28.06.2026 à 19:23
Les morts de chaleur, les responsables politiques et le silence des médias.
28.06.2026 à 19:23
Les morts de chaleur, les responsables politiques et le silence des médias.
Des morts de chaleur s’accumulent dans les logements, au travail, aux urgences.
Le gouvernement organise l’impuissance, protège les propriétaires et les entreprises. Et les médias transforment cette faillite politique en bulletin météo.

Une hécatombe historique.
Hier, le SAMU de Paris signalait 109 morts en 24h, contre 7 par jour l’année dernière.
Vendredi, le SAMU du Nord indiquait une hausse de 78% des appels par rapport au 26 juin 2025. Précisant que contrairement à la canicule de 2003, ce sont des jeunes de 30 à 50 ans, sans antécédents, qui se retrouvent en réanimation.
Vendredi, toujours dans le Nord, un agent d’entretien de 33 ans est mort d’un arrêt cardio-respiratoire après un coup de chaleur sur son lieu de travail.
Le même jour, les urgences de Metz-Thionville communiquaient une hausse de 40% des appels vers le centre de régulation, et une hausse de 20% des passages aux urgences.
Vendredi encore, ce sont les pompes funèbres en Île-de-France qui nous apprennent que les chambres funéraires commencent à saturer. Parmi les témoignages rapportés, « Un Monsieur qui a fait un arrêt cardiaque sur son balcon, une femme retrouvée morte au sol avec un oreiller sous sa tête car elle cherchait un peu de fraîcheur… ».
Vendredi toujours, dans les Yvelines, une adolescente de 12 ans décède dans un appartement et son grand frère de 15 ans est retrouvé en hyperthermie.
Il faut donc se tourner vers les soignants urgentistes et vers les pompes funèbres pour être informés, sous forme de brèves, de l’hécatombe en cours.
Pendant que les morts ne sont même pas encore comptés, le gouvernement prolonge les soldes.
Pendant ce temps, Farandou, ministre du travail, déclarait : « On ne peut pas arrêter la France à partir de 30° », ou encore « Je pense qu’on peut se passer de boire de l’alcool ».
Macron, lui, plastronnait en disant qu’un « gros travail a été fait » face à la canicule. Et il renvoyait la responsabilité à la météo « On ne s’adapte pas à un pic qui n’a pas d’équivalent aujourd’hui en Europe ».
Le premier ministre Lecornu, lui, se félicitait que « beaucoup de chemin (…) a été quand même parcouru depuis 2003 » dans les EHPAD.
Barbut, la ministre de la Transition écologique, avouait l’abandon du sujet par son gouvernement, affirmant qu’il allait falloir « passer à un plan massif », puis ajoutant : « dans la situation actuelle, il est clair qu’on gère l’urgence ». Après 9 ans de mandats macronistes.
Rist, ministre de la Santé se contentait de nous dire de “Continuer à boire beaucoup d’eau, et à rester à l’abri pendant les heures chaudes”.
Geffray, ministre de l’Education nationale, annonçait le maintien du brevet, et renvoyait la responsabilité aux établissements, en envisageant des fermetures d’établissements ou des reports d’examen qu’en dernier recours.
Jeanbrun, Ministre de la Ville et du logement, suggérait « des petits changements d’usage », en suivant l’exemple des japonais, qui « enlèvent leurs cravates les jours de canicule ».
Bregeon, porte-parole du gouvernement, déclarait crânement que « les hôpitaux tiennent ».
Mais le gouvernement ne se contente pas de commenter son inaction. Il agit aussi pour dégrader les conditions de lutte contre les effets du changement climatique.
Le 3 juin dernier, au lendemain de la première canicule, le gouvernement réduisait de 20% le fonds vert (amputé de 162,5 millions d’euros), destiné à soutenir les collectivités territoriales dans leurs investissements au service de la transition écologique.
Au moment même où la canicule expose la violence des logements inhabitables, le gouvernement assouplit la responsabilité des propriétaires.
