02.05.2026 à 09:00
Rire et pleurer en temps de guerre : entretien avec Artem Chapeye

02.05.2026 à 09:00
Rire et pleurer en temps de guerre : entretien avec Artem Chapeye
Né en 1981 à Kolomyia, dans le sud-ouest de l’Ukraine, Artem Chapeye (Anton Vodiany selon l’état civil) est devenu au fil des deux dernières décennies l’un des grands noms de la littérature ukrainienne et européenne contemporaine. Également journaliste et voyageur, il est traduit dans plusieurs langues, de l’anglais au français en passant par le tchèque, le slovène et le polonais.
Malgré son pacifisme fondamental, Artem Chapeye s’est engagé dans les Forces armées ukrainiennes pour défendre son pays dès le début de l’invasion à grande échelle. C’est dans ce contexte qu’il a accepté de répondre aux questions de notre collaboratrice Nikol Dziub, qui est également l’une de ses traductrices françaises.
Dans cet entretien, il nous parle de l’art de rester optimiste en temps de guerre, mais aussi de la nécessité d’exprimer les émotions bouleversantes que certains événements particulièrement terribles peuvent susciter. C’est une grande leçon, nous dit-il, pour les hommes (dans les deux sens du terme : les représentants du sexe masculin, et les êtres humains) d’aujourd’hui, qui doivent comprendre que la sensibilité et l’honnêteté sont des vertus cardinales en temps de guerre. Or, pour lutter contre la rigidité d’âme et d’esprit, rien ne vaut le voyage à la découverte de l’autre – que ce soit aux antipodes ou dans son propre pays, qui n’est jamais aussi familier qu’on le croit. Il évoque donc pour terminer son Ukraine à lui – une Ukraine culturellement beaucoup plus complexe que celle qu’on croit connaître en Europe de l’Ouest.
Entretien traduit de l’anglais par Augustin Voegele.
Nonfiction.fr : Artem Chapeye, vous êtes écrivain, journaliste et traducteur ; vous avez servi dans l’armée, et sur toutes les photos, vous semblez très joyeux… La lecture de vos textes le confirme : non seulement vous êtes un véritable écrivain et un homme engagé pour la liberté et la paix en Ukraine, mais vous avez aussi un grand sens de l’humour. On a le sentiment que c’est un aspect de votre œuvre très important pour vous. Qu’en est-il ?
Artem Chapeye : En fait, j’ai parfois peur que certains lecteurs trouvent mes écrits trop sombres, mais oui, j’essaie de garder mon sens de l’humour. Je suis loin d’être toujours joyeux, mais je reste optimiste malgré les temps difficiles que nous traversons.
En effet, les empires se sont révélés beaucoup plus faibles que nous ne l’imaginions. Comme je l’ai écrit dans mon livre Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes, au début, en partant à l’armée, j’étais presque certain que nous tomberions en quelques semaines, aussi acharnée soit notre résistance. Mais, justement, cette résistance s’est avérée bien plus forte que je ne pouvais l’espérer. Des centaines de milliers de personnes, poussées par l’indignation, se sont engagées dans la résistance active, et des millions d’autres les ont soutenues de toutes les manières possibles.
Ce qui me rend également optimiste, c’est cette solidarité internationale sans précédent. Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à tous ces gens qui nous ont aidés de l’étranger, et en particulier aux nombreux Français qui nous ont apporté leur soutien.
Bien sûr, il est difficile de rester « toujours joyeux » quand on voit combien de victimes font les derniers soubresauts de l’Empire russe, et combien de souffrances causent les ambitions cruelles de gens comme Poutine (et maintenant aussi Trump). Mais, vous savez, récemment, je relisais Le Seigneur des Anneaux, et j’ai noté ce passage (c’est de Sam qu’il est question) : « [L]’idée lui traversa l’esprit que, finalement, l’Ombre n’était qu’une chose insignifiante et passagère : la lumière et la […] beauté étaient à jamais hors de son atteinte. »
Dans Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes, il y a deux citations qui disent malgré tout l’épreuve qu’a fait subir la guerre à votre pensée et à votre œuvre : « Nous sommes obligés d’épuiser la dictature par nos propres souffrances » ; « Je suis écrivain de profession et je me suis surpris à m’inquiéter bêtement : je ne trouvais pas de mots ». Pourriez-vous nous les commenter ?
