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28.04.2026 à 17:04

Visibiliser l’antiracisme en campagne

Annabelle Martella
« Partez d’ici. » Le cri fuse depuis le public : une spectatrice blanche invective une femme noire, seule sur la scène du théâtre municipal de Joigny (Yonne), une commune bourguignonne de 9 000 habitant·es […]

Texte intégral (2947 mots)

« Partez d’ici. » Le cri fuse depuis le public : une spectatrice blanche invective une femme noire, seule sur la scène du théâtre municipal de Joigny (Yonne), une commune bourguignonne de 9 000 habitant·es entourée d’exploitations agricoles.

 

À l’affiche, ce 5 décembre 2025 : Faut qu’ça sorte !, une conférence gesticulée dans laquelle Essé Messan, mère célibataire de 36 ans, retrace son parcours du Togo à Joigny. Elle y partage sa joie de découvrir les mouvements panafricains, lorsque, à 16 ans, elle quitte la ville pour terminer sa scolarité en région parisienne, « histoire de survivre ». Elle y raconte aussi son burn-out et son retour dans l’Yonne pour y élever sa fille. Du off du festival d’Avignon aux maisons de quartiers, la militante se produit dans toute la France depuis trois ans.

Alors qu’elle joue pour la première fois à domicile, Essé Messan transforme sa conférence en une tribune politique corrosive. Depuis la scène, son écharpe orange flamboyant sur ses habits noirs, elle interpelle l’élue municipale présente dans le public et projette une photographie du maire – socialiste – posant avec des masques béninois lors de la célébration du jumelage de Joigny avec la ville de Kilibo, au Bénin. « Une symbolique coloniale en total décalage, alors qu’actuellement le Bénin est dans un processus de récupération de ses œuvres spoliées par la France coloniale », commente quelques jours plus tard l’activiste afroféministe, ulcérée. « Moi, à côté, je suis souvent accusée de “racisme anti-Blancs” et mon collectif est régulièrement boycotté par la municipalité. »

Une femme noire portant une écharge orange parle sur scène. Elle tient un carnet et une plume dans les mains. A coté d'elle, des pancartes didactiques sur le racisme sont disposées sur scène.
Essé Messan, fondatrice du collectif antiraciste Les Voix éclairées, dénonce le racisme
en milieu rural lors de sa conférence gesticulée Faut qu’ça sorte ! à Joigny, le 5 décembre 2025.
Crédit : Lynn S.K. pour La Déferlante

C’est au moment où Essé Messan portait sur scène son plaidoyer qu’une spectatrice a proféré l’invective raciste. Comme un aveu, l’absence de réaction des élu·es résonne avec ce que la dizaine de membres du collectif Les Voix éclairées, fondé par Essé Messan en 2023, nomme « le racisme systémique de la municipalité ». Sollicitée, la mairie de Joigny a refusé de répondre à nos questions. Aux yeux d’Essé Messan, ces élu·es sont à l’image des nombreuses personnes blanches qui refusent de mettre en question le racisme qui façonne la société à leur avantage. En miroir se dessine l’isolement des militant·es antiracistes non blanc·hes dans cette ville pourtant administrée par la gauche, dans une région qui compte de nombreux bastions du Rassemblement national (RN). Le 9 juin 2025, à Montargis, ville située à soixante kilomètres de Joigny et dont je suis originaire, j’animais une table ronde sur les femmes et les minorités en ruralité lors d’un événement antifasciste. J’y ai rencontré Essé Messan et une militante de son collectif. Seules intervenantes non blanches, elles alertaient sur la charge raciale et l’isolement en milieu rural. Devant le public, Essé Messan soulignait que la lutte contre le racisme se cantonne trop souvent aux affrontements électoraux avec l’extrême droite alors que, un an auparavant, le calvaire quotidien de Divine Kinkela, aide-soignante et militante communiste noire de Montargis subissant le harcèlement raciste de ses voisin·es – jets d’excréments, crachats, insultes – avait été révélé par les équipes d’« Envoyé spécial ».

Le racisme en zone rurale, un angle mort statistique

Si nous savons, désormais, que 47 % des féminicides sont perpétrés en milieu rural alors que seul un tiers de la population française y vit, aucune statistique ne permet de mesurer si le racisme s’exprime ou se vit de manière plus forte en milieu rural : ni les sciences sociales ni les représentant·es politiques ne se sont – pour le moment – penché·es sur le sujet en France. À titre de comparaison, une enquête menée par des chercheur·euses de l’université de Leicester (Royaume-Uni) indique que, dans les campagnes britanniques, insultes et harcèlement racistes sont trop souvent tolérés, voire normalisés, dès l’école, et que les victimes, du fait de l’isolement, portent plainte moins fréquemment qu’en ville.

