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25.01.2026 à 11:00

Le Misanthrope de Molière au Théâtre de l’Athénée

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Au Théâtre de l’Athénée, Georges Lavaudant met en scène Le Misanthrope avec une sobriété élégante dont l’effet est d’accroître la violence feutrée du verbe de Molière. Rien ici de décoratif : l’espace, presque nu, est une arène où s’affrontent les mots, les principes et les désirs, et où chaque silence pèse autant qu’un alexandrin. Éric Elmosnino est un Alceste d’une âpreté vibrante, habité par une exigence morale qui tient autant de la noblesse que de l’autodestruction. Sa colère n’est jamais tonitruante : aiguë, elle le ronge, elle l’isole. Face à lui, la Célimène de Mélodie Richard échappe à toute caricature ; vive, lucide, profondément ancrée dans le jeu social, elle incarne moins la frivolité que l’intelligence du monde tel qu’il est. Leur affrontement amoureux devient ainsi le cœur battant du spectacle : non une querelle de caractères, mais un duel entre deux conceptions irréconciliables de la vérité. Autour d’eux, la galerie des personnages — Philinte (François Marthouret), Arsinoé (Astrid Bas), Oronte (Aurélien Recoing) — compose un chœur nuancé, révélant les multiples visages de la complaisance, de la prudence ou du ridicule. La direction d’acteurs, d’une précision remarquable, rend aux vers leur clarté et leur tranchant, sans jamais les figer dans l’académisme. Lavaudant ne cherche ni à absoudre Alceste ni à le condamner. Il expose, avec une rigueur cruelle, l’impasse où conduit l’absolu lorsqu’il refuse toute compromission humaine. Ce Misanthrope ne fait pas rire à distance : il inquiète, il interroge, et laisse le spectateur face à une question toujours brûlante — peut-on aimer le monde sans s’y perdre, ou le fuir sans se perdre soi-même ?   Le Misanthrope , de Molière Mis en scène par Georges Lavaudant Théâtre de l’Athénée. Du 14 au 25 janvier 2026
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Au Théâtre de l’Athénée, Georges Lavaudant met en scène Le Misanthrope avec une sobriété élégante dont l’effet est d’accroître la violence feutrée du verbe de Molière. Rien ici de décoratif : l’espace, presque nu, est une arène où s’affrontent les mots, les principes et les désirs, et où chaque silence pèse autant qu’un alexandrin.

Éric Elmosnino est un Alceste d’une âpreté vibrante, habité par une exigence morale qui tient autant de la noblesse que de l’autodestruction. Sa colère n’est jamais tonitruante : aiguë, elle le ronge, elle l’isole. Face à lui, la Célimène de Mélodie Richard échappe à toute caricature ; vive, lucide, profondément ancrée dans le jeu social, elle incarne moins la frivolité que l’intelligence du monde tel qu’il est. Leur affrontement amoureux devient ainsi le cœur battant du spectacle : non une querelle de caractères, mais un duel entre deux conceptions irréconciliables de la vérité.

Autour d’eux, la galerie des personnages — Philinte (François Marthouret), Arsinoé (Astrid Bas), Oronte (Aurélien Recoing) — compose un chœur nuancé, révélant les multiples visages de la complaisance, de la prudence ou du ridicule. La direction d’acteurs, d’une précision remarquable, rend aux vers leur clarté et leur tranchant, sans jamais les figer dans l’académisme.

Lavaudant ne cherche ni à absoudre Alceste ni à le condamner. Il expose, avec une rigueur cruelle, l’impasse où conduit l’absolu lorsqu’il refuse toute compromission humaine. Ce Misanthrope ne fait pas rire à distance : il inquiète, il interroge, et laisse le spectateur face à une question toujours brûlante — peut-on aimer le monde sans s’y perdre, ou le fuir sans se perdre soi-même ?

 

Le Misanthrope, de Molière

Mis en scène par Georges Lavaudant

Théâtre de l’Athénée.

