07.02.2026 à 00:30
Le 21 janvier dernier, le Parlement européen a suspendu le traité de libre-échange UE-Mercosur. Morgan Ody, coordinatrice générale de La Via Campesina, analyse ce coup d'arrêt après 26 ans de négociations et de contestation paysanne qu'il cristallise. Entretien. Avec 51 autres membres de la Confédération paysanne, vous avez été placée en garde à vue le 14 janvier dernier pour votre participation à une manifestation contre l'accord avec le Mercosur. Est-ce que vous pouvez revenir sur ce (…)
- CQFD n°249 (février 2026) / Élias, Le dossierLe 21 janvier dernier, le Parlement européen a suspendu le traité de libre-échange UE-Mercosur. Morgan Ody, coordinatrice générale de La Via Campesina, analyse ce coup d'arrêt après 26 ans de négociations et de contestation paysanne qu'il cristallise. Entretien.
Avec 51 autres membres de la Confédération paysanne, vous avez été placée en garde à vue le 14 janvier dernier pour votre participation à une manifestation contre l'accord avec le Mercosur. Est-ce que vous pouvez revenir sur ce qu'il s'est passé ?
« 52 paysans et paysannes, en garde à vue, ce n'était jamais arrivé à la Confédération paysanne, même du temps des fauchages de plantations d'OGM. Nous venions protester contre l'accord avec le Mercosur, mais aussi contre le système d'aide au secteur agricole dans les territoires d'outre-mer, à Mayotte, en Guadeloupe et en Guyane. Ce dernier favorise très largement les grands planteurs blancs de canne à sucre et de bananes et exclut la quasi-totalité des petits paysans, souvent noirs. Cette arrestation était scandaleuse et reflète l'escalade dans la répression et la criminalisation des syndicats. On nous a accusé de violences et de dégradations, mais concrètement la seule chose que l'on peut nous reprocher c'est d'être entrés sans autorisation dans la cour du ministère de l'Agriculture et d'y avoir mis des autocollants. »
D'ailleurs, vous racontiez que les policiers n'étaient pas très à l'aise avec votre détention...
« Oui, car ils ont vu des vidéos de l'action et ont constaté qu'il n'y a eu ni violences ni dégradations. Aussi, évidemment parce qu'il y a un traitement différentiel de la police, qui n'agit pas de la même manière selon qu'elle se retrouve face à des agriculteurs ou à des jeunes des quartiers populaires, surtout quand ils sont racisés. Nous sommes mieux traités parce que nous sommes majoritairement blancs et de bons travailleurs et travailleuses aux yeux des policiers.
Nous ne sommes pas contre le commerce international, mais nous pensons qu'il doit être internationaliste
Pour autant, les paysans ne constituent pas un groupe homogène pour l'État, qui ne traite par exemple pas de la même manière la Confédération paysanne que la FNSEA. Lorsque la veille, le 13 janvier, les agriculteurs et agricultrices de ce syndicat, pourtant de moins en moins majoritaire, ont déversé 30 tonnes de pommes de terre devant l'Assemblée nationale, le gouvernement leur a déroulé le tapis rouge. Je ne veux pas dire par là qu'ils auraient dû aller en garde à vue, mais cela montre bien un double standard. »
Quelques jours plus tard, le 21 janvier, le Parlement européen a voté la saisine de la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) sur la régularité de ce traité, ce qui suspend son processus de ratification. Vraie victoire ou simple répit ?
« C'est vraiment une victoire commune des paysans et paysannes d'Europe et d'Amérique latine ! Lorsque nous avons reçu la nouvelle, mes collègues du Brésil et d'Argentine ont sauté de joie. Nous allons maintenant défendre cette décision : la Commission européenne, Ursula von der Leyen et le gouvernement allemand peuvent imposer une application provisoire de l'accord dès les mois de mars, et il n'en est pas question. Ce serait vraiment le pire des scénarios, mais dans ce cas-là, la colère des organisations agricoles en Europe décuplerait.
