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REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

28.06.2026 à 16:48

Où en sont les luttes écologiques ?

Claude Vaillancourt

Depuis les grandes manifestations de 2019, la lutte pour l'environnement semble ralentir, ou connaître un important ressac. Avec la montée de l'extrême droite, l'application contestée de mesures environnementales et une certaine lassitude, l'environnement ne semble plus occuper une place aussi marquante. Mais est-ce vraiment le cas ?

Chose certaine, la planète continue de se réchauffer et les catastrophes naturelles s'accumulent… Et bien sûr, les grandes manifestations ne sont pas le seul mode de pression pour inciter les gouvernements et les populations à se lancer de façon plus significative dans la transition écologique. Mais si on les considère comme un important barème, il devient évident que celles qu'on a tenté de relancer après le grand sommeil des années de la covid-19 n'ont eu ni l'ampleur ni la couverture médiatique qu'elles auraient pourtant dû obtenir.

Le réchauffement climatique ne crée plus le même effet de stupeur, ses conséquences n'ont plus l'impact de la nouveauté. Il se développe au contraire une forme de résignation et de défaitisme devant les constats terrifiants du GIEC et des groupes environnementalistes. À force de les entendre sans réelles modifications, leurs propos ne parviennent plus à alarmer autant. Mais comment pourraient-ils se renouveler si la situation ne change pas ?

Le déni se renforce

La montée de l'extrême droite partout dans le monde devient un des principaux obstacles à la transition écologique. Ne reculant pas devant les raccourcis démagogiques, celle-ci parvient à faire croire que les politiques environnementales se retournent contre les citoyen·nes qu'elle prétend défendre. C'est au nom du peuple qu'elle s'oppose à la taxe sur le carbone au Canada, aux éoliennes en France, et qu'elle soutient l'exploitation sans limites des hydrocarbures aux États-Unis.

Quitte à mentir effrontément, comme Pierre Poilievre, lorsqu'il prétend que la taxe sur le carbone affame la population, alors que grâce à une ristourne, elle donne plus d'argent qu'elle en prend pour huit Canadiens sur dix, selon le directeur parlementaire du budget. Le populisme de droite est parvenu à faire de la protection de l'environnement un épouvantail lui permettant d'attirer les votes. Un enjeu que la droite cherche à rendre impopulaire, si bien que les partis centristes et libéraux cherchent à l'éviter, comme on l'a constaté lors du débat présidentiel entre Donald Trump et Kamala Harris, où la question climatique a été à peine abordée.

L'indifférence de nombreuses personnes provient aussi de l'illusion créée par l'adoption de certaines mesures présentées comme efficaces, mais qui, dans le fond, ne le sont pas. La population est rassurée : le gouvernement agit, même s'il est loin de le faire convenablement. Ainsi, le projet de loi 69 sur l'énergie (PL69), devant assurer « la gouvernance responsable des ressources énergétiques », ne propose aucune mesure de décarbonation et prévoit un large plan pour produire toujours plus d'électricité, peu importe les effets nuisibles sur l'environnement et les coûts élevés de cette transformation — qui seront par ailleurs absorbés par la population.

Parfois aussi, certaines bonnes mesures, prises ou présentées inconsidérément, déclenchent une réaction provoquant de véritables reculs. La taxe sur le carburant en France, décrétée par le gouvernement Macron, non progressive et suivant une importante baisse d'impôt pour les riches, a déclenché la juste indignation des Gilets jaunes. Devant cette réaction très forte, l'écofiscalité, même responsable et bien modulée, est devenue sulfureuse pour plusieurs gouvernements. Au Québec, la présentation maladroite de Québec solidaire de sa taxe sur les voitures polluantes a écarté toute idée de bonus-malus sur l'achat d'autos, visant à récompenser les bonnes pratiques et pénaliser les mauvaises. Devant des échecs de ce type, le risque de l'impopularité de nombreuses mesures pro-environnementales rend craintives les personnes exerçant le pouvoir. Les politiques environnementales deviennent risquées pour elles.