La première citation concerne les premiers jours après l’invasion, lorsque nous avons dû comprendre que, même si nous souhaitions ardemment que d’autres nations viennent à notre secours, l’humanité ne pouvait pas se permettre une escalade généralisée. Nous nous sommes souvenus de la façon dont avait commencé la Première Guerre mondiale : trop d’intérêts s’entrechoquant dans plusieurs « petites guerres » puis menant à un conflit massif faisant des millions et des millions de morts. Il faut se rappeler aussi qu’en 2022 Poutine menaçait assez ouvertement de nous envoyer la bombe atomique.
Quant à l’autre citation, je comprends maintenant que le phénomène que j’y décris est assez courant en cas de traumatisme : quand on est frappé par un événement terrible, on se retrouve muet, engourdi. Ce n’est que plus tard qu’on trouve le moyen de parler des atrocités, et les mots sont alors une forme de thérapie, comme vous le dira n’importe quel psychothérapeute des 150 dernières années. La citation que vous avez mentionnée faisait partie d’un texte rédigé au cours des premiers mois qui ont suivi l’invasion russe. D’abord, on est muet sous le coup du déni, incapable de croire qu’une telle chose soit même possible à notre époque « éclairée », à l’époque d’Internet et des smartphones – et en Europe même, qui plus est
Vous, personnellement, êtes contraint de fuir votre propre maison avec vos enfants, et, comme si cela ne suffisait pas, vous apprenez ensuite les tortures infligées à des civils dans des endroits comme Boutcha. Oui, au début, il fallait trouver les mots. C’est un traumatisme qui se produit en temps réel. Ensuite, il faut intégrer le traumatisme, vivre avec, trouver les mots aussi, si l’on veut continuer à fonctionner et, c’est essentiel, à résister.
En tant qu’écrivain et soldat, vous incarnez d’une certaine manière une nouvelle « masculinité » qui allie virilité et sensibilité. C’est remarquable, car vous montrez qu’un homme n’est pas obligé de choisir entre la force et l’amour, que les deux ne s’excluent pas mutuellement, et qu’ils convergent même.
Nous devons encore normaliser le fait que les hommes pleurent, et pas seulement par douleur, mais aussi lorsqu’ils sont bouleversés par une chanson, heureux quand leur enfant fait ses premiers pas, ou simplement émus par le spectacle d’un bourgeon au printemps. Cela nous aiderait, nous les hommes, à vivre plus longtemps, avec moins d’AVC et de crises cardiaques.
Il y a une métaphore que j’aime beaucoup utiliser – une métaphore qui vous est familière, à vous Français qui avez La Fontaine. Plus une branche d’arbre est dure, plus elle risque de casser sous le poids de la neige ou sous le souffle de la tempête. En revanche, une branche souple se pliera juste pour secouer la neige, ou ploiera sous le vent, puis elle se redressera. Cependant, ce type de masculinité flexible n’est toujours pas normalisé, nulle part à ma connaissance.
Vous montrez aussi que ce qui compte, c’est d’être fidèle à soi-même et de s’y tenir. Je pense en particulier à cette autre citation, tirée du même livre, Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes : « Peut-être qu’un jour, je regretterai d’avoir exprimé les réflexions dont je fais part ici. Mais, encore une fois, il vaut mieux être honnête qu’infaillible. »
Oui, c’est aussi une question de flexibilité. On ne peut être fidèle à soi-même que lorsqu’on s’autorise à faire des erreurs et qu’on est prêt à reconnaître qu’on s’est trompé. C’est ce qui aide à mieux résister, à ne pas craquer. Mais c’est aussi une question d’honnêteté, vraiment. Intellectuellement, quand on devient trop sûr de toutes ses opinions et de toutes ses positions, c’est là qu’on devient orthodoxe, et on cesse de pouvoir comprendre quand, pour citer Bob Dylan, « the times they are a-changing ».
Vous vous souvenez peut-être d’un exemple de cette rigidité que je donne dans mon propre livre. J’étais autrefois le traducteur bénévole de Noam Chomsky, et j’ai été profondément déçu de son analyse au moment où la Russie attaquait l’Ukraine. Il y parlait en effet d’abord des États-Unis, ensuite de la Russie, mais ne prenait pas en considération le peuple ukrainien, nous privant ainsi, dans son système, de notre capacité à agir. Ce n’est pas que son analyse soit complètement fausse, c’est juste qu’elle est narcissique (commençant par « Moi, celui que j’aime »), centrée sur les États-Unis et, ce qui est pire sur le plan intellectuel, rigide. Cet homme a une réponse toute faite et toute prête à tout. En Ukraine, nous avons une métaphore pour cela : « habiller un globe en chouette ». La chouette est à peu près ronde, comme un globe terrestre, aucun rapport pour autant entre les deux.
Donc, oui, il vaut mieux être honnête dans ses incertitudes que d’essayer d’être infaillible, omniscient, trop sûr de soi.