Le 24 juin, il présente en Conseil des ministres un projet de loi logement qui permettrait de remettre en location 700 000 passoires énergétiques contre une simple promesse de travaux des propriétaires. Dans le seul intérêt de ces propriétaires, il trafique les normes à la baisse pour faire sortir 850 000 autres logements du statut de passoire énergétique.
Et évidemment, il n’oublie pas de servir les intérêts des entreprises au passage, en annonçant le prolongement des soldes pour aider les commerces pénalisés par la canicule.
Il n’oublie pas non plus de renforcer la répression dans les quartiers ou chez les militants. Comme envoyer cinq véhicules de police à Clermont pour empêcher des enfants de se rafraîchir dans une piscine gonflable installée en bas de leur immeuble. Ou interdire Solidays et la Marche des fiertés à Paris.
Une catastrophe politique traitée comme un bulletin météo
Le 28 juin, alors que les alertes sur l’hécatombe commencent à circuler sur les réseaux sociaux, et tandis que la presse régionale en reste encore à des brèves non reliées entre elles, le journal de 8h de France Inter consacre une séquence de 4 mn 24 à la canicule à l’ouverture de son journal.
L’annonce de la séquence dans les titres parle d’air chaud qui fait suffoquer, d’adaptation des infrastructures, d’hôpitaux saturés et d’écoles sous tension. On se dit qu’on va peut-être parler des personnes qui souffrent du manque de moyens pour les services publics… Évidemment, on sera déçus.
On commence par 1mn23 de commentaire météo, pour annoncer, ouf, que c’est presque fini.
Et puis on fait 10 secondes pour rappeler que tout ça c’est la faute du changement climatique. Un peu comme on évoquerait une catastrophe naturelle et inéluctable.
La séquence santé, elle durera 16 secondes. Elle mérite d’être partagée in extenso :
« Les corps eux continuent de souffrir. Les effets de la canicule vont se ressentir encore plusieurs semaines. Notamment pour les maladies chroniques. Les autorités n’avancent pas encore de chiffre mais il y a un nombre de décès supérieur à la normale indique la Ministre de la santé Stéphanie Rist. »
Ensuite, un reportage de 1mn52 est consacré aux rails qui se dilatent, et ça met en panne les trains, alors qu’en Inde on n’a pas le même procédé de soudure, etc…
On enchaîne avec 54 secondes sur la « catastrophe » qui touche les petits commerces – c’est le seul moment de la séquence où l’on reconnaîtra une catastrophe – suivi de l’annonce du prolongement des soldes.
Et on termine par 13 secondes pour parler d’Europe, pour insister sur le fait que, finalement, c’est partout pareil. En sous-texte : ce n’est pas la faute de notre gouvernement.
La radio publique aura donc passé sous silence la réalité de l’hécatombe. La situation dans les hôpitaux, les EHPAD, les écoles. Le drame pour les personnes à la rue, pour les salarié.es qui font un boulot physique, parfois dehors sous le soleil. Le drame pour les personnes isolées, pour nos vieux, pour les personnes handicapées.
Elle aura lavé de tout soupçon la responsabilité du gouvernement qui a organisé l’impuissance de l’Etat traitant le sujet comme un phénomène météo dont les principales conséquences sur les infrastructures ferroviaires. Et se contentant de lire les 2 lignes du communiqué de presse du Ministère de la santé.
Avant de préparer le terrain à une possible propagande publique sur les morts « de maladies chroniques » et pas de la chaleur (souvenirs du négationnisme des morts du COVID).
Et en bon média macroniste, elle aura fait pleurer dans les chaumières sur la seule chose qui a de la valeur pour le pouvoir : le fric qui fait du fric. La seule préoccupation du gouvernement sera donc de « prendre soin » des bénéfices des entreprises. Nul doute qu’on annoncera bientôt des aides économiques aux patrons qui ont tant souffert de la canicule.
