31.03.2026 à 15:23
31.03.2026 à 15:23
Il y a quelques mois, nous publiions Dix sports pour trouver l'ouverture du philosophe et pongiste Fred Bozzi. Si cet essai magistral a vocation à révolutionner la manière dont les sportifs appréhendent leurs gestes et ce qu'ils contiennent d'éminemment politique, force est de constater que Trump ne s'est pas encore résolu à annuler la prochaine coupe du monde de football et que quelques métropoles continuent de se disputer l'organisation des JO 2039. En attendant, le livre fait néanmoins des émules, cette semaine Jean-François Le Borgne qui propose un onzième exercice et une onzième discipline : la natation.
La plage a trouvé ses habitants de la saison. La température désormais chaude de cette fin de matinée du début du mois de juillet en fait un endroit particulièrement apprécié par ceux qui veulent goûter un peu de temps libre. Et le reflux saisonnier de l'activité économique s'observe effectivement, sur le littoral.
L'eau de la côte nord de Bretagne offre aussi un remède particulièrement revigorant à la langueur menaçante de cette journée qui pourrait être caniculaire. Les muscles du nageur se raidissent au contact de celle-ci, aussi fraîche que salée. Il sent ses vaisseaux sanguins se rétracter. Le temps de l'adaptation, l'eau lui semble hostile. Pourquoi s'arracher à l'agréable tiédeur des rayons solaires pour s'infliger ça ?
Du rivage, l'eau est pourtant très attirante. Elle libérerait de la pesanteur ce corps que la chaleur alanguit. En s'approchant, il la découvre translucide. Ses habitants, coquillages, crabes, crevettes et petits poissons, aiguisent une curiosité enfantine qui permet de se décentrer un peu pour anesthésier la sensation de froid, particulièrement aux extrémités. Progressivement, vient ce moment où le spectacle l'emporte sur l'inconfort du spectateur. Le corps du nageur a fait ce qu'il avait à faire, l'adrénaline aidant. Il ne reste qu'à finaliser l'ablution en immersion complète. Il faudra encore quelques instants pour que le déplacement du sable à l'eau n'apparaisse plus comme une absurdité.
Mais ne hâtons pas les choses. Si sa persévérance permet désormais au nageur la position horizontale, la nage est encore malaisée. Le froid comprime la cage thoracique qui n'a pas eu le temps d'augmenter son débit. Le souffle est court. Le rythme cardiaque est élevé, relativement au faible effort produit. Le coeur et les poumons doivent oxygéner des muscles raidis par des vaisseaux sanguins rétrécis. Les articulations aussi manquent d'amplitude, rendant les premiers mouvements natatoires courts et disgracieux. Le nageur se sent comme un lourd tronçon et ses bras sont des rames maniées maladroitement par un rameur trop faible pour leur poids. Dans ses souvenirs, il nageait mieux que cela. Mais patience, le corps sait ce qu'il a à faire, il suffit de lui laisser le temps.
Le nageur n'a rien à craindre. Il a dormi convenablement ces derniers jours. Il ne s'est pas fatigué outre mesure, et le petit déjeuner n'a que deux heures – il fut suffisamment copieux pour se prémunir de l'hypoglycémie, de l'hypothermie. La mer est calme, le courant négligeable pour l'instant. Il mobilise son cœur, ses os, ses muscles, ses articulations, à même une alternance de crawl et de dos crawlé utile pour soulager le souffle. Ils vont répondre. D'abord, un timide relâchement qui permet de tourner plus aisément le bras autour des épaules. Ensuite, le mouvement respiratoire s'amplifie. Respirer en trois temps devient confortable. Il est même possible d'augmenter un peu la fréquence.
Une rythmique se met en place. Maintenant, c'est une ample inspiration qui soulève le buste du nageur. Son coude s'élève d'autant plus dans les airs que le coude opposé s'enfonce avec fermeté sous l'eau, conférant un appui propulsif assuré. L'envol du coude se termine au-devant du nageur. Le relâchement permet alors l'amplitude. Simultanément, le bras opposé termine sa poussée. La main frôle la hanche, voire la cuisse, lorsque les jambes propulsent suffisamment pour soulager le bras dans cette poussée. Puis le bras qui vient de pousser s'élève à son tour et un nouveau cycle commence. Ce bras qui s'est contracté pour pousser doit maintenant se relâcher pour permettre un retour aérien plus ample et plus aisé. Un nageur en forme sait alterner ces phases de contraction et de relâchement.
