30.06.2026 à 18:53
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Avant d'aller plus loin, il n'est pas inutile de savoir qui possède quoi dans l'industrie du livre. On peut consulter une infographie de la concentration éditoriale française — maisons, groupes, actionnaires — réalisée par Le Vent se lève, Agone et Le Monde Diplomatique ici. Vous pouvez aussi jeter un œil à cet article.
« L'après-midi où il faisait un temps si pourri et où tu as compris qu'écrire avait été un travail au black sans aucun retour sur investissement. » (Liliane Giraudon, Pot Pourri)
Je suis écrivain. J'ai publié trois romans, deux textes courts ; il m'arrive de publier des textes dans des revues littéraires ou artistiques, et des articles dans Diacritik et lundimatin ; il m'arrive aussi d'animer des rencontres littéraires à la librairie les Mots à la bouche. Je viens d'avoir 27 ans. Je suis né et j'ai grandi à Marseille. Je vis à Paris.
Je suis Artiste-Auteur depuis 2022, l'année où j'ai touché mes premiers revenus artistiques suite à la publication de mon premier roman en 2021. Mes revenus artistiques regroupent : le pourcentage sur les ventes de mes livres, la rémunération (parfois) pour des textes de commande que j'écris, publiés en revue par exemple, les rencontres littéraires que je fais, quand elles sont payées, les bourses de Centre National du Livre, et les versements annuels de la SOFIA, qui gère les droits de prêt en bibliothèque. En 2022, j'ai perçu 5 313 euros (857 € de droits d'auteur, 456 € de lectures publiques, 4 000 € d'une bourse du CNL pour l'écriture de mon troisième roman). En 2023, j'ai perçu 5 857 euros (657 € de droits d'auteur, 1 000 € du reste de la bourse du CNL suite à la publication de mon troisième roman cette année-là, 4 200 € d'une commande théâtrale). En 2024, j'ai perçu 1 266 euros (685 € de droits d'auteur, 81 € de droits SOFIA, 500 € de lectures publiques). En 2025, j'ai perçu 1 613 euros (207 € de droits d'auteur, 84 € de droits SOFIA, 1 042 € de lectures publiques, 280 € de textes de commande pour des revues). À noter que sur ces sommes, une partie est soumise à des cotisations sociales prélevées à la source par l'URSSAF — environ 17 % du brut. Une bourse CNL de 4 000 € représente ainsi, net, environ 3 320 €.
Depuis 2024, l'année de mes 25 ans, je vis surtout du RSA et d'aides familiales.
Les écrivains parlent rarement d'argent. Les gens pensent que les écrivains ont un revenu mensuel. On m'a demandé, souvent. Si c'était comme les intermittents, par exemple. Non. Ou alors, les gens pensent qu'on touche des milliers d'euros à chaque sortie. Non.
C'est un peu pour ça que j'écris ce texte aujourd'hui. Pour dire ce que c'est d'être un jeune artistauteur aujourd'hui, concrètement, un artistauteur un peu précaire ou en tout cas pas rentier — mais alors pas du tout. Ces derniers mois ont été particulièrement compliqués. Politiquement. Partout, mais aussi un peu dans le monde du livre.
Mi-avril 2026, Olivier Nora se fait quitter par Grasset — se fait virer par Bolloré. Les auteurs quittent Grasset par la grande porte. Pour aller où ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas plus tôt ?
Je n'ai pas de réponse. Je ne veux pas écrire un guide pratique. Je ne sais pas ce qu'il aurait fallu faire, ce qu'il faudrait faire. Je n'ai pas d'indications à donner. Je peux dire ce que ça me fait et ce que j'en pense. Hmm.