Aussi, rares sont les collectifs ruraux rassemblant une majorité de femmes non blanches pour combattre le racisme et le sexisme. Les Voix éclairées ont tenté de rompre avec cet impensé en publiant une tribune sur leur blog hébergé par Mediapart en 2025. Elles y exposent ce qu’elles considèrent comme les spécificités de l’expérience du racisme en milieu rural : l’« isolement social et culturel, renforcé par des services publics éloignés », l’« absence d’espaces inclusifs » et les « barrières à la mobilité et à l’entrepreneuriat, limitant l’accès à des opportunités équitables ».

Pour porter ces sujets, le collectif a, entre autres, mis en place en 2025 des ateliers d’éducation populaire auprès des jeunes de la Madeleine, un quartier prioritaire de la politique de la ville dans lequel les personnes non blanches sont surreprésentées, et où le taux de chômage atteint 31,8 % (contre 12 % sur l’ensemble de la commune) et le taux de pauvreté 57 %. Pour financer ce programme intitulé « Voie·x d’avenir », Essé Messan a obtenu 3 000 euros de subventions municipales, mais son collectif peine toujours à obtenir l’accès aux locaux municipaux.

Selon Judith Aynès, coordinatrice de la Convergence des possibles – une structure qui met en réseau des associations écologistes et sociales de la communauté de communes –, « la radicalité » d’Essé Messan « crispe » à la mairie. « Beaucoup d’élu·es se sentent agressé·es par ses dénonciations frontales », rapporte cette trentenaire blanche proche de la majorité municipale, qui déclare, elle, soutenir « complètement » le combat des Voix éclairées : « J’essaie de mettre à leur disposition des espaces, de leur ouvrir mon réseau et d’être à l’écoute de leurs critiques. »

« Les racistes se sentent en sécurité ici »

Le racisme façonne pourtant la vie des habitant·es non blanc·hes de Joigny. « Mes deux ados ont des amis noirs et arabes, mais presque aucun blanc », témoigne Elika*, femme noire d’une quarantaine d’années, membre des Voix éclairées. Naël, participant aux ateliers « Voie·x d’avenir », se souvient qu’au collège son frère et lui étaient surnommés « Tajine » et « Couscous ». Quant à Essé Messan, elle ne parvient pas à obtenir son permis, sésame pourtant indispensable dans un territoire où domicile, commerces, structures de santé et services publics peuvent être éloignés de plusieurs dizaines de kilomètres : « Tous les moniteurs d’auto-école m’ont fait des remarques racistes et sexistes. L’un d’eux m’a même dit : “Pour les Noir·es, les Arabes et les Turc·ques, c’est minimum 50 heures.” »

Un groupe de 5 personnes, deux femmes blanches, un homme maghrébin, une femme noire et un autre homme maghrébin, sont en réunion, assises sur des tables ou des chaises.
Des membres du collectif antiraciste Les Voix éclairées et Annabelle Martella, journaliste pour La Déferlante, lors d’une réunion du collectif à Joigny, le 7 décembre 2025.Crédit : Lynn S.K. pour La Déferlante

Être élu·e municipal·e n’empêche pas non plus de subir du racisme – au contraire. Né à Joigny en 1992, Abdelkarim Handichi a été élu en 2020 sur la liste du maire socialiste. Il est aujourd’hui écœuré par la banalisation du racisme dans sa ville. En 2021, alors qu’il tenait le bureau de vote du quartier de la Madeleine pour les élections départementales, il a été agressé par la candidate du RN, à qui cela a valu une condamnation pour menaces et injures racistes. « Et c’est de pire en pire, constate celui qui est aussi directeur d’un supermarché et président de l’Association culturelle des musulmans de Joigny. Les médias comme CNews se sont tellement acharnés sur nous que ça devient la norme. Je me fais insulter de “sale Arabe” dans la rue. » Que la population soit majoritairement blanche pèse dans la balance, explique l’élu : « Les racistes se sentent en sécurité ici. » En octobre 2019, au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté le député lepéniste de la circonscription, Julien Odoul, a agressé publiquement une femme musulmane en la sommant de retirer son foulard. Celle-ci a déposé plainte dans les jours qui ont suivi.

Isolement et contrôle social

Dans un tel climat, faire communauté pour affronter les violences implique de se confronter à des obstacles différents de ceux des centres urbains. Là où la densité de population est faible, le contrôle social est fort : distribuer un tract ou manifester se fait difficilement dans l’anonymat. Soutien des Voix éclairées sans être habitante de Joigny, Flam, 27 ans, autrice du podcast Nola à la campagne – dans lequel elle chronique sa vie de femme noire et queer dans un village de la Drôme –, se souvient que sa participation à la Pride de Valence, il y a quelques années, n’était pas passée inaperçue : « Des ami·es de ma sœur m’ont vue et l’ont immédiatement prévenue. »