Et on continuera d’accumuler les morts sur les brancards dans les urgences. De scotcher les vitres cassées dans les hôpitaux et dans les écoles. De continuer à demander aux salarié.es de sacrifier leur vie pour ne pas arrêter l’économie.
***
Alors oui, la canicule tue.
Mais elle tue parce que les logements sont invivables, elle tue à cause de la pénibilité du travail, qui continue coûte que coûte. Elle tue quand les services publics sont à l’os, que l’Etat ne se sent même pas la responsabilité de compter les morts.
La canicule tue et tuera davantage encore tant que les responsables ne seront pas nommés. Et tant que les médias regarderont ailleurs.
28.06.2026 à 11:41
Aurillac, cas d’école de l’étouffement des libertés associatives.
À Aurillac, la tentative d’annulation d’un concert de solidarité avec Gaza dit beaucoup plus qu’un simple conflit local autour d’une salle municipale. Elle révèle la manière dont les libertés associatives sont aujourd’hui fragilisées par la pression administrative, financière et politique. Même invalidée par le tribunal, cette censure à bas bruit reste un signal d’alerte démocratique.
De la peur organisée à la liberté surveillée
Le pouvoir macroniste nous a progressivement habitués à la perte de nos droits fondamentaux.
Avec à chaque fois, la même tactique : effrayer la population par un langage de peur contre un « ennemi de l’intérieur » (terrorisme islamiste, djihadisme, salafisme, frérisme, islam politique, entrisme, séparatisme, barbus, voilés… bref « les musulmans »), transformer la peur en haine pour faire accepter un arsenal juridique qui détricote nos droits fondamentaux. À chaque fois, la même rengaine fallacieuse : « tu préfères ta liberté ou ta sécurité » ?
Parmi ces libertés, il y en a une essentielle, qui maille nos vies sociales, politiques et culturelles, c’est la liberté d’association. Une liberté reconnue par la loi 1901, et considérée comme un principe fondamental dans la Constitution française depuis 1971.
Comme pour toutes les autres libertés d’expression, cette liberté a fait l’objet d’attaques massives depuis une décennie.
Le mandat de François Hollande avait déjà instauré l’Etat d’urgence, le renforcement du pouvoir policier et administratif et la normalisation de mesures exceptionnelles attentatoires aux libertés associatives[i].
On se souvient alors des premières victimes de l’état d’urgence socialiste, et de ses mesures liberticides supposées nous protéger toutes et tous contre le terrorisme islamisme : 24 militants écologistes assignés à résidence avant la COP21, après perquisitions administratives à leurs domiciles[ii].
Ce que Hollande a initié, Macron l’a poursuivi en grand avec la loi séparatisme, qui a instauré une suspicion généralisée envers l’ensemble des associations. Concrètement, depuis cette loi, toute association financée par l’État ou une collectivité doit signer un « Contrat d’Engagement Républicain », qui l’engage – selon la formule consacrée – à respecter les « principes républicains ».
Et comme ces fameux principes républicains n’ont aucune définition juridique, leur respect par les associations est laissé à l’appréciation de l’administration.
Dit autrement, on a transformé une liberté constitutionnelle en autorisation accordée par une administration devenue police politique. Accordée… si la cause lui plaît. Et si tu demandes gentiment. Comme pour le droit de manifester.
Évidemment, cette nouvelle police politique peut compter sur la collaboration attentive de tous les élus réactionnaires du pays. Critiquer des politiques publiques ? Interdit. Interpeller des élus ou des administrations ? Sanctionné. La désobéissance civile ? Entravée. Recourir aux tribunaux contre l’État ou une collectivité ? Réprimé. Militer pour les droits des musulmans ? Pas républicain. Dénoncer le génocide des palestiniens ? Illégal.