« De ce qu'il a vu et entendu, l'écrivain revient les yeux rouges, les tympans percés. Quelle santé suffirait à libérer la vie partout où elle est emprisonnée par ou dans l'homme, par et dans les organismes et les genres ? » (Gilles Deleuze, La littérature et la vie)
Il y a quelques semaines, j'étais encore plutôt actif sur les réseaux sociaux — maintenant, j'y suis plutôt passif (de passage). Mi-avril 2026, Cécile Guilbert (qui n'est pas de ma famille, même si on porte le même nom) publie un post sur Instagram avec une couverture Grasset. Elle écrit, en description : « NON AU BOYCOTT ! Au-delà de la rage et de la tristesse de savoir notre maison à terre, rien ne serait plus scandaleux, injuste et désespérant que de voir les libraires et les lecteurs boycotter la prochaine rentrée littéraire de Grasset qui portera, pour la dernière fois, l'empreinte exigeante et attentive d'Olivier Nora. Soutenons les auteurs dont certains ont travaillé des années pour voir s'accomplir leur rêve, ainsi que toutes les équipes de Grasset : éditeurs, correcteurs, attachées de presse, équipes de fabrication, commerciales, événementielles, des droits étrangers et du web, personnels de l'accueil et du magasin… Honneur à toutes et à tous ! »
Je publie un commentaire : « Il fallait peut-être y penser avant »
Elle répond : « Avant quoi ? »
Je ne réponds pas. Je désinstalle Instagram.
Bolloré a racheté Hachette (dont Grasset est une filiale) en novembre 2023. Le processus a démarré au printemps 2020 : Baulloré avait acheté ses premières actions Lagardère (alors propriétaire d'Hachette) dès le printemps 2020. Mais c'est l'année suivante que les choses s'accélèrent vraiment : le 15 septembre 2021, il annonce son intention de lancer une OPA sur le groupe Lagardère — avec Hachette comme enjeu central —, après avoir acquis au préalable les 18 % détenus par le fonds Amber dans le capital du groupe. La bataille a ensuite duré plus de deux ans, avec notamment l'exigence de Bruxelles que Baulauré cède Editis (vendu au milliardaire tchèque Daniel Kretinsky) pour éviter une position dominante excessive dans l'édition française. Au total, il aura fallu trois ans et sept mois entre l'entrée de Baulauray au capital de Lagardère (avril 2020) et la finalisation du rachat d'Hachette, en novembre 2023.
« Avant quoi ? »
Issu de la grande bourgeoisie bretonne catholique et formé dans les meilleures écoles parisiennes, Vincent Beaulauré reprend dans les années 1980 une papeterie familiale au bord de la faillite — point de départ d'un empire bâti sur les héritages, les réseaux et une certaine aptitude à se glisser dans les interstices du capitalisme colonial. Héritier d'une papeterie bretonne, Beaulauraie bâtit l'essentiel de sa fortune en Afrique à partir des années 1980 : concessions portuaires et ferroviaires obtenues dans le sillage des privatisations imposées par les institutions financières internationales, exploitation forestière massive au Cameroun, plantations d'hévéas et de palmiers à huile sur des centaines de milliers d'hectares — conditions de travail dénoncées par les ONG et les communautés locales expropriées. En parallèle, il déploie des procédures judiciaires contre quiconque documente ses (ex)actions — surtout pour épuiser financièrement ses contradicteurs : France Télévisions après un reportage sur ses plantations, ou les auteurs du livre Vincent Tout-Puissant, par exemple. La méthode au cœur de son dispositif reste la corruption. Il finance des campagnes présidentielles via sa filiale de communication de l'époque — au Togo et en Guinée notamment, en 2010 — en échange de concessions portuaires attribuées sans appel d'offres. Acculé par la justice française, le groupe négocie une amende de 12 millions d'euros contre l'abandon des poursuites, avant que le Parquet national financier ne décide de maintenir le dossier, jugeant les faits trop graves pour être soldés comme ça. Le procès se tiendra à la fin de l'année 2026. En 2022, il revend l'ensemble de sa logistique africaine à l'armateur MSC pour 5,7 milliards d'euros, et réinvestit aussitôt dans les médias et l'édition français.