La respiration aussi a sa cadence. Le nageur ne peut éternellement rester en inspiration, il risquerait de s'y noyer. Il doit donc expirer. Or si l'inspiration tend à le soulever, l'expiration produit une petite chute (lorsqu'on apprend à flotter, il faut inhiber les réflexes engendrés par l'impression de chute que l'on ressent lorsqu'on s'allonge dans l'eau). Le nageur sait qu'il ne faut pas lutter contre cette baisse de la ligne de flottaison. Il lui faut plutôt appuyer un peu plus, sur un ou deux battements des jambes, pour ne pas perdre trop de vitesse avant de regonfler ses poumons. L'exercice de la nage devient alors compatibilisation de tous ces rythmes : celui des bras, des jambes, du corps qui flotte et de l'état de vigueur du nageur. Voici ce dernier devenu « corps à l'effort ».
Mais si la mer le porte, le soulageant de la gravité, elle le freine aussi. Elle retient la vitesse qu'il crée et pourtant, c'est sur elle qu'il s'appuie pour se propulser. Elle est celle qui requiert son effort. Soudain, d'ailleurs, il prend conscience que c'est lui-même qui en vient, avec elle, à réclamer son propre effort. Loin du bord, il n'est plus porté par le confort que l'économie octroie à ses sujets – il n'est plus soulagé de lui-même. Et détaché du bord où sont amassés tant de gens, il sent qu'il échappe peu à peu à la massification ambiante – aux expériences uniformisées. En réalité, à même l'effort, il vit une expérience de pleine présence à soi. Sa solitude participe même à construire une singulière intériorité, et qu'il voudrait partager.
Cette intériorité ne signifie certes pas séparation d'avec l'extériorité. Son déplacement marin devient tout au contraire présence à la mer. En elle, d'ailleurs, point de chemin tracé. Il doit avancer comme il peut. Evidemment, il va vers cet îlot, là-bas, mais c'est à lui de trouver comment faire. A lui de gérer la flottaison et de la lier à des courants qui s'avèrent désormais un peu plus forts. Il construit son sillage à même son avancée. Et l'horizontal singulier échappe plus encore à la verticalité partagée de la massification.
Idem du point de vue du temps. Au cœur du cycle de nage, chaque position actuelle du membre en mouvement est autant l'expression des choix de placements antérieurs que la préparation des positions futures. Le temps devient donc adéquat, à la mesure de la nage et du nageur, dans sa physiologie et son histoire. Le nageur a l'impression de s'être approprié le temps autant que ce dernier l'exprime. Ceci ne pourrait s'écrire qu'avec une grammaire qui admettrait la stricte équivalence du sujet et de l'objet.
Sa liberté est ainsi le produit d'une tentative dérisoire et néanmoins joyeuse d'appropriation réciproque du monde et du nageur. Il nage sur la mer autant qu'il lui semble être nagé par la mer : du fait d'un ajustement constant, il y a une intimité entre les deux. Et ceci lui semble aller, du plus profond qu'il est possible, contre le désir compulsif de transformer la mer pour l'exploiter – de modeler le monde à son image.
Mais la profondeur de la mer diminue bientôt. L'îlot est atteint. L'objectif réalisé marque la fin d'une expérience spirituelle. C'est une déception. Et pourtant, ce qu'il vient de vivre ne pouvait être un objectif, sous peine de ne pas advenir : il fallait bien viser l'ilot, pour la vivre, cette expérience. Elle est le fruit d'une ouverture autant que d'une aventure – une disponibilité effective et une ouverture à sa survenue. Dans cette disposition, il pourra explorer l'îlot, ou le reste du monde, au plus profond.
Jean-François Le Borgne
31.03.2026 à 15:12
Les derniers mots de Francis Bacon par Laurent Jarfer
- 30 mars / Avec une grosse photo en haut, Littérature, 2
Prenons le risque d'ouvrir « Déposition », le nouvel opus de Laurent Jarfer, poète et fondateur de la revue Gruppen, en usant du double sens de son titre comme d'une chance dialectique.
On croise à l'intérieur de ce livre un carnaval de personnages qui n'en sont en vérité qu'à moitié acteurs, ayant tous existé ; or les voilà réunis dans une vertigineuse sarabande, convoqués plutôt, autour du corps alité de Francis Bacon, (« B. » dans le texte). Ce grand peintre de la viande, du cri, du silence de la carne qui crie. Viande, c'est ce que deviennent les corps passés au hasard nécessaire de son pinceau.