Ça fait 26 ans qu'on essaie de nous l'imposer et ça fait 26 ans qu'on résiste
L'autre scénario serait que le vote des parlementaires soit respecté, ce qui nous ferait gagner entre six mois et deux ans, le temps que le CJUE se prononce sur la conformité de l'accord avec les textes européens. Et quand bien même elle le jugerait conforme, il faudrait un nouveau vote sur le fond par le Parlement européen. Or le 21 janvier, on a vu qu'il n'y a pas de majorité garantie en faveur du traité. De toute façon, cela fait 26 ans qu'on essaie de nous l'imposer et ça fait 26 ans que l'on résiste. Pour nous, c'est vraiment la mère des batailles pour faire changer profondément la politique commerciale de l'Union européenne. Ce qu'il se passe avec le Mercosur, ça montre bien que la Commission européenne s'entête dans une stratégie de libre-échange, qui n'a plus beaucoup de soutien populaire, et qui même auprès des députés et des gouvernements fait de moins en moins consensus. »
Quel rôle ont joué les mobilisations en Europe dans la suspension de ce traité ?
« Nous nous sommes battus pour arracher cette suspension, à dix voix près, en nous rendant au Parlement pour convaincre des députés allemands, tchèques et chypriotes de voter pour la saisine de la CJUE. Seule la gauche s'est clairement positionnée contre le traité. Dans tous les partis, les députés étaient divisés en fonction de leur nationalité et du poids de l'agriculture dans leur pays. Alors que l'ensemble des députés français ont voté pour sa suspension, ils se sont parfois retrouvés en minorité dans leur groupe. C'est le cas par exemple pour les macronistes qui siègent au sein du parti libéral Renew Europe. Au-delà de ce travail de plaidoyer, les mobilisations des organisations agricoles dans les rues, en France, en Irlande, en Grèce, en Roumanie, en Pologne ou encore en Belgique ont bien pesé en mettant la pression sur les élus. »
Comment expliquez-vous que le secteur agricole et paysan arrive à remporter des batailles contre ces grands accords de libre-échange là où d'autres secteurs de l'économie n'y arrivent pas ?
« Cela s'explique en partie par nos mobilisations, mais aussi parce que de nombreux pays sont très réticents à l'idée de démanteler leur politique de soutien à l'agriculture. Les conséquences sociales peuvent être désastreuses, à la fois pour les paysans et paysannes, mais aussi pour la sécurité alimentaire de la population. À chaque fois qu'il y a dérégulation des politiques publiques agricoles, il y a des phénomènes de fluctuation des prix : ou bien ils chutent, ou bien ils connaissent une inflation énorme, et parfois les deux se succèdent. Pour cette raison, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) échoue systématiquement à conclure de grandes négociations sur l'agriculture depuis 2001. »
Et c'est pour contourner cette difficulté de mettre en place des accords mondiaux que l'Union européenne multiplie les accords bilatéraux, comme celui avec le Mercosur ?
« Ça, et le contexte international. L'Union européenne s'est construite sur les bases du libre-échange, avec la conviction que c'est par l'agrandissement des marchés qu'elle va se développer et se renforcer. Pour ce faire, l'oligarchie européenne a tout misé sur ses exportations agricoles.
L'autre pilier de la souveraineté alimentaire, c'est le contrôle démocratique des ressources, des terres et de l'eau par les populations
Mais aujourd'hui, avec l'arrivée de Trump au pouvoir, le marché américain est en train de se refermer. Ça la fait complètement paniquer, et elle tente par tous les moyens de trouver de nouveaux débouchés, dont le Mercosur. Ce n'est pas la bonne méthode selon nous pour garantir notre autonomie. »
Au contraire, que défendez-vous à La Via Campesina ?
« Nous défendons le principe de souveraineté alimentaire, c'est-à-dire le droit des peuples à définir leurs propres systèmes alimentaires, en donnant la priorité à la production locale, à la durabilité et au bien-être des populations. Ce principe se base sur le droit à mettre en place des barrières douanières et des barrières non tarifaires comme des normes, qui peuvent être sociales, sanitaires, environnementales ou autres. En ce sens, à La Via Campesina nous sommes protectionnistes, c'est-à-dire que nous considérons que la protection des marchés est légitime et nécessaire. Mais à la différence d'un protectionnisme nationaliste ou opportuniste, nous reconnaissons ce droit pour tous les pays, contrairement à la FNSEA. Eux exigent l'imposition de normes pour protéger les marchés intérieurs européens, mais dans le même temps, ils maintiennent qu'il faut ouvrir tous azimuts les marchés des autres pays. Nous ne sommes pas fondamentalement contre le commerce international, mais nous pensons qu'il doit être internationaliste. »
Et ce serait quoi une politique commerciale internationaliste ?