Du 14 au 25 janvier 2026

24.01.2026 à 10:00

Une dystopie cognitive devenue réalité

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Avec Mania – paru aux États-Unis en 2024 et traduit en français (par Catherine Gibert) sous le titre Hystérie collective — Lionel Shriver livre une dystopie grinçante qu’elle situe dans l’Amérique contemporaine (un passé très récent). Un mouvement pour la Parité mentale y impose l’idée selon laquelle toute hiérarchisation des capacités intellectuelles relèverait d’une discrimination insupportable. Le simple fait de suggérer que certains individus sont plus intelligents que d’autres devient un acte moralement répréhensible... voire criminel. Cette idéologie entraîne la disparition des notes et des examens, l’effondrement du système éducatif, l’interdiction de tout vocabulaire jugé stigmatisant, la censure d’œuvres et de productions intellectuelles susceptibles de tomber sous l’accusation de discrimination cognitive, ainsi que la mise en place d’une administration chargée de réprimer les comportements déviants et de traiter les dénonciations. À ces effets s’ajoutent la baisse dramatique de la qualité des produits industriels et des services de santé, puis le recul de la puissance des États-Unis sur la scène internationale, au profit de la Chine et de la Russie. Ce qui était au départ une revendication égalitaire se mue ainsi en un ordre social absurde et liberticide. D’une manière davantage contre-intuitive, le sociologue Michael Young avait montré dans son essai de sociologie-fiction The Rise of Meritocracy (1958) comment un système méritocratique poussé à ses limites engendrait des situations invivables pour les non-méritants et, plus largement, pour la société dans son ensemble. Il produit une élite arrogante et cynique et un sous-prolétariat dévalorisé et humilié. À l'inverse, Shriver montre que nier toute importance au mérite ou toute différence de capacités intellectuelles ne constitue pas une meilleure solution. Une héroïne porte-voix Le récit est narré du point de vue de Pearson Converse, professeure d’université, mère de trois enfants et résistante face à l’idéologie dominante. Tandis que sa meilleure amie, la journaliste Emory, s’engage de plus en plus activement dans la défense de la Parité mentale, Pearson voit sa propre vie détruite, suite à ses prises de positions. Son personnage fonctionne clairement comme le porte-voix de l’autrice, ce qui constitue à la fois la force et la limite du roman. Force, car la colère, l’ironie et la lucidité du regard produisent des scènes d’une grande efficacité satirique. Limite, car le dispositif laisse peu de place à la complexité des positions adverses. Les partisans de la Parité mentale apparaissent souvent comme naïfs, dogmatiques ou intellectuellement inconsistants. L’emprise quasi totale de l’idéologie sur l’ensemble des relations sociales laisse peu de place aux positions intermédiaires. La satire devient alors parfois univoque, risquant de transformer le roman en démonstration idéologique plus qu’en espace de tension romanesque. Là où Shriver excelle dans la peinture des mécanismes sociaux, elle sacrifie parfois l’épaisseur psychologique de ses personnages secondaires à la clarté de son propos. La police du langage L’un des aspects les plus convaincants du livre concerne la police du langage. Hystérie collective montre comment la surveillance des mots finit par produire une surveillance des pensées, non par censure explicite, mais par intériorisation de la faute. La langue cesse d’être un outil de description du réel pour devenir un instrument de signalement moral. Shriver se montre particulièrement incisive lorsqu’elle décrit une société où le souci de ne pas blesser supplante la recherche de la vérité, et où l’offense potentielle devient un critère politique supérieur à la justesse ou à la pertinence. Cette réflexion sur le langage fait de Hystérie collective un roman moins réactionnaire qu’on pourrait le penser, même s'il est évident que l'auteur est sur une position très conservatrice – anti-woke. Progressisme et régimes de croyance Shriver critique ce qui, selon elle, détruit de l’intérieur les institutions qu’elle valorise : l’école, l’université, le langage, la transmission. Le roman vise les élites progressistes, le politiquement correct, le wokisme et la cancel culture, et peut être lu comme une satire vigoureuse, drôle et incisive de l’anti-intellectualisme contemporain. Mais Hystérie collective ne se limite pas à la dénonciation d’un camp politique. L’autrice semble vouloir défendre une position plus équilibrée. L’enjeu n’est pas tant de dénoncer une idéologie ou un parti, mais de questionner la manière dont certaines idées sont adoptées collectivement au point de devenir imperméables à toute critique. Le roman se conclut sur un retournement ironique : un retour en force de la méritocratie, devenue idéologie dominante par un effet de balancier, dont la plausibilité laisse toutefois perplexe, et l’annonce d’un nouveau combat que s’apprête à mener l’héroïne contre les excès de cette même méritocratie. Une dystopie devenue réalité Alors que le livre est paru au premier semestre 2024 et qu'il a donc été écrit bien avant la victoire de celui-ci, les débuts du second mandat de Donald Trump modifient profondément la manière de lire le roman, qu’il devient difficile d’aborder sans avoir en tête les agissements de l’actuel président américain. Cette évolution de la réalité rend la dystopie à la fois plus crédible – puisque les « crétins » sont alors effectivement au pouvoir – et en déplace la cible. Lorsque Shriver décrit une société qui nie le réel, disqualifie les faits au nom d’un impératif moral, se méfie de l’expertise, substitue l’émotion et l'offense ressentie à la discussion rationnelle et transforme la langue en instrument de pouvoir, il devient difficile de ne pas penser au trumpisme. Paradoxalement, si Hystérie collective s’attaque aux excès d’un progressisme moralisateur, le monde qu’il décrit partage avec le mouvement MAGA certaines structures profondes. Shriver opère dans le roman un déplacement étonnant en attribuant les traits qui ressemblent au portrait craché de Trump à un président démocrate – qu'elle désigne comme « le gros rustre  » –, élu en 2016, avant que Trump, auquel il aurait en quelque sorte préparé le terrain, ne lui succède en 2020 1 . Quoi qu’on pense de sa politique, écrit-elle, ce président imaginaire aurait radicalement transformé le modèle de la présidence américaine dans le sens de l'ignorance revendiquée, du mépris de l’expertise, de l’hostilité aux procédures constitutionnelles et de l’adhésion massive à des mensonges manifestes. On peut se demander si ce procédé passablement contourné ne vise pas à masquer un certain embarras de l'autrice face au premier mandat de Trump. Il arrive qu’une fable trouve un tout autre usage que celui pour lequel elle a été écrite. En mettant en scène les ravages d’un égalitarisme cognitif absolutisé, Hystérie collective semble finalement décrire, par anticipation, ce que le trumpisme – dans sa nouvelle mouture – est en train de faire à la société américaine et au monde. Le livre y gagne une profondeur et un intérêt inattendus.     Notes : 1 - p. 223 et 297
Texte intégral (1354 mots)

