de la gauche intellectuelle?

C'est là que les choses deviennent un peu déroutantes. Alors que les intellectuels de droite cherchaient à neutraliser le holisme évolutionniste de Kropotkine en développant des systèmes intellectuels entiers, la gauche marxiste prétendait que son intervention ne s'était jamais produite. On ne pourrait pas donner tort à quelqu’un qui avancerait que la réponse marxiste à l'accent mis par Kropotkine sur le fédéralisme coopératif a été de développer davantage les aspects de la propre théorie de Marx qui tiraient le plus nettement dans l'autre direction: c'est-à-dire ses aspects les plus productivistes et progressistes. Des informations riches de son livre ont été au mieux ignorées et, au pire, balayées avec un rire condescendant. Il y a eu une telle tendance persistante dans la recherche marxiste, et par extension, dans la recherche de gauche en général, à ridiculiser le «socialisme de sauvetage» et l '«utopisme naïf» de Kropotkine qu'un biologiste renommé, Stephen Jay Gould, s'est senti obligé d'insister, dans un essai célèbre, sur le fait que "Kropotkine n'était pas un cinglé."

Il y a deux explications possibles à ce choix stratégique de de débarrasser de Kropotkine. L'une est le pur et simple sectarisme. Comme déjà noté, l'intervention intellectuelle de Kropotkine faisait partie d'un projet politique plus large. La fin du XIXe siècle et le début du XXe ont vu les fondements de l'État-providence, dont les principales institutions étaient, en effet, en grande partie créées par des groupes d'entraide, totalement indépendants de l'État, puis progressivement cooptées par les États et les partis politiques. La plupart des intellectuels de droite et de gauche étaient parfaitement alignés sur celui-ci : Bismarck a pleinement admis qu'il avait créé les institutions allemandes de protection sociale comme un «pot-de-vin» à la classe ouvrière afin qu'elle ne devienne pas socialiste. Les socialistes ont insisté pour que tout, de l'assurance sociale aux bibliothèques publiques, soit géré non pas par le quartier et les groupes syndicaux qui les avaient réellement créés, mais d'en haut par des partis d'avant-garde. Dans ce contexte, aussi bien les sociaux-démocrates que Bismarck considéraient comme un impératif primordial de présenter les propositions socialistes éthiques de Kropotkine comme de la folie douce. Il convient également de rappeler que - en partie pour cette raison même - dans la période entre 1900 et 1917, les idées marxistes anarchistes et libertaires étaient beaucoup plus populaires parmi la classe ouvrière elle-même que le marxisme de Lénine et de Kautsky. Il a fallu la victoire de la branche de Lénine du parti bolchevique en Russie (à l'époque, considérée comme l'aile droite des bolcheviks), et la suppression des Soviets, du Proletkult et d'autres initiatives venues de la base de la société en Union soviétique elle-même, pour que les idées libertaires reculent.

Il y a cependant une autre explication possible, qui a plus à voir avec ce que l'on pourrait appeler la «positionnalité» à la fois du marxisme traditionnel et de la théorie sociale contemporaine. Quel est le rôle d'un intellectuel radical? La plupart des intellectuels prétendent encore être des radicaux d'une sorte ou d'une autre. En théorie, ils sont tous d'accord avec Marx pour dire qu'il ne suffit pas de comprendre le monde; le but est de le changer. Mais qu'est-ce que cela signifie réellement dans la pratique?

Dans un paragraphe important de l'entraide, Kropotkine fait une suggestion : le rôle d'un érudit radical est de «restaurer la vraie proportion entre conflit et union». Cela peut sembler obscur, mais il clarifie. Les savants radicaux sont “tenus d'entrer dans une analyse minutieuse des milliers de faits et de faibles indications accidentellement conservés dans les reliques du passé; les interpréter à l'aide de l'ethnologie contemporaine; et après avoir tant entendu parler de ce qui divisait les hommes, reconstruire pierre par pierre les institutions qui les unissaient”.