« Quand on arrive en famille dans un lieu public, on nous regarde avec insistance, » témoigne Natacha Djedji, doctorante et consultante indépendante en sociologie de la race, qui a grandi dans un village champenois. Elle se souvient que sa mère lui rappelait de prendre sa carte d’identité lorsqu’elle allait se promener dans les vignes, « au cas où » la police la confonde avec une vendangeuse sans papiers. « Ce qui est, évidemment, arrivé », raille la chercheuse, qui vit désormais à Paris, mais qui a adhéré aux Voix éclairées pour soutenir leur combat. « Quand les voisin·es sont blanc·hes, notre parole est souvent disqualifiée. On nous dit qu’on est paranoïaque », ajoute-t-elle. La trentenaire décrit aussi une forte injonction à l’assimilation, comme un piège inéluctable : « Imposée à toutes les personnes racisées, la course à la respectabilité est encore plus forte en milieu rural. On apprend très tôt qu’il faut se faire discret·es pour espérer négocier une petite place. Enfant, pour être acceptée, j’ai développé de la négrophobie à mon égard. »

Organiser des événements antiracistes à Joigny relève, selon Les Voix éclairées, du parcours du combattant. « Certains lieux municipaux ou associatifs jettent nos tracts et refusent d’informer la population de nos actions », s’indignent Naël et Lucie, 24 et 25 ans. En 2021, avec l’accord de la mairie, un collectif écologiste a reconverti une ancienne caserne militaire en tiers-lieu, baptisé La Caserne bascule. Situé à deux minutes en voiture du quartier de la Madeleine, l’endroit peine à s’ouvrir aux initiatives des Voix éclairées. « Majoritairement Blanc·hes, ces militant·es portent des keffiehs, font de l’appropriation culturelle, mais ne s’intéressent pas à nos vécus », ironise Naël, qui se souvient que, « pour s’ouvrir aux habitant·es de la Madeleine », la structure a invité l’association Banlieue Climat, connue pour son engagement mêlant écologie et antiracisme. « Pourquoi aller chercher un collectif citadin alors que, nous, on vit ici ? », s’agace Essé Messan.

Mais pour Sylv, militant·e queer franco­algérien·ne investi·e dans l’écolieu, là encore, « la posture » de la fondatrice des Voix éclairées « crée des tensions, en interne » : des militant·es se sentent « attaqué·es personnellement ». À l’inverse, iel considère que ce collectif « fait bouger les choses et oblige à s’éduquer ». En septembre 2025, l’activiste a créé avec d’autres occupant·es un « espace antiraciste » à La Caserne bascule afin de travailler sur les biais racistes qui imprègnent les usager·es. Une initiative très insuffisante aux yeux d’Essé Messan, qui estime que La Caserne bascule « a pour stratégie de surfer sur une image inclusive ».

Le refus de la fuite et de l’assimilation

Lorsqu’il s’était lancé en politique, Abdelkarim Handichi pensait « changer les choses », convaincu que ses études supérieures et sa réussite sociale « montreraient une autre facette de l’immigration ». Mais, six ans plus tard et alors que le maire (socialiste) vient d’être reconduit, ce Jovinien a rendu son tablier d’élu et envisage de s’installer au Maroc. Vivre ailleurs, en ville ou à l’étranger, est aussi le rêve de Naël, de Flam, ou des enfants d’Elika.

« Imposée à toutes les personnes racisées, la course à la respectabilité est encore plus forte en milieu rural. »
Natacha Djedji, doctorante et consultante indépendante en sociologie de la race

Essé Messan, elle, refuse de partir à nouveau : « Joigny, c’est chez moi. Si des néoruraux peuvent profiter de la campagne, pourquoi ne le pourrais-je pas, alors que j’ai grandi ici ? » Pour aider les personnes racisées à rester, la jeune mère rêve d’ouvrir un lieu où les victimes de discriminations pourraient « se retrouver dans la joie, s’organiser mais, aussi, se reposer ». Elle voudrait que La Caserne bascule « partage ses privilèges » et donc, le lieu. Mais pour mener ces batailles, cette mère célibataire a renoncé à la respectabilité : « Nos réalités ne sont jamais prises au sérieux et, en plus, on devrait rester discrètes ? De toute façon, je suis perçue comme “la femme noire énervée”… Élu·es comme militant·es blanc·hes reçoivent mes critiques personnellement au lieu de s’interroger sur les manières de combattre collectivement le racisme qui structure notre société. »

Dans la boulangerie-café proche de la gare où je l’interviewe un matin de décembre, Essé Messan se retourne plusieurs fois, de peur d’être écoutée. Le coût du combat antiraciste est élevé pour les personnes non blanches en milieu rural, mais la militante a fait un choix : « Faire le jeu de l’assimilation finit par atteindre ta santé mentale, car tu renies des parts de toi-même et, au final, ça ne change rien. Alors autant être radicale. » Seule la sécurité de sa famille pourrait la freiner, dit celle pour qui « rester est un acte politique ».

* Le prénom a été modifié.

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