Faire taire celles et ceux qui documentent la répression
Dans un premier rapport en 2020, l’Observatoire des libertés associatives exposait 100 cas de restrictions des libertés associatives[iii]. Dans un second rapport, « « Une nouvelle chasse aux sorcières » contre les associations — Enquête sur la répression des associations dans le cadre de la lutte contre l’islamisme »[iv] il documente une vingtaine de cas d’entrave politique et financière contre des associations auxquelles participent des personnes musulmanes.
Évidemment, il y en a bien plus sous les radars. Mais si même des mastodontes comme la Ligue de l’enseignement ou la Ligue des Droits de l’Homme sont réprimées alors qu’elles ont pignon sur rue, imagine le quotidien des collectifs qui agissent en proximité avec et pour la communauté musulmane…
Alors, pour que la répression devienne incontestable, il faut d’abord mettre à l’arrêt — voire aux arrêts — les empêcheurs de réprimer en rond.
Et c’est sans doute là l’un des effets les plus impressionnants, et les plus efficaces, de la politique fascisante de la Macronie : cibler en priorité celles et ceux qui alertent, documentent et défendent les droits des personnes attaquées. Faire taire les contre-pouvoirs, faire taire les défenseurs des personnes concernées, faire taire les antifascistes… pour installer durablement un système autoritaire.
Voilà pourquoi les moyens de répression du pouvoir se concentrent sur les collectifs et associations qui luttent contre l’islamophobie — Collectif contre l’islamophobie en France, Coordination contre le racisme et l’islamophobie… — contre le fascisme — Groupe antifasciste Lyon et environs, La Jeune Garde — et contre le génocide des Palestiniens — Comité Action Palestine, Collectif Palestine Vaincra, Urgence Palestine, Association France Palestine Solidarité.
Évidemment, les menaces et leurs effets ne se limitent pas là : ils touchent désormais l’ensemble de la société civile organisée.
Une recherche menée par un collectif autour de Julien Talpin a présenté les effets du Contrat Engagement Républicain, et ça fait froid dans le dos : après seulement trois ans de mise en œuvre de la mesure, 41% des associations citoyennes déclarent des formes d’auto-censure, et renonce ou réoriente une action pour anticiper une sanction. Pour l’ensemble des associations (et il y en a 1,5 million en France), c’est 27% qui s’autocensure[v].
La répression n’a pas seulement sanctionné des associations : elle a installé une menace diffuse, qui pousse une partie du monde associatif à renoncer lui-même à interpeller le pouvoir. Avec un discours très clair : stoppez votre critique et rentrez dans le rang si vous voulez continuer à être financés — et si vous ne voulez pas être dissous.
Cette logique produit désormais ses effets à l’échelle locale. Dans les collectivités, le soutien aux associations de défense des droits est de plus en plus conditionné à leur discrétion politique. Une question revient dans les conseils municipaux, départementaux ou régionaux : « Est-ce bien normal de soutenir une association qui fait de la politique ? »
Quand on sait que 30% des financements associatifs viennent des collectivités et qu’une association sur deux bénéficie d’une mise à disposition gratuite ou quasi-gratuite de locaux, cette question a un effet direct pour la démocratie : imposer par la pression financière une dépolitisation du monde associatif.


Aurillac, ou la censure locale à bas bruit
Tous ces ingrédients répressifs se retrouvent dans la tentative de la Mairie LR d’Aurillac d’empêcher l’organisation d’un concert de solidarité avec le peuple palestinien organisé par les collectifs Cantal Palestine Solidarité et Blouses Blanches pour Gaza 15, comme l’ont dénoncé les organisateurs dans leur communiqué de presse. La tentative a finalement échoué : saisis en urgence, les juges du tribunal administratif de Clermont-Ferrand ont donné gain de cause aux organisateurs[vi]. Mais cette victoire juridique ne retire rien au fond de l’affaire. Elle montre au contraire qu’il a fallu passer par le tribunal pour faire respecter une liberté qui n’aurait jamais dû être entravée.