L'auteur se souvient encore de son excitation juvénile après avoir lu ces lignes. Quelle différence avec la formation sans vie reçue dans les universités centrées sur la nation! Cette recommandation devrait être lue ensemble avec celle de Karl Marx, dont l'énergie est allée à la compréhension de l'organisation et du développement de la production marchande capitaliste. Dans son Capital, la seule véritable attention accordée à la coopération est l'examen des activités coopératives en tant que formes et conséquences de la production industrielle, où les travailleurs «forment simplement un mode particulier d'existence du capital». Il semblerait que ces deux projets se complètent très bien. Kropotkine avait pour objectif de comprendre précisément ce qu'un travailleur aliéné avait perdu. Mais intégrer les deux signifierait comprendre comment même le capitalisme est finalement fondé sur le communisme («entraide»), même si c'est un communisme qu'il ne reconnaît pas; comment le communisme n'est pas un idéal abstrait, lointain, impossible à maintenir, mais une réalité pratique vécue dans laquelle nous nous engageons tous quotidiennement, à des degrés divers, et que même les usines ne pourraient pas fonctionner sans lui - même si une grande partie opère en cachette, entre les fissures, ou les changements, ou informellement, ou dans ce qui n'est pas dit, ou entièrement subversivement. Il est devenu à la mode ces derniers temps de dire que le capitalisme est entré dans une nouvelle phase dans laquelle il est devenu parasitaire des formes de coopération créative, en grande partie sur Internet. Ça n'a pas de sens. Cela a toujours été le cas.

C'est un projet intellectuel digne d'intérêt. Mais il se trouve que presque personne ne trouve d’intérêt à le réaliser. Au lieu d'examiner comment les relations de hiérarchie et d'exploitation sont reproduites, refusées et empêtrées dans des relations d'entraide, comment les relations de soins deviennent continues avec les relations de violence, mais maintiennent néanmoins les systèmes de violence ensemble afin qu'ils ne s'effondrent pas entièrement, tant le marxisme traditionnel que la théorie sociale contemporaine ont obstinément écarté à peu près tout ce qui suggère la générosité, la coopération ou l'altruisme comme une sorte d'illusion bourgeoise. Le conflit et le calcul égoïste se sont avérés plus intéressants que l'"union". (De même, il est assez courant pour les universitaires de gauche d'écrire sur Carl Schmidt ou Turgot, alors qu'il est presque impossible de trouver ceux qui écrivent sur Bakounine et Kondiaronk). Comme Marx lui-même s'en est plaint, sous le mode de production capitaliste, exister c'est accumuler depuis quelques décennies ; nous n'avons guère entendu d'autres exhortations que des exhortations incessantes sur les stratégies cyniques utilisées pour augmenter notre capital (social, culturel ou matériel) respectif. Ces exhortations sont formulées sous forme de critiques. Mais si tout ce dont vous êtes prêt à parler est ce que vous prétendez combattre, si tout ce que vous pouvez imaginer est ce que vous prétendez combattre, alors dans quel sens vous y opposez-vous réellement ? Il semble parfois que la gauche académique ait fini par intérioriser et reproduire progressivement tous les aspects les plus affligeants de l'économisme néolibéral auquel elle prétend s'opposer, au point que, à la lecture de nombreuses analyses de ce type (on va être gentil et ne pas citer de noms), on se demande à quel point tout cela est vraiment différent de l'hypothèse sociobiologique selon laquelle notre comportement est régi par des "gènes égoïstes"!

Il est vrai que ce type d'intériorisation de l'ennemi a atteint son apogée dans les années 80 et 90, lorsque la gauche mondiale était en plein retrait. Les choses ont évolué. Kropotkine est-il à nouveau pertinent ? Eh bien, évidemment, Kropotkine a toujours été pertinent, mais ce livre est publié avec la conviction qu'il existe une nouvelle génération radicalisée, dont beaucoup n'ont jamais été exposés directement à ces idées, mais qui montrent tous les signes de pouvoir évaluer la situation mondiale avec plus de lucidité que leurs parents et leurs grands-parents, ne serait-ce que parce qu'ils savent que si ce n'est pas le cas, le monde qui leur est réservé deviendra bientôt un véritable enfer.