Les pressions constantes des lobbys industriels auprès des gouvernements et de l'opinion publique créent une importante stagnation, quand il ne s'agit pas de reculs. Ces pressions se font sentir à tous les niveaux de gouvernement : dans le monde par des délégations importantes de représentant·es des compagnies d'hydrocarbures dans les conférences sur le climat ; par des rencontres très nombreuses avec des élu·es et fonctionnaires auprès du gouvernement fédéral tel que le révèle le registre des lobbyistes ; dans les audiences de la commission parlementaire sur le projet de loi sur l'énergie au Québec (PL69) où les grandes entreprises privées sont fortement majoritaires.

Un mouvement en pleine évolution

Si les grandes manifestations sont toujours nécessaires pour convaincre les personnes d'agir plus fermement en faveur de la transition écologique, il existe plusieurs autres moyens d'atteindre ce but. Depuis plusieurs années, des progrès ont été accomplis en multipliant les initiatives de toutes sortes, pas toujours spectaculaires, mais efficaces chacune à leur manière.

Plusieurs municipalités font davantage leur part, notamment au Québec, où aux dernières élections, le mouvement citoyen Vire au vert a favorisé la victoire de plusieurs conseillers municipaux écologistes. Cela a permis des changements souvent très visibles, comme à Montréal : verdissement des rues, développement de pistes cyclables sécuritaires, réduction des places de stationnements, planification de quartiers écologiques (tout en se montrant incapable de bloquer des projets de promoteurs immobiliers allant à contresens comme Royalmount et Maestria).

Les groupes citoyens sont maintenant beaucoup mieux outillés pour mettre en branle la transition. Ils ont conçu leurs propres documents décrivant précisément les pistes à suivre (les Chantiers de la Déclaration d'urgence climatique, les 101 idées pour le climat du Pacte pour la transition et la volumineuse Feuille de route du Front commun pour la transition énergétique). Ces connaissances acquises permettent de mieux réagir devant les initiatives gouvernementales défavorables à l'environnement même si des coups de force comme l'installation de Northvolt ou le PL69 restent difficiles à contrer.

De nombreuses initiatives citoyennes ont été mises en place, visant à encadrer la transition écologique à une échelle locale par une série d'initiatives variées. Les Collectivités ZéN (zéro émission nette), déployées dans huit régions et municipalités du Québec, ou le projet de Transition juste en milieu de travail ne sont que deux exemples parmi une constellation d'initiatives dans les villes et les régions, portées par des citoyen·nes mobilisé·es en grand nombre pour protéger l'environnement. Leur travail, souvent dans l'ombre, crée de véritables transformations.

D'autres choisissent de combattre l'inertie des gouvernements et d'une partie de la population en renouant avec les actions et discours radicaux, avec la remise en cause d'un capitalisme à bout de souffle. Les 11 brefs essais pour la justice climatique, sous la direction de Zoyanne Côté et Sandrine Giérula1, reflètent bien la réaction de jeunes autrices indignées, décidées à nourrir leurs actions de leur colère comme le disent les directrices de l'ouvrage :

« “ Amour et rage ”, “ Résister et fleurir ”. Ces slogans nous rappellent qu'une part de nous doit s'opposer à ce qui est érigé pour que l'autre puisse faire germer la suite. Résister par amour. Fleurir par rage. Il faut oser le dire et s'activer : nous devons détruire notre système économique ; notre société impérialiste doit s'effondrer. Cela ne veut pas dire que nous sombrerons avec elle. Ayons de l'ambition révolutionnaire. »

Le mouvement Extinction Rebellion, fondé en 2018, se distingue toujours par de spectaculaires actions dérangeantes. Dans son sillon, plusieurs groupes reprennent des tactiques semblables, comme Rage climatique et Dernière génération, ce dernier groupe ayant notamment barré l'accès à un débarcadère de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau en pleine période des vacances l'été dernier. L'inaction climatique risque de multiplier ce genre d'interventions qui seront de plus en plus facilement justifiées.