« Avant quoi ? »
Mi-avril 2026, Olivier Nora est licencié de la direction de Grasset après un désaccord avec Baul'orée sur la date de publication du prochain livre de Boualem Sansal — propagandiste d'extrême droite que son éditeur historique, Gallimard, venait à peine de lâcher. S'ensuit ce qu'on pourrait appeler une scène : plus de cent quarante auteurs signent une tribune, partent en claquant la porte, pleurent leur maison, leur éditeur, leur liberté. Virginie Despentes parle de « prédation », de se sentir « dépouillée de son humanité ». D'autres évoquent un « deuil », se voient en « oiseaux migrateurs » ou en « chien des rues ». Certains pleurent la fin de la « démocratie culturelle ». Un article du Monde diplomatique de juin 2026 signé Thierry Discepolo a compté : 47 % des signataires sont ou ont été journalistes, leurs carrières couvrent une cinquantaine de médias, quinze d'entre eux sont passés par Le Monde, onze par Libération, dix par France Culture. Les mêmes siègent dans les jurys de quatorze prix littéraires et fournissent le personnel des principales émissions littéraires. Un lobby, donc — efficace, tentaculaire, et qui s'est découvert une conscience au bout de trois ans. Trois ans pendant lesquels leurs livres et leurs idées remplissaient l'escarcelle de Boloraie sans que ça semble déranger grand-monde. Trois ans aussi pendant lesquels les auteurs de La Découverte, maison du groupe Editis alors détenu par Bouilloré, observaient le même silence pudique.
Comme si, ce qui dérangeait vraiment, finalement, ce n'était pas son idéologie — qui, comme le note Thierry Discepolo, aurait toute sa place dans l'édition « pluraliste », celle qui fait « cohabiter les contraires » depuis Gallimard sous l'Occupation jusqu'à aujourd'hui — mais bien sa vulgarité. Olivier Nora était un rempart, dit-on : élégant, lui. Vincent Boulorez ne l'est pas. La fronde est moins politique qu'esthétique.
Ce n'est pas la première fois que j'évoque tout ça. À la rentrée 2025, j'avais déjà appelé, depuis un article publié sur Diacritik, à une forme de grève de la lecture — une façon comique de nommer l'épuisement que je ressentais face à une rentrée littéraire dont une part trop grande servait, de près ou de loin, les intérêts de Bol-au-ré. Je disais que je ne voulais plus écrire de chroniques sur des livres publiés par le groupe Hachette ou en interviewer ses auteurices. À la suite de Déborder Bolloré, je posais la question : ne pas lire les livres du groupe, ne pas en parler, ne pas les faire circuler, est-ce que ça suffit, est-ce que ça sert à quelque chose ?
En mars 2021, je n'étais pas encore publié. J'avais 21 ans, je croyais déjà que j'étais écrivain mais je débutais. Je cherchais des pistes, des réponses, des directions. Je publiai sur Rebellyon une tribune appelant à une morale de l'écriture, avec déjà la conviction que proposer ses textes à un grand groupe, c'était accepter son régime. Qu'il fallait se poser des questions lorsqu'on partageait une couverture avec Houellebecq, Zemmour ou Finkielkraut. Que c'était accepter de se faire avaler sa littérature d'émancipation — si, en tout cas, telle était l'intention de départ. Sans connaître encore le mot ni ce qu'il signifiait, j'y disais que les grands groupes pratiquent ce qu'on appelle la tokénisation : intégrer quelques voix minoritaires, féministes, queers, décoloniales, pour en faire des vitrines — le risque éditorial et économique ayant significativement diminué depuis les politiques identitaires pseudo-inclusives et visibilisatrices. (« Queer » sur la couverture comme un label.) Cinq ans plus tard, l'affaire Grasset donne à cette question une acuité nouvelle — et une ironie certaine, quand on voit Virginie Despentes et Paul B. Preciado, cités dans ma tribune comme exemples d'une édition militante récupérée par le groupe Lagardère, compter parmi les signataires les plus médiatisés de cette fronde contre Boldorée.
Déjà, je me demandais comment faisaient les auteurs (les artistes en général) pour tenir. Pour se tenir. Je me pose toujours la question. Comment font les gens pour se tenir en entier. Pour se tenir ensemble, tout plein de contradictions. (Je repense souvent au titre du dernier livre publié du vivant de Stéphane Bouquet : Tout se tient.)
Aujourd'hui, si j'écrivais cette tribune, dans le titre j'y ferai figurer les mots intégrité, éthique et rigueur.