« Une politique qui reconnaît le droit de faire des stocks et de définir des prix plancher [voir encadré]. Un autre outil qui nous paraît intéressant, ce sont les contrats de pays à pays. Par exemple, le commerce de céréales passe par les bourses de Chicago, de Paris et d'ailleurs. Il fait l'objet de spéculations ce qui engendre des prix très volatils et beaucoup de profits pour les entreprises financières. À la place, nous sommes pour la mise en place de contrats à long terme entre les pays qui sont structurellement excédentaires et les pays qui sont structurellement importateurs, avec des prix stables indexés sur les coûts de production. Cela permettrait de sécuriser les pays importateurs afin qu'ils ne fassent plus face à des pics de spéculation comme ça a été le cas en 2008 ou plus récemment en 2022. »
Cela implique donc de sortir de l'Organisation mondiale du commerce ?
« Oui c'est une revendication centrale de La Via Campesina, dès sa création en 1993. À l'heure actuelle, l'OMC empêche de mettre en place de vraies politiques d'intervention sur les marchés agricoles. Résultat : ce sont les grands acteurs du marché qui mènent la danse et achètent au plus bas prix leurs productions aux paysans, pour les revendre le plus cher possible aux consommateurs. Dans le fond, même des gouvernements qui ne souhaitent pas changer de modèle agricole et veulent maintenir une agriculture industrielle et productiviste ont intérêt à s'assurer des exportations stables à long terme et des importations à des prix qui correspondent aux coûts de production pour ne pas couler les producteurs nationaux. En fait, ce sont des politiques qui sont très largement soutenues par les populations pour des raisons de souveraineté et de sécurité alimentaire. Ce dont beaucoup de gens n'ont pas conscience, c'est que la plupart des pays du monde ont une capacité à produire leur alimentation, à condition qu'elle corresponde aux caractéristiques du territoire. »
Il y a des gouvernements avec lesquels vous travaillez sur ce type de réforme ?
« Oui, nous faisons un travail intéressant avec le gouvernement colombien qui partage cette volonté d'avoir une approche renouvelée des réformes agraires plus respectueuses des populations autochtones. Le nouveau gouvernement mexicain et celui d'Afrique du Sud nous appuient également. Les velléités impérialistes de Trump ont ravivé l'intérêt de nombreux pays de participer à une réflexion internationale pour décider de l'utilisation de leur territoire. Mais la politique commerciale n'est que l'un des deux piliers de la souveraineté alimentaire. L'autre, tout aussi majeur, c'est le contrôle démocratique des ressources, des terres et de l'eau par les populations au niveau local. »
Luiz Zaref, membre de la Coordination nationale du Mouvement des travailleurs sans terre (MST), le plus grand mouvement paysan d'Amérique latine nous éclaire.
« Les paysans du Brésil ou d'Amérique du Sud produisent majoritairement sur les marchés locaux. Ceux qui exportent beaucoup, ce sont les propriétaires de l'agro-industrie sud-américaine. Ce sont ceux qui produisent essentiellement du soja, du maïs et du coton qui veulent vendre davantage en Europe. Ce sont contre eux que vont devoir lutter les agriculteurs européens. Et au Brésil, ce sont les personnes les plus riches du pays : elles possèdent les terres, contrôlent la chaîne de production de bout en bout, et occupent pas moins de la moitié des sièges au Congrès. Naturellement, cela leur permet de bénéficier en plus de larges subventions de l'État brésilien. Il en va de même en Argentine ou au Paraguay. Ce sont eux qui déforestent l'Amazonie, eux qui émettent des gaz à effet de serre et aggravent le réchauffement climatique, eux qui accroissent les inégalités sociales.
Et le Mercosur, qui permettra le développement de la marchandisation des matières premières, notamment nos ressources minières, est tout en faveur de leurs intérêts. Car il concentrera entre leurs mains davantage de bénéfices, donc de terres, de ressources naturelles, et de pouvoir politique.