Pensez-vous que l’homme du futur sera capable de combiner ces qualités, généralement considérées comme contradictoires : la force, l’amour, l’honnêteté ?
J’aimerais croire que les gens du futur seront nécessairement meilleurs que nous. Cela me rappelle les visions utopiques des premiers socialistes, que j’apprécie.
J’espère vraiment que mes enfants seront capables de combiner la force avec la capacité d’aimer et l’honnêteté, mais qui sait ce qu’il en sera de tous les gens du futur ? Une chose est sûre : en tant que parent, et comme beaucoup de gens, je m’inquiète aujourd’hui de la diminution de la capacité d’attention due au fonctionnement de l’industrie du divertissement. Cela pourrait entraver notre indépendance en tant qu’agents humains, nous rendre passifs et enclins à l’évasion, là où nous aurions besoin de développer notre capacité de résistance pour faire face aux dérives autoritaires du futur. Mais peut-être en ira-t-il autrement. D’une manière générale, je ne crois pas à une amélioration constante de la qualité de vie, mais encore moins à un « déclin ». Je pense que les choses changent, simplement, et que, si elles ne deviennent jamais universellement « meilleures » ou « pires », le meilleur l’emporte malgré tout dans l’ensemble. L’esclavage n’est plus légal, le colonialisme et l’impérialisme s’efforcent d’être le moins manifestes possible, les génocides en cours sont niés plutôt qu’encouragés par la propagande…
Pour cesser d’être rigide et pour développer son amour des hommes, rien de plus important que de les connaître et de les rencontrer. Plusieurs de vos livres témoignent de votre amour du voyage. Pouvez-vous nous en parler ? Peut-on considérer The Ukraine, en particulier, comme un voyage de découverte ?
Voyager est la seule chose qui ait fait de moi un écrivain. Après avoir fait du stop et vécu dans la pauvreté pendant deux ans aux États-Unis et en Amérique latine, j’ai écrit mon premier livre, Une aventure (2008). Il a connu un grand succès, et j’ai pensé que je devais mieux connaître aussi mon propre pays. Mes voyages en bus, en auto-stop, à moto et à pied à travers l’Ukraine ont donné naissance à The Ukraine (2018) une décennie plus tard.
Justement, dans The Ukraine, vous mettez remarquablement en valeur la diversité linguistique, ethnique, culturelle et sociale du pays, et vous brossez un tableau très touchant du caractère et de la mentalité nationaux, ainsi que des modes de pensée locaux.
À l’époque où j’écrivais ce livre, peu de gens à l’étranger connaissaient l’Ukraine ou s’y intéressaient, je ne m’attendais donc même pas à ce qu’il soit traduit. Le livre a été écrit pour nous, les Ukrainiens, et je suis heureux qu’il ait été traduit en anglais, en allemand, en français et dans quelques autres langues. C’est un grand honneur de « présenter » ou de « représenter » d’une certaine manière son pays natal dans la littérature.
Justement, pour les lecteurs étrangers qui pourraient être tentés d’adopter une vision quelque peu simplifiée du pays, il est très précieux que l’Ukraine soit présentée et représentée par des écrivains qui, comme vous, sont sensibles à la diversité qui fait un pays. La question linguistique, en particulier, suscite beaucoup de curiosité en France. Comment abordez-vous cela en tant qu’écrivain et citoyen ? Écrivez-vous toujours en ukrainien ? Êtes-vous bilingue dans votre vie quotidienne ?
J’essaie d’écrire tous les dialogues et les monologues des personnages de la manière la plus fidèle possible à ce que j’entends. Lorsque j’écris sur une région, je lis ou j’écoute également de nombreux échantillons ethnographiques de discours, notamment des enregistrements audio provenant des sites web des institutions ethnographiques et linguistiques de l’Académie des sciences. Mais surtout, je voyage et j’écoute. Ou plutôt, je le faisais avant l’invasion russe. Donc, sur le plan linguistique, j’essaie de rendre cette fluidité de la vie réelle : dans la « vraie vie », peu de gens parlent une langue « correcte » ou « littéraire ».
Et puis il y a les données géoculturelles, qui sont essentielles. Près de la frontière avec la Pologne (dans la partie de l’Ukraine d’où je viens), on peut sentir certaines influences polonaises. Près de la frontière nord, l’ukrainien commence très progressivement à ressembler au biélorusse. Mais surtout, il y a l’influence des 300 ans de colonisation russe. Le russe était la langue officielle de l’enseignement dans l’Empire russe, puis est resté la seule langue nécessaire pour faire carrière en Union soviétique. Certaines personnes en Ukraine l’ont adopté comme leur propre langue, en particulier les classes urbaines. Je ferai le parallèle avec l’Afrique : ce n’est pas un hasard si de nombreux Africains parlent soit le français, soit l’anglais, le choix de l’une ou l’autre langue dépendant de l’empire qui a colonisé leur pays.
