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28.03.2026 à 00:30

L'heure des comptes

L'équipe de CQFD

‘A y est, le mois dernier, s'est terminée l'opération de sauvetage de CQFD. Licorne parmi les licornes, la levée de fond du canard a fait saliver jusque dans les start-up les plus prometteuses de la France de Macron. Quarante-mille-neuf-cent-cinquante-cinq-euros-virgule-zéro-deux-centimes. Oui, oui, tout ça que vous lui avez donné. Merci, merci et encore merci. Robinets en ivoire, carrelage en marbre et rideaux en velours, le local s'est fait une peau neuve, et le comité de rédaction s'est (…)

- CQFD n°250 (mars 2026)

Texte intégral (701 mots)

‘A y est, le mois dernier, s'est terminée l'opération de sauvetage de CQFD. Licorne parmi les licornes, la levée de fond du canard a fait saliver jusque dans les start-up les plus prometteuses de la France de Macron. Quarante-mille-neuf-cent-cinquante-cinq-euros-virgule-zéro-deux-centimes. Oui, oui, tout ça que vous lui avez donné. Merci, merci et encore merci. Robinets en ivoire, carrelage en marbre et rideaux en velours, le local s'est fait une peau neuve, et le comité de rédaction s'est payée une semaine à Megève.

Plus sérieusement : pour continuer de régler ses comptes, le chien rouge a payé ses dettes. Les factures, le loyer et les maigres salaires. Repoussé·es, les créancier·es rôdant aux abords de notre immeuble menaçant de nous péter les genoux pour défaut de paiement. Mais leur spectre nous hante toujours et pour les tenir à distance, Vé, notre grand manitou des lignes de comptes nous a fixé un objectif : avoir 200 abonnés supplémentaires d'ici la fin de l'année. C'est ce qu'il nous faut pour atteindre la stabilité financière. Chef oui chef, qu'on a répondu. Parce que 200 personnes c'est quoi ? À peine une teuf en petit comité ou un rassemblement sur le Vieux-Port un soir de semaine. C'est pas la mer à boire.

Pour être (un peu) plus connus, que des gens découvrent le journal, l'achètent, et pourquoi pas, allons, soyons fous, le lisent, nous sortons désormais plusieurs vidéos par mois sur les réseaux sociaux. Alors oui, vous allez vous dire que CQFD a bien changé en tentant de percer l'algorithme mondial du grand internet… Faut bien se sauver les miches ! Puis finalement, ça nous plaît un peu de tourner des petites séquences comme des stars du JT avec notre talentueux Paul vidéo ! Et pour ne pas sombrer totalement dans les affres du numérique et rester proche du peuple, on organise régulièrement des rencontres dans des librairies et autres lieux amis de Marseille. Masterclass sur masterclass pour CQFD. Entre deux cacahuètes et une pistache, on s'épanche jusqu'à plus soif sur nos sujets d'intérêts spécifiques, tout libéré·es que l'on est des diktats de la presse papier et de son maudit calibrage. Et comme nous sommes de grand·es bavard·es en quête de lumière et de gloire, on a aussi relancé une émission mensuelle de radio sur les ondes grésillantes de Radio Galère. Tous les deuxièmes lundis après le premier vendredi du mois (au début on avait pensé à se caler sur l'alignement de Mercure en rétrograde mais c'était trop simple à suivre). Pour faire simple, on bafouille quelques mots sur l'actualité dans un micro. L'émission s'appelle « Un lundi avec CQFD », allez l'écouter !

Bref : on cherche à élargir notre lectorat et notre réseau de diffusion. Du bar de quartier, au tiers lieu du coin qu'on adore détester, en passant par la Biocoop aux mangues séchées à 20 euros le kilo, on cherche des endroits qui peuvent nous prendre des abonnements et nous distribuer. Alors si dans ce travail de fourmi, vous avez une idée pour nous filer un coup de patte, on est preneur·euses. Et sinon, n'hésitez pas non plus à évangéliser votre entourage pour que les apôtres de demain prêchent la bonne parole de notre canard céleste. Nous, on a pris les paris avec Vé : à la fin de l'année, on les aura les 200 lecteurs de plus !