La campagne pour Désarmer Bolloré a dit les choses plus clairement encore, dans une lettre ouverte publiée sur lundimatin fin avril. Adressée aux auteurices qui quittaient Grasset avec « bruit et fracas », la lettre leur rappelait qu'ils avaient été interpellés des mois plus tôt — en vain — pour les inviter à déserter, et qu'ils n'avaient alors rendu que « du silence, des fins de non-recevoir et des réactions outrées ». Que leur indignation publique n'arrive qu'au moment où la menace touche leurs propres cercles mondains dit quelque chose sur ce qui fait vraiment autorité : leurs intérêts de classe, pas les arguments de celles et ceux qui font vivre leurs livres. La lettre le dit sans ménagement : c'est triste de partir pour qui est Olivier Nora, et pas pour ce que fait Vincent Bol-urée.
Je partage ce diagnostic. Je partage aussi l'inquiétude de ce qui vient après — le « mercato éditorial du siècle », comme ils l'appellent, où l'on risque fort de voir des auteurices fuir un piège pour se jeter dans un autre grand groupe, reproduire les mêmes arrangements, les mêmes silences. La lettre pose la vraie question : le problème n'est pas que Bolhorée possède Hachette, mais que quelque chose comme Hachette puisse exister.
À la fin de leur lettre ouverte, la campagne pour Désarmer Bolloré convoque 1968, et notamment Duras, Sarraute, ou Blanchot : des écrivaines qui ont choisi de fuir leur rôle d'auteurices pour se fondre dans le tumulte, parier sur la rencontre plutôt que sur la notabilité. La lettre leur demande : serez-vous avec les cheminots qui refuseront les campagnes de pub du prochain livre de Bartoidella dans les gares ? Avec les libraires harcelés par l'extrême droite ? Avec les membres de l'éducation nationale qui alertent sur les manuels scolaires, dont plus de 50 % du marché est détenu par Baulauraie ? Ce sont des questions qui ne se posent pas depuis un salon littéraire. (Et qui ne trouvent sans doute pas leur réponse dans une tribune.)
À choisir, il vaut toujours mieux ne pas pouvoir être pris en otage.
La thèse de Thierry Discepolo — qu'il développe en trois livraisons sur le blog contrebandes du Monde diplomatique entre mai et octobre 2025 — mérite d'être rappelée ici, parce qu'elle complique très utilement l'ambiance. Elle pose clairement la question : « sans Bolloré, l'édition, c'est vraiment sans danger ? ». Albin Michel a publié cinq Zemmour, dont Le Suicide français à 500 000 exemplaires, sans que grand monde ne bronche. Editis appartient à Daniel Kretinsky, dont la fortune vient du lignite et des gazoducs d'Europe de l'Est. Le système qui a permis à Beauleauray d'acquérir ce pouvoir précède Beauleauray. Ça s'appelle la concentration capitalistique, la corruption et le fascisme. Trois grands copains, qui se tiennent la main — pas joli joli.
La littérature ça peut être autre chose. Il y a un moment où on voit un ami lire un texte qu'il a fini la veille devant des gens, pour la première fois — et où on ressent avec émotion qu'il est vraiment fait pour ça, parce que même si elle est profondément inutile — forcément —, sa littérature est si belle, et elle peut sauver des vies comme d'autres littératures passées ont sauvé la mienne, une nuit d'hiver 2017 par exemple.
(Il faudrait dire aussi quelque chose sur toutes les initiatives portées par des collectifs, des regroupements d'éditeurs indépendants en lutte (je pense à Éditer en féministes), l'Opération marque-page, etc.)
Imaginons. Une petite maison d'édition indépendante apprendrait que son distributeur est en cessation de paiement et s'apprête à faire faillite — conséquence, entre autres, du placement en redressement judiciaire de plusieurs grandes librairies clientes (Gibert Joseph en avril 2026, le Furet du Nord et Decitre en mai 2026) qui lui devaient des sommes importantes. Ce seraient des dizaines de milliers d'euros de créances irrécouvrables pour cette maison d'édition — une part significative d'un chiffre d'affaires annuel. Les droits d'auteurices seraient suspendus, les impressions décalées, les sorties plus qu'incertaines. Et ce ne serait pas un accident isolé. Ce serait l'effet de ce que décrit depuis des années Thierry Discepolo : un marché du livre structurellement verrouillé, où les indépendants naviguent à flux tendu, sans filet, dans un écosystème dont les grands groupes contrôlent non seulement l'édition mais la diffusion et la distribution — autant dire les conditions mêmes de survie de ceux qui tentent de faire autrement. (Imaginons, une minute.)