Le plus curieux d’un point de vue linguistique, cependant, c’est le mélange. On l’appelle sourjyk, et je le considère comme un phénomène de résilience linguistique. Pendant des centaines d’années, le vocabulaire des gens a été alimenté par la langue du colonisateur – cela était encore le cas ces dernières décennies à la télévision. Et donc, surtout pour les personnes défavorisées et moins éduquées, voici ce qui se passe : manquant de vocabulaire en ukrainien, les gens adoptent des mots russes, mais l’ensemble de la grammaire et de la phonétique restent ukrainien.
Lorsque ces personnes (dont je fais partie) apprennent ensuite la langue littéraire, celle-ci devient la langue de l’éducation formelle, mais le sourjyk demeure ce jargon que l’on utilise dans les situations les plus intimes, pour exprimer de la tendresse envers ses parents, par exemple, ou pour plaisanter.
Plusieurs de vos livres ont été traduits en français. Ces dernières années, les traductions de l’ukrainien sont devenues plus courantes, mais le pays reste mal connu en France. Où emmèneriez-vous vos amis français en Ukraine pour les aider à comprendre le pays ? Y a-t-il des lieux en Ukraine que vous considérez comme « sacrés » ?
Beaucoup de ces lieux « sacrés » ont été occupés, détruits ou rendus inaccessibles par la Russie.
Ma grand-mère est née dans la steppe près de la mer d’Azov, où ses parents s’étaient réfugiés après la Première Guerre mondiale. Cet endroit est aujourd’hui sous occupation russe.
Vous avez évoqué les voyages… Cela me fait penser à Hryhoriy Skovoroda (1722-1794), qui était un philosophe itinérant, dans l’esprit d’un penseur zen ou taoïste, à ceci près qu’il était chrétien. Son lieu de mort est donc considéré comme un lieu, comme vous dites, « sacré ». Il a été visé par un missile russe sans aucune raison militaire, ce n’était qu’un musée dans un petit village.
Parmi les autres lieux remarquables, on peut citer les réserves naturelles steppiques, dont la plupart sont soit occupées, soit trop proches de la ligne de front pour qu’on puisse s’y rendre.
Parmi mes endroits préférés, il y avait aussi l’ancienne cité grecque de Chersonèse, la forteresse génoise de Soudak, une plage déserte et immaculée derrière Topraq Qaya, ainsi que des sites tatars de Crimée comme Bakhtchissaraï et des lieux encore plus anciens comme l’ancienne cité troglodyte de Çufut Qale.
Ce sont des lieux, d’ailleurs, marqués par l’histoire impérialiste. La Russie tsariste a d’abord progressivement déplacé les Tatars vers les espaces semi-désertiques, afin que les habitants de Moscou comme Tchekhov et ses personnages puissent utiliser les plus belles parties de la Crimée comme lieux de villégiature. Puis Staline a déporté tous les Tatars de Crimée dans un acte de génocide, et, au moment où certains de ces habitants ont été autorisés à revenir à la fin de l’URSS, tout était occupé par la nomenklatura impérialiste soviético-russe. Enfin, en 2014, les Russes ont annexé la Crimée en la présentant comme leur appartenant par la vertu de la majorité, ce avec quoi même la soi-disant opposition libérale russe était massivement d’accord.
Cependant, de nombreux endroits subsistent encore, ou restent accessibles, comme les gorges du Dniestr ou les zones marécageuses autour de Tchernobyl. Vous voyez, je m’intéresse davantage à la nature dans ce que je mentionne, mais il y a aussi les sites de l’ancienne Rus’ à Kyïv ou à Tchernihiv, ou les sites culturels de l’UNESCO plus récents à Lviv. J’adore aussi Kamianets-Podilskyï, où j’ai vécu un an pour la simple raison que j’aimais cette ville.
Je pense que chaque Ukrainien que vous rencontrerez lors de votre voyage aura ses propres lieux « sacrés », qu’ils soient ancestraux ou émotionnels ; ce n’est pas un système centralisé. Nous aimons chaque recoin de notre pays.