D'emblée, la situation est posée comme un théâtre fixe, respectant les trois règles de temps, de lieu et d'action : voici l'homme exténué par le processus de la mort, son travail, son agonie, et celui-ci revoit, en parlant, les scènes qui composèrent la mosaïque de son existence, à commencer par les scènes qui font de lui, Francis, le monstre de chair et de peinture devenu. Et, suprême effort de délicatesse, qui s'apprête à disparaître.
Dévoilons la nature du dispositif formel permettant de tenir, de tenir debout, d'aplomb, ce phénoménal projet dont l'exactitude documentaire n'est jamais prise en défaut, quoique se faisant habilement, heureusement, passer pour de la fiction.
On y opère une transmutation : la grossièreté des faits devient une féérie de paroles. Il fallait un montreur pour faire voir ce théâtre, une vie entière à défiler devant des yeux morts. Francis à l'agonie, qui déjà regarde depuis l'autre rive le néant promis. Ce choix n'a pas été confié à un narrateur, mais, on préférera dire, à un opérateur. Puisque tout s'enchaîne selon un agencement cinématographique, composé avec des cascades de détails, un rendu hyperréaliste des plans et des coupes qui s'enchaînent avec une virtuosité d'effets optiques, ayant pour résultat, dans l'esprit, d'allumer un cinéma vrai.
Serions-nous donc un peu flics pour recueillir le témoignage de Francis Bacon ?
De ses deux doigts tapant sur son clavier mental, serait-ce au lecteur de trouver de la cohérence dans une vie émiettée de coups ? Observera-t-on d'un œil moral, policé, les récits des turpitudes sublimes qui firent de Bacon un artiste de la défiguration ? Bien sûr que non.
Si quelque chose doit être déposé, c'est le sale petit secret intérieur, ce cri non poussé qui s'accommode trop bien du silence jusque sur la toile. Le questionnement qui hante et traverse le livre de Jarfer, le voici : qu'est-ce qui fait qu'on est un « monstre » ?
Encore un mot à double sens, « monstre », qui assemble sur lui les nuances du miracle et de l'effroi ; précisément, telle la question, la question d'une vie entière : comment accomplir ce miracle in extremis du « monstre devenu beau » (92).
Monstre, l'est-on intrinsèquement ? Dans le regard de l'autre ? Ou, plus sûrement, du fait de l'autre ? Toutes les actions d'une vie ne suffiront pas, certainement, à déposer contre les faiseurs de monstres. Au premier rang duquel on trouve le père.
Le père qui, très vite, prend le jeune Bacon en horreur lorsqu'il découvre chez lui le goût du travestissement et son attrait pour les corps masculins, y compris le sien. L'enfant est « sexuellement attiré » (30) par son père.
Proclamation du géniteur : « J'ai enfanté une saloperie de monstre » (19).
Voilà le dégoût primitif.
« L'humiliation ne s'efface pas » (28), il faudra donc « apprendre à l'aimer » (28). Le rejet prophétique accomplissant le monstre par inversion de l'amour dans la bouche même de l'être idéalisé. Cette condamnation comminatoire – saloperie de monstre – vient informer le pli que prendra toute une existence, celle-ci se trouvant condamnée à ne plus creuser alors que le même sillon.
Cette idée-là – que « son existence relevait de l'erreur », qu'on « le lui a fait sentir dès le départ » (28) – place une loupe sur sa vie, comme Bacon en placera sur les corps en peinture. Un grossissement du torve qui tord tout.
Au départ, il y a erreur : vous êtes l'erreur, l'aberration, l'horreur, et, en tant qu'erreur, vous devez disparaître, repartir au néant d'où vous n'auriez pas dû paraître. Ou alors, et ce sera le chemin de croix de petit Francis, puisque la peur est « le seul sentiment au sujet de l'enfance » (17), il faudra en rire. Épouser l'infamie pour revitaliser par l'excès sa vie. Enfin, de la dérision, faire un « moyen de survie » (17).
Réitérer l'image de soi très tôt perçue signifiera, pour Bacon, vouloir être encore « beaucoup plus monstrueux » (24).
Ce ferment en dépôt – déposé – dans le devenir de la peinture de Bacon, c'est la chair à vif sous le vêtement des peaux à peler. Ce qui s'émeut encore sous le masque pour retrouver, dans cette boucherie, le dégoût primaire qu'exprime le corps outragé : coulures, vomissures, torsions, giclures, cris, tout cela représenté dans une fixité de crucifixion.