28.03.2026 à 00:30

A travers les yeux des dames de fraises

Jonas Schnyder

Avec la BD Dames de fraises, doigts de fée, la dessinatrice Annelise Verdier nous raconte le quotidien de violences et d'entraides des milliers de Marocaines qui, chaque saison, vont travailler dans la production de fraises dans le sud de l'Espagne. Poussée par la nécessité de nourrir son mari asthmatique et ses deux enfants, et voyant que les petits boulots au Maroc ne lui permettent pas de se projeter plus loin que le lendemain, Farida s'inscrit à l'Anapec pour tenter le coup de (…)

- CQFD n°250 (mars 2026) /

Texte intégral (514 mots)

Avec la BD Dames de fraises, doigts de fée, la dessinatrice Annelise Verdier nous raconte le quotidien de violences et d'entraides des milliers de Marocaines qui, chaque saison, vont travailler dans la production de fraises dans le sud de l'Espagne.

Poussée par la nécessité de nourrir son mari asthmatique et ses deux enfants, et voyant que les petits boulots au Maroc ne lui permettent pas de se projeter plus loin que le lendemain, Farida s'inscrit à l'Anapec1 pour tenter le coup de l'autre côté de la Méditerranée. Elle embarque sur un ferry direction les productions de fraises de la province de la Huelva, dans le sud de l'Espagne.

Sur place, les serres s'étalent à perte de vue, entrecoupées d'exploitations agricoles aux clôtures barbelées et de bidonvilles. Dès le premier jour, elle découvre la chaleur étouffante, le rythme effréné de la récolte, les nuages de pesticides, les violences (sociales, racistes, sexistes et sexuelles) et, surtout, le dénuement : aucun matériel de protection n'est fourni, l'eau vient souvent à manquer – « les fraises boivent avant les humains » – la nourriture s'achète… À plusieurs kilomètres de marche au milieu de terres dévastées par l'agro-industrie. Heureusement, la sororité, la débrouille et la résistance aident à la survie, et mettent à jour toute une exploitation organisée qui concerne « chaque année entre janvier et juin, environ 15 000 femmes […] venant souvent des zones rurales et marginalisées du Maroc profond ».

Pour réaliser Dames de fraises, doigts de fée (Alifbata, 2025), la dessinatrice Annelise Verdier s'est librement appuyée sur plusieurs recherches sur le sujet, en particulier celle de Chadia Arab2, qui, dans la préface, pose l'importance d'une œuvre qui donne enfin un visage aux « travailleuses marocaines, invisibles d'un monde globalisé, recrutées pour leurs mains agiles et leurs doigts de fée, mais aux voix étouffées ».

Jonas Schnyder

1 Agence nationale de promotion de l'emploi et des compétences, au Maroc.

2 Dames de fraises, doigts de fée. Les invisibles de la migration saisonnière marocaine en Espagne, En toutes lettres, 2018, rééditée en 2023.

21.03.2026 à 00:30

Fernando ou la voix des oiseaux

Mathis Lucas

Fernando R. sera jugé en mars pour une série d'incendies volontaires qui ont fait partir en fumée des voitures de la société Enedis et des antennes de téléphonie mobile et de télévision. L'accusé, qui risque jusqu'à dix ans de prison, se dit innocent, mais solidaire des personnes qui ont commis ces actes. « Police ! Police ! » 6 heures pétantes, à Val d'Issoire, petite commune située à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Limoges (Haute-Vienne). Des policiers cagoulés, arme au (…)

- CQFD n°250 (mars 2026) /

Texte intégral (1774 mots)

Fernando R. sera jugé en mars pour une série d'incendies volontaires qui ont fait partir en fumée des voitures de la société Enedis et des antennes de téléphonie mobile et de télévision. L'accusé, qui risque jusqu'à dix ans de prison, se dit innocent, mais solidaire des personnes qui ont commis ces actes.