Voici ce que j'ai écrit dans mon journal intime, à l'entrée du 1er octobre 2025.
« Je me réveille ce matin avec un message d'un éditeur chez Grasset. Je ne réponds pas. Ça va à l'encontre d'un truc en moi. Ça me met très mal à l'aise. Depuis quelques jours j'écris encore plus que d'habitude. J'ai repris. Je passe mes journées à ça. Je fais une pause pour manger. Une pause pour boire un verre avec P. Puis je reviens chez moi, dans ma chambre, le lieu de l'écriture. Et je reprends. Ça faisait vraiment longtemps. Il y a eu des textes courts. Des commandes. […] Mais là, ça n'a rien à voir. Le livre, ça n'a rien à voir. Ce que ça demande, comme concentration. Pour pouvoir articuler tout ça. Le rythme. Les paragraphes qui se répondent ou qui se confrontent. Les espaces. Le temps de la lecture qui n'est pas du tout le même, pour un livre. C'est tellement compliqué. C'est tellement de travail. J'adore ça. Il est 14 heures. Il est 18 heures. D'un coup. Et puis ce matin au réveil je reçois un message d'un gars de Grasset. Ça n'a rien à voir avec l'écriture. Mais ça a à voir avec la littérature. Comment on la fait, dans ce pays. Comment on est lus. Je vais sur le site de Grasset. Collection littérature française. Je vois les livres de Beigbeder, de Moix, de BHL. C'est compliqué, quand même. C'est vraiment très compliqué. De se tenir. De ne faire qu'un. Bien sûr qu'on a envie d'être lus. Bien sûr. À quel prix. À quoi renoncer. À son nom ? À tout ce dont on hérite ? Avec ce nom. Guilbert. Le mien mais pas le mien en même temps. Je parle de celui du déporté par l'extrême droite française. Le nom de mon arrière-grand-père. Ce nom-là. Ce nom, là. Sur une couverture. À côté de qui ? Payé par qui ? Par ceux qui déportent ? Par ceux qui tuent ? Par ceux qui corrompent ? Qui trafiquent des élections pour l'argent ? Qui exploitent ? Qui recèlent ? Qui blanchissent ? Comment on fait ? Comment on fait ? (Quand on peut faire autrement.) Comment on fait ? Quelle décision on prend. Parce qu'il s'agit toujours de décision. C'est jamais : c'est comme ça. C'est jamais : je travaille là par hasard, je suis édité là par hasard. C'est une décision. Et elle est prise en tout état de cause. Je retourne écrire. »
Quand je partage mon indignation à mes proches suite à ce message de l'éditeur de Grasset, certains me comprennent, d'autres me disent qu'il ne faut pas que je me ferme de porte. Cette dernière réaction m'offusque. Je leur rétorque que bien sûr je me ferme des portes, qu'à eux, je leur ferme la porte au nez, que même, je leur claque la porte au nez.
Je sais que je dis ça parce que je peux le faire, aussi. Je n'ai pas besoin d'eux. Je renonce peut-être à un à-valoir. À une plus grande diffusion en librairie. Tant pis ; l'intégrité prime.
Après quelques semaines, je décide finalement de rencontrer cet éditeur. Juste pour voir ce qu'il a à me dire. Je traverse Paris pour aller dans les quartiers bourges. L'éditeur a l'air plutôt intéressé par mon travail. Il a l'air de déjà savoir que jamais je ne voudrai être édité dans le groupe Beau-l'horreur. Il m'offre deux livres Grasset. Je les revends le lendemain chez Gibert pour me faire des sous et pouvoir m'acheter du PQ. Je me torche en pensant à ça, les jours suivants.
Encore quelques semaines plus tard, je suis retourné chercher des informations sur mon arrière-grand-père dont je porte le nom de famille. J'ai trouvé notamment pourquoi il avait été arrêté, ainsi que l'inventaire à son arrivée dans le camp, et l'inventaire à sa mort. Je demande qu'on m'aide à traduire de l'allemand vers le français. Je recopie tout ce que je juge utile.