Ces extases sont simplement « à la mesure des atrocités que j'ai connues » (24). Ceci permettant de comprendre, au passage, peut-être, pourquoi Bacon n'a peint, de son propre aveu, que des gens qui « ont beaucoup souffert » (27).
On n'est pas au commissariat. On dépose, mais non pour porter plainte.
Ce n'est pas une introspection psychologique qu'orchestre Jarfer. Au contraire, la psychologie en tant que processus de relecture rétroactif passe à la trappe. C'est la mise en lumière d'un tourment de la chair, dans la chair, l'obligeant à se retourner contre elle-même sous les traits de la difformité, de la défaite, de l'amour des coups, du corps brisé, de l'expérience de la boisson, de la drogue et de la baise, cherchant en toute chose ce qui « peut exciter » (60). Tout en étant, simultanément, « jamais assez dur avec soi-même » (34).
Comment fonder son corps dans la défaite ? Faut-il considérer, envers et contre tout, que déformer, soi, les autres, doit permettre de « faire apparaître des choses cachées » (92) ?
On dépose cette histoire devant le lecteur comme on réarticulerait le squelette des faits. On ne les articule même pas. On les monte, bout à bout, comme des rushs de cinéma. Le rendu en devient hypervisible. C'est toute la force de l'écriture de Jarfer, on le répète, de nous piéger dans son cinéma, nous, Bacon. Avec un objectif clair : « la rencontre de deux corps » (53) fusionnés en un même bloc mental.
Sans doute la croix comme possibilité de composition formelle et d'interruption de la continuité par les clous est-elle prétexte à « faire tomber joliment un corps » (19).
Encore faut-il savoir que Francis Bacon n'a jamais peint de Déposition.
C'est, peut-être, par hypothèse, ce qu'il aurait voulu. Car les corps tombés, roulés, détachés, piqués d'aiguilles, décarcassé, ou simplement assis au pied d'armatures filiformes, rappellent, de loin, la défaite de ce corps abandonné (par le Père) que l'on décroche après son supplice.
La déposition peut s'entendre comme le fait de déposer les armes, de rendre les apparences, d'expirer. Dialectiquement alors, la peinture agira contre cet élan bas, en contrecarrant la chute, en cherchant à restaurer la verticalité pour ne pas tomber au tombeau.
Pour saisir ce retournement, Jarfer a raison de revenir, d'insister sur cette figure centrale : le Pape innocent « somptueusement vêtu » (28) et qui ne figure qu'un cri. Ajoutant, par malice, « de joie » (28). Comme David Sylvester auparavant, on se demande ici s'il n'y a pas un transfert à opérer de Pape à papa. La réponse évasive de Bacon — « Eh bien, je n'y avais jamais pensé de cette façon ! » — élude plutôt le problème qu'elle n'y répond. Signe que le questionnement marque une touche.
Ce qui crie dans le tableau du Pape, c'est le sans-nom de l'abandon. Un père qui rejette son fils, le qualifiant de monstre, et le destine à la mort en lui retirant son secours.
Qu'est-ce qui crie encore par la bouche de ce Pape ?
Le tabou.
Cela qui ne peut se dire et en même temps qui réclame d'être libéré.
« Tu es né merde et tu retourneras à la merde » (15).
Cela pour quoi il faut déposer le père. Lui retirer ses attributs. Le descendre au tombeau. Le tuer d'un grand cri. A bas le faiseur de monstres ! Qui vous a réduit à être un « récipient » (76) universel de merde et de foutre.
Oui, « la vie est brutale » et « il faut en rendre compte » (70). Cela se fera en peinture, par la peinture, elle seule n'étant pas tenue d'« expliquer quoi que ce soit » (89).
/ Coupez /
Avec ce cri – coupez – l'auteur saucissonne son texte en tranches de viande, qui sont des tranches de vie, qui sont l'impossible somme de toutes les peaux à écorcher pour toucher le nerf sensible de l'existence de Francis Bacon. Il faut s'excorier, s'ôter le vernis, faire sauter les surfaces, forer la mémoire pour atteindre finalement la chair « seule chose vraiment vivante » (89).
Ce qui nous parle, à la fin, dans ce livre à la contemporanéité brutale, c'est la manière éminemment sensible (on la sent) dont « déposition » rime avec destitution : destitution de la généalogie, des goûts artistiques, des plaisirs hédonistes, afin de convertir la réalité en vision, en se confrontant au réel, à la souffrance infligée par le réel, à la fois « seul et en contact » (53).
