07.03.2026 à 09:00
Une diplomatie en trompe-l’œil : « Nixon in China » à l’Opéra Bastille

07.03.2026 à 09:00
Une diplomatie en trompe-l’œil : « Nixon in China » à l’Opéra Bastille
Certaines habitudes critiques ont la vie dure. À chaque reprise de Nixon in China de John Adams ressurgissent les mêmes soupirs : trop accessible, trop lyrique, pas assez radical… Comme si l’opéra contemporain devait impérativement être austère, hermétique, pour être légitime. L’actuelle production de l’Opéra Bastille pose frontalement la question : et si la véritable modernité n’était pas là où l’on croit ?
Entré tardivement au répertoire de l’Opéra national de Paris, Nixon in China s’impose aujourd’hui comme l’un des opéras majeurs de la fin du XXᵉ siècle. À Bastille, la distribution fait appel à quelques stars de la voix : Thomas Hampson en Richard Nixon, Renée Fleming en Pat Nixon. La direction de Kent Nagano impressionne par sa clarté architecturale et son sens aigu des couleurs, révélant l’originalité et la tension dramatique de la partition. Son geste précis et inspiré porte les chanteurs comme l’orchestre, offrant une lecture à la fois élégante, nerveuse et profondément habitée. Quant à la mise en scène de Valentina Carrasco, elle propose de l’opéra une lecture multiple, oscillant entre satire politique, théâtre de l’illusion et fresque historique stylisée.
Dès les premières minutes, ce Nixon revendique son éloignement du réalisme historique. Là où la création de Peter Sellars faisait de l’événement une méditation sombre et quasi mythologique, Carrasco opte pour une vision ironique et distanciée. Le voyage de Richard Nixon en Chine devient un spectacle sur le spectacle, une mise en abyme du pouvoir comme représentation. La diplomatie se transforme en chorégraphie, en rituel presque absurde.
Le fil rouge de la soirée est celui de la « diplomatie du ping-pong », qui permit effectivement la rencontre entre Mao et Nixon, et dont la métaphore visuelle est omniprésente : tables bleues, balles qui tombent comme une neige artificielle, gestes mécaniques et répétitifs. L’idée, simple mais efficace, souligne la dimension ludique et compétitive de la politique internationale. Elle fonctionne d’autant mieux que la musique d’Adams, avec son rythme harmonique lent, ses pulsations hypnotiques et ses boucles répétitives, suggère elle aussi un mouvement perpétuel, une tension sans résolution.
Carrasco excelle dans les images collectives. Les chœurs, parfaitement exploités, deviennent foule, propagande, ou masse manipulée. Le deuxième acte, avec ses décors volontairement artificiels et ses paysages « photographiques », met en relief la construction idéologique du réel : Pat Nixon visite moins la Chine qu’un décor fabriqué spécialement pour elle. Ce théâtre du mensonge, au cœur du livret d’Alice Goodman, trouve ici sa traduction visuelle. Et c’est bien là que Nixon in China touche juste : dans cette dernière nuit où les grands dirigeants, abandonnant leurs postures, se confrontent à leur passé. Carrasco parvient à restituer cette humanité fragile. Zhou Enlai (John Matthew Myers), figure de lucidité, sinon de doute, incarne une mélancolie politique qui résonne avec notre époque.
Opéra Bastille. Du 24 février au 20 mars 2026
05.03.2026 à 08:00
Comprendre le populisme par l’économie
Les méthodes de la discipline économique sont régulièrement mobilisées pour étudier le populisme. Le petit livre que viennent de faire paraître Alexandre Chirat, Gilles Ivaldi et Émilie Sartre en propose une synthèse utile, centrée sur les principaux résultats en la matière, qui couvrent plusieurs dimensions importantes.
Nonfiction : Vous venez de publier avec vos coauteurs un petit « Repères » à La Découverte, titré L’économie politique du populisme. Pourriez-vous expliquer, pour commencer, en quoi l’économie comme discipline peut éclairer ce phénomène ?
Alexandre Chirat : S’il est certes un objet privilégié de la science politique, le phénomène populiste requiert de faire appel à d’autres disciplines pour le comprendre, comme l’histoire, la psychologie, la sociologie, mais aussi l’économie.
Pourquoi se concentrer sur les apports de « l’économie politique » ? Nous avions quatre motivations principales. Au niveau théorique, l’économie politique offre une variété de modèles. Ils permettent de décrire le fonctionnement des démocraties et, par conséquent, de penser avec précision les différents mécanismes à l’œuvre derrière l’émergence et le succès des partis populistes. Au niveau empirique ensuite, l’économie appliquée mobilise des outils permettant de mener des analyses causales. Or, nombre de travaux récents des économistes sont consacrés aux causes du populisme. Ces travaux ont en outre montré l’impact de plusieurs causes qualifiées d’économiques, telles que la mondialisation, le changement technologique ou encore la Grande Récession. Enfin, du point de vue de l’offre des partis politiques, la dimension économique est l'un des principaux clivages structurant la concurrence électorale. Or, nous avons voulu mettre en évidence l’évolution, dans le temps et l’espace, de l’offre populiste en matière de politiques économiques.
Ceci étant dit, en tant qu’objet d’étude scientifique, le populisme est un objet éminemment pluridisciplinaire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ce livre a été co-écrit par un politiste et deux économistes !
L’économie se caractérise notamment par la modélisation des phénomènes qu’elle étudie, ce qui permet d’identifier des conditions d’émergence ou encore de caractériser certaines dimensions de ceux-ci. Pourriez-vous dire un mot des principaux résultats auxquels la discipline parvient de cette manière s’agissant du populisme ?