Avec Mania – paru aux États-Unis en 2024 et traduit en français (par Catherine Gibert) sous le titre Hystérie collective — Lionel Shriver livre une dystopie grinçante qu’elle situe dans l’Amérique contemporaine (un passé très récent). Un mouvement pour la Parité mentale y impose l’idée selon laquelle toute hiérarchisation des capacités intellectuelles relèverait d’une discrimination insupportable. Le simple fait de suggérer que certains individus sont plus intelligents que d’autres devient un acte moralement répréhensible... voire criminel.

Cette idéologie entraîne la disparition des notes et des examens, l’effondrement du système éducatif, l’interdiction de tout vocabulaire jugé stigmatisant, la censure d’œuvres et de productions intellectuelles susceptibles de tomber sous l’accusation de discrimination cognitive, ainsi que la mise en place d’une administration chargée de réprimer les comportements déviants et de traiter les dénonciations. À ces effets s’ajoutent la baisse dramatique de la qualité des produits industriels et des services de santé, puis le recul de la puissance des États-Unis sur la scène internationale, au profit de la Chine et de la Russie. Ce qui était au départ une revendication égalitaire se mue ainsi en un ordre social absurde et liberticide.

D’une manière davantage contre-intuitive, le sociologue Michael Young avait montré dans son essai de sociologie-fiction The Rise of Meritocracy (1958) comment un système méritocratique poussé à ses limites engendrait des situations invivables pour les non-méritants et, plus largement, pour la société dans son ensemble. Il produit une élite arrogante et cynique et un sous-prolétariat dévalorisé et humilié. À l'inverse, Shriver montre que nier toute importance au mérite ou toute différence de capacités intellectuelles ne constitue pas une meilleure solution.

Une héroïne porte-voix

Le récit est narré du point de vue de Pearson Converse, professeure d’université, mère de trois enfants et résistante face à l’idéologie dominante. Tandis que sa meilleure amie, la journaliste Emory, s’engage de plus en plus activement dans la défense de la Parité mentale, Pearson voit sa propre vie détruite, suite à ses prises de positions. Son personnage fonctionne clairement comme le porte-voix de l’autrice, ce qui constitue à la fois la force et la limite du roman.