On pourrait imaginer un communisme des chairs qui se lierait à la lisière de la timidité.
Ce serait extrapoler.
En refermant ces pages, on se demande vraiment d'où viennent ces images qui heurtent aux souvenirs et font naître des essaims de pensées fugaces.
La marque d'un grand livre, assurément.
Bernard Bourrit
31.03.2026 à 14:09
Sur Overshoot. Résister à l'idéologie du dépassement de Wim Carton & Andreas Malm
- 30 mars / Note de lecture, mouvement climat, Avec une grosse photo en haut, 2
La lecture de ce livre fait froid dans le dos, ce qui est quelque peu paradoxal si l'on songe qu'il traite du réchauffement de la planète. Elle est tout de même vivement recommandée par ces temps de « nouveau choc pétrolier » – dixit (mardi 24 mars, je crois) Roland Lescure, ministre français de l'Économie et des Finances, lequel déclarait pourtant il y a trois semaines, au début de l'agression israélo-américaine contre l'Iran, « on comprend que face à une hausse du prix du baril, on puisse avoir une hausse de quelques centimes du prix à la pompe ; mais à ce stade, c'est tout ». Ouiche. On en est à quelque cinquante centimes de plus par litre… Ça valait bien un « choc », s'pas ?
Dans un livre précédent [1] dont l'édition originale était parue chez Verso en 2017, Malm, pour caractériser la situation climatique, parlait de l'état de réchauffement. Dans celui dont je traite ici, il s'intéresse à la manière dont le capital, et plus particulièrement le capital fossile, a assuré la poursuite du business as usual dont nous savons pourtant qu'il est en train de produire des ravages écologiques sans précédent, menaçant, à terme, de rendre la Terre inhabitable à nous autres les humains – en commençant par les plus vulnérables, c'est-à-dire les plus pauvres (et cela sans même parler de la sixième extinction des espèces, dont le réchauffement n'est peut-être pas le seul responsable, mais à laquelle il contribue à coup sûr).
Malm et Carton commencent par rappeler ce qui s'est passé durant les premières années de la décennie 2020 – le livre a été écrit en 2023 – dans une assez effrayante « Chronique de trois années hors de contrôle ». Pourtant, en 2020, année de la pandémie de Covid-19, une chose « tout à fait inhabituelle » s'était produite : les émissions mondiales avaient chuté de 5 ou 6%, conséquence des mesures de confinement prises afin de ralentir la progression du virus. Las, rien à voir avec de quelconques politiques climatiques, comme le montra la suite :
Tel un pyromane brièvement interrompu par des bruits de voix, le capital fossile a repris son travail. Dès le mois de décembre 2020 […] il tournait de nouveau à plein régime. L'année suivante, il s'est surpassé : selon les chiffres de l'Agence internationale de l'énergie, non content de rebondir, il a dépassé les niveaux d'avant la pandémie, les émissions totale de CO2 augmentant de 6%, soit deux gigatonnes. Que représente une gigatonne ? Cette masse gigantesque équivaut au poids de cent millions d'éléphants d'Afrique. En envoyant dans l'atmosphère deux gigatonnes de plus que l'année précédente, soit un total de 40 gigatonnes, l'économie mondiale a établi un nouveau record : jamais auparavant les émissions n'avaient tant augmenté en une seule année. On pouvait imaginer qu'une telle chose se produise dans les premiers temps de la crise, avant que ses effets ne soient pleinement perçus. Mais en 2021, alors que le monde en était à plus de 1,1 °C de réchauffement, six rapports du Giec, vingt-six COP, avec des souffrances déjà incommensurables pour les personnes et dans les régions les plus touchées, c'est à ce stade qu'il a connu la plus forte poussée des émissions absolues – la donnée qui détermine directement la vitesse du réchauffement – de toute l'histoire : et elle s'est poursuivie en 2022, avec une nouvelle augmentation de 1%. Une fois encore, les émissions étaient plus élevées que jamais et rien ne laissait penser qu'elles ne continueraient pas à grimper. »
Mais, pendant que les catastrophes climatiques se multipliaient – je vous passe la liste dressée par les auteurs, elle est édifiante – et que le Giec et l'Agence internationale de l'énergie demandaient a minima un moratoire sur les nouveaux investissements dans l'extractivisme fossile, condition sine qua non d'une limitation du réchauffement à 1,5, voire 2 °C, le business as usual s'est poursuivi – mieux que ça, même , et je vous passe également la liste, tout aussi édifiante, des profits réalisés par les multinationales fossiles. On se contentera de savoir que fin 2022, les « big five » du pétrole, Exxon Mobil, Chevron, Shell, BP et Total, « ont toutes annoncé les bénéfices les plus importants de leur histoire », Exxon Mobil arrivant en tête avec 56 milliards de dollars, excusez du peu. Et encore, ces compagnies occidentales jouaient petit bras : Saudi Aramco (entreprise saoudienne) annonçait quant à elle 161 milliards de dollars de bénéfice pour la même année 2022. Quant au moratoire, il faudrait repasser : bien au contraire, les investissement se multipliaient.