[Marcel Guilbert. Né le 23/03/1896 à Érondelle. Déporté Politique Résistant R.I.F. F.F.I. Arrêté par la Gestapo le 5/06/1943 à son domicile de Villers-Bretonneux (80). Accusations : sabotage de voitures allemandes hiver 1942, agent de liaison, sabotages divers, évasion d'un patriote. Prison d'internement Amiens, Compiègne. Déporté Convoi du 17/09/1943. Déporté à Buchenwald (Allemagne). Matricule 21214. Mort en déportation le 23/03/1944. À son arrivée au camp le 19 septembre 1943 : 1 pullover, 2 chemises, 2 paires de chaussettes, 1 porte-monnaie avec papiers, 2 [illisible] mouchoirs et chemise de nuit, 1 miroir. À sa mort, il ne lui restait plus que : 1 paire de chaussettes, 1 pullover, 1 [illisible].]
« Ne plus écrire pour les gardiens. Le disciple c'est aussi le traître. Se souvenir. Ne pas oublier de se souvenir. Ce qu'on a fait pour personne sera alors à l'usage de tous ceux que Benjamin appelait les écrasés, ceux précisément avec lesquels historiquement on ne fait pas de détail. » (Liliane Giraudon, Divagation des chiens)
Le soir de la finale de la Ligue des champions, avec des amis, on essaie de trouver un bar avec le moins de télévision et d'hétérosexuels pour boire un verre. Ce soir-là, ils me racontent que le Centre Pompidou va inaugurer à Séoul sa troisième antenne internationale, baptisée Centre Pompidou Hanwha. « Hanwha », c'est le nom du conglomérat sud-coréen qui finance l'opération, dont les activités dans l'armement incluent une collaboration avec des entreprises israéliennes de défense depuis 2021, et dont l'action a considérablement augmenté après le 7 octobre 2023. Macron sera présent à l'inauguration. Quelques jours plus tôt, plus de cent artistes et intellectuels français ont publié une tribune dans Libération appelant au boycott, dénonçant un artwashing — la culture mise au service du blanchiment d'une industrie de guerre. Le président du Centre Pompidou, Laurent Le Bon, aurait constitué une liste noire à partir des signataires de cette tribune, pour annuler leurs participations aux expositions, conférences et événements programmés par le musée les prochains mois, avant de finalement se rétracter.
Quelques-uns de mes amis ont signé cette tribune. On discute de ça. Ils savent qu'en signant, ils risquent de perdre l'occasion de donner une conférence au Centre, par exemple, ce qui leur est arrivé par le passé — ils se privent donc d'une future source de revenu et de notoriété. Ils se considèrent assez à l'aise financièrement pour se le permettre. L'un d'eux dit : il fallait signer cette tribune, mais c'est vrai qu'on s'est grillés, quand même. Je finis par couvrir leur voix en disant : mais grillons-nous ! Je répète : grillons-nous ! Je rajoute : on ne veut pas travailler avec ces gens-là, alors grillons-nous auprès d'eux, sans regret. Je finis par citer la phrase mythique de Porco Rosso : plutôt être un porc qu'un fasciste.
Je préfère être un porc qu'un fasciste.
Baptiste Thery-Guilbert
30.06.2026 à 18:38
J'ai été invité par la Galerie Oraxe à écrire le texte de l'exposition Les Réso_nances. Voici ce que j'ai essayé de dire.
Quand la galerie m'a demandé d'écrire pour Les Réso_nances, j'ai voulu éviter le piège : faire parler les artistes iraniens à la place de leurs œuvres, les transformer en témoins.
Car il y a une attente, devant l'art iranien. Bienveillante, peut-être. Mais une attente reste une demande — et l'on ne quitte pas une censure pour une autre, plus douce, qui réclame qu'on témoigne, qu'on rassure.
Témoigner, oui — mais encore faut-il savoir si c'est mon désir de dire, ou le désir de l'autre que je dise. L'injonction ne supprime pas le témoignage. Elle le confisque.