01.05.2026 à 08:00
La nouvelle collection « Les Routes de l’après » des éditions Actes Sud se penche sur le devenir d’anciennes zones de conflit, une fois l’actualité de la guerre retombée. Le premier volume est consacré à la ville de Mostar en Bosnie-Herzégovine, souvent symbolisée par son pont, et tiré de la thèse d’Aline Cateux. Anthropologue, chercheuse postdoctorale à l’Université d’Ottawa et chercheuse invitée à l’Institut des Sciences sociales de la Faculté de sciences politiques de Sarajevo, Aline Cateux offre un récit et une analyse permettant de dépasser les clichés touristiques et de lever le voile sur la vie des habitants de Mostar, confrontés à de nombreuses difficultés. Aline Cateux est également l’autrice d’un documentaire sur France Culture : « Bosnie-Herzégovine, 1995-2025 : la solitude des Bosniens ».
Nonfiction : Pouvez-vous revenir sur l'histoire de Mostar avant la guerre et expliquer en quoi le conflit a constitué une rupture déterminante pour celle-ci ?
Aline Cateux : Avant la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995), Mostar était une ville industrielle, militaire, ouvrière, une ville rouge, on l’appelait la Petite Moscou. Mostar a toujours eu cette réputation de ville rebelle, particulièrement depuis la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle une très large part de la population a rejoint les Partisans de Tito ou participé à des actions d’aide aux clandestins. C’était une ville où l’on cherchait à se faire muter, où il était agréable de vivre. Mostar était également connue pour être la ville où il y avait le plus haut taux de mariages mixtes dans la République Socialiste de Bosnie-Herzégovine. Lorsque la violence est arrivée à Mostar, il a fallu soumettre la ville, il a fallu détricoter cette mixité des communautés, il a fallu effacer le passé commun, les références communes, l’identité mostarienne.
C’est en partie une guerre de voisins qui s’engage. Le Conseil de Défense croate a entamé une vaste opération très brutale dite de « nettoyage ethnique », ouvert des camps de concentration dans la périphérie de la ville, procédé à des exécutions, des viols, des actes de torture. Ces responsables militaires ont par la suite été jugés au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye et pour la plupart reconnus coupables de crimes contre l’humanité et crimes de guerre.
Pendant et après la guerre, 60 % de la population est parti de gré ou de force et est remplacé par des réfugiés venant d’autres villes notamment d’Herzégovine de l’Est, mais aussi par toute une population croate venue souvent par l’intermédiaire de l’Église catholique et des pouvoirs ethno-nationalistes croates pour coloniser différentes parties de l’Herzégovine et de Mostar. Ainsi, les repères humains sont bouleversés. La partie Est de la ville est détruite à 80 % donc le paysage, les repères spatiaux, urbains et quotidiens sont bouleversés. Il n’y a plus d’emplois. Les usines ont été démantelées, rasées, celles qui fonctionnaient encore sont vite mises en faillite et vendues. La reconstruction de la ville est prise en main par l’Union européenne qui reformule le destin de la ville ainsi que son histoire, et la transforme en ville dédiée au tourisme afin de soi-disant lui assurer la stabilité, la sécurité, et des revenus.
La division de la ville par les ethno-nationalistes bosniaques musulmans et croates bouleverse le quotidien des habitants et la réapparition du Vieux Pont détruit par l’artillerie croate le 9 novembre 1993 ne change rien à la donne. Les « tensions » sont essentiellement créées par les politiques pour se maintenir au pouvoir et continuer à tirer des revenus des territoires qu’ils se sont partagés. C’est la même chose partout en Bosnie-Herzégovine.
Pourquoi peut-on dire que Mostar « n'est plus une ville » ?
On peut dire que Mostar n’est plus une ville ; c'est en tout cas ce que les Mostariens en disent car il leur est difficile de lui (re)trouver un sens commun. Si chacun sait donner une définition de ce qu’est une ville, Mostar ne rentre dans aucune des définitions données par mes interlocuteurs. Les institutions ne fonctionnent pas, la ville est sale, les ruines subsistent à l’est. Mostar est reconstruite sans stratégie, sans autre plan que d’effacer le passé mostarien commun et d’imposer une nouvelle réalité dictée par les identités ethniques et une économie capitaliste qui a dévasté la ville. De « ville » Mostar est devenue, comme le disent beaucoup de ses habitants, une « kasaba », un trou paumé, de seconde zone. Ce qui faisait la fierté des Mostariens avant la dernière guerre n’existe plus : de la ville la plus fleurie du pays aux usines qui fonctionnent à plein, de la rivière Neretva, joyau vert bouteille et limpide à la rivière désormais polluée et mourante, étouffée par un barrage illégal, de la ville où il faisait si bon vivre à la ville à laquelle on tente de survivre, cet espace qu’était autrefois Mostar ne fait plus sens pour ses habitants et n’existe donc plus.