Les luttes environnementales se déclinent donc aujourd'hui, encore plus qu'auparavant, dans un large prisme d'approches. Peut-être est-il plus difficile d'en faire un portrait global et de déterminer avec conviction si elles progressent ou si elles stagnent. Chose certaine : les gouvernements et les individus en position de pouvoir n'en font toujours pas assez et sont les vrais responsables des insuffisantes avancées en matière de protection de l'environnement. D'où la nécessité de continuer à exercer toujours plus de pression sur eux.

Illustration : Elisabeth Doyon


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28.06.2026 à 16:42

De quoi Doomer est-il le nom ?

Antoine Morin-Racine

Un défaitisme malsain toucherait le mouvement écologiste contemporain. Selon un nombre croissant de commentateurs, le doomism, doomerism ou « catastrophisme », serait le nouveau danger qui guette l'écologie. Sous couvert de combattre l'inaction et une nouvelle forme de déni, on confond pourtant perte de foi envers le capitalisme et enthousiasme pour la fin du monde.

Dans de nombreux textes relayés par les grands médias occidentaux, on harangue la société civile pour la convaincre que son désespoir croissant face à la catastrophe climatique n'est pas fondé. On nous dit que la stratégie des petits pas que le capitalisme vert nous propose devrait nous donner des raisons d'être optimistes et que nous devrions taire notre accablement face aux échecs toujours plus nombreux de nos décideur·euses car celui-ci serait porteur d'apathie et d'inaction.

Il peut sembler inconvenant de faire la critique d'une position qui entend « redonner espoir » mais en y regardant de plus près, on découvre que ce discours sur le « catastrophisme », bien en vogue depuis les dernières années, émane d'un segment très particulier de l'écologie occidentale. Ce à quoi il entend faire barrage est beaucoup plus complexe que le simple désespoir.

À la rescousse du capitalisme vert

Il est difficile de ne pas voir une forme de panique morale dans les formulations des journalistes et des chroniqueur·euses qui s'affolent à propos des « prophètes de malheur » sur internet. Les doomers seraient partout. À en croire certain·es, ils et elles mettraient en péril notre avenir collectif et même nos enfants par leur pessimisme contagieux. Or, à la question « Mais qui sont donc ces doomers ? », la réponse reste toujours assez nébuleuse.

Les doomers feraient partie de ces nouveaux négationnistes qui acceptent enfin la réalité des changements climatiques, mais qui refusent les solutions pour y remédier. L'accusation collerait également aux collapsologues de tout acabit, et aux analystes parfois partisan·nes des théories de l'effondrement (dont le défaitisme n'est pourtant pas toujours aussi clair qu'il n'y paraît. Pire, la génération Z au grand complet en souffrirait également, si bien qu'elle risquerait d'arrêter de militer. On évoque parfois même des partisan·nes de la décroissance qui adopteraient ce même ton !

Ces amalgames qui tendent à présenter ces discours comme irrationnels et désespérément défaitistes n'ont rien d'anodins, et possèdent un caractère dépolitisant. Comme dans nombre de cas de panique morale, cet affolement à propos de l'influence des doomers a pour but de protéger un certain point de vue hégémonique.

Le discours sur le catastrophisme et ses confusions peut être vu comme une réponse plutôt désordonnée à la perte de confiance croissante envers les institutions censées mener la transition. Ce qui se présente comme un simple appel au réalisme et à l'optimisme tend en fait à protéger une certaine interprétation de l'écologie politique. Il traduit aussi une ferme aversion à l'idée que certain·es soit désillusionné·es face à la situation.

Écomodernisme et statut quo

Dans la myriade d'articles et de chroniques qui font écho à ce discours anti-catastrophiste, on cite à profusion Hannah Ritchie, statisticienne environnementale dédiée à la cause de l'anti-catastrophisme, dont les propos sont d'ailleurs repris avec enthousiasme par Bill Gates.