« Police ! Police ! » 6 heures pétantes, à Val d'Issoire, petite commune située à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Limoges (Haute-Vienne). Des policiers cagoulés, arme au poing, fracturent la porte d'entrée et pénètrent en gueulant dans la maison de Fernando R. « Aussitôt, une partie de la troupe monte à la mezzanine, le reste se répand dans la maison, témoigne celui-ci. Je suis debout à côté de mon lit, complètement nu. » Un policier l'ayant rejoint s'assure tout de même qu'il n'a pas d'arme planquée quelque part – va savoir ! « Il tremble. Je lui dis : “tranquille, tranquille…” un mec armé d'un fusil d'assaut qui tremble devant toi, c'est toujours dangereux. »

Mais qu'est-ce qui a bien pu, ce 15 juin 2021, justifier un tel arsenal pour interpeller Fernando ? Cet artisan-plombier retraité n'a rien du grand criminel. Ce septuagénaire d'origine espagnole, ayant combattu le régime de Franco, est connu des services de renseignements français pour avoir été « autonomiste basque dans les années 1980 et pour ses contacts avec des milieux anarchistes », signale un procès-verbal de police judiciaire. N'empêche, la justice n'a jamais rien trouvé à lui reprocher.

Durant ses quatre jours de garde à vue, Fernando ne cessera de se dire innocent

Cette fois, il est soupçonné d'avoir, le 11 février 2020 à Limoges, foutu le feu à une petite dizaine de voitures de la société Enedis, sur fond de lutte contre le compteur communicant Linky. Puis d'avoir, le 11 janvier 2021 au village des Cars, à une vingtaine de kilomètres plus au sud, fait partir en fumée des antennes de téléphonie mobile, une antenne TDF (radio télévision) ainsi qu'une antenne à usage militaire. À chaque fois, le même dispositif incendiaire est utilisé, confectionné à partir de bougies et de bouteilles en plastique remplies d'essence. Et un même style de tags, accompagnés de cœurs réalisés à la peinture rouge, revendique chacune des deux actions : « Ni Linky ni nucléaire, on veut une retraite dorée » sur le premier site, « Ni Linky ni 5G, la voix du vent et les chants d'oiseaux » sur le second. Des ennemis des nouvelles technologies et du tout connecté ? Dans la startup nation, on ne rigole pas avec ce genre de choses : les services antiterroristes sont mobilisés, avec carte blanche et crédits illimités pour retrouver les dangereux coupables.

Enquête musclée

Pendant des mois, rien n'est refusé aux enquêteurs, qui s'en donnent à cœur joie : ils placent des téléphones sur écoute, géolocalisent des véhicules, font des repérages par hélicoptère, installent des micros dans des voitures et des habitations, épluchent les comptes en banque, les fichiers de la Sécu et des allocations familiales… Ils se procurent même auprès d'Enedis une liste de personnes ayant exprimé leur opposition au compteur Linky dans les quatre départements limitrophes – liste qui se révélera comporter plusieurs dizaines de milliers de noms !

« Je le comprends comme un cri au monde, pour attirer l'attention sur la situation de notre planète et de la société »

Le 15 juin 2021 au petit matin, au terme d'une action musclée et coordonnée simultanément sur six sites distincts, une dizaine de personnes sont finalement interpellées. Cinq sont placées en garde à vue et y resteront durant 96 heures, comme l'autorisent les lois antiterroristes. Durant ces quatre jours, Fernando ne cessera de se dire innocent. Ce n'est pourtant pas faute de l'avoir poussé à reconnaître sa culpabilité. Le 16 juin au soir, par exemple, l'officier de police judiciaire l'informe que tout l'incrimine : à cette heure, l'autre principale suspecte a reconnu les faits et affirme avoir agi à ses côtés. Des images de vidéosurveillance le font apparaître à proximité des lieux le jour des sabotages. Et son ADN a été retrouvé sur place, sur les deux sites. « Pour l'ensemble de ces faits, vous encourez une peine de réclusion criminelle supérieure à 10 ans. Vous avez 66 ans, vous rendez vous compte de l'âge que vous aurez lorsque vous aurez purgé une telle peine ? » lui lance-t-on.

Soutien sans participation

Si Fernando persiste – il est innocent –, il ne cache pas qu'il comprend, voire soutient « ceux qui ont fait ça ». « Je le comprends comme un cri au monde, pour attirer l'attention sur la situation de notre planète et de la société », dit-il lors d'un énième interrogatoire, à l'occasion duquel le suspect va transmettre quelques notions de base de la pensée technocritique et décroissante à l'officier de police judiciaire (OPJ) qui lui fait face… Lequel en a visiblement bien besoin. Petit florilège :

« L'OPJ : Ce genre d'installation [Linky, ndlr] permet aussi de prévenir les secours, d'aider les gens ?