Cela commence déjà à se faire. La pertinence politique des idées d'abord épousées dans l'Entraide est redécouverte par les nouvelles générations de mouvements sociaux à travers la planète. La révolution sociale en cours dans la Fédération démocratique du nord-est de la Syrie (Rojava) a été profondément influencée par les écrits de Kropotkine sur l'écologie sociale et le fédéralisme coopératif, en partie grâce aux travaux de Murray Bookchin, en partie en remontant à la source, en grande partie aussi en s'appuyant sur leurs propres traditions kurdes et leur expérience révolutionnaire. Les révolutionnaires kurdes ont entrepris la tâche de construire une nouvelle science sociale antagoniste des structures de connaissance de la modernité capitaliste. Les personnes impliquées dans les projets collectifs de sociologie de la liberté et de jineoloji (féminisme kurde) ont en effet commencé à "reconstruire pierre par pierre les institutions qui unissaient" les peuples et les luttes. Dans le Nord global, partout, des divers mouvements d'occupation aux projets de solidarité face à la pandémie de Covid-19, l'entraide est apparue comme une phrase clé utilisée par les militants et les principaux journalistes. À l'heure actuelle, l'entraide est invoquée dans les mobilisations de solidarité des migrants en Grèce et dans l'organisation de la société zapatiste au Chiapas. La rumeur veut que même les universitaires l'utilisent occasionnellement.

Lorsque L'entraide a été publiée pour la première fois en 1902, peu de scientifiques étaient assez courageux pour contester l'idée que le capitalisme et le nationalisme étaient enracinés dans la nature humaine, ou que l'autorité des États était en fin de compte inviolable. La plupart d'entre eux étaient en effet considérés comme des fous ou, s'ils étaient trop manifestement importants pour être rejetés de cette manière, comme Albert Einstein, comme des "excentriques" dont les opinions politiques avaient à peu près autant d'importance que leurs coiffures inhabituelles. Mais le reste du monde avance. Les scientifiques - et même, peut-être, les spécialistes des sciences sociales - suivront-ils un jour ?

Nous écrivons cette introduction au cours d'une vague de révolte populaire mondiale contre le racisme et la violence d'État, alors que les autorités publiques répandent leur venin contre les "anarchistes" comme elles le faisaient à l'époque de Kropotkine. Le moment semble particulièrement bien choisi pour lever notre verre à ce vieux "méprisant de la loi et de la propriété privée" qui a changé le visage de la science d'une manière qui continue à nous toucher aujourd'hui. La thèse de Pyotr Kropotkine était minutieuse et colorée, perspicace et révolutionnaire. Elle a aussi exceptionnellement bien vieilli. Le rejet par Kropotkine du capitalisme et du socialisme bureaucratique, ses prédictions sur la direction que ce dernier pourrait prendre, ont été maintes fois justifiées. Si l'on considère la plupart des arguments qui ont fait rage à son époque, il n'y a pas vraiment de doute quant à savoir qui avait réellement raison.

Il est évident qu'il y a encore des personnes qui ne sont pas du tout d'accord sur ce point. Certains s'accrochent au rêve d'embarquer sur des navires depuis longtemps disparus. D'autres sont bien payés pour penser ce qu'ils font. Quant aux auteurs de cette modeste introduction, plusieurs décennies après avoir découvert ce charmant livre, nous sommes - une fois de plus - surpris de constater à quel point nous sommes d'accord avec son argument central. La seule alternative viable à la barbarie capitaliste est le socialisme apatride, un produit, comme le grand géographe ne cessait de nous le rappeler, "de tendances qui se manifestent maintenant dans la société" et qui étaient "toujours, en quelque sorte, imminentes dans le présent". Pour créer un monde nouveau, nous ne pouvons que commencer par redécouvrir ce qui est et ce qui a toujours été sous nos yeux.

David Graeber
Traduction et édition L’Autre Quotidien
Lire le texte original : https://truthout.org/articles/david-graeber-left-us-a-parting-gift-his-thoughts-on-kropotkins-mutual-aid/

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