Pour elle, nous avons de nombreuses raisons d'être optimistes. Le coût des énergies vertes serait en train de diminuer drastiquement, tout comme le nombre de victimes de catastrophes naturelles. Surtout, nous nous dirigerions vers un « découplage de l'économie », soit une situation où les avancées technologiques (comme la géo-ingénierie et la capture carbone) permettraient à nos économies de continuer à croître sans affecter l'environnement. Cet idéal d'un capitalisme vert est l'apanage d'une certaine faction de l'écologie politique qu'on appelle « l'écomodernisme ». [1] Depuis sa naissance, ses partisan·nes s'évertuent à discréditer les autres approches qui remettent plus profondément en cause le rôle de la croissance et du capitalisme dans la crise climatique.

Il ne s'agit pas de dire que chaque article qui parle de catastrophisme fait partie d'un grand plan écomoderniste orchestré pour faire taire des voix écologistes dissidentes, ni même de dire que la critique du catastrophisme est inutile. Il va évidemment de soi que l'inaction n'est pas bénéfique au mouvement écologiste, et que le défaitisme est un enjeu réel au sein du mouvement. Néanmoins, il est nécessaire de mettre en garde contre l'utilisation outrancière de cette accusation, car celle-ci cache souvent, sous le couvert du « réalisme » et de la « lutte à l'apathie », une tentative subtile de protéger les institutions et systèmes actuels.

Éloge du pessimisme

Sous une vidéo dans laquelle apparaît Hannah Ritchie, les commentaires se ressemblent un peu tous. L'un d'entre eux, ovationné par 3400 mentions « J'aime », déclare : « Je ne suis pas fataliste parce que ces problèmes sont irrémédiables. Je suis fataliste parce que nos dirigeant·es refusent d'y remédier et parce que nous sommes impuissant·es à les obliger de prendre actions » [2].

Partout on désespère. Non pas parce qu'il n'y a plus rien à faire, mais bien parce que ce qui devrait être fait est ignoré par celles et ceux qui ont le pouvoir de changer quelque chose. Nous ne sommes pas résigné·es autant que nous sommes en colère, et le pessimisme qui nait de notre hargne ne nous condamne pas forcément à l'inaction, précisément parce que celui-ci n'est jamais loin de se transformer en révolte.

Ainsi ce n'est pas sur celles et ceux qui succombent au défaitisme devant un monde qui refuse de les écouter qu'il faut mettre le blâme du « fléau » catastrophiste. Il faut plutôt le reporter sur les décideur·euses condescendant·es qui font mine d'être préoccupé·es par l'environnement tout en refusant d'agir efficacement devant la gravité de la crise.

Pour paraphraser une citation déjà trop entendue [3], la conclusion désolante de toute cette affaire semble être qu'il est encore aujourd'hui plus facile d'assumer que l'on n'a plus foi en le monde, que de réaliser que l'on n'a plus foi en le capitalisme.


[1] « I don't feel doomed because these problems are unsolvable. I feel doomed because the people in charge refuse to solve them and people are disenfranchised and powerless to hold the people in charge accountable. », commentaire par @Elleh42 sur « What the news won't tell you about climate change | Hannah Ritchie, PhD » par Big Think. En ligne : www.youtube.com/watch ?v=3XNQFqUwCnU&t=267s

[2] Charlier, Dorothée, et Florian Fizaine. « Decoupling gross domestic product and consumption of raw materials : A macro-panel analysis ». Sustainable Production and Consumption 36 (1 mars 2023) : 194-206. doi.org/10.1016/j.spc.2022.12.020.

[3] Mark Fisher, Capitalist realism : Is there really no alternative ?, Zero Books, Londres, 2010, Ch.1.

Antoine Morin-Racine est journaliste et étudiant à la maîtrise en sociologie à l'Université Laval.

Illustration : Elisabeth Doyon


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28.06.2026 à 16:25

Portraits de familles dans l'histoire du Québec

Denyse Baillargeon

Qu'est-ce que la famille ? Comment se caractérisaient les familles du passé et comment se comparent-elles à celles du présent ? La famille a-t-elle à ce point changé ? Ces questions et bien d'autres encore continuent de nous interpeller, comme elles ont interpellé nos ancêtres, et aussi les sociologues, les démographes et les historiens et historiennes. Petit tour d'horizon sur l'histoire de la famille au Québec qui nous apprend que la pluralité des formes que peut prendre la famille ne date pas d'hier.