Quels sont les obstacles à la reprise d'une vie « normale » pour les différentes catégories d'habitants de la ville ?
La corruption est probablement le plus gros obstacle à la reprise d’une vie « normale » pour les habitants de Mostar (mais aussi pour les Bosniens dans leur ensemble), quelle que soit leur communauté, leur religion, la façon dont ils se définissent. La corruption est présente dans tous les aspects du quotidien, à l’école, à l’hôpital, à la mairie, dans tous les niveaux de l’administration, pour obtenir un permis de construire, une création d’entreprise. Si l’on n’est pas encarté dans un parti ou un autre on aura beaucoup de mal à trouver un emploi dans l’administration publique qui est le plus gros employeur du pays et dans le secteur privé, c’est souvent le même problème puisque ce sont les proches des élites politiques qui dirigent les entreprises importantes. Il faut comprendre que l’impunité totale dans laquelle évoluent ces élites écrase les Mostariens et l’ensemble des Bosniens depuis 30 ans sans aucune possibilité d’imposer un changement par le bas. C’est structurellement impossible car la capture de l’État par les cercles politico-mafieux est désormais quasi complète. On a beaucoup trop tendance à interpréter les problèmes et obstacles des Mostariens comme étant liés aux questions ethniques alors que les problèmes sont placés bien plus haut dans la structure de la société.
Enfin, il est évident que la communauté internationale, en légitimant sans cesse le pouvoir des ethno-nationalistes et en ne prenant jamais aucune mesure pour contrer les malversations, a largement participé à la normalisation de ce pouvoir corrompu à tous les niveaux.
Quelles stratégies de résistance au nouvel « ordre ethno-nationaliste » avez-vous pu néanmoins observer ?
Ces stratégies se retrouvent tout d’abord dans le quotidien des Mostariens et des Bosniens qui ont développé des compétences extraordinaires pour tenir le coup, subir le moins possible et avancer jusqu’au lendemain tout en gardant leur dignité. C’est avant tout grâce à eux que la société bosnienne tient ensemble malgré la division administrative et les peurs entretenues par les partis politiques depuis 30 ans. C’est donc d’abord au niveau individuel que les stratégies de résistance existent et sont observables.
À Mostar, il convient d’évoquer le centre culturel Abrašević, né d’une initiative mostarienne lancée en 2003 pour se débarrasser des divisions et des catégories dans lesquelles tout le monde devait accepter d’être rangé. Cette jeunesse d’après-guerre a refusé ce monde-là, s’est créé un lieu où chacun était libre de venir quelle que soit son identité et s’est mise au travail pour proposer une culture non communautaire, indépendante et plurielle mais aussi pour accueillir différentes campagnes sociales.
En fait, on pourrait décliner à l’infini des multiples stratégies, projets, initiatives, micro-collectifs, associations qui existent partout dans le pays et qui font fi de l’ordre ethno-national à leur échelle. Simplement, nous avons trop tendance à attendre un « mouvement », une manifestation d’« ampleur » du refus de la division sans jamais chercher à un niveau plus local. Si l’on reliait toutes ces initiatives entre elles, on s’apercevrait que partout dans le pays et depuis longtemps, les Bosniens se sont organisés pour progresser, apprendre, être solidaires.
Ces stratégies se font parfois discrètes par peur de la répression politique qui s’exerce sur les contre-pouvoirs, quelle que soit leur taille : menaces, perte d’emploi. Elles sont parfois très publiques et d’ampleur comme on a pu l’observer par exemple en février 2014 lors des révoltes sociales qui ont secoué tout le pays lors de grandes manifestations et de l’expression d’une violence politique inédite depuis la guerre : incendie des institutions, des tribunaux, à Mostar, les manifestants ont incendié les sièges des partis ethnonationalistes, c’est la seule ville bosnienne où cela s’est d’ailleurs produit. La répression qui s’en est suivis a été féroce, et à Mostar plus que partout ailleurs : pertes d’emploi, agressions physiques graves dans l’espace public ou au sein de l’Université croate de la ville, menaces, descentes d’hommes cagoulés aux domiciles de ceux qui leur semblaient être les leaders des manifestations et des plénums citoyens qui ont suivi. Après février 2014, l’émigration déjà massive s’est accélérée. Les Bosniens ont compris que rien ne changerait.