La méthode se veut subtile : annuler deux jours avant l’événement la mise à disposition de la salle. Bien plus efficace que de refuser la mise à disposition dès le départ, l’annulation en dernière minute visait à empêcher les organisateurs de se replier vers un second lieu.
Le motif invoqué, « neutralité institutionnelle », est une injonction à la dépolitisation des associations, dont les mairies de droite et d’extrême-droite rêveraient qu’elles se transforment toutes en clubs de bridge, en ateliers de karaoké, ou en organes de promotion du terroir, si possible avec beaucoup de cochonaille dedans.
Évidemment, cette dépolitisation n’est qu’un trompe-l’œil, et cette répression par le bas cible bien une lutte en particulier : le soutien au peuple palestinien et la dénonciation du génocide perpétré par l’État et la société israéliens.
Cet événement n’est pas isolé. Et il n’est pas anodin, parce que beaucoup moins visible qu’une décision de préfecture ou de conseil des ministres prise à grand renfort de médiatisation.
Ici, ce qui a tenté de se jouer, c’est la censure à bas bruit de la démocratie associative et des mouvements de solidarité qui s’expriment localement. Que cette censure ait été stoppée par le tribunal est une bonne nouvelle. Mais cela ne change rien au mécanisme : une décision municipale peut produire un effet d’intimidation immédiat, désorganiser un événement, épuiser les collectifs, et déplacer sur eux la charge de défendre en urgence leurs libertés.
C’est la raison pour laquelle nous devons relayer massivement chacune de ces actions de répression politique. Faisons circuler le communiqué de presse. Et faisons aussi circuler les victoires obtenues contre ces interdictions : elles rappellent que ces entraves ne sont ni normales, ni incontestables, ni inéluctables.
Soyons solidaires de la résistance des collectifs et associations au génocide des Palestiniens, qui est, aussi, une conséquence de la fascisation de la société française !
[i] https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2016/12/france-renewal-of-state-of-emergency-risks-normalizing-exceptional-measures/
[ii] https://www.lemonde.fr/societe/article/2015/11/27/les-militants-de-la-cop21-cible-de-l-etat-d-urgence_4818885_3224.html
[iii] https://alinsky.fr/wp-content/uploads/2021/12/Rapport-Observatoire_Web.pdf
[iv] https://alinsky.fr/wp-content/uploads/2022/02/Rapport_Chasse-aux-Sorcières_2022_VF.pdf
[v] https://www.associations-citoyennes.net/wp-cac/wp-content/uploads/2025/07/2025Juin-Enquetequantitativelibertesassociatives.pdf
[vi] https://actu.fr/auvergne-rhone-alpes/aurillac_15014/soiree-pour-gaza-prive-de-salle-par-le-maire-ce-collectif-obtient-gain-de-cause-devant-la-justice_64466941.html#google_vignette
22.06.2026 à 10:35
Le macronisme promettait le plein emploi, la prospérité et la modernisation du pays. Près de dix ans après les premières réformes d’Emmanuel Macron, le chômage demeure élevé, la pauvreté progresse et les inégalités se creusent. Dans le même temps, les milliardaires français n’ont jamais été aussi riches et les mouvements sociaux ont fait face à une répression d’une ampleur inédite depuis des décennies. Retour sur un bilan bien éloigné des promesses initiales.
Longtemps présenté comme le cœur du projet porté par Emmanuel Macron, le redressement économique de la France devait passer par une série de réformes destinées à relancer l’emploi, réduire durablement le chômage et renforcer l’attractivité du pays. Flexibilisation du marché du travail, réforme de l’assurance chômage, baisse de la fiscalité sur le capital, suppression de l’ISF sur les valeurs mobilières, réforme des retraites : pendant près d’une décennie, ces mesures ont été justifiées par une même promesse. Celle d’une économie plus dynamique dont les bénéfices finiraient par profiter à l’ensemble de la société.