La famille, institution centrale à toute société, est aussi au cœur de l'expérience humaine, ce qui explique que l'on s'en préoccupe autant. Aujourd'hui associée à la sphère privée et au domaine de l'intime, la famille a de tout temps fait l'objet de règles religieuses, juridiques ou culturelles qui cherchaient à en dessiner les contours et à en façonner toutes les dimensions. Quitte à déplorer une « crise » de la famille quand les réalités familiales ne s'accordaient plus aux normes prescrites, ce qui est arrivé souvent au cours de l'histoire du Québec.

La multiplicité des modèles familiaux, d'hier à aujourd'hui

Il peut nous sembler que le portrait des familles actuelles est plus diversifié que jamais, les familles nucléaires hétérosexuelles, celles composées d'un père, d'une mère et de leurs enfants généralement peu nombreux ne constituant désormais qu'un modèle familial parmi d'autres. Depuis les années 1970, en effet, on a assisté à une explosion du nombre des familles monoparentales, très majoritairement à chef féminin, en raison de la multiplication des séparations et des divorces, qui a conduit également à une forte augmentation des familles recomposées. Au tournant du XXIe siècle, on a aussi assisté à un accroissement du nombre des familles homoparentales, les conjoints et conjointes de ces familles pouvant, depuis 2002, contracter une union civile et même, depuis 2004, se marier. Plus récemment, le recours à la fécondation assistée et à la gestation pour autrui a aussi alimenté des revendications pour la reconnaissance de familles à trois parents, transformant encore une fois le portrait de la famille contemporaine.

Une telle multiplicité des modèles familiaux est certainement un phénomène caractéristique de notre époque, mais il ne faudrait pas croire que les familles d'autrefois étaient homogènes ni fort éloignées de certains de nos modèles actuels. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la famille nucléaire a toujours été le modèle dominant dans les sociétés occidentales préindustrielles, car si les vieux parents habitaient le plus souvent avec l'un de leurs enfants jusqu'à leur mort, formant ainsi une famille « souche » ou étendue, tous les membres de la fratrie n'avaient pas à assumer cette responsabilité et formaient donc des familles à deux générations plutôt que trois.

Il faut dire cependant que les « ménages », c'est-à-dire l'ensemble des personnes habitant sous un même toit, pouvaient être beaucoup plus complexes qu'aujourd'hui : au noyau familial venaient en effet s'ajouter des serviteurs et des servantes, voire même des esclaves à l'époque de la Nouvelle-France, ou encore des ouvriers agricoles dans les zones rurales et, dans les villes, de jeunes apprentis, pensionnaires ou chambreurs. Que ce soit pour de brèves périodes ou pour de longues années, toutes ces personnes cohabitaient dans des conditions qui favorisaient rarement l'intimité de chacun, sauf peut-être chez les élites qui bénéficiaient de plus grands espaces de vie. Vivre seul, comme c'est aujourd'hui le cas pour près de 20% de la population québécoise, aurait été impensable à l'époque, notamment en raison de la quantité de travail nécessaire pour assurer sa survie et de la division genrée des tâches quotidiennes qui déterminait de manière plutôt rigide lesquelles étaient dévolues à chacun des deux sexes.

La famille au gré des changements historiques

L'industrialisation et l'urbanisation qui l'a accompagnée ont bien sûr modifié la composition et la vie familiale, mais les changements ont été plus ou moins graduels selon les classes sociales. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, par exemple, il n'était pas rare que les familles ouvrières aient encore une demi-douzaine d'enfants, ou même plus, et qu'elles accueillent des pensionnaires, histoire d'arrondir les fins de mois, tout en hébergeant les grands-parents. C'est vraiment à partir de l'après-guerre que la famille nucléaire de deux à quatre enfants est devenue un idéal promu, désiré et atteint par le plus grand nombre.