– Fernando : Ce système consomme une quantité inimaginable d'énergie, que la planète ne pourra pas supporter longtemps. Il nous faut une décroissance énergétique, car sinon on va à notre perte.

– L'OPJ : Mais l'incendie d'un émetteur prive les gens de secours ?

– Fernando : Il crée une société tellement connectée que quand un truc ne marche pas, tout tombe en panne. […] Il faut changer les bases, et créer une société plus humaine.

– L'OPJ : Une deuxième antenne, située à proximité, sert aux télécommunications militaires. Et la troisième antenne est un relais de l'opérateur téléphonique Orange. Que pensez-vous de ces implantations d'antennes ?

– Fernando : Je pense que dans certains États, il n'y a pas d'armée, et ça se passe très bien. L'argent du budget militaire pourrait être utilisé pour des causes sociales. Quant à l'émetteur Orange, je m'en fous. »

Il y a aussi cette antenne de télévision, ravagée par les flammes, pile le jour où le ministre de l'Intérieur de l'époque, Gérard Darmanin, était en visite à Limoges. L'officier signale que cet équipement « est considéré par l'État comme un point d'intérêt vital car il permet la diffusion d'informations à tous les habitants, à des centaines de kilomètres à la ronde ». Un million de foyers auraient été privés de télé en raison de cet incendie. Pense-t-il aux personnes âgées vivant recluses et pour lesquelles le poste représente l'unique compagnie ? « Le problème de fond, c'est que ces gens sont tout seuls », lance le gardé à vue.

« Nous on veut pas du nucléaire, on veut pas de Linky, ni big data ni Big Brother, on veut une retraite dorée : le Smic à 10 briques, la retraite à 20 piges. »

Lors d'un dernier interrogatoire particulièrement long (quasiment cinq heures de parlote !), l'officier fait une dernière fois tout son possible pour arracher des aveux. Ce qui donne lieu à quelques moments savoureux, notamment lorsque le policier lui fait lecture d'un texte de revendication des sabotages de voitures Enedis : « Vous tuez les petits zoiseaux et les circaètes Jean-le-blanc. Nous on n'en veut pas de vos éoliennes industrielles big business, ni des mégas transformateurs ni des THT. Vous détruisez les arbres, les forêts, vous détruisez le monde, nous on veut pas du nucléaire, on veut pas de Linky, ni big data ni Big Brother, on veut une retraite dorée : le Smic à 10 briques, la retraite à 20 piges. » « Ces phrases évoquent-elles quelque chose pour vous ? » enchaîne-t-il. « Je trouve que c'est un peu poétique, c'est tout, apprécie Fernando. Sur le fond, ça rejoint un peu mes idées. Il y a beaucoup de gens qui pensent comme ça. »

Ne rien avouer, tout dire

Rien à faire, malgré presque 16 heures d'interrogatoire en quatre jours, face à un suspect tantôt taiseux tantôt affable, mais que les interrogateurs reconnaîtront eux-mêmes comme « correct, poli ». Fernando n'aura rien lâché. Ce dernier s'est néanmoins volontiers livré sur sa vision des catastrophes industrielles en cours : pollutions environnementales, nocivité des ondes électromagnétiques, contrôle de la population, orientation sociétale vers toujours plus d'individualisme… « Et nous le peuple, les citoyens, dans tout ça ? questionne-t-il dans un texte publié après sa sortie de garde à vue et sa mise en examen. On est tenaillé par la peur : “J'ai peur de perdre mon travail, mon logement, ma sécurité ; j'ai peur d'aller en prison !” […] En fait, on a peur de quoi ? Chacun d'entre nous va disparaître, c'est notre condition de mortel. Pas de problème, on se doit de vivre au mieux, le plus honnêtement possible et accepter notre fin. C'est certainement ça, être libre. L'unique peur qu'on devrait avoir c'est de laisser derrière nous, à nos enfants, un monde invivable. »

Les 19 et 20 mars, Fernando et l'autre principale suspecte de cette affaire seront jugés devant le tribunal correctionnel de Limoges – l'aspect prétendument « terroriste » du dossier n'a pas été retenu. Aujourd'hui âgé de 70 ans, il risque jusqu'à dix ans d'emprisonnement. « Après tout ça, quelle sera la suite ? Je n'en sais rien. Pour l'instant, je regarde de ma fenêtre le vol des grues qui partent vers le sud. »

Mathis Lucas

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