Près de dix ans après l’arrivée à Bercy de l’ancien ministre de l’Économie, quel bilan peut-on tirer de cette politique ?
Selon les données de la DARES, la France comptait au premier trimestre 2026 environ 6,64 millions de demandeurs d’emploi inscrits à France Travail, catégories A à E confondues. Vingt ans plus tôt, en 2006, ce chiffre s’élevait à 4,32 millions.
Cette comparaison brute mérite d’être nuancée par l’évolution démographique. La population française est passée de 62,9 millions d’habitants en 2006 à 69,1 millions au 1er janvier 2026 selon l’Insee.
Rapporté à la population active, le taux de chômage atteint néanmoins 9,61 % au premier trimestre 2026. Un niveau proche de celui observé au deuxième trimestre 2014, période à partir de laquelle le chômage avait dépassé les 9 % sans véritablement redescendre sous ce seuil, à l’exception d’une parenthèse en 2023. En 2006, ce taux était de 6,87 %.
L’évolution apparaît également limitée lorsqu’on la rapporte aux différentes fonctions exercées par Emmanuel Macron :
Après dix années de flexibilisation du marché du travail, de réformes de l’assurance chômage et d’allègements consentis aux entreprises au nom de la compétitivité, la France demeure loin du plein emploi promis.
À cela s’ajoute un angle mort rarement évoqué dans les bilans gouvernementaux : celui des radiations administratives. France Travail procède à environ 55 000 radiations chaque mois, soit près de 600 000 par an. Sans remettre en cause leur légalité, ce phénomène nourrit les interrogations sur la manière dont sont produites les statistiques du chômage et sur le nombre réel de personnes durablement éloignées de l’emploi.
À l’échelle européenne, la France demeure légèrement en dessous de la moyenne de l’Union en matière de taux d’emploi.
En 2024, celui-ci atteignait 68,8 % en France contre 70,8 % dans l’Union européenne.
Après dix années de réformes présentées comme indispensables au retour du plein emploi, la France reste en retrait par rapport à la moyenne européenne. Les sacrifices demandés au monde du travail au nom de la compétitivité n’ont pas produit les résultats promis.
Les indicateurs sociaux montrent une progression continue du taux de pauvreté monétaire fixé à 60 % du revenu médian.
Selon les données Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA :
Autrement dit, après près de dix années de politiques justifiées au nom de l’emploi, de la croissance et de l’attractivité économique, la pauvreté n’a pas reculé. Elle a progressé.
Le principal argument mobilisé pour justifier les réformes successives du marché du travail était qu’elles finiraient par améliorer la situation de l’ensemble de la population. Les chiffres disponibles ne permettent pas de confirmer cette promesse.
Le niveau de vie annuel médian progresse néanmoins sur la période :
Cet indicateur signifie que la moitié de la population dispose d’un niveau de vie supérieur à ce montant et l’autre moitié inférieur.
Mais cette progression ne traduit pas une amélioration uniforme des conditions de vie.
L’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, est passé :
Le rapport interdécile D1/D9, qui compare les revenus des 10 % les plus riches à ceux des 10 % les plus pauvres, reste relativement stable autour de 3,5.
En revanche, les écarts entre les revenus les plus faibles et les plus élevés continuent de se creuser :
La question n’est donc pas celle de l’absence de richesse produite mais de sa répartition. Alors que davantage de ménages basculent dans la pauvreté et que le coût de la vie continue d’augmenter, les grandes fortunes françaises ont connu une croissance spectaculaire au cours de la décennie. Bernard Arnault est devenu l’un des hommes les plus riches du monde et les groupes du CAC 40 ont distribué des montants records à leurs actionnaires.
La promesse était que les avantages accordés au capital finiraient par bénéficier à l’ensemble de la société. Dix ans plus tard, les bénéficiaires de cette politique sont identifiables. Les perdants le sont également.
En 2023, le taux de pauvreté monétaire atteignait 16 % en France, soit un niveau proche de la moyenne de l’Union européenne.