Alors que dans les années 1920, l'Église s'était opposée au programme de pensions de vieillesse initié par le gouvernement fédéral sous prétexte que le bien-être des personnes âgées relevait de la responsabilité de leurs enfants, dans les années 1950, les psychologues, nouveaux experts autoproclamés de la famille, estimaient pour leur part que seul le repli sur le noyau familial pouvait garantir une vie conjugale épanouie et des rapports parents-enfants sains, c'est-à-dire moins autoritaires et sans interférences de la part de tiers. L'éducation plus libérale des enfants prônée par ces spécialistes exigeait par ailleurs des familles moins nombreuses, ce qu'a facilité le recours à des moyens de contraception comme le coït interrompu et les condoms, connus depuis longtemps, et la méthode Ogino-Knaus, tolérée par l'Église catholique et diffusée à partir des années 1930 dans les cours de préparation au mariage qu'elle patronnait. Avoir moins d'enfants était aussi un prérequis pour leur assurer un meilleur niveau d'éducation et donc un meilleur avenir, tout comme une famille plus restreinte permettait de participer à la société de consommation de masse alors en plein essor.

Cette société fordiste, fondée sur le couple pourvoyeur-ménagère, ne survivra cependant pas aux années 1960 et 1970. Pendant que l'étiolement de l'État-providence et la montée du néolibéralisme grugeaient les revenus des familles à pourvoyeur unique, la résurgence du féminisme contestait la domination masculine dans la famille et la société et encourageait l'autonomie des femmes, notamment sur le plan économique, si bien qu'en quelques décennies, les familles à deux pourvoyeurs sont devenues la nouvelle norme. Le plus souvent, au détriment des femmes qui encore maintenant assument une plus grande part des tâches ménagères et parentales et, surtout, de la charge mentale qui les accompagnent, tout en se retrouvant sur le marché de l'emploi.

Les familles monoparentales à l'époque préindustrielle

Les familles monoparentales n'étaient pas inconnues dans les villes préindustrielles. Dirigées la plupart du temps par les femmes, il s'agissait de veuves qui, elles aussi, devaient composer avec le double rôle de ménagère et de pourvoyeuse. Sauf pour une brève période à l'époque de la Nouvelle-France, les veuves trouvaient en effet plus difficilement à se remarier que les veufs. Ces derniers avaient en outre plus tendance que les veuves à confier leurs jeunes enfants à des parents ou même à des institutions s'ils ne trouvaient pas une nouvelle compagne, mais cette stratégie de survie était aussi utilisée par les veuves chargées de très jeunes enfants. Les longues heures de travail et les bas salaires féminins, de même que la lourdeur des tâches domestiques, rendaient en effet presque impossible la conciliation travail-famille à cette époque ; pour y arriver, il fallait que les enfants soient assez vieux pour apporter leur contribution au revenu familial et aux corvées ménagères.

C'est pourquoi les orphelinats étaient remplis de « faux » orphelins (jusqu'à 70%) c'est-à-dire de jeunes enfants « placés » là par leur père ou leur mère en attendant qu'ils soient assez vieux pour les reprendre et les mettre au travail. La « circulation » des orphelins à l'intérieur de la famille élargie était aussi un phénomène courant à l'époque, des enfants étant élevés, sur une base temporaire ou permanente, par des adultes apparentés à leur père ou leur mère décédée ou incapable de s'en occuper. Si, de nos jours, la plupart des adoptions se concrétisent à la suite de démarches formelles (et complexes) à l'échelle internationale, autrefois, c'étaient souvent les proches qui s'occupaient des enfants nécessitant une prise en charge, sans que cette substitution parentale soit nécessairement légitimée par la loi.