Entre 2016 et 2021, les soixante plus grandes banques mondiales ont versé près de 5 000 milliards de dollars dans des projets liés aux combustibles fossiles et les montants investis étaient plus importants dans la seconde moitié de cette période que dans la première.
Ce qui, compte tenu du fait qu'il faut un certain nombre d'années avant que ces investissements se transforment en exploitations concrètes de champs pétroliers, en pipe-line, en mines de charbon, etc., lesquels seront ensuite productifs durant quelques décennies, nous garantit des taux d'émissions en perpétuelle augmentation jusqu'à la fin du siècle ou à peu près. Jamais la sentence keynésienne n'aura sonné aussi juste : « À long terme, nous sommes tous morts. » Quoique… à long terme, vraiment ?
Bref, le constat est plus ou moins connu. Justement, le livre s'intéresse à comprendre comment il est possible de ne pas voir ces milliards d'éléphants dans l'atmosphère. On pourrait penser à un déni pur et simple. Mais c'est plus compliqué que cela. Le sous-titre du livre l'indique : les lobbies du capital fossile ont réussi à fabriquer ce que Malm et Carton appellent « l'idéologie du dépassement ». Il faut revenir à la fin du siècle dernier pour retracer ce processus. En 1992 , la conférence sur l'environnement de Rio adopte ce qui va devenir le document fondateur de toutes les COP, la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC), dont l'objectif proclamé à l'article 2 est de stabiliser « les concentrations de gaz à effet de serre (GES) dans l'atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». « À un niveau, mais lequel ? » demandent nos deux auteurs. Ce sera l'objet des négociations des COP. Pour résumer, on est arrivé au cours de ces grands-messes annuelles à un objectif de 2 °C d'abord, en 2009, lors de la COP 15 à Copenhague. Mais. Cet accord était assorti d'un énorme bémol : en effet, Barack Obama « a présenté au monde un projet de texte qui évacuait toute forme d'engagement : dorénavant, disait-il, chaque pays devait être libre de faire ce qu'il voulait , sans devoirs ni risques de sanction ». Il me semble que cela vaut la peine d'être souligné, au moment où l'on entend souvent que l'actuel président des États-Unis aurait à lui seul détruit tout le système d'engagements multilatéraux qui caractérisaient soi-disant le monde d'avant. Obama s'exprimait certes de manière plus élégante que son successeur, mais sur le plan de la politique climatique, c'était bonnet blanc et blanc bonnet, pour parler comme Jacques Duclos [2]. Il protégeait ainsi les intérêts des pétroliers et le confort des consommateurs états-uniens, l'American way of life, en somme, sans se soucier outre-mesure des catastrophes en série que déclenchait déjà alors le réchauffement climatique et que son aveuglement plus ou moins volontaire allait faire croître et embellir. Bref, le business as usual pouvait perdurer. Mais on vit encore plus caricatural : non seulement on continua à émettre toujours plus de GES, comme on l'a vu plus haut, mais le célèbre Accord de Paris (COP 21, 2015) réduisit encore le seuil d'augmentation d'émissions de GES fixé par les signataires, à 1,5 °C… C'est à se demander si les organisateurs de cette mascarade que sont les COP ne se sont pas inspirés des Accords d'Oslo sur la Palestine. Ce commentaire est de mon fait : je ne peux pas m'empêcher de voir une analogie entre ces deux processus. Dans les deux cas, les parties dominantes (qui sont peu ou prou les mêmes, sous la houlette des États-Unis) supervisent la signature d'accords dont ils savent pertinemment qu'ils ne seront jamais appliqués, bien au contraire. La Palestine sera toujours plus colonisée, en attendant d'être complètement annexée par Israël, et les réfugiés ne jouiront jamais de leur droit au retour, le tout sous couvert du « processus de paix ». Et plus on proclame la limitation des émissions de GES, plus on en émet.