En tant qu’historien de la pensée économique, j’ai l’habitude de dire aux étudiants que « la science économique » est une discipline sujette à des controverses. Il est important d’avoir à l’esprit qu’il n’existe pas une théorie économique du populisme, laquelle ferait consensus. Il existe plutôt une série de modèles, qui s’efforcent de mettre en exergue certains mécanismes permettant de comprendre certains aspects de ce qui est désigné par le recours au terme populisme. Parmi ces modèles, les uns sont complémentaires, les autres sont antinomiques.
Pour ne donner qu’un exemple, les modèles canoniques d’économie politique définissent généralement le populisme, de manière péjorative, comme de mauvaises politiques économiques. Ils expliquent que son succès est surtout le produit de la corruption des élites, de l’opportunisme des politiciens ainsi que de la défiance et de l’ignorance des citoyens. Bien que repartant d’un cadre d’analyse identique, à savoir la théorie économique de la démocratie de Downs, nous avons montré avec Cyril Hédoin dans un article académique et un papier publié sur le site The Conversation que le populisme est d’abord et avant tout la conséquence d’un déficit de représentation des préférences citoyennes combiné à l’absence de consensus majoritaire sur les conceptions de l’intérêt général au sein d’une société.
La discipline recourt par ailleurs à l’analyse statistique et économétrique pour identifier les causes des phénomènes. Cela vaut en particulier pour les facteurs économiques, mais également pour d’autres facteurs. Comment la discipline économique identifie-t-elle ces facteurs s’agissant du populisme ?
Le premier enjeu pour les travaux empiriques sur le populisme consiste à définir le bon proxy pour capter le phénomène. Traditionnellement, en fonction de la question de recherche posée, on peut utiliser : les parts de vote en faveur des partis populistes, les attitudes politiques déclarées par les citoyens, ou encore la rhétorique populiste dans la communication politique.
Les variables explicatives du populisme peuvent être, comme vous le rappelez, de nature très diverse. La littérature scientifique distingue traditionnellement les causes économiques des causes socio-culturelles — lesquelles interagissent. Des méthodes similaires sont utilisées pour analyser ces différentes causes, même si la nature et la temporalité des phénomènes socio-culturels rend souvent plus difficile l’identification précise de leur impact causal. Mais les méthodes utilisées en économie appliquée ne sont pas les seules pertinentes, d’où l’intérêt de considérer en sus les résultats d’autres disciplines.
Concernant les outils, enfin, les économistes mobilisent une très grande variété de techniques quantitatives d’évaluation, allant de l’économétrie structurelle à l’économie expérimentale en passant par diverses méthodes d’inférence causale. Cet ouvrage de synthèse s’adressant à une audience élargie, nous avons choisi de ne pas nous aventurer dans des discussions ésotériques sur les avantages et les inconvénients de chacune des méthodes. Nous avons plutôt fait le choix de présenter les résultats obtenus par de nombreux chercheurs mobilisant diverses méthodes empiriques, afin de donner un état du savoir qui soit aussi complet et objectif que possible.
Si l’on en vient alors aux programmes économiques – où l’on retrouve un terrain où la discipline est particulièrement compétente – , vous montrez dans l’ouvrage que les partis populistes adoptent en matière économique des positions qui varient fortement en fonction du contexte et qu’ils sont susceptibles de mener des politiques économiques très différentes lorsqu’ils accèdent au pouvoir. Pourriez-vous en dire un mot ?
Historiquement, le « populisme macroéconomique » a été défini comme des politiques d’inspiration keynésienne et protectionniste, favorisant à court terme la croissance économique et la redistribution des revenus, mais au détriment de l’inflation et des équilibres extérieurs (balance commerciale, taux de change, dette extérieure). Cette conception est étroitement liée au contexte latino-américain, et ses conflits sociaux, des années 1940 aux années 1980.
La concordance entre cette caractérisation du populisme comme politique économique, d’une part, et la définition du populisme comme idéologie politique et/ou stratégie de conquête du pouvoir, d’autre part, s’est toutefois révélée imparfaite. À partir des années 1980, en Amérique Latine toujours, puis dans les démocraties en transition de l’ancien bloc de l’Est dans les années 1990, des leaders politiques consensuellement qualifiés de populistes ont à l’inverse mis en œuvre des politiques économiques d’inspiration néolibérale.
L’agenda économique des partis populistes au XXIe siècle est marqué par un degré notoire d’hétérogénéité. Elle s’observe non seulement entre les populistes de droite et de gauche, mais aussi entre les populistes d’Europe de l’Ouest et d’Europe de l’Est, par exemple. L’offre populiste contemporaine en matière de politiques économiques étant encore sous-étudiée, elle est d’ailleurs au cœur d’une étude que nous menons actuellement avec mes coauteurs, Émilie Sartre et Gilles Ivaldi, dans le cadre d’un projet financé par l’Agence Nationale de la Recherche.
Vous concluez le livre sur une étude des conséquences du populisme. Pourriez-vous indiquer en quoi la discipline peut contribuer à éclairer celles-ci ? Et quelle valeur on peut alors attribuer à ces résultats ?
La valeur des résultats scientifiques en économie empirique dépend principalement de trois facteurs : la qualité du cadrage théorique et conceptuel, la qualité des données utilisées, la pertinence de la méthodologie utilisée. Des travaux d’économistes s’efforcent aujourd’hui d’évaluer les conséquences économiques des populistes au pouvoir. Mais la construction d’un contrefactuel est particulièrement difficile. Les résultats obtenus sont donc toujours à prendre avec prudence, et ce d’autant plus que ceux qui sont obtenus à partir d’études de cas spécifiques ne sont pas généralisables. Ceci étant, notre volonté était à nouveau d’offrir au lecteur une synthèse des résultats des études considérées comme les plus abouties.