Au contraire, pour nous, les petits paysans d'Amérique du Sud, le Mercosur sera délétère. L'exploitation à outrance des matières premières se fera au détriment du développement du secteur industriel, alors que notre pays a au contraire besoin de développer son économie interne, de créer des emplois, et d'aller vers la souveraineté alimentaire. En outre, le Mercosur facilitera l'importation de produits laitiers européens, dont les modes de production, plus développés technologiquement, sont bien moins onéreux que les nôtres. Chez nous, la production laitière est fondée sur des fermes familiales, et constitue déjà le secteur paysan le plus pauvre du Brésil. C'est une concurrence intenable. »
Ni libre-échange sauvage, ni protectionnisme patriote : comment sortir de cette (fausse) binarité quand on veut réfléchir à un modèle agricole qui protège les travailleurs de tous les pays, salariés comme petits exploitants ? La Conf et la Via Campesina revendiquent trois mesures phares.
1 Le prix minimum rémunérateur :
C'est le prix minimum auquel chaque produit doit être acheté. Il comprend l'ensemble des coûts de production, à savoir : les charges liées à la production, la rémunération des travailleurs (le salaire et les cotisations pour le chômage, la retraite et la maladie). Aujourd'hui en France, la majorité des paysans ne se paient pas au Smic, ne prennent pas de congés, ne se mettent pas en arrêt maladie et, quand elles et ils ont du chômage, il est insuffisant. Pour rendre ce métier un tant soit peu vivable dans un monde capitaliste (en attendant la révolution), il faut commencer par la thune.
2 Le prix minimum d'entrée :
Maintenant qu'on a augmenté nos prix d'achat nationaux au « prix minimum rémunérateur », comment éviter que l'agro-industrie et les grosses chaînes de distribution aillent se fournir ailleurs ? Par le « prix minimum d'entrée » sur le territoire : il rehausse le prix d'achat des produits étrangers au niveau de celui des denrées produites en France. Ce qui donne aux producteurs étrangers une marge de manœuvre pour améliorer leurs conditions de travail, en toute souveraineté. Rien à voir donc avec les fameuses « clauses miroirs » des traités de libre-échange actuels, qui leur dictent de manière impérialiste « la bonne manière de produire ». Quand la concurrence débridée et les tarifs douaniers écrasent leurs prix de vente, ce prix minimum d'entrée permet un nivellement par le haut pour les exportateurs de tous les pays. La solidarité entre les peuples quoi. Et en prime, comme la concurrence entre produits nationaux et étrangers ne se fera plus sur les prix, elle se fera sur d'autres critères autrement plus progressistes, comme la qualité des produits, ou le mode de production mis en avant. La bonne heure !
3 Le prix minimum d'intervention :
Enfin, en cas d'offre anormalement excédentaire d'un produit sur le marché international, l'État garantira le rachat des surplus de stocks aux producteurs à un « prix minimum d'intervention ». S'il existe déjà aujourd'hui, son montant est si faible qu'il ne dépasse jamais celui du marché, quelle que soit la crise. Son montant doit être relevé. Mais attention : pour empêcher les petits malins, fans de monocultures intensives et pas chères, d'abuser de ces rachats garantis, cette mesure s'accompagnera d'un contrôle de l'offre. Pas de justice sans cadre.
[Niel Kadeiret et Livia Stahl]
07.02.2026 à 00:30
L'attaque du 3 janvier à Caracas est déjà passée hors des radars médiatiques. Trump a changé de sujet, le monde a suivi. Mais le Venezuela, lui, continue de ramasser les miettes de lui-même. « Des amis de Fuerte Tiuna m'ont décrit des craquements dans le ciel, des colonnes de fumée rouge et une odeur âcre de tirs. » Le 3 janvier, Carmen* a passé la journée scotchée sur son téléphone, textotant frénétiquement ses proches pour s'assurer qu'ils étaient hors de danger. Quelques heures plus (…)
- CQFD n°249 (février 2026) / Quentin Dugay, ActualitésL'attaque du 3 janvier à Caracas est déjà passée hors des radars médiatiques. Trump a changé de sujet, le monde a suivi. Mais le Venezuela, lui, continue de ramasser les miettes de lui-même.