Les représentants états-uniens se foutant à peu près ouvertement de la gueule du reste du monde, c'est aux Européens que revint la charge de maintenir en vie le processus de paix – pardon, le processus des négociations climatiques. Alors que l'objectif des 2 °C avait été adopté, restait à savoir comment y parvenir. Car il y avait des raisons sérieuses de penser que si aucune mesure concrète n'était prise, le réchauffement allait s'avérer beaucoup plus important encore.
L'Union européenne avait besoin de répondre à cette question. Elle s'est donc tournée vers les scientifiques et leur a demandé de s'adresser à la boule de cristal préférée du capitalisme tardif : l'ordinateur. L'outil le plus adapté à cette tâche serait bientôt connu sous le nom de “modèle d'évaluation intégrée”, ou MEI [en anglais : Integrated Assesment model (IAM)].
L'adjectif « intégrée » n'est pas là juste pour faire joli. Ce qu'il dit, c'est ces modèles prennent en compte (intègrent) différents paramètres – deux séries, en fait. L'une concerne les phénomènes physiques – genre à quelle température fond un glacier, par exemple. L'autre concerne les phénomènes économiques. Mais une économie fondée sur la théorie néoclassique, qui évacue toute « impureté humaine », considérant seulement des agents rationnels, figures sans chair ni sang qui sont les sujets de l'utilité maximale, et dont le discernement n'est troublé par aucune allégeance, intérêt particulier, influence extérieure ou autres idiosyncrasies. Exit les rapports de classe, de race, de genre, ou de centre et périphérie.
Sur cette table rase, les MEI pouvaient poser la question : quelle est la meilleure politique pour faire face au changement climatique ? C'est le critère du moindre coût qui décidera des choix à faire pour l'atténuation [des émissions de GES], puisque c'est le critère définitif pour tous les choix. Est-ce si vrai, d'abord ? William Nordhaus, champion de la science économique bourgeoise du climat, le seul économiste à avoir remporté le prix Nobel pour des travaux sur cette question, également père des MEI, s'est brièvement penché sur cette question dans un article de 1991 au titre évocateur : “To Slow or Not to Slow : The Economics of the Greenhouse Effect” [Ralentir ou ne pas ralentir : l'économie de l'effet de serre]. Il y reconnaissait que “divers biens et services non marchands échappent au filet” de l'analyse en terme de coût. “Parmi ces secteurs importants figurent la santé humaine, la biodiversité, la valeur d'agrément de la vie quotidienne et des loisirs, et la qualité de l'environnement. Je n'ai connaissance d'aucune étude faisant état de coûts importants” pour ces secteurs, ajoutait-il, et dans la mesure où on ne pouvait pas leur rattacher des coûts quantifiables, ils pouvaient être omis de l'équation sans autre forme de procès.
Et les deux auteurs de conclure : « Puisque certaines choses peuvent être comptées, ne comptez que ces choses. » Et de fait, en ne comptant que « certaines choses », l'économiste – et ses suiveurs après lui – recommandait de ne pas trop diminuer les émissions, car les mesures prises pour le faire coûteraient trop cher par rapport aux bénéfices qu'elles rapporteraient… CQFD. C'est ainsi qu'on en est arrivé à la mise au point de la théorie du dépassement (overshoot). Je résume drastiquement, hein, mais je vous recommande d'aller lire le détail dans le livre, c'est assez délirant. Donc, une fois éliminée l'option « révolutionnaire » d'un gel des émissions , puis de leur réduction jusqu'à zéro (irréaliste, puisque ça coûterait bonbon) que restait-il comme stratégie possible ? Eh bien, l'élimination du carbone préalablement émis, tout simplement. Ce qui permettrait de continuer à forer, creuser, cramer tout ce qu'on peut, etc., puisqu'on se débarrasserait du CO2 ensuite – vous voyez la logique, c'est la même que celle qui préside à l'hyper-consommation : pas grave si elle produit beaucoup de déchets, on va les trier et les recycler. Et tant pis pour les esprits chagrins qui font observer qu'on a déjà une mer de plastique, de gigantesques quantités de cochonneries exportées vers les pays du Sud par ceux du Nord, etc. Mais revenons au carbone : comment ça , « l'élimination » ? Bon, ça risque de prendre un peu de temps, jusqu'à ce qu'on