Divorces, séparations, couples illégitimes : le pouvoir de l'Église

Il est à toutes fins utiles impossible d'obtenir le divorce au Québec avant les années 1960 à moins de s'adresser au Parlement fédéral, une procédure longue, coûteuse et fermement condamnée par l'Église catholique, religion que pratiquait la majorité de la population québécoise d'alors. Seule la séparation « de corps et de biens » était reconnue par le Code civil et tolérée, dans les cas extrêmes, par les autorités religieuses, mais il faut noter qu'une séparation ne signifie pas que les liens sacrés du mariage soient rompus. Les personnes séparées ne pouvaient donc pas se remarier ; celles qui étaient divorcées le pouvaient, mais jusqu'à l'instauration du mariage civil, dans les années 1960, seuls les cultes protestants acceptaient de sanctionner ces unions. L'opprobre qui frappait les personnes séparées ou divorcées était tel que bien des femmes toléraient l'intolérable, la violence conjugale et domestique notamment, plutôt que de quitter leur conjoint. Il faut dire que les maigres salaires féminins ne leur permettaient pas de bien gagner leur vie, encore moins celle de leurs enfants, ce qui contribuait à les enfermer dans des unions délétères.

Malgré les difficultés économiques anticipées, ce sont néanmoins plus souvent les femmes qui quittaient leur conjoint que l'inverse, comme le montrent les procès en séparation de corps qui ont survécu. C'est d'ailleurs toujours le cas. Mais, si aujourd'hui divorces et séparations sont devenus des plus habituels, banals même puisqu'ils touchent une union sur deux, avant les années 1970, ils étaient le fait d'une minorité, honteuse de vivre une telle situation au point de le cacher. Des témoignages révèlent en effet que les femmes séparées préféraient se dire veuve plutôt que d'avouer au voisinage qu'elles ne vivaient plus avec leur mari. Plusieurs de ces « veuves » n'étaient d'ailleurs pas officiellement séparées, leur mari les ayant tout simplement abandonnées, sans prendre la peine de passer par les tribunaux pour sanctionner leur séparation. Le phénomène, bien avéré, demeure toutefois impossible à quantifier. De la même façon, les couples non mariés préféraient taire leur situation plutôt que d'être accusés de concubinage et ostracisés à cause de leur « péché ».

Quelques scandales ayant conduit à des procès témoignent aussi de l'existence de couples de femmes, dont certaines sont même parvenues à convoler en justes noces avant d'être démasquées. Tout comme les « fausses veuves » et les « concubins », ces unions homosexuelles, condamnées à la clandestinité par les autorités morales et civiles de l'époque, sont malheureusement, du fait même, très difficiles à identifier. Évaluer leur ampleur est donc illusoire, même si on peut présumer qu'il s'agit de cas plutôt anecdotiques.

La famille, à la fois institution sociale et champ des possibles

Depuis la fin du XXe siècle, il ne fait pas de doute que le portrait de la famille québécoise est devenu beaucoup plus composite. La libéralisation des mœurs, de même que les luttes sociales et politiques menées par les groupes féministes et homosexuels, gais et lesbiens, depuis les années 1960, sans compter les revendications récentes des personnes non binaires ou transgenres, ont toutes, chacune à leur manière, contribué à ouvrir le champ des possibles en ce qui concerne la conjugalité et la parentalité, entraînant du même coup une diversification des structures familiales.

Si aujourd'hui comme hier, la famille nucléaire est demeurée le modèle dominant, sinon majoritaire, il reste qu'on assiste depuis quelques décennies à une nette augmentation des modèles familiaux qui s'en distinguent et qui doivent souvent composer avec des défis de tous ordres, notamment sur les plans juridiques et culturels. Pour autant, force est de constater que la famille d'hier n'était pas non plus totalement homogène : à côté de la famille « souche », considérée à tort comme universelle, venait se greffer la famille nucléaire, la plus répandue, mais aussi des familles monoparentales et recomposées, résultat d'un veuvage ou même d'une séparation. Aujourd'hui comme hier, c'est donc à la pluralité des formes de la famille qu'il faut songer quand on tente d'en faire le portrait, cette institution sociale, cible de nombreuses prescriptions normatives, demeurant néanmoins malléable pour mieux s'adapter aux besoins de ses membres.

Denyse Baillargeon est professeure émérite au Département d'histoire de l'Université de Montréal.

Illustration : Natascha Hohmann


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