Aujourd’hui, ce sont les luttes environnementales qui offrent le plus d’espoir d’un changement ou en tous cas d’un contre-pouvoir efficace qui se bat contre les sociétés minières étrangères qui font affaire avec les pouvoirs locaux corrompus, extraient les ressources vendues à des prix ridicules et dévastent les forêts, les rivières et pour finir, la santé des Bosniens comme dans la ville de Vareš où la population est empoisonnée de façon significative au plomb. À Mostar, ce sont les éoliennes et les panneaux solaires qui dévastent les collines et les montagnes et sont installées illégalement. Dans un contexte où même des entreprises de l’Union Européenne participent à ce pillage, il est impossible d’envisager un quelconque changement soutenu de l’extérieur. Les Bosniens sont seuls.
29.04.2026 à 10:00
Entretien avec Gilles Robel, traducteur d’Arthur Conan Doyle
* Ce livre a également fait l'objet d'un compte rendu.
Nonfiction : Dans votre travail de traduction des Aventures de Sherlock Holmes, comment avez-vous abordé la restitution du style d'Arthur Conan Doyle, notamment l’équilibre entre précision scientifique et fluidité narrative ?
Gilles Robel : Doyle écrit dans une langue de facture classique, très élégante, d’une grande concision et avec une redoutable efficacité narrative. Elle se caractérise, comme souvent en anglais, par sa grande densité syntaxique, son caractère très visuel et une prédominance de termes concrets. S’ajoute à cela un ton et un registre très spécifique, celui du gentleman britannique courtois mais réservé, un respect des conventions, un sens particulier de l’ironie, un usage fréquent de l’understatement, des distinctions sociales très fines et des expressions idiomatiques abondantes. Pour toutes ces raisons, Doyle n’est pas facile à traduire en français.
J’ai pris le parti de restituer le plus fidèlement possible la langue de l’époque en évitant les termes anachroniques, pour éviter de prêter à l’auteur des idées qui lui sont étrangères. Le choix, conscient ou non, de moderniser les textes se rencontre dans nombre de traductions, mais ces anachronismes dans les textes classiques me font l’effet de fenêtres en PVC sur un monument historique : elles le défigurent ! À titre d’exemple, dans une traduction parue en 2023, le titre « A Case of Identity » est traduit par « Énigme identitaire ». Or l’adjectif « identitaire » n’apparaît qu’en 1975 et possède des connotations sociales et politiques très éloignées des préoccupations de Doyle. À l’inverse, il existe des anglicismes qui étaient employés à l’époque et ne sont plus compris aujourd’hui : c’est notamment le cas des noms de voitures hippomobiles qui jouent un rôle important dans les intrigues. J’ai veillé à conserver ces termes (un hansom, un brougham, un dog-cart…) tout en les explicitant en note car chaque véhicule a sa spécificité qui était bien connue des lecteurs de l’époque. Se contenter d’écrire « fiacre » ou « calèche », comme on le voit trop souvent, c’est ôter au texte sa saveur et sa précision scientifique.
Les nouvelles de Sherlock Holmes sont fortement ancrées dans le contexte culturel et social de l’Angleterre victorienne : quels choix avez-vous opérés pour rendre ces réalités accessibles au lecteur contemporain sans en atténuer l’étrangeté historique ?
Cette traduction est également une édition critique. L’appareil critique est là pour donner au lecteur des clés de compréhension du contexte, qu’il s’agisse de l’introduction de près de 50 pages, des cinq index ou des notes de bas de page. Ces dernières ont l’avantage, par rapport aux notes de fin d’ouvrage, d’interrompre le moins possible le plaisir de la lecture. Il est possible de considérer les Aventures comme de simples divertissements, mais Doyle était passionné par le roman historique et je pense qu’il fait aussi un peu œuvre d’historien dans les récits holmésiens. On trouve ainsi de nombreuses références à la condition des femmes, au progrès technologique, à l’Empire britannique, à l’ordre social victorien, à la justice ou encore à l’expansion de la ville de Londres, qui sont toutes explicitées dans cette édition. L’étrangeté historique, ou la couleur locale, sont préservés dans les choix de traduction. J’ai tenu à conserver en anglais toutes les unités de mesure, mais aussi les noms de lieux et d’institutions, contrairement à d’autres traductions. Et j’ai attaché une importance particulière à la question de la valeur des choses, qui est omniprésente dans les récits. Tout en conservant les unités monétaires anglaises, dans leur diversité et leur complexité (de la guinée à la demi-couronne en passant par les shillings), j’ai indiqué en note les montants convertis dans des valeurs actuelles. Quand on sait que 50 guinées équivalaient à un an de revenu pour un ouvrier qualifié, ou à 4 000 euros actuels, on comprend mieux que le jeune ingénieur impécunieux qui est le héros du « Pouce de l’ingénieur » accepte le travail d’une nuit que lui propose un individu particulièrement louche. Pour le lecteur de l’époque, ces valeurs tombaient sous le sens ; aussi faut-il placer le lecteur actuel dans la même position. Aucune édition française ne le fait.