Force, car la colère, l’ironie et la lucidité du regard produisent des scènes d’une grande efficacité satirique. Limite, car le dispositif laisse peu de place à la complexité des positions adverses. Les partisans de la Parité mentale apparaissent souvent comme naïfs, dogmatiques ou intellectuellement inconsistants. L’emprise quasi totale de l’idéologie sur l’ensemble des relations sociales laisse peu de place aux positions intermédiaires. La satire devient alors parfois univoque, risquant de transformer le roman en démonstration idéologique plus qu’en espace de tension romanesque. Là où Shriver excelle dans la peinture des mécanismes sociaux, elle sacrifie parfois l’épaisseur psychologique de ses personnages secondaires à la clarté de son propos.

La police du langage

L’un des aspects les plus convaincants du livre concerne la police du langage. Hystérie collective montre comment la surveillance des mots finit par produire une surveillance des pensées, non par censure explicite, mais par intériorisation de la faute. La langue cesse d’être un outil de description du réel pour devenir un instrument de signalement moral.

Shriver se montre particulièrement incisive lorsqu’elle décrit une société où le souci de ne pas blesser supplante la recherche de la vérité, et où l’offense potentielle devient un critère politique supérieur à la justesse ou à la pertinence. Cette réflexion sur le langage fait de Hystérie collective un roman moins réactionnaire qu’on pourrait le penser, même s'il est évident que l'auteur est sur une position très conservatrice – anti-woke.

Progressisme et régimes de croyance

Shriver critique ce qui, selon elle, détruit de l’intérieur les institutions qu’elle valorise : l’école, l’université, le langage, la transmission. Le roman vise les élites progressistes, le politiquement correct, le wokisme et la cancel culture, et peut être lu comme une satire vigoureuse, drôle et incisive de l’anti-intellectualisme contemporain.

Mais Hystérie collective ne se limite pas à la dénonciation d’un camp politique. L’autrice semble vouloir défendre une position plus équilibrée. L’enjeu n’est pas tant de dénoncer une idéologie ou un parti, mais de questionner la manière dont certaines idées sont adoptées collectivement au point de devenir imperméables à toute critique.

Le roman se conclut sur un retournement ironique : un retour en force de la méritocratie, devenue idéologie dominante par un effet de balancier, dont la plausibilité laisse toutefois perplexe, et l’annonce d’un nouveau combat que s’apprête à mener l’héroïne contre les excès de cette même méritocratie.

Une dystopie devenue réalité

Alors que le livre est paru au premier semestre 2024 et qu'il a donc été écrit bien avant la victoire de celui-ci, les débuts du second mandat de Donald Trump modifient profondément la manière de lire le roman, qu’il devient difficile d’aborder sans avoir en tête les agissements de l’actuel président américain. Cette évolution de la réalité rend la dystopie à la fois plus crédible – puisque les « crétins » sont alors effectivement au pouvoir – et en déplace la cible.

Lorsque Shriver décrit une société qui nie le réel, disqualifie les faits au nom d’un impératif moral, se méfie de l’expertise, substitue l’émotion et l'offense ressentie à la discussion rationnelle et transforme la langue en instrument de pouvoir, il devient difficile de ne pas penser au trumpisme. Paradoxalement, si Hystérie collective s’attaque aux excès d’un progressisme moralisateur, le monde qu’il décrit partage avec le mouvement MAGA certaines structures profondes.

Shriver opère dans le roman un déplacement étonnant en attribuant les traits qui ressemblent au portrait craché de Trump à un président démocrate – qu'elle désigne comme « le gros rustre  » –, élu en 2016, avant que Trump, auquel il aurait en quelque sorte préparé le terrain, ne lui succède en 20201. Quoi qu’on pense de sa politique, écrit-elle, ce président imaginaire aurait radicalement transformé le modèle de la présidence américaine dans le sens de l'ignorance revendiquée, du mépris de l’expertise, de l’hostilité aux procédures constitutionnelles et de l’adhésion massive à des mensonges manifestes. On peut se demander si ce procédé passablement contourné ne vise pas à masquer un certain embarras de l'autrice face au premier mandat de Trump.

Il arrive qu’une fable trouve un tout autre usage que celui pour lequel elle a été écrite. En mettant en scène les ravages d’un égalitarisme cognitif absolutisé, Hystérie collective semble finalement décrire, par anticipation, ce que le trumpisme – dans sa nouvelle mouture – est en train de faire à la société américaine et au monde. Le livre y gagne une profondeur et un intérêt inattendus.

 

 


Notes :
1 - p. 223 et 297
11 / 11
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