La France se situe également à un niveau comparable à celui de l’Allemagne sur cet indicateur.
Ce constat relativise l’image d’une exception française en matière de protection sociale. Malgré l’importance de ses mécanismes redistributifs, le pays n’échappe pas aux dynamiques de précarisation observées dans une grande partie de l’Europe.
Les chiffres économiques ne racontent cependant qu’une partie de l’histoire.
Le macronisme s’est également caractérisé par un niveau de conflictualité sociale rarement atteint depuis plusieurs décennies. Du mouvement des Gilets jaunes à la mobilisation contre la réforme des retraites, en passant par les luttes hospitalières, étudiantes ou écologistes, la dernière décennie a été marquée par une succession de contestations massives auxquelles le pouvoir a répondu en privilégiant l’affrontement plutôt que la négociation.
Le mouvement des Gilets jaunes constitue à cet égard un tournant majeur. Né d’une hausse de la fiscalité sur les carburants touchant d’abord les ménages dépendants de leur véhicule pour travailler, il a révélé l’ampleur de la fracture sociale traversant le pays. La réponse du pouvoir ne fut pas une remise en cause de sa trajectoire économique mais une répression d’une ampleur inédite depuis plusieurs décennies.
Des milliers de personnes ont été blessées lors des manifestations, plusieurs ont subi des mutilations irréversibles et les méthodes de maintien de l’ordre françaises ont suscité des critiques répétées d’organisations nationales et internationales de défense des droits humains.
La réforme des retraites de 2023 a prolongé cette logique. Rejetée par une majorité de la population selon les enquêtes d’opinion, contestée pendant plusieurs mois dans la rue et combattue par l’ensemble des principales organisations syndicales, elle a finalement été imposée grâce à l’article 49.3.
Les principales réformes conduites sous les gouvernements Macron ont précisément concerné les mécanismes de protection du salariat : droit du travail, assurance chômage, retraites. À mesure que progressaient la pauvreté, les inégalités et certaines formes de précarité, les espaces permettant de contester collectivement cette évolution semblaient se réduire.
La question n’est donc pas seulement de savoir si les réformes ont produit les résultats annoncés. Elle est aussi de savoir quel prix démocratique a été payé pour les imposer.
Les soutiens d’Emmanuel Macron invoquent régulièrement la pandémie mondiale, l’inflation, la crise énergétique, le retour de la guerre sur le continent européen ou encore le ralentissement économique international pour expliquer les résultats obtenus.
Ces crises sont réelles. Mais après près de dix ans d’exercice du pouvoir, elles ne peuvent plus servir d’explication unique.
Le chômage de masse demeure, la pauvreté progresse, les inégalités se creusent et les protections collectives du monde du travail ont été affaiblies. Dans le même temps, les patrimoines des milliardaires atteignent des sommets historiques et les dividendes versés aux actionnaires battent record sur record.
Le macronisme s’est présenté comme une politique d’efficacité économique. Ses défenseurs affirment que ses bénéfices apparaîtront à long terme. Pourtant, après une décennie de réformes, les résultats observés ne peuvent plus être attribués aux seules circonstances. Ils constituent aussi le produit des choix effectués.
Pour des millions de travailleurs, de retraités, de chômeurs et de familles populaires, la décennie macroniste ne se mesure ni aux performances du CAC 40 ni aux classements internationaux sur l’attractivité économique. Elle se mesure à la dégradation de nombreux services publics, à la difficulté croissante de se loger, à l’allongement de la durée du travail, à l’incertitude face à l’emploi et à l’augmentation continue des dépenses contraintes.
Le prix du plein d’essence qui a déclenché la colère des Gilets jaunes était censé n’être qu’un épisode. Dix ans plus tard, il apparaît surtout comme l’un des symboles les plus précoces d’un divorce durable entre les promesses du macronisme et l’expérience quotidienne d’une grande partie de la population.