La langue de Conan Doyle joue souvent sur des nuances d’observation et de déduction : quelles difficultés spécifiques avez-vous rencontrées dans la traduction des raisonnements de Holmes, et comment les avez-vous résolues ?
Il y a des difficultés de plusieurs ordres. Certaines tiennent à la rapidité avec laquelle Doyle rédigea les nouvelles et à leur mode de parution simultanée dans des périodiques au Royaume-Uni et aux États-Unis. Il en résulte un certain nombre de variantes, d’erreurs et d’incohérences qui n’ont jamais été corrigées par l’auteur. Il revient à l’éditeur scientifique et au traducteur de le faire, sans gommer ces incohérences mais en les signalant en note. A titre d’exemples, l’épouse de John Watson se trompe sur le prénom de son propre mari dans « L’Homme à la lèvre retroussée » ou la chronologie du récit est erronée dans « La Ligue des rouquins ». D’autres difficultés tiennent à l’emploi d’expressions figées qui sont parfois difficiles à rendre en français. Un bon exemple est l’expression « jumping a claim » que le héros de la nouvelle « L’Aristocrate célibataire » – noble désargenté qui épouse une jeune héritière américaine sans éducation – entend sa jeune épouse prononcer, sans en comprendre le sens. Elle fait référence à l’appropriation de concessions minières lors des ruées vers l’or aux États-Unis. Il fallait trouver une expression suffisamment argotique pour qu’un homme du rang de Lord St Simon n’en comprenne pas le sens, mais qu’elle soit assez transparente pour le lecteur. Je l’ai rendue par « souffler l’affaire. » Certains traducteurs l’ont traduite plus littéralement par « piquer une concession », mais alors on peine à croire que Lord St Simon ne parvienne à la comprendre, tandis qu’un autre traducteur (André Algarron alias Bernard Tourville chez Bouquins – Robert Laffont) s’abstient purement et simplement de la traduire, quitte à modifier le texte original pour dissimuler cette omission.
Dans quelle mesure votre traduction s’inscrit-elle dans une tradition existante de traductions françaises de Sherlock Holmes, et avez-vous cherché à vous en démarquer sur certains points précis ?
Ma traduction s’inscrit bien sûr dans la longue lignée de traductions antérieures. Mais elle s’en démarque aussi, parce que les normes de traduction évoluent, parce qu’il existe différentes écoles de traduction — notamment entre « sourciers » et « ciblistes » — et parce que les traducteurs ne posent pas nécessairement les mêmes grands principes de départ. Ajoutons à cela les aptitudes du traducteur et une part de subjectivité car s’il existe des techniques de traduction, celle-ci reste avant tout un art. On trouve des différences notables entre les traductions françaises, et il est frappant de constater que la traduction la plus répandue, celle de Tourville, est également la moins satisfaisante. Pour ne donner qu’un seul exemple de ces différences, Doyle donne vie à des personnages qui appartiennent à des milieux sociaux très divers, et les niveaux de langue ne sont pas toujours bien restitués en traduction. Ainsi, toujours dans « Le pouce de l’ingénieur », une Allemande essaie d’avertir le jeune ingénieur des dangers qui le menacent. Elle s’exprime dans un anglais balbutiant : « I would go » , said she, trying hard, as it seemed to me, to speak calmly. « I would go. I should not stay here. There is no good for you to do. » Ce passage est traduit chez Robert Laffont par : « À votre place, je m’en irais ! dit-elle en s’efforçant au calme. Je m’en irais ! Je ne resterais pas ici ! Il n’y a rien de bon à faire pour vous. » Et dans La Pléiade : « Si j’étais vous, je partirais », dit-elle en s’efforçant, me semblait-il, de parler calmement. « Je m’en irais. Je ne resterais pas ici. Vous n’avez rien de bon à faire ici. » Dans les deux cas, elle s’exprime dans un français impeccable, maîtrise la conjugaison du verbe aller au conditionnel, et les traducteurs ajoutent « à votre place » ou « si j’étais vous », et évitent les répétitions pour fluidifier le texte. Dans ma traduction, j’ai conservé des fautes de grammaire et une syntaxe allemande : « “Je partirais”, dit-elle, tout en paraissant faire de grands efforts pour garder son calme. “Moi, je partirais. Je resterais pas ici. Il n’y a rien de bon pour vous, de faire, ici." » Tout le défi est de réussir à traduire sans trahir.