« Des amis de Fuerte Tiuna m'ont décrit des craquements dans le ciel, des colonnes de fumée rouge et une odeur âcre de tirs. » Le 3 janvier, Carmen* a passé la journée scotchée sur son téléphone, textotant frénétiquement ses proches pour s'assurer qu'ils étaient hors de danger. Quelques heures plus tôt, vers 2 heures du matin, des bruits d'explosion ont brutalement déchiré le ciel de Caracas, plongeant le sud de la capitale – autour de la zone militaire et résidentielle de Fuerte Tiuna – dans le noir complet. Les amis de Carmen « ont fui leur appartement à trois sur une moto, à l'aveugle au milieu du chaos ». Par peur d'une pénurie, les habitants du quartier se sont massés devant les commerces et les stations-service. Rapidement, la rumeur circule que le président Nicolás Maduro et son épouse, Cilia Flores, auraient été capturés… Dans l'après-midi du 3, la vice-présidente Delcy Rodríguez finit par confirmer : le couple présidentiel a été enlevé par les forces armées américaines.
Aussitôt, la presse internationale, grisée, déroule ses habituels récits calibrés façon blockbusters hollywoodiens. Des qualificatifs tels que « spectaculaire », « chirurgical », « hors-norme » viennent écraser la réalité crue d'une attaque ayant laissé derrière elle une centaine de morts. Pour autant, le fracas entendu cette nuit-là à Caracas ressemble moins au bruit d'un régime qui s'effondre qu'à une conquête impérialiste d'un genre nouveau. Car Trump a obtenu la tête de Maduro, tout en veillant à laisser intact l'appareil d'État. Ainsi, il n'a pas fait tomber le régime maduriste : il l'a acquis.
« Le calme plat. Le silence total. » Les jours qui ont suivi l'attaque, Rodrigo, étudiant en architecture, décrit un pays en train « d'encaisser ». Nuits désertées, boutiques fermées avant l'heure, écoles vides… Un climat pesant, dans lequel la population n'évolue plus qu'en rasant les murs, exacerbé par des contrôles policiers intempestifs. « Ça existait déjà avant, mais la fouille des téléphones à la recherche de messages incriminants s'est vraiment accentuée après le 3 janvier », témoigne Luisa*, une jeune prof de Caracas. Dans la foulée de son investiture, la présidente par intérim Delcy Rodríguez a approuvé l'« état de trouble extérieur », un régime d'exception de 90 jours permettant – entre autres – aux autorités de traquer toute personne soupçonnée de promouvoir l'attaque des États-Unis. Pour Rodrigo, ce tour de vis se justifie par « la présence potentielle d'agents américains sur le territoire après ce qui s'est passé ». Mais les crispations du pouvoir ont surtout pour effet de prendre en tenaille une population déjà « très anxieuse », selon Luisa.
Trump a donc besoin d'une figure à la fois prête à composer avec lui et capable de rallier les troupes sur place
En effet, l'offensive étatsunienne vient s'ajouter aux tensions d'une société vénézuélienne à couteaux tirés, entre soutiens au régime et anti-chavistes. Depuis quinze ans, chaque grand mouvement populaire, durement réprimé, sert de tribune aux leaders de l'opposition pour exiger le départ de Maduro, nourrissant les angoisses des bases chavistes. « Même si les chavistes peuvent aussi se montrer critiques du pouvoir, dans un pays aussi fracturé, où la police est inefficace, un renversement du régime réveille la peur des vengeances interpersonnelles, analyse Fabrice Andréani, chercheur et spécialiste du Venezuela. Imagine : la personne proche du parti qui gère la distribution alimentaire et qui a refusé de servir ceux qu'elle a vu manifester avec l'opposition… Elle flippe qu'on vienne la chercher ! » Depuis l'attaque du 3 janvier, Luisa se dit inquiète, même si, pour l'instant, elle constate une sorte de « trêve silencieuse ».
Maduro entre les mains de juges new-yorkais, María Corina Machado ne cache pas sa joie. Le moment ne pouvait pas être mieux choisi pour adresser ses plus vibrantes flagorneries à Trump1, dans l'espoir, sans doute, d'obtenir de lui le geste décisif qui l'installerait sur le trône. C'est que depuis 2023, Machado est la figure de l'opposition qui s'était imposée au Venezuela. Fervente anticommuniste, son lourd passé politique anti-chaviste – en 2002, elle prenait part au putsch avorté contre Hugo Chávez – la rend particulièrement hargneuse envers l'ancien et l'actuel président. Son filon : la re-démocratisation du pays et le retour des huit millions de migrants partis depuis 2014. Mais la libéralisation de l'économie – déjà bien entamée par Maduro depuis quelques années – reste sa marotte favorite.