Ce que j'essaie de dire : l'œuvre n'est pas faite pour combler, ni pour clore. Elle n'a pas de mission. Vingt-cinq artistes, ce sont vingt-cinq mondes qui n'ont pas à s'accorder — et « iranien » ne dit presque rien de ce que chacun invente, seul.
Se débarrasser du signifiant-maître, c'est ça le geste : non pour le remplacer par un autre maître, mais pour une liberté à venir.
Foutre la paix à l'œuvre, c'est la laisser exister avant de lui demander de parler pour nous.
Il y a une attente, devant l'œuvre d'un artiste iranien. Elle précède la rencontre ; elle attend déjà sur le seuil — avant l'entrée, avant le premier regard. Discrète parfois, parfois souriante ; mais là, toujours, avant nous. Elle murmure : raconte, explique, dis-nous comment c'est, là-bas. Elle naît de la curiosité, de l'empathie, du désir sincère de comprendre. Elle n'est pas malveillante — et c'est peut-être ce qui la rend si difficile à déposer.
Mais une injonction qui sourit demeure une injonction. Et l'on ne sort pas d'une prison pour entrer dans une autre. L'artiste qui a connu le poids des interdits — ceux d'un système qui décide de ce qui peut être montré, peint, photographié, sculpté, ou tu — n'est pas venu jusqu'ici pour troquer une contrainte contre une autre, plus douce, plus aimable, mais contrainte encore : témoigne, représente, sauve-nous de notre ignorance.
Alors la résonance ne serait plus que l'écho de ce qu'on espérait entendre. Et l'on n'aurait rien entendu.
Car la résonance véritable — celle qui dérange, qui surprend, qui survient là où nul ne l'attendait — réclame un espace dégagé, vacant de toute attente. La caisse n'impose pas sa fréquence : elle recueille ce qui vient et le laisse vibrer sans le déformer, sans le redresser vers ce qu'il aurait dû être. Il faut savoir se taire pour entendre. Tendre une oreille qui ne sache pas, d'avance, ce qu'elle cherche.
Les Réso_nances réunit vingt-cinq artistes iraniens. Vingt-cinq singularités — vingt-cinq possibilités d'être au monde, mises côte à côte. Ici un nu frontal et charnel, là une brume sans visage, ailleurs une tache rouge qui déborde. Rien n'oblige tout cela à s'accorder. Rien ne dit que les Iraniens auraient la même bouche, le même imaginaire, le même rapport au monde — et c'est tant mieux. « Iraniens » : peut-être ce signifiant ne dit-il pas grand-chose, sinon qu'on a réuni des êtres qui construisent et déconstruisent, chacun à sa guise, chacun — espérons-le — libre du signifiant-maître.
Chacun est un peuple à lui seul. Chacun porte ce qui lui permet de tenir dans un monde qui vacille. Et aucun « je » ne se laisse rabattre sur un pays : ce serait trop faux.
L'œuvre n'est pas faite pour sauver quiconque. Ni le regardeur de son ignorance, ni l'artiste de son exil, ni la galerie de sa bonne conscience.
À qui lui demande — dessine-moi un mouton —, l'œuvre garde le droit de répondre : je ne dessine point. Ce refus n'est pas une fermeture : c'est sa liberté même — décliner la commande, fût-elle tendre, pour demeurer fidèle à ce qu'elle ne sait pas encore tout à fait être.
Ce que cette exposition propose, si on lui en laisse la chance, c'est une rencontre sans mandat. Venir voir sans savoir. C'est peut-être cela, foutre la paix en œuvre.
Et consentir à ceci : il n'est pas nécessaire que tout résonne pour tout le monde.
Parham Shahrjerdi
Les Réso_nances — Fragments d'Iran, voix d'aujourd'hui
25 artistes iraniens commissaire Mahdi Fatehi
25 juin – 13 juillet 2026 Galerie Oraxe
20 rue Saint-Roch, 75001 Paris
30.06.2026 à 18:31
Nos lectrices et lecteurs savent à quel point nous apprécions la musique de L'Êtrangère (qui nous avait gratifié d'un concert au bureau à revoir et écouter ici). Elle vient de sortir un nouveau clip pour le morceau Il neige du phosphore blanc inspiré d'un poème publié dans lundimatin. Le voici.