ait mis au point les technologies magiques qui nous sortiront de la cocotte-minute. Et même si aucun résultat probant n'a encore été obtenu par les premières start-up qui s'en occupent, ça viendra, soyez-en sûrs. Dans le même temps, on s'occupera de faire obstacle au rayonnement solaire grâce à la géo-ingénierie. Pas d'inquiétude, donc, tout est sous contrôle. Sauf qu'on est déjà à 1,5 °C de dépassement du seuil de dangerosité pour la planète (fixé par les scientifiques et les États), et qu'on se précipite allègrement vers les 2, 3 °C, voire plus encore. Oui, bon, d'accord. En attendant les solutions qui viendront assurément d'ici deux, trois, quatre décennies ? il faudra… s'a-dap-ter ! C'est ce que Malm et Carton appellent « la logique pas exactement génocidaire du dépassement » :
Si l'optimisme-rationalisme imprégnait (largement) la théorie et (pour partie) la pratique des trois formes de gestion du dépassement [adaptation, élimination et géo-ingénierie], cette idéologie avait aussi son côté sombre. Après avoir expliqué pourquoi nous devions abandonner l'idée d'arrêter du jour au lendemain les combustibles fossiles, The Economist [dans son article du 5 novembre 2022 : « The World is Going to Miss the 1,5 °C Totemic Target »] reconnaissait que cela pouvait « donner l'impression, pour ceux qui s'en soucient, qu'on laisse tomber les plus pauvres, qui souffriront plus que tous les autres une fois le seuil franchi [3]. Mais il faut regarder la vérité en face et en explorer les implications [4]. » La vérité en question était qu'il fallait, en effet, laisser tomber les plus pauvres. « Le dépassement de 1,5 °C ne condamne pas la planète. Mais c'est une condamnation à mort pour certaines personnes, certains modes de vie, certains écosystèmes, certains pays même. » [Ce sont évidemment les auteurs qui soulignent.]
Ces mots auraient dû faire froid dans le dos aux lecteurs, du moins de « ceux qui s'en soucient » L'auguste magazine n'hésitait pas à prononcer une peine de mort de masse au nom du caractère sacré du capital fossile : parce qu'une « refonte révolutionnaire de ce système » [donc des mesures radicales contre le capital fossile] était impensable, des peuples entiers devaient mourir. Cela ne correspondait pas exactement à la définition du génocide, l'intention n'étant pas d'anéantir un groupe de personnes particulier et de pourchasser ses membres pour les éliminer. La disparition de modes de vie et de pays entiers n'était que le prix à payer, avec ou sans remords.
La suite du livre est consacrée à une analyse matérialiste qui explique très clairement quelles sont les forces de ce que les auteurs appellent l'antirévolution – au sens où il n'y a plus pour le moment d'affrontement entre forces révolutionnaires et contre-révolutionnaires, mais plutôt une antirévolution qui fait tout pour prévenir toute remise en cause de l'hégémonie du capital, dont le pilier principal reste le capital fossile. Il faut absolument lire Overshoot pour mieux comprendre comment fonctionne l'ennemi, et pour mieux le combattre. Il apparaît écrasant (comme c'est le cas en ce moment précis avec la concentration de l'armada israélo-américaine contre l'Iran et le Liban), mais les auteurs relèvent aussi un certain nombre de luttes victorieuses contre des projets d'infrastructures de combustibles fossiles partout dans le monde – « même si l'ennemi n'[a] majoritairement pas cessé d'être victorieux », écrivent les auteurs, « il n'[est] absolument pas invincible ».
Le 26 mars 2026, franz himmelbauer pour Antiopées.
[1] Avis de tempête. Nature et culture dans un monde qui se réchauffe, La fabrique éditions, 2023.
[2] Pardon, il n'y a que les vieux barbons dans mon genre pour connaître cette référence : Jacques Duclos, alors représentant du PCF, avait caractérisé ainsi l'opposition au deuxième tour de l'élection présidentielle de 1969 de Georges Pompidou er Alain Poher, alors président du Sénat et donc, de la République , par intérim, après la démission de de Gaulle.
[3] Je ne sais pas vous, mais moi j'adore ce « pour ceux qui s'en soucient ». Probablement pas la majorité du lectorat de The Economist, qui n'est pas exactement un organe gauchiste…
[4] Et j'adore aussi ce « il faut regarder la vérité en face » – la vérité du capital, évidemment.