« L'opposition que Machado prétend représenter est bien plus plurielle qu'elle »
« Le pouvoir maduriste l'a érigée en anti-héroïne de la révolution, alors mécaniquement, une partie du pays s'est agrippée à elle, affirme Fabrice. Quand le mot “socialisme” finit par rimer avec misère, répression, prison, torture ou exil, le capitalisme libéral “à l'occidentale” prend des airs de salut. » Mais, selon lui, « l'opposition que Machado prétend représenter est bien plus plurielle qu'elle ». Au vu des scores électoraux passés de Chávez-Maduro et des résultats actuels de l'opposition, le camp Machado bénéficie sans aucun doute de votes issus des rangs usés du chavisme. Quant à son tropisme pro-américain, il laisse sceptique jusque dans ses propres soutiens. Marga, une Vénézuélienne de la diaspora, résume ce malaise : « J'aime bien María Corina Machado parce qu'elle tient tête au pouvoir. J'ai voté pour son candidat à la dernière présidentielle2. Mais sa proximité avec les États-Unis et Trump me dérange. »
Le président américain l'a d'ailleurs bien compris. Dès le 3 janvier, cruel, il lâche : « C'est une femme très gentille, mais elle n'a pas de soutien interne et n'est pas respectée dans son pays. » Car au Venezuela, au-delà des sondages, le « respect » se jauge aussi du côté des hommes en armes. D'abord, les « colectivos » : ces groupes civils armés hérités des guérillas urbaines des années 1960-1980 sont des alliés historiques du chavisme. Ensuite, l'armée régulière : loyale au régime depuis que Chávez l'a replacée au cœur de l'État. Enfin, les guérillas colombiennes : implantées de part et d'autre de la frontière, elles sont les assurances vie assumées du pouvoir. Ces deux derniers acteurs contrôlent une partie des régions où se trouvent les mines et terres rares (or, coltan, cobalt, etc.) que Trump convoite avec gourmandise. « Le président américain sait qu'aucune de ces forces ne respecte Machado, analyse Fabrice. La propulser au pouvoir l'obligerait à garantir sa survie par un engagement militaire au sol. Mais sa base MAGA l'a élu sur une promesse de “paix”, contre l'enlisement dans des guerres sans fin. » Trump a donc besoin d'une figure à la fois prête à composer avec lui et capable de rallier les troupes sur place. Une figure du sérail peut-être ?
« Après le choc, le peuple s'est mobilisé pour soutenir Delcy Rodríguez et défendre la souveraineté du Venezuela ! » tient à souligner Rodrigo. La présidente par intérim et ancien bras droit de Maduro paraît en effet vouloir se poser en ultime rempart entre l'impérialisme américain et son pays. Pourtant, dès qu'on suit la piste du pétrole, son positionnement semble bien plus ambigu.
Au Venezuela, jusqu'à il y a peu, l'État détenait le monopole de la production des hydrocarbures, ainsi que l'a voulu la loi Chávez de 2001. Les entreprises étrangères restaient cantonnées à des contrats de service, tout au plus à des parts minoritaires dans des sociétés mixtes contrôlées par l'entreprise pétrolière publique (PDVSA). Mais en 2020, alors que la production est au plus bas et que les sanctions étatsuniennes font sentir leurs effets, Rodríguez pousse une nouvelle formule : « les contrats de participation productive ». « Cela permet qu'un partenaire privé finance et opère des projets pétroliers, puis se rémunère en récupérant une part de la production (jusqu'à 65 %). Sur le papier, ce ne sont pas des concessions, mais dans les faits, ça y ressemble fortement ! Et avec un flou juridique face à la loi de 2001 », résume Fabrice. Et quand c'est flou… Les investisseurs ne voient que le loup. Résultat : malgré les récentes injonctions de Trump à aller lui chercher l'or noir vénézuélien, les pétroliers américains traînent des pieds, de peur qu'un retournement politique ne vienne ressusciter la loi Chávez. Delcy Rodríguez s'est dès lors engagée à faire adopter une réforme destinée à lever les ambiguïtés et sécuriser ce type de contrat. A-t-elle vraiment le choix ? Difficile à trancher. Mais le rêve bolivarien, lui, semble bel et bien s'être noyé dans un puits de pétrole et de compromis.
* à sa demande le prénom a été modifié.
1 Après avoir dédié son prix Nobel de la paix à Trump, María Corina Machado lui remet en main propre la médaille lors d'une rencontre à la Maison Blanche le 15 janvier dernier.
2 Déclarée inéligible par le pouvoir, elle n'a pas pu se présenter aux présidentielles 2024. Elle a néanmoins marrainé un vieux diplomate du nom de Edmundo González Urrutia.
07.02.2026 à 00:30
Ô lord, on parcourt un livre verre de pif à portée de main, et voilà qu'au fil des pages on se surprend à regarder ledit verre d'un œil suspicieux. Ne serait-il pas un frein à nos velléités d'insurrection ? C'est en tout cas ce que pensaient pléthore de théoriciens anars de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Avec de solides arguments. Le point de départ du passionnant livre de Mathieu Léonard, Sobres pour la révolution. Cela peut sembler contre-intuitif. Voire rabat-joie. On (…)
- CQFD n°249 (février 2026) / BouquinÔ lord, on parcourt un livre verre de pif à portée de main, et voilà qu'au fil des pages on se surprend à regarder ledit verre d'un œil suspicieux. Ne serait-il pas un frein à nos velléités d'insurrection ? C'est en tout cas ce que pensaient pléthore de théoriciens anars de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Avec de solides arguments. Le point de départ du passionnant livre de Mathieu Léonard, Sobres pour la révolution.
Cela peut sembler contre-intuitif. Voire rabat-joie. On pensait que tout le monde rêvait de trinquer au champagne sur une barricade enflammée dans les jardins de l'Élysée. Eh bien non. Dans le passé tout du moins. Ce que montre Sobres pour la révolution – les anarchistes contre l'alcool (Nada, 2026), de l'ami et camarade CQFDien Mathieu Léonard.
Remontons le temps en titubant. Le XIXe siècle a vu l'alcoolisme exploser, avec des chiffres vertigineux : de 1830 à 1900, la consommation d'alcool annuelle est passée de 15 à 35 litres d'alcool pur par personne. Pour principaux soiffards, les classes populaires. Et les penseurs libertaires de faire un constat : la « pieuvre alcool » n'est plus seulement le « symptôme des maux sociaux » (exploitation par les patrons = refuge dans la boutanche), mais « cause profonde du frein à la marche vers la liberté », résume Mathieu Léonard. Jusqu'à l'anarchiste illégaliste Étienne Monier, membre de la bande à Bonnot, qui au moment de monter sur l'échafaud refuse le verre de rhum habituellement offert au condamné : « Je ne veux pas m'alcooliser ». « Prophylaxie ultime ! », s'exclame l'auteur.
Une tendance qui n'est pas du goût de tout le monde. Les discours portant sur « le déterminisme biologique » de l'alcoolisme ou relevant du camp néo-malthusien (pas de progéniture pour les adeptes de la picole) prennent vite du plomb dans l'aile. Il faut dire que la prohibition en terre ricaine, imposée par des ligues de vertu réacs, montre qu'interdire l'alcool ne fait que le rendre plus attirant – « Nulle part ailleurs on ne rencontre autant d'ivrognes que dans les villes acquises à la prohibition », souligne Emma Goldman, militante anarchiste russe. Dans le même temps, nombre d'anars s'insurgent face au mode de vie prôné : « [Les anarchistes individualistes] veulent l'ivresse, non point la tristesse de la vie », s'écrie Lucien Ernest Juin.
La Seconde Guerre mondiale et « l'extermination de groupes jugés inférieurs par la biopolitique nazie » mettent un point quasi final aux idéaux de lutte libertaire sobre. Hormis dans quelques territoires « libérés », à l'image du Chiapas néozapatiste où règne une « loi sèche » en partie propulsée par des femmes.
Morale de l'histoire : si libération de la bouteille il y a, ce sera en s'attaquant aux causes profondes de l'alcoolisme, à savoir l'exploitation de la main-d'œuvre sous la houlette du capitalisme vampire. Quant à ma propre conviction, elle est limpide : la révolution sera anisée ou ne